VIII
Elle fut tirée de sa contemplation par la voix aigre d'Herminie qui l'appelait pour le dîner.
A table, la conversation reprit son cours.
Ce furent des questions sans fin sur les maîtres du Val-Dieu; s'ils avaient toujours vécu en bonne intelligence; s'ils n'avaient pas eu de querelles.
Angèle s'étonnait de l'union de ce ménage modèle.
Elle en éprouvait du dépit et de la jalousie.
Ses souvenirs d'enfance ne lui rappelaient, aussi loin qu'elle pouvait y plonger sa pensée, que des liaisons troublées dans sa famille, courtes, irrégulières; tantôt reprises et raccommodées tant bien que mal; des collages à la diable, que la moindre pluie endommage comme les façades blanchies à la chaux dont la peinture pleure et coule sous un orage.
Les femmes de sa famille ne connaissaient guère la mairie ni l'église.
C'étaient des partisans d'unions libres comme son cousin Gaspard, son hôte, qui avait oublié de mener Herminie devant l'écharpe du magistrat municipal de son arrondissement, ou sa mère à elle, la belle marchande des halles, qui seule avait connu le nom du père de son enfant.
Et encore!
Elle était prise d'une jalousie haineuse, d'une envie mauvaise et virulente contre cette famille qui jouissait de toutes sortes de biens dont les siens avaient été privés et qui lui paraissaient des jouissances de privilégiés, en possession d'un bonheur qu'elle se serait fait une joie maligne de troubler.
Elle insista si longtemps sur ce sujet que l'ancien courtier lui demanda rudement:
—Ah çà! où penses-tu en arriver avec les Chazolles, toi, bébé?
Elle pencha la tête avec un coquet mouvement des épaules.
—Est-ce que cela vous intéresse, mon cousin?
—Certainement. Tout ce que tu fais nous intéresse. Tu es le seul reste de la tribu, notre héritière à madame Pivent et à moi. Les Méraud en bloc n'ont pas eu d'autre enfant que toi, et c'est dommage, car ils ne seraient pas mal tournés, s'ils t'avaient ressemblé. Nous avons donc le droit de savoir quel chemin tu veux suivre.
—Soit. Je n'ai rien à vous cacher, mon cousin. Et puis je suis franche comme de l'osier, moi. Je veux prendre un chemin semé de violettes et de gardenias. Je n'imagine pas que le dernier mot du bien-être soit de moisir à son banc comme ma tante du matin au soir. Il n'y a que les moules qui se plaisent à se coller tout le temps sur le même rocher. Je n'aime pas à me lever avant le jour quand il gèle à pierre fendre et à m'en aller le soir, transie sous le verglas quand il en tombe, à porter des jupes mouillées dans le bas et qu'on roussit sur une chaufferette, en brûlant ses savates, ni à me prendre de bec pour deux sous avec des chipies de bourgeoises qui couperaient une ablette en quatre et tondraient dessus.
Il ne me plaît pas de rencontrer par les rues des femmes laides qui m'éclaboussent ou m'écrasent avec leurs équipages et se font ouvrir la portière par des laquais mieux mis que des notaires. J'en connais d'affreuses qui ont des hôtels, des tapis, des divans garnis de peluche ou de satin. Leurs toilettes me font loucher. Il y en a dans le nombre qui ont trouvé ces belles choses-là dans leurs affaires quand les parents remisaient leurs landaus, mais il n'en manque pas qui les ont gagnées toutes seules et je sais aussi bien qu'une autre par quel moyen.
Il est à la portée de ma bourse.
—Jolie éducation, dit Méraud en découpant une carcasse de poulet. Continue, ma fille!
—Je ne vous ennuie pas? dit Angèle.
—Pas du tout.
Elle se mordit les lèvres.
—Si tu crois, pensa-t-elle, que je t'en conterai plus que je ne veux!
Et elle reprit:
—Quand je n'ai rien à faire et c'est tous les jours, puisque ma tante Pivent ne veut pas que j'apprenne un métier, je me promène. Le temps, c'est long! En chemin de fer, quand je vais seulement de Paris à Saint-Cloud, je rencontre des messieurs bien mis, décorés souvent, qui m'écrasent mes bottines et me lancent des regards à mettre le feu à ma voilette; des vieux qui me proposent des sommes, de petits appartements capitonnés; des banquiers qui m'offrent des valeurs en échange de la mienne. Ils appellent ça un capital. Quelquefois par désœuvrement, j'ai des tentations d'accepter, mais ils me déplaisent. En général,—excusez-moi, mon cousin—je trouve les hommes horribles et je les exècre. Il y en a qui me donnent leur adresse ou me demandent la mienne. Ils ont des noms très aristocratiques; ils demeurent dans de beaux quartiers. Presque tous de vieux coquins! Ils me glissent leur carte tout doucement sans qu'on s'en aperçoive. Sont-ils drôles! Il me semble que j'aurais du plaisir à les faire souffrir lorsque je les vois tourner autour de moi, plats comme des limandes, parce que j'ai la peau blanche et les cheveux jaunes!
—Tu les hais, les hommes, observa malignement Herminie, mais tu ne détestes pas qu'ils te cajolent!
—Dame! par manière de tuer le temps. C'est ennuyeux, la vie. Je voudrais en avoir à molester, comme des chiens, des chats ou des serins dans une cage.
—Petite vipère, fit en souriant Méraud. Et quand je pense que Paris est plein de ces méchantes bêtes!
Il s'épanouissait; ses trois mentons s'agitaient en tressautant d'aise. Angèle le divertissait avec ses mines futées et la liberté de ses phrases qui abondaient en sous-entendus: Méraud, en dehors de la criée du poisson et du commerce des huîtres, n'avait qu'une vague notion du bien et du mal. Il avait mené une vie des plus débraillées, prenant son plaisir où il le trouvait, travaillant ferme la nuit et le matin, mais le soir courtisant la brune et la blonde, la noire et la rousse, dans son quartier, avec entrain, buvant sec et déposant ses œufs dans le nid de ses voisins sans un atome de remords.
La mère d'Angèle, sa cousine à lui, Claire Méraud, avait aussi dans son temps étalé ses dévergondages sur le pavé des halles; mais jamais ses parents ne lui avaient tenu rigueur pour des écarts de conduite dont le carré aux poissons retentissait d'un bout à l'autre.
Dans la famille, tout le monde avait son péché sur la conscience. On y traitait les délinquants avec des affabilités et des indulgences réciproques. On se serait bien gardé de lapider les autres pour leurs méfaits quand on avait à se reprocher des méfaits pareils.
A l'exception de madame Pivent que sa grosse affection pour son mari, un brave travailleur, avait seule maintenue dans les limites du devoir, les autres femmes du nom, étaient d'affreuses drôlesses dont les bonnets avaient été lancés de bonne heure par-dessus les cheminées du quartier.
Enfin, s'il faut tout dire, Gaspard Méraud n'était pas insensible aux délicates beautés de la jeune fille.
Élevées à un tel degré, elles équivalent presque à une vertu.
Il en tirait vanité et en subissait le charme, comme tout le monde.
Angèle le comblait d'aise avec sa grâce naturelle, l'aisance de ses manières, sa démarche onduleuse et serpentine et l'élégance suprême avec laquelle elle portait ses toilettes.
Toute la journée elle s'était promenée à son bras. Il avait joui de l'admiration des paysans devant cette frêle et mignonne créature. Angèle avait l'air d'une duchesse égarée dans un milieu de bouviers et de vachères.
Et avec ses parents elle était si câline, si caressante, si flatteuse qu'elle les ensorcelait. On lui passait tous ses caprices comme à une enfant gâtée, à une fille unique, ayant trois ou quatre pères qui ne seraient pas jaloux les uns des autres.
