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Angèle Méraud

Chapter 15: XIV
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About This Book

A Parisian lawyer arrives in a small Norman town and is greeted by a longtime friend who escorts him to the family estate set beside a wooded valley. The narrative sketches provincial life through social exchanges, local hospitality, and contrasts between urban and rural manners, while detailing household rituals, landscape, and market-town scenes. Conversations reveal family ties and ambitions, and an enthusiastically pursued antiquarian interest that has yielded a recent fortunate discovery at the château. These episodes set a tone of curiosity and social observation that frames unfolding developments among residents and visitors.

Tels furent les débuts de l'héritière des Méraud dans la haute vie!

XII

Ce fut un beau feu qui dura une quinzaine et brûla le peu de sang qui restait dans les veines de l'héritier des Charnay, espoir de cette race tombée en décrépitude.

Mais l'amour même illégitime n'habite pas longtemps avec la gêne.

L'enfant de Juda, pour se consoler de son coup d'épée, se donna la jouissance d'envoyer à l'usurpateur les notes d'installation de l'entresol d'Angèle et sur cette sommation muette mais expressive, il fallut s'exécuter.

Il eût sans doute été très pschutt d'user sans vergogne des meubles payés par un autre, mais le duc manqua d'audace et recula devant cette économie.

Les vaillants même ont leurs faiblesses.

Les notes s'élevaient à la somme de dix-sept mille cinq cent quinze francs.

Ce n'était pas un total effrayant, mais il suffit d'une goutte d'eau pour combler la mesure.

D'autre part, le jeune duc n'était pas en veine et la dame de pique lui tenait rigueur depuis quelques semaines.

Bref, quand il eut promené dans sa victoria et exhibé aux avant-scènes son enviable conquête, il s'avisa de penser que sa vanité était satisfaite, qu'il avait assez fait pour sa gloire et qu'il était de bon goût de passer la main à d'autres.

C'était d'ailleurs plus lucratif et ses journées lui resteraient entières pour courir chez les usuriers et se procurer de nouvelles ressources, des lingots à fondre dans le creuset où tant d'autres avaient déjà passé.

Ce fut le triomphe de l'adorateur évincé.

Sa blessure était guérie et il eut la joie de coucher dans ses meubles qui ne lui coûtaient rien.

Alors il arrangea une existence fort à souhait pour sa capricieuse maîtresse.

S'il ne pouvait lui offrir d'armoiries et si, en sa compagnie, elle perdait le droit de broder des couronnes sur ses mouchoirs, du moins il puisait, sans observations, les billets de banque par liasses dans la caisse paternelle dont on ne craignait pas la ruine.

Angèle put avoir une femme de chambre et vivre chez elle à sa guise.

Le jeune M. Saller lui donnait quinze cents francs par mois et ne se montrait pas exigeant.

D'ailleurs il eût été autoritaire en pure perte.

Inutile d'essayer de réduire cette fantasque fille à une obéissance quelconque.

Elle ne faisait que ce qu'elle voulait, disparaissait au moment où on y pensait le moins et pour toute explication se contentait de jeter à la tête de sa camériste ou de son banquier cette explication:

—Je vais chez ma tante.

Il fallait s'en contenter.

Elle revenait quand c'était sa fantaisie.

Du reste, pleine d'esprit et de gaieté, riant toujours, entraînante et folâtre. La séduction en chair et en os.

Et sans leçons, d'instinct ou peut-être à cause de l'harmonie de tout son être, elle était devenue rapidement supérieure aux autres femmes dans l'art de la coquetterie.

Elle portait divinement la toilette et il suffisait qu'une robe fût drapée sur son corps de statue pour qu'elle parût un chef-d'œuvre sans défauts.

Au fond, ses liaisons avec ce duc mièvre et dégénéré, qui ne parlait, en zézayant, que de chevaux, de cartes, de filles et de bijoux; qui se parait comme une femme et restait volontiers des heures entières en face d'une glace reflétant son personnage; avec ce faux grand seigneur dont le jargon de convention, masquant la stérilité de son esprit, l'avait séduite d'abord, aidé de son titre, et qui était réduit aux expédients pour se procurer les cent louis qu'il allait perdre au bac, moins adroit et plus honnête que les grecs qui le plumaient; son intimité avec ce fils de financier sans pudeur qui se vantait d'exploiter à outrance la bêtise des masses; avec cet Abraham, inepte au premier chef et fort heureux que ses pères fussent nés avant lui, dépourvus de préjugés et bien armés pour la conquête de la Toison d'Or; avec ce crétin qui ne louait que l'argent et sa puissance et se serait couché à plat ventre devant ce fétiche d'où il tenait sa seule force; ses relations en un mot avec ces beaux fils avachis et vidés n'ayant pour toute supériorité que les coupés qui les attendaient aux portes des restaurants en vogue, leurs habits taillés par des artistes, leurs cannes de Verdier et les somptueux hôtels où des domestiques de haut style, plus dignes que leurs maîtres, étaient payés pour se moquer d'eux; ces amitiés qui l'amusaient d'abord avaient fini par lui agacer les nerfs et lui donnaient parfois des regrets de l'Élysée-Montmartre, de son poète du Rat-Mort qui signait maintenant des chroniques dans un grand journal du matin et de son rapin dont la réputation se faisait jour et qui venait d'obtenir une troisième médaille au dernier Salon.

Un jour elle n'y put résister.

Elle était écœurée.

En vain elle s'était réfugiée plus souvent rue du Cygne, chez sa tante Pivent, qu'elle avait comblée de joie et qui en versait des larmes d'attendrissement; en vain aussi elle était allée revoir, à l'atelier de la rue de Laval, son portrait, que l'artiste, toujours amoureux, avait corrigé de mémoire, sa mélancolie devenait plus profonde.

Elle en avait assez.

Sans oser rompre, car elle tenait encore sinon à ces amants qu'elle aurait jetés par la fenêtre, si elle en avait eu la force, mais aux plaisirs qu'ils lui procuraient, baignoires au Vaudeville ou aux Variétés, promenades au Bois, soupers fins et triomphes d'amour-propre, elle se fit un jeu de les torturer par des disparitions imprévues, par des malices qu'ils supportaient avec la platitude d'esclaves domptés.

C'est ainsi qu'un jour, après une querelle entre elle et le jeune Abraham qu'elle avait fort maltraité en paroles, à propos d'un bracelet de grand prix qu'il lui refusait, elle s'était souvenue de son cousin Gaspard Méraud, retiré à la campagne, au fond d'une bourgade moitié normande, moitié percheronne.

Il lui était venu à la pensée qu'elle accomplirait un devoir de famille en allant rendre visite à ce néophyte de la vie des champs et qu'il était à propos de passer quelques jours auprès de lui pour changer d'air.

Elle lui avait donc adressé subitement ce billet laconique:

«Mon cher cousin Gaspard,

»Je m'ennuie à Paris. Vous avez bien fait de le quitter. C'est un vilain endroit et les gens y deviennent d'un bête à faire peur. Venez me chercher à la gare de Laigle après-demain jeudi au train de onze heures trente. J'arriverai avec armes et bagages. Je dis Laigle. Je me suis acheté une carte et je vois que c'est la station la plus rapprochée de vous. Le Val-Dieu? Est-ce que vous êtes dans un couvent?

»A bientôt. Je vous embrasse à deux mains.

»Votre petite,

»Angèle

En recevant cette lettre, Méraud essuya un pleur de joie.

Il était aussi faible que sa cousine Pivent.

La malicieuse fée les ensorcelait.

