XVII
es lettres achetées bien cher,—puisque je les avais payées du sacrifice d'une de mes deux vengeances,—ces lettres accablantes pour mon beau-père, et qui le mettaient à ma discrétion comme elles l'avaient mis à la discrétion de son frère, durant des années, qu'en allais-je faire? Je commençai de les lire dans le fiacre qui me ramenait avenue Montaigne. La première, très longue et très détaillée, rappelait à Édouard Termonde ses fautes passées et l'irrémissible détresse de sa situation. Cette lettre indiquait ensuite, sans rien préciser, un moyen possible de réparer en partie tant de désastres et de reconquérir une fortune. La première condition était que le proscrit se soumît scrupuleusement aux ordres de son frère. Il devait d'abord annoncer, à ceux qu'il fréquentait d'ordinaire, son départ de New-York, passer dans un nouveau quartier sous un nouveau nom et y attendre la prochaine lettre. Celle-ci était la seconde. Visiblement une réponse d'Édouard avait pris place entre les deux, acceptant l'offre de Jacques. Cette nouvelle lettre enjoignait au misérable de gagner Liverpool, où d'autres instructions l'attendraient. Ces instructions, objet du troisième billet, se bornaient à un rendez-vous fixé pour une date toute rapprochée, vers dix heures du soir, dans Paris et sur la portion du trottoir de la rue de Jussieu qui fait face à la rue Guy-de-la-Brosse. À ce moment, ces deux rues, situées entre le vieux jardin des Plantes et les bâtiments de l'Entrepôt des vins, sont aussi désertes qu'une place abandonnée de province. Du projet conçu par Jacques Termonde et qui devait faire la matière de leur premier entretien après tant d'années, il n'en était pas plus question dans ce billet que dans les deux autres. Mais quand je n'aurais pas eu, moi, l'aveu arraché à la surprise épouvantée du faux Rochdale, la concordance des dates entre ce rappel clandestin et l'assassinat de mon père constituait seule une preuve indéniable. Je les lus et les relus, ces feuilles accusatrices,—comme j'avais lu et relu les pages écrites à la même époque par mon père—d'abord dans cette voiture de place, puis chez moi, dans la solitude de mon appartement. Et l'horrible complot qui m'avait rendu orphelin acheva de s'éclairer d'une lumière de plus en plus précise et affreuse. Cette rue de Jussieu, où Jacques avait joué auprès d'Édouard le rôle d'un sinistre tentateur, je me trouvais par hasard la connaître parfaitement. Mon ancien camarade de Versailles, Joseph Dediot, avait occupé à deux pas, rue Cuvier, un petit logement, durant les années qui avaient suivi notre sortie du collège. Que de fois j'étais venu le surprendre l'après-midi ou le matin, pour passer avec lui quelques heures et l'emmener dans un de ces restaurants du quai à travers les fenêtres desquels nous aimions à regarder l'eau verte de la Seine, le travail des mariniers et le défilé des bateaux! Mes pieds avaient foulé joyeusement ce pavé sur lequel les deux complices s'étaient promenés durant les heures de ce premier rendez-vous du crime... Maintenant je les voyais qui allaient et venaient, d'un bec de gaz à l'autre, j'entendais le bruit de leurs pas, je discernais l'accent de la voix de celui qui devait être mon beau-père. Elle disait, cette voix insinuante et passionnée, des paroles dont les conséquences avaient pesé sur toute ma vie. Mon père était mort de ces paroles, ma tante aussi, puisque le chagrin était à la source de cette maladie du cerveau qui l'avait emportée. Moi-même, je n'avais tant souffert durant mon enfance, je ne souffrais si cruellement dans cette minute même, qu'à cause des phrases prononcées sur ce trottoir... Et je revoyais aussi le visage décomposé de l'infâme coquin dont la morsure avait si profondément marqué mon épaule gauche que je la remuais avec douleur; je l'apercevais maintenant, moi à peine sorti de sa chambre, qui réparait le désordre de ses vêtements, bouclait ses malles, pressait sur le timbre pour appeler le domestique, demandait sa note, la réglait avec un des billets que je lui avait jetés...—et il partait. On chargeait la malle sur la voiture, il se faisait conduire en hâte à une gare,—sans doute celle du Nord, parce qu'elle est plus près de la frontière. Il prenait le premier train, il l'avait pris... Et il s'en allait, et jamais plus je ne le tiendrais à ma merci... La fureur m'envahissait de nouveau. Il n'avait pas eu le temps de fuir très loin... Si je courais à la préfecture de police. Le signalement que je pouvais donner suffirait. On l'arrêterait. Je lui avais juré sur le souvenir de mon père que je le laisserais partir. Allons donc! Des serments envers un pareil bandit!... On l'arrêterait. On les arrêterait.—Et ma mère?... Ma mère?... Pour la première fois depuis que le soupçon de funeste vérité me possédait, je me révoltai contre son souvenir. À cette minute, et sous le coup de la colère dont m'enflammait l'image du meurtrier s'enfuyant, j'osai me reprocher comme une faiblesse le mouvement de piété qui m'avait fait sacrifier une moitié de ma vengeance au repos de cette mère tant aimée. «Et qu'elle souffre, me disais-je avec férocité, qu'elle soit punie de n'être pas demeurée fidèle au souvenir du pauvre mort!...» Et puis j'avais honte d'un pareil égarement de ma pensée comme d'un crime... Avoir vécu quinze ans auprès d'un assassin, portant son nom, partageant sa vie! Ah! elle ne supporterait pas cette révélation; je ne supporterais pas, moi, le remords de lui avoir révélé une si hideuse chose. «Non, reprenais-je, qu'il s'échappe!...» Et, malgré moi, je regardais la pendule. Le balancier allait, et à chacun de ces retours, les chances de fuite du misérable devenaient plus nombreuses. «Quel chemin a-t-il pris? me demandais-je; il doit être parti pour l'Angleterre...» Et je me représentais un train dans la nuit, un vaste port... La noire houle frissonne sous le paquebot, les voyageurs se précipitent sur la passerelle, éclairée par des falots... Un long sifflement... L'hélice bat la mer... Le bateau s'ébranle... Encore quelques heures et l'homme est à Londres... Il a disparu dans l'immense ville... «Ô ma mère!... ma mère!... m'écriais-je en me jetant sur le canapé et me tordant de désespoir. Ce que j'aurai fait pour toi!...»
