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André le Savoyard

Chapter 7: CHAPITRE VI NOTRE DÉBUT.—PREMIER EXPLOIT DE PIERRE
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About This Book

A young boy raised in a mountain hamlet enjoys innocent play and the warmth of a close family, even as a recent injury to his father raises fears about the household's future. Faced with need, the eldest child resolves to seek work in the big city to earn money for his parents, and the narrative traces his passage from snowy childhood games and domestic intimacy into anxious urban streets. The story contrasts rural simplicity and familial devotion with economic hardship, responsibility, resilience, and the uncertainties of leaving home to pursue a better life.

CHAPITRE IV

LA MORT D’UN BON PÈRE.—SÉPARATION NÉCESSAIRE.

Depuis plus d’une heure les voyageurs étaient partis; mon père se reposait devant le feu, en mangeant la soupe que l’arrivée de M. le comte ne lui avait pas permis de prendre la veille. Ma mère s’occupait de son ménage; mes frères étaient déjà sur le seuil de notre porte, mordant chacun dans un gros morceau de pain bis. Je ne les avais pas suivis; je restai dans la maison, j’y cherchais encore la jolie petite fille, et j’étais triste de ne plus l’y trouver.

En portant mes regards du côté du lit sur lequel elle s’est reposée, quelque chose de brillant frappe ma vue; je cours et je ramasse au pied du lit le médaillon que nous avons admiré la veille.

Je pousse un cri de joie.—Qu’as-tu donc, André? me dit mon père.—Oh! j’ai trouvé un trésor... tenez... tenez...

Je cours lui montrer le portrait.—C’est celui que la petite fille portait à son cou, dit ma mère; il se sera détaché de la chaîne. Regarde donc, Georget, la jolie femme! Oh! c’est la mère de ce petit ange qui dormait sur notre lit...—Oui... elle est très-bien; mais, morgué! comment faire pour rendre ce portrait à ce monsieur?... Diable!... si on avait vu cela plus tôt... Marie, sais-tu si l’on pourrait encore rejoindre la voiture?...—Non certainement, on ne le peut plus; ils ont près de deux heures d’avance... D’ailleurs, savons-nous où ils vont? Ne veux-tu pas encore courir et te blesser pour ce vieux vilain monsieur, qui ne vous remercie seulement pas?...—Ah! Marie... faut-il se montrer intéressée?... et quand il s’agit d’être honnête, de faire son devoir...—Pardi, j’espère que nous le sommes, honnêtes; Dieu merci, quoique pauvres, je n’en sommes pas moins estimés dans le pays. Mais, écoute, Georget; ce portrait n’est pas entouré de pierres précieuses... oh! s’il y avait des diamants, des bijoux alentour, je serais la première à courir après la voiture, dusse-je faire dix lieues, de peur qu’on ne nous crût capables de l’avoir gardé exprès; mais tu vois bien qu’il n’y a qu’un petit cercle d’or tout simple autour de cette figure... Ce n’est pas notre faute si la petite l’a perdu. D’ailleurs, dès que ce monsieur s’en apercevra, il se doutera sans doute que c’est ici que sa fille l’a laissée, et il l’enverra chercher par un de ses valets. En attendant, gardons ce portrait, puisque le hasard nous en rend dépositaires, et ne te tourmente plus pour cela. Si cet étranger y tient beaucoup, sois sûr qu’il ne manquera pas de nous l’envoyer demander.—Allons, je crois que tu as raison, Marie; d’ailleurs, la voiture est trop loin... Mais, bientôt, je pense, quelqu’un viendra réclamer ce médaillon.

Mon père se trompait dans ses conjectures: les jours s’écoulèrent après celui où nous avions reçu les voyageurs, et personne ne vint chercher le portrait.

Cependant la santé de mon père ne s’améliorait pas. Chaque jour, au contraire, ses forces diminuaient. Sa blessure à la tête était cicatrisée; mais il éprouvait par tout le corps des douleurs qu’il voulait en vain nous cacher. Notre indigence augmentait son mal, en lui donnant pour l’avenir de vives inquiétudes. Ma mère s’efforçait de le tranquilliser; mais depuis longtemps il ne pouvait plus se livrer à aucun travail. C’était en servant de guide aux voyageurs, aux curieux qui venaient souvent admirer nos montagnes et l’âpreté de nos sites, que mon père avait jusqu’alors trouvé le moyen de soutenir sa famille: cette ressource lui était ravie.

Chaque jour je m’offrais pour remplacer mon père; je brûlais du désir d’être utile à mes parents et de soulager leur misère; mais ils me trouvaient trop jeune encore pour gravir les glaciers et m’exposer sur des chemins bordés de précipices; ils tremblaient pour mes jours; si je tardais à rentrer, lorsque j’allais dans le village, leur inquiétude était extrême; ils me croyaient blessé, et, à mon retour, après m’avoir grondé, ils se dédommageaient en m’accablant de caresses... Les pauvres gens apprennent souvent aux riches comment on doit aimer ses enfants.

Un jour cependant, revenant seul du village, je rencontre un voyageur qui me prie de lui indiquer un chemin pour atteindre une hauteur d’où l’on découvre fort loin dans les environs. La route était difficile et bordée de précipices; mais plusieurs fois je l’avais parcourue à l’insu de mes parents. J’offre au voyageur de lui servir de guide, il accepte: nous gravissons les rochers. Après avoir admiré quelque temps le magnifique tableau qui s’offre à ses regards, l’étranger redescend, puis continue sa route; mais auparavant, il me met dans la main une petite pièce d’argent, en me disant:—Tiens, mon petit homme, voilà pour ta peine.

Jamais je n’avais éprouvé un plaisir aussi grand; je cours... je vole vers notre demeure; mes pieds ne marquent point sur la neige, que je ne fais qu’effleurer; j’arrive enfin, respirant à peine, et je vais donner à ma mère la pièce de monnaie que j’ai reçue du voyageur.

—D’où te vient cela? me dit mon père. Je raconte ce que j’ai fait; sans doute je parais alors bien fier, bien satisfait, car je vois mon père sourire, quoiqu’il veuille d’abord ma gronder.

Pierre et Jacques ouvrent de grands yeux, et disent qu’ils veulent aussi gagner de l’argent; mais Jacques est si petit! et Pierre si timide!...

Malheureusement de telles occasions sont rares: on veille à ce que je ne m’éloigne pas. Nous restons près de mon père; ses souffrances paraissent augmenter; ce n’est qu’entouré de ses enfants qu’il se sent mieux. Nous passons les longues soirées d’hiver assis à ses côtés. Hélas! il n’a plus la force de nous tenir sur ses genoux! Ma mère travaille sans cesse.—Mon rouet suffira, dit-elle, pour nous soutenir tous. Pauvre mère! elle ne dit pas qu’elle pleure la nuit, pendant que mon père repose!... Seul je m’en suis aperçu, car souvent aussi je ne dors point.

Pour nous distraire de nos peines, souvent nous prions mon père de nous montrer le portrait de la belle dame. Nous aimons à le regarder. Pour moi, il me rappelle toujours la jolie petite fille qui a dormi dans notre chaumière.—Ne point avoir fait chercher ce portrait, dit mon père, c’est bien singulier!... Le mari de cette dame doit cependant bien l’aimer...—Son mari? dit ma mère. Ah! si c’est ce vilain borgne au petit écu, comment veux-tu qu’il aime sa femme?... Quand je lui parlais de sa fille, il ne songeait qu’à un chien qu’il allait revoir et faire passer dans un cerceau. Ce petit ange pleurait et demandait sa mère... c’était bien naturel! Au lieu de l’embrasser, de la consoler, il voulait la fouetter!... Enfin, il lui a débité, pendant une heure, de grandes phrases auxquelles cette pauvre petite ne pouvait rien comprendre!... Va! cet homme-là n’est pas capable d’aimer d’amour... Mais si c’était le portrait de son chien qu’il eût laissé ici, je gage bien qu’il aurait mis tous ses Champagnes en route pour le retrouver.

Quelques amis de mon père, en venant dans notre chaumière, avaient aperçu le portrait que nous considérions, et appris par quelle circonstance il était entre nos mains. Un vieil Italien, qui se trouvait depuis quelques jours en Savoie, propose un jour à mon père de vendre pour lui le portrait à la ville voisine, assurant que l’on peut retirer au moins trente francs de l’or qui l’entoure. Trente francs! c’était une somme considérable pour nous. Cependant, bien loin d’y consentir, mon père rejeta avec mépris cette proposition.—Ce bijou ne nous appartient pas, dit-il. Tôt ou tard celui qui le possédait peut venir le réclamer; et vous me proposez de le vendre! Non, Georget mourrait de besoin, qu’il ne toucherait point à ce dépôt.

J’étais auprès de mon père comme il achevait ces mots. Il me prend par la main, m’attire près de lui et me dit:

—Mon cher André, n’oublie jamais ce que tu viens d’entendre: un jour peut-être tu voyageras, tu iras à Paris... Qui sait si, plus heureux que moi, tu ne parviendras pas à t’enrichir? Mais que ce ne soit jamais par des moyens dont tu pourrais avoir à rougir! La probité des grandes villes est plus facile, plus accommodante que celle de nos montagnes; mais il faut conserver celle de ton père, du pays où tu es né: c’est la bonne, mon garçon; avec elle tu marcheras toujours tête levée, et, grâce au ciel, celui qui me conseillait de vendre ce bijou n’est pas né dans nos climats.

