Il l'aimait!... C'était pour elle qu'il avait acheté la main d'un autre et fait répandre ce sang, et c'était elle qui devait causer sa perte, elle qui se mouvait entre nous deux avec ce même regard de tendresse heureuse dont elle nous avait enveloppés l'un et l'autre, le soir où elle m'avait vu assis au chevet de son mari malade et où son sourire s'était fait si tendre pour lui et pour moi:—le même sourire! Les efforts qu'il faisait pour entretenir la sécurité dans ce cœur de femme devaient tourner à sa ruine. Oui, toutes les précautions prises par lui, en vue de parer aux éventualités qu'il croyait possibles, furent le principe même de cette ruine, depuis ses savantes confidences à la douce créature jusqu'à la menteuse affection qu'il me témoignait devant elle. Si nous n'avions pas fait semblant, lui et moi, de nous aimer, elle ne m'aurait jamais parlé comme elle me parla, je n'aurais jamais su d'elle ce que j'ai su et qui a terminé si brusquement le duel silencieux auquel s'usait mon impuissante énergie... Y a-t-il donc une fatalité, ainsi que l'ont pensé certains hommes, ceux-là même qui ont, comme Bonaparte, manié le plus vigoureusement les choses réelles? Ce que je comprends, à regarder ma vie par delà des événements accomplis, c'est qu'il existe une logique profonde des situations et des caractères, et cette logique développe toutes les conséquences de nos actions jusqu'à leur terme, si bien que la réussite même de nos criminels projets emporte avec elle de quoi nous briser un jour. Quand j'y songe avec un peu de suite, et comment ce fut d'elle, de cette femme tant aimée par lui, que me vint le suprême indice, que je n'espérais pas, et la certitude après laquelle je ne pouvais plus reculer, un vertige de terreur m'envahit, comme si le grand souffle de la destinée passait sur mon front. Oui, cela m'épouvante, parce que j'ai aussi du sang sur les mains, et cela me rassure en même temps, parce que je me dis que j'ai été l'ouvrier d'une œuvre inévitable, l'esclave nécessaire d'un maître invisible... Pauvre mère! Si tu avais su? Toi aussi, tu fus donc l'instrument meurtrier du sort, mais un instrument aveugle, comme le couteau qui tue et qui ne le sait pas. Au lieu que moi, j'ai vu, j'ai su, j'ai voulu... Ah! j'ai eu jusqu'à présent la force de tenir le pacte fait avec moi-même, celui de confesser mon histoire simplement, détail par détail, et sans me juger... Et voici qu'à l'approche de la scène qui détermina la nouvelle et dernière période du drame de ma vie, mon âme hésite. Lâche! lâche! lâche!... Le rêve me saisit de nouveau, cette espèce de stupéfaction que ce soit mon histoire à moi, que j'aie agi comme j'ai agi, que j'aie cela sur ma mémoire... Non, je me suis donné ma parole, je continuerai. Oui, j'ai commis l'acte, de cette main qui tient ma plume. Oui, j'ai du sang, du sang, une ineffaçable tache, là, sur ces doigts qui tremblent, mais il faudra bien qu'ils m'obéissent et qu'ils écrivent l'histoire jusqu'au bout.
XIV
'en étais donc avec mon beau-père, vers le commencement de l'été, six mois après la mort de ma tante, juste au même point qu'au jour déjà si lointain où j'étais venu dans son cabinet de travail, affolé de soupçons par les lettres de mon père, jouer le rôle du médecin qui palpe un corps, et cherche du doigt la place sensible, symptôme probable de l'abcès caché. Comme à la minute où je l'avais vu, après cet entretien, passer dans sa voiture la face décomposée, j'avais toutes les intuitions, je n'étreignais pas une seule certitude. Aurais-je continué cette lutte où je me sentais vaincu d'avance? Aurais-je renoncé à me débattre dans cette atmosphère vide et noire où j'étouffais?... À coup sûr, je n'attendais plus de solution au problème posé devant moi pour ma douleur—et quelle douleur, stérile tout ensemble et mortelle!—lorsque j'eus avec ma mère une conversation si foudroyante, qu'à l'heure actuelle mon cœur s'arrête de battre en y songeant... Je parlais de dates ineffaçables; si celle du 25 mai 1879 s'en va jamais de ma mémoire, c'est que l'André Cornélis qui trace ces lignes, avec un tel tremblement, sera lui-même anéanti jusqu'au cœur de son cœur, jusqu'à l'âme de son âme... Mon beau-père, qui se trouvait sur le point de partir pour Vichy, venait de subir une nouvelle crise de foie, la première depuis celle du mois de janvier, au lendemain de notre terrible conversation. J'avais la conscience de n'être pour rien dans cette reprise aiguë de son mal, du moins d'une manière positive et directe. Le combat que nous soutenions l'un contre l'autre, sans autres témoins que nous-mêmes, et sans qu'un de nous prononçât une parole, n'avait été marqué par aucun épisode nouveau. J'attribuais donc cette complication au développement naturel de la maladie chronique dont il était atteint. Je me rappelle très exactement ce que je pensais ce 25 mai, à cinq heures du soir, tandis que je montais les marches de l'escalier de l'hôtel du boulevard de Latour-Maubourg. Je souhaitais d'apprendre que mon beau-père allait mieux, d'abord parce que je voyais ma mère tourmentée depuis une semaine, et puis, il faut tout dire, ce départ pour les eaux m'apparaissait comme une délivrance, à cause de la séparation qu'il amènerait. J'étais si las de mes inefficaces douleurs! Mes malheureux nerfs s'étaient tendus au point que les moindres impressions désagréables me devenaient des blessures. Je ne dormais plus, moi aussi, qu'à l'aide de narcotiques, et d'un sommeil traversé de rêves cruels où toujours je me promenais avec mon père, en sachant et sentant qu'il était mort. Il y avait particulièrement un cauchemar dont le retour régulier me rendait l'appréhension de la nuit presque insoutenable... Je me trouvais dans une rue pleine de peuple, occupé à regarder une devanture de magasin. Tout d'un coup j'entendais s'approcher le pas d'un homme, celui de M. Termonde. Je ne le voyais pas et j'étais sûr que c'était lui... Je voulais m'en aller,—mes pieds étaient de plomb, me retourner,—mon cou demeurait immobile. Le pas se rapprochait encore. Mon ennemi était là derrière moi. J'entendais son souffle. Je savais qu'il allait me frapper. Il passait le bras par-dessus mon épaule. Je voyais sa main armée d'un couteau, qui cherchait la place de mon cœur; elle y enfonçait le fer lentement, lentement, et je me réveillais dans une inexprimable agonie... Ce cauchemar s'était répété si souvent, depuis quelques semaines, que j'en étais venu à compter les jours qui me séparaient du départ de mon beau-père, d'abord fixé au 20, puis reculé jusqu'à son rétablissement. J'espérais que ce départ m'apaiserait au moins pour un temps. Je ne trouvais pas en moi l'énergie de m'en aller plutôt moi-même, attiré que j'étais chaque jour par cette présence que je haïssais et recherchais à la fois avec fièvre; mais je me réjouissais secrètement que l'obstacle vînt de lui, et que son éloignement me fournît l'occasion de respirer, sans avoir à me reprocher ma faiblesse.
Telles étaient mes réflexions tandis que je montais cet escalier de bois, tendu d'un tapis rouge et joliment éclairé par des fenêtres à vitraux, qui conduisait au hall affectionné par ma mère. Le valet de chambre, qui m'ouvrit la porte de cette pièce, répondit, à ma question, que mon beau-père allait mieux, et j'entrai avec plus de gaieté que d'habitude dans cette pièce où tenaient pourtant mes plus tristes souvenirs. Que j'étais loin de pressentir que le cartel appendu sur un des murs marquait en ce moment une des heures les plus solennelles de ma vie! Ma mère était assise devant un petit bureau, placé au coin de la grande baie vitrée qui fermait la pièce du côté du jardin. Elle appuyait son front sur sa main gauche, et, de la droite, au lieu de continuer la lettre commencée, elle tenait son porte-plume levé, immobile,—un porte-plume que je vois toujours, en or, avec une perle blanche à son extrémité, petit détail qui à lui seul eût révélé la minutie de son luxe.—Son absorption dans sa rêverie était si forte qu'elle ne m'entendit pas entrer. Je la regardai longtemps, sans bouger, tout saisi par l'expression désolée de son fin visage. Quelle pensée sombre fermait sa bouche, plissait son front, crispait sa main, tendait ses traits? Cette visible préoccupation contrastait trop avec la sérénité habituelle de cette gracieuse physionomie pour que je n'en demeurasse pas comme atterré. Rien qu'à la voir toute seule ainsi, par la fin d'une claire journée de printemps, avec les feuillages verts du jardin qui faisaient comme un fond de gaieté à sa mélancolie, j'éprouvai, une fois de plus, que j'étais incapable de supporter sur ce visage chéri les stigmates d'une vraie peine. Mais qu'avait-elle? Son mari allait mieux. Pourquoi donc son souci de ces derniers jours s'était-il exaspéré jusqu'à la douleur? Se doutait-elle du drame qui se jouait auprès d'elle, dans sa maison, depuis des mois? M. Termonde s'était-il décidé à se plaindre à elle, afin que je cessasse de lui infliger la torture de mes assiduités? Non. S'il m'avait deviné depuis le premier jour, comme je le croyais, sans en être sûr, il ne pouvait pas lui avoir dit: «André me soupçonne d'avoir fait tuer son père...» Ou bien le docteur avait-il pronostiqué des symptômes dangereux derrière l'apparente amélioration de l'état du malade? Si mon beau-père était en péril de mort? À cette idée, une joie me saisissait, puis aussitôt une souffrance,—la joie qu'il disparût de ma vie, et à jamais; la souffrance que, coupable, il partît sans que je me fusse vengé. Par-dessous mes hésitations, mes scrupules, mes doutes, je l'avais laissé grandir en moi, ce sauvage appétit de la vengeance, que ne contente pas la mort de l'être haï, si l'on n'en est pas soi-même la cause. J'avais soif de cette vengeance, comme un chien a soif de l'eau après avoir couru sous le soleil tout un jour d'été. Il me fallait m'y rouler comme ce chien se roule dans cette eau, fût-ce la bourbe d'une mare... Je continuais de regarder ma mère et de ne pas bouger. Elle poussa tout d'un coup un profond soupir; elle dit tout haut: «Ah! mon Dieu, quelle misère!...» et relevant son visage baigné de larmes, elle me vit. Elle jeta un faible cri de surprise et je m'avançai vers elle...