Je me relevai. J'écartai violemment cette image, afin de lui substituer celle de l'autre, du frère. Celui-là, du moins, ne pouvait pas m'échapper. Si la vengeance est un plat qui se mange froid, j'avais tout le loisir de préparer la mienne,—à mon aise. Celui-là ne s'enfuirait pas comme son complice. La réussite même de son crime, son mariage avec ma mère faisait de lui mon prisonnier. Je savais où le trouver toujours, et toujours j'aurais la liberté de l'aborder, de provoquer entre nous deux la scène nécessaire à l'exécution de mon dessein. Quel dessein? Mais celui-là même qui m'avait déjà hanté, celui qui d'avance m'avait paru la compensation suffisante, si je laissais échapper l'un de mes deux ennemis. Brusquement ce dessein se formula devant mon esprit, avec la netteté d'une résolution prise, et je m'entendis prononcer à haute voix ces paroles: «Je vais le tuer...» Je répétai plusieurs fois: «Je vais le tuer, je vais le tuer...» avec une sorte de frénésie, comme enivré d'une subite hallucination, qui me montrait le cadavre de cet infâme mari de ma mère, rigide,—éteints ces yeux dont j'avais tant subi le regard,—muette cette bouche qui avait proposé le marché,—glacé le front où avait germé le projet. Il ne bougerait plus jamais ce corps dont j'avais détesté tous les mouvements. Cette vision de haine me procura quelques secondes d'un étrange délice. «Enfin, enfin, repris-je tout haut encore, je vais le tuer...» Et tout de suite l'inévitable question se posa:
—Comment?
Ce que j'avais voulu éviter à tout prix, c'était que ma mère fût éclairée sur le drame de la mort de mon père; je n'avais pas sacrifié à ce respect religieux de ses illusions ma première vengeance, pour atteindre la malheureuse femme plus cruellement encore par les conséquences de la seconde. Il fallait donc combiner cette seconde vengeance, de manière à être bien sûr que j'échapperais moi-même à la justice... Je devrais mettre, à tuer mon beau-père, autant de précaution que lui autrefois à faire tuer mon père... Tranchons le mot. Il me fallait l'assassiner?... L'assassiner, oui, c'est ainsi qu'on appelle l'action de tuer un homme sans qu'il se défende,—et les choses se passeraient ainsi. Quelque ingénieux que fût le piège où je l'attirerais, que je lui versasse du poison goutte par goutte, que je l'attendisse au coin d'une rue pour le poignarder, que je lui tirasse un coup de pistolet, il n'y avait pas deux façons de nommer cela. Un assassinat? Je serais, moi aussi, un assassin... Tout ce que ce terme représente de basse infamie s'évoqua tout d'un coup devant ma pensée, et, pour la première fois, j'eus peur de la vengeance que j'avais tant souhaitée, à laquelle j'avais vécu suspendu depuis mon enfance, comme à l'unique, à la suprême réparation de tant de misères. Lorsque je constatai cette soudaine défaillance de mon énergie devant l'acte enfin possible, je demeurai d'abord comme étonné. Je fermai les yeux pour mieux ramasser mon âme sur elle-même, et je dus me dire de nouveau: «J'ai peur...» Peur de quoi? Peur d'un mot!... Car ce n'était là qu'un mot. Cette vengeance à laquelle j'avais sacrifié même le respect que l'on doit à la volonté des mourants,—puisque j'avais manqué au vœu exprimé par ma tante dans son agonie,—cette vengeance me trouvait soudainement épouvanté, parce que la besogne à faire répugnait, à quoi?... «Aux préjugés de ma classe et de mon temps», répondis-je, aussitôt que j'eus lucidement aperçu ce brusque arrêt de ma lâcheté. «Oui, continuai-je, de ma lâcheté... J'ai peur d'assassiner... Mais si je fusse né dans l'Italie du quinzième siècle, hésiterais-je à empoisonner le meurtrier de mon père? Hésiterais-je à lui tirer un coup de fusil, si j'avais, seulement grandi dans la Corse d'il y a cinquante ans? Ne suis-je donc rien qu'un civilisé, un misérable et impuissant rêveur, qui voudrait bien agir, mais qui n'ose pas se tacher les mains à l'action?...»
Et je me posai le dilemme de ma situation présente, dans toute sa netteté impérieuse, absolue, inévitable:—ou bien venger mon père en livrant son assassin à la justice des magistrats, puisque le sage M. Massol avait eu la prudence d'accomplir les quelques actes interruptifs de la prescription, ou bien me faire justice moi-même. Il y avait une troisième hypothèse, une seule: épargner le scélérat, souffrir qu'il occupât la place de sa victime, au foyer de ma mère, à mon foyer à moi, dont il m'avait chassé. À cette idée, la fureur me reprenait. Si le civilisé hésitait devant le scrupule, cette hésitation n'empêchait pas le sauvage qui sommeille en nous d'éprouver cet appétit du talion qui remue, comme la faim et la soif, toute la nature animale de l'homme, toute sa chair et tout son sang. «Allons, me dis-je, j'assassinerai mon beau-père, puisque c'est le mot propre. Est-ce qu'il a eu peur, lui, d'assassiner mon père? Il a tué. Il sera tué. Œil pour œil, dent pour dent, c'est le droit primitif, et le reste est mensonge...»