—Je ferai comme vous, mon père, lui dis-je en l’embrassant. Et puis, si je vais à Paris, j’emporterai le bijou avec moi, car je rencontrerai sans doute ce monsieur qui est venu chez nous... Je le reconnaîtrai bien; il est si laid! Je reconnaîtrai aussi la petite fille... elle est si jolie! et je leur rendrai ce portrait.

—Si tu vas à Paris, André, n’oublie point ta mère, que tu laisseras dans sa chaumière...

—Oh! non, mon père; je lui enverrai tout l’argent que j’aurai amassé... et puis à vous aussi.

—A moi!...

Mon père sourit tristement; il sait bien qu’il ne doit plus être longtemps près de nous, mais il fait tout ce qu’il peut pour le cacher. La gaieté a fui de notre chaumière, où jadis elle habitait constamment. Mais la vue de notre père malade nous ôte même l’envie de nous livrer à nos jeux: plus de parties sur la montagne, plus de glissades, de boules de neige! Nous restons auprès de lui, car nous voyons que cela lui fait plaisir. Nous nous asseyons à ses pieds, où nous nous tenons bien tranquilles. Lorsqu’il peut goûter un moment de sommeil, du moins ses yeux, en se fermant, se reposent sur ses enfants, et à son réveil nous avons encore son premier regard.

Mais, hélas! depuis longtemps il ne goûte plus ces moments de repos, pendant lesquels, assis à ses pieds, nous observions le plus grand silence, de crainte de l’éveiller. A peine a-t-il la force de se lever et de gagner sa grande chaise.—Comment te sens-tu? lui demande souvent ma mère.—Bien... bien... répond-il en souriant encore. Mais ce sourire ne la rassure plus; tandis que moi et mes frères ne connaissant pas l’état de notre père, tous les matins nous espérons le voir guéri.

Un jour, ma mère pleurait sur son rouet, notre père ne nous avait pas parlé depuis longtemps. Tout à coup il nous appelle, il étend ses bras vers nous, il nous enlace plus fortement; je l’entends qui dit adieu à ma mère accourue près de lui... il nous nomme ses chers enfants... puis il ferme les yeux en poussant un profond soupir.

Ma mère tombe sur une chaise en pleurant plus fort; elle ne peut arrêter ses sanglots.—Chut... ne fais pas de bruit, lui disons-nous mes frères et moi; notre père vient de s’endormir... tu vas le réveiller.—Et déjà nous avons pris notre place accoutumée; nous nous asseyons à ses pieds... nous observons le plus grand silence, mais notre mère pleure toujours... Enfin, elle s’écrie: Hélas! mes enfants, votre père est mort!... vous l’avez perdu. Mon bon Georget n’est plus!...

Mort!... ce mot nous frappe, mais nous ne pouvons pas bien le comprendre...—Mort! répétons-nous, cela veut donc dire qu’il ne s’éveillera plus? Nous ne pouvons le croire... Nous nous levons doucement pour considérer notre père. Il semble dormir, et ses traits si bons, si doux, ne sont nullement changés. Petit Jacques l’appelle...—Non, mes enfants, il ne vous entend plus, dit ma mère. Elle s’approche de nous, et elle nous fait mettre à genoux, comme elle, devant notre père.—Priez le bon Dieu, nous dit-elle, pour que du haut des cieux votre père veille toujours sur vous.

Nous prions pendant bien longtemps; et plus le temps s’écoule, plus notre douleur devient vive: car notre père ne s’éveille pas, et nous commençons à comprendre ce que c’est que la mort.

Des gens du village sont entrés dans notre chaumière, ils tâchent de consoler ma mère; mais ils ne l’arrachent point de sa demeure, car chez nous on ne fuit pas ceux qu’on aime dès qu’ils ont cessé d’exister, et on ne craint pas d’avoir du chagrin en les voyant encore.

Quelle triste journée s’écoule!... Ma mère pleure toujours... elle ne répond pas à ceux qui essayent de la consoler; elle ne paraît pas les écouter! Nous ne lui disons rien, moi et mes frères; mais nous allons nous mettre tout près d’elle. Nous l’entourons de nos bras; nous posons notre tête sur son sein... et alors elle pleure moins fort.

Le lendemain matin, des hommes emportent mon père; on nous fait signe de les suivre, mes frères et moi, tandis que ma mère continue de se livrer à sa douleur. Nous n’étions pas seuls à suivre mon père; presque tous les hommes du village nous accompagnaient et marchaient derrière nous. On allait bien doucement, on ne parlait presque pas, et tout le monde avait l’air triste. J’entendais dire parfois:—Il était bien doux... Il n’avait point de défaut... Pauvre Georget!...

Personne ne disait: Il était bien honnête homme! car dans nos montagnes on ne trouve cela que naturel.

On plante une croix sur la tombe de mon père, et on écrit dessus son nom et son âge; on ne prononce point de discours sur ses cendres, mais tout le monde verse des larmes, et j’ai appris depuis que cela valait mieux qu’un discours.

Ma pauvre mère! comme elle pleure en nous revoyant! comme elle nous embrasse en s’écriant:—Vous êtes toute ma consolation!... Nous partageons sa peine; et cent fois par jour nos yeux cherchent encore notre père, à cette place où il avait l’habitude de s’asseoir.

Mais le temps adoucit bien vite les peines de l’enfance. Au bout de quelques semaines nous nous livrons de nouveau à nos jeux. Ma mère seule est toujours bien triste, quoiqu’elle ne pleure plus autant. Cette bonne mère travaille sans cesse... à peine si elle prend quelques heures de repos. C’est pour nous nourrir qu’elle se donne tant de mal. J’entends souvent les habitants du village lui dire:—Il faut envoyer vos deux aînés à Paris; ils sont assez grands pour faire ce voyage. Ils feront comme les autres: ils gagneront de l’argent, et vous en enverront. Ils reviendront ensuite au pays... Allons, la mère Georget, suivez notre conseil... Vous ne pourrez pas nourrir ces trois garçons-là; quand vous vous rendrez malade à force de travailler, cela ne vous avancera guère.

—Oui... oui... dit ma mère, je sais bien qu’il faudra... Mais me séparer de mes enfants! Ah! je n’en ai point le courage.—Vous garderez le petit Jacques avec vous.—Mais André, Pierre, je ne les verrai plus.

Et ma mère nous regardait en soupirant; puis elle travaillait avec encore plus d’ardeur. Mais je trouvais, moi, que nos voisins avaient raison; car je souffrais de voir ma mère se donner autant de peine et de ne point pouvoir l’aider, ainsi que mes frères. Quelquefois je servais de guide à un voyageur; mais cela arrivait si rarement!—Laissez-nous partir pour la grande ville, Pierre et moi, disais-je souvent, nous gagnerons beaucoup d’argent, et ce sera pour vous.—Tu veux donc me quitter, André?—C’est pour vous rendre un jour bien heureuse.

Ma mère nous embrasse, mais elle diffère toujours. Cependant le temps s’écoule; il y a déjà six mois que notre bon père est mort. Je vois que ma mère se prive de tout pour nous soutenir; et je suis décidé à partir pour Paris. J’ai huit ans et quelques mois, j’ai du courage; j’ai surtout ce désir ardent de travailler, de gagner ma vie, qui supplée à nos forces physiques, et fait que l’être le plus faible laisse derrière lui le lâche et le paresseux, auxquels la nature accorde souvent d’inutiles faveurs.

Pierre a près de sept ans. Je lui parle en cachette de ce Paris, où il faut nous rendre. Il n’est point aussi empressé que moi de partir. Cependant Pierre veut aussi aider notre mère; mais l’idée du voyage l’effraye: Pierre ne paraît pas devoir être très-entreprenant; il s’amuse aujourd’hui et ne pense pas à demain. Il me promet cependant de partir avec moi, à condition que nous ne marcherons pas la nuit.

Un de nos voisins nous a fait cadeau, à Pierre et à moi, d’un petit instrument en fer, avec lequel on ramone les cheminées; toute la journée je m’exerce en grimpant dans notre foyer, où je passe souvent des heures entières perché sur le toit. Mais ce n’est pas sans peine que je parviens à faire monter Pierre dans la cheminée: il faut que je le pousse, que je le presse, que je me moque de sa poltronnerie. Ce dernier moyen me réussit souvent: les enfants ont presque autant d’amour-propre que les hommes.

Fier d’avoir un grattoir, je gratte tout ce que j’aperçois; je gratte nos murs, nos meubles, notre plancher; pour montrer mon talent, je gratterais mes culottes et celles de mes frères, si ma mère me laissait faire.

Une bande nombreuse d’enfants de nos montagnes va se mettre en route pour Paris.—Laissez-nous partir avec eux, dis-je à ma mère. Elle hésite, elle ne peut se décider. Le jour du départ arrive. Elle nous garde dans sa chaumière; les laborieux enfants de la Savoie se sont mis, sans nous, en route pour la France.

Le lendemain de ce jour, ma mère sent qu’elle a eu tort de ne point nous laisser profiter de cette occasion. On est au mois de septembre, le temps est magnifique, et tout semble inviter à se mettre en route.

—Nous pouvons facilement les rejoindre, dis-je à ma mère; ils sont encore près d’ici. Nous suivrons le chemin qu’on nous indiquera, et demain nous serons avec eux.—Eh bien! partez donc, mes enfants, puisqu’il faut absolument que je me sépare de vous... nous dit-elle en versant des larmes. Partez, mais revenez un jour dans votre pays... Revenez voir votre mère, qui chaque matin adressera au ciel des vœux pour vous.