C'était une bizarre créature que cette jeune fille changeante et volontaire; féroce en face des hommes qui se mettaient à ses pieds, étourdis par sa beauté singulière, très capiteuse, qui répandait un parfum de serre chaude, comme les orchidées et les dracœnas, morbide, pâlie comme une fleur des tropiques transplantée sous les brumes d'un climat trop froid, et en même temps douce, charmante vis-à-vis des siens et n'ayant jamais une vivacité ni un mot dur ou offensant pour eux.
Aussi l'aimaient-ils sans lui en vouloir de ses fugues et de ses disparitions que, d'ailleurs, sa tante, la riche madame Pivent, chez laquelle elle avait sa chambre, à la rue du Cygne, couvrait de son silence, toujours prête à l'accueillir à bras ouverts quand elle revenait, comme l'enfant prodigue, à la maison paternelle.
Le dîner finissait et la nuit était proche.
Le brouillard léger des étangs couvrait les prairies d'un nuage blanchâtre, et dans le lointain, les futaies du parc de Chazolles se découpaient sur les rougeurs de l'horizon où le soleil ne laissait que la trace de son disque de pourpre, quand Méraud demanda tout à coup à la jeune fille qui se taisait:
—Est-ce que tu es toujours décidée à partir demain?
—Non, dit-elle nettement.
—Tu changes d'avis?
—Oui.
—Alors tu nous restes?
—Si vous voulez.
—Comment si je le veux!
Il la serra dans ses bras courts et robustes, et la colla contre sa poitrine bombée, bardée de graisse.
—Tu sais, ma petite Angèle, que tu es ici chez toi. Ne te gêne pas. Je voudrais t'y voir toute la vie. Ah! si j'étais à marier, moi, je sais bien ce que je prendrais!
—Y pensez-vous? grommela Herminie. A votre âge! Une jeunesse comme elle! Voulez-vous bien vous taire, vieux roquentin!
Angèle se pencha à son oreille:
—Laisse-la dire, fit-elle. Et sortons. Nous irons faire un tour du côté du château de monsieur..... Comment dit-on?
—Chazolles.
—Oui, viens-tu?
Il se pencha sur ses cheveux, y appuya sa bouche lippue en aspirant avec bruit les bonnes odeurs qui s'en échappaient.
IX
La salle à manger du Val-Dieu est, nous l'avons dit, d'une originalité rare et inimitable.
Depuis un instant déjà, les feux du lustre allumé pour le dîner éclairaient les reliefs des boiseries magnifiques dues au génie laborieux et patient des moines et les pièces d'argenterie ancienne qui ornaient les dressoirs, du même style que le lambris.
Par la spacieuse fenêtre à vitraux, ouverte sur les pelouses, on apercevait des nappes immenses de verdure descendant en pente douce aux bords de la pièce d'eau, où des cygnes gris et blancs glissaient dans leur dignité solennelle et impassible.
Les deux petites filles en vedette sur le perron épiaient l'arrivée du châtelain.
Dès qu'elles l'aperçurent arrivant au bras du député sous les tilleuls, elles coururent à lui.
—Arrivez donc, père, dirent-elles en même temps. Vous êtes en retard.
—Et grand-père s'impatiente.
En effet, M. Châtenay, en homme ponctuel, habitué dès l'enfance, à calculer des échéances, avait déjà consulté plus d'une fois sa montre en comptant les minutes.
La figure de l'ancien banquier gardait un reflet de l'époque qui avait vu ses beaux jours.
Il portait la tête haute, comme les parlementaires de la monarchie constitutionnelle. Deux courts favoris encadraient ses joues enduites d'une légère couche de vermillon naturel.
Il portait le gilet de nankin avec les breloques de l'orléanisme. Son ventre formait un ouvrage avancé assez considérable et sur son cou gros et court, son chef se balançait avec une majesté tempérée par le sourire bienveillant de l'homme heureux.
M. Châtenay n'avait en effet point à se plaindre de sa part de félicité.
Il était riche. Il vivait dans un pays superbe, entouré d'une famille florissante et, pour comble de prospérité, il possédait une manie,—une passion si l'on veut,—qui suffisait à le distraire, et abrégeait les heures parfois longues au milieu des bois et des champs, quand on n'y tient pas la hache du bûcheron ou les mancherons de la charrue.
Il cultivait cette science vague qui consiste à faire revivre les époques nébuleuses perdues dans la nuit des âges.
Il se livrait à des recherches incessantes, fouillant les déserts, étudiant la forme de certains cailloux, les fondations enfouies des murs détruits, les mouvements de terrain qui indiquent un travail d'homme. Il collectionnait les vieux fers, les vieilles poteries, les vieilles armes et les vieux outils. Il avait fait construire à Grandval un immense bâtiment où il accumulait les objets les plus hétéroclites.
C'était là, à tout prendre, un passe-temps qui ne nuisait à personne.
Il était accablé des sollicitations de plusieurs sociétés savantes qui se seraient fait une gloire de lui ouvrir leurs portes.
Seulement avec une modestie au-dessus de tout éloge, il ne voulait accepter leurs offres que lorsqu'il se présenterait en ayant à la main son grand ouvrage sur les antiquités normandes, monument auquel il travaillait depuis le jour où il s'était retiré à la campagne.
Ce soir-là il était particulièrement rayonnant.
Depuis quelque temps il était sur la trace d'un trésor archéologique invraisemblable.
En furetant dans la forêt du Perche, sur la route du Val-Dieu, du côté des futaies de Belavillet et des étangs de la Motte-Rouge, il avait, avec une sagacité prodigieuse,—il s'en flattait,—remarqué en un lieu nommé Rudelande, des ruines d'une étendue considérable.
Il y avait là un camp romain reconnaissable à certains talus, fossés et terrassements tels qu'on ne pouvait s'y tromper, pour peu qu'on fût doué de connaissances spéciales, et il possédait à fond la castramétation—un nom barbare—de ces maîtres du monde.
Peut-être même était-ce une forteresse disparue et enfouie sous les végétations forestières.
En tout cas, c'était une trouvaille.
Sa nature importait peu.
Avec du flair, on la déterminerait aisément.
Même, en pratiquant des fouilles intelligentes, on retrouverait, à coup sûr, des richesses scientifiques inconnues, des monnaies, des armes, des poteries, et, à cette perspective, le toupet orléaniste du banquier se dressait avec un légitime orgueil.
M. Châtenay se promenait donc les mains derrière le dos avec la gravité d'un académicien qui élabore son discours de réception et lançait à sa fille, madame Chazolles, qui surveillait le service, des regards glorieux.
Les mines mystérieuses du père amenaient un sourire sur les lèvres de la jeune femme.
Lorsque les deux amis entrèrent dans la salle où la table resplendissait, chargée de cristaux, de porcelaines et d'argenterie, Chazolles remarqua l'air gai de son beau-père.
—Vous êtes content! dit-il.
Le banquier se rengorgea.
—Vous avez découvert quelque chose?
—Je le crois, répondit Châtenay en clignant de l'œil d'une façon très expressive.
Chazolles se tourna du côté de Duvernet.
—Regarde, dit-il, cette fraîcheur de la santé, cet embonpoint modéré, ce visage épanoui, et admire un philosophe de la bonne école. Ah! vous êtes un homme heureux, beau-père?
—Je ne me plains pas, riposta le banquier en se frottant les mains. Et vous, mon gendre?
—Monsieur Châtenay peut te répondre: Vous en êtes un autre, dit le député.
En effet, jusque-là Maurice en avait été un autre.
Ce mot le fit rentrer en lui-même. Dans son pittoresque ermitage, n'était-il pas un sage auquel rien ne manquait?