La nuit était venue tout à fait, à travers ces rêveries. J'étais la proie d'une agitation fébrile, qui contrastait singulièrement avec le calme dont j'étais rempli si peu d'heures auparavant, lorsque je montais les marches de l'escalier du Grand-Hôtel. C'est qu'aussi la situation avait bien changé. Alors je me préparais à une lutte, à une espèce de duel. J'allais affronter un homme que j'avais à vaincre, l'attaquer en face et sans traîtrise, et je n'avais pas tremblé. C'était l'espèce d'ignoble hypocrisie qu'il y a dans l'assassinat clandestin qui venait de me faire trembler à l'idée de tuer mon beau-père, ainsi, dans les ténèbres d'un guet-apens. J'avais dominé ce tremblement une première fois. J'appréhendai qu'il ne me ressaisît, et de subir une de ces insomnies d'où l'on se lève incapable d'agir avec sang-froid, et déjà je me sentais impuissant à supporter l'attente, je voulais agir dès le lendemain, exécuter aussitôt le plan auquel je m'arrêterais,—dans les vingt-quatre heures, quel qu'il fût. Dès maintenant, je pouvais tromper mon trouble nerveux par un commencement de cette action. Pour parer d'avance à tout soupçon, ne devais-je pas me montrer à des gens qui attesteraient, au besoin, qu'ils m'avaient vu tranquille, insouciant et presque gai? Je m'habillai, décidé à dîner dans un endroit où j'étais connu, et à user le reste de cette nuit au club. Lorsque je fus dans l'avenue des Champs-Élysées, toute fourmillante de voitures et de promeneurs, par la tiède soirée de ce jour bleu du mois de mai, j'eus la sensation physique d'une douceur de vivre, éparse dans l'air. Le ciel frissonnait de l'innombrable palpitation des étoiles. Les jeunes feuillages tremblaient sous la caresse d'une brise lente. Des guirlandes de lumière annonçaient l'entrée des jardins de plaisir. Je passai devant un restaurant qui avait répandu ses tables jusqu'au bord de l'allée. Des jeunes gens et des jeunes femmes achevaient de dîner là, gaiement. Les cuivres des cafés-concerts m'arrivaient affaiblis par la distance, et les voitures roulaient, roulaient toujours, emportant du côté du Bois des milliers de baisers et de paroles tendres. L'opposition, entre cette fête de printemps à Paris et le tragique de ma destinée, me saisit avec trop de force. Qu'avais-je fait au sort pour mériter d'être le seul, parmi cette foule, à subir une pareille épreuve? Pourquoi un homme s'était-il rencontré sur mon chemin, capable de pousser la passion jusqu'au crime, dans un monde où la passion est si bénigne, si chétive, si médiocre d'habitude? Il n'y avait peut-être pas, dans toute la haute société, quatre personnages assez audacieux pour simplement concevoir un projet semblable à celui que Jacques Termonde avait exécuté avec une si intrépide logique dans son désir. Et justement ce scélérat, d'une effrayante profondeur de sentiment, était mon beau-père. Une fois de plus, je sentis passer sur moi ce souffle de fatalité qui, souvent déjà, m'avait frappé d'une sorte d'horreur mystérieuse. Je me sentis incapable de supporter la vue de la face humaine. Je tournai brusquement le dos à la portion bruyante et claire des Champs-Élysées, et je montai vers l'Arc-de-Triomphe. Je pris sans réfléchir l'avenue du Bois, j'inclinai à droite pour fuir les voitures, puis je m'engageai sur des routes presque désertes. Avais-je obéi, sans m'en rendre compte, à une de ces réminiscences presque animales, qui nous ramènent dans les chemins où nous avons déjà passé? Voici que je reconnus, à la clarté de la molle et bleuâtre lune du printemps, la place où j'avais marché cet hiver, en compagnie de mon beau-père, lors de la première promenade que nous eussions faite au Bois, ensemble. C'était le jour où, venu chez moi, sous le prétexte d'une livraison de Revue à redemander, je l'avais contraint de regarder en face le portrait de sa victime. Je le revis en pensée, qui avançait sous le ciel froid d'hiver, sur le même sentier, entre les gazons pauvres, et ses cheveux grisonnants; et sa haute taille, prise dans son pardessus. Je me rappelai quelle étrange pitié avait serré mon cœur à le regarder ainsi, tout triste, tout brisé, comme vaincu. L'évocation de ce souvenir me le rendit soudain vivant, comme s'il eût été là encore, à deux pas de moi, et cette sensation aiguë de son existence me fit mieux sentir, du même coup, toute la signification du mot effrayant et mystérieux:—tuer... Tuer?... J'allais le tuer, dans quelques heures peut-être, au plus tard dans quelques jours. L'angoisse que j'avais essayé de fuir, en sortant de ma maison, et en marchant ainsi, venait de me reprendre, et je me posai enfin la question devant laquelle j'avais reculé tout à l'heure: «Je vais le tuer, en ai-je le droit?...» Comme les feuillages remuaient doucement autour de moi, qui m'étais laissé tomber sur un banc, écrasé de souffrance! J'étais dans l'ombre... J'entendis des voix qui s'approchaient; deux formes passèrent sur la route, à quelques mètres de moi. C'étaient un jeune homme et une jeune femme qui ne me virent pas. Ils s'arrêtèrent pour unir leurs lèvres. La lune les baignait de sa lumière. Je me mis à fondre en larmes. Je pleurai, pleurai, indéfiniment. Ah! j'étais jeune, moi aussi, j'avais dans le cœur un flot de tendresse dont j'étouffais, et par cette nuit parfumée, étoilée et frissonnante, j'étais là dans un coin d'ombre, farouche, à méditer un assassinat!
«Non, me dis-je, une exécution.—Est-ce que mon beau-père a mérité la mort?—Oui.—Est-ce que le bourreau qui fait tomber dans le panier la tête du condamné, doit s'appeler un assassin?—- Non; eh bien! je serai le bourreau, et pas autre chose...» Je me levai de ce banc où j'avais versé mes dernières larmes de lâcheté.—C'est ainsi que je qualifiai en moi-même, ces chaudes larmes dont je me souviens aujourd'hui, comme d'une preuve dernière que je n'étais pas né pour ce que j'ai fait. Je repris la route de Paris, et je tendis toutes les forces de mon esprit sur ce point unique: «J'ai le droit d'exécuter l'assassin de mon père... Quand la société frappe un coupable, au nom de quoi décrète-t-elle que ce coupable a mérité la mort? Est-ce qu'elle possède mission d'en haut pour cette œuvre de justice? Elle a simplement reçu délégation de tous les membres qui la composent, pour agir en leur nom. C'est leur droit, à eux, de se défendre, qui fait son droit, à elle, de punir. Il existe comme un contrat tacite, passé entre elle et nous. Si chaque citoyen n'avait pas son droit propre de se défendre, la communauté n'aurait pas le droit de châtier les criminels, puisque son droit n'est que l'addition des droits de tous. Il se trouve que le contrat passé entre elle et moi ne peut pas s'exécuter, pour des raisons supérieures. Je dénonce le pacte et je reprends mon droit premier... Quel droit? Celui de me défendre... N'y a-t-il pas en effet un droit de défense morale, comme il y a un droit de défense physique? Mon beau-père a tué mon père, et il a épousé ma mère. Il m'a volé les deux plus chères affections de ma vie, et il ne serait pas légitime de l'abattre comme un voleur qui entre, la nuit, par la fenêtre!...» Je multipliais les arguments. Par minute, j'arrivais à faire taire une voix qui parlait en moi, plus fort que mon appétit de vengeance et que mes raisonnements, et cette voix prononçait les paroles qui avaient été celles de ma tante autrefois: «Il faut laisser à Dieu le soin de punir...—À Dieu? répliquais-je, et s'il n'y a pas de Dieu? S'il y en a un, que la faute retombe sur lui qui a laissé les circonstances se disposer de la sorte...» Je reprenais: «Ce sont des images d'enfance qui me reviennent, parce que mon cerveau est fatigué d'émotions. C'est mon christianisme qui reparaît, comme chez les malades qui tremblent devant l'enfer auquel ils ne croyaient pas, quand ils étaient bien portants...» Et puis tous ces scrupules de ma conscience me paraissaient de froides et vaines discussions, bonnes pour des philosophes ou des confesseurs. Il y avait un fait indiscutable, absolu: je ne pouvais pas subir davantage que l'assassin de mon père continuât d'être le mari de ma mère.—Il y avait un second fait non moins évident: je ne pouvais pas dénoncer cet homme à la justice, sans tuer ma mère du coup, ou du moins empoisonner à jamais sa vie. Donc, c'était à moi d'être mon propre tribunal, le juge et le bourreau dans ma propre cause. Que m'importaient les sophismes pour ou contre? Je devais d'abord écouter mon instinct de fils, et cet instinct me criait: «Tue!»—Je devais tuer.