Ma mère étant enfin décidée, notre petit paquet fut bientôt fait. Elle fourra dans le fond de nos sacs nos vêtements, du pain pour deux jours au moins, et quelques gros sous. Pierre est tout saisi: il ne s’attendait pas à partir si tôt; mais il faut bien que nous nous dépêchions, afin de rejoindre ceux qui, comme nous, se rendent à Paris. Je tâche de lui donner du courage... Nos préparatifs sont terminés; ma mère me remet le portrait qu’on a oublié chez nous; il est attaché à un ruban qu’elle passe à mon cou.—Tiens, me dit-elle, c’est toi, André, qui, le premier, as trouvé ce portrait; c’est toi, sans doute, qui dois le rendre à son maître. Mais ne va pas te tromper?...—Oh! ne craignez rien!... Je reconnaîtrai bien ce vilain monsieur.—Cache toujours avec soin ce bijou; on pourrait te le voler, mon ami; et j’en serais fâchée, car j’ai dans l’idée que ce médaillon te portera bonheur... qu’il sera cause de ta fortune! que sais-je?—Oh! oui, maman, j’en aurai bien soin, et je ne jouerait pas avec.—Si ce monsieur est plus généreux à Paris, il te récompensera peut-être de ce que tu as bien gardé ce bijou. Mais ne demande rien, mon fils, et souviens-toi qu’il ne faut pas se faire payer pour avoir été honnête.

J’ai serré avec soin le portrait sous ma veste; nous avons nos sacs sur nos épaules, ma mère nous conduit avec Jacques sur la montagne que nous allons descendre pour gagner notre route. Là, elle nous presse tendrement contre son cœur.

—André, me dit-elle, tu es l’aîné; tu as plus d’esprit que Pierre; veille sur lui, mon garçon; console-le, aide-le quand il aura de la peine... Ne vous quittez pas, mes enfants; et surtout soyez toujours sages, honnêtes, et souvenez-vous des leçons de votre père.

Nous promettons à notre mère de ne point oublier ses avis et de n’être ni menteurs ni paresseux. Puis, après l’avoir encore embrassée, ainsi que notre petit frère, nous nous arrachons de ses bras.

Qu’ils sont pénibles à faire les premiers pas qui vous éloignent de ceux que vous aimez! Jusque-là j’avais eu du courage, mais en me mettant en route, je sens qu’il m’abandonne, et je suis prêt à courir dans les bras de ma mère.

Je m’efforce de retenir mes pleurs, tandis que Pierre laisse couler les siens. Nous ne faisons point six pas sans nous retourner pour voir encore ma mère et mon frère, et leur faire un signe d’adieu; on croit toujours que ce sera le dernier, mais ce n’est que lorsqu’on ne peut plus les apercevoir que l’on renonce à tourner encore une fois ses regards vers ceux que l’on chérit.

Nous sommes au bas de la montagne... Déjà se perd dans l’éloignement le toit de notre chaumière... Jacques, Marie, vous tendez encore vos bras vers nous! Mais c’en est fait, nous ne distinguons plus vos signes d’adieu. Ah! je puis maintenant laisser couler mes larmes: ma mère ne les verra pas.

CHAPITRE V

LES PETITS SAVOYARDS.—FRAYEUR ET PLAISIR.

Nous marchons depuis près d’une heure, Pierre et moi, et nous ne nous sommes encore rien dit. Je ne l’entends plus parler; mais il pousse de temps à autre de gros soupirs qu’il finit par ces mots: Jacques est bien heureux, lui!... il reste chez nous!...

J’ai aussi cessé de pleurer. Je commence à regarder autour de moi; ce ne sont encore que des montagnes et des sites semblables à ceux qui entouraient notre chaumière, et cependant tout cela me paraît différent; il me semble déjà que je suis loin... bien loin de mon pays!... J’aperçois un village; nous y demanderons si l’on a vu nos compatriotes; d’ailleurs, je me souviens du nom de la première ville où nous devons nous rendre: c’est à Pont-de-Beauvoisin, puis après à Lyon. Oh! j’ai de la mémoire, et je trouverai bien ma route.

—André, je suis las, me dit Pierre en s’arrêtant devant moi.—Asseyons-nous là-bas... au bord de la route, lui dis-je en le regardant avec tendresse; car je me souviens des dernières paroles de ma mère: elle m’a dit de veiller sur mon frère, de le protéger, de ne point l’abandonner. Je me sens fier de la confiance qu’elle a eue en moi, et de cette secrète supériorité qu’elle me reconnaît sur lui.

Nous nous sommes assis au pied d’une colline:—Marcherons-nous longtemps? me dit Pierre, qui a toujours l’air bien affligé.—Ah! dame! nous ne sommes pas près d’arriver!...—Jacques est bien heureux, lui!... il reste chez nous!...—Nous allons gagner de l’argent pour aider notre mère; est-ce que tu en es fâché?—Et comment ferons-nous pour gagner de l’argent?—Nous ramonerons les cheminées; nous ferons des commissions, nous danserons la savoyarde, nous chanterons la chanson que nous a apprise notre père...

Pierre, qui a fait la grimace quand j’ai parlé de ramoner, me dit alors:—Si tu veux, André, tu ramoneras les cheminées, et moi je danserai.

Je regarde mon frère; ses yeux bleus étaient encore gonflés d’avoir pleuré; sa figure, ordinairement riante, ronde et rouge comme une cerise, et que ses cheveux blonds qui tombaient en grosses boucles sur son front rendaient si gentille, était comme ses yeux changée par le chagrin. Je lui saute au cou, je l’embrasse tendrement; cela nous fait du bien, et Pierre retrouve l’appétit.

—J’ai faim, me dit-il.—Mangeons..., nous avons de quoi dans nos sacs.

Pierre fouille dans le sien... il pousse un cri de joie. Ma bonne mère nous a glissé des noisettes et des pommes avec notre pain.—André!... André!... des pommes! me dit-il. Et le voilà qui mange et chante en même temps; les pommes ont rendu à mon frère toute sa gaieté.

—Dis donc, André, qu’est-ce que nous verrons à Paris? me dit-il tout en se bourrant de pommes et de noix.—Oh! tout plein de choses!... Tu sais bien que mon père nous racontait ce qu’il y avait vu...—Ah! oui... des polichinelles, n’est-ce pas? et puis des hommes qui font des tours... qui mangent du fil et des aiguilles... qui marchent sur la tête, qui tournent sur une jambe.—Oh! bien d’autres choses encore!... des rues superbes, des maisons bien plus grandes que la nôtre, des voitures qui roulent toujours, des boutiques, comme quand c’est la foire à la ville de l’Hôpital, des lanternes magiques, des pièces curieuses, le soleil et la lune qu’un monsieur porte sur son dos, le diable qui danse, un chat qui lui tire la queue, et une bataille avec des chevaux dans une petite maison.

—Comment! nous verrons tout ça? dit Pierre en se levant et sautant de joie; ah! comme nous allons nous amuser... Tiens, moi, je ferai la roue... Vois-tu, André, comme je la fais bien!

Et voilà mon frère qui s’exerce à faire la roue sur le bord de la route; il ne pense déjà plus à notre chaumière. Ah! Pierre sera heureux à Paris!

Mais le temps se passe: il faut nous remettre en route; Pierre fait la grimace. Il n’était plus fatigué pour faire la roue, il l’est encore pour marcher. Il me suit cependant, tout en faisant la moue. Mon frère, lui dis-je, tu sais bien que notre mère nous a recommandé de ne point être paresseux; si nous nous arrêtons souvent aussi longtemps, nous ne rattraperons pas les autres...—Je suis las.—Tu dansais tout à l’heure.—J’ai mal au talon.—Ça ne t’empêchait pas de faire la roue; il faut bien que nous arrivions ce soir dans une ville pour trouver à coucher, sans cela il faudrait dormir sur la route.—Ah! oui, oui, dit Pierre. Et il retrouve ses jambes, parce qu’il a peur de passer la nuit en plein air. Je sais maintenant le moyen de le faire avancer.

—Dis donc, André, si nous allions nous perdre?...—Oh que non! nous demanderons toujours le chemin de Paris.—Si nous rencontrions des voleurs?—Tu sais bien que ma mère nous a dit que l’on ne volait pas les enfants.—Est-ce parce que les voleurs aiment les enfants?—Non, c’est parce que, quand on est petit, on n’a pas d’argent.—Ah! quand je serai grand, je n’aurai jamais d’argent, pour ne point avoir peur des voleurs.—Et avec quoi achèterons-nous du pain et des pommes?—Je ferai la roue et on me donnera de quoi dîner.—Et qu’est-ce que tu enverras à notre mère?

Pierre ouvre de grands yeux et ne répond rien.

Les pommes, la roue et les voleurs l’occupent entièrement.

Nous sommes arrivés au village que j’avais aperçu de loin; je demande si l’on a vu passer une bande de Savoyards se rendant à Paris ou à Lyon.

—Oui, mes enfants, me dit une bonne vieille, mais ils ont beaucoup d’avance sur vous. Ils sont passés au point du jour et voilà le soleil qui va bientôt se coucher.

—Allons, en route! dis-je à mon frère, qui s’est déjà assis sur un banc devant une maisonnette et mange ce qui lui reste de pommes et de noix.—Est-ce que nous n’allons pas dîner?—Nous dînerons en chemin... il faut rejoindre nos amis.