Il avait, comme l'antiquaire, son dada favori, sa grande culture, ses bêtes qu'il entourait de toutes sortes de soins, sa fortune aussi.
En outre, il possédait encore la jeunesse, la force, les cheveux et la barbe noirs, une femme charmante soumise à ses fantaisies, n'ayant de regards et d'attentions que pour lui, sa famille enfin, cette belle et souriante famille qui s'asseyait maintenant autour de cette table opulente, en face d'une nature grandiose, au milieu des richesses artistiques qui encombrent le Val-Dieu.
Et depuis une heure, lui qui n'avait rêvé rien au-delà de cet horizon borné mais admirable, où ses désirs étaient assouvis, il sentait un trouble inquiétant l'envahir peu à peu; un mauvais levain fermentait au fond de son âme sereine jusque-là.
Il ressemblait à un passant atteint tout à coup, au milieu de la rue, d'un typhus contagieux, ou à l'homme sain et fort qui vient de traverser une salle infectée de la pourriture d'hôpital.
Il ne pouvait détacher sa pensée de ces yeux à demi clos sous des paupières abaissées qui l'avaient enveloppé d'une sorte de lueur magnétique.
Il avait beau faire, il les voyait rivés à lui, ne le quittant pas de quelque côté qu'il se tournât. Même en fermant les siens, il ne parvenait pas à leur échapper.
Il voyait aussi cette pâleur délicate et d'un lumineux étrange qui l'attirait comme ces fleurs empoisonnées qui s'offrent aux baisers du passant et dont le parfum est pénétrant et mortel.
Vainement il tentait de se soustraire à cette obsession foudroyante, imprévue, qui s'était emparée de lui violemment, dans un guet-apens tendu à sa tranquillité, à son repos, qu'il croyait inattaquables.
Pour y échapper, il laissait errer ses regards des cheveux bruns de sa petite Thérèse, le vivant portrait de sa mère, aux cheveux blonds de Marthe, la plus jeune.
Dix fois pendant le dîner, il les appela et les couvrit de baisers, espérant se défaire de ce fantôme troublant auquel un hasard l'avait livré.
Il contempla son adorable Hélène, sa compagne de quinze ans, la source d'un bonheur que rien n'avait altéré.
Elle était là, épanouie dans sa splendeur de mère, plus belle qu'à sa vingtième année, sans rides, sa forêt de cheveux sombres lui formant une sorte de diadème, forte et douce, ayant des paroles aimables pour tout le monde et parfois, pour son mari, un coup d'œil, un éclair, empreint d'une tendresse infinie.
Il pensait à sa félicité qu'aucun orage n'avait obscurcie, à sa vie qui s'écoulait dans une retraite au seuil de laquelle les tempêtes du monde venaient expirer.
Les vents déchaînés rident à peine la surface des étangs et bouleversent les mers.
Et malgré tout, les yeux de myosotis de la Parisienne le fixaient avec obstination, invisibles pour les autres, pleins d'une flamme latente qui le brûlait comme un jet de vapeur qui l'aurait atteint en pleine poitrine.
Dans la gaieté des convives, sa distraction passa inaperçue.
Denise harcelait son ennemi personnel, Duvernet, de questions sur ses projets:
—Que ferez-vous quand vous serez aux sommets où vous prétendez parvenir?
—Je ferai comme les autres. Je dégringolerai.
Mais le député observait son ami.
Lorsqu'on passa au salon, il s'approcha de lui.
—Qu'est-ce que tu as? lui demanda-t-il.
Chazolles tressaillit et répondit vivement:
—Rien.
—Si. Tu es distrait. Tu ne parais pas dans ton assiette. Qu'est-ce que tu as?
—Rien. Des idées.
Il sortit, seul, pour éviter des questions auxquelles il ne voulait pas répondre; il s'en alla dans les bosquets du côté de la rivière, où le brouillard des prairies s'élevait et répandait une fraîcheur humide.
Il aurait rougi d'avouer ses préoccupations.
Quoi! lui, l'homme considéré, considérable de la contrée, entouré de l'estime de tous, de l'amitié du plus grand nombre; le privilégié, placé par les hasards de sa naissance dans une magnifique position de fortune, dominant les voisins de son luxe, environné de tout ce qui peut plaire, d'enfants superbes, comblé de tendresses par une femme gracieuse, attrayante, pourvue de talents supérieurs qui donnaient un certain relief, une élégance de bon goût à ce qu'elle touchait; lui, le père de petits êtres frais, roses, bien bâtis, qui l'enlaçaient de leurs bras, avec ces paroles si touchantes au cœur de l'homme, murmurées chaque jour, lui enfin le campagnard vigoureux, fort, solide comme un lutteur antique, le chasseur infatigable, le cavalier intrépide, aux nerfs robustes, trempés comme l'acier, à la tête ferme, il se laisserait terrasser, dompter par le premier regard d'une étrangère, d'une inconnue, pâle comme un soir d'automne, mièvre et frêle comme une fleur exotique, languissante sur sa tige et qu'un jardinier imprévoyant a négligé d'arroser.
Ah! par exemple, ce serait trop drôle.
Et humiliant, en vérité!
Cela ne s'était jamais vu et ne se verrait pas.
Il se secouait pour se bien convaincre qu'il était éveillé. Il se raidit et il lui vint au cœur une amertume en pensant à ce caprice du sort qui plaçait l'objet de ses méditations forcées, cette fille de rien qui l'occupait malgré lui, dans la ridicule bicoque d'un ancien courtier des halles sur le compte duquel on imaginait chaque jour au Val-Dieu une plaisanterie nouvelle,—inoffensive à la vérité,—depuis que le Méraud était venu s'établir dans le pays, y étalant son luxe criard qui jurait avec la simplicité rustique des cultivateurs parmi lesquels il s'était implanté comme un intrus.
Le Parisien avec ses fantaisies d'Asnières ou de Bougival, lui avait gâté un coin de son paysage.
Vingt fois, il l'avait donné au diable avec sa servante équivoque, cette haridelle efflanquée, étiolée, qui frottait du matin au soir ses fenêtres et ses murailles, même à l'extérieur, avec la religion d'un sacristain qui fourbirait la châsse remplie des reliques d'un saint vénéré.
Et c'était là, dans ce grotesque tabernacle, sur ce reposoir du manieur de congres et de raies en retraite, qu'il allait adorer son idole, admirer la divinité qui lui tirait les yeux, l'étoile qu'il voyait scintiller quand toutes ses félicités réelles, solides, certaines se trouvaient repoussées dans les ténèbres par cet éclat de strass et de clinquant!
Il errait, fuyant les autres, ayant besoin de solitude, dans les allées les plus écartées, lorsqu'il fut frappé par un bruit de voix qui se rapprochaient de lui.
La nuit arrivait, une nuit claire et tiède de juillet. Sous les bosquets, on ne distinguait plus rien.
Il se retrancha contre ces importuns à l'abri d'un chêne creux, énorme et bas, si vieux qu'il tombait en poussière et que la sève ne circulait plus que dans l'épaisseur des écorces, seules restées debout.
C'étaient l'antiquaire et le député qui se promenaient bras dessus bras dessous, en causant avec animation.
Ils s'arrêtèrent auprès du chêne.
—Moi, je vous affirme, disait Duvernet, que vous devriez conseiller à votre gendre de prendre cette position. Il le peut. Il est très aimé dans le pays. Il n'a qu'à étendre la main. Le préfet me l'a déclaré vingt fois.
—Ma fille s'y oppose. Elle adore Maurice, et voulez-vous que je vous dise, je la crois jalouse, très jalouse, sans qu'il y paraisse. Ici, entre nous, elle le tient. Elle n'a pas de concurrence à redouter. Tandis que dans ce damné Paris! Dame! nous le savons bien, n'est-ce pas? Les tentations sont si communes!