Je marchais vite, fixant mon regard intérieur sur cette idée, avec une espèce de tragique délice, car je sentais que, du moins, mes irrésolutions avaient cessé, et que j'agirais. Tout d'un coup, et comme je débouchais sur l'Arc-de-Triomphe, je me rappelai avoir rencontré là, pour la dernière fois, un de mes compagnons de Cercle, qui s'était brûlé la cervelle le lendemain. Par quel mystère ce souvenir fit-il tout d'un coup surgir en moi une série de nouvelles pensées? Je m'arrêtai, le cœur battant... Je venais d'entrevoir le salut. Fou que j'avais été, comme toujours, et entraîné par une imagination sans discernement! Mon beau-père mourrait, je l'avais condamné au nom de mon droit imprescriptible de fils vengeur, mais ne pouvais-je pas le contraindre à mourir de sa propre main? N'avais-je pas en ma possession de quoi l'acculer au suicide? Si j'allais à lui sans plus d'ambages ni de sous-entendus, et si je lui disais: «Je tiens la preuve que vous êtes le meurtrier de mon père, je vous donne le choix, vous vous tuerez ou je vous dénonce à ma mère...» Que me répondrait-il? Lui, qui aimait sa femme avec cette idolâtrie partagée dont j'avais tant souffert, il consentirait à ce qu'elle sût la vérité, à ce qu'elle le considérât comme un infâme, un lâche assassin? Non, jamais. Il aimerait mieux mourir... Et tout de suite mon cœur, épuisé de sensations douloureuses, se précipita vers cette porte d'espérance, subitement ouverte. «J'aurai fait mon devoir, me disais-je, et je n'aurai pas de sang sur les mains... Ma conscience ne sera pas salie de cette tache...» Et j'éprouvai comme un soulagement immense du poids des remords ressentis par avance dans mon agonie de tout à l'heure. Je continuai, me traçant le tableau de l'avenir, enfin délivré de ce sombre nuage qui avait voilé de son deuil le ciel de ma jeunesse: «Il se tuera... Ma mère le pleurera... Mais je saurai l'art d'essuyer ses larmes... Son cœur saignera, mais sur cette blessure je poserai le baume de ma tendresse... Toutes les heures douces que l'assassin nous a volées, nous les vivrons ensemble quand il ne sera plus là, quand je pourrai lui montrer, à elle, comment je l'aime. Les caresses que je ne lui ai pas données, lorsque j'étais enfant, parce que l'autre me glaçait de sa seule présence, je les lui donnerai. Les mots que je ne lui ai pas fait entendre, les tendres phrases, qui se sont arrêtées sur le bord de mon cœur et de mes lèvres, je les prononcerai. Nous quitterons Paris et ces tristes souvenirs. Nous nous retirerons dans quelque endroit perdu, bien loin, où elle n'aura que moi, où je n'aurai qu'elle... Je me consacrerai à sa vieillesse. Qu'ai-je besoin d'autres amours, d'une autre famille...? La souffrance attendrit l'âme. Cette souffrance la fera m'aimer davantage. Ah! que nous serons heureux...!» Des larmes, de nouveau, me vinrent, qui se séchèrent sur mes joues,—comme elles avaient jailli,—sous le coup de la brusque apparition d'une pensée. La voix intérieure venait de reprendre: «Et si le misérable refuse de se tuer?...» Oui, s'il allait ne pas me croire, quand je le menacerais de le dénoncer? Ne m'avait-il pas vu, depuis des mois, me faire son complice dans les soins qu'il prenait d'entretenir l'aveuglement de ma mère? Ne savait-il pas combien je l'aimais, cette mère, lui qui avait été jaloux de mon affection de fils, comme j'étais jaloux de sa tendresse de mari? Ne me répondrait-il pas: «Dénonce-moi...» sûr a l'avance que je ne voudrais pas porter ce coup à la pauvre femme...? «Allons donc, répondais-je à ces objections; jusqu'ici je soupçonnais; aujourd'hui je sais. Il ne doutera pas que cette évidence ne me rende capable de tout oser... Et puis, s'il refuse, j'aurai tenté l'impossible pour éviter le meurtre... Que la destinée s'accomplisse!...»