Il courut au château et pria le cocher, maître Jacques, le chef des écuries de Chazolles, de lui prêter une carriole pour aller au-devant d'une jeune parente qui venait passer quelques jours chez lui.

A l'abbaye, on ne savait rien refuser à un voisin.

Méraud était donc arrivé à la gare à l'heure dite, traîné majestueusement par une forte bête de labour dans une charrette anglaise, et il avait ramené sa cousine, en épiant l'effet d'une aussi gracieuse apparition sur les boutiquiers de la ville. Il fut satisfait. Angèle était radieuse. Le bon tour qu'elle venait de jouer au duc qui la voyait encore quelquefois et surtout au jeune M. Saller, sa bête noire, lui prêtait une animation et un éclat extraordinaires.

C'est à peine si elle avait quitté Paris et sa banlieue avant le voyage.

La nouveauté du paysage vraiment grandiose qui se déroule pendant la traversée de Laigle au Val-Dieu redoubla sa belle humeur et ce fut au milieu d'une explosion de joie naïve qu'elle arriva à la maison du rentier.

On sait le reste.

Lorsque, le jour de l'assemblée, l'attention de Chazolles fut attirée par la vue de la belle fille, elle était à la villa Méraud depuis quelque temps et personne à Paris ne connaissait le chemin qu'elle avait pris, à l'exception de sa tante Pivent à laquelle elle avait recommandé le silence que la bonne dame n'était pas disposée à rompre, heureuse que sa nièce allât se retremper dans l'air pur de la Normandie et se refaire une virginité dans le village où elle se confinait comme un pécheur qui se met en retraite.

La vue de Chazolles avait produit une vive impression sur l'esprit si mobile de la jeune fille.

Peu à peu elle se piqua au jeu.

Le châtelain du Val-Dieu lui semblait une proie désirable.

Certainement ce campagnard à tournure de mousquetaire valait mieux, malgré la quarantaine, que les rapins chevelus, les bohèmes drôlatiques et râpés qui avaient profité de ses débuts; mieux que les petits-maîtres, les gens du pschutt, les frelatés, les éreintés, les étiolés et les ramollis qui l'avaient mise en fuite par la révélation continue de leurs pauvretés.

Il aurait étourdi d'une chiquenaude le petit duc de Charnay qui l'avait lancée dans la haute, le printemps dernier, et envoyé d'un revers de main dans le fossé de la route le jeune monsieur Saller, même lesté de quelques-uns des lingots de son auteur.

Chazolles lui plaisait peut-être par le contraste de leurs natures.

Il l'avait prise dès le premier regard.

Il ne ressemblait pas aux jolis jeunes gens des samedis du Cirque et des fauteuils de la Renaissance, quand Granier roucoule ses ariettes.

Elle n'en était pas amoureuse, pas encore, du moins. Non. Son éducation première la disposait mal à ce sentiment qui veut une certaine probité du cœur, mais elle s'en toquait, mot populaire qui rend à merveille la nature de ses impressions.

Il est hors de doute qu'elle aurait donné dix ans de la vie d'Herminie pour quelques semaines de liaison avec ce gentleman farmer d'une espèce inconnue pour elle.

De jour en jour ce désir s'exalta, devint plus violent, et à mesure qu'il gagnait en vivacité, elle rétrécit le cercle de ses promenades autour du Val-Dieu, poussant ses reconnaissances plus loin à chaque sortie, d'abord dans les champs de blé où elle vagabondait comme une écolière en congé, cueillant des bleuets et des coquelicots pour en faire des bottes.

Elle rapportait à la villa bizarre de son cousin de véritables gerbes grosses comme celles des glaneuses qui viennent après les moissonneurs et fondent l'espoir de leur hiver sur le grain ramassé dans les sillons du riche.

Puis elle se hasarda dans les bosquets et taillis de bouleaux et de châtaigniers qui servent, aux alentours du parc, de couvert au gibier de la plaine.

Plus tard on la vit errer, avec des attitudes penchées et des poses mélancoliques, dans les allées sinueuses qui se rapprochent des jardins, et un soir, après une journée chaude, alors que les grillons, mis en joie par les vapeurs brûlantes de la terre, chantaient dans l'herbe, au bord de leurs souterrains; pendant que les grenouilles coassaient dans les joncs des rivières, annonçant le beau temps du lendemain, que les moineaux se battaient dans les branchages en cherchant leur gîte et que les hirondelles volaient haut, avec de petits cris, avant de regagner leurs nids suspendus en chapelets aux corniches des toitures, elle se glissa dans une longue charmille au fond de laquelle on distinguait, comme au bout d'une lorgnette, la silhouette en miniature du château, avec ses clochetons découpés sur le bleu ténébreux du ciel, où la nuit jetait des voiles légers encore.

Justement, le hasard voulut que le châtelain passât à l'autre bout de l'avenue et qu'il aperçût sous les arceaux de verdure cette ombre lointaine, à la robe pâle, errante dans cette solitude, sur le gazon foulé jadis par les sandales des religieux méditant le néant des félicités humaines.

Il était huit heures et demie.

XIII

Les hôtes du Val-Dieu étaient réunis au salon dont les fenêtres jetaient, dans l'ombre du soir, une lumière jaune tamisée par la gaze des rideaux, et, dans le lointain, on entendait le rhythme net d'une valse, à quatre mains, lestement enlevée.

Duvernet, accoudé sur le piano, contemplait avec une admiration croissante, le visage délicat de Denise, assise près de sa sœur.

Il se disait, sentant naître des désirs qu'il essayait de combattre quand il s'éloignait d'elle, que c'était le port où il serait sage de se réfugier après les orageuses traversées de la vie de garçon pour ménager à sa vieillesse cette affection sereine si désirable qui en assure le repos.

Il se disait encore, en éventant l'intrigue qui se déroulait depuis son arrivée à la campagne, que si son ami Maurice avait rencontré, à quarante ans seulement, le soir de l'assemblée du village, l'aînée des demoiselles Châtenay après avoir brûlé les exubérances de sa jeunesse aux flammes de la vie parisienne, il aurait été moins accessible aux passions critiques de l'âge mûr et que la soudaine apparition d'une fille d'Ève pâle et vicieuse ne l'aurait pas troublé une minute; qu'il se serait contenté de sourire à l'aspect de cette créature en proie à la chlorose, de ses lueurs d'étoile perdue au fond des firmaments et de ses clartés de lune anémique et mourante.

Tout au plus aurait-il admiré la gracieuse jeune fille comme un amateur, habitué à parcourir les musées et les ventes, admire une statue de prix ou un tableau de maître en estimant jusqu'où les enchères du public pourront s'élever.

Le charme qui se dégageait des vingt ans de Denise l'attirait, lui Duvernet. Elle possédait les qualités qui doivent séduire et enchaîner. Elle était svelte, souple, satinée. Ses grands yeux qui se fixaient droit devant eux semblaient vous interroger, franchement, sur un secret mystérieux qu'elle aurait voulu connaître et qu'il devait être si doux de lui apprendre. Elle n'avait rien de la pruderie des filles qui ont la science et veulent se donner des airs d'ingénuité. On sentait en toute sa personne une grande et profonde loyauté.

Évidemment, avec son entrain et sa gaieté débordante, Denise serait, comme sa sœur, une honnête femme, pleine de cœur et de dévouement.

Et belle!

Quand le temps, dans un ou deux ans, aurait mis la dernière main à cette œuvre de Dieu, ce serait une femme accomplie.

La valse était finie.

Denise leva les yeux sur Duvernet, pendant que sa sœur feuilletait des recueils, cherchant une étude à jouer.