—A qui le dites-vous?
—Gredin!
Le banquier donna un léger coup sur le ventre du député qui se mit à rire.
—Mais s'il s'ennuie? objecta Duvernet.
—S'ennuyer! Il n'en a pas le temps.
—Oui, je connais l'argument. Ses étalons, ses bêtes à cornes, ses cultures, le colza, les trèfles, les luzernes, les mérinos perfectionnés, ses coqs Brahma, ses Crèvecœur!
—N'est-ce rien?
—C'est beaucoup, mais...
—Ce n'est pas tout dans la vie. Voilà ce que vous entendez.
—Certainement. Et votre fille, elle-même, doit parfois regretter de se confiner ici, de s'exiler loin de Paris, son pays natal, sa véritable patrie. La campagne, c'est merveilleux, cher monsieur, mais les contrastes en font valoir les qualités. Voyez donc la différence. Dans votre splendide hôtel du Cours-la-Reine vous réuniriez tout votre monde, la couvée entière, et les distractions ne vous manqueraient pas. Ce serait un fête perpétuelle. Et puis...
—Et puis quoi? demanda Châtenay.
—Vous avez une fille, charmante, vive, qui n'est pas ennemie du plaisir.
—Denise?
—Oui, Denise. Il faudra la marier.
—Rien ne presse.
—Sans doute, mais une jeunesse comme elle doit trouver la retraite qu'on lui impose un peu dure, parfois.
—Hé! Hé! Il y a du vrai dans ce que vous dites.
—Il y en a beaucoup. Elle adore sa sœur. Elles ne peuvent pas se quitter. Il faut donc que la smala émigre à Paris tout entière.
—C'est bon, mais lui, Maurice, habitué à une vie active, qu'est-ce qu'il fera là-bas?
—Député? Tout ce qu'il voudra.
—Des discours. Ce n'est pas la peine. Il en pleut. C'est une averse, un déluge. Nous sommes noyés dans les discours. Je ne dis pas cela pour les vôtres.
—Ne vous gênez pas.
—Raisonnons. Vous êtes un avocat distingué, vous, mon cher Duvernet; vous arriverez au pinacle. On dira le ministère Duvernet sous peu. Grand honneur pour nous, vos amis, mais Maurice!
—Ne riez pas. Si votre gendre était député, qui est-ce qui l'empêcherait d'avoir aussi son portefeuille?
—Bah!
—Mais vous savez qu'il nous enfonçait comme il voulait au lycée. Il avait tous les prix. Une facilité de travail incroyable! Lauréat du grand concours!
—Ah! cher monsieur, ministre! Que dites-vous là?
—Pourquoi non?
—Y pensez-vous?
—Très sérieusement.
—Quel portefeuille?
—Mais le premier venu. Celui de l'agriculture, par exemple. Hein?
Châtenay posa sa main sur la manche de Duvernet.
—Ah! non, pas celui-là, mon ami!
—A mon tour, je vous demanderai pourquoi?
—Voyons, un agriculteur! Ça ne peut pas être ministre de l'agriculture. Un quincaillier, un avoué, un médecin, tout ce que vous voudrez, mais pas un agriculteur. Ça ne s'est jamais vu.
—Vous êtes facétieux, cher monsieur Châtenay, agréablement facétieux!
—Non, riposta le banquier, je suis réactionnaire.
Les deux hommes se levèrent du banc où ils s'étaient assis et s'éloignèrent en riant.
Chazolles quitta son chêne, la retraite d'où il les avait écoutés.
X
Il se dirigea lentement vers le château.
Si huit jours auparavant ou la veille seulement, on lui avait soutenu que la perspective d'une candidature à la députation ne le mettrait pas en colère, si on avait osé prétendre qu'elle ne serait pas repoussée brutalement, avec dédain, il aurait offert de tenir n'importe quel pari contraire.
Ou il aurait supposé qu'il devenait fou et qu'il était prudent de l'enfermer en le confiant au docteur Blanche ou à quelqu'un de ses émules.
Échanger son indépendance, sa bonne liberté contre cette servitude, mal déguisée sous un manteau honorifique, qui consiste à se tenir à la discrétion de ses électeurs, à abdiquer le droit d'aller et venir à son gré, de surveiller à l'aise ses blés naissants, ses étables, ses jardins, de chasser selon son caprice et de vagabonder au nord, ou au midi, dans ses prés verts, ses champs de luzerne, ou aux profondeurs mystérieuses de la forêt, se faire le serviteur des autres, cette perspective lui aurait semblé des plus absurdes.
Et cependant les paroles de Duvernet l'avaient caressé agréablement, comme une brise d'avril chargée de bonnes odeurs, qui vous souffle au visage par une tiède matinée.
Cette idée le choquait moins.
Elle ne le choquait même plus du tout.
Député! Ce mot était gros de promesses.
Les beaux yeux de la Parisienne le réconciliaient avec Paris et la députation expliquerait naturellement un changement dans ses habitudes.
L'obligation de se métamorphoser, pour lui raide et fier au fond malgré ses allures ouvertes et cordiales, en quémandeur de suffrages, de rédiger des placards fallacieux, d'afficher ses opinions sincères ou fardées, de se mettre aux genoux des électeurs en tendant vers eux des professions de foi humbles et emphatiques, comme un aveugle tend sa sébile au pont des Arts, la pensée de voir sa personne livrée aux controverses et son nom collé sur toutes les murailles de l'arrondissement, ce tapage enfin et cet éclat, dont il avait horreur le matin encore, ne l'effrayaient plus.
Parce que là-bas, tout au fond, dans les ténèbres de son âme soudainement obscurcie comme une eau limpide dont on a remué la vase, il voyait flotter les spectres des amours inconnues, comme les mages l'étoile biblique qui les menait à travers le désert à la crèche où ils cherchaient le Messie.
Et lorsque, rafraîchi par l'air du soir, il rentra au salon, où Hélène et sa sœur jouaient à quatre mains le menuet de Boccherini, il fut tout heureux quand, les derniers accords plaqués sur le piano à queue d'Erard, Hélène se leva, et, posant ses deux bras à demi nus sur les épaules de son mari, elle lui dit:
—Quelle nouvelle?
—Le père Mahirel est à l'extrémité.
Celui qu'on appelait avec cette irrespectueuse familiarité le père Mahirel, était un riche marchand de bois d'opinions flottantes et plutôt réactionnaires, comme celles de M. Châtenay.
Au fond, il n'existait pas, dans les pays les plus despotiques, de boyard ou de pacha qui lui fussent comparables.
S'il avait pu suivre ses inspirations, il aurait rétabli la gehenne, la torture, les culs de basse-fosse, les oubliettes et la pendaison, haut et court, au premier chêne venu.
Mais, en paysan narquois et madré comme pas un, il comprenait son temps.
Il s'était procuré une peau de mouton à longue laine et l'endossait par dessus sa peau d'ours mal léché.
Sa principale finesse était de compter sur l'incommensurable sottise des autres.
Tout ce qui peut flatter la masse du populaire, l'argent pour rien, la réduction des impôts, point de service militaire, la paix permanente, ce desideratum des campagnards qui ne sont pas si bêtes, il le garantissait sans vergogne.
Les petits surtout étaient l'objet de ses flatteries et de ses prédilections; il s'aplatissait devant eux, parce qu'ils ont le mérite du nombre.
Naturellement les promesses ne lui coûtaient rien.
Il est juste de reconnaître qu'elles ne rapportaient pas davantage.
Son élection, à l'entendre, était une panacée universelle.
Va-t'en voir s'ils viennent, Jean!