XVIII
l était quatre heures de l'après-midi, le lendemain, lorsque je me présentai à l'hôtel du boulevard de Latour-Maubourg. Je savais que, selon toute probabilité, ma mère serait sortie pour quelques visites. Je pensais aussi que mon beau-père ne se serait pas senti mieux à la suite de la course matinale qu'il avait faite la veille, jusqu'au Grand-Hôtel. J'espérais donc le trouver au logis, peut-être couché. Ma mère, en effet, n'était pas là, et il était, lui, resté à la maison. Il se tenait dans ce cabinet de travail au plafond revêtu de sombres voussures de bois, aux murs garnis de cuir de Cordoue, couleur de feuille-morte et d'or, où nous avions eu notre première explication. Celle que je venais provoquer était d'une autre importance, et cependant j'étais moins ému cette fois-ci que l'autre. La certitude enfin possédée me procurait un calme singulier, au point que je me souviens d'avoir pu causer une minute avec le valet de pied qui m'introduisait et qui avait un enfant malade. Je me rappelle aussi que je remarquai pour la première fois, à travers une des fenêtres de l'escalier, un long et fumeux tuyau d'usine dressé, depuis cet hiver sans doute, par delà le petit jardin. La liberté de mon esprit était donc intacte—il faut bien que je le reconnaisse pour être sincère jusqu'au bout—à la minute où je pénétrai dans la vaste pièce. J'aperçus aussitôt mon beau-père qui, plongé dans un grand fauteuil au coin de la cheminée dont la trappe était baissée, coupait les pages d'un livre nouveau, avec un poignard à lame large, courte et forte. Il avait rapporté ce couteau d'Espagne, comme beaucoup d'autres armes qui traînaient un peu partout dans les diverses pièces où il habitait. Je comprenais maintenant à quel ordre d'idées se rattachait cette singulière manie. Il était habillé comme pour sortir, mais le caractère altéré de sa physionomie témoignait de l'intensité de la crise qu'il avait subie et qui pesait encore sur tout son être. Probablement mon visage, à moi, exprimait une résolution extraordinaire, car je reconnus à ses yeux, dès que nos regards se furent rencontrés, qu'il venait de lire jusqu'au fond de ma pensée. Il me dit néanmoins un: «C'est toi, André, comme tu es aimable d'être venu...» qui me prouva, une fois de plus, le degré de son empire sur lui-même, et il me tendit une main que je ne pris pas. Cet étrange refus opposé à son geste d'accueil, le silence que je gardai pendant les premières minutes, la contraction de mes traits sans doute et mes yeux menaçants, achevèrent de l'éclairer sur la disposition d'esprit dans laquelle je venais à lui. Tranquillement, il posa, sur la grande table qui tenait le milieu de la chambre, et son livre et le couteau espagnol dont il venait de se servir. Il se leva, s'adossa au marbre de la cheminée, et, croisant les bras, me regarda de cet air altier qu'il savait prendre, et dont il m'avait humilié tant de fois, durant toute ma jeunesse. Je fus le premier à rompre le silence; je lui dis, répondant à sa phrase gracieuse sur un ton de rudesse et le regardant, moi aussi, bien en face:
—Le temps des mensonges est passé... Vous avez deviné que je sais tout?...
Il fronça le sourcil comme cela lui arrivait quand il était en proie à une colère qu'il lui fallait dompter; ses yeux soutinrent les miens avec une invincible fierté.
—Je ne te comprends pas..., me répondit-il simplement.
—Vous ne me comprenez pas?... répliquai-je, soit; je vais éclaircir vos idées... Ma voix tremblait en prononçant ces mots, car mon sang-froid commençait de s'en aller. La veille et dans ma conversation avec le frère, j'avais pu voir à plein l'infâme bassesse d'un drôle et d'un lâche. Tout au contraire, mon ennemi d'à présent, plus scélérat que l'autre cependant, trouvait le moyen de garder une espèce de supériorité morale, même à cette heure terrible où il sentait bien que son forfait allait se dresser devant lui. Oui, cet homme était un criminel, mais de grande race et sans vilenie. L'orgueil allumait toutes ses flammes sur ce front chargé de sinistres pensées, où la peur n'apparaissait point, non plus que le repentir. Dans ses yeux, tout semblables à ceux de son frère, résidait une résolution farouche. Je sentis qu'il se défendrait jusqu'au bout. Il ne se rendrait qu'à l'évidence, et cette force d'âme déployée dans un pareil moment avait pour résultat de m'exaspérer. Le sang me montait à la tête et mon cœur battait plus vite, tandis que je continuais:
—Permettez-moi de reprendre les choses d'un peu haut... En 1864, il y avait à Paris un homme qui aimait la femme de son ami le plus intime... Quoique cet ami fût bien confiant, bien noble, bien facile à duper, il s'aperçut de cet amour, et il commença d'en souffrir. Il devint jaloux, quoiqu'il ne doutât point de la pureté du cœur de sa femme... jaloux comme on est quand on aime trop... L'homme qui lui portait ainsi ombrage s'aperçut de cette jalousie. Il comprit que la maison allait lui être fermée. Il savait, lui, de son côté, que la femme dont il était amoureux ne s'abaisserait jamais jusqu'à prendre un amant... Et voici le plan qu'il osa concevoir: il avait un frère, quelque part, au loin, un infâme qui passait pour mort, couvert d'ailleurs des pires hontes, voleur, faussaire et déserteur. Il s'avisa que ce frère était un instrument tout trouvé pour se débarrasser de l'ami qui gênait sa passion... Il fit venir le misérable, secrètement. Il lui donna rendez-vous dans un des coins les plus déserts de Paris,—sur le trottoir d'une rue qui touche au Jardin des Plantes, et la nuit... Vous voyez que je suis bien renseigné... Comment il s'y prit pour déterminer l'ancien voleur à jouer le rôle de bravo, il n'est pas difficile de l'imaginer... Quelques mois après, le mari était assassiné dans un guet-apens par ce frère qui échappait à la justice. L'ami félon épousait celle qu'il aimait, presque aussitôt... C'est aujourd'hui un homme du monde, riche, honoré, à qui sa pure et sainte femme a voué un culte de tendresse et de respect... Commencez-vous à comprendre maintenant?...
—Pas davantage..., répondit-il avec ce même visage impassible.—Il avait raison de ne pas faiblir. Ce que je venais de lui dire pouvait n'être qu'une tentative pour lui arracher son secret en feignant de tout savoir. Déjà, cependant, le détail sur l'endroit où il avait donné le premier rendez-vous à son frère l'avait fait tressaillir. C'était à cette place qu'il fallait frapper, et vite.
—Le lâche assassin, continuai-je, oui, le lâche, puisqu'il n'avait pas osé accomplir son crime lui-même, avait bien calculé toutes les circonstances du meurtre... Mais il avait compté sans quelques petits accidents, par exemple que son frère garderait les trois lettres reçues, les deux premières à New-York, la dernière à Liverpool, et qui contenaient les instructions relatives aux étapes de ce voyage clandestin. Il n'avait pas compté non plus que le fils de sa victime grandirait, deviendrait un homme, concevrait des soupçons sur les causes véritables de la mort de son père et arriverait à se procurer la preuve accablante du ténébreux complot... Allons, à bas les masques! ajoutai-je brutalement; Monsieur Jacques Termonde, c'est vous qui avez fait tuer mon malheureux père par votre frère Édouard... J'ai entre mes mains les lettres que vous lui avez écrites en janvier 1864 pour le faire venir en Europe sous le faux nom d'abord de Rochester, puis de Rochdale... Ce n'est pas la peine de jouer l'indigné ou l'étonné avec moi... La comédie est finie...