Pierre a beaucoup de peine à se décider à se lever, mais il me voit m’éloigner; il me suit enfin. Je me suis bien fait indiquer la route que nous devons tenir, car le jour commence à baisser; et si nous nous égarions dans les montagnes, nous pourrions tomber dans quelque précipice ou glisser dans quelque ravin.

—Ne va donc pas si vite! me crie Pierre. Est-ce que les autres ne nous attendront pas?—Non, car ils ne savent pas que nous les avons suivis.—Je suis déjà bien las.—Et quand nous courions toute la journée dans le village, quand nous descendions sur nos mains le mont du Corbeau, tu n’étais jamais las.—Ah! j’aime mieux grimper à quatre pattes que marcher comme ça.—Tu n’as donc pas envie d’arriver à Paris?—Oh! si; mais Jacques est chez nous, lui! il n’est pas fatigué, et il aura de la soupe ce soir.

Pierre pousse un gros soupir en songeant à la soupe. Nous avançons toujours, mais le jour finit, et je n’aperçois pas le village que l’on m’a dit qu’il fallait gagner pour trouver à coucher. Mon frère, qui était toujours en arrière, se rapproche de moi dès que la nuit paraît.

—Dis donc, André, voilà la nuit...—Eh bien! ça n’empêche pas de marcher quand il fait clair de lune; nous verrons bien devant nous.—Est-ce que nous ne sommes pas bientôt arrivés?—Je ne sais pas.—Veux-tu courir, mon frère?—Non, non; ma mère nous a défendu de courir; ça nous rendrait malades en route... D’ailleurs tu es las.—Non, je ne suis pas fatigué... Tiens, allons plus vite.

Pierre double le pas. Heureusement que la lune qui vient de paraître éclaire alors nos montagnes et nous permet de marcher sans danger. Cependant cette clarté a quelque chose qui inspire la tristesse. Les objets que nous voyons ne nous paraissent plus les mêmes; les ombres changent leurs formes. Souvent un bloc de rocher, une simple pierre, a de loin un aspect effrayant. Mon frère ne regarde plus qu’avec crainte autour de lui, il se serre contre moi, me tient le bras, qu’il presse avec force. Nous marchons ainsi sans parler pendant assez longtemps; le bruit de nos souliers ferrés trouble seul le silence de la nuit et le calme de nos montagnes, dont les habitants sont déjà livrés au repos.

L’ardeur de Pierre se ralentit; il commence à perdre courage, et nous n’allons plus aussi vite.—André, est-ce que nous ne sommes pas bientôt arrivés? me dit-il à demi-voix comme s’il craignait d’être entendu à droite ou à gauche. Je devine au son de sa voix qu’il a grande envie de pleurer, et je tâche de le consoler.

—Allons, Pierre, ne sois pas chagrin, nous souperons bien en arrivant...—Ah! je n’ai plus ni pommes ni noix.—On nous donnera quelque chose; tu sais bien que ma mère nous a dit qu’en chemin on donne aux enfants qui vont à Paris.—Nous aurons peut-être du lard?...—Si on nous en donne, nous danserons...—Oh! oui!... Comme c’est bon, du lard!... En mange-t-on à Paris?—Oui, puisqu’on gagne beaucoup d’argent. Il y a des gens qui donnent un sou pour une chanson...—Un sou!... C’est beaucoup d’argent, ça.—Tiens, chantons tous les deux pour voir comment nous ferons à Paris.—Non, je ne veux pas chanter... j’ai envie de dormir.—Nous dormirons quand nous serons arrivés...—Je ne vois pas de maisons!—Allons, Pierre, il faut que je te tire à présent: marche donc...—Si nous étions pris par des voleurs?...—Tu es un poltron, tu trembles toujours; quand tu seras à Paris tout le monde se moquera de toi!—André, est-ce qu’il n’y a pas des hommes qui mangent les enfants?—Eh non! c’est pour rire qu’on raconte ces choses-là, tu sais bien que mon père se moquait de Jacques quand il disait cela; d’ailleurs, si on voulait te faire du mal, je saurais bien te défendre! je donnerais des bons coups, va!...

—Pierre a beaucoup de peine à se rassurer; cependant nous continuons de marcher, lorsque tout à coup il s’arrête et me saisit le bras en me disant d’une voix tremblante:—Ah! mon frère! vois-tu là-bas?...

Il me désigne le côté droit de la route, à une trentaine de pas de nous, et j’aperçois une ombre de la grandeur d’un homme qui avance, puis recule sur le chemin que nous devons prendre; en même temps, j’entends comme un bruit sourd et uniforme qui se répète toutes les fois que l’ombre s’allonge et s’étend sur la route. Quoique je ne sois pas poltron je sens que mon cœur se serre, que ma respiration est gênée; je fais comme Pierre: je m’arrête, les yeux fixés sur cet objet, près duquel je crains d’approcher.

—Ah! mon frère, qu’est-ce que c’est que ça? me dit Pierre, qui n’a presque plus la force de parler.—Dame... je ne sais pas...—Vois-tu comme ça remue... comme c’est grand?... entends-tu le bruit que ça fait?...—Oui... mais il faut pourtant que nous passions là... Oh! non, André... non, je t’en prie... j’ai trop peur... sauvons-nous...—Allons, Pierre, ne tremble pas ainsi... Nous sauver!... Non, mon père m’a dit que c’était honteux de se sauver. Cet homme qui est là veut nous effrayer; mais moi je n’ai pas peur... viens...—Non, non, André, je n’ose pas...

Pierre se jette à genoux; il veut me retenir, il saisit ma veste, mais je ne l’écoute pas... Je me dégage, et il cache sa figure dans ses mains: j’avance fièrement vers l’objet qui nous cause tant d’alarmes, en criant bien haut pour me rassurer:—Non, non, je n’ai pas peur, moi!...

J’approche enfin; et dans ce moment l’ombre mouvante s’approchait aussi et semblait vouloir me barrer le passage. Je n’avais pas encore osé la regarder en face pour m’assurer de ce que c’était; mais quelle est ma surprise en arrivant contre cet objet, de me trouver devant une barrière fixée après un poteau, et placée là pour empêcher les voyageurs de tomber dans un trou très-profond qui touchait presque la route. Cette barrière, qui s’ouvrait par le milieu, devait être fermée par une chaîne ou un cadenas; mais depuis longtemps une moitié s’était cassée; on avait négligé de la raccommoder, et ce qui restait et tenait au poteau par des gonds de fer tournait et retournait au gré du vent en rendant un son uniforme causé par le frottement continuel des vis qui criaient dans les gonds.

Je n’ai pas plutôt reconnu ce que c’est, que, riant de ma frayeur, enchanté d’avoir eu le courage de la surmonter, je grimpe sur la barrière et me mets à cheval dessus, tournant avec elle au gré du vent.

Pierre, qui est resté à terre la tête cachée dans ses mains, m’entend pousser des cris de joie en répétant:—Hue donc! à cheval!... ah! que c’est gentil!... viens donc, Pierre... Ah! qu’on est bien là-dessus! ça va tout seul.

Pierre ne sait ce que cela veut dire, ni s’il doit se risquer à venir me trouver. Cependant je l’appelle toujours, il m’entend rire, cela dissipe sa frayeur. Il s’approche enfin, et ne m’a pas plutôt vu tournant sur la barrière, qu’il grimpe à califourchon et se met en croupe derrière moi. Puis nous donnons le mouvement, et nous voilà nous ébattant à qui mieux mieux sur le morceau de bois qui nous fait tourner autour du poteau. Nous ne remarquons pas que ce poteau est placé tout près d’un précipice, et qu’en nous faisant aller de toute notre force sur la barrière, nous pourrions, si nous perdions l’équilibre lorsqu’elle revient sur le bord, rouler à plus de trente pieds, et nous casser bras et jambes sur les rochers; mais nous ne voyons plus le danger, et ce qui un moment auparavant nous causait de si vives alarmes est devenu pour nous une source de plaisirs.

Comme il faut que tout ait une fin, après être restés près de trois quarts d’heure sur cette nouvelle balançoire, je descends et je dis à Pierre:—Il faut nous remettre en route, mon frère.—Ah! encore un peu... c’est si amusant!—Et coucher? et souper?...—Oh! je n’ai plus ni faim ni envie de dormir... André, fais-moi aller, je t’en prie!—Non, en voilà assez, il faut arriver au village.

J’ai bien de la peine à déterminer Pierre à descendre de dessus la barrière; il cède cependant en répétant:—Quel dommage!... comme c’était amusant!

Nous nous remettons en marche; mais cette fois c’est en riant, en chantant; la frayeur a disparu, le jeu nous a ôté de la tête toutes les visions causées par le clair de lune; et maintenant, quand nous apercevons de loin quelque chose qui semble remuer, Pierre s’écrie en sautant de joie:—Ah! si c’était encore une balançoire!... Qu’il faut peu de chose pour nous faire envisager les objets sous un aspect différent!.......