—Monsieur le député, fit-elle avec une grimace narquoise, savez-vous que vos cheveux commencent à grisonner?

—Désobligeante remarque, mademoiselle.

—Et que sur le front, là-haut, au sommet de l'édifice, il se découvre des ravages. Vous avez beau faire et ramener avec rage, il se forme là, aux deux côtés, une manière de croissant qui rappelle l'étendard du Prophète. Voulez-vous m'écouter?

—De toutes mes oreilles.

—Mariez-vous.

—Avec qui, grand Dieu?

—Avec une femme, fille ou veuve.

—Malgré mes cheveux grisonnants!

—Malgré tout. Vous êtes encore possible, mais...

—Voilà un mais terrible. Continuez.

—Plus vous irez, plus le temps...

—Me démonétisera?

—Dame! Mon idée ne vous va pas, soyez franc!

—J'aime beaucoup la liberté.

—C'est beau quand on a vingt ans, mais plus tard il vous faut des gardes-malades pour soigner vos douleurs. N'attendez pas trop. Vous ne trouveriez plus qu'une sœur de charité.

—Comme vous me détestez!

—Pas du tout. Si je vous haïssais—ce dont je n'ai aucun sujet—je ne vous donnerais pas cet avis qui est bon.

—Soit, mais quelle femme serait assez abandonnée de Dieu et des hommes pour vouloir d'un vieux garçon comme moi? Vous l'avez dit, il n'est que temps, tout juste. Je blanchis.

—Ce n'est encore qu'une petite nuance argentée qui vous sied. Un peu de poudre.

—J'ai quarante ans.

—Vous n'en paraissez pas plus de trente-neuf. Et Maurice les a comme vous, ce qui ne l'empêche pas d'être un beau cavalier, un grand chasseur et un bon mari.

—Les soucis de la politique m'absorbent.

—Prenez une ambitieuse.

—Il y en a donc?

—Vous l'êtes bien, vous. Pourquoi les femmes ne le seraient-elles pas?

—Nous verrons. Quand je rencontrerai cette ambitieuse invisible jusque-là.

Il soupira.

Hélène avait ouvert un volume de sonates et tirait sa sœur par la manche.

—Tenez, fit Denise en riant, écoutez cela, du Mozart. C'est plus vieux que vous et c'est encore très bien tout de même.

Le banquier, dans une embrasure, expliquait au curé qu'il avait harponné par un bouton de sa vieille soutane, couleur de tabac d'Espagne, les merveilles des camps romains, en songeant, avec la délicieuse sensation du savant, à sa fameuse découverte, le camp des bois de Rudelande—car ce devait être un camp décidément—qu'il avait d'autant plus de mérite à exhumer que les légionnaires n'ont jamais passé là.

—Mon bon curé, disait-il, le camp des Romains était défendu par un fossé formidable, dont la terre se relevait à l'intérieur, en manière de muraille et de parapet. Sur ce parapet, on plantait des palissades, des sortes de chevaux de frise. De ce retranchement aux tentes, on ménageait un espace considérable, afin que les traits de l'ennemi ne pussent atteindre les cohortes.

Et il se lançait dans des dissertations à n'en plus finir, et, à la vérité, très obscures, comme doit être toute bonne démonstration de savant, sur les rues du camp, le forum, les emplacements destinés aux généraux, aux questeurs, à l'arsenal, à la cavalerie et aux fantassins.

Heureusement pour lui, le vieux desservant était sourd comme un vase étrusque et ne comprenait pas un traître mot de cette divagation scientifique.

M. Châtenay lui-même était atteint d'une surdité plus légère.

—J'ai fait une magnifique trouvaille, disait le banquier, criant du haut de la tête.

Le curé formait un cornet acoustique de sa main droite:

—La volaille, répliquait-il, elle est hors de prix.

—Je ferai mon rapport à l'Association normande. Elle sera contente de moi, continuait l'antiquaire.

—La race normande! disait le curé, elle est très bonne laitière. Ma vache est parfaite, monsieur Châtenay, parfaite.

Et la conversation, parfois indécise et flottante, reprenait son train.

Les deux causeurs avaient l'air de bêtes attelées à un coche et tirant chacune de leur côté, mais qui avanceraient tout de même, avec opiniâtreté, dans un mauvais chemin.

Madame Chazolles était occupée de sa sœur, de sa musique et de ses petites qui jouaient dans ses jupes.

Maurice était donc tranquille.

Aussi se dirigea-t-il d'un pas rapide du côté de l'ombre errante sous les charmilles.

Bientôt, il la rejoignit.

Elle n'était pas fugace. C'était une ombre apprivoisée et familière.

A son approche, Angèle s'arrêta.

Une rougeur modeste lui monta au front et, dans une feinte confusion, elle s'excusa de son audace.

—Vous allez me juger bien indiscrète, monsieur, dit-elle d'une voix profonde qui remua le châtelain jusqu'aux entrailles.

Elle était à ravir, appuyée sur son ombrelle dont le bout rayait le sable de l'allée, dans la pose d'une délinquante surprise par un garde-champêtre.

—Mais non, mademoiselle, fit Chazolles, non, du tout.

—On m'a conté que le Val-Dieu est si pittoresque, si intéressant à visiter, que je me suis hasardée à le venir voir, de loin, à la chute du jour, persuadée qu'il n'y aurait personne que moi dehors, à pareille heure. Excusez-moi, monsieur.

Elle s'inclina dans une révérence savante et fit mine de se retirer.

Chazolles la retint.

Elle s'y attendait bien.

Il s'approcha d'elle, tout près, et avec la douceur soumise d'un amant parlant à celle qu'il aime:

—Vous trouvez donc cet endroit joli?

—Admirable. C'est de la poésie pure. Le recueillement, la paix, les eaux murmurantes, les ombrages épais, les charmilles qui se rejoignent comme des voûtes de chapelles, c'est unique et idéal.

—On n'est pas d'une ironie plus aimable. Franchement vous ne vous y plairiez pas?

—Vraiment! Je ne sais que vous répondre. Peut-être, en effet.

—Vous adorez Paris, d'où vous venez. Votre cousin me l'a dit.

—Ah! vous lui avez parlé?

—De vous.

—Et que lui avez-vous dit?

—Que vous êtes charmante et qu'il est heureux de vous avoir près de lui.

—J'y resterai peu de temps.

—Vous ne vous trouvez bien que là-bas.

—Non. Je me plairais partout où serait l'homme que j'aimerais.

—Heureux celui-là, fit vivement Chazolles.

Elle répliqua non moins précipitamment:

—Mais je ne me plais nulle part.

—Ah! vraiment?

—Nulle part. Non, monsieur!

—Ce qui signifie que vous n'aimez personne.

—En effet.

—Vous me surprenez.

—Pourquoi?

—Vous avez dû rencontrer plus d'un adorateur.

—C'est une supposition polie.

—Une vérité. Vous êtes si jolie!

—Vous trouvez!...

—Plus que jolie, adorable.

—Donc?

—On vous l'a répété souvent.

—Je ne m'en souviens pas, mais on pourrait le supposer puisque, ici même, dans cette solitude où il n'y a qu'un homme, on me le dit encore.

Chazolles ne répondit pas.

Il soupirait.

Elle fit un pas pour s'éloigner en haussant les épaules légèrement, avec un geste d'inimitable coquetterie.

—C'est drôle tout de même, fit-elle, les hommes! On n'en peut pas voir un qui ne se mette à marivauder tout de suite. Même au Val-Dieu, c'est un comble. Trouver un...—Elle chercha le mot. Il lui en venait un autre trop naturaliste sur les lèvres,—galant dans les savanes, dans le désert! Oui, en vérité, c'est un comble.