—Vous souffrez, maman, lui dis-je. Qu'avez-vous?
L'appréhension de, sa réponse rendait ma voix toute tremblante. Je me mis à genoux devant elle, comme au temps où j'étais tout petit. Je pris ses mains que je couvris de baisers. Hélas! Encore à cette heure ma bouche rencontra cet anneau d'or, cette alliance que je haïssais à l'égal d'une personne. Cette impression amère ne m'empêcha pas de lui parler enfantinement. «Ah! lui disais-je, si vous avez des peines, à qui les confier, sinon à moi?... Où trouverez-vous quelqu'un qui vous aime plus?... Soyez-moi amie, reprenais-je, est-ce que vous ne sentez pas combien vous m'êtes chère?...» Elle baissa la tête deux fois; elle fit le signe qu'elle ne pouvait pas parler, et elle éclata en sanglots.
—Est-ce que je suis pour quelque chose dans votre chagrin?... lui demandai-je.
Elle secoua la tête dans l'autre sens pour me faire comprendre que non. Puis, d'une voix que l'émotion étouffait, elle me dit, en flattant mes cheveux de sa main, comme autrefois:
—Tu es si gentil pour moi, mon André...
Qu'ils étaient simples, ces quelques mots, et ils me prirent le cœur comme si une main me l'eût serré!... Lui en avais-je mendié, de ces petites paroles qu'elle ne m'avait jamais dites, de ces gracieuses phrases qui sont comme des gestes de l'âme, d'involontaires, de tendres caresses d'esprit à esprit, et voilà que j'obtenais ce que j'avais tant désiré, à quel moment et par quels moyens! Mais c'était si doux quand même de sentir qu'elle m'aimait... Et je lui dis, employant, pour lui être bon, des mots dont les syllabes me brûlaient la bouche:
—Est-ce que notre cher malade va plus mal?
—Non, il est mieux... Il repose maintenant, fit-elle en montrant du doigt la chambre de mon beau-père.
—Ma mère, repris-je, parlez-moi, confiez-vous à moi, que je pleure avec vous, que je vous aide peut-être... C'est si cruel qu'il me faille vous surprendre, pour voir vos larmes!...
Je continuai, la pressant de mes questions et de mes plaintes. Qu'espérais-je donc arracher à cette bouche dont les lèvres tremblaient sans rien dire? À tout prix, je voulais savoir. Je n'étais pas en état de supporter de nouveaux mystères. J'étais certain que l'idée de mon beau-père était mêlée à cet inexplicable chagrin. Lui seul et moi pouvions bouleverser ainsi ce cœur de femme. Elle ne se tourmentait pas à cause de moi, elle venait de me le dire. C'était donc à lui que se rapportait ce souci, et ce n'était pas une affaire de santé. Avait-elle, elle aussi, surpris quelque indice? L'affreux soupçon avait-il traversé son esprit? À cette simple hypothèse, la fièvre me gagnait. Et j'insistai, j'insistai encore. Je la sentais céder, rien qu'à la manière dont sa tête se penchait sur moi, à sa main tremblante sur mes cheveux, au souffle plus court de sa poitrine.
—Si j'étais sûre, dit-elle enfin, que ce secret mourra entre toi et moi?...
—Oh! maman!... fis-je, avec un tel reproche dans la voix qu'elle eut honte et que je vis le sang monter à ses joues. Peut-être ce petit mouvement de honte acheva-t-il de la déterminer. Elle me baisa le front longuement, comme pour effacer le nuage que son injuste défiance venait d'y amasser.
—Pardon, reprit-elle, j'ai tort... À qui confier cela, sinon à toi? À qui demander conseil?... Et puis, continua-t-elle comme se parlant à elle-même, s'il s'adressait jamais à lui?...
—Qui, il?... interrogeai-je.
—André, dit-elle presque solennellement, peux-tu me jurer sur ton amour pour moi, que tu ne feras jamais, entends-tu, jamais la moindre allusion à ce que je vais te raconter?
—Maman! répliquai-je avec le même accent de reproche, et, tout de suite, pour l'entraîner:—Je vous en donne ma parole d'honneur.
—Ni...
Elle ne prononça pas de nom, mais elle me montra de nouveau du doigt la porte de la chambre.
—Jamais, répondis-je.
—Tu as entendu parler d'Édouard Termonde, son frère?...
Sa voix s'était faite basse, comme si elle avait eu peur des mots qu'elle prononçait, et, cette fois la direction seule de ses yeux, tournés vers la porte toujours close, m'avait indiqué qu'il s'agissait du frère de son mari. Je connaissais vaguement cette histoire. C'était à ce frère que je pensais, lorsque j'étudiais la vie mentale de la famille de mon beau-père. Je savais qu'Édouard Termonde avait gaspillé en quelques années sa part d'héritage, une somme énorme, douze cent mille francs; qu'il s'était ensuite engagé; qu'au régiment il avait continué sa vie de débauches; que, privé d'argent du côté des siens, et à la suite d'une perte de jeu, il s'était laissé entraîner à voler, avec complication de faux. Puis, se voyant sur le point d'être découvert, il avait déserté. Enfin, il s'était fait justice en se jetant à la Seine, après avoir demandé pardon à son frère dans une lettre dont les termes prouvaient un dernier reste de délicatesse morale. L'argent volé avait été restitué par mon beau-père, le scandale étouffé, grâce à la disparition du misérable. J'avais reconstitué toute cette aventure d'après les indiscrétions de ma vieille bonne dans mon enfance, et pour en avoir trouvé la trace dans quelques passages de la correspondance de mon père. Aussi, quand ma mère me posa sa question d'un air si ému, je prévis qu'elle allait me parler des peines de famille éprouvées par son mari, lesquelles m'étaient absolument indifférentes, et ce fut avec un sentiment de déception que je lui demandai:
—Édouard Termonde?... Celui qui s'est tué?...
Elle inclina la tête pour répondre: oui, à la première partie de ma phrase; puis, d'une voix plus basse encore:
—Il ne s'est pas tué, il vit toujours, dit elle.
—Il vit toujours... répétai-je machinalement, et sans comprendre quel rapport unissait l'existence de ce frère aux larmes que je venais de voir sur ses joues à elle.
—Tu sais maintenant le secret de ma douleur, reprit-elle d'un ton plus ferme et comme soulagée, c'est ce frère infâme qui est le bourreau de Jacques, lui qui l'assassine jour par jour avec les transes affreuses qu'il lui donne... Non, ce suicide n'eut pas lieu. Des hommes comme celui-là n'ont pas le cœur qu'il faut pour se tuer... Ce fut Jacques qui lui dicta cette lettre pour le sauver du bagne, après avoir tout préparé pour sa fuite et lui avoir donné de quoi refaire sa vie, s'il l'avait voulu... Pauvre ami, qui espérait du moins préserver de cette horrible histoire l'intégrité de son nom!... Ce nom de Termonde, il fallut bien qu'Édouard le quittât pour échapper à toute recherche, et il passa en Amérique... Il y vécut... comme il avait vécu ici. L'argent qu'il avait emporté fut bientôt dévoré. Il eut de nouveau recours à son frère... Ah! le misérable avait compris que Jacques avait fait tant de sacrifices à l'honneur du nom, et, quand mon mari lui refusa l'argent qu'il demandait, il se servit de cette arme qu'il savait sûre... Alors commença le plus odieux, le plus épouvantable chantage: Édouard menaça son frère de revenir à Paris... Aller au bagne en France ou mourir de faim en Amérique, il aimait mieux le bagne ici, disait-il, et Jacques a cédé une première fois... Il l'aimait, malgré tout, c'était son frère unique... Tu sais, quand on a montré à ces gens-là une faiblesse, on est perdu... Cette menace de revenir avait réussi. L'autre en a usé jusqu'à extorquer des sommes dont tu ne te fais pas une idée.... Il y a des années que dure cette abominable exploitation, mais je ne la sais, moi, que depuis la guerre... Je voyais mon mari si triste, si triste. Je sentais qu'un chagrin le rongeait, et puis, un jour, il m'a tout dit... Le croirais-tu? C'était pour moi qu'il avait peur... Que veux-tu qu'il me fasse? lui demandais-je.—Ah! il est capable de tout pour se venger, me répondait-il... Et puis, il me voyait si tourmentée moi-même de ses mélancolies!... Je l'ai tant supplié qu'il a résisté à la fin. Il a refusé net tout secours nouveau. Nous n'avons plus entendu parler du misérable pendant quelque temps... Il a tenu sa menace, il est à Paris!...
