WeRead Powered by ReaderPub
Angèle Méraud cover

Angèle Méraud

Chapter 20: XIX
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A Parisian lawyer arrives in a small Norman town and is greeted by a longtime friend who escorts him to the family estate set beside a wooded valley. The narrative sketches provincial life through social exchanges, local hospitality, and contrasts between urban and rural manners, while detailing household rituals, landscape, and market-town scenes. Conversations reveal family ties and ambitions, and an enthusiastically pursued antiquarian interest that has yielded a recent fortunate discovery at the château. These episodes set a tone of curiosity and social observation that frames unfolding developments among residents and visitors.

XIX

Le dernier dimanche de septembre aurait été un beau jour pour la vanité de Chazolles, si le châtelain du Val-Dieu avait eu de la vanité.

Les campagnards étaient sur pied de bon matin pour soutenir leur candidat.

Chazolles n'avait pas perdu son temps. Ce qu'il avait parcouru de kilomètres les jours précédents est invraisemblable. On l'avait vu partout à la fois, envahissant les villages avec impétuosité, encourageant ses fidèles, réchauffant les tièdes, pressant les fervents, trottant par les chemins de traverse ou galopant avec une rapidité vertigineuse, visitant les gardes, les fermiers, les petites gens dans leurs chaumières et jusqu'aux charbonniers dans leurs gourbis de branchages.

Ce qu'il avait fait noircir de papier est invraisemblable.

On aurait pu semer des petits papiers pour une course au clocher d'Alençon à Brest avec les bulletins qu'on tirait pour lui.

Il publiait des journaux de renfort pour soutenir sa candidature. Toutes les feuilles de choux, à l'exception d'un Progrès obscur mais hostile, chantaient ses louanges et poussaient aux roues de son char. Le bonhomme Percheron et les autres Bonshommes des localités voisines entonnaient des dithyrambes agrestes en son honneur.

Les Glaneurs, les Avenirs, les Échos de toutes sortes s'étaient ralliés à lui.

L'homme de loi adverse le combattait cependant avec une opiniâtreté digne d'un meilleur sort et ne se rebutait pas devant les chances croissantes de ce dangereux rival.

Mais les hostilités se passaient galamment.

Jusque-là, la plume satirique de l'ennemi s'était bornée à dépeindre Chazolles comme un suppôt du despotisme, un partisan acharné des idées les plus rétrogrades, un esprit rebelle au progrès, un être pernicieux dont l'élection amènerait le triomphe des abus, la servitude des prolétaires et le prochain avènement de l'odieuse suprématie cléricale. On insinuait qu'il était ami de l'inquisition et ne serait pas éloigné d'admettre le rétablissement de la torture.

Mais on ne disait pas que Chazolles eût assassiné personne ni dépouillé les voyageurs forcés de traverser, la nuit, ses parages déserts.

La guerre se faisait donc en douceur et ne dépassait point les convenances.

Duvernet, d'autre part, était là pour le coup de feu de la fin, défendait son ami des ongles et du bec, de la parole et de la plume, et ripostait vertement.

Ce fut surtout à la veille du scrutin que la querelle s'envenima.

Les presses étaient réquisitionnées et ne manquèrent pas de besogne.

Le légiste usait ses dernières cartouches et mitraillait l'ennemi de son mieux.

Alors qu'il pensait que Chazolles avait désarmé, comme les troupes qui trempent la soupe après le dernier coup de canon, des afficheurs en manteaux couleur de murailles, se glissèrent dans l'ombre et collèrent aux portes mêmes de Chazolles, sur son territoire, des pancartes dans lesquelles on accusait le Val-Dieu d'être un foyer de conspiration contre les institutions et l'ordre de choses établi.

Mais Duvernet veillait par bonheur et sa vigilance n'était pas facile à mettre en défaut.

Les typographes amis vinrent à l'aide et dans de monstrueuses affiches de toutes couleurs mirent à néant cette coupable insinuation en en démontrant l'inanité.

Les percherons du châtelain emportèrent aux quatre coins du pays cette riposte sans réplique possible à cause du temps qui manquait, et Duvernet put dire à son ami:

—Enfin, nous avons le dernier!

Ainsi fut annulée cette manœuvre de la dernière heure.

Dans toute élection qui se respecte, il y a une manœuvre de la dernière heure.

Autrement la fête ne serait pas complète.

Chazolles avait déployé une activité dévorante.

Depuis la rentrée d'Angèle à Paris, il n'avait pas laissé passer trois ou quatre jours sans s'échapper vingt-quatre heures pour visiter son adorée dans le boudoir où elle l'attendait, grâce aux dépêches qui le précédaient comme des courriers ailés.