Ils marchèrent quelque temps en silence l'un près de l'autre.

Angèle arrachait une feuille aux arbres du bout de ses gants, distraite, attendant la déclaration qu'elle pressentait, qu'elle désirait.

—Serait-ce donc, dit Chazolles avec un tremblement dans la voix, qu'on ne peut vous voir sans vous aimer? Je le crois. Je ne sais pas si vous êtes le type de la beauté rêvée par les classiques de l'art, par les académiciens de la sculpture ou de la palette, mais ce dont je suis sûr, c'est que vous êtes faite à donner le vertige, que vous êtes tout entière charme, attrait et séduction.

—Et patati et patata. On n'entend que des refrains comme ça.

Elle fredonnait ces bouts-rimés avec une raillerie provocante.

Puis brusquement elle reprit:

—Alors vous voilà parti comme les autres et vous m'aimez aussi vite qu'eux.

—Et quand ce serait?

—Vous me le dites à la première occasion comme cela, sans me connaître, sans même savoir mon nom, la nuit, au fond d'un bois!

—Qu'importe le lieu si je suis sincère?

—Vous êtes hardi, en vérité.

—Et vous ne vous y attendiez pas?

Elle le regarda de ses yeux à demi clos, sous ses paupières abaissées:

—Si, dit-elle.

—Et je vous fâche?

—Non.

Il voulut lui prendre la main. Elle la retira sans colère et la tint suspendue entre eux, comme une barrière naturelle.

—Quand je dis non, fit-elle, je vais m'expliquer. C'est qu'avec nous autres on ne se gêne point. Je n'ai pas de fortune. Quelques successions de marchands des halles en perspective. Pour le présent, rien. Je n'ai pas connu mon père, je n'hésite pas à l'avouer. Ce n'est pas ma faute. Ma mère est morte quand j'étais encore toute petite. Elle vendait du poisson avec sa sœur et ne m'a pas laissé un radis. Ma tante Pivent, c'est autre chose. Elle est à peu près riche, à force de travailler; elle a une maison à Montrouge, des rentes sur l'État, des actions du Nord, un tas de valeurs. Elle me traite comme sa fille, et je l'aime comme ma mère.

Mon cousin Méraud est aussi un ancien vendeur d'huîtres. C'est un brave homme. Il m'aimerait bien, si je voulais, un peu trop même. Il est vrai qu'il n'est ni mon père ni mon oncle. Ça ne lui est pas défendu, excepté par Herminie, sa bonne, qui lui arracherait les yeux. Je ne sais pas pourquoi je vous conte mes petites affaires, mais vous m'inspirez de la confiance et après tout c'est vous qui avez commencé en me contant une partie des vôtres. Il ne me reste que ces parents-là. Ma tante ne veut pas que je travaille. Elle a fait de moi une demoiselle. On m'a mise en pension jusqu'à seize ans. Je m'y ennuyais, mais il fallait bien y tenir et j'en ai changé plus d'une fois. J'ai été élevée comme une rentière et je n'ai pas le sou. Il faut qu'on m'entretienne. Ma tante s'en charge.

J'ai une jolie chambre à la rue du Cygne. J'y suis comme dans une châsse et c'est là que cette pauvre tante me rend ses hommages. Mais quand elle est partie à ses crevettes, à la criée, à ses affaires enfin, qu'est-ce que vous voulez que je devienne? A quoi puis-je employer mon temps? Que feriez-vous à ma place? Je me promène. On a voulu me marier avec des connaissances, des commissionnaires en marchandises, des maraîchers du côté de Clamart, qui ont du foin dans leurs sabots, des boutiquiers du quartier. Je ne veux pas. Ce n'est pas mon goût et, de plus, ils me déplaisaient tous. Je n'aurais pas vécu la semaine en leur compagnie. Ce n'est pas leur faute ni la mienne. Or, la journée est longue. Quand ma tante est à sa besogne, moi je flâne. Elle pourrait quitter son métier; elle n'en a pas besoin pour vivre, mais elle y tient. Ça lui plaît de se tirailler avec les restaurateurs, les maîtres d'hôtel et les cordons bleus.

Pendant ce temps-là, je vais à l'aventure quand il fait beau. Et ce que j'entends sur mon chemin, vous ne vous en doutez pas. Depuis les zingueurs, les pâtissiers qui m'apostrophent avec des mots à faire rougir un escadron,—vous comprenez, une fille toute seule—jusqu'aux jolis cœurs des cercles qui me lorgnent à la place de l'Opéra et m'envoient des cartes par des larbins galonnés, c'est une averse de déclarations, comme la vôtre, au fait. Je retrouve ici ce que j'ai laissé là-bas sur les trottoirs. On ne peut pas faire un pas dans Paris, ou en chemin de fer, ou n'importe où, au Val-Dieu sans être apostrophée de la même façon. Et des voyous aux beaux messieurs du Jockey ou des Éclaireurs, c'est la même pensée qui s'exprime par des phrases différentes, et entre nous, bien entre nous...

—Quoi?

—Vous ne m'en voudrez pas?—Souvent c'est le voyou qui a le plus d'esprit. Vous comprenez donc qu'il n'y a pas moyen de se mettre en colère. On serait toujours cramoisie, pourpre; on attraperait des congestions. Le plus simple est de suivre son chemin sans avoir l'air d'entendre, de paraître ne pas comprendre, même quand on comprend à merveille, et d'en rire. C'est ce que je fais.

On presse un peu le pas, quand le monsieur est vif dans son exposé de principes.

S'il est intelligent, il comprend et s'en va chercher fortune ailleurs. Si c'est un étranger ou un imbécile et qu'il insiste en arrivant à des propositions trop crues, il faut lui mettre les points sur les i ou appeler les sergents de ville.

C'est une extrémité fâcheuse et rare.

Mon histoire est celle des femmes seules qui ne sont pas entourées de domestiques pour les servir et les garder. Pas de différence. Les filles sont créées pour l'amusement des hommes, à ce qu'il paraît. Dès qu'il y a un chapeau, une robe et des bottines, ils n'y regardent pas de près. J'ai des amies laides. Il leur en arrive tout autant.

Elle se tut.

Chazolles demeurait interdit.

Elle le fixa avec ses yeux bleus d'une douceur pénétrante.

Les rayons de ses prunelles filtraient entre ses longs cils plus sombres que ses cheveux, une beauté de blonde, et ce fut d'une voix mélodieuse et caressante qu'elle ajouta:

—Vous voyez bien que je ne peux pas me fâcher de ce que vous me dites, vous!

Maurice se sentait remué plus qu'il n'aurait voulu. Jamais une voix de femme n'avait fait passer un pareil frisson dans ses veines.

Pas même Hélène, son Hélène qui lui appartenait à lui seul, dont il avait eu le printemps. Cette fleur qui s'était épanouie à son souffle et dont il avait respiré les premiers parfums, son Hélène si soumise à toutes ses volontés, à ses caprices; son Hélène qui ne l'abordait qu'avec un sourire, ce sourire caressant de la femme qui se sent aimée et qui aime de toute son âme, sans crainte, sans fausse pudeur, libre devant Dieu et devant les hommes, pour qui le devoir est un plaisir, et qui s'appuie, confiante et radieuse, sur le bras qui doit la protéger et la conduire à travers le monde, à travers la vie.

Hélène disparaissait à présent devant cette fille impudente et naïve, d'une beauté licencieuse et dépravante qui parlait avec un inquiétant aplomb, sans gêne, comme si elle eût connu Chazolles depuis dix ans, l'amusant avec ses gestes délurés, ses mots hardis, tandis que ses yeux le brûlaient comme si la puissance de leurs rayons avait été centuplée par une lentille de cristal.