J'avais écouté ma mère avec une attention croissante. À toute époque de ma vie, moi, qui n'avais pas les mêmes illusions qu'elle sur la sensibilité de mon beau-père, je me serais étonné de l'influence étrange exercée par ce frère déshonoré. Il y a des fléaux semblables dans trop de familles pour que le monde n'ait pas intérêt à séparer les uns des autres les divers représentants d'un même nom. Energique et violent comme je le connaissais, je me serais demandé pourquoi M. Termonde pliait sous la menace d'un scandale qu'il devait estimer à sa juste valeur. Puis j'aurais expliqué cette faiblesse par des souvenirs d'enfance, par une promesse faite à des parents à leur lit de mort. Mais dans la disposition d'âme où je me trouvais, avec les soupçons que je nourrissais depuis des semaines, il n'était pas possible qu'une autre pensée ne se présentât point à moi. Et cette pensée grandissait, grandissait, prenait corps. Mes yeux exprimèrent sans doute l'épouvante subite que me donna l'éclair de cette idée soudaine. Car ma mère s'interrompit de sa confidence pour me dire:
—Est-ce que tu te sens mal, André?...
—Non, eus-je la force de répondre, c'est de vous avoir surprise à pleurer tout à l'heure qui m'a donné un coup. Cela va passer...
Elle me crut. Elle venait de me voir si bouleversé de son émotion. Elle m'embrassa tendrement, et je la priai de continuer son récit. Elle me dit alors que la semaine précédente un étranger avait demandé à voir mon beau-père, venant de la part d'un de leurs amis de Londres. On l'avait introduit dans ce même hall et devant elle. Aussitôt que M. Termonde avait aperçu cet homme, elle avait deviné, à son agitation extraordinaire, que c'était Édouard. Les deux frères s'étaient enfermés dans le cabinet de travail. Elle était restée là, elle, morte d'anxiété, entendant par minutes les voix qui grondaient sans pouvoir distinguer les paroles. Le frère était sorti enfin par le hall, et l'avait regardée en passant, avec des yeux qui l'avaient glacée de terreur.
—Et le soir même, dit-elle encore, Jacques prenait le lit... Comprends-tu mon désespoir à présent?... Ah! ce n'est pas notre nom qui m'importe à moi... Je m'épuise à le lui répéter: qu'est-ce que cela nous fait? Est-ce que cette boue peut nous salir?... Mais sa santé!... Le médecin dit que chaque émotion violente est pour lui un verre de poison... Ah! s'écria-t-elle, il me le tuera...
Ce cri, qui me révélait une fois de plus la profondeur de sa passion pour mon beau-père, l'entendre à cette minute, et penser ce que je pensais!
—Vous l'avez vu? demandai-je sans presque me rendre compte de mes propres paroles.
—Mais puisque je te dis qu'il a passé là,—et elle me montrait la place du tapis, avec la terreur peinte sur son visage.
—Et vous êtes sûre que c'était son frère?
—Jacques me l'a dit le soir, fit-elle; mais je n'avais pas besoin de cela, je l'aurais reconnu aux yeux... Comme c'est étrange! Ces deux frères si différents, Jacques si fin, si distingué, une âme si noble... Et lui ce gros, ce lourd personnage ignoble, commun, un abominable scélérat... ils ont le même regard...
—Et sous quel nom est-il à Paris?
—Je ne sais pas, répondit-elle, je n'ose plus en parler. S'il savait que je te l'ai dit... avec ses idées?... Mais quoi, petit, tu l'aurais toujours appris un jour?... Et puis, ajouta-t-elle avec fermeté, il y a longtemps que je t'aurais parlé de ce triste secret, si j'avais osé... Tu es un homme, toi, et tu n'es pas retenu par ce scrupule excessif de l'affection fraternelle. Conseille-moi, André, que faut-il faire?
—Je ne vous comprends pas, lui répondis-je.
—Oui, reprit-elle, il doit y avoir un moyen de prévenir la police et de le faire arrêter sans qu'on en parle dans les journaux ni ailleurs... Jacques ne voudrait pas, lui, parce que c'est son frère... Mais si nous agissions, nous, de notre côté?... Je t'ai entendu dire que tu voyais ce M. Massol, que nous avons connu lors de notre malheur... Si j'allais le trouver, lui demander conseil? Ah! s'écria-t-elle, je veux que mon mari vive, je l'aime trop!...
Pourquoi une panique s'empara-t-elle de moi à la pensée qu'elle pourrait donner suite à ce projet nouveau et s'adresser au vieux juge d'instruction,—moi qui n'avais pas osé retourner chez lui depuis la mort de ma tante, de peur qu'il ne devinât mes soupçons, rien qu'à me regarder? Qu'entrevoyais-je donc avec tant de netteté, pour que je me misse à la supplier au nom même de cet amour qu'elle portait à son mari?
—Vous ne ferez pas cela, lui disais-je, vous n'en avez pas le droit... Il ne vous pardonnerait pas et il aurait raison... Ce serait le trahir.
—Le trahir, dit-elle... ce serait le sauver!...
—Et si l'arrestation de son frère lui portait un coup nouveau?... Si vous le voyiez malade, plus malade à cause de ce que vous auriez fait?...
J'avais trouvé le seul argument qui pût la convaincre. Étrange ironie du sort! Je la calmai, je lui persuadai de ne pas agir, moi qui venais de concevoir soudain cette monstrueuse hypothèse:—que l'exécuteur du crime, l'instrument docile entre les mains de mon beau-père, avait été ce frère infâme, qu'Édouard Termonde et Rochdale ne faisaient qu'un.—Ô vision terrible!...
XV
a nuit que je passai après cette conversation est restée dans mon souvenir comme la plus tourmentée que j'aie dû subir,—et cependant que j'en ai connu de ces insomnies, de ces luttes, dans l'universel sommeil autour de moi, avec une pensée qui me tenait éveillé moi-même et me rongeait le cœur!... J'étais pareil au prisonnier qui a sondé toutes les places de son cachot, les murailles, le plancher, le plafond, et qui, étreignant pour la centième fois les barreaux de sa fenêtre, sent une de ces tiges de fer se desceller sous la pression. À peine s'il ose croire à cette fortune, et il s'assied à terre, rendu comme fou par la seule possibilité de la délivrance apparue à son esprit. Depuis si longtemps, j'étais là, comme verrouillé dans mon angoisse, me heurtant de toutes parts à d'invincibles barrières et, tout d'un coup, quelle perspective s'offrait devant moi!... «Du sang-froid», me disais-je, en marchant d'un bout à l'autre de mon fumoir où je m'étais retiré, sans avoir touché au repas que m'avait servi mon valet de chambre. Le soir était venu, puis la nuit noire; l'aube arriva, puis le grand jour; et j'étais encore là, qui essayais d'y voir clair dans le tourbillon d'hypothèses nouvelles qu'un événement par lui-même si simple,—mais avec l'état de crise aiguë de soupçons où je me trouvais il n'y avait plus d'événements simples,—venait de soulever en moi... J'étais déjà trop habitué à ces tempêtes intimes, pour ne pas savoir que le seul moyen de salut consiste à s'attacher aux faits positifs comme à des rocs solides et qui ne bougent pas. Dans le cas actuel, ces faits positifs se réduisaient à deux:—je venais d'apprendre, premièrement, qu'il existait un frère de M. Termonde, qui passait pour mort et dont mon beau-père ne parlait jamais;—secondement, que ce frère, déshonoré, proscrit, ruiné, sans état-civil, exerçait sur son frère, riche, honoré, irréprochable, une dictature de terreur. De ces deux faits, le premier s'expliquait de soi. C'était tout naturel que Jacques Termonde ne démentît point la légende de suicide imaginée par lui-même et qui jadis avait sauvé l'autre du bagne. Il n'est jamais agréable de reconnaître pour son plus proche parent, un voleur, un faussaire et un déserteur... Mais ce n'est qu'un désagrément cruel. Il n'en allait pas ainsi du second fait. La disproportion était trop forte entre cette cause avouée par mon beau-père et le résultat d'épouvante produit sur lui. L'empire d'Édouard Termonde sur son frère ne se justifiait point par la menace d'un retour sans autre conséquence qu'un scandale de monde aussitôt étouffé. Ma mère pouvait se contenter de cette raison-là, elle, au regard de qui son mari était un grand cœur, une belle âme, mais non pas moi... L'idée me vint de consulter le Code de justice militaire. J'y trouvai à l'article 184 que la prescription du délit de désertion ne commence à courir que du jour où l'insoumis atteint quarante-sept ans. Vraisemblablement Édouard Termonde tombait encore sous le coup de la loi. Est-ce que le désir d'épargner à ce frère infâme un châtiment disciplinaire pouvait justifier chez mon beau-père une si longue faiblesse et dans des conditions d'inquiétude semblable? J'apercevais une autre raison à cet empire, quelque ténébreux, quelque effrayant lien de complicité entre les deux hommes. Je venais de penser que peut-être Jacques Termonde avait employé son frère à tuer mon père. Et si cela était, si l'assassin possédait quelque preuve de cette complicité? Sans doute il se trouvait les mains liées à l'égard des magistrats, mais c'était de quoi éclairer ma mère, par exemple, et cette menace devait suffire à faire trembler un mari aimant, à mater son féroce orgueil?