Nous sommes arrivés au bourg que l’on m’a indiqué, et cette fois le chemin ne nous a pas paru long. Mais il est sans doute tard, car je n’aperçois pas de lumière dans les maisons.—Vois-tu! dis-je à Pierre, nous sommes restés trop longtemps à cheval sur la barrière. Je ne sais pas où il faut frapper pour demander à coucher et à souper.—Il faut frapper à une maison...—Oui, mais dans toutes les maisons on ne donne pas à coucher!...—Bah!... nous leur chanterons quelque chose... ou ben tu ramoneras, toi.—Est-ce qu’on ramone la nuit?... Cette bonne dame où nous avons passé ce matin m’avait dit d’aller à l’auberge, qu’on y couchait les Savoyards pour deux sous dans une belle grange, avec un morceau de fromage.—Il faut y aller...—Mais je ne sais à qui demander... Viens, Pierre, on dit que c’est une grande maison; cherchons-en une belle.

Nous voilà parcourant le bourg, qui est assez considérable, et regardant toutes les maisons au clair de la lune. J’en aperçois une qui me semble bien plus belle que les autres, et je dis à Pierre:—C’est sans doute l’auberge... frappons.

Nous cognons avec nos pieds et nos poings contre la porte de la maison. Aussitôt nous entendons les aboiements d’un chien qui accourt tout contre la porte à laquelle nous avons frappé, et qui fait un bruit épouvantable. Pierre, effrayé, s’éloigne de la maison, dont il ne veut plus approcher; je cours après lui pour le rassurer, mais les aboiements du chien ont réveillé les autres. Tous les mâtins du bourg semblent se répondre: de quelque côté que nous nous sauvions, nous entendons près de nous japper avec fureur, et Pierre est tremblant, parce qu’il croit avoir après lui tous les dogues de l’endroit; il veut à toute force quitter le village.

—Viens, André, me dit-il, allons-nous-en... Il n’y a que des chiens dans cet endroit-ci... Oh! j’aime mieux coucher sur la route...—N’aie donc pas peur!... Tous ces chiens-là sont pour garder les maisons; mais ils ne nous feront pas de mal, nous ne sommes pas des voleurs!... Est-ce qu’il faut trembler comme ça? Attends, voilà encore une belle maison, je vais frapper plus doucement, pour que les chiens ne m’entendent pas.

Je cogne un petit coup contre la porte: on ne répond pas. Je continue de cogner; mais le bruit que font les chiens empêche qu’on ne m’entende. Cependant on ouvre une fenêtre à quelques pas de moi, puis une autre dans une maison à côté: j’entends des voix, et bientôt la conversation s’établit d’une croisée à l’autre.

—Dieu! queu tapage font tous ces mâtins!... queu qu’ils ont donc cette nuit pour être en l’air comme ça?...—Ah! c’est toi, Claudine! t’es donc réveillée aussi?—Est-ce qu’on peut dormir avec ce charivari?... Et toi, est-ce ton mari ou les chiens qui t’ont éveillée?—Mon mari!... Ah ben! on lui tirerait le canon dans l’oreille qu’il n’ bougerait pas plus qu’une bûche!... i’ n’est pus jamais gai la nuit. Tiens, Jeanne, si tu te remaries, ne prends pas un plâtrier!... I gnia rien de plus traître que ça... C’est un état trop fatigant, vois-tu: Michel est un bonhomme, mais i’ n’rit que le dimanche!...—Ah! c’est ben triste!... j’ tâcherai d’épouser un couvreur, ils sont ben plus aimables.

Pendant la conversation de ces dames, le bruit a cessé. Je veux m’approcher d’elles et leur parler; mais elles viennent de refermer leur croisée. Je retourne à la grande maison, je frappe encore... Enfin, on ouvre une fenêtre: une vieille figure presque cachée sous un grand bonnet de laine se montre et demande avec colère:

—Qui est-ce qui ose frapper chez M. le maire à l’heure qu’il est?

—C’est nous, madame...—Qui, vous?—André et Pierre...—Qu’est-ce qu’ils veulent, André et Pierre?—Nous sommes de petits Savoyards... Avez-vous une cheminée à faire nettoyer?... Voulez-vous nous ouvrir, nous chanterons la petite chanson, et nous danserons nous deux mon frère pour un peu de pain et de fromage...—Ah! les petits drôles!... Ah! les mauvais sujets, qui viennent réveiller des gens comme nous!... pour leur proposer de les voir danser! Si je vous retrouve demain, je vous ferai danser, moi. Du fromage!... du fromage!... à ces polissons!... Allez-vous-en bien vite, et que je ne vous entende plus. Venir la nuit!... ramoner... chez M. le maire!...

La vieille femme est rentrée en murmurant des menaces contre nous. Je retourne tristement près de mon frère.

—André, me dit-il, ces gens-là sont bien méchants, ils ne veulent pas nous ouvrir... Pourquoi donc ça? Et quand on frappait la nuit à notre chaumière, mon père ouvrait toujours; il partageait son souper, sans faire ramoner sa cheminée, et sans savoir si on lui chanterait quelque chose. Pourquoi ces gens-là ne sont-ils pas comme mon père?—Ah! dame! je ne sais pas!...—Ça sera-t-il comme ça à Paris?—Oh! non! à Paris on aime bien les Savoyards, parce qu’on a beaucoup de cheminées à faire ramoner.

Tout en causant avec mon frère, j’aperçois, à côté d’une petite maisonnette de bien chétive apparence, une espèce d’écurie dans laquelle sont plusieurs monceaux de paille et des instruments de jardinage. Il n’y a point de porte qui ferme cet endroit; j’entre tout doucement, en faisant signe à Pierre de me suivre. Il n’ose pas.—Il y a peut-être encore des chiens, me dit-il en restant à la porte. J’entre seul... je m’assieds sur la paille, et Pierre, voyant qu’il n’y a pas de danger, se décide enfin à entrer, et vient s’asseoir près de moi.

—Oh! qu’on est bien là, André!—Nous allons y passer la nuit.—Mais si on nous gronde demain?—Non, non, puisqu’il n’y a pas de porte, c’est qu’on veut bien permettre d’y entrer. N’aie pas peur, Pierre... Nous serons aussi bien là que dans leur maison, et on ne nous dira rien.

Pierre se rassure; d’ailleurs il est las, et il a sommeil. Comment quitter cette paille, sur laquelle nous sommes si douillettement!... Mon frère se couche à mon côté; je passe un de mes bras autour de lui, pour le sentir toujours près de moi; je mets mon autre main sur le médaillon, que je porte sous ma veste, afin qu’on ne puisse pas me l’enlever, car je suis fier de porter un objet si précieux. Plus tranquille de cette manière, je ne tarde pas à imiter Pierre, et nous nous endormons profondément.

CHAPITRE VI

NOTRE DÉBUT.—PREMIER EXPLOIT DE PIERRE

Quand nous nous éveillons, le soleil est levé depuis longtemps. Je me frotte les yeux, je pousse mon frère.—Mon Dieu! il est bien tard, peut-être? dis-je en regardant autour de moi. J’aperçois alors, à l’entrée de l’endroit qui nous avait servi de chambre à coucher, un petit vieillard qui nous regardait en souriant.

—Pardon, monsieur, c’est peut-être à vous cette paille sur laquelle nous nous sommes couchés... mais nous étions si fatigués!... Pierre, Pierre, lève-toi donc... Nous allons nous en aller tout de suite, monsieur...

—Et pourquoi, mes enfants? me répondit le vieillard; reposez-vous tant que vous voudrez... Ne craignez pas de me gêner. Mais il fallait frapper à une chaumière, vous auriez été mieux et plus chaudement pour la nuit.—Ah! monsieur, nous n’avons pas osé... Nous avions déjà été quelque part, où nous avions été refusés et appelés polissons, parce que nous demandions à coucher et un peu de fromage sur not’ pain, et cependant, pour cela, nous aurions dansé et chanté, mon frère et moi.—Pauvres petits! Mais... où donc avez-vous frappé?—A la plus belle maison de l’endroit.—Mes enfants, c’était à la plus simple, à la plus modeste qu’il fallait vous adresser, on ne vous aurait pas chassés. Une autre fois, souvenez-vous de mon conseil: quand vous irez demander l’hospitalité, allez frapper aux chaumières, et non pas aux grandes maisons.

Pierre vient enfin d’ouvrir les yeux. J’ai bien de la peine à le décider à quitter notre lit. Il appelle Jacques et notre mère, il se croit encore chez nous. Il demande à déjeuner... Je le pousse, je le secoue.—Pierre, éveille-toi donc tout à fait... Nous ne sommes plus chez nous... Nous allons à Paris...

Il me regarde en se frottant les yeux. Il pousse un gros soupir.—Nous n’allons donc pas déjeuner, André?

—Si, mes enfants, nous dit le bon vieillard, vous allez déjeuner avec moi, et vous ne vous remettrez en route que lorsque vous aurez pris des forces pour longtemps.

Ces mots ont entièrement réveillé Pierre; nous suivons gaiement ce bon monsieur, qui nous fait entrer dans sa petite maisonnette. Là, nous voyons sur une table du lait, des œufs, du fromage et du pain blanc. Nous nous regardons en riant, Pierre et moi. Quel doux réveil! comme nous allons nous régaler!

Le vieillard nous fait asseoir devant la table.—Mangez, nous dit-il, reprenez des forces, mes enfants. Il y a loin d’ici à Paris! Mais à votre âge on doit faire la route en jouant et en chantant.

Nous ne nous sommes pas fait répéter l’invitation de notre hôte: nous dévorons le déjeuner qui est devant nous, et nous ne nous arrêtons que lorsque la respiration commence à nous manquer.

