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Angèle Méraud

Chapter 19: XVIII
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About This Book

A Parisian lawyer arrives in a small Norman town and is greeted by a longtime friend who escorts him to the family estate set beside a wooded valley. The narrative sketches provincial life through social exchanges, local hospitality, and contrasts between urban and rural manners, while detailing household rituals, landscape, and market-town scenes. Conversations reveal family ties and ambitions, and an enthusiastically pursued antiquarian interest that has yielded a recent fortunate discovery at the château. These episodes set a tone of curiosity and social observation that frames unfolding developments among residents and visitors.

On prodiguait des consolations ironiques au malheureux délaissé; on cherchait le coupable de ce rapt sans le trouver. Personne ne manquait au whist et la table de bac avait ses fidèles.

On parlait donc d'Angèle et quand on parle d'une fille, du Vaudeville à la Madeleine et des salons de Verdier aux cabinets de Durand, sa fortune est faite, si elle y tient.

La fille de la poissonnière n'avait plus qu'à étendre la main.

Les vieux arrivés, au front chauve, du Jockey, des Mirlitons ou du Yacht ne demandaient pas mieux que d'accrocher des perles à ses oreilles et de bourrer son portefeuille d'utiles paperasses. Les jeunes étaient disposés à partager avec elle les pensions qu'ils tenaient de la munificence paternelle, et bien que l'espèce se raréfie, il ne manquait pas d'imbéciles à peine majeurs en possession hâtive de leur patrimoine, qui se seraient fait un point d'honneur de le donner à croquer à ses dents blanches.

Mais elle se souciait bien des convoitises qu'elle avait laissées derrière elle.

Les six semaines étaient passées et elle était toujours au Val-Dieu.

Peu à peu elle se laissait prendre, elle aussi, à la glu de l'amour, pour la première fois de sa vie et, détail étonnant, c'était un homme de quarante ans qui lui inspirait cette première passion.

A la vérité, ce n'était peut-être qu'une attraction plus violente, mais aussi éphémère que les autres.

Qui pourrait analyser et comprendre un cœur de femme?

Peut-être encore voulait-elle juger de sa puissance de séduction en attaquant comme une proie ce campagnard rustique, solide, coriace, défendu contre elle par toutes les cuirasses qui peuvent garder une poitrine d'homme et le préserver des tentations: une femme d'une beauté angélique, d'un esprit élevé, d'un charme exquis et ses filles, belles comme leur mère, qui jusque-là avaient été pour lui les seuls êtres dont son cœur ou ses yeux fussent épris.

Elle s'acharnait, sûre de sa victoire.

Leurs entrevues étaient toujours aussi secrètes, mais plus fréquentes.

Ils avaient combiné leurs plans.

Chazolles serait député.

C'était convenu. Elle l'avait converti à l'ambition.

La lutte était ouverte.

Le candidat s'agitait avec une activité que seul son amour lui donnait. Il n'avait qu'un concurrent peu dangereux, un homme de loi bilieux qui se présente à chaque élection, effrayant les paisibles populations de ses principes aussi inflexibles que confus. Tout ce qu'on y distingue, c'est qu'il hait tout le monde. En supposant qu'il se déteste lui-même, on ne serait peut-être pas loin de la vérité.

Le châtelain du Val-Dieu n'avait rien à craindre d'une telle rivalité.

Pour les habitants du Perche et de la Normandie, surtout dans ces parages où la culture du sol est l'occupation à peu près universelle, un visage épanoui, une main généreuse et loyale, un sourire franc aux lèvres primeront toujours les professions de foi les plus farouches.

Chazolles ne mettait donc pas son élection en doute.

Ses opinions étaient de nature à n'effaroucher personne. Ce n'était pas lui qui révolutionnerait le pays pour renverser l'ordre de choses établi. Sa devise était: Ne détruisons pas, perfectionnons. Elle ne compromettait rien et pouvait s'interpréter de diverses façons.

Son ami Duvernet était parti pour Paris, mais il reviendrait afin de lui prêter main-forte au moment utile. Ce moment ne tarderait pas à se présenter car le décret convoquant les électeurs était signé et la bataille devait se livrer aux derniers jours de septembre.

Chazolles entretenait de ses projets Angèle, qui résistait pour l'honneur et par suite de cette tactique savante des femmes qui exaspèrent une passion ardente en se faisant désirer.

Il s'arrangerait là-bas une existence en partie double pleine de joies inconnues.

Il meublerait pour sa maîtresse un appartement digne d'elle. La cage plairait à l'oiseau.

Mais il ne lui retirerait pas sa liberté. Elle irait chez sa tante autant qu'elle le voudrait. Elle continuerait à y habiter la plupart du temps comme par le passé. Chazolles ignorait les détails scabreux de l'existence d'Angèle. Elle lui avait dissimulé avec soin ce qui aurait pu froisser son amour et l'étouffer dès sa naissance.

Il ne savait rien de la liaison de la jeune fille avec ses premiers amants, le rapin des hauteurs de la rue Pigalle et le poète du Chat-Noir; rien de ses équipées à l'Élysée-Montmartre, de son éducation entreprise par le duc de Charnay et complétée par le juif Saller; rien de sa retraite de la rue de Londres et des amants qu'elle y recevait.

Dans la jeunesse de son cœur, dans l'aveuglement de son amour, Chazolles s'imaginait qu'il avait rencontré un trésor.

Angèle avait pour lui le charme suprême de la femme vicieuse qui sait dissimuler sa science, et qui, déjà profanée par les doigts hardis de ses amants, profite de son expérience sans laisser deviner les leçons qu'elle a reçues.

Elle étonnait Maurice de ses savantes naïvetés.

Elle l'étourdissait avec sa verve de rapin, son esprit caustique, à l'allure dégagée, aux sorties faubouriennes, où la phrase tournait court, juste à l'endroit qu'il ne fallait pas dépasser sous peine de choquer ce délicat, habitué aux réserves et aux ménagements de la famille.

Avec sa pénétration de femme pour qui l'amour n'a plus de secrets, elle avait compris tout de suite l'exaltation où sa vue seule jetait ce naïf assez spirituel pour être ombrageux, assez épris pour être aveugle.

Elle le transportait aux nues lorsqu'elle lui soupirait à l'oreille, le soir, dans leurs promenades à deux, perdus dans les champs de blés, hauts comme eux, où ils disparaissaient, ses plaintes sur l'impossibilité de trouver, dans le milieu où sa naissance l'avait placée, une âme capable de la comprendre et à laquelle elle pût se résoudre à associer la sienne. Elle lui peignait à grands traits, gaiement, avec de rares ombres de mélancolie, les rudes maraîchers de la banlieue uniquement occupés de leurs primeurs, se tuant, quoique riches, pour augmenter leur capital, par un labeur de mercenaires, se levant à deux heures du matin pour amener, couchés et somnolant sur d'énormes amas de carottes, de poireaux et de salades, leurs charrettes à ce colossal réceptacle où tout s'engloutit.