Il ne pouvait détacher son regard, attiré par une force inconnue, des mèches folles qui se collaient à son front d'une blancheur lactée, des tresses dorées et soyeuses qui se tordaient sur sa nuque, ni de sa poitrine aux contours si parfaits qu'elle semblait taillée dans un marbre sans défaut.

Insouciante, sûre de l'effet qu'elle voulait produire, elle attendait en jouant avec une branche de sureau qu'elle venait de casser.

Ils se taisaient.

Dans le lointain, on entendait, du côté du château, les notes envolées du piano, claires dans le silence de la nuit qui s'épaississait et du côté des bois, des cris d'oiseaux nocturnes qui s'éveillaient au moment où la nature allait s'endormir.

Elle se dirigeait lentement vers le village.

—Il est temps de rentrer, dit-elle; dans un moment on n'y verra plus et...

Il lui mit la main sur la bouche, pour retenir sur ses lèvres ce mot qui en sortait: Adieu.

—Ne partez pas, dit-il. J'étais si heureux de vous contempler à mon aise. Cette heure est la plus délicieuse de ma vie. Ne me quittez pas encore. Pourquoi troubler ce bonheur que j'éprouve auprès de vous? La belle nuit! Et quels souvenirs elle me laissera!

—Vous êtes sentimental, fit-elle en minaudant.

—Je ne sais pas, répliqua-t-il, je vous aime.

—Déjà!

—Est-ce que l'amour dépend du temps? Sommes-nous maîtres de le repousser ou de l'appeler en nous? Du jour où je vous ai aperçue à votre fenêtre, il est entré là—il frappa sa poitrine—et je sens qu'il n'en sortira plus.

—Vous voyez bien, fit-elle, vous voilà comme les autres.

—Non, dit-il, pas comme les autres. Moi, je vous aime sincèrement, profondément, avec respect.

—Oh! avec respect? fit-elle en effeuillant sa branche de sureau.

—Oui, avec respect, avec passion, de toute mon âme.

—Pour une heure?

—Pour toujours.

—C'est bien long, murmura-t-elle.

Elle laissa échapper un soupir.

—Et penser, dit-elle, que vous ne savez seulement pas mon petit nom!

—C'est vrai; mais que me fait ce nom? C'est vous que j'aime.

—Voulez-vous le connaître? Les autres le demandent, vous savez?

—Dites-le moi.

—Angèle.

—Il est joli.

—Vous trouvez?

—Oui, et il vous va si bien!

—C'est un compliment; enfin il vous plaît?

—Certes!

—C'est peut-être parce que je le porte.

—En effet.

—Allons, continuez, vous êtes en bon chemin. Mettez-moi dans le mien, car l'obscurité s'accroît et je pourrais me perdre. Vous me parlerez en me reconduisant.

—C'est juste, il est tard et votre cousin serait inquiet.

Un éclat de rire argentin et perlé lui répondit.

Elle le regarda avec une mine effarouchée, très drôle.

—Inquiet, répéta-t-elle. Ah! bien oui! vous plaisantez. Quelle idée vous vous faites du monde, vous autres, les millionnaires, les châtelains. Vous avez donc vécu dans les nuages.

Inquiet, mon cousin Méraud? Gaspard Méraud? En voilà un qui ne s'est jamais avisé de prendre du souci pour ces vétilles. Vous pensez à vos enfants qu'une ou deux bonnes escortent comme les gendarmes faisaient de la malle-poste quand on redoutait des bandes de voleurs. Vous croyez que les filles comme nous sont gardées et qu'on les tient par leurs jupes comme les demoiselles riches; qu'elles ont une queue de femmes de chambre derrière elles avec des bonnets cauchois ou des capuches à rubans de nourrices. Ouiche! j'ai toujours eu mon olivier courant, moi. On m'a lâché la bride et je n'en ai pas abusé, j'ose le dire. Pour me surveiller il aurait fallu perdre des journées et je n'en valais pas la peine. Je suis un enfant de la halle, de la balle, si vous aimez mieux. Comprenez-vous? Tous les miens étaient enfoncés dans la marée du matin au soir.

Je me suis donc élevée comme j'ai pu, tantôt au couvent, tantôt à la grâce de Dieu. Depuis ma sortie de pension, j'ai besoin de courir, de vagabonder. J'aime l'école buissonnière au soleil de Paris, ce soleil, pâlot l'hiver, qui nous rôtit l'été quand les murs de plâtre sont chauds comme des mottes de four. Et me voilà.

—Ainsi vous êtes libre?

—Comme les hirondelles de vos fenêtres.

—Que faites-vous de votre liberté?

—Pourquoi cette question?

—Parce que je m'intéresse à vous; parce que depuis que je vous ai aperçue, dimanche, en quittant l'assemblée, j'ai été frappé comme d'un coup de foudre; parce que je sens que vous êtes liée à mon existence, que vous me révélez un monde inconnu, une vie nouvelle; parce que je ne peux plus respirer où vous n'êtes pas, qu'il m'est venu une passion unique: vous voir, vous posséder; parce qu'enfin je suis décidé à faire ce qui est humainement possible pour gagner votre amitié et vous obtenir de vous-même. Je veux que vous soyez à moi et que vous m'aidiez à réaliser cette espérance.

—Et quand je le voudrais, est-ce que je le pourrais?

—Pourquoi non? puisque vous êtes indépendante.

—Oui.

—C'est donc facile.

—Sans doute, ma tante ne me gêne pas, la pauvre femme et, quant à mon cousin Méraud, pourvu qu'il pêche à la ligne dans vos étangs, les révolutions de la terre ne l'occupent guère, mais vous! Vous n'y songez pas! Vous vous emballez comme un cheval de steeple qu'on attellerait à la guimbarde d'un maraîcher! Vous ne voyez pas les obstacles.

—Ces obstacles, où sont-ils?

Elle lui posa sa main gantée, une petite main nerveuse, sur le bras et s'arrêtant:

—Et votre femme, monsieur Chazolles, qu'en faites-vous dans vos arrangements?

Il resta frappé de stupeur.

Sa femme, ses enfants! Il les aimait passionnément. Comment les oubliait-il auprès de cette charmeresse, si vite, si complètement?

Il se mordit les lèvres et réfléchit.

En causant, ils étaient arrivés au village.

De l'autre côté du communal, dans l'obscurité, une seule lumière brillait à la maison de Méraud.

Peut-être les écouterait-on. Il passa le bras de la jeune fille sous le sien et l'entraîna au pied d'un hêtre énorme, situé à l'entrée de la place.

Et là, il se pencha à l'oreille d'Angèle et lui murmura:

—N'y a-t-il pas un mot que les amants ont répété des milliers de fois?

—Lequel?

—Mystère!

Le mystère! En effet, il paraît à tous les inconvénients, à tous les dangers de la situation. Il ménageait l'affection de l'épouse et les plaisirs de la maîtresse.

—Au Val-Dieu? Y pensez-vous? objecta Angèle sans discuter la déclaration de Chazolles. Mais je n'entrerais pas deux fois dans ce parc, que tout le pays en serait informé. Ah! vrai! Pour un amoureux de passage, vous devez bien aimer, vous, si j'en juge par votre aveuglement. Franchement, vous perdez la tête avec une facilité désespérante.

—Si vous m'écoutiez, dit gravement Maurice, je ne voudrais pas être un amoureux de passage. Je voudrais vous aimer longtemps, toujours. Je voudrais vous posséder à moi seul. Je vous garderais avec un soin jaloux. Je me dévouerais à votre bonheur, et je tâcherais de le rendre aussi sûr, aussi parfait que possible.