Il était devenu affreusement pâle. Ses bras cependant restaient croisés et son audacieux regard ne faiblissait pas. Il fit une dernière tentative pour parer le coup droit que je venais de lui porter, et il eut l'énergie de me dire:
—Combien ce misérable Édouard t'a-t-il demandé d'argent pour te vendre ce faux, fabriqué par lui afin de se venger de mes refus d'argent?...
—Taisez-vous donc, lui dis-je plus brutalement encore, c'est à moi que vous osez parler ainsi, à moi!... Mais est-ce que j'avais besoin de ces lettres pour tout apprendre? Est-ce que depuis des semaines nous ne savons pas tous deux, moi que vous avez commis le crime, et vous que j'ai deviné que vous l'avez commis?... Ce qui me manquait, c'était la preuve écrite, indiscutable, indéniable, celle que l'on peut livrer à un magistrat... Des refus d'argent?... Mais vous alliez lui en donner, de l'argent, à votre frère; seulement vous vous êtes défié. Vous avez voulu attendre le jour de son départ... Vous ne soupçonniez pas que je fusse sur cette piste... Voulez-vous que je vous dise quand vous l'avez vu pour la dernière fois?... Hier, vous êtes sorti à dix heures du matin, vous avez changé de fiacre une première fois place de la Concorde, une seconde fois au Palais-Royal... Vous êtes allé au Grand-Hôtel... Vous avez demandé si M. Stanbury était dans sa chambre. Et quelques heures après, j'y étais, moi, dans cette même chambre. Ah! combien Édouard Termonde m'a demandé pour me vendre les lettres?... Mais je les lui ai arrachées, le pistolet au poing, après une lutte où j'ai failli être tué... Vous voyez bien que vous ne pouvez plus me tromper, et que ce n'est plus la peine de nier...
Je crus qu'il allait tomber mort devant moi. Son visage se décomposait à mesure que j'allais, j'allais, accumulant les faits précis, traquant son mensonge comme on traque une bête sauvage et lui prouvant que son frère s'était défendu, à sa manière, comme il se défendait lui-même. Il prit sa tête dans ses mains, tandis que j'achevais de parler, afin de comprimer les affolantes pensées qui l'envahissaient; puis, me regardant de nouveau, mais cette fois avec des yeux où résidait un infini désespoir, il me dit, sans me tutoyer cette fois, précisément la phrase que m'avait dite son frère, mais avec quelle autre visage, quel autre accent, quelle autre douleur!
—Cette heure aussi devait venir... Que voulez-vous de moi, maintenant?...
—Que vous vous fassiez justice, répondis-je... Vous avez vingt-quatre heures devant vous... Si demain, à pareil moment, vous ne vous êtes pas tué, je livre les lettres à ma mère...
Toutes sortes de sentiments se peignirent sur cette face livide, pendant que je lui jetais ce tragique ultimatum avec une voix raffermie et qui n'admettait plus de discussion. J'étais debout, appuyé contre la grande table; il s'avança vers moi, avec une espèce de délire dans ses prunelles qui cherchaient les miennes.
—Non, s'écria-t-il, non, André, pas encore!... Pitié, André, pitié!... Vois, je suis condamné, je n'en ai pas pour six mois à vivre... Ta vengeance, tu n'as pas eu besoin de t'en charger... Va, si j'ai commis une action terrible, crois-tu que je n'en ai pas été puni?... Mais, regarde-moi, je meurs de cet effroyable secret... C'est fini. Mes jours sont comptés. Ce peu qui me reste, ah! laisse-le-moi!... Comprends-le bien, je n'ai pas peur de mourir; mais me tuer, m'en aller en léguant cette douleur à celle que tu aimes comme moi... C'est vrai que j'ai osé, pour la conquérir, un crime atroce; mais, depuis, est-ce qu'il s'est écoulé une heure, une minute, réponds, où je n'aie eu pour but son bonheur?... Et tu veux que je la quitte ainsi, que je lui inflige ce supplice de penser que, pouvant vieillir auprès d'elle, j'ai préféré partir, l'abandonner avant le temps?... Non, André, cette dernière année, ah! laisse-la-moi!... laisse-la-nous!... Puisque je te dis que je suis perdu, que je le sais, que les médecins ne me l'ont pas caché!... Dans quelques mois, fixe une date... si la maladie ne m'a pas emporté, alors tu reviendras... Mais je serai mort... Elle me pleurera, sans l'horreur de cette idée que j'aie devancé mon heure, elle si pieuse! Tu seras là pour la consoler, pour l'aimer seul... Pitié pour elle, si ce n'est pour moi... Vois, je n'ai plus de fierté avec toi, je te supplie en son nom, au nom de son cœur dont tu connais la tendresse... Tu l'aimes, je le sais; je l'ai bien deviné, que tu lui cachais tes soupçons pour lui épargner une douleur... Je te le dis encore une fois: ma vie est un enfer, et je te la donnerais avec délice pour expier ce que j'ai fait; mais elle, André, mais elle, ta mère, et qui n'a jamais, jamais nourri une pensée qui ne fût noblesse et pureté, non, ne lui impose pas cette torture...
—Des mots, des mots, répondis-je, remué malgré moi jusqu'au fond de l'âme par l'explosion de cette souffrance où j'étais bien forcé de reconnaître un accent sincère; c'est parce que ma mère est noble et pure que je ne veux pas qu'elle soit un jour de plus la femme d'un ignoble assassin... Vous vous tuerez, ou elle saura tout...
—Ose-le donc! répliqua-t-il, rendu soudain à l'orgueil naturel de son caractère par la férocité de ma réponse, ose-le donc!... Oui, elle est ma femme, oui, elle m'aime; va lui parler et l'assassiner toi-même avec cette parole... Tu le vois bien... Tu pâlis à cette seule pensée... Je t'ai bien laissé vivre, moi, à cause d'elle, et crois-tu que je ne te haïsse pas autant que tu me hais?... Je t'ai respecté pourtant, parce que tu lui étais cher, et il faudra bien que tu fasses de même avec moi; entends-tu, il le faudra bien...