—Ah! que c’est bon du pain dans du lait! dit Pierre, qui regrette de ne pouvoir manger davantage. Je remercie ce bon vieillard, qui met dans nos sacs ce que nous avons laissé du déjeuner, puis nous conduit lui-même sur la route que nous devons prendre, et nous embrasse tendrement avant de nous quitter.

Nous voici de nouveau en chemin; mais le déjeuner que nous venons de faire nous a égayé l’imagination, nous voyons tout en rose. Quelle influence l’estomac a sur l’esprit! comme on est plus aimable, plus humain, plus généreux, plus sociable en sortant de table! et comme les hommes doivent avoir de la bienveillance, de l’aménité les uns pour les autres dans ce siècle où l’on dîne si bien, et où le Cuisinier Royal est à sa quatorzième édition!

Nous ne nous arrêtons que pour manger nos provisions et, vers le soir, nous arrivons sans accident à un village que le bon vieillard nous a indiqué le matin en nous disant d’y demander Joseph, qui doit nous donner à coucher. En effet, sur sa recommandation, nous sommes accueillis et logés dans une grange; mais j’apprends que la bande de montagnards a passé la veille, et ne s’est point arrêtée dans le village. Chaque instant nous éloigne davantage de ceux que nous voulons rejoindre. Comment faire? Pierre ne veut pas aller plus vite; je ne puis parvenir à l’éveiller avant le point du jour, et les autres ne nous attendront pas.—Ma foi! nous ferons la route sans eux, dis-je en me couchant près de mon frère; nous sommes assez grands pour aller seuls, et en demandant notre chemin nous saurons bien trouver ce Paris que tout le monde connaît.

Le lendemain, c’est la même cérémonie pour décider Pierre à se remettre en route. Si je le laissais faire, ce garçon-là passerait sa journée à dormir. Nous n’avons pas un déjeuner aussi bon que la veille, mais on nous donne du pain pour emporter; et je pousse Pierre pour qu’il remercie nos hôtes, ce qu’il fait d’assez mauvaise grâce et en lorgnant du coin de l’œil un fromage placé sur une planche et auquel on ne nous a pas fait goûter.

—Pierre, lui dis-je quand nous sommes en route, si tu n’es pas plus honnête, on ne nous donnera plus rien dans les maisons où nous nous arrêterons.—Pourquoi ne nous ont-ils pas donné de ce grand fromage jaune... qui sentait si bon?—C’est encore bien poli de nous avoir donné du pain, car nous n’avons rien fait chez eux, ni ramoné, ni chanté; tu veux qu’on te donne sans travailler, toi?

M. Pierre ne dit rien, il fait la moue, il est de mauvaise humeur pendant toute la route; il veut s’arrêter à chaque instant, et se plaint de son talon. Tout cela, parce qu’il est mécontent de son déjeuner.

Vers la brune, nous apercevons la ville de Pont-de-Beauvoisin. Tiens, vois-tu, dis-je à Pierre, nous avons déjà fait beaucoup de chemin!... C’est une grande ville, cela...—Sommes-nous à Paris?—Oh! non, mais nous approchons... Oh! il y a de belles maisons là... et de grandes cheminées... Allons, mon frère, c’est là qu’il faut commencer à gagner de l’argent... ne va pas faire le paresseux, surtout!...

Pierre roule ses yeux autour de lui d’un air qui n’annonce pas qu’il ait grande envie de m’obéir, et pendant que je saute de joie en entrant dans la ville, et que je commence à crier de toute ma force:—Ramoneurs de cheminées!... faut-il des ramoneurs?... j’aperçois mon frère qui tire la langue et fait des grimaces aux personnes qui se mettent à leur croisée.

—Pierre, veux-tu finir...—Quoi donc? je ne fais rien.—Je te vois bien te moquer du monde, faire la grimace: c’est bon, nous n’aurons ni à coucher ni à souper, et on nous chassera de la ville comme des mauvais sujets.

Pierre se tient plus tranquille; je recommence à crier:—Voilà des ramoneurs! En ce moment, nous nous trouvions devant la boutique d’un pâtissier-rôtisseur-restaurateur. Le maître prenait le frais en fumant sa pipe devant sa porte. Il nous regarde en souriant:—Ah! ah! voilà des enfants qui vont à Paris peut-être?...—Oui, monsieur... avez-vous des cheminées à faire ramoner?...—Allons, je veux essayer votre talent... Entrez, mes enfants... Marguerite!... Marguerite!... conduis-les à la cuisine et à la chambre du premier; ils ramoneront chacun une cheminée...

Le pâtissier nous a fait entrer chez lui. Pierre lorgne les petits pâtés qu’il aperçoit dans la salle basse. Une jeune fille arrive et demande à M. Boulette (c’est le nom du pâtissier) ce qu’il faut faire de nous. Il lui renouvelle l’ordre de nous conduire aux cheminées, et retourne fumer sa pipe sur sa porte.

—Allons, venez, petits, nous dit la jeune servante en marchant devant nous. Suivez-moi, et tâchez de ne point faire trop de poussière.

J’ai bien de la peine à faire avancer Pierre, qui semble cloué au milieu des petits pâtés. Je le force cependant à marcher devant moi; nous arrivons dans la cuisine.—Tiens, ramone celle-là, me dit la servante, tu es le plus grand, et c’est celle où il doit y avoir le plus d’ouvrage. Toi, petit, viens ramoner l’autre.

La jeune fille fait signe à Pierre, qui ne bouge pas, et se contente de chercher dans tous les coins de la cuisine s’il apercevra encore quelque galette.

—Va donc avec mamzelle, lui dis-je en le poussant—Est-ce qu’il ne sait pas ramoner? dit la servante.—Si, si, mamzelle; mais comme il est un peu petit, je vais aller avec vous, seulement pour l’aider à grimper.—Oh! le nigaud! j’en ai vu de bien plus petits que lui qui grimpaient comme des chats!

Je prends mon frère par le bras, il me suit sans ouvrir la bouche; nous arrivons dans la chambre de M. Boulette, et la servante lui montre la cheminée. Pierre devient rouge jusqu’aux oreilles, et je vois qu’il a envie de pleurer.

—Allons, Pierre, ôte tes souliers... mets là ton sac, accroche ton grattoir à ta ceinture, et monte là-dedans... Elle n’est pas ben haute.—Je ne veux pas!... me dit Pierre en mettant la main sur ses yeux.—Comment, tu ne veux pas!... et que feras-tu donc à Paris?... Comment gagneras-tu de l’argent?... C’est si vilain d’être paresseux... Et notre pauvre mère!... Allons, Pierre, si tu montes, tu auras pour souper un de ces petits pâtés que tu regardais tout à l’heure.

Ce dernier argument paraît être le plus fort. Pierre s’avance en rechignant un peu; je me mets à genoux pour l’aider à monter, il hésite... Il s’arrête... Je lui crie encore aux oreilles les mots de pâtés, de galette; il se décide: il monte sur moi... Le voilà dans la cheminée.—Ramone ferme, et n’aie pas peur, lui dis-je, et surtout va jusqu’au haut, et chante la petite chanson.

Après l’avoir encouragé, je suis la servante, qui riait de la poltronnerie de mon frère; je redescends à la cuisine, dont je vais ramoner la cheminée, enchanté d’être enfin parvenu à vaincre la répugnance de Pierre. Mais, pendant que je ramone de mon mieux, je suis loin de me douter des suites que doivent avoir les premiers travaux de mon Pierre.

Pierre est resté longtemps fixé à la même place, ne sachant s’il doit avancer ou reculer: la crainte et l’appétit se livrent un long combat; mais l’appétit finit par l’emporter, et Pierre monte en s’appuyant des mains et des genoux aux parois de la cheminée. Parvenu à une certaine hauteur, il sent d’un côté une grande crevasse, et se persuade que c’est une fenêtre de la cheminée; il passe par là sa tête, puis ses jambes, cherchant le jour et ne l’apercevant que fort loin au-dessus de lui; il essaye de chanter là sa petite chanson, mais la suie qu’il avale et qu’il respire l’enroue au point qu’il peut à peine se faire entendre. Il tire son grattoir, et ne se doute pas qu’il a changé de cheminée, et qu’au lieu d’être dans celle de M. Boulette, il ramone maintenant pour une de ses voisines.

Bientôt Pierre se sent fatigué... Il m’appelle: ne recevant pas de réponse, il me croit en train de souper sans lui, alors il veut descendre bien vite; mais, parvenu à six pas de l’âtre, le pied lui manque, et il roule dans la cheminée en poussant des cris épouvantables.

La cheminée dans laquelle mon frère venait de passer par mégarde était celle de la chambre à coucher de mademoiselle Césarine Ducroquet, fille majeure, ayant conservé jusqu’à quarante-deux ans une vertu que n’avaient pu effleurer les hommages des hommes les plus séduisants du département de l’Isère; en revanche, mademoiselle Ducroquet aimait à s’égayer sur le compte des femmes dont les mœurs ne lui paraissaient pas bien pures. Prude par vanité, méchante par goût, coquette par instinct, superstitieuse par faiblesse, bavarde par tempérament, mademoiselle Césarine passait sa vie à se faire tirer les cartes et à jouer au boston; à faire des petits paquets avec sa vieille servante et des grabuges avec madame l’adjointe, à médire de ses voisins et à courir chez eux pour savoir ce qui s’y passait. Deux mille livres de rente, qui ne devaient rien à personne, ouvraient à la vieille fille les portes des maisons les plus considérables de l’endroit.