Elle lui montrait la foule nocturne des gens affairés grouillant autour des tas de poissons que les camions des chemins de fer jetaient aux halles, sous la lumière crue du gaz perdue dans l'aube qui blanchissait; ou encore l'hiver, dans la nuit morne, la tante Pivent acharnée, à son banc, malgré ses quinze ou vingt mille livres de rentes, disputant pied à pied ses affaires, prise de la fièvre du métier, sans autre souci, sans autre horizon que cet étal où les écrevisses se traînaient parmi les anguilles et les tanches dans la fontaine, où les paires de soles montraient leurs ventres roses et leurs dos bronzés, les rougets leur peau rugueuse couleur de chair, les aloses leurs écailles d'argent, nacrées, et enfin les maquereaux leurs échines verdâtres.

C'était là son univers.

Et sa joie venait des pièces d'argent mêlées de louis et de sous, qui tombaient dans les grandes poches pendantes à son côté, sous ses jupes de laine trempées au bas de l'eau des fontaines et des ruisseaux des halles.

Est-ce que franchement on pouvait se contenter d'une pareille vie?

Chazolles lui pressait les mains, ses petites mains frêles, qu'il aurait écrasées dans les siennes s'il n'avait pris garde, et il se penchait sur sa tête, qui lui venait au menton, pour respirer les odeurs de ses cheveux.

XV

C'était un soir de la fin d'août. Les blés étaient à moitié coupés et les travailleurs regagnaient leurs lits, d'où ils allaient se relever aux premières lueurs de l'aube. Les secondes pousses de luzerne séchaient sur le champ et les trèfles répandaient dans l'air leur parfum de miel.

La lune, rouge comme du sang, se levait au-dessus des futaies noirâtres qui bordent l'horizon.

Les perdrix s'appelaient au coin des haies où elles s'étaient blotties fuyant la faux des moissonneurs.

Pas un souffle de vent n'agitait les feuillages et pas un nuage ne courait sur le bleu sombre du ciel.

C'était une de ces nuits sereines qui portent à la rêverie et élèvent les âmes.

Angèle était sortie du chalet après dîner, seule. L'ancien courtier aurait bien voulu l'accompagner.

Mais il n'osait.

Herminie veillait au grain.

Elle tenait son Méraud sous une domination si solidement établie que l'esclave n'essayait même plus de secouer le joug.

Angèle était vêtue de sa robe de satinette, très ouverte et coiffée d'un chapeau de paille à la Marie Stuart sous lequel elle était à peindre.

Un rustre même se serait arrêté pour admirer la distinction de sa démarche, et c'était un plaisir de la voir, paresseuse et nonchalante, allant au rendez-vous qu'avec prudence, malgré le trouble où elle le jetait, le châtelain du Val-Dieu changeait chaque jour.

Elle suivait, d'un pas incertain, un sentier vert entre deux haies d'aubépine, s'appuyant sur une de ces grandes ombrelles qui servent de canne ou de bâton de promenade aux bains de mer, s'arrêtant à chaque instant, écoutant le vol d'un oisillon niché dans les branchages qui s'esquivait à son approche, ou le passage furtif d'un lézard qui se glissait entre deux touffes d'herbe.

Ce sentier vert conduisait aux étangs.

De ce côté, la campagne était déserte.

Les gens du hameau ou de la ferme, las d'un jour pénible sous le soleil ardent, s'étaient renfermés dans leurs dortoirs, sous leurs toits de tuiles violacées.

Les serviteurs de l'ancienne abbaye n'avaient pas coutume d'errer si tard de ce côté. Les promenades du soir, de la famille Chazolles, étaient limitées aux allées du parc.

Angèle frissonnait un peu dans cette solitude.

A mesure qu'elle s'approchait des étangs, une fraîcheur de marécages avec des odeurs de joncs séchés et de plantes aquatiques lui frappait le visage; elle s'enveloppa d'une mantille noire et continua son chemin.

Bientôt elle découvrit, à l'extrémité du sentier, une vaste étendue d'eau où des grouillements de poissons paissant aux bordages, comme des troupeaux dans les herbes et des battements d'ailes de hérons ou de canards qui s'envolaient au bruit de ses pas, lui vinrent aux oreilles.

A sa gauche, c'était la plaine d'eau unie comme un miroir sous les frondaisons luxuriantes de la forêt.

A droite, de l'autre côté d'une double rangée de peupliers et d'aulnes, s'étendait un champ de blés fauchés, couchés sur le sol et par places ramassés en gerbes prêtes à enlever.

A peine était-elle parvenue au pied d'un énorme tremble planté à l'angle du champ, sur le talus d'un fossé, qu'un pas rapide se fit entendre derrière elle et bientôt un homme se dirigea vers l'arbre au tronc duquel elle s'appuyait.

C'était Maurice.

Le candidat à la députation arrivait très vite comme un retardataire qui veut regagner le temps perdu.

Il avait besoin de se secouer et de se rafraîchir dans l'air humide de la nuit.

Pour la première fois, il avait surpris une inquiétude dans les yeux de sa femme.

Elle la lui avait manifestée à diverses reprises.

Au moment où il rentrait à cheval, avant le dîner, d'une excursion dans les deux cent cinquante hectares de terre qu'il faisait valoir, elle l'attendait à l'extrémité du parc, au bout de l'avenue des tilleuls.

En l'apercevant, il rougit légèrement.

—D'où viens-tu? dit-elle avec douceur.

—De la ferme.

—Par le village?

Il se troubla, hésitant à répondre.

Ce n'était pas le chemin le plus court; au contraire. Derrière l'église, il n'y avait que la forêt pendant des lieues entières.

—J'allais inviter le curé à dîner, dit-il.

C'était un mensonge, mais facile à réparer.

La vérité est qu'il avait fait ce qu'on nomme là-bas un crochet pour passer sous les fenêtres de son adorée.

Car il en arrivait à devenir amoureux comme un bachelier ne le fut jamais.

Au point d'exaltation où Angèle l'avait monté par ses coquetteries, il était capable de toutes les extravagances. Il aurait roucoulé des cantilènes sous le balcon, si elle en avait eu un, enrôlé des mandolines et des guitares pour lui donner des sérénades; il lui aurait dédié des sonnets et se serait déguisé en professeur ou en médecin pour se glisser jusqu'à elle, si elle avait été flanquée d'un mari jaloux ou d'un tuteur ridicule.

Madame Chazolles ne laissait échapper aucun signe d'impatience, mais intérieurement elle souffrait.

Son mari essayait en vain de se montrer plus prévenant, plus empressé que jamais; il était changé. Une préoccupation l'absorbait.

De quelle nature?

Ses affaires ne pouvaient lui donner aucune inquiétude. Il était au-dessus des événements. Sa candidature n'était qu'un jeu sans importance! Sa distraction était donc ailleurs.

Une femme ne se méprend pas sur l'origine de ces métamorphoses.

Il se jouait entre le mari et l'épouse un de ces drames intimes où les deux cœurs saignent: l'un du mal qu'il fait, l'autre de la blessure dont il souffre.