C'était lui qui commandait maintenant, lui qui menaçait. Comme il avait lu dans mon âme pour se tenir devant moi dans une attitude semblable!... Et la passion se déchaînait en moi, furieuse. J'apercevais la vérité de ma situation. Cet homme avait aimé ma mère assez follement pour l'acheter au prix du meurtre de son plus intime ami, et il l'aimait assez profondément, après tant d'années, pour ne pas vouloir perdre un seul des jours qu'il pouvait encore passer auprès d'elle. Et c'était vrai aussi, que je ne trouverais jamais en moi l'énergie de révéler ce mystère affreux à la pauvre femme. Je me sentis soudain exalté par la colère, au point de perdre tout empire sur ma frénésie intérieure: «Ah! m'écriai-je, puisque tu ne veux pas te faire justice toi-même, meurs donc tout de suite!...» J'étendis le bras, je saisis le poignard qu'il venait de poser sur la table. Il me regarda sans trembler, sans reculer, m'offrant sa poitrine pour mieux braver ma rage d'enfant... J'étais à sa gauche, ramassé sur moi-même et prêt à bondir. Je le vis sourire de mépris, et alors, de toute ma force, je le frappai avec le couteau dans la direction du cœur. La lame entra jusqu'à la garde. J'eus à peine fait cela, que je reculai, fou de terreur devant ce que je venais d'oser. Il jeta un cri. Une angoisse terrible se peignit sur son visage, il porta la main droite vers sa blessure comme pour arracher le poignard. Il me regarda, paralysé par une insoutenable souffrance. Je vis qu'il voulait parler; ses lèvres remuèrent, mais aucun son ne sortit de sa bouche. L'expression d'un suprême effort passa dans ses yeux, il se tourna vers la table, il prit une plume qu'il eut encore l'énergie de plonger dans l'encrier, il traça deux lignes sur une feuille de papier à sa portée, il me regarda encore, ses lèvres remuèrent de nouveau, puis il tomba comme une masse.
Je me souviens... Je vois le corps étendu sur le tapis, entre la table et la haute cheminée, à deux pas de moi... Je marchai vers lui, je me penchai sur son visage... Ses yeux semblaient me poursuivre de leur regard, même après la mort... Oui, il était mort. Le médecin qui constata le décès expliqua plus tard que le couteau avait traversé l'épaisseur du muscle cardiaque, sans pénétrer tout à fait dans la cavité gauche du cœur, et que le sang ne s'étant pas épanché tout d'un coup, la mort n'avait pas du être instantanée. Moi, je ne peux pas dire combien de minutes avait duré l'affreuse crise, je ne sais pas non plus combien je restai de temps ainsi, foudroyé par cette pensée: «On va venir, et je suis perdu...» Non, ce n'était pas pour moi que je tremblais. Que pouvait-on faire à un fils qui, venait de venger son père assassiné?... Mais ma mère?... Ces résolutions de la ménager à tout prix, ce souci quotidien de son bonheur, mes larmes cachées, mes tendres silences, voilà où venait aboutir cette sollicitude de tant de semaines. Il faudrait bien maintenant, ou m'expliquer, ou lui laisser croire que j'étais, moi, un vulgaire meurtrier... J'étais perdu... Mais si j'appelais, si je criais subitement que mon beau-père venait de se tuer devant moi?... Est-ce qu'on me croirait, et d'ailleurs ne venait-il pas d'écrire lui-même de quoi me convaincre d'assassinat, sur cette feuille de papier qui restait là, sur la table?... Allais-je la supprimer, comme un bandit, avant de quitter le théâtre d'un crime, détruit tout vestige de sa présence?... Je la saisis, cette feuille de papier, grande et large, couverte de caractères tracés avec une écriture un peu plus grosse que d'ordinaire. Comme elle tremblait dans ma main, tandis que j'y lisais ces mots: «Pardon, Marie. Je souffrais trop. J'ai voulu en finir...» Et il avait eu là force de signer!... Ainsi, sa dernière pensée avait été pour elle. Dans ces courtes minutes, qui s'étaient écoulées, entre mon coup de couteau et sa mort, il avait aperçu cette terrible chose: que j'allais être arrêté, que je parlerais pour expliquer mon acte, que ma mère saurait son crime, à lui, et il m'avait sauvé en me forçant aussi de me taire... Mais allais-je profiter de ce moyen de salut? Accepterais-je cette épouvantable générosité par laquelle cet homme, que j'avais tant détesté, s'acquittait avec moi à tout jamais?... Je dois rendre à mon honneur cette justice, que mon premier mouvement fut de déchirer ce papier, d'anéantir avec lui jusqu'au souvenir de cette dette imposée à ma haine par un atroce et sublime dévouement de celui qui avait été l'assassin de mon père. À ce moment, j'aperçus devant moi, sur la table, le portrait de ma mère, une photographie de sa jeunesse, où elle était représentée en un adorable costume de soirée, les bras nus dans des manches de dentelle, des perles dans les cheveux, mieux que gaie, heureuse, avec une expression si pure de son visage penché... Mon beau-père avait tout sacrifié pour la sauver du désespoir d'apprendre la vérité, et elle recevrait par moi le coup fatal, et elle saurait en même temps, que l'homme qu'elle aimait avait tué son premier mari, puis qu'il avait été tué par son fils!... Je veux croire, pour continuer de m'estimer encore, que l'image seule de sa douleur me détermina... Je posai de nouveau la feuille de papier sur la table, je m'éloignai du cadavre qui gisait sur le tapis, sans lui jeter un regard. L'idée de ma fuite du Grand-Hôtel, la veille, me rendit du courage. Il fallait essayer une seconde fois de partir sans trembler. J'avisai mon chapeau, je sortis de la chambre, j'en refermai la porte comme un indifférent. Je traversai le hall. Je descendis l'escalier. Je passai devant le valet de pied qui se leva machinalement, puis devant le concierge qui me salua. Ces deux domestiques ne m'avaient même pas dévisagé. Je rentrai comme j'avais fait la veille, mais dans quelle anxiété plus tragique encore!... Étais-je sauvé? Étais-je perdu? Tout dépendait de l'instant où l'on entrerait chez mon beau-père. Que ma mère fût revenue quelques minutes seulement après mon départ, qu'un autre visiteur fût arrivé aussitôt, que le valet de pied fût monté avec quelque lettre, je me voyais soupçonné, en dépit de la déclaration écrite par M. Termonde,—et je sentais que mon énergie était à bout. Non, si j'étais accusé, je ne trouverais pas assez de vigueur morale pour me défendre, tant ma lassitude était grande, si grande que je ne souffrais même plus. Il ne me restait qu'une force, celle de suivre sur la pendule l'allée et la venue du balancier avec la marche des aiguilles... Un quart d'heure s'écoula, puis une demi-heure, puis une heure. Il y avait une heure et demie que j'étais sorti de la chambre fatale quand un coup de sonnette retentit à la porte; je l'entendis à travers les murs. Un domestique m'apportait un laconique billet de ma mère, griffonné au crayon d'une main affolée et qui m'annonçait que mon beau-père venait de se tuer dans une crise de douleur. La pauvre femme me conjurait d'accourir aussitôt. Ah! du moins, elle ne saurait jamais la vérité!