«Du sang-froid, me répétais-je, du sang-froid.» Et je mettais toute ma force à reprendre les données physiques et morales que je possédais sur le crime. Il s'agissait, pour moi, de chercher si un point, un seul point demeurait obscur avec l'hypothèse de l'identité de Rochdale et d'Édouard Termonde. Les témoignages s'étaient accordés à représenter Rochdale comme grand et fort, ma mère m'avait dépeint Édouard Termonde comme gros et lourd. Il y avait quinze ans de distance entre l'assassin de 1864 et le noceur vieilli de 1879, mais rien qui empêchât que ce ne fût le même personnage. Ma mère avait insisté sur la couleur des yeux d'Édouard Termonde, bleus et pâles comme ceux de son frère. Or, le concierge de l'hôtel Impérial avait, dans sa déposition, que je savais par cœur pour l'avoir si souvent relue, signalé la nuance très bleue et très claire des prunelles du soi-disant Rochdale. Il avait remarqué ce détail à cause du contraste des yeux avec le ton bistré du visage. Édouard Termonde s'était réfugié en Amérique, au lendemain de son faux suicide, et qu'avait dit M. Massol? Je l'entendais encore me répéter, avec sa voix flûtée et le geste méthodique de sa main: «Un étranger, un Américain ou un Anglais, peut-être un Français établi en Amérique...» D'impossibilité matérielle, je n'en trouvais pas. Et d'impossibilité morale? Pas davantage. Afin de mieux m'en convaincre, je reprenais l'histoire du crime au moment même où la correspondance de mon père se faisait explicite sur le compte de Jacques Termonde, c'est-à-dire en Janvier 1864. Pour dégager mon jugement de toute impression de haine personnelle, je supprimais les noms dans ma pensée. Je ramenais cette sinistre aventure, dont j'avais tant souffert, à la sécheresse d'une anecdote abstraite... Un homme est éperdûment amoureux de la femme d'un de ses amis intimes. Cet homme sait cette femme profondément, absolument honnête; si elle était libre, elle l'aimerait, il le sent, il le voit; mais, n'étant pas libre, elle ne sera jamais, jamais, à lui. Cet homme est doué du tempérament qui fait les criminels: une violence effrénée dans les passions, aucun scrupule, une volonté despotique, l'habitude de tout briser devant son désir. Il s'aperçoit que son ami devient jaloux. Encore quelque temps, et la porte de la maison lui sera fermée. Comment cette pensée ne lui viendrait-elle pas: si le mari disparaissait, cependant?... Ce rêve de la mort de celui qui fait seul obstacle à son bonheur trouble la tête de cet homme, une fois, deux fois. Il la tourne et la retourne, cette idée fatale, il s'y accoutume. Il en arrive au: «Si j'osais», point de départ des scélératesses les plus affreuses. L'idée se précise devant son esprit. Il conçoit qu'il pourrait faire tuer celui qu'il hait maintenant et dont il se sent haï. N'a-t-il pas, très au loin, un frère misérable dont tout le monde ignore non seulement le domicile actuel, mais jusqu'à l'existence? Quel admirable ouvrier de meurtre que ce frère dépravé, besogneux, infâme, qu'il tient à sa dévotion par les secours d'argent qu'il lui envoie!... Et la tentation s'accroît toujours. Une heure sonne où elle est plus forte que tout le reste. Cet homme résolu à jouer cette partie suprême appelle à Paris son frère... Comment? Par une ou deux lettres qui font miroiter aux yeux du drôle l'espérance d'une énorme somme à gagner, en même temps qu'elles mettent comme condition à cette espérance un mystère absolu dans le voyage. L'autre accepte. Il débarque en Europe après avoir multiplié autour de lui les précautions. Quoi de plus aisé?... Ce failli de la vie n'a point de parents, point de relations; il mène, depuis des années, une existence anonyme et de hasard... Voici les deux frères face à face... Jusque-là rien que de logique, rien que de conforme aux étapes possibles d'un projet de cet ordre.
J'en arrivais à l'exécution, et je continuais à raisonner de même, d'une manière impersonnelle. Le frère riche propose au frère pauvre le marché de sang. Il lui offre de l'argent, beaucoup d'argent: cent mille francs, deux cent mille francs, trois cent mille francs. Quels motifs empêcheraient le misérable d'accepter? Les idées morales?... Que vaut la moralité d'un viveur qui a passé du libertinage au vol? Depuis des années et sous l'influence de mes préoccupations vengeresses, j'avais lu trop assidument les faits divers des journaux et les comptes rendus des procès pour ne pas savoir comment on devient meurtrier. Des besoins d'argent et l'habitude de la débauche, voilà un assassin en disponibilité. Que de coups de couteau ont été donnés, que de révolvers mis en jeu, que de gouttes de poison versées dans des verres, avec une incertitude absolue du gain, parmi les pires conditions de danger, simplement pour aller, tout à l'heure, dépenser l'argent du meurtre dans quelque bouge. La crainte de l'échafaud?... Personne ne tuerait alors. Les débauchés, d'ailleurs, qu'ils s'en tiennent au vice, ou qu'ils roulent jusqu'au crime, n'ont pas la vision de l'avenir. La sensation présente est pour eux trop forte. Son image abolit toutes les autres images, elle absorbe toutes les forces vives du tempérament et de l'âme. Une vieille mère mourante, des enfants qui ont faim, une femme qui se désespère,—ces tableaux des conséquences de leurs actes, ont-ils jamais arrêté les ivrognes, les joueurs et les coureurs de filles? Et pas davantage les fantômes tragiques du tribunal, de la prison et de la guillotine, quand, altérés d'or, ils tuent pour s'en procurer. L'échafaud est loin, la porte du lupanar est au coin de la rue, et le goujat saigne un rentier, comme un boucher saigne une bête, pour aller ensuite là-bas, la poche garnie, vers le gros numéro, où il y a de la crapule assurée. C'est le train quotidien du crime, cela. Pourquoi le désir d'une débauche plus relevée n'exercerait-elle pas le même attrait scélérat sur des hommes plus raffinés, mais aussi incapables de noblesse morale que les chourineurs du cabaret borgne? Ah! c'était une pensée trop cruelle et que je ne pouvais supporter,—que le sang de mon père eût payé cela, des soupers dans un restaurant de nuit à New-York... Je perdais l'énergie de continuer ma déduction froide, et une hallucination commençait, qui me montrait un cabinet particulier semblable à ceux où j'avais passé: la table servie, le divan de velours aux ressorts fatigués, la glace rayée de lettres gravées avec le diamant des bagues, le piano ouvert où l'on joue des valses canailles, et le Champagne qui mousse dans les verres, et la fille qui rit, avec sa blanche gorge dégrafée, ses bas de soie, ses dents de bête, l'odeur des parfums de sa chair mélangée à l'odeur des mets, du tabac, des vins,—et l'homme à côté d'elle... «Non, ne mange pas ce souper, ne bois pas ce vin, ne te laisse pas pétrir par ces mains, ne prends pas cet or. Il y a du sang sur toutes ces choses... Cet homme qui t'embrasse, qui te désire, qui t'a payée, est un assassin, un assassin, un assassin!...»