Pendant le dîner, on parla des progrès de Maurice dans le pays. La candidature allait bon train; elle était accueillie avec joie par les électeurs de toutes les opinions. Il arrivait à chaque courrier des encouragements très précis, des promesses d'appui sur lesquelles on pouvait faire fond.

Paroles de paysans!

Et, quoi qu'on dise, en dépit de la fâcheuse réputation traditionnelle des Normands, quand un paysan de l'arrondissement, Percheron ou Normand, a donné sa foi et engagé sa parole, il ne tourne pas comme une girouette.

Madame Chazolles pesait les chances.

Tout à coup elle s'interrompit.

—Maurice! fit-elle.

—Quoi?

—Qu'est-ce que cette jeune fille qui est chez les Méraud?

—Chez les Méraud!

—Oui.

Il s'empourpra sous le hâle dont l'été avait couvert son visage.

—Je ne sais pas.

—Tu ne l'as pas remarquée?

—Non. Il y a une jeune fille chez les Méraud?

—Oui, une beauté véritable. Une de ces têtes saisissantes qui plaisent tant aux hommes. Pâle, avec une abondance de cheveux qui lui fait comme une auréole dorée.

—Je ne sais pas, répéta Maurice. Si jolie que cela? Tu exagères. Une parente, sans doute. Je ne l'ai pas aperçue.

—Elle sort peu, mais le jour de l'assemblée, elle se promenait dans la foule.

Chazolles secoua la tête.

—Tiens! il faudra que je la voie, dit-il.

—Est-ce qu'elle va rester dans le pays? demanda Hélène.

—Je ne le suppose pas. Qu'y ferait-elle? Est-elle élégante?

—Trop pour une honnête fille, conclut madame Chazolles.

L'entretien en resta là.

Mais quand on sortit de la salle à manger, pendant que les petites jouaient dans le sable, devant le perron, auprès des corbeilles de cannas, de géraniums roses et d'héliotropes, Hélène posa ses deux mains sur les épaules de son mari et d'une voix tremblante où il y avait une plainte chastement étouffée:

—Tu es inquiet, lui dit-elle. Tu as quelque chose.

—Moi, non.

—Si; tu es bien changé.

Il essaya de sourire:

—En mieux ou en pis?

—Pas en mieux, dit-elle. Est-ce que cela se pourrait?

—Ce sera la politique, répéta-t-il. Nous avons eu tort d'écouter ce misérable Duvernet.

—Puisqu'il te faut une distraction!

—Tu m'en veux? Avoue-le.

—Non, dit-elle, en pesant ses paroles. S'il t'en faut une, j'aime mieux que ce soit la politique qu'autre chose. Me comprends-tu?

Il l'enlaça dans ses bras.

—Mauvaise! dit-il. Quelle abominable idée! Qu'ai-je à désirer? N'êtes-vous pas mes adorées toutes les trois? Est-ce que je ne songe pas constamment à vous? Ai-je autre chose en vue que votre bonheur?

—Dieu t'entende!

—Tu doutes de moi?

Il l'enleva jusqu'à sa bouche, comme un enfant, et leurs lèvres se confondirent dans un baiser.

—Non, soupira-t-elle.

Mais il y avait en elle une sorte d'affaissement, une résignation craintive qui n'échappa pas à Maurice.

Lorsqu'après avoir embrassé ses deux filles, il se dirigea vers la campagne:

—Il faut en finir, se dit-il. Elle se doute de ce qui se passe.

Il arrivait donc au rendez-vous fiévreux, agité, mécontent de lui-même et d'Angèle.

Il se reprochait cette intrigue qui détruisait la tranquillité des êtres pour lesquels il nourrissait une affection pure et tendre et causait la première larme qu'il avait vue obscurcir les grands yeux noirs de son Hélène, larme silencieuse que l'orgueil blessé de l'épouse refoulait au fond de son cœur.

Il ne distingua pas d'abord la jeune fille dont la svelte silhouette se confondait dans la demi-obscurité avec le tronc du tremble dont les feuilles s'agitaient comme les doigts d'un malade atteint d'une maladie nerveuse.

Il se tournait, cherchant dans le sentier vert l'ombre blanche qu'il attendait.

Elle, de sa voix d'espiègle, siffla discrètement:

—Coucou!

Et au même moment il sentit deux mains fraîches qui s'abattaient sur ses yeux.

—Vous étiez là? dit-il.

—Hélas! la première au rendez-vous.

Et elle ajouta en laissant retomber ses bras avec désolation:

—Déjà!

Alors il s'excusa.

A la fin sa femme se doutait de quelque intrigue et il serait au désespoir de lui causer la moindre peine.

Il était sincère. Malgré la passion furieuse que lui inspirait Angèle, il aurait renoncé à cette maîtresse qui n'était pas encore à lui, s'il avait dû compromettre à la fois cette sorte d'honneur bourgeois qui résulte d'une vie régulière et la paix des siens en affichant une pareille liaison.

Il fallait donc qu'Angèle se décidât à retourner à Paris, pas tout de suite, dans quelques jours seulement.

Il s'y rendrait d'abord, en simulant des affaires, et lui préparerait avant son retour un nid pour le bonheur qui les attendait.

Ce serait là qu'ils passeraient leur nuit de noces!

Si la lune avait éclairé le visage de la jeune fille, Chazolles aurait vu un sourire errer sur ses lèvres.

Leur nuit de noces! Ce mot soulevait en elle un monde de réflexions drôlatiques.

Elle en avait vu d'autres.

Certes, il lui plaisait, c'était incontestable, mais est-ce qu'il croyait que cette union serait éternelle et qu'on mettrait tant de cérémonie à une si mince affaire?

Il était vraiment trop de son village et naïf pour un futur gouverneur des peuples!

Mais il faisait noir. Les petites étoiles blanches, qui maintenant émaillaient le fond du ciel comme des marguerites des prés, jetaient seules leurs lueurs bleues sur les deux amoureux.

Chazolles énumérait les raisons qu'il imaginerait pour s'absenter et la rejoindre, car il ne pouvait plus se passer d'elle. Elle était devenue son espoir, sa vie. C'était une sorcellerie dont il ne se doutait pas. Jamais femme ne lui avait produit pareille impression. C'est à peine, jusque-là, s'il les regardait, indifférent et ne se demandant seulement pas si elles étaient bien ou mal faites.

Heureusement la politique était une inépuisable mine de prétextes. C'est la seule raison qui l'avait fait adopter avec enthousiasme les plans de son ami Duvernet, un bon pilote pour louvoyer dans ces passes où il ne se serait pas aventuré sans lui.

Sa candidature réussirait. Elle était nettement annoncée et il s'en occupait avec d'autant plus d'ardeur que l'amour était son unique mobile et que sa nomination serait la sauvegarde de leur liaison en lui permettant de garder sa maîtresse, sa bien-aimée, et de tromper aisément sa famille.

Il avait dressé son plan.