Dans ce frais appartement qu'il lui avait donné, il s'enivrait de l'amour élégant, neuf pour lui, libre dans ses caresses, ravivé par la science, habilement déguisée sous certaines minauderies ingénues, de cette fille qui l'irritait et l'énervait en l'amusant de ses saillies et de son esprit faubourien et primesautier.

Lorsqu'il revenait au Val-Dieu et que sa femme le revoyait plus empressé auprès d'elle, plus tendre pour ses enfants, elle ne lui demandait même pas les causes de ses absences et il se taisait, dans son horreur du mensonge et de la duplicité.

Le dimanche matin, la bataille cessa entre les adversaires.

Désormais, c'était au jury des électeurs à rendre son verdict.

Duvernet avait merveilleusement organisé le service.

Chazolles possédait le nerf de la guerre.

Il ne doutait pas qu'il ne fût battu dans les petites villes.

Les cloutiers, les fabricants de chaudrons, les tisserands et les chaufourniers étaient acquis au candidat avancé.

C'était de tradition.

Mais on attendait à la rescousse les ruraux qui forment une majorité imposante.

Le soir, vers sept heures et demie, à la chute du jour, les amis de Chazolles étaient réunis dans le salon, attendant les nouvelles.

On avait le cœur serré.

Décidément, l'amour-propre se mettait de la partie.

M. Châtenay lui-même, malgré sa passion, en oubliait ses collections d'antiques, ses fouilles, son oppidum et le reste.

Il prenait fait et cause pour son gendre, et on lui eût demandé une forte somme pour assurer la victoire, qu'il n'eût pas hésité une seconde à la verser en un bon chèque sur la Banque, pour abréger ces moments d'anxiété.

Hélène et Denise, très agitées, assises à une table en pleine lumière sous le lustre étincelant, se préparaient à noter les résultats qu'on attendait d'un instant à l'autre.

Duvernet seul était calme.

Chazolles se promenait à pas lents, la tête basse, sous l'allée de tilleuls, étudiant les bruits des chemins.

Des émissaires montant la cavalerie de labour ou de luxe du Val-Dieu, en station aux télégraphes, devaient apporter successivement les résultats connus.

Chazolles avait obtenu un premier succès sur son terrain.

Ses voisins l'avaient élu à l'unanimité, mais les nouvelles des petites villes assombrirent les visages.

Les cloutiers avaient voté pour le Robespierre de l'arrondissement. Les tisserands étaient douteux, les chaufourniers nettement hostiles, à l'exception des fournisseurs du Val-Dieu.

Hélène, qui se passionnait comme les autres, plus que les autres, car elle aurait voulu épargner, au prix de tous les sacrifices, une déception, une peine à son mari, se montrait inquiète.

Mais l'incertitude ne fut pas de longue durée.

Les gens de Bazoches, les éleveurs de Moulins, les fermiers de Saint-Maurice et de Tourouvre avaient tenu parole.

Les campagnards donnaient à leur collègue des majorités énormes.

Sur le coup de dix heures, la victoire se dessina, superbe, éclatante.

Alors M. Châtenay harponna le curé par un bouton de sa soutane et lui exposa ses projets.

Il donnerait son hôtel du Cours la Reine à son gendre, s'il était député.

Denise n'y perdrait rien.

Il lui en achèterait un autre dans le voisinage pour rétablir l'égalité.

Qui sait? elle épouserait peut-être aussi un homme politique.

Et il clignait de l'œil avec intention du côté de Duvernet livré à des calculs qui l'absorbaient auprès de la jeune fille triomphante.

De minute en minute, les chevaux de labour, les étalons percherons, les François, les Baptiste, les Jean, arrivaient en sueur au perron du manoir, las d'avoir pilé du poivre sur le dos des bonnes bêtes étonnées de cette activité inusitée.

Enfin, à onze heures précises, le résultat fut complet.

Les pur sang de Chazolles qu'on avait gardés pour la fin arrivaient les derniers.

Longny avait fait son devoir, Beaufay, Saint-Hilaire, à l'autre bout du territoire, s'étaient conduits comme il faut.

La campagne l'emportait sur toute la ligne.

Le triomphe du Marat de la sous préfecture était renvoyé aux calendes.

Il était outrageusement battu.

Dans le salon, autour de l'élu, la joie devint du délire.

Les petites filles grimpèrent sur son fauteuil et se pendirent à son cou.

Hélène embrassa passionnément son adoré en lui murmurant à l'oreille:

—Es-tu heureux au moins?

Il baissa la tête et n'osa répondre.

Et M. Châtenay, électrisé, versait de grands verres de champagne aux voisins accourus, à Méraud, au curé, aux domestiques rassemblés et s'écriait d'une voix émue:

—A notre député!

Ce fut dans la maison une fête, un tumulte, une explosion de joies et de fanfares; les cors sonnaient dans les cours; les chiens étonnés de ce tapage aboyaient, les enfants dansaient pendant que Maurice, devenu fou lui-même, envoyait son fidèle Jacques porter à franc étrier cette lettre au train poste.