Ma raison se perd, me disais-je, lorsque j'étais là, immobile, le cœur battant, les yeux fixes, en proie à la même émotion que si j'eusse vu réellement la scène hideuse, et je la voyais, en effet, dans un éclair. Je me tournais alors vers le portrait de mon père, je le regardais longtemps, je lui parlais comme s'il eût pu m'entendre, je le suppliais: «Aide-moi... Aide-moi...» Et je retrouvais, non pas le calme, mais la force du moins de reprendre la féroce hypothèse et de la critiquer détail par détail. Elle avait contre elle, tout d'abord, d'être invraisemblable comme le cauchemar d'une imagination malade. Un frère qui emploie son frère à l'assassinat d'un homme dont il veut épouser la femme!... Bien que la conception et l'offre d'un pareil complot rentraient dans le domaine des plus extraordinaires fantaisies... «Soit, me disais-je, mais en matière de crime, il n'y a pas d'invraisemblance. Par cela seul qu'il se décide au meurtre, l'assassin cesse de se mouvoir dans le cadre d'habitudes de la vie sociale.» Et vingt exemples se présentaient à ma mémoire, de forfaits commis dans des circonstances aussi exceptionnelles, aussi étranges que celles dont je discutais en ce moment le plus ou moins de probabilité. Une objection surgissait tout de suite. En admettant que ce crime compliqué fût seulement possible, comment étais-je le premier à en avoir le soupçon? Pourquoi M. Massol, le vieux magistrat si fin, si délié, si habile, n'avait-il pas cherché de ce côté-là une explication du sanglant mystère devant lequel il s'avouait impuissant? «Eh bien! me répondis-je, M. Massol n'y a point pensé, voilà tout. La question est de savoir, non si le juge d'instruction a soupçonné le fait ou non, mais si ce fait en lui-même est réel ou s'il ne l'est point.» Et puis, quels indices auraient mis M. Massol sur cette piste? S'il avait étudié à fond le ménage de mon père, il avait acquis la certitude que ma mère était une très honnête femme. Il avait vu sa douleur sincère, et il n'avait pas eu, comme moi, entre les mains, les lettres où mon père avouait sa jalousie et dénonçait la passion de son faux ami. Est-ce que, d'ailleurs, Jacques Termonde n'avait pas dû se pourvoir à l'avance d'un alibi sentimental, comme il s'était prémuni d'un alibi physique, et entretenir à cette époque une maîtresse affichée? Mais supposons que le juge ait cherché de ce côté-là, qu'il ait soupçonné dès les premiers jours la félonie de mon futur beau-père. Il s'agissait de découvrir le complice, puisqu'en tout état de choses la présence de M. Termonde chez nous à l'heure du meurtre était un fait avéré. M. Massol est arrivé à penser au frère disparu, soit. Où trouver les traces de ce frère? Où et comment? Si Édouard et Jacques ont été complices dans le crime, leur premier soin n'a-t-il pas dû être d'imaginer un moyen de correspondance qui défiât la surveillance de la police? N'ont-ils même pas cessé, pour un temps, tout commerce de lettres? Qu'avaient-ils à se communiquer? Édouard tenait l'argent du meurtre, Jacques s'occupait d'achever de conquérir le cœur de ma mère... «Soit encore, reprenais-je; mais si M. Massol manquait du document essentiel, s'il ignorait la passion de Jacques Termonde pour la femme de l'assassiné,—ma tante, elle, savait cette passion, elle avait en mains la preuve indiscutable des défiances de mon père, comment n'avait-elle pas pensé ce que je pensais à l'heure présente?...» Et qui m'assurait qu'elle ne l'eût pas pensé? Les soupçons l'avaient dévorée, elle aussi; elle avait vécu, elle était morte parmi eux. Seulement elle y avait évidemment mêlé ma mère, incapable de lui pardonner les souffrances d'un frère qu'elle adorait. Agir contre ma mère, c'était agir contre moi. Cela, elle se l'était interdit à jamais. L'eût-elle osé, comment fût-elle sortie du domaine des vagues inductions, puisqu'elle ne pouvait ni douter, elle non plus, de l'alibi de mon beau-père, ni rien savoir de l'existence actuelle d'Édouard Termonde?... Non, que je fusse le premier à expliquer l'assassinat de mon père comme je faisais, cela prouvait uniquement que je possédais des données nouvelles sur les alentours du crime, et non pas que les hypothèses fondées sur ces données fussent insensées.
D'autres objections se présentaient. Si mon beau-père avait employé son frère à cette besogne d'assassinat, comment avait-il révélé à sa femme l'existence de ce frère? La réponse à cette question s'offrait d'elle-même. Si le crime avait été commis dans ces conditions de complicité, une seule preuve pouvait en demeurer, à savoir les deux ou trois lettres écrites par Jacques Termonde à Édouard pour l'appeler en Europe et lui tracer son itinéraire. Ces lettres, Édouard les avait gardées. C'était par elles qu'il devait tenir son frère et par la menace de les livrer à ma mère. Prévenir cette dernière comme mon beau-père l'avait fait et dans cette mesure, c'était parer d'avance à cette menace, au moins en partie. Si jamais l'ouvrier du meurtre se décidait à livrer le commun secret à la veuve de la victime, devenue la femme de l'inspirateur de ce meurtre, ce dernier pourrait à tout le moins nier l'authenticité des lettres, arguer de la confidence ancienne, montrer, dans la dénonciation, l'infamie d'une atroce vengeance compliquée d'un faux. Et puis, cette confidence à ma mère n'était-elle pas justifiée par une autre raison, précisément si le crime avait été commis de la manière que j'imaginais? Ces remords, dont je croyais mon beau-père torturé, n'avaient certes pas échappé à l'affection inquiète de sa femme. Elle n'avait pas eu de peine à démêler dans l'âme de celui qu'elle aimait, et dont elle se savait aimée, la sombre et fixe présence d'une tristesse jamais chassée. Que de nuages elle avait dû voir sur ce front, que sa présence ne dissipait pas! Que de rêveries mornes dans ces yeux, que sa tendresse ne suffisait point à remplir d'un profond, d'un absolu bonheur! Qui sait? Elle avait peut-être connu cette jalousie, la pire de toutes, celle d'une pensée constante et qu'on ne vous dit pas, d'une émotion étrangère et qu'on vous cache. Et il lui avait révélé une portion de la vérité, afin de lui épargner, à elle, une certaine sorte d'inquiétude, afin de s'épargner à lui-même des questions que sa conscience lui rendait intolérables. Il n'y avait donc pas de contradiction entre cette demi-confidence faite à ma mère et mon hypothèse sur la complicité des deux frères... Je comprenais aussi que, dans cette confidence, il n'avait pas pu insister, au delà d'un certain point, sur la nécessité du silence à mon égard,—silence qui n'eût jamais été rompu sans un hasard d'émotion, sans mon insistance attendrie, sans cette arrivée subite d'Édouard Termonde qui avait littéralement affolé la pauvre femme... Mais comment expliquer cette imprudence d'avoir refusé de l'argent à ce frère aux abois et capable de tout oser? De cela encore, j'arrivais à me rendre compte. C'était avant la mort de ma tante, à une époque où mon beau-père se jugeait pour toujours garanti de mon côté. Il se croyait abrité de la justice par la prescription. Il se sentait malade. Quoi de plus naturel que de désirer reprendre à tout prix ces papiers qui pouvaient, lui, une fois mort, et entre des mains scélérates, devenir un moyen de chantage exercé sur sa veuve et déshonorer sa mémoire dans le cœur de cette femme, aimée jusqu'au crime? Une négociation pareille ne pouvait être tentée que de vive voix. Mon beau-père s'était dit que son frère n'exécuterait pas sa menace sans avoir essayé une dernière tentative. Il viendrait à Paris, les deux complices se retrouveraient face à face après tant d'années. Ce serait une nouvelle offre d'argent à faire, mais la dernière et contre la livraison de la seule preuve capable d'éclairer les ténèbres du mystère de l'hôtel Impérial. Dans ce calcul, mon beau-père avait omis de prévoir que son frère arriverait aussi à l'hôtel du boulevard de Latour-Maubourg, qu'on l'introduirait dans le salon devant ma mère, et que la secousse trop forte lui donnerait, à lui-même, déjà ébranlé par de longues angoisses, une crise de sa maladie du foie. Il y a dans les événements une part d'inconnu qui déjoue les habiletés de nos plus subtiles prudences. Et quand je songeais que tant de ruse, une si continuelle surveillance de soi-même et des autres avaient abouti à ce résultat, je sentais de nouveau le passage sur nous tous du souffle de la destinée,—à moins que ces hypothèses ne fussent un roman éclos dans mon cerveau, envahi par la fièvre et par le désir de vengeance qui me consumait!
Réalité ou roman, ces hypothèses se tenaient là, devant moi qui ne pouvais pas demeurer sur une ignorance et sur un doute. À l'extrémité de ces raisonnements divers, dont les uns appuyaient, les autres combattaient la vraisemblance de ma nouvelle explication du sanglant mystère, je rencontrais aussi un fait positif:—à tort ou à raison j'avais conçu la possibilité d'un complot dans lequel Édouard Termonde aurait servi d'instrument de meurtre à son frère. Quand il n'y eût eu qu'une chance, une seule contre un millier, pour que mon père eût été tué de la sorte, je devais suivre cette piste jusqu'au bout, sous peine de me mépriser comme le dernier des lâches. Le temps était passé des douloureuses rêveries; il fallait agir, et ici, agir, c'était savoir.