Il fallait à tout prix que le monde ignorât une union dont le mystère accroîtrait les délices.

En galant homme, il entendait sauver l'honneur en se ménageant le plaisir.

Le calcul était adroit et les moyens de réaliser ce double but fort simples.

Angèle écoutait avec étonnement ces déclarations étranges où il était question de politique, de famille, de maîtresse, d'épouse et d'amour violent.

Elle en était étourdie, mais l'homme lui plaisait.

Chazolles était si bon, si dévoué, si épris, et puis, il faut en convenir, il avait si haute mine, que la frêle Parisienne le trouvait de cent coudées plus émouvant que les jolis messieurs qui l'avaient courtisée jusque-là.

—Tu verras, lui dit-il, en baisant la main qu'il tenait, chaude dans les siennes, comme je te rendrai heureuse et quelle jolie prison je t'arrangerai.

—Mais ce sera une prison?

—D'où tu sortiras sans peine autant qu'il te plaira...

—Et si je refusais?

Il souleva mille objections et, réchauffé par le voisinage de cette fée de l'amour, enhardi par la douceur de sa voix, par les rayons de ses yeux qui perçaient l'obscurité, par le souffle parfumé de ses lèvres qui effleuraient les siennes, il devint plus pressant.

—Refuser? Est-ce que c'était possible? Ne comprenait-elle pas à quel point il lui appartenait? Il était prêt à lui sacrifier tout, à lui obéir comme à un tyran qui aurait le droit de disposer de son temps, de son avenir, de ses biens. Il lui offrait tout, tout sans exception. Ah! si, pourtant! Une seule, le repos de ceux auxquels il avait dû jusque-là la sérénité de ses belles années et l'estime de ses voisins, de ses amis, des gens de son monde.

—Et si j'exigeais ce sacrifice? dit-elle malicieusement.

Il se révolta. Elle ne le voudrait pas. Dans quel but? En quoi le mal des autres pouvait-il augmenter leur félicité à eux? Ce serait une méchanceté inutile; il n'irait pas au-delà de ce qu'il proposait.

Il défendit sa maison avec chaleur. Il fut presque éloquent. Il représenta à cette folle créature, à cette glu toute mignonne, volontaire et rieuse, ne songeant qu'à s'amuser, qu'un honnête homme comme lui pouvait l'aimer avec emportement, de toutes ses forces, presque sans bornes, mais en respectant encore celle qui portait son nom, la mère de ses enfants, la femme qui lui avait donné tant de preuves de dévouement et de tendresse.

Sur ce point, il fut inébranlable.

Il lutta pour l'honneur avec énergie.

Il ne voulait pas de malentendu au début d'une liaison qui durerait autant que lui et serait la fleur de son existence. Il aimait Angèle d'un amour sans rival. Toutes les fièvres du désir lui brûlaient les veines. Mais en même temps, il lui représenta l'horreur du scandale, la nécessité de maintenir la paix de sa maison et de marcher la tête haute. Si c'était pour lui un regret de ne pouvoir se parer aux yeux de tous de la beauté de sa maîtresse, il lui tiendrait compte de ses sacrifices, quand elle s'isolerait pour lui plaire, se tiendrait dans l'ombre et cacherait son amour comme ces fleurs délicates que la lumière flétrit et que tuent les rayons de soleil.

A cette heure tardive, il y avait dans l'air tiède encore d'une délicieuse soirée d'été, comme une langueur répandue, une odeur énervante de foins qui séchaient, de blés murs et de miel dont étaient imprégnés les trèfles et les sainfoins de la plaine.

Les plantes crépitaient, livrant à la terre leurs graines qui tombaient des coques entr'ouvertes.

Bientôt les deux amants ne parlèrent plus.

Chazolles tenait la jeune fille serrée contre lui, et il croyait sentir les palpitations du cœur d'Angèle, tant le sien battait avec force.

Elle, à peine troublée, flattée de son triomphe sur cette nature vigoureuse et droite, si supérieure à tout ce qu'elle avait rencontré dans ses folies, s'abandonnait entre les bras de son amant.

La nuit de noces n'était pas si éloignée que Chazolles l'avait cru.

—Allons-nous-en, dit-elle en soupirant.

Comme ils passaient auprès d'une meule de gerbes entassées, leurs yeux se rencontrèrent.

—Je suis lasse, murmura-t-elle. Je ne sais ce que j'éprouve. Un éblouissement!

Et mollement elle se laissa tomber sur la paille dorée, avec un doux sourire.

Et comme Chazolles se jetait à genoux auprès d'elle, elle lui passa ses bras autour du cou:

—Jure-moi, dit-elle très bas, que tu m'aimeras toujours.

—Oui, toujours!

Leurs lèvres se joignirent.

Et les petites étoiles blanches furent les veilleuses qui éclairèrent ce boudoir magnifique que l'amant d'Angèle n'avait pas rêvé.

Chazolles ne devait plus oublier jamais, jamais, cette tête pâle renversée sur les gerbes blondes avec lesquelles la chevelure de la jeune fille se confondait, ces bras satinés qui le serraient dans un spasme fiévreux, ces yeux entr'ouverts baignés dans une humidité nacrée, le fixant, éperdus et noyés, et ces mains douces qui le caressaient, se livrant sans réserve et sans regret.

Ce fut la minute de volupté qui marquait la fin de sa vie heureuse et commençait pour lui cette existence nouvelle, mêlée de tourments incessants, acharnés, d'agitations cruelles, de bonheurs rares et courts et de jalousies atroces que l'amour d'une femme née avec des nerfs de courtisane et des instincts de fille, entraîne à sa suite.

Le passé, pur et bleu comme un ciel de printemps, s'effaçait en se voilant.

L'horizon de l'amant d'Angèle,—car maintenant, il était bien son amant,—allait s'assombrir et recéler des orages.

Le contrat était paraphé.

Seulement le châtelain du Val-Dieu était seul de bonne foi.

XVI

Au numéro 66 de la rue du Colisée, se trouve une vaste maison de rapport formant un quadrilatère massif, construit par quelqu'un de ces richards parisiens qui ont un gros sac et ne regardent pas à la dépense quand ils savent que le revenu la suivra.

La cour est spacieuse, pavée de dalles carrées très épaisses, liées par du ciment bleuâtre.

Les cinq étages de la maison ouvrent leurs fenêtres sur cette cour comme des yeux immenses et, l'hiver, les femmes de chambre, les cuisinières, les cochers s'y livrent à leurs caquetages.

L'été, cette maison est presque toujours vide.

Les locataires sont riches et prennent leur volée vers les châteaux de province, les bains de mer ou les stations thermales qu'il est de bon ton de fréquenter.

Deux jours après la scène que nous venons de raconter, Chazolles, vers six heures du soir, entrait dans la cour de cet important immeuble.

Il lui appartient.

C'est la dot de sa femme.

M. Châtenay l'a donné à sa fille Hélène avec quelques accessoires, mais les soixante-dix mille francs de rentes nettes que produit cette maison constituaient déjà un assez notable apanage.