A la Chambre, il s'était acquis une agréable notoriété par ses motions périodiquement reproduites.
Il sollicitait, avec constance, des encouragements pour l'agriculture.
C'était creux, c'était vague, c'était nébuleux; l'agriculture n'en était pas plus encouragée et râlait dans le marasme, mais les électeurs se frottaient les mains et disaient:
—Il pense à nous!
Il ne leur en faut pas davantage pour être heureux!
Bon peuple! Et on te calomnie!
Le père Mahirel avait d'autres cordes à son arc.
Il distribuait des quantités incroyables de poignées de main.
C'était la seule aumône dont il ne se montrât point avare.
Et il invitait par fournées les électeurs à son château, car il en avait un.
A la vérité, cette résidence n'a aucune prétention à rivaliser avec Chambord ou Chenonceaux.
C'est une assez vaste masure, située à l'entrée d'un village indigent, au milieu de pâturages maigres et dans un site dépourvu de poésie.
L'ancien marchand de bois avait acheté la ferme qui accompagne cette bicoque délabrée, à vil prix, et rafistolé les bâtiments tant bien que mal.
Là, il tenait en réserve d'abondantes provisions de piquettes du Midi qu'il versait libéralement à ses visiteurs en décorant ce breuvage du nom des vignobles les plus honorables.
C'est la foi qui sauve.
Non pas que les Normands des confins du Perche soient sans finesse. Leur réputation est faite, mais le père Mahirel était plus fin que les autres. Il débitait avec un aplomb imperturbable de si colossales bourdes qu'on s'y laissait prendre.
Très actif, remuant comme une peuplade de fourmis, et sur pied dès l'aurore, on le rencontrait aux foires, aux marchés populeux, à tous les bouts de champ, sur les routes, le long des chemins vicinaux ou de traverse, causant aux laboureurs, aux cantonniers, aux bergers, aux facteurs, aux gendarmes, gardiens de l'ordre public en tournée, et même aux mendiants, ne négligeant personne et réalisant cette condition que les savants déclarent irréalisable: l'ubiquité.
Sa guimbarde crottée, dont la splendeur n'offusquait personne, était connue d'un bout à l'autre de l'arrondissement.
Lorsqu'on apercevait dans une rue de bourgade la bête de labour qui traînait, essoufflée, cette sale relique d'un autre âge, on disait:
—Voilà notre député.
Depuis qu'il avait supplanté son prédécesseur, à l'aide de ses trucs et de ses manœuvres champêtres, il s'était emparé, non sans adresse, de ses électeurs, grands enfants faciles à éblouir, et s'était établi dans la contrée comme un lord anglais dans un bourg pourri.
Il y en avait qui disaient en le voyant si rond, si paterne, si généreux en paroles, la main et le cœur constamment ouverts:
—Ce pauvre M. Mahirel, il s'ôterait le pain de la bouche pour nous.
En somme, il ne s'ôtait rien du tout, encaissait son traitement, économisait ses rentes, poussait sa progéniture, casait ses amis, et vaquait à ses petites affaires, gratis, à l'aide de cette bonne loi du parcours gratuit qu'il avait votée avec enthousiasme.
Au demeurant, le meilleur député du monde.
Il ne fallait donc pas songer à le renverser du piédestal où il s'était juché, comme un perroquet sur son perchoir.
C'était un malin.
Aussi, à la nouvelle que lui apprenait sa femme, Chazolles qui dissimulait avec elle pour la première fois de sa vie, se sentit intérieurement flatté de l'ouverture prochaine de cette succession.
Mais il se contenta de répondre:
—C'est un bruit qu'il répand pour se rendre intéressant. Un roublard, va donc!
—Non, c'est très grave, à ce qu'on assure.
—Les médecins le guériront.
Duvernet qui causait dans un coin avec le financier et Denise, se retourna:
—Tu les flattes, dit-il.
—Et puis, qu'est-ce que cela nous fait? objecta Chazolles.
Hélène se serra contre lui et lui soupira à l'oreille:
—Si, ce serait un moyen.
—Un moyen de quoi?
—De te distraire.
Elle avait hésité un moment et le regardait en face, de tout près, dans les yeux.
Il vit son anxiété:
—Mais je ne m'ennuie pas, s'écria-t-il. Je ne m'ennuie jamais. On me calomnie.
—Duvernet me le disait pourtant tout à l'heure.
—C'est un traître. On devrait le poursuivre pour délit de fausses nouvelles. Pourquoi pense-t-il?...
—Bien vrai?
—Ah! çà, tu ne l'as pas cru, toi, au moins?
Il prit le bras de sa femme, tendrement, le passa sous le sien et l'entraîna au dehors dans le parterre dont les corbeilles répandaient dans la nuit leurs parfums pénétrants:
—Pour que je m'ennuie, dit-il, il faudrait qu'il me manquât quelque chose. Et il ne me manque rien.
—Qu'en sait-on?
—Est-ce que je ne t'ai pas, toi, mon Hélène, une perle? Est-ce que tu n'es pas toujours aimable et bonne? Ai-je jamais surpris dans tes yeux un reproche, une lassitude, une malice?
—Je vieillis.
—Quelle erreur!
—Pense donc! Trente-quatre ans.
—Tu peux être coquette et n'en avouer que vingt-cinq.
—Un jour viendra où je serai laide.
—Jamais.
—Hélas!
—Jamais pour moi du moins. Tu seras toujours fraîche, jeune et belle. Mes souvenirs me resteront. Ils me rappelleront la douce Hélène de nos vingt ans, la gracieuse, la svelte, la mignonne Hélène de la jeunesse. Il me semble que le temps au lieu de nous désunir nous rapprochera, et que plus nous irons, plus nous nous appuierons l'un sur l'autre. Je t'aime mieux que le premier jour!
Hélène se haussa sur ses pieds cambrés, Maurice abaissa sa haute taille et leurs lèvres se rencontrèrent.
Ils marchèrent quelques pas en silence, la main dans la main, comme aux premiers temps de leur union.
—Et puis, je n'ai pas que toi, reprit-il. Il y a aussi les deux petites qui nous égaieront quand nous serons vieux, dans trente ans d'ici pour le moins; Thérèse et Marthe, qui ne seront jamais si jolies que leur mère. Et mon autre famille, là-bas, toutes mes bêtes, les moutons qui bêlent quand j'arrive, les chevaux qui hennissent en secouant leurs chaînes d'acier dans les stalles, les chiens qui aboient, les vaches qui me tendent leurs bons gros mufles humides. Et les récoltes qui poussent, les blés qui se dorent, les prés qu'on fane, les pommes qui rougissent aux arbres; et les poissons qui filent par bancs dans la rivière; les chevreuils qui allongent le cou dans les chemins de la forêt et galopent dans les bruyères; les lapins qui font leur toilette matinale dans la rosée et se glissent dans les terriers au moindre bruit, n'est-ce rien? Et je m'ennuierais? Mais je serais donc difficile à contenter! Et ton père si bon avec ses manies innocentes! Ta sœur Denise, ta doublure pour la grâce et la bonté du cœur! M'ennuyer! Mais je serais un fou, un sot et un insatiable!
Le bras d'Hélène frémissait, mais c'était de joie.
Ce Duvernet lui avait fait une peur!
Elle le dit et Maurice la rassura.
—Si pourtant tu étais ambitieux, fit-elle, comme les autres. Car aujourd'hui, c'est une maladie à la mode, l'anémie des hommes.
Il ne pensait plus du tout à la pâle inconnue.
La chaleur du sein d'Hélène, les parfums de ses cheveux, son sourire dévoué, ce sourire aux belles dents d'une irrésistible séduction, la pression de son bras nu lui faisaient oublier cette apparition malfaisante pareille au feu follet qui voltige sur un marécage vaseux.