—Toujours au Val-Dieu, dans votre cloître, afin d'éviter les querelles de ménage!

—Non; où il vous plairait d'aller.

—A Paris, par exemple?

—A Paris, si c'est votre désir. C'est là, en effet, qu'on peut vivre inconnu, protégé par la foule, isolé au milieu du monde. Je vous y arrangerais un coin doux et soyeux, une retraite ignorée où nous cacherions notre liaison à tous les yeux. Sans troubler la tranquillité des autres, nous songerions à notre félicité mystérieuse. Je mettrais votre avenir à l'abri de toutes les inquiétudes.

—Voilà des promesses qu'on fait et qu'on ne réalise pas!

—Mettez-moi à l'épreuve. Dites-moi que vous consentez, que vous n'avez rien dans le cœur qui m'en dispute l'entrée et me le ferme.

Il la serrait dans ses bras. Elle se dégagea vivement et dans l'obscurité ses yeux brillants prirent une expression dure, presque cruelle.

—Non rien, dit-elle, rien du tout.

—Tu n'as jamais aimé?

Elle répondit hardiment:

—Jamais.

—On t'a pourtant dit souvent qu'on te trouvait belle.

—Souvent, oui. Des banalités comme celles que je viens d'entendre.

—Ah! dit-il en la repoussant, tu n'as pas de cœur!

—C'est vrai, je ne suis pas bonne. Que voulez-vous? Je ressemble à beaucoup d'autres. Les hommes m'ont humiliée. Ils m'ont traitée comme une fille de rien, quelques-uns comme une marchandise à vendre ou une machine à plaisir. Je me suis habituée à les voir d'un mauvais œil, à les haïr peut-être. Je crois que je les haïssais tous en effet.

—Tous?

—Oui, jusque-là.

—Sans exception?

—Sans exception.

Chazolles l'aurait étouffée pour la remercier de cet aveu.

—Et maintenant? demanda-t-il.

—Je ne sais plus. Vous me parlez un autre langage. Vous dites des choses qui me troublent tandis que les autres me faisaient rire de pitié ou me soulevaient le cœur de dégoût. Vous me jetez dans un embarras! Depuis huit jours, vous passez à cheval sous ma fenêtre, et je sens bien que c'est moi qui vous attire. Je me suis informée près de mon cousin, sans faire semblant de rien. Autrefois, vous veniez par là, mais c'était très rare, tandis que maintenant vous êtes régulier comme une horloge pneumatique. Vous semblez avoir du goût pour moi, réellement, mais tant de gens me l'ont dit qui n'en pensaient pas un mot qu'il m'est bien permis de douter de votre sincérité.

—Et si vous n'en doutiez pas?

Elle fit claquer ses lèvres avec un air d'incertitude.

—Nous y réfléchirons, dit-elle, chacun de notre côté.

Elle s'enfuit, mais Chazolles la retint par sa robe, au bord du communal baigné d'une vapeur claire qui rasait l'herbe drue et courte.

Il prit la tête de la jeune fille dans ses mains et l'embrassa sans qu'elle essayât de se défendre.

Elle s'arracha pourtant de son étreinte et courut à la grille de la villa Méraud.

Si Chazolles, cloué à sa place, avait pu lire sur le visage d'Angèle, il y aurait surpris une expression de triomphe et en même temps ce sourire dédaigneux de la fille habituée aux courtisaneries des hommes qu'elle dompte et asservit à ses caprices.

Il s'éloigna lorsqu'il eut entendu le bruit sec de la grille qui se refermait et retourna lentement, le cœur plein d'une ivresse maladive, à travers les allées sinueuses, au château, dont les fenêtres étaient toujours éclairées.

Lorsqu'il gravit le perron, Duvernet se précipita à sa rencontre:

—Où diable étais-tu fourré? lui dit-il. On te cherche depuis une heure.

—Pourquoi faire?

—Pour t'apprendre une nouvelle.

—Bonne ou mauvaise?

—Bonne pour toi, si tu as de l'ambition. Veux-tu être député?

—Et le père Mahirel?

—Il est mort.

—Pauvre bonhomme!

—Il a rendu au Créateur son âme astucieuse et madrée. La place est libre.

Chazolles regarda sa femme.

—Hélène est la maîtresse. Je ferai ce qu'elle décidera.

Madame Chazolles jeta ses bras autour du cou de son mari et, le fixant de ses grands yeux limpides:

—Je n'ai pas d'autre volonté que la tienne, dit-elle. Pourtant nous étions si heureux ici!

—Eh bien! Restons-y.

—Non. Mon père et Duvernet ont peut-être raison. Ils veulent que tu sois quelque chose. Je ne tente pas de les combattre. Essaie. Tu feras plaisir à Denise.

Il lui prit la tête dans ses deux mains comme il venait de prendre celle d'Angèle, et l'embrassa longuement sur le front.

Denise, dans une embrasure, disait à Duvernet:

—Je suis contente de cet arrangement. Nous irons donc à Paris.

Et le député galamment riposta:

—C'est pour vous ce que j'en ai fait. Le hasard nous rapproche, mais je l'ai aidé de toutes mes forces. Suis-je bien inspiré?

Denise inclina plusieurs fois la tête, lentement, avec un beau sourire.

XIV

Au moment où elle avait disparu comme une étoile filante, Angèle Méraud était en passe de devenir une des plus brillantes planètes de ce firmament où les élégantes sont aussi communes que les astres de la voie lactée, mais où les véritables beautés sont aussi rares que les comètes chevelues dans la voûte éthérée.

Au club du boulevard des Capucines, le duc de Charnay était plongé dans la consternation.

D'abord, ses affaires s'embrouillaient et la crise tournait à l'aigu.

Le bac dévorait les dernières largesses des usuriers comme de simples bottes de paille rôtissent dans un incendie de ferme.

Les citations, protêts, commandements, notes diverses, jugements, saisies, récolements, sommations, affiches de vente, injures timbrées ou non, s'écroulaient sur lui en avalanches énormes.

Son portier était enseveli sous ces libelles de style barbare mais lumineux.

Il était temps que le salut vînt sous les espèces d'une fille laide ou contrefaite, mais richement dotée.

Tous les marieurs, patentés ou non, s'occupaient de cette pressante opération de sauvetage.

On avait parlé au noble décavé d'une demoiselle célèbre dans la galanterie parisienne, en possession de trois cent mille livres de rentes amassées dans l'exercice de ses utiles et délicates fonctions, mais il avait flanqué à la porte le courtier téméraire... provisoirement.

C'était une ressource pour les cas désespérés.

Et il n'en était pas encore tombé là.

On verrait.

D'autre part, ce roi du pschutt avait gardé dans un coin de l'organe en caoutchouc qui fonctionne dans son étroite poitrine, à la place du cœur, un goût prononcé pour Angèle.

Non pas qu'elle l'émût ou le fît palpiter avec violence.

Ce jeune seigneur en carton-pierre est difficile à toucher. Son impassibilité anglaise ne se trouble pas pour ces produits inférieurs qui s'appellent des femmes; il se serait cru déshonoré par un élan de passion qui dût déranger les frisures plates de sa perruque, marquer d'une poussière les genoux de ses hauts-de-chausses ou compromettre le nœud harmonieux de sa cravate.