Au moment où Chazolles pénétra dans le vestibule, une femme d'une quarantaine d'années, aux traits agréables encore, mince, svelte, mais d'un aspect qui révélait dans l'ensemble une lassitude maladive, était assise ou plutôt étendue dans un large fauteuil, au seuil d'une loge qui aurait pu rivaliser pour le luxe avec plus d'un salon de notaire de province.

Cette femme avait des cheveux châtains très abondants, collés aux tempes en bandeaux, le teint rosé aux pommettes, blafard ailleurs, de cette nuance des plantes et des femmes étiolées par une température de serre, l'air étouffé qu'elles respirent et le défaut d'exercice sous le ciel libre, dans les champs ou les bois, au milieu des odeurs de résine et des richesses d'une féconde et vigoureuse végétation.

Elle semblait sommeiller, laissant errer ses regards vagues aux plafonds à caissons ou sur la colonnade de cette entrée vraiment monumentale, colonnade aux fûts cannelés couronnés de chapiteaux à feuilles d'acanthe.

C'était madame Adrien, la concierge de la maison, veuve d'un ancien valet de chambre de Chazolles, mort quelques années auparavant.

Malgré la difficulté pour une femme seule de gérer une maison de cette importance, Maurice avait eu pitié d'elle et, comptant avec raison sur l'intelligence très vive de la jeune veuve, il lui avait laissé sa place en augmentant les émoluments.

Madame Adrien lui en avait gardé une très profonde reconnaissance et, pour elle, Chazolles était un dieu qui tenait la première place dans son esprit et son cœur.

A son aspect, elle se leva vivement.

—Vous, monsieur, dit-elle.

—Oui. J'ai à vous parler, madame Adrien.

Et lui montrant la porte de la loge:

—Entrons.

Madame Adrien s'effaça pour laisser entrer le maître, étonnée de la gravité inaccoutumée de son abord.

Que se passait-il donc d'extraordinaire? Et qu'allait-elle apprendre?

Elle approcha un fauteuil de la fenêtre et en offrit un autre à Chazolles, qui avait fermé la porte pour plus de sûreté.

Très intriguée et légèrement émue, car une pauvre femme seule, placée à Paris, en servitude chez les autres, peut toujours trembler, ne fût-ce que de la crainte de perdre sa place, son gagne-pain, si difficile à retrouver.

—Je vous inquiète, ma chère madame Adrien, avec mes façons de conspirateur, commença Chazolles, mais n'ayez pas peur. Il ne s'agit de rien qui puisse vous atteindre. Au contraire, j'ai un service à vous demander, un grand service.

La concierge respira.

—Parlez, monsieur, dit-elle. Vous savez bien que je suis toute à vous.

—Avez-vous un appartement libre dans la maison?

—Monsieur ne s'en souvient donc plus? Un seul, depuis le terme de juillet.

—Au quatrième?

—En effet.

—C'est un peu haut.

—L'escalier est très doux.

—Et l'appartement!

—Très joli.

—En bon état?

—En parfait état.

—De combien?

—Il était loué quatre mille cinq cents francs à M. le vicomte de Férolles. Il l'a quitté...

—Parce qu'il se mariait. Je sais. De quoi se compose-t-il?

—Vestibule, deux salons dont l'un servait de cabinet de travail à M. le vicomte, et deux chambres à coucher; de la plus petite, il avait fait son cabinet de toilette; salle à manger et les accessoires. Le tout très vaste et décoré avec goût. Chambres de bonnes au sixième.

—Pour une femme, ce serait convenable?

—Pour une femme seule? demanda la concierge en hésitant.

—Sans doute. Ne vous ai-je pas dit que je venais vous demander un service?

Madame Adrien inclina la tête en signe d'assentiment.

Elle comprenait.

—Je sais que je puis compter sur vous, reprit Chazolles. Je vais donc tout vous dire. C'est une folie, je le confesse, mais on en fait à tout âge et je voudrais être raisonnable. Je ne peux pas. J'ai une faute à cacher. Dans cette maison qui est à moi, où je ne viens jamais, où je ne viendrai que rarement, le soir, en secret, on me soupçonnera moins qu'ailleurs. C'est toujours où la preuve se trouve qu'on ne va pas la chercher. Je sais que les malins agiraient autrement; ils iraient à l'autre bout de Paris dérober leur sottise. Je me fie à vous et je la mets ici sous votre garde.

L'hôtel de mon beau-père est au Cours-la-Reine; nous devons y venir demeurer tous, sans doute dans cinq ou six semaines. Je vais être nommé député. Du moins j'y compte. C'est un prétexte de séjour à Paris, d'absences pour des commissions, des rendez-vous. Il me sera facile de consacrer quelques instants à cette petite. Vous la verrez, une fille charmante, madame Adrien, et digne qu'on s'intéresse à elle, ce que je fais. Maintenant vous savez tout. Je serais au désespoir que madame Chazolles, une femme admirable et que j'aime toujours, pas de la même façon, se doutât de ma trahison, car bel et bien c'en est une et je me la reproche. Vous serez là pour parer aux inconvénients, s'il en survenait. Je connais votre intelligence. Vous êtes bonne et vous êtes femme. Vous comprendrez ma faiblesse et vous l'excuserez.

La concierge avait écouté, sans donner aucun signe d'approbation, le petit discours du maître. Le respect lui liait la langue.

—Et que faut-il faire? demanda-t-elle.

—Ah! voici. Vous allez chercher un tapissier dans le quartier.

—Bien.

—Il y a peu de locataires dans la maison en ce moment?

—Le baron Germain seulement.

—A l'entresol?

—Oui. Les autres sont aux eaux ou chez eux, à la campagne.

—Le baron passe peu de temps chez lui, dans la journée?

—Il y dort... quelquefois. Pour le reste, il vit aux Mirlitons.

—Bon.

—Le cocher et le valet de chambre sont rarement ici. Le cocher est marié et vit chez sa femme qui tient un petit magasin de modes à cent pas, dans la rue du faubourg Saint-Honoré. Le valet de chambre, son service fait, va je ne sais où, mais il ne reste pas à la maison.

—C'est parfait. Nous aurons donc peu d'indiscrétions à redouter. Vous ferez meubler l'appartement pour une femme jolie, très jolie et toute jeune.

—Blonde ou brune?

—Blonde. Comme c'était pour M. de Férolles. Les deux salons très coquets. Une des chambres à coucher en boudoir. Pas de clinquant. Du vrai, du solide et du beau.

—Quelle somme monsieur veut-il dépenser?

—Ce qu'il faudra. J'ai amassé des économies depuis quinze ans à la campagne. Ce sera la première somme que je jetterai par la fenêtre dans un but d'amusement. Je peux me permettre un extra.

—De l'argent mal placé, pensa la concierge; mais son visage resta impassible.

—Pour vous mettre à l'aise, reprit Chazolles en comptant sur ses doigts certaines fournitures, vous pourrez aller jusqu'à une quarantaine de mille francs. Est-ce suffisant?