—Ambitieux, murmura-t-il, oui, de ton amour, ma chère âme, du bonheur, du bien-être dont nous jouissons ensemble. Est-ce qu'il te manque quelque chose, à toi?
—Non.
—Et à moi, donc?
—Duvernet et mon père soutiennent qu'il te faut une distraction, et si vraiment le père Mahirel venait à disparaître!...
—Tu consentirais à me voir prendre sa place?
—A tout ce qui te flatte, mon ami.
—Nous irions à Paris?
—Nos moyens nous le permettent et ce serait une occasion pour marier Denise. Elle a bientôt vingt ans.
—Non, dix-huit seulement.
Elle parlait doucement, avec une certaine timidité, attendant sa réponse.
Il la prit dans ses bras nerveux et l'éleva jusqu'à ses lèvres.
—Chère et sainte femme! lui dit-il. Tu crois que je suis las de la campagne, las de notre félicité tranquille, et tu te sacrifierais, comme toujours. Eh bien! attendons. C'est un projet qui vient de Valéry. Peut-être aussi de Denise. Elle aime les fêtes, le monde, le théâtre. C'est de son âge. Nous verrons. Nous avons le temps. Nous en reparlerons. Il veut être ministre, lui. C'est son idée; moi je ne désire rien. Je ne me plains pas de mon sort. Tu me diras ce que tu veux.
—Tout ce qui peut te plaire.
—Tout?
—Oui.
Elle ajouta en cachant sa tête sur l'épaule de son mari:
—Pourvu que tu me restes!
XI
Quelques jours s'écoulèrent, paisibles pour les hôtes du Val-Dieu.
La maison suivait son train accoutumé.
Chazolles se levait dès l'aurore, visitait sa ferme, se promenait une heure ou deux dans les champs, avec ses chiens favoris, deux braques excellents au poil blanc semé de taches orangées, qui marchaient à quinze pas du maître, flairant, le nez haut, les sainfoins où les perdrix se glissaient dans les touffes serrées qui étaient à ces volatiles ce que sont les taillis de la forêt pour les chevreuils et les cerfs qui s'y promènent en hardes nombreuses.
Ou il passait sa revue dans les cours, à la porte des étables où les bœufs indolents ruminaient endormis sur la litière fraîche.
Les servantes arrivaient des pâturages où les vaches laitières paissaient en liberté, avec leurs pots à lait en cuivre jaune, à la mode du Cotentin, cruches banales que M. Châtenay était tenté de prendre pour des amphores étrusques ou des buires antiques.
Ou encore il faisait des armes avec son fidèle Joseph.
L'heure du déjeuner sonnait bientôt au campanile du manoir et la famille prenait joyeusement son repas du matin, les fenêtres ouvertes, en jouissant de la perspective riante du parc et de la forêt qui ondulait sur le coteau d'en face, dans la violente lumière du mois d'août qui commençait.
Duvernet profitait des vacances des Chambres et se retrempait dans l'air balsamique de la campagne.
Le soir, ils allaient dîner à Grandval, en escortant la voiture des dames, ou Denise et son père venaient au Val-Dieu.
Lorsqu'il se promenait avec son intime, pour lequel il n'avait point de secrets, Maurice ne desserrait pas les lèvres au sujet de l'apparition qui l'avait si fortement impressionné le dimanche d'avant.
Il évitait avec soin toute allusion à cette excitante créature qui devait exercer une si pernicieuse influence sur sa vie.
Il redoublait aussi d'empressement auprès de sa femme. Plus souvent et avec plus de chaleur, il couvrait de baisers le front et les cheveux de ses filles.
On eût dit qu'il jouissait des derniers jours de l'affection de ces êtres qui jusque-là étaient tout pour lui et au delà desquels il n'avait rien entrevu, rien rêvé, rien ambitionné.
Il se tenait abrité dans ce refuge où il avait si longtemps évité la tempête. Il se cramponnait à cette félicité obscure et parfaite, comme s'il avait redouté de la voir s'évanouir en fumée; il quêtait des alliances pour cette guerre qu'on lui déclarait et dans laquelle il ne se sentait pas le plus fort.
Cependant, souvent, très coquettement botté, son veston bleu lâche et pourtant très seyant, sa cravate blanche à pois négligemment nouée, il entraînait Duvernet à de courtes excursions en forêt, sous divers prétextes, et ils allaient côte à côte, cavalcadant, le cigare aux lèvres, errer une heure ou deux dans les endroits déserts des bois, ou au bord des étangs, battant les joncs d'où les halbrans s'envolaient péniblement, trop jeunes encore.
Et toujours, en allant ou venant, il fallait passer par le petit bourg, sur le communal, au bord duquel on admirait la villa du poissonnier devenu villageois.
Toujours aussi, il voyait un rideau se soulever à une certaine fenêtre de l'étage supérieur et le visage d'Angèle apparaître pâle et souriant avec une insidieuse malice. Ou dans le jardin étroit, appuyée à la grille, la jeune fille attendait, un chapeau de paille sur ses cheveux brûlés, le passage des deux cavaliers.
D'un signe de tête imperceptible, elle saluait Chazolles, le remerciant de sa visite, car elle devinait qu'il n'avait pas d'autre but que de l'apercevoir une seconde et d'un clignement des paupières, elle lui faisait entendre qu'ils étaient d'intelligence.
Et en effet, ils ne s'étaient pas adressé une parole, mais ils se comprenaient à merveille.
Angèle avait la divination des femmes pour les choses d'amour.
Dès le premier regard de Chazolles, ce long regard qui s'était appesanti sur elle et où il y avait de tout, de l'admiration, de l'étonnement, de la convoitise, de la crainte même, elle avait senti qu'elle était destinée à jouer un rôle dans sa vie, qu'il y avait entre eux une sorte de fluide électrique qui les mettait en communication et dont ils avaient reçu la commotion l'un et l'autre; qu'enfin elle n'avait qu'à attendre l'heure fatale de la conjonction qui les réunirait.
On aurait pu supposer qu'elle savait l'instant précis du passage de Chazolles.
Chaque jour elle était plus ravissante avec ses cheveux tombant en torsades sur sa nuque ronde et ferme, avec la rose éclatante tranchant sur la neige de sa peau, dans l'échancrure de sa robe claire, avec ses bas de soie tirés avec soin et ses petits souliers découverts moulant un pied d'Espagnole, avec ses mains d'enfant, soudées à ses bras par un poignet d'une aristocratique délicatesse.
Dans cette muette comédie de l'amour, tous les avantages étaient de son côté.
Elle savait ce qu'elle voulait et où elle allait.
Elle n'avait plus besoin de s'initier à la science du libertinage, dont elle avait à loisir pris les dernières leçons.
Sous un visage d'une sérénité de vierge, elle cachait les instincts les plus dépravés.
Il fallait entendre sa tante, madame Pivent, raconter son histoire à sa voisine des halles, Florence Capin, lorsque, sur les dix heures du matin, Angèle venait, rayonnante et parée, dans ses toilettes fraîches, embrasser à deux bras la grosse poissonnière.
—Elle est jolie comme un ange, votre nièce, disait Florence. Qu'est-ce qu'elle fait?
—Rien.
—C'est vous qui lui payez ses belles robes et ses chapeaux à plumes, madame Pivent?