Mais Angèle lui avait procuré de véritables triomphes. Notamment aux redoutes de son cercle et aux bals de l'Opéra, elle avait obtenu un succès tapageur. Dans son avant-scène, elle était le point de mire des lorgnettes. Elle avait arboré une étourdissante robe de satin blanc, d'un décolleté extravagant, devant laquelle tous les masques, tous les habits noirs restaient abîmés dans une de ces extases dont la mémoire ne se perd pas avant une bonne huitaine de jours.

Elle était moulée dans le satin comme une baigneuse dans la batiste, au fond de l'eau transparente.

Sur sa forêt de cheveux roux, d'une nuance indicible, se posait une audacieuse couronne de fleurs d'oranger qui demeura légendaire.

Il n'y avait pas jusqu'à la foule grouillante des clodoches, des pierrots, des clowns, des charlatans, des romains, des danseurs vêtus des costumes les plus bariolés et les plus grotesques, qui n'eût manifesté pour la jeune fille à la poitrine étincelante, au cou sculptural, aux cheveux d'or, aux yeux de velours brillants comme des lucioles sous sa mantille, une de ces admirations qui vont droit à l'amant d'une belle et lui montent à la tête comme des fumées de champagne.

Et puis, faut-il le dire?

Angèle ne tenait pas à l'argent. C'est une rareté par ces temps-ci. Très fantasque, très capricieuse sur les autres points, très exigeante sur certaines matières, elle ne l'était pas sur la question de prix. On lui donnait ce qu'on voulait. Elle le recevait sans daigner même jeter un regard sur ce qu'on laissait tomber dans sa tirelire. Elle ne demandait rien. Et le duc très prodigue quand il s'agit d'éblouir le populaire, dépensier pour l'ostentation, ses écuries, ses meubles, ses habits, ses bijoux, se montrait d'une avarice sordide en ce qui concerne les femmes. Il payait volontiers une petite fête, soldait la note du restaurant sans y redresser une erreur, mais ses largesses se bornaient à cet effort.

Sur ce point, il ressemble à une quantité considérable de sectateurs du pschutt, qui, trop souvent, mettent ce qu'ils ont d'or en évidence et en gardent très peu au fond de leur porte-monnaie.

L'autre, Abraham Saller, dont Angèle, effrayée de l'ennui qu'il distillait, avait fui les approches jusqu'au fond de la Normandie, se lamentait de la perte de son Eurydice et la demandait, sans accompagnement de lyre, à tous les échos.

Il avait pris son parti des profanations du duc de Charnay qui avait eu la primeur de son mobilier de la rue de Londres et des faveurs de sa maîtresse. Il se tenait pour satisfait de l'avoir supplanté après l'avoir été lui-même.

Le duc avait gagné la première manche; Abraham la seconde.

Restait la belle.

Mais les joueurs étaient disposés à s'entendre.

Sans se parler, ils se comprenaient.

Ni l'un ni l'autre n'exigeait une fidélité absolue.

Abraham Saller, pour qui l'amour même était une affaire, aurait volontiers accepté une commandite dans laquelle chacun eût apporté sa part et prélevé ses bénéfices. Il y a dans la corruption moderne de ces compromissions.

Ce qu'il voulait, c'est Angèle aux heures où il s'ennuyait et elles étaient nombreuses.

Elle le divertissait, très amusante, très spirituelle à la façon des gavroches, intelligente autant que vicieuse.

Eux ils la plongeaient, au bout d'une soirée, dans un hébétement complet. Elle ne tardait pas à s'apercevoir du vide de ces Lauzuns ratés qui faisaient la roue autour d'elle, paons sans queue et sans couleurs, singeant les marquis du talon rouge sans avoir leurs bons mots, leurs dentelles, leurs grands airs ou leur tempérament; mesquins dans leurs générosités, idiots dans leurs causeries râlant sur des sujets rebattus, toujours les mêmes, les chevaux ou les cabotines, usés par les nuits du cercle et les émotions du jeu, fripés enfin à vingt-huit ans comme des pommes de reinette sur la paille des celliers, vers Pâques ou l'Ascension.

Il n'y avait pas trois mois qu'elle était la maîtresse d'Abraham Saller, que malgré ses absences, ses fugues au Chat noir ou au Rat mort, deux établissements célèbres hantés par les rapins et les poètes, malgré ses échappées au refuge de la tante Pivent, où elle se retrempait dans l'air de sa jeunesse, un air imprégné d'odeurs de marée et de parfums des halles, elle avait senti qu'elle ne pouvait plus résister à cette vie.

Les galanteries de ces amoureux éreintés comme des chevaux fourbus lui soulevaient le cœur.

C'est alors qu'elle avait appelé sa femme de chambre de la rue de Londres, une Malouine ramenée de Dinard ou de Paramé, rondelette, très éveillée, bonne et dévouée.

Le dévouement est une vertu bretonne.

—Rose, lui avait-elle dit, écoutez-moi bien.

—Oui, madame.

—Je m'en vais. Je ne sais pas quand je reviendrai; dans huit jours ou dans six semaines.

—Où va madame?

—C'est mon secret.

—Quand monsieur viendra?...

—Vous lui direz ce que vous savez. Rien. Si on m'écrit, vous jetterez les lettres dans cette corbeille et vous les y laisserez pêle-mêle. Je les trouverai plus tard. Dites à mes amis qu'ils se consolent. Je ne suis pas perdue. Je me retrouverai.

De là elle était allée chez sa tante et lui avait confié qu'elle était triste, qu'elle s'ennuyait. Elle allait donc faire un tour chez son cousin Méraud et respirer le bon air des champs.

—Si on te demande où je suis, dis que tu n'en sais rien, quand ce serait le président qui se dérangerait.

Elle s'était jetée au cou de la bonne femme et l'avait couverte de baisers à pleines lèvres, de ces baisers qui effaçaient toutes ses fautes et arrachaient au cœur de la poissonnière une effusion de tendresse et de joie.

Puis elle s'était précipitée dans l'escalier en lui criant:

—Je t'écrirai. Soigne-toi bien, ma tante.

Elle avait pris l'express de Granville et au moment où le jeune M. Abraham, qui ne se levait qu'à midi, dormait encore, à l'heure où il étirait sous son baldaquin de drap bleu gendarme ses membres endoloris, elle montait dans la charrette anglaise prêtée par maître Jacques à Méraud, et le cheval de labour l'emmenait à travers des campagnes plantées de pommiers et coupées d'herbages clos de haies d'aubépine.

L'astucieuse Herminie l'avait reçue à bras ouverts pour complaire au maître, mais elle se défiait, redoutant l'influence de la jeune fille et tremblant pour ses rentes futures.

Elle avait tort.

Si Angèle était pétrie de vices, elle offrait au moins un type accompli de désintéressement.

Cette bizarre créature ne considérait l'or que comme un métal en fusion destiné à lui couler entre les doigts.

Elle posait en principe, dans son esprit, que les belles fleurs, les beaux chevaux, les hôtels, les villas, les toilettes exquises, les diamants superbes, les tapis, les meubles de prix, les œuvres d'art doivent aller d'eux-mêmes aux belles filles.

Et comme son miroir entretenait chez elle une favorable opinion de ses mérites, opinion confirmée par les hommages dont on l'accablait, elle se disait que les mines d'or ne lui manqueraient pas et qu'elle pouvait le semer autour d'elle avec une insouciante prodigalité.

Ce qu'elle faisait.

D'ailleurs, il lui restait de son éducation première, et du sang dont elle sortait, un fonds de courage contre la misère et l'adversité. Elle se serait soumise sans effort aux privations les plus dures; elle aurait souffert, comme sa mère morte et sa tante Pivent, le froid humide des matins d'hiver, les courants d'air glacé qui sifflent sous les voûtes des halles; elle aurait vu ses mains violettes et son visage bleu, plutôt que de céder aux exigences d'un amant et de subir le caprice d'autrui s'il n'avait pas cadré avec le sien.