XIX
ette confession que je voulais écrire, elle est écrite. À quoi bon y ajouter à présent de nouveaux faits? J'espérais soulager mon cœur, et voici qu'à repasser en esprit tout le détail de ce drame sinistre, j'ai seulement ravivé la mémoire des scènes où je fus acteur, depuis la première, celle où je vis mon père étendu, rigide, sur son lit, au pied duquel pleurait ma mère, jusqu'à la dernière, celle où j'ai franchi le seuil d'une chambre dans laquelle la malheureuse femme pleurait aussi, agenouillée,—et sur le lit il y avait un cadavre encore, et elle se leva comme autrefois, et elle jeta le même cri désespéré: «Mon André... Mon fils...» Et j'ai dû répondre à ses questions, j'ai dû lui raconter une fausse causerie avec mon beau-père, lui dire que je l'avais laissé un peu triste, mais sans que rien pût annoncer une funeste résolution. J'ai dû faire les démarches nécessaires pour que ce prétendu suicide restât ignoré. J'ai dû voir le commissaire, le médecin des morts. J'ai dû présider aux funérailles, recevoir les invités, conduire le deuil. Et toujours, toujours, je le revoyais debout devant moi, le couteau dans la poitrine, écrivant ces lignes qui m'avaient sauvé, me regardant, et remuant les lèvres... Ah! va-t'en! va-t'en! fantôme abhorré! Oui! je l'ai fait; oui! je t'ai tué; oui! c'était juste. Tu le sais bien que c'était juste. Pourquoi es-tu là encore maintenant? Ah! je veux vivre, je veux oublier. Si seulement je pouvais ne plus penser à toi, un jour, rien qu'un jour, respirer, marcher, voir le ciel sans que ton image revienne hanter ma pauvre tête que l'hallucination envahit, qui se trouble?... Mon Dieu! ayez pitié de moi. Je n'ai pas demandé ce sort. C'est vous qui me l'avez donné. Pourquoi m'en punissez-vous? Pitié, mon Dieu. Miserere mei, Domine...
Folles prières! Est-ce qu'il y a un Dieu, un bien, un mal, une justice?
Rien, rien, rien, rien. Il n'y a qu'une destinée impitoyable qui pèse
sur la race humaine, inique, absurde, distribuant au hasard la douleur
et la joie. Un Dieu qui dit: «Tu ne tueras point», à celui dont on a tué
le père? Non, je n'y crois pas. Non, l'enfer fût-il là ouvert, je
répondrais: «J'ai bien fait,» et je ne me repentirais pas. Je ne me
repens pas. Mon remords n'est pas d'avoir pris l'arme et d'avoir frappé,
c'est de lui devoir,—à lui,—cet infâme bienfait, c'est de ne pouvoir,
à l'heure présente, secouer de moi ce don horrible que j'ai reçu de cet
homme. Si j'avais détruit ce papier, si j'étais allé me dénoncer, si
j'avais paru devant les jurés, révélant, proclamant mon acte, je le
sens, je n'aurais plus de honte, je porterais haut la tête. Quel délice
si je pouvais crier à tous que je l'ai tué, qu'il a menti, que j'ai
menti, que c'est moi, moi qui ai pris l'arme et qui l'ai enfoncée!... Et
cependant je ne devrais pas souffrir d'avoir accepté,—non,—d'avoir
subi l'affreux bienfait. Est-ce que j'ai agi ainsi par lâcheté? De quoi
ai-je eu peur? De torturer ma mère. Rien de plus. Pourquoi donc
éprouvé-je cette intolérable angoisse? Ah! c'est elle, c'est ma mère
qui, sans le vouloir, me rend de nouveau le mort si vivant, si présent,
par son désespoir. Enfermée au fond de cet hôtel ou ils ont vécu
ensemble treize ans, elle n'a pas touché à un seul des meubles; elle
entoure ce souvenir maudit du même culte pieux que ma tante eut jadis
pour mon malheureux père. C'est le mort dont je retrouve l'influence
invincible dans la pâleur de son teint, dans les rides de ses paupières,
dans les touffes blanchies de ses cheveux. Il me la dispute du fond de
sa bière, il me la reprend, heure par heure, et je ne peux rien contre
cet amour. Je voudrais tout lui dire, depuis le crime hideux qu'il avait
commis jusqu'à l'exécution que j'ai accomplie. C'est moi qu'elle haïrait
pour l'avoir frappé, lui. Elle vieillira ainsi, et je la verrai le
pleurer toujours, toujours.—À quoi bon avoir fait ce que j'ai fait,
puisque je ne l'ai pas tué dans son cœur?...
Avril-Novembre 1886.
Achevé d'imprimer
Le vingt janvier mil huit cent quatre-vingt-sept
PAR
ALPHONSE LEMERRE
25, rue des grands-augustins
PARIS
DU MÊME AUTEUR
Édition in-18
POÉSIE
| La Vie inquiète, 1 vol. (épuisé) | 3 | f. | » |
| Edel, 1 vol. | 3 | » | |
| Les Aveux, deuxième édition, 1 vol. | 3 | » |
PROSE
| Essais de Psychologie contemporaine. (Baudelaire.—M. Renan.—Flaubert.—M. Taine.—Stendhal). Sixième édition. 1 vol. | 3 | 50 |
| Nouveaux Essais de Psychologie contemporaine. (M. Dumas fils.—M. Leconte de Lisle.—MM. de Goncourt.—Tourguéniev.—Amiel). Sixième édition. 1 vol. | 3 | 50 |
| L'Irréparable. L'Irréparable—Deuxième amour—Profils perdus. Cinquième édition. 1 vol | 3 | 50 |
| Cruelle Énigme. Dix-septième édition. 1 vol. | 3 | 50 |
| Un Crime d'Amour. Dix-septième édition. 1 vol. | 3 | 50 |
Édition elzévirienne
| Poésies (1872-1876) Au bord de la Mer—La Vie inquiète Petits Poèmes. 1 vol. | 6 | » |
| Poésies (1876-1882) Edel.—Les Aveux, 1 vol. | 6 | » |
EN PRÉPARATION
Fausse comme l'eau (Roman).
Les Nostalgiques (Poésies).