—C'est trop.

—Tant mieux. Pensez à la chambre surtout. Je vous la recommande. Qu'elle soit très bien.

—Si monsieur voulait, j'irais chercher le tapissier et sans paraître s'intéresser à la chose il assisterait à la conversation. Je dirai que c'est pour une dame étrangère qui doit arriver... Quand?

—Dans une huitaine.

—C'est bref, mais il n'y a rien d'impossible.

—Ah! j'oubliais, cette jeune fille a sa tante à Paris. Elle demeure chez elle. Elle s'absentera souvent. Il faut une femme de chambre intelligente, honnête surtout, pour garder l'appartement et l'entretenir. Vous en trouverez une. Je m'en rapporte à votre choix. Je donnerai à cette enfant, car c'est une enfant, madame Adrien, vingt ans à peine, deux mille francs par mois pour sa maison. Est-ce assez?

—C'est trop, répéta nettement la concierge.

—Je vois que vous êtes pour les économies. Elle vaut mieux que cela, chère madame Adrien; elle vaut tous les trésors du monde! C'est un trésor elle-même!

Madame Adrien sourit.

—Enthousiaste comme un collégien, pensait-elle. Quelles déceptions il se prépare! C'est dommage. Un si brave homme!

Elle songeait à un mot du baron Germain, un blasé qui lui faisait quelquefois l'honneur de s'arrêter dans sa loge et de lui causer une minute par hasard.

—Il n'y a que les imbéciles qui entretiennent des maîtresses pour les autres!

Chazolles n'était pas un imbécile pourtant, mais il était épris et il devenait aveugle parce qu'il aimait.

La concierge se leva et jeta sur sa robe noire une visite de cachemire.

—Vous allez chez le tapissier? dit Chazolles.

—Il y en a un à quelques maisons d'ici. Je serai de retour dans un instant.

—Je m'en vais. Je ne veux pas être vu. Vous ferez pour le mieux. Je connais votre goût et suis sûr de votre bonne volonté. C'est tout ce qu'il me faut.

—Puisque vous l'exigez, c'est bien. Quand reviendrez-vous?

Il s'était levé et jouait avec ses gants, prêt à sortir, l'air préoccupé et mécontent comme s'il avait compris qu'il s'engageait dans une impasse. Il y avait dans l'attitude de la concierge, son obligée pourtant, comme un reproche et un blâme.

—Quand ce sera prêt, répondit-il.

—Dans huit jours alors. C'est autant de délai qu'il en faut et ce sera fini, je vous le garantis.

Elle le reconduisait jusqu'à la grande porte de la rue.

Sur le seuil il s'arrêta.

—C'est un sacrifice que je sollicite de vous, je le sais, dit-il. Consentez-vous à vous l'imposer?

Elle le regarda bien en face, de ses yeux limpides et intelligents.

—Pour vous, oui, dit-elle en appuyant sur chaque mot. Ne vous dois-je pas tout, moi? Que pourrais-je donc vous refuser?

—Merci.

Un fiacre l'attendait. Il y monta et disparut au tournant des Champs-Élysées.

—Le malheureux! songea madame Adrien. Dans quel guêpier il se fourre, lui si bien partagé par le sort!

Et en rentrant dans sa loge, elle ajouta mentalement avec un soupir:

—Et si digne d'être aimé!

XVII

Trois semaines après, les murailles de l'arrondissement étaient bariolées d'affiches multicolores annonçant aux populations de la circonscription—un mot sauvage, décidément!—la candidature de leur féal et dévoué serviteur, Maurice Chazolles.

L'homme indépendant et libre s'était déguisé en un plat solliciteur. Il briguait les suffrages de ses concitoyens les plus humbles, mendiants même, traînards et gueux de toute sorte. Ses professions de foi élaborées avec un soin méticuleux pour contenter les électeurs des opinions les plus ondoyantes et diverses étaient placardées jusque sur les piliers des grilles et les sacro-saintes murailles des églises.

Chazolles, aidé de son ami Duvernet, accouru à la rescousse, menait rondement la campagne.

Il avait écrasé de besogne les typos de la circonscription—un mot à écorcher le larynx!—fait gémir toutes les presses, soudoyé les paresseux, les braillards, les politiques d'estaminet, les gardes champêtres et les facteurs ruraux pour répandre ses bulletins et semer la bonne parole dans les moindres recoins des localités les plus écartées du pays.

Il n'avait négligé aucune chance et n'abandonnait rien au hasard.

Il voulait réussir, et tout ce qui l'entourait était dévoré du même enthousiasme.

M. Châtenay lui-même s'échauffait.

Il en était arrivé à négliger ses collections de tessons de bouteilles et de poteries informes, ses études, ses fouilles, et jusqu'à son oppidum, qui était peut-être un camp romain.

Il l'avait cru d'abord, mais il lui venait parfois des doutes. Un antiquaire de bonne foi en a toujours.

Ce phénix des beaux-pères offrait de participer à la dépense et de payer une partie des frais de la guerre.

Il devenait ambitieux pour son gendre.

Duvernet électrisait tout le monde.

Dans les embrasures il tenait des conciliabules avec Denise.

—Nous réussirons, lui disait-il.

Les aubergistes et cabaretiers avaient ordre—discrètement—de ne point refuser de liquides à ceux qui leur en demanderaient aux frais du candidat et de tenir table ouverte pour les affamés.

Maurice lui-même aurait mis ses chevaux sur la paille, si les vaillantes bêtes avaient été moins solides.

En voiture ou en selle, il parcourait les bourgs et les villages et jusqu'aux fermes isolées pour gagner les électeurs et les convaincre de ses bonnes intentions.

Le peuple souverain ne dédaigne pas les flatteries.

Avant de payer ses mandataires, il les humiliait déjà. Depuis qu'ils sont à sa solde, c'est encore pis et il n'a pas tort.

De ce côté, il est vraiment roi et il le prouve.

Chazolles lui passait la main sur l'échine comme un bon écuyer sur le dos d'une monture rétive.

Du reste il faut reconnaître que naturellement affable et cordial, il accomplissait ces démarches—tranchons le mot—ces corvées sans répugnance, avec entrain et gaieté.

Il poussait, selon son expression, sa charrette électorale avec un courage extrême et une bonne humeur intarissable.

Il voulait vaincre—pour sa dame!

Et certes, ce n'était pas le désir des honneurs qui lui donnait tant d'énergie.

Son concurrent n'avait qu'à se bien tenir.

Ce concurrent, vaincu d'avance, était bilieux, malingre et jaloux, universellement détesté et partant peu redoutable.

Il maniait très adroitement une arme toujours dangereuse—la calomnie—mais elle avait peu de prise sur un campagnard comme Chazolles dont la vie était à jour et la maison de verre.

Si quelques brouillons des petites villes se montraient disposés à soutenir ce jurisconsulte blafard, les ruraux, la masse indifférente qui se laisse aller au courant, travaille et veut avant tout l'ordre et la tranquillité, devaient l'emporter dans la lutte et amener le triomphe facile de leur ami du Val-Dieu.