Le matin arrivait parmi ces pensées. Ma lampe, qui avait éclairé cette veillée funèbre, mêlait sa clarté triste à la pâle lumière de l'aube. J'ouvris ma fenêtre, je vis la face livide des hautes maisons dans le jour naissant, et je me jurai solennellement, devant ce réveil de la vie, que ce jour me verrait commencer de faire ce que je devais, et le lendemain continuer, et les autres jours, jusqu'à ce que je pusse me dire: «Je suis certain..» J'eus l'énergie de dompter la tempête de sensations folles qui s'était déchaînée en moi durant toute la nuit et de fixer mon esprit sur ce problème: «Existe-t-il un moyen de vérifier si Édouard Termonde et le soi-disant Rochdale de 1864 ne font qu'un?» Pour répondre à cette question ainsi posée, je ne pouvais compter que sur moi seul, sur les ressources de mon intelligence et de ma volonté personnelles. Je dois me rendre ce témoignage que je n'eus pas une minute, durant ces cruelles heures, la tentation de me décharger une fois pour toutes des difficultés de ma tâche tragique en m'adressant à la justice, comme j'aurais fait, si je n'avais pas tenu compte de la souffrance de ma mère. Je m'étais dit que jamais elle ne recevrait par moi ce coup horrible: apprendre qu'elle avait été, quinze ans durant, la femme d'un assassin. Pour qu'elle ignorât toujours ce drame criminel, il fallait que la lutte restât circonscrite entre mon beau-père et moi. Et cependant, si je le trouve coupable? pensais-je... À cette seule idée qui maintenant n'était plus vague et lointaine, qui pouvait devenir une vérité indiscutable, aujourd'hui, demain, dans quelques heures, un projet terrible se dessinait devant les yeux de mon esprit.—Mais je ne voulais pas regarder de ce côté-là; je me répondais: «J'y songerai plus tard,» et je me contraignais à porter toutes mes réflexions sur le jour actuel. Je reprenais mon problème: «Comment vérifier l'identité d'Édouard Termonde et du faux Rochdale?» Arracher ce secret à mon beau-père était impossible. Vainement, depuis des mois, j'avais cherché le défaut de cette cuirasse de dissimulation contre les mailles de laquelle j'avais brisé, non pas un, mais dix, mais vingt poignards. J'aurais eu à mon service tous les bourreaux de l'Inquisition que je n'aurais pas desserré ces lèvres minces, ni extorqué une confidence à ce visage, si douloureux et si impénétrable à la fois. Restait l'autre. Mais pour m'attaquer à lui, je devais découvrir, d'abord, sous quel nom il était caché à Paris et à quelle adresse. Il n'était pas besoin de beaucoup d'imagination pour apercevoir un moyen assuré de cette découverte. Il ne suffisait que je me rappelasse les circonstances mêmes où j'avais appris l'arrivée d'Édouard Termonde à Paris. Pour une raison ou pour une autre,—souvenir d'une sanglante complicité ou crainte d'un scandale mondain,—mon beau-père tremblait d'épouvante à la seule idée du retour de son frère. Ce frère était revenu. Mon beau-père ferait certainement tous ses efforts pour le décider à partir de nouveau. Il le reverrait, et pas à l'hôtel du boulevard de Latour-Maubourg, à cause de ma mère et à cause des domestiques. J'avais donc un procédé sûr pour savoir la demeure d'Édouard Termonde: je ferais suivre mon beau-père.
De deux choses l'une;—ou bien il donnerait rendez-vous à son frère dans quelque endroit désert, ou bien il se transporterait au domicile choisi par l'autre. Dans le second cas, je tenais mon renseignement tout de suite; dans le premier cas, il suffisait de donner le signalement d'Édouard Termonde, tel que je l'avais recueilli de la bouche de ma mère et de le faire suivre aussi, au moment même où il rentrerait chez lui au sortir de ce rendez-vous. L'espionnage m'a toujours paru quelque chose d'infâme, et, même à cette minute, je me rendais compte de l'ignominie de ce traquenard tendu à mon beau-père. Mais, quand on se bat, on ne choisit pas ses armes. Pour aller au but, que je voyais briller comme un phare, j'aurais marché sur tout ce qui n'était pas le chagrin de ma mère... «Eh bien! reprenais-je, une fois que je saurai le faux nom d'Édouard Termonde et son adresse, que faire?»... Je ne pouvais pas, à l'imitation de la police judiciaire, mettre main basse sur sa personne et ses papiers, quitte à le relâcher avec force excuses, une fois la perquisition finie. Je me souviens d'avoir machiné en pensée vingt plans successifs, tous plus ou moins ingénieux et tous rejetés. Je finis par m'attacher de nouveau aux faits. À supposer que cet homme eût tué mon père, il était impossible que la scène du meurtre ne fût pas demeurée dans sa mémoire en traits ineffaçables. Il devait donc avoir souvent revu, dans ses mauvaises heures, le visage de ce mort auquel je ressemblais tant. Je regardai de nouveau ce visage sur la toile que mon beau-père avait à peine osé fixer. Je me souvins de la conversation que nous avions eue dans cette même pièce et de ce que je lui avait dit: «Croyez-vous que la ressemblance soit suffisante pour que je fasse au criminel une impression de spectre?»... Pourquoi ne pas utiliser cette ressemblance? Je n'avais qu'à me présenter à Édouard Termonde brusquement, et à l'interpeller en même temps de ce nom de Rochdale dont les syllabes devaient sonner pour lui comme un glas. Oui, c'était cela: entrer dans sa chambre actuelle, comme mon père était entré dans sa chambre de l'hôtel Impérial, et le demander par le nom sous lequel mon père l'avait demandé, en lui montrant le visage même de sa victime.—S'il n'était pas coupable, j'en serais quitte pour m'excuser d'avoir frappé à sa porte, comme d'une erreur; s'il était coupable, il subirait pendant quelques instants un mouvement de terreur, qui équivaudrait à un aveu. Ce serait à moi de m'emparer de cette terreur pour lui arracher tout son secret. Quels mobiles pourraient agir sur lui? Deux sans plus: la crainte de l'expiation et l'amour de l'argent. Il fallait arriver à lui, armé, avec une forte somme, et lui donner le choix entre ces deux alternatives: ou bien il me vendrait les quelques lettres qui lui avaient permis de tyranniser son frère depuis des années, ou bien je le menacerais de lui brûler la cervelle. Et s'il refusait de me livrer les lettres? Allons donc... Est-ce qu'un bandit comme celui-là pouvait hésiter? Soit, il accepterait le marché. Il me donnerait les papiers qui convainquaient mon beau-père d'assassinat,—et il s'en irait ainsi, je le laisserais partir comme il était parti de l'hôtel Impérial, fumant un cigare et payé de sa trahison envers son frère comme il avait été payé de sa trahison envers mon père!... Oui, je le laisserais s'en aller ainsi, puisque le tuer de ma main ce serait me mettre dans la nécessité de tout dévoiler du crime que je voulais à tout prix cacher. «Ah! ma mère! ce que tu m'auras coûté!...» sanglotais-je. Et je revenais au portrait du mort et il me semblait que de cette bouche, que de ces yeux s'échappait un ordre de ne jamais toucher au cœur de celle que ce mort avait tant aimée,—fût-ce pour le venger!—«Je t'obéirai,» répondais-je à mon père... et je disais adieu à cette partie de ma vengeance.—Cela m'était très cruel; c'était cependant possible. Après tout, éprouvais-je de la haine pour le misérable? Il avait frappé, c'est vrai, mais comme un instrument servile au bras d'un autre. Ah! cet autre, je ne le laisserais pas échapper, celui-là, quand je le tiendrais, lui qui avait conçu, médité, machiné, payé l'attentat, lui qui m'avait tout volé, depuis la vie de mon père jusqu'à la tendresse de ma mère, lui, le réel, l'unique coupable. Oui, je le tiendrais, et j'aurais du loisir pour combiner ma vengeance, pour l'exécuter, sans que ma mère soupçonnât rien de ce duel d'où je sortirais vainqueur. L'ivresse du supplice que je trouverais le moyen d'infliger à cet homme exécré m'enivrait à l'avance. J'avais chaud dans le cœur en y songeant. Cela me payait de ce long, de ce dur martyre... «À l'action! À l'action!...» me dis-je. Je tremblais que tout cet espoir ne fût qu'un leurre, qu'Édouard Termonde fût déjà reparti, que mon beau-père eût déjà payé son silence... Dès neuf heures j'étais dans une de ces abominables agences d'espionnage privé dont passer seulement le seuil m'eût paru, la veille encore, une telle honte! À dix heures, je donnais au bureau de la Société, où j'avais en dépôt une partie de ma fortune, l'ordre de vendre pour cent mille francs de valeurs. Ce jour passa, puis un second. Comment je supportai ces heures les unes après les autres, je ne sais plus. Ce que je sais bien, c'est que je n'eus pas le courage de passer au boulevard de Latour-Maubourg, ni de revoir ma mère. Je tremblais qu'elle ne devinât dans mes yeux ma folle espérance et qu'elle ne prévînt mon beau-père sans même s'en douter, comme elle m'avait prévenu, par une phrase, un mot. Vers midi, le troisième jour, j'appris que mon beau-père était sorti le matin même. C'était un mercredi; ce jour-là, ma mère se rendait à une œuvre pieuse dont le siège était dans le quartier de Grenelle.—M. Termonde avait changé de fiacre deux fois, et il s'était fait conduire au Grand-Hôtel. Il y avait rendu visite à un voyageur qui occupait, au second étage, une chambre numérotée 353; ce voyageur était inscrit comme arrivant de New-York et sous le nom de Stanbury. À midi, je savais ces détails, et, à deux heures, un revolver chargé dans ma poche, mon portefeuille garni des cent billets de banque qui devaient me servir à l'achat des lettres, décidé à jouer la partie jusqu au bout, et à la gagner, je montais l'escalier du Grand-Hôtel... Touchais-je à une scène formidable du drame de ma vie, ou bien étais-je au moment de me convaincre qu'une fois encore j'avais été dupe de mon imagination? Du moins j'aurais fait tout mon devoir.