Un hoquet montait à la gorge de la marchande, mais elle répondait tout de même, avec un étranglement qui passait:
—Oui. Que voulez-vous, ma bonne, nous l'avons gâtée, cette petite. Pivent ne voulait pas la voir se gâcher à un banc, comme nous. Il n'y avait rien de trop beau pour elle. Elle était orpheline. Ma sœur Claire est morte de bonne heure. Elle couvait des chagrins. Et puis cette pauvre fillette était si fluette, que Pivent avait des faiblesses pour elle. On l'a fourrée en pension à Sceaux, comme une demoiselle, mais elle ne pouvait pas tenir en place. Elle a changé dix fois de maison. Enfin elle en est sortie pour n'y plus retourner. La dernière fois, c'était dans un pensionnat du côté de Sèvres qu'on l'avait casée. Personne n'en voulait à cause de ses caprices. Quand elle est revenue à la maison, c'était la même vie. Du vif-argent dans les veines, mame Florence, mais pas moyen de se fâcher contre elle. Une enjôleuse. Pivent en raffolait. Il aurait fait une maladie de s'en passer une minute. Quand il ne la trouvait pas en rentrant le soir, il lui semblait que la maison était vide. Malheureusement, depuis la perte de mon pauvre mari, je ne peux pas la surveiller comme il faudrait. Vous comprenez, elle s'ennuie toute seule; elle va se promener; et une jeunesse comme elle, c'est tracassé par un tas de gens. Tout à fait sa pauvre mère! Elle était trop coquette et il ne manque pas de propres à rien qui rôdent autour des jolies filles.
Elle prit un maquereau et de colère elle le jeta violemment sur le marbre où les poissons s'étalaient, dans l'humidité gluante, avec leurs couleurs de nacre rose ou de bronze florentin.
—Je voudrais les aplatir comme ça, conclut-elle en écrasant une écrevisse entre ses doigts.
Elle ne disait pas la colère qu'elle gardait dans l'âme, non contre sa nièce, il lui était impossible de la haïr, mais contre ceux qui la lui avaient prise.
Elle contait sans se faire prier l'histoire de sa sœur, mais elle se taisait sur Angèle et ses chutes, la couvrant de son indulgence toute maternelle.
—Voyez-vous, mame Florence, disait-elle, son père, on ne l'a jamais connu. Ma Claire, une brave fille, n'a pas voulu nous le nommer. Elle nous a dit qu'il était mort. Je n'en ai rien cru. J'ai toujours soupçonné un vaurien de ma connaissance, qui tournait autour de notre étal, un de ces jolis cœurs qui n'ont pas le sou, ne travaillent pas et ne se privent de rien tout de même. Miséricorde! ma pauvre Florence, on aurait pu le mettre à l'étalage! Claire était faible et bonne comme du pain. Ce n'est pas sa faute. Et fraîche comme un printemps! Un bouquet! Sa petite me la rappelle quelquefois. Elle est morte en nous la laissant. Par malheur, l'enfant a du sang de son père dans les veines et c'est un mauvais lot.
Son blâme n'allait jamais plus loin.
Elle continuait:
—On ne pouvait pas l'abandonner pour ça, n'est-ce pas? Nous autres, nous étions économes comme des fourmis. Gaspard de même. Il a arrondi sa pelote. Tout ce bien-là doit revenir à la petite. Elle nous est restée toute seule, blonde, blanche, toute mignonne avec une tête d'ange. On n'allait pas la laisser sur le pavé, à grelotter l'hiver sous la voûte des halles, les pieds dans l'eau. C'était un meurtre, un massacre! On en a fait ce que vous voyez. Si elle tourne mal, tant pis. Nous n'aurons rien à nous reprocher.
Si elle avait poussé plus loin ses confidences, elle serait entrée dans des détails lamentables.
Elle aurait appris à ses voisines, à ses confidentes, que cette enfant pour laquelle elle avait autant de faiblesses que son—homme—leur avait, à seize ans, glissé entre les doigts avec la vivacité de l'équille plongeant dans le sable au bord du flot.
On ne savait seulement pas où la repêcher ni ce qu'elle était devenue.
Ce malheureux Pivent la cherchait du matin au soir en se faufilant partout comme un furet.
Sa désolation faisait peine à voir et il était devenu, de chagrin, plus sec qu'une merluche.
Il en perdait la tête et négligeait les plus chers intérêts de son commerce.
A la criée, il laissait passer les meilleures occasions sans en profiter et se faisait adjuger par inadvertance des mannes de soles ou des lots de merlans à des prix dérisoires de cherté.
Madame Pivent s'était vue obligée de prendre le gouvernail et de diriger la barque.
Le mari avait donc pu se livrer en toute liberté à ses recherches.
Un soir, après plus de six semaines perdues, il rencontra la fugitive à l'Élysée-Montmartre en compagnie d'un grand bohème dégingandé d'une tenue extravagante, au moment où ce fantoche,—un poète!—initiait la jeune fille aux principes d'un chahut accentué.
Le malheureux poissonnier fut pris d'un tel saisissement qu'il resta immobile une seconde, puis il se précipita sur le bohème et lui administra une épouvantable volée.
Le poète resta sur le carreau, cassé en deux.
Le vainqueur, dûment appréhendé, fut conduit au poste, et huit jours après, expira de colère rentrée.
A la vérité, il avait rossé le séducteur enamouré, mais ce qu'il voulait, c'était sa petite, et pendant la bagarre, elle avait filé au bras d'un autre ravisseur, un rapin de la rue de Laval, chez lequel elle était allée poser pour un portrait qui ne fut jamais admis au Salon, malgré l'incontestable perfection du modèle. Tout lui était bon.
Le sang de son père et des Méraud mélangés!
Madame Pivent était bourrue, fruste, raide en paroles, robuste comme un portefaix, taillée à coups d'eustache, comme un bûcheron, légèrement barbue à la lèvre supérieure. C'était à croire qu'au dernier moment le créateur s'était trompé de sexe, mais elle possédait une qualité essentielle et dominante, le dévouement entier, vaillant et solide.
Malgré ses accès de colère contre sa nièce, malgré ses rancunes pour le mal qu'elle leur faisait, à eux qui la traitaient comme une fille bien-aimée, malgré même la mort de son mari dont Angèle était la seule cause, peut-être même en raison de ces grosses peines dont cette fille aussi légère qu'attrayante avait été la source, elle gardait au fond du cœur une immense tendresse, une affection irritée contre cette créature indomptable et vicieuse, un amour pareil à l'emportement insensé d'un amant pour la maîtresse qui le trompe.
Angèle, pour madame Pivent, représentait l'objet qu'il faut cultiver, sur lequel on dirige les élans d'une âme qui ne peut rester vide, sa seule distraction, l'unique amour auquel elle se serait sacrifiée avec l'irrésistible passion qui veut qu'on se dévoue à quelqu'un ou à quelque chose.
La petite Angèle était la seule défaillance de cette virago des halles.
Dans son appartement de la rue du Cygne, au quatrième d'une vieille maison délabrée, elle éprouvait une tristesse morne lorsqu'en rentrant elle ouvrait la chambre de sa nièce, ou mieux de sa fille, et qu'elle apercevait le lit blanc couvert de sa housse de filet bleu, aux rideaux de mousseline fraîche, intact et sans un pli, les chaises soigneusement rangées, la toilette de marbre blanc dans le même état qu'elle l'avait laissée le matin. Elle appelait sa bonne, une petite Bretonne du Morbihan, qui répondait au nom de Brigitte et commençait son apprentissage sous les ordres de la poissonnière:
—Brigitte, as-tu vu ma nièce?
Le plus souvent la Morbihannaise répondait:
—Non, madame; elle n'est point venue, bien sûr.
Quelquefois, au contraire, Angèle avait fait une apparition dans la journée aux yeux émerveillés de la petite bonne.
Elle arrivait dans des toilettes tapageuses, très soignées depuis la bottine de Ferry jusqu'au mantelet de la bonne faiseuse.