Malgré ses courses, malgré ses tracas, Chazolles trouvait le temps d'aller à Paris, sous les prétextes les plus variés, une ou deux fois par semaine.

En cinquante minutes ses chevaux le conduisaient à la gare, où il prenait l'express de Paris et à cinq heures il descendait de fiacre à la porte de sa maison de la rue du Colisée.

Le tapissier avait accompli sa besogne avec une rapidité incroyable et un goût parfait.

C'était simple et flatteur.

Le vestibule tendu d'étoffes japonaises, la salle à manger avec ses verdures et ses crédences hollandaises, le salon en peluche vieil or, étaient frais et coquets.

Mais la merveille, comme l'avait voulu Chazolles, c'était la chambre à coucher, un réduit printanier et enchanteur, où l'amour devait se plaire, où tout était harmonieux et doux.

Tous comptes faits, l'heureux amant d'Angèle avait à peine excédé son chiffre.

Les mémoires s'élevaient à quarante-cinq mille francs.

Chazolles ne regrettait pas son argent.

Les nuits riantes qu'il passerait là valaient bien cette faible somme qui n'entamait pas sensiblement ses vieilles économies.

Qu'avait-il dépensé au Val-Dieu?

Peu de chose. Son bonheur si parfait de là-bas ne lui coûtait rien, au contraire.

Il était donc tout entier à la joie de posséder son idole.

Angèle, il faut lui rendre cette justice, s'était montrée à la hauteur du sacrifice accompli pour elle, non du sacrifice d'argent qui n'était rien, mais de la violence que son amant s'était faite pour rompre les liens si forts qui l'attachaient au Val-Dieu.

Il est vrai qu'elle était elle-même sous le charme.

Il était impossible, maintenant que la glace était rompue, de ne pas subir l'ascendant de ce grand et naïf paysan, si distingué, si énergique dans sa passion, si délicat dans l'expression de ses sentiments, de l'amour qui le dominait et le jetait aux pieds de cette jeune fille, cent fois plus faible que lui, comme un croyant sur la pierre d'un temple.

Maintenant Chazolles pouvait sans trop d'illusions se croire sincèrement aimé.

Il l'était en effet.

Angèle oubliait dans la nouveauté de cette liaison qui la laissait libre comme l'air et ne lui apportait ni lassitude ni satiété, son rapin de l'Élysée-Montmartre et son poète du Rat-Mort et du Chat-Noir.

Elle oubliait les désœuvrés qui l'avaient eue sans attacher d'autre prix à sa conquête que celui qu'on met à une distraction, à une aquarelle qui plaît, à un cheval de hautes allures. Ces oisifs l'avaient prise pour passe temps, sans conviction, au hasard, comme un voyageur altéré qui abat la pomme suspendue aux branches d'un pommier sur un chemin normand et poursuit sa route.

Elle prenait en pitié le petit duc de Charnay et les bijoux avec lesquels il se mirait dans les glaces comme une vieille coquette; Abraham Saller et ses phrases dans lesquelles il étalait sans cesse les millions de la caisse paternelle, la seule raison plausible qu'une femme pût avoir de s'attacher à lui.

Ce rural robuste, actif, à la fois violent et plein d'attentions, impérieux et tendre, l'avait subjuguée à son tour.

Il le sentait et, en la trouvant si souple devant ses volontés, si empressée à lui plaire, si doucement soumise, si chatte et si caressante, il se berçait d'un espoir de longs jours tranquilles et d'un bonheur inconnu, âcre et délicieux, soigneusement tenu dans l'ombre et bien gardé.

Madame Adrien n'avait pas les mêmes illusions.

Dès leur première entrevue elle avait été fixée.

D'un coup d'œil, à la première minute, elle avait jugé, sans se tromper, cette jolie fille à laquelle dès la première heure aussi, elle voua une aversion de femme jalouse qui ne se démentit pas.

Voici ce qui s'était passé:

La concierge avait exécuté les instructions du maître.

Elle avait surveillé le tapissier et son œuvre.

Elle avait aussi choisi la femme de chambre demandée.

C'était une grosse et fraîche Flamande aux vives couleurs qui venait de Rosendaël, près de Dunkerque, le pays des roses, ainsi nommé sans doute par ce qu'on n'y cultive que des choux et des navets.

Elle se nommait Michelle et se servait, pour l'expression de ses pensées, d'un langage inconnu des polyglottes de la capitale.

Madame Adrien l'avait prise à cause de ce détail. Elle serait moins facilement indiscrète qu'une autre.

Lorsque tout fut prêt dans la cage pour la réception de l'oiseau, Chazolles en annonça l'arrivée à sa femme de confiance par un mot laconique.

A l'entendre, c'était une jeune fille toute mignonne, douée d'instincts de duchesse, un peu vive, aimant à rire. Mais n'était-ce pas de son âge?

Elle descendrait à la rue du Colisée vers l'heure du dîner.

Le billet se terminait par ces mots, qui résumaient le programme:

—Mystère et diplomatie!

XVIII

A l'heure dite, un fiacre s'arrêta à la porte de la maison.

La Flamande était sous les armes.

Avec une complaisance de bonne à tout faire, elle avait cuisiné de petits plats très appétissants, qui répandaient des odeurs suaves.

Puis, en tablier blanc bordé de dentelles écrues, travestie en camériste du Gymnase, elle avait préparé dans la salle à manger un couvert d'un goût exquis.

Sur la nappe éblouissante au chiffre d'Angèle un service de porcelaine, des cristaux toujours à son chiffre, et une argenterie artistique flattaient les yeux sous une suspension de Lerolle, un artiste digne de la grande époque des Florentins.

Le cabinet de toilette sentait bon. La chambre fraîche éveillait une nichée de désirs de sommeil et de volupté.

La pendule Louis XVI du style le plus pur ne devait marquer, à ce qu'il semblait, que des minutes joyeuses.

Elle sonnait sept heures lorsque le timbre de la porte retentit.

Madame Adrien, que la curiosité avait attirée dans ce bijou d'appartement, s'effaça pour laisser passer une jeune voyageuse en robe claire, son waterproof anglais sur le bras, qui, en entrant, se jeta sur un divan chinois placé dans le vestibule.

—Ouf! fit-elle en s'épongeant le front, nous y voilà. Ce n'est pas sans peine. C'est haut comme la colonne Vendôme! On ne loge pas ici, on perche.

Madame Adrien fut scandalisée.

Si haut! Pour une péronnelle, une sans le sou, une pas grand'chose que la faveur du maître relevait seule, c'était encore bien bon!

Pourtant, tandis que la descendante des poissonnières s'éventait avec son mouchoir de la batiste la plus souple, la concierge contemplait ses traits fins, adorables, pleins de grâce et de distinction.

Elle s'étonnait moins de l'entraînement de Chazolles et sa jalousie s'en irritait.

Angèle était bien tentante en effet!

On comprenait qu'un homme dût se laisser prendre à tant de charmes.