XVI
'étais arrivé au second étage. À l'angle d'un long corridor, était fixée une plaque sur laquelle je pus lire écrit: «Du numéro 300 au numéro 360...» Dans le corridor, un garçon de service passait en sifflant. Deux filles riaient dans une espèce d'office ménagé à la sortie de l'escalier. Un grand bruit montait de la cour à travers les fenêtres ouvertes. Le moment était bien choisi pour l'exécution de mon projet. L'homme ne pourrait pas espérer une fuite facile à travers la maison ainsi remplie de monde. 345... 350... 351... 353... J'étais devant la porte de la chambre où logeait Édouard Termonde. La clef était sur la porte; le hasard servait donc mon projet au delà de ce que j'eusse osé souhaiter. Ce petit détail témoignait aussi de la sécurité où vivait celui que je venais surprendre. Soupçonnait-il seulement mon existence? Je m'arrêtai une minute devant cette porte close. Je m'étais habillé avec un veston, afin d'avoir mon revolver dans ma poche, bien à portée. J'assurai ma main droite sur la crosse, et j'ouvris la porte sans frapper.
—Qui est là?... fit la voix d'un homme qui lisait un journal, en fumant, couché plutôt qu'assis dans un fauteuil, les pieds posés sur une table, le dos tourné à l'entrée; il ne se donna même pas la peine de se lever pour voir qui avait ouvert, persuadé sans doute que c'était un domestique de l'hôtel. Je ne lui laissai pas le temps de se retourner tout à fait.
—Monsieur Rochdale?... demandai-je.
À peine eus-je prononcé ces mots que l'homme fut sur pieds. Il repoussa le fauteuil et se réfugia de l'autre côté de la table, me regardant en face avec un visage décomposé... Ses yeux s'ouvraient démesurément, tout clairs, dans ce visage livide qu'encadrait une barbe jadis blonde, aujourd'hui grisonnante. Sa bouche béait, ses jambes flageolaient. Tout ce grand et robuste corps venait de subir une de ces secousses d'épouvante folle, devant lesquelles toutes les puissances de la vie sont comme paralysées. Il avait seulement jeté un cri dans sa terreur: «Cornélis!...»
Cette preuve que je poursuivais depuis des mois, je la tenais donc enfin! À cette seconde, je sentais, moi, tous les ressorts de mon être tendu. Oui, j'étais aussi lucide, aussi maître de moi que mon adversaire était bouleversé. Il n'avait pas, comme son complice, l'habitude quotidienne et réfléchie de la dissimulation. Ce nom de Rochdale, cette ressemblance effrayante, cette arrivée inattendue... Je ne m'étais pas trompé dans mon calcul. J'aperçus, avec cette prodigieuse rapidité de pensée dont s'accompagne l'action, qu'il fallait redoubler ce premier sursaut de terreur morale par un sursaut de terreur physique... Sinon, cet homme allait s'élancer sur moi, dans le mouvement de réaction qui suivrait ce saisissement, il me bousculerait, il s'enfuirait comme un fou, au risque d'être arrêté dans l'escalier par les gens qui le verraient courir, éperdu, et alors... Mais j'avais déjà tiré mon revolver de ma poche. J'avais mis en joue le misérable et je lui disais, l'appelant par son vrai nom, pour lui prouver que je savais tout de lui:
—Monsieur Édouard Termonde, si vous faites un mouvement vers moi, je vous tue, comme un assassin que vous êtes, comme vous avez tué mon père...
J'ajoutai, lui montrant une chaise au coin de la fenêtre entrebâillée:
—Asseyez-vous!
Il m'obéit machinalement. J'exerçais sur lui, à cet instant, une espèce de domination absolue, qui allait cesser, je le sentais, aussitôt qu'il reprendrait ses esprits. Mais, quand le reste de l'entretien tournerait contre moi, maintenant, est-ce que cela empêchait que je ne fusse maître d'une certitude? J'avais voulu savoir si Édouard Termonde et Rochdale ne faisaient qu'un seul et même personnage; cela, je le savais. Je venais d'en étreindre l'indéniable preuve. Je me devais cependant d'arracher à mon ennemi l'autre preuve, celle qui mettrait mon beau-père à ma discrétion. C'était une nouvelle phase de la lutte. D'un coup d'œil je fis le tour de la chambre où je me trouvais enfermé avec l'assassin. Sur le lit, à ma gauche, une canne plombée, un chapeau et un pardessus; sur la table de nuit, un coup de poing en acier et un revolver. À ma droite, la commode, avec un couteau-poignard parmi des objets de toilette; une malle, à côté de cette commode, contre une porte condamnée; une armoire à glace contre une autre porte condamnée aussi, le lavabo...,—et lui, acculé, sous le coup de mon arme braquée, entre la table et la fenêtre. Il ne pouvait ni s'échapper, ni atteindre aucun moyen de défense sans engager avec moi une lutte corps à corps. Mais il devrait essuyer mon feu d'abord, et puis, s'il était grand et robuste, je n'étais, moi, ni petit ni faible. J'avais vingt-cinq ans. Il en avait cinquante. Toutes les forces morales étaient pour moi. Je devais vaincre.
—Maintenant, lui dis-je en m'asseyant moi-même et sans cesser de le tenir en joue, causons...
—Qu'est-ce que vous voulez de moi? répliqua-t-il brutalement.
Sa voix était sourde à la fois et rauque. Le sang était remonté à ses joues, ses yeux brillaient, ces yeux si pareils à ceux de son frère. C'était l'animal qui revient à lui après avoir subi un effroyable danger, comme stupéfait de se retrouver encore vivant.
—Allons, ajouta-t-il en fermant les poings, je suis pris... Tirez-moi dessus et que ce soit fini...
Et comme je ne répondais rien et que je continuais de le tenir ainsi, sous la menace de mon pistolet:
—Ah! s'écria-t-il, je comprends; c'est cette canaille de Jacques qui m'a vendu à vous pour se débarrasser de moi... Il y a prescription... Il se croit en sûreté, lui. Mais est-ce qu'il vous a dit aussi qu'il en était, lui, l'honnête homme, que j'en ai la preuve?... Ah! il croit que je vais vous laisser me tuer comme cela, sans parler?... Non pas, je vais crier, on nous arrêtera, et l'on saura tout...
La fureur le gagnait. Il allait appeler: «Au secours!...» Le pire était que la colère me saisissait moi-même... C'était lui, de cette même main que je voyais errer sur la table, forte, velue, cherchant un objet à me jeter, oui, c'était lui qui avait tué mon père... Un degré d'émotion de plus, et j'étais perdu, je lui logeais une balle dans le corps, je voyais son sang couler... Que cela m'eût fait de bien! Mais non. J'avais sacrifié cette vengeance-là. En une seconde, je me vis arrêté, obligé d'expliquer tout, et la douleur réservée à ma mère. Heureusement pour moi, il eut, lui aussi, un passage de réflexion. La première idée qui avait dû lui venir à l'esprit était que son frère l'avait trahi, en ne disant que la moitié de la vérité, afin de le livrer à ma vengeance. La seconde fut sans doute que, pour un fils qui vient venger son père mort, je paraissais peu décidé à en finir tout de suite. Il y eut un court silence entre nous, qui me permit de reconquérir toute ma tête, et de lui dire:—«Vous vous trompez, Monsieur», avec un calme qui fit naître une stupeur nouvelle dans ses yeux. Il me regarda, puis je le vis fermer les paupières en plissant le front. Ma ressemblance avec mon père lui était insupportable, je le sentais.
—Oui, vous vous trompez,—continuai-je posément et pour amener ce terrible entretien sur le ton d'une conversation d'affaires—je ne suis venu, ni pour vous faire arrêter, ni pour vous tuer... À moins, ajoutai-je, que vous ne m'y obligiez vous-même, comme j'ai craint que vous ne fissiez tout à l'heure... Je suis venu vous proposer un marché, mais c'est à la condition que vous m'écouterez, comme je vous parle, avec sang-froid...
Nous nous tûmes de nouveau l'un et l'autre. Un bruit de voix et de pas se faisait entendre dans le couloir, presque contre la porte, et des éclats de rire. C'en était assez pour me rappeler à moi la nécessité de me dominer, et à lui qu'il jouait une partie dangereuse. Une détonation d'arme, un cri, et quelqu'un entrait dans cette chambre, placée comme elle était, contre le corridor. Édouard Termonde m'avait écouté avec une attention extrême. Un éclair d'espérance avait passé sur son visage, puis une singulière expression de défiance.
—Faites vos conditions, dit-il d'une voix sourde encore, mais apaisée.
—Si j'avais voulu vous tuer, repris-je en insistant, afin de mieux le convaincre de ma bonne foi par l'évidence... vous seriez déjà mort,—et je levai mon arme.—Si j'avais voulu vous faire arrêter, je ne me serais pas donné la peine d'entrer moi-même, deux agents de police auraient suffi, car vous n'oubliez pas que vous êtes déserteur et toujours sous le coup de la loi.
—Juste, répliqua-t-il simplement.
Puis il ajouta, suivant un raisonnement intérieur qui avait son importance capitale pour l'issue de notre entretien:
—Si ce n'est pas Jacques, qui m'a vendu?
—Je vous tenais à ma disposition, continuai-je sans relever sa phrase, et je n'en ai pas usé... J'avais donc une raison puissante pour vous épargner hier, avant-hier, ce matin, tout à l'heure... maintenant... Et il dépend de vous que je vous épargne tout à fait...