Elle avait l'instinct de l'élégance et, ses premières armes faites dans le monde de la galanterie, elle s'était promptement classée parmi les filles qui occupent les oisifs des cercles, font sensation au Bois dans une victoria de grande remise, aux samedis du Cirque, aux premières des petits théâtres et ornent les cabinets des cabarets à la mode comme une pièce rare de Sèvres ou de Rouen décore les crédences d'une salle à manger de millionnaire.
Sans renoncer à ses liaisons du début, elle en était venue à les dissimuler et le hasard l'avait lancée dans une sphère plus brillante.
Ce hasard s'était manifesté sous la forme d'un jeune seigneur qui porte un nom célèbre, et lui prête un nouveau relief auquel ses aïeux n'ont certes pas songé.
Le duc Savinien de Charnay est l'inventeur d'une chose nouvelle à laquelle il a fallu un nom nouveau.
Il l'a trouvée sans peine, et son imagination étiolée, rachitique comme sa personne ne s'est pas mise en frais.
Le pschutt est né grâce à lui; grâce à lui il a été baptisé.
Pschutt signifie tout ce qui est excentrique aux latitudes où rayonne la jeunesse mondaine, tout ce qui est supercoquentieux, tapageur, ineffable de goût et neuf dans la mode, la déesse du groupe présidé par ce Brummel maladif et malingre.
Il est très pschutt de faire un souper à cinq louis par tête, au grand Seize, en compagnie de demoiselles dont l'esprit et la poitrine sont également décolletés; très pschutt de porter au doigt, à sa cravate ou à sa chemise des diamants que les Charnay du vieux temps laissaient à leurs femmes; très pschutt encore de se prélasser aux courses, à Longchamp ou à Chantilly, en compagnie d'une admirable drôlesse qu'on lance, et plus pschutt, de cent coudées, de la céder, fleur effeuillée, avec indifférence et lassitude à ses amis et connaissances, après en avoir froissé quelques pétales; pschutt, de manier un steppeur sans rival sur le boulevard; pschutt, de compromettre une femme du monde; pschutt, de trouver une coupe de veston originale et de la commander à son tailleur; pschutt, d'éconduire ses créanciers en les faisant bâtonner par ses laquais... si on osait.
Le jeune duc de Charnay règne sans contestation dans le royaume du pschutt.
Il a même une cour de badauds qui l'admirent et dont il se moque, qui l'imitent et sont ridicules, là où sa suprême impertinence triomphe.
C'est à lui qu'Angèle Méraud a dû son admission aux couches supérieures de la société parisienne et sa découverte fait honneur au coup d'œil de ce rejeton d'une race illustre.
Il cheminait une après-midi comme un simple bourgeois dans l'avenue des Champs-Élysées.
Sa victoria attelée de deux alezans d'une légèreté surprenante l'attendait au bord du promenoir des piétons.
Il allait rêvant à des points désagréables qui se montraient à son horizon. Il voyait entre autres voltiger dans les nuages des oiseaux noirs ayant quelque ressemblance avec des corbeaux et qui portaient dans leur bec des papiers couverts de lignes serrées de fines écritures et timbrés, au coin, du sceau de l'État.
Le pschutt est agréable et bruyant, mais parfois il est cher. A renouveler ses chevaux, ses voitures, six fois par an; à changer sans cesse les meubles de son hôtel, à voyager de Nice à Trouville et de Bagnères-de-Luchon à Contrexéville ou à Vichy en traînant à sa suite tout un monde de courtisans et de valets, à imaginer de triomphants costumes pour les bals masqués et les redoutes et à sabler du champagne chez Bignon ou à la Maison Dorée sans rime ni raison, on dépense des sommes et les revenus du jeune duc n'étaient pas à la hauteur de l'illustration de sa famille.
Le papier timbré pleuvait chez le concierge à son petit hôtel de la rue de Berry. Il ne devait lui rester sous peu qu'une ressource: épouser la demoiselle d'un banquier fraîchement enrichi à la Bourse dans quelque émission véreuse, ou l'héritière d'un fabricant de bonneterie assez calé pour se payer la coûteuse vanité de restaurer le blason dédoré des Charnay.
Le duc envisageait d'ailleurs cette éventualité avec une impassibilité britannique.
Le flegme est tout ce qu'il y a de plus indispensable pour quiconque aspire à figurer avec honneur dans les phalanges du pschutt.
Ce soir-là, Charnay était préoccupé, mais il ne le laissait voir à personne.
Il frappait avec indolence la pointe de ses bottines aiguës du bout d'un stick mince et souple dont la pomme, une grosse émeraude, brillait dans ses gants clairs, ou il secouait la poussière de son pantalon gris perle à petits coups de ladite canne.
Le lorgnon à l'œil, il dévisageait avec son sourire insolent les femmes assises dans les fauteuils de la promenade et c'était une merveille de voir cet élégant jeune homme, trop petit pour être imposant, se dresser sur ses pieds et lever le nez en l'air pour plonger ses regards dans les yeux des filles d'une taille ordinaire qui le croisaient sur l'asphalte.
Le temps était très doux, par une belle journée de mai. Les Parisiennes arboraient pour la première fois leurs toilettes printanières. Elles avaient renoncé aux fourrures qui voilent la grâce des formes.
Le duc remarqua bientôt une jeune fille qui marchait devant lui, délicieusement cambrée, la robe adorablement seyante, le chapeau à la Gainsborough hardiment campé sur une forêt de cheveux d'un blond vénitien à reflets d'or rouge.
Plusieurs fois elle se retourna pour voir quel était ce personnage qui s'obstinait à la suivre, se tenant toujours à deux pas derrière elle, et gardant la même distance, quelle que fût son allure rapide ou calme.
Alors il put admirer les lignes suaves d'un visage qu'il s'étonna de ne pas connaître.
Il allait l'aborder, au coin de l'avenue Marigny, quand elle monta dans un petit coupé où un jeune homme était déjà installé et qui partit au grand trot du côté des boulevards.
Mais le duc avait reconnu un des membres de son cercle, le jeune M. Abraham Saller, le fils du banquier de la Chaussée-d'Antin.
Il en savait assez.
Le soir même, à la rue Royale, il aborda son collègue, un brun anguleux, maigre et sombre, le type raté des races sémitiques, qui ne manquait que d'esprit et de formes pour être présentable. Il est vrai que la fortune de son père comblait avantageusement ces lacunes.
—Oh! dit-il, cher ami, vous cachez avec soin vos conquêtes.
Saller fit une grimace:
—Je ne comprends pas, dit-il.
Il comprenait parfaitement.
Depuis huit jours il avait rencontré Angèle et commencé une cour assidue, sans résultat jusque-là.
Pour la première fois de sa vie peut-être, la nièce de madame Méraud se faisait prier.
Au moment où Charnay l'avait aperçue, elle allait recevoir la clef d'un entresol que Saller lui avait meublé rue de Londres. C'est là que le flambeau des hymens passagers devait s'allumer pour eux deux jours après,—un caprice d'Angèle qui imposait ces conditions.
Le duc arracha ces détails au jeune Hébreu en jouant avec lui une partie d'écarté qu'il perdit, et, le surlendemain, ce fut lui qui inaugura l'entresol en compagnie d'une dizaine d'amis qu'il convia à la fête.
Cet enlèvement fut considéré comme très pschutt.
Naturellement Abraham Saller fut exclu et mécontent.
Il se rebiffa, se permit quelques propos assez raides sur son adversaire, et reçut le lendemain, à la frontière belge, un maître coup d'épée qui, sans mettre en danger sa précieuse vie, le tint, six semaines, sur son grabat en bois des Iles, livré à des rêves que l'image d'Angèle dut parfois assombrir et dont il se vengea en achetant quelques créances sur son heureux rival.