D'ailleurs, la jeune fille, le premier moment de lassitude passé, jeta un regard satisfait autour d'elle:

—C'est assez gentil cette boîte, fit-elle. L'escalier est propre.

Madame Adrien fut enlevée par un soubresaut involontaire. Elle faillit manquer aux instructions du maître.

—L'escalier propre! Comment, propre, mademoiselle! mais il est superbe et d'une douceur.

—Oui, mais il est trop long. Après tout, pour ce que je le monterai!

Elle ajouta avec un geste de gavroche:

—Je m'en fiche!

Et avant que madame Adrien eût le temps de revenir de sa surprise, Angèle qui s'était dégantée fit craquer son ongle rose sur ses quenottes blanches et ajouta en riant:

—Comme de ça!

Quelle éducation, juste ciel! D'où sortait cette espèce?

Angèle se leva.

Du vestibule elle passa dans le salon ouvert sur la salle à manger.

—Sainte Gomme! dit-elle, quel luxe!

—Monsieur a voulu que vous puissiez vous plaire chez vous, observa la concierge.

—Attention aimable! Mince de genre!

Et apercevant la table mise:

—Pour qui ça? demanda-t-elle.

—C'est votre dîner que la femme de chambre vient de servir.

—Ah! j'ai une femme de chambre?

—C'est moi, madame, murmura Michelle dans un langage inintelligible.

—Qu'est-ce que vous dites?

La concierge intervint.

—C'est une Flamande, fit-elle. Elle sait peu de français.

—Eh bien! si elle sait le javanais, dit tranquillement Angèle, nous pourrons nous entendre. Elle s'appelle?

—Michelle.

Et s'adressant à la Flamande qui la suivait de ses grands yeux effarés:

—Vous croyez donc que je vas m'ennuyer à dîner là toute seule? Ce serait crevant. Je mourrais d'inanition. J'aime mieux aller chez ma tante. Voyons le reste.

Lorsqu'elle entra dans la chambre, elle ne put retenir un cri de plaisir.

—Ah! ça, par exemple, c'est galbeux, fit-elle émerveillée. Amour d'homme, va! Un bijou, ce grand lit avec son baldaquin. Je serai là dedans comme un saint-sacrement sous un dais.

Elle s'étendit sur la couverture de satin bleu et se balança sur le sommier qui craquait.

—On y pioncera à poings fermés, fit-elle en se relevant.

Elle flairait avec son nez aux ailes vibrantes, les bonnes senteurs du cabinet.

—C'est parfumé comme une chapelle, mais ce n'est pas l'encens qu'on renifle! Pristi! qu'est-ce que dirait ma tante si elle venait me voir là dedans! Et des cuvettes à mon chiffre, tout à mon chiffre! Il n'a rien oublié. Il se figure donc que je vas me cloîtrer là, tout le temps! Mais, ma bonne, ce que je m'y ferais vieille toute seule!

Elle allait d'un objet à l'autre, joyeuse, en sautillant comme une bergeronnette devant une charrue, maniant les flambeaux en vermeil, les riens entassés sur les étagères, sur les commodes à ventre rebondi, à coins de bronze doré.

Et soudain elle se retourna vers madame Adrien qui la considérait avec stupeur, tant son langage libre et populacier jurait avec sa physionomie de vierge, aristocratique à la prendre pour la fille d'une princesse.

—Vous l'avez vu ces jours-ci?

—Oui, monsieur a veillé à ce que rien ne manquât.

—Vous croyez donc qu'il m'aime, là, vraiment, cet être-là?

—Il me semble qu'il essaie de vous le prouver.

—Eh bien, je le trouve naïf, fit-elle, rêveuse. Moi, je ne comprends pas qu'un homme puisse aimer une femme de cette façon; surtout une femme comme moi.

—Pourquoi donc?

—Parce que je me connais et que je me rends justice, ma belle. Je ne vaux pas cher. Non, là, tout de bon, sans pose!

Elle disait vrai.

Le cocher qui l'avait amenée venait de remettre la malle de sa cliente à un commissionnaire qui stationnait à deux pas de là.

Elle arrivait cette malle, une jolie malle en cuir russe avec des initiales dorées, un cadeau du duc de Charnay, lors d'une excursion qu'ils avaient faite ensemble en Savoie, au pays des marmottes, comme elle disait dans son franc parler.

Elle tira de sa poche une pièce de cent sous et la donna au porteur:

—Tiens, fouchtra, fit-elle. Va boire à ma santé et à celle de ces dames.

—Est-elle chandille! dit la Flamande à la concierge.

Cet éloge, toujours flatteur à l'oreille d'une femme, décida de la sympathie d'Angèle pour sa bonne.

—Vous, dit-elle, vous n'aurez pas trop de mal. Je ne veux pas me claquemurer là comme une limace dans sa coquille. Vous pouvez manger votre dîner, en invitant des amis. Moi, je prends de la poudre d'escampette. J'ai ma famille à visiter; elle ne se consolerait pas de ma perte. Bonsoir, mes belles.

Mais elle se ravisa:

—Si vous voulez entrer en fonctions, mademoiselle Michelle, reprit-t-elle, je change d'avis. Je m'habille pour aller dîner dans le monde. Ensuite je rentrerai chez ma tante. Vous ne la connaissez pas, ma tante? C'est dommage. Madame Pivent, aux Halles, troisième rang, au coin, du côté de Saint-Eustache! Une crème. Vous verrez ça.

Au bout de dix minutes passées dans sa chambre, elle reparut avec la Flamande.

—Adieu, mes chéries, dit-elle. Je reviendrai un de ces jours.

La concierge et Michelle restèrent seules en face l'une de l'autre.

—Elle est trôle, dit la Flamande.

Madame Adrien écoutait à la porte du vestibule.

—Elle dégringole les escaliers en fredonnant des chansons. Où va-t-elle?

—Je ne sais pas.

—Elle n'a rien dit?

—Si. Qu'elle allait tîner à la Crante Chatte ou aux Ampassateurs.

—A la Grande-Jatte ou aux Ambassadeurs! s'écria la concierge, mais alors c'est une cocotte!

—Eh pien! fit brutalement la Flamande en découvrant une jolie soupière d'argent d'où s'échappa une délicieuse odeur de potage; qu'est-ce que fous foulez que ça soit? Une rocière!

Madame Adrien haussa les épaules.

Pauvre M. Chazolles, pensa-t-elle.

—Ma foi, dit la Flamande, si fous m'en groyez, nous allons tout ponnement mancher le tîner. Elle n'en aura pas un pareil à la Crante-Chatte ou aux Ampassateurs!

Madame Adrien était tentée par le parfum des sauces, mais elle hésitait à se commettre avec la valetaille de la maison où elle régnait.

Elle résista dignement aux sollicitations de son estomac, objecta que sa loge ne pouvait pas rester indéfiniment à la garde d'un voisin obligeant et s'éloigna de cette prison dorée déjà vide de sa fantasque pensionnaire.