—Et vous voulez que je vous croie, répondit-il, en montrant du doigt mon revolver que je continuais à tenir dans ma main, mais sans plus le braquer sur lui. Non, non... fit-il; et il ajouta, employant un terme énergique où réapparaissait le sous-officier qu'il avait été:—Je ne coupe pas dans ces ponts-là...
—Écoutez-moi, répliquai-je sur un ton d'extrême mépris. Cette raison puissante que j'ai de ne pas vous abattre comme un chien enragé, je vais vous la dire... Je ne veux pas que ma mère sache jamais quel homme elle a épousé dans votre frère... Comprenez-vous maintenant pourquoi je suis décidé à vous laisser aller?... si vous vous y prêtez toutefois? Car même l'idée de ma mère ne m'arrêterait pas, si vous me poussiez à bout. J'ajouterai, pour votre gouverne, que la prescription, par laquelle vous vous croyez couvert au sujet du meurtre de 1864, a été interrompue; vous jouez donc votre tête en ce moment... En deux mots, voici ce que je vous propose: Depuis une dizaine d'années, vous exercez sur votre frère un chantage qui vous a réussi assez bien... Je ne suppose pas que vous fassiez vibrer en lui la corde de l'affection fraternelle, n'est-il pas vrai?... Quand vous êtes venu d'Amérique pour tenir le personnage de Rochdale, il a bien fallu qu'il vous envoyât quelques instructions... Ces lettres, vous les avez gardées... Je vous en offre cent mille francs.
—Monsieur, me répondit-il,—et rien qu'à son accent je pouvais constater qu'il était momentanément redevenu maître de lui,—pourquoi voulez-vous que je prenne au sérieux une proposition pareille?... En admettant que ces lettres aient été écrites, et que je les ai gardées, pourquoi vous livrerais-je un document comme celui-là?... Qui me garantirait qu'une fois ces papiers entre les mains, vous ne me feriez pas empoigner aussitôt?... Ah! dit-il en me regardant cette fois bien en face, vous ne saviez rien?... Ce nom... Cette ressemblance... Idiot que je suis, vous m'avez joué...
La fureur empourpra de nouveau son visage; il poussa un juron.
—Tu me le paieras, cria-t-il. Et, à cette seconde où je ne le tenais pas au bout du canon de mon arme, il poussa la table sur moi si violemment, que j'eusse été renversé si je n'avais fait un bond en arrière, mais il avait eu le temps déjà de se jeter sur moi et de me prendre à bras-le-corps. Heureusement pour moi, la violence de l'attaque avait fait tomber de mes mains mon pistolet, en sorte que je ne pus être tenté de m'en servir, et une lutte commença entre nous durant laquelle nous ne prononçâmes ni l'un ni l'autre une parole. De son premier élan il m'avait jeté à terre, mais j'étais vigoureux, et les étranges préoccupations de danger dont ma jeunesse avait été la victime m'avaient poussé à développer en moi toutes les énergies et toutes les adresses physiques. Je sentais son souffle sur mon visage, sa peau contre ma peau, ses muscles sur les miens, l'odeur de son corps. La haine décuplait mes forces, et, en même temps, l'angoisse que l'on entendît le bruit de notre lutte me donnait le sang-froid qu'il avait perdu. Après quelques minutes de cette sauvage étreinte, et, comme il se sentait faiblir, il me mordit à l'épaule si cruellement que la douleur m'affola; je pus dégager un de mes bras, et je le saisis à la gorge au risque de l'étouffer... Je le tenais sous moi maintenant, et je lui frappai la tête contre le parquet comme pour la briser. Il demeura une minute sans mouvement. Je crus l'avoir tué. Je ramassai mon pistolet qui avait roulé jusqu'à la porte, et je revins lui baigner le front avec de l'eau pour le faire revenir à lui.
Quand je me vis dans l'armoire à glace de la chambre, le collet de mon veston déchiré, la figure meurtrie, la cravate en lambeaux, je fus pris d'un frisson comme si j'avais eu là devant moi le spectre d'un autre André Cornélis. L'ignoble caractère de cette aventure me fit frémir de dégoût, mais il ne s'agissait pas de mes délicatesses de gentleman. Mon ennemi revenait à lui. Cette fois, j'étais résolu à en finir. J'avais la conscience d'avoir fait tout le possible pour tenir mon serment envers ma mère. Que la faute retombât sur la destinée... Le misérable s'était relevé à demi et il me regardait, le buste en avant. J'allai à lui, et je lui posai le canon du revolver presque sur le front.
—Il est encore temps, lui dis-je; je te donne cinq minutes pour te décider au marché que je t'ai proposé tout à l'heure: les lettres, et cent mille francs avec la liberté, sinon, une balle dans la tête... Choisis... J'ai voulu t'épargner à cause de ma mère; mais je ne veux pas perdre mes deux vengeances... Si tu bouges, tu es mort... On m'arrêtera, on fouillera tes papiers, on trouvera les lettres, on saura que j'avais le droit de te casser la tête... Ma mère sera folle de douleur... Mais je serai vengé... J'ai dit. Tu as cinq minutes, pas une de plus.
Sans doute mon visage exprimait une résolution invincible. L'assassin regarda ce visage, puis la pendule. Il voulut faire un geste. Il vit que mon doigt allait appuyer sur la gâchette.
—Je me rends, dit-il.
—Relevez-vous, repris-je.
Il m'obéit de nouveau machinalement.
—Où sont les lettres? lui demandai-je.
—Quand vous les aurez, implora-t-il, avec une lâcheté de bête traquée sur sa face abjecte, vous me laisserez partir?...
—Je vous le jure, lui dis-je; et, comme je voyais une inquiétude suprême dans ses prunelles, j'ajoutai:—Sur le souvenir de mon père... Et encore une fois, je demandai:
—Où sont les lettres?...
—Là, dit-il, en me montrant la malle posée dans un coin.
—Voici l'argent, fis-je, en lui jetant le portefeuille qui contenait la liasse des billets de banque.
Y a-t-il comme un magnétisme moral dans l'accent de certaines paroles et dans certaines expressions de physionomies? Était-ce la nature, particulièrement saisissante à cette minute, du serment que je venais de prononcer? Ou bien cet homme avait-il eu assez de force d'esprit pour se dire que la croyance à ma bonne foi lui offrait seule une chance de salut? Quoi qu'il en soit, il n'eut pas un instant d'hésitation; il ouvrit la malle cerclée de fer, retira de l'un des casiers une boîte de cuir jaune fermée avec une serrure de sûreté, puis, de cette boîte, une enveloppe assez grande qu'il me jeta comme je lui avais jeté les billets de banque. Moi, de mon côté, je n'eus pas un moment la crainte qu'il ne prît une arme dans sa malle, ni qu'il ne m'attaquât, tandis que je vérifiais le contenu de l'enveloppe, laquelle renfermait trois lettres seulement, timbrées, les deux premières au double timbre de Paris et de New York, la troisième à ceux de Paris et de Liverpool, et toutes les trois estampillées à la date de janvier ou de février 1864.
—Est-ce tout?... me demanda-t-il.
—Pas encore, répondis-je; il faut que vous vous engagiez à partir ce soir par le premier train, sans vous être trouvé avec votre frère, sans lui avoir écrit?...
—C'est promis, dit-il, et puis?...
—Quand devait-il revenir vous voir?...
—Samedi, fit-il, et il haussa les épaules... Le marché était conclu. Il a voulu attendre, pour me compter l'argent, que ce fût le jour de mon départ pour le Havre, afin d'être bien sûr que je ne m'attarderais pas à Paris... C'est joué, ajouta-t-il, et maintenant je m'en lave les mains...
—Édouard Termonde, dis-je en me levant, rappelez-vous que je vous ai fait grâce, mais qu'il ne faudrait pas me tenter une seconde fois en vous retrouvant sur mon chemin ou sur celui d'un être que j'aime...
Je fis un geste de menace et je sortis, le laissant assis à la table près de la fenêtre. À peine fus-je dans le corridor, que mes nerfs, après m'avoir été si étrangement soumis durant la lutte, me trahirent tout d'un coup. Mes jambes défaillaient sous moi. J'eus peur de tomber là, sur le tapis de ce couloir, et comment rendre compte du désordre de mes vêtements? J'eus le courage d'ajuster les débris de ma cravate, de relever le col de mon veston pour dissimuler et sa déchirure et l'état de ma chemise, d'enlever la poussière de mon chapeau qui avait été tout bossué dans la lutte. J'essuyai mon visage avec mon mouchoir, et je descendis l'escalier d'un pas que je contraignis à rester paisible. L'inspecteur du premier étage se trouvait sans doute occupé à un autre bout du corridor. Deux garçons me regardèrent et parurent étonnés de mon aspect. Mon bon destin voulut qu'ils ne s'attardassent pas à essayer de savoir la cause du visible désordre où je me trouvais... J'étais prêt à imaginer la fable d'une fausse agression, mais je sentais que mon trouble eût entraîné les plus graves conséquences. Enfin, j'étais dans la cour... Je la traversai avec épouvante. Si une personne de ma connaissance eût été là?... Je me jetai dans le premier fiacre, je donnai mon adresse. J'avais tenu ma parole. J'avais vaincu.