Elle était indomptable peut-être, mais il fallait lui reconnaître un caractère.

Elle ne suivait d'autre loi que sa fantaisie et s'y livrait au hasard, comme une barque d'enfant abandonnée au vent sur le bassin des Tuileries.

La Malouine avait rempli sa mission avec une scrupuleuse exactitude.

Vers quatre heures, en sortant de la Bourse où il allait flâner, le jeune monsieur Saller était arrivé à la porte de sa belle.

Le cheval attelé à sa victoria était orné, à la bride, de deux roses microscopiques.

Le groom et le cocher bien bottés comme des héros d'Homère, se tenaient sur le siège dans une attitude d'une irréprochable correction.

Le maître était descendu de son équipage non sans promener son regard dans la rue pour jouir de l'admiration des badauds qui portaient envie au possesseur d'une voiture aussi pschutt, puis il avait gravi l'escalier et posé son doigt, ganté dans la perfection, sur le bouton de la sonnette.

L'héritier des banquiers de la Chaussée-d'Antin était bien délicieusement habillé.

Son complet gris clair, merveilleux de coupe et de fraîcheur, faisait oublier son nez trop long, ses yeux trop rouges, ses cheveux trop rares, sa tête trop étroite, en lame de couteau, et un torse étranglé qui ne rappelait pas celui d'Antinoüs.

Mais on ne se pétrit point soi-même.

Rose ouvrit et le maître fit un pas en avant, la pomme d'améthyste de sa canne aux lèvres, son carreau dans l'œil et le chapeau légèrement incliné en arrière.

—C'est moi, dit-il, en prenant le menton de la camériste.

—Monsieur vient chercher madame?

—Oui. Je viens chercher madame.

—Pour faire un tour au Bois? Comme à l'ordinaire?

—Pour faire un tour au Bois, comme à l'ordinaire. Parfaitement. A-t-elle du nez, cette petite!

—Pas tant que monsieur.

—Et de l'esprit, du pointu, coquine!

—Monsieur est bien bon.

—Voyons. Elle est prête, ta maîtresse? A-t-elle mis la jolie robe que je lui ai envoyée? Elle va être épatante, ma bonne!

—Vous croyez?

—Si je le crois! J'en suis certain! A faire crever de jalousie un tas de pimbêches qui ne sont pas dignes de baiser ses orteils mignons.

Abraham était entré dans le salon, la plus jolie pièce de l'entresol avec sa tenture de peluche bleue encadrée de bandes de fausse tapisserie.

Ce lanceur des émissions de l'avenir n'est pas précisément un Richelieu pour la prodigalité.

Il est juste de reconnaître qu'il n'a pas pillé le Hanovre.

A la porte de la chambre, le silence commença à l'inquiéter.

D'ordinaire, Angèle chantait avec une voix douteuse les airs des opérettes en vogue.

Abraham se tourna du côté de la Bretonne.

—C'est drôle, fit-il. On est bien sage ici ce soir.

Il souleva la portière.

La fameuse robe était étendue intacte sur le lit.

—Est-ce qu'Angèle serait absente? demanda-t-il avec effroi.

Ce qui l'inquiétait, c'était de manquer l'heure où il convient de paraître dans la file des voitures autour du lac, cette file où on ne peut pas trotter, où on est pris comme dans un embarras au boulevard et où on marche aussi solennellement qu'une procession de la Fête-Dieu.

C'était aussi de ne pas triompher en compagnie de sa maîtresse et de ne pouvoir la montrer comme une femme exhibe des solitaires de vingt mille francs ou un collier de pierres fines.

—Voyons, qu'y a-t-il? Parle, dit-il en se tournant du côté de Rose qui jouissait de son effet.

—C'est que je vais vous expliquer, monsieur. Madame est partie ce matin.

—Est sortie, rectifia Abraham.

—Non, partie.

—Pour aller où?

—Je n'en sais rien.

—Elle ne t'a pas donné son adresse?

—Non, monsieur.

—C'est impossible.

—Non, monsieur, puisque cela est.

Abraham aurait reçu dans les jambes la décharge d'une torpille à faire sauter un navire à trois ponts qu'il n'aurait pas été plus étonné.

Il mordit une minute la pomme de son stick, très embarrassé de sa contenance.

—Ainsi, reprit-il, en sortant de ses méditations, tu ne sais rien?

—Rien.

—C'est mystérieux, cette éclipse. Elle est partie seule?

—Je le pense.

—Pour combien de temps?

—Madame a dit: huit jours ou six semaines.

—Singulier!

—Je crois, reprit Rose, que madame s'ennuyait.

—Abraham bondit sur place.

S'ennuyer! En sa compagnie? Était-ce possible! Il n'en revenait pas. Malgré les plaisirs dont il la rassasiait! Dîners fins, à la Maison Dorée ou au pavillon d'Armenonville, chez Bignon ou au Café de Paris; malgré le cirque, les promenades, les avant-scènes de la Renaissance, des Variétés ou des Folies! et les toilettes de Worth ou des autres! Et les joies de la vanité: les victorias menées par des gentlemen en bottes à revers, des fleurs à la tête des chevaux, à la livrée des domestiques, à sa boutonnière à lui, le fils des millionnaires de l'usure et de l'émission productive, au corsage rebondi de la robe! Et les orgies romaines du grand Seize! S'ennuyer dans ce luxe! Au milieu des saillies heureuses de cette jeunesse dorée en goguette, animée par les vins généreux et le fumet des truffes!

Si ce n'était pas là le bonheur, où était-il donc?

Qu'on le dise!

Elle était extraordinaire, cette Angèle!

Et cet ennui bien invraisemblable!

Il est vrai qu'il oubliait dans le détail des joies qu'il offrait à la malheureuse les obligations assez dures qui compensaient tant et de si hautes satisfactions.

Au surplus, il ne pouvait rien changer à la situation.

Il était avéré qu'elle avait disparu comme une biche qui entend le cor dans les profondeurs des bois.

Le propriétaire dépossédé s'en alla tête basse et remonta seul dans son équipage, très vexé car la satiété était loin d'être venue.

Cette Angèle était vraiment capiteuse et d'un galbe!

Capiteuse comme un chambertin de grande année, excitante comme un élixir souverain.

Par comparaison, le fils des races à qui tout l'or du globe va comme l'humus des montagnes roule aux vallées, savait à n'en pas douter qu'elle n'était pas facile à remplacer et qu'il existait peu de femmes capables de procurer autant de triomphes de vanité, d'aussi vives jouissances des sens.

Elle était faite pour l'amour, comme une harpe pour vibrer sous les doigts du virtuose, attrayante, tant et si bien qu'il n'y avait pas de blasés qu'elle ne remuât. Abraham voyait sa peau satinée si douce aux doigts, ses yeux de vergiss mein nicht, pleins de langueur ou fulgurants, selon ses impressions fugitives; il se rappelait ses révoltes, ses soumissions, et ses tresses dorées qui se répandaient sur ses épaules blondes où passaient des lueurs roses.

En filant vers l'arc de l'Étoile par le boulevard Hausmann, il se grattait le front.

Comme on allait se moquer de lui au cercle!

Elle ne reviendrait plus, ou elle reviendrait en rebelle, plus indisciplinée qu'avant.

En effet, dès le soir, la nouvelle de cette fuite, un enlèvement sans doute, occupait tout ce monde d'oisifs qui bâillent démesurément en criant qu'ils s'amusent à outrance.