Cependant une vertu de quarante-deux ans devient quelquefois un poids dont on voudrait alléger la pesanteur. S’il est un temps pour la folie, il en est un pour la raison; par conséquent, quand on a commencé par la raison, on finit assez souvent par la folie. Depuis quelque temps, mademoiselle Césarine Ducroquet n’était plus la même; elle éprouvait des maux de nerfs, des vapeurs, des palpitations; ses yeux devenaient humides en lisant les amours de Huon de Bordeaux et de la dame des belles Cousines; elle avait en secret soupiré avec Élodie, et frémi avec Éléonore de Rosalba. En vain sa vieille servante lui assurait qu’elle lisait trop tard la nuit, et que cela seul faisait pleurer ses yeux. Mademoiselle Ducroquet trouvait une autre cause à sa sensibilité. Depuis plusieurs jours ses cartes lui montraient sans cesse un beau blond attaché à ses pas, la suivant partout, et se trouvant toujours avec elle et l’as de pique, soit à la ville, soit à la campagne. Quel était ce blond? que lui voulait-il? Le destin lui annonçait-il un époux dans les petits paquets? Mademoiselle Césarine ne pouvait éloigner ces pensées de son esprit troublé; partout elle cherchait le beau blond. Elle soupirait, elle s’impatientait! Son heure était venue: à quarante-deux ans le timbre du cœur n’a plus cette douceur, ce son argentin qui fait tendrement rêver la volupté; c’est une cloche qui tinte avec force et qui étourdit celle qui la possède.

Mademoiselle Césarine Ducroquet, ne voulant pas laisser connaître dans la ville le changement qui s’opérait en elle, allait beaucoup moins dans le monde, et se concentrait dans ses cartes et ses romans de chevalerie ou de revenants. Cette nouvelle manière de vivre avait altéré sa santé; bientôt il fallut consulter un médecin. Un nouveau disciple d’Esculape venait de se fixer dans la ville; on vantait beaucoup son savoir; mademoiselle Ducroquet ne le connaissait encore que de réputation; elle le fit prier de venir la voir, et M. Sapiens, charmé de se faire une clientèle, s’empressa de se rendre à son invitation.

A l’aspect du docteur, mademoiselle Ducroquet éprouva un tremblement involontaire, trouvant qu’il ressemblait d’une façon surprenante au valet de carreau qui la poursuivait sans cesse dans ses cartes. En effet, sans être positivement blond, M. Sapiens avait quelque chose de la couleur d’Hector; ses yeux étaient vifs et malins; il boitait un peu, ce qui n’est pas très-chevaleresque, mais il traînait la jambe d’une manière si séduisante que cela le rendait encore plus intéressant. D’ailleurs son mollet était bien placé, et M. Sapiens ne portait jamais de bottes; enfin, quoique près de ses cinquante ans, le docteur n’en paraissait guère avoir plus de quarante-huit.

M. Sapiens avait usé sa jeunesse dans la capitale. S’apercevant un peu tard que, malgré ses talents, il parviendrait difficilement à y faire fortune, il se décida à s’établir en province. En homme habile, il avait pris des informations sur mademoiselle Ducroquet avant de se rendre chez elle. Une demoiselle à marier, avec deux mille livres de rente, n’était point un parti à dédaigner pour un docteur qui, à cinquante ans, n’avait encore guéri que des pituites et des rhumes de cerveau. Ce fut donc en tâchant de donner à sa physionomie l’expression la plus agréable que le docteur se présenta chez mademoiselle Ducroquet; il n’eut point de peine à lui plaire, sa ressemblance avec le valet de carreau plaidait éloquemment en sa faveur. Les premières visites furent courtes; bientôt le docteur les allongea: il sondait adroitement le moral de la vieille fille, et, connaissant son goût pour le merveilleux, sa croyance aux cartes, son penchant pour les romans de chevalerie, il flattait agréablement ses idées, lui prêtait les Amours de Bayard et les Quatre fils Aymon; tout en écrivant une ordonnance, en prescrivant une potion calmante, il risquait un brûlant regard auquel on répondait par un tendre soupir que l’on mettait sur le compte des vapeurs.

Au bout de quelques semaines, l’intéressante malade était guérie, grâce aux soins du cher docteur. Il ne lui restait plus que des palpitations, que la présence de M. Sapiens ne faisait qu’augmenter. Celui-ci, ne voulant pas traîner en longueur une conquête qui lui convenait parfaitement, avait déjà risqué quelques mots d’amour et d’hymen, sans cependant se déclarer entièrement, parce que mademoiselle Ducroquet, se rappelant tout ce qu’elle avait dit contre les hommes et le mariage, ne savait plus comment changer de résolution sans se rendre la fable de la ville. Cependant tous les jours il lui devenait plus difficile de résister aux œillades de M. Sapiens et aux palpitations de son cœur.

Le matin du jour où nous devions, mon frère et moi, faire notre entrée à Pont-de-Beauvoisin, le docteur avait fait à mademoiselle Ducroquet la visite habituelle. Toujours aimable, galant, il avait apporté à la convalescente les Chevaliers du Cygne et Roland furieux. En récompense, mademoiselle Césarine lui avait promis de lui faire les cartes et de lui dire sa bonne aventure. Mais comme dans la journée tous les moments du docteur étaient pris, on l’avait invité à venir, sans façon, prendre la moitié d’un petit goûter; et il avait accepté, à condition qu’on voudrait bien lui permettre d’offrir une bouteille de parfait-amour.

Toute la journée mademoiselle Ducroquet s’occupe de sa toilette et de son goûter: les vieilles filles sont friandes, et les médecins sont connaisseurs en bonnes choses. On court de son miroir au garde-manger; on met des papillotes et on glace des petits pots de crème; on chiffonne un bonnet et on fouette du fromage; on arrange un fichu et on choisit du raisin. Le temps passe bien vite dans de si douces occupations; il n’y a que la vieille servante qui le trouve long, parce que jamais sa maîtresse n’a été si pétulante, si difficile pour sa cuisine et sa toilette.

Enfin, à cinq heures, tout est terminé: une table est couverte de pâtisseries, de fruits, de confitures et de vins fins. Mademoiselle Césarine s’est coiffée d’un bonnet bleu-tendre dont les rubans se marient parfaitement à l’expression languissante de ses yeux. Assise sur un canapé, elle attend le docteur en lisant Roland furieux; les amours de la belle Angélique la font tendrement rêver. On sonne... Elle a tressailli. Est-ce le neveu de Charlemagne? Non, c’est M. Sapiens, qui reste saisi d’admiration à l’aspect du goûter et de mademoiselle Césarine, et jette alternativement de tendres regards sur le bonnet bleu et les assiettes de macarons.

Après les compliments d’usage, on se met à table; et, malgré ses palpitations, mademoiselle Ducroquet revient très-souvent aux biscuits et au vin muscat. Mais le docteur est là, et il assure que cela ne peut pas lui faire de mal. Comment être sage, quand celui qui gouverne notre santé nous excite à faire un petit extraordinaire, et nous donne lui-même l’exemple? Mademoiselle Césarine se laisse aller; M. Sapiens est si entraînant, et il dit de si jolies choses en versant le parfait-amour, que la vertu de quarante-deux ans commence à faiblir et à chanceler. Cependant on a promis de faire les cartes au docteur, et on ne peut pas oublier cela. On prend son jeu et, pendant que M. Sapiens continue d’avaler des biscuits à la cuiller, on va sur un coin de la table lire dans l’avenir, quoique le jour baisse et que l’on commence à ne plus y voir; mais pour lire dans l’avenir on ne doit pas avoir besoin de chandelle.

—Ah! docteur!... je vais savoir ce que vous pensez, dit mademoiselle Césarine en présentant à son convive le jeu à couper.—C’est ce que je désire, femme adorable!... répond M. Sapiens en avalant un second verre de parfait-amour.

—Les cartes ne me trompent jamais!...—Je serai donc comme les cartes!...—Coupez encore...—Tant que cela vous fera plaisir.—Ah! que votre jeu se présente bien!—Je me montre à découvert, aimable Césarine Ducroquet; vous pouvez analyser ma pensée et respirer une décoction de mon amour.—Laissez donc mon genou... Trois neuf! c’est grande réussite.—Ah! mademoiselle Ducroquet!... il ne dépend que de vous...—Coupez encore... Vous voilà sorti, docteur, je vous prends en valet de carreau.—Prenez-moi de la manière qui vous sera le plus agréable; pourvu que vous me preniez, c’est tout ce que je demande!...—Vous êtes à côté d’une femme brune...—C’est vous, mademoiselle Ducroquet...—Il y a de l’amour... de la sincérité...—Il doit y avoir une infusion de tout cela!... Ah! comme vous tirez bien les cartes...—Mais voilà un valet de pique qui m’inquiète; il vient toujours se mettre entre nous deux...—Nous lui donnerons une petite médecine négative, afin qu’il ne se permette plus de vous faire les yeux doux.—Le dix de trèfle... un amant dans la maison... Docteur, comme vous me serrez la main!...—Ainsi que Gérard de Nevers aux pieds de la belle Euriant, ou, si vous l’aimez mieux, ainsi qu’Hercule filant aux pieds d’Omphale, je tombe aux pieds de la dame de mes pensées...—Docteur, que faites-vous?... Trois dix... changement d’état... Mais nous ne voyons plus clair... je vais sonner...—C’est inutile, nous voyons assez pour nous comprendre... J’attends votre ordonnance pour faire enregistrer mon amour...—Ce valet de pique m’inquiète.—Ce drôle-là nous poursuit comme une lotion de graine de lin!...—Pour vous... pour le dehors... pour ce qu’il en sera...—Un mariage... intéressante Césarine, j’en jure par ce baiser!...—Ah! docteur, que faites-vous?... L’as de pique... bagatelle... docteur...—Je vous adore...—Encore un petit paquet... Docteur, finissez.

Mais le docteur, que le vin muscat et le parfait-amour ont rendu très-amoureux, devient à chaque instant plus entreprenant. On ne voit presque plus clair; mademoiselle Ducroquet, dont la tête est presque perdue, regarde encore ses cartes, tout en se défendant assez faiblement, et en répétant d’une voix émue:—Trois huit... et la dame de trèfle qui est sens dessus dessous... Ah! mon Dieu, docteur, qu’est-ce que cela signifie?... Je ne sais plus ce que cela veut dire...

La vertu de mademoiselle Ducroquet court de grands périls, lorsque tout à coup un bruit sourd se fait entendre du côté de la cheminée; bientôt il augmente... il approche... enfin, quelque chose de noir tombe avec fracas et vient rouler jusqu’aux pieds du couple amoureux en poussant des cris épouvantables.

A cette apparition soudaine, mademoiselle Ducroquet ne doute point que ce ne soit le diable qu’elle a vu sous la figure du valet de pique, qui vient la punir de sa faiblesse. Elle jette un cri de terreur, et repousse loin d’elle le docteur. M. Sapiens, presque aussi effrayé que la vieille fille, veut aller chercher du monde; mais on ne voit plus clair, et le docteur se jette dans la table, sur laquelle sont les restes du goûter. En voulant se sauver précipitamment, il renverse les assiettes, les vases, les compotiers, et tombe au milieu de la chambre, le visage dans le fromage à la crème, et les mains dans le parfait-amour.

La chute du docteur a augmenté la frayeur de mademoiselle Ducroquet; cependant elle conserve assez de force pour sortir de sa chambre et arriver tout éperdue jusqu’à celle de sa domestique, qui vient d’allumer des chandelles, et reste saisie d’effroi en apercevant sa maîtresse dans le plus grand désordre, qui tombe sur une chaise en s’écriant:—Ah!... Gertrude!... Le diable!... le docteur!... le valet de pique... par la cheminée... Je l’avais vu dans les cartes... Nous sommes perdues!...

La vieille bonne est au moins aussi peureuse que sa maîtresse. Dès les premiers mots de celle-ci, elle devient tremblante comme la feuille et va mettre la pelle et la pincette en croix sur son lit, afin que le diable ne s’y cache pas. Puis elle prend sa maîtresse par le bras: toutes deux descendent l’escalier pour aller chercher du monde. Et tout le long du chemin mademoiselle Ducroquet s’écrie:—Ce pauvre docteur!... J’ai bien peur que le diable ne l’ait emporté!... Quel dommage!... Comme il connaissait bien mon tempérament!... Mais c’est sa faute, Gertrude; il s’est moqué du valet de pique.—Ah! mon Dieu! mademoiselle, il n’en faut pas davantage pour s’attirer de grands malheurs.

Ces dames arrivent chez leur voisin M. Boulette, auquel elles viennent demander main-forte. Celui-ci, qui ne croit pas aux petits paquets, rit du récit de mademoiselle Ducroquet; la jeune servante Marguerite rit aussi en demandant avec malice à la vieille demoiselle par quel hasard elle se trouvait sans lumière avec le docteur. Car mademoiselle Césarine a dit que, dans l’obscurité, elle n’avait pu distinguer la forme de l’objet qui était venu par la cheminée. La question insidieuse de la jeune servante fait rougir la vieille demoiselle, qui répond que le docteur lui tâtait le pouls, qu’il devait lui appliquer des ventouses sur l’épaule, et que, par décence, elle avait voulu que l’opération se fît dans l’obscurité.

Mademoiselle Marguerite se pince les lèvres, et va conter l’aventure à ses voisins; en dix minutes, elle se répand de porte en porte dans toute la ville. On y sait que le docteur Sapiens était sans lumière avec mademoiselle Ducroquet, à laquelle il allait, soi-disant, appliquer des ventouses, lorsqu’il est tombé par la cheminée quelque chose qui a interrompu l’opération.

Chacun fait là-dessus des commentaires; on rit, on plaisante, on se rappelle la pruderie, la sévérité de la vieille fille; on lance des épigrammes sur la vertu de quarante-deux ans, car il ne faut qu’un moment pour perdre ce que l’on a eu tant de peine à acquérir; les plus curieux se rendent à la boutique du pâtissier, qui bientôt est pleine de monde. On écoute le récit que mademoiselle Ducroquet et sa bonne répètent à tous ceux qui arrivent; et l’on se décide à aller reconnaître l’objet qui lui a fait si peur.

Pendant que la chute de mon frère mettait toute la ville en rumeur, j’avais ramoné la cheminée de la cuisine du pâtissier. Je redescends, je cherche des yeux la jeune servante, je ne vois personne. Inquiet de savoir si mon frère s’est bien tiré de la besogne qu’on lui a confiée, je remonte dans la chambre où je l’ai conduit, et, mettant ma tête dans la cheminée, j’appelle Pierre à plusieurs reprises.

Je ne reçois point de réponse. Cependant ses souliers sont là: tout me prouve qu’il n’est pas encore sorti de la cheminée. Pourquoi donc ne me répond-il pas? J’appelle de nouveau... Je grimpe jusqu’au milieu du tuyau. Pierre n’est plus dans la cheminée. D’où vient que ses souliers sont encore en bas? Je sors de la chambre, je cours dans la maison en appelant mon frère; je ne rencontre personne, la boutique même est déserte; car tout le monde vient de suivre M. Boulette, qui, tenant à la main la grande pelle avec laquelle il met ses tourtes au four, est allé reconnaître la forme du valet de pique.

Mademoiselle Ducroquet et Gertrude marchent en tremblant derrière le pâtissier; tout le monde suit en chuchotant et se demandant ce que peut être devenu le docteur; mais, à peine à moitié chemin, on le voit arriver d’un air effaré, et chacun part d’un éclat de rire, parce que M. Sapiens a du fromage au menton, des confitures sur le nez, et que, grâce au parfait-amour répandu sur le parquet, un biscuit à la cuiller s’est collé au-dessus de son œil gauche tandis que le valet de pique s’est attaché à ses cheveux.

M. Sapiens s’étonne de ce que l’on rit; mademoiselle Ducroquet sourit, se pince les lèvres; chacun se dit en souriant:—Singulière manière de se préparer à mettre des ventouses. Cependant le docteur assure qu’il se passe quelque chose d’extraordinaire dans l’appartement de sa malade, et la vue de la carte collée sur la tête du docteur fait jeter un cri d’effroi à la vieille Gertrude et à sa maîtresse. Celle-ci laisse M. Boulette s’avancer avec les plus intrépides, qui tiennent des flambeaux à la main et pénètrent bientôt dans son appartement. Elle ferme les yeux, persuadée que le diable va s’envoler sous la forme d’une chauve-souris... Mais, au lieu du bruit terrible qu’elle redoute, elle entend rire et plaisanter, car le pâtissier venait de reconnaître ce qui avait tant effrayé ses voisines. En entrant dans la chambre de mademoiselle Ducroquet, on avait trouvé Pierre assis par terre, au milieu des débris du goûter. Mon frère, remis de l’étourdissement que lui avait d’abord causé sa chute, se bourrait de biscuits et de gâteaux qu’il trouvait sous sa main, et soupait fort tranquillement, pendant que tout était en l’air dans la maison.

—Eh! c’est un de mes petits ramoneurs! s’écrie le pâtissier.—Oui, vraiment, dit Marguerite, c’est le plus petit, je le reconnais... Il aura passé par le trou qui donne dans la cheminée de mamzelle Ducroquet, et il est redescendu par ici.—Oui... oui, c’est mon frère! dis-je en courant à Pierre, car j’avais suivi tout le monde, et je m’étais fait jour parmi les plus curieux.

Mademoiselle Ducroquet ne conçoit pas que le valet de pique n’annonce qu’un ramoneur. M. Sapiens, qui voit rire tout le monde, tâche de faire comme les autres, en essuyant sa figure avec son mouchoir, et en s’efforçant de décoller ses cheveux, dont la liqueur n’a fait qu’une seule mèche.—Eh! pourquoi ce petit drôle est-il descendu par ici? dit enfin mademoiselle Césarine, en reprenant son ton sévère.—Pardon! madame, dit mon frère, je me suis laissé tomber... je ne l’ai pas fait exprès.

Mademoiselle Ducroquet s’aperçoit que l’on chuchote tout bas en la regardant. Elle remercie M. Boulette, et congédie tout le monde, en jetant sur M. Sapiens un regard qui signifie beaucoup de choses. Le lendemain, on ne parlait dans la ville que de l’aventure arrivée chez la vieille demoiselle, qui se faisait mettre les ventouses à huis clos, en buvant du parfait-amour. Pour mettre fin à tous les propos, au bout de huit jours mademoiselle Césarine devint l’épouse de M. Sapiens. Alors les mauvaises langues se turent, et les demoiselles à marier firent ramoner leurs cheminées trois fois par mois, dans l’espérance qu’il en tomberait aussi quelque chose qui leur annoncerait un mari.