«Ma mignonne,

»Nous avons réussi. Je suis nommé. Je ne m'en réjouis que pour toi. Tendres baisers et à bientôt. Je t'adore.

»Maurice.»

XX

Les dix mois qui suivirent son élection furent pour Chazolles une série d'enchantements.

Il était en possession de la confiance de son arrondissement.

Elle est facile à conquérir dans cette contrée privilégiée.

Avec de bonnes paroles, une largesse faite à propos à une commune pauvre, un renseignement aux ignorants, une protection pour caser un parent d'électeur dans un pauvre emploi, maigrement rétribué, un congé obtenu par un jeune soldat atteint du mal du pays ou de la nostalgie de la ferme paternelle, on est porté aux nues.

Si on refuse, une aspersion cordiale d'eau bénite de cour suffit et le suppliant s'en va en disant:

—C'est un brave homme tout de même que notre député; mais il ne peut pas.

Chazolles se multipliait.

Non pas qu'il tînt énormément à son mandat.

Il s'en souciait comme un rajah de la justice.

Mais il en avait besoin pour masquer son aventure.

Il n'est pas déjà si aisé de se ménager des prétextes plausibles aux yeux d'une femme jalouse à juste titre, pour des absences de chaque jour, des soirées passées hors du domicile conjugal, et parfois des nuits entières.

L'activité de Chazolles expliquait tout.

Il voulait grimper aux cimes, escalader aussi son ministère.

C'était lui maintenant qui gourmandait Duvernet de son inaction.

Le député du Havre grandissait chaque jour, mais n'arrivait pas à la place Beauvau, son but.

Il avait déjà vu trois cabinets tués par ses batteries et une quantité d'Excellences déconfites.

Et il refusait tout ce qu'on lui proposait, la préfecture de police, les travaux publics, la justice même.

Quand Chazolles se révoltait contre ses temporisations, Duvernet se contentait de hausser les épaules.

—Notre heure n'est pas venue, disait-il.

En attendant, sa verve caustique, son éloquence sûre d'elle-même, très mesurée, très parisienne, son bon sens, sa modération adroite, ménageant toutes les opinions et n'en froissant aucune, lui ralliaient des amis qui devaient nécessairement l'amener au pouvoir.

A la tribune, il plaisait aux femmes. Il était leur leader de prédilection. Il y apportait une sorte de grâce mondaine qui les séduisait.

On voyait souvent aux places de choix une jeune fille d'une vingtaine d'années, blonde, grande, mise avec une extrême élégance, surtout les jours où Duvernet devait prendre la parole.

C'était mademoiselle Denise Châtenay.

Malgré les millions de son père et de nombreuses demandes, elle résistait à toutes les instances.

—Je ne veux pas me marier, disait-elle. Rien ne me manque.

Rien ne lui manquait en effet.

L'élection de son beau-frère avait été une vraie joie pour elle.

Maintenant elle n'était plus confinée à Grandval dont les sites pittoresques ne suffisaient pas à conjurer les ennuis de la solitude.

Toute la famille demeurait à l'hôtel du Cours la Reine.

De là on allait et venait à la campagne.

Mais Chazolles très affairé avait toujours une raison pour rester à Paris.

Il était de toutes les commissions, de tous les dîners officiels. Pas de soirées diplomatiques sans lui.

Et, le matin, c'étaient des correspondances à lire qui lui arrivaient par paquets de son arrondissement pour des vétilles; il fallait répondre à tout, aller au Val-Dieu rapidement ou à la préfecture pour en revenir au galop.

Les heures, les heures bénies du tête-à-tête avec Hélène étaient passées.

D'ailleurs à l'hôtel on ne s'apercevait de rien.

Le beau-père s'était remis à collectionner avec fureur et ses recherches l'absorbaient.

Pas de jour qu'il n'enrichît ses magnifiques collections,—superbes celles-là—de tableaux, de coffrets, de bronzes, de meubles, de tapisseries, de quelque merveille nouvelle.

D'un autre côté, il s'était mis en tête d'achever son grand ouvrage sur les antiquités normandes. Il voulait aussi son illustration.

L'excellent homme tenait table ouverte pour créer des relations à Chazolles qu'il aimait comme un fils.

Chaque soir, c'étaient des réceptions d'intimes, des dîners fins où les deux amis invitaient leurs collègues.

Les deux amis! Car Duvernet avait droit de commander dans la maison qui était comme son quartier général et sa place forte, son oppidum, comme il le disait en plaisantant à l'antiquaire.

Chazolles s'était acquis de puissantes sympathies aux Chambres. Sa fortune, son savoir, la cordialité de ses manières, la facilité d'une parole dont il n'abusait pas, l'avaient porté aux premiers rangs.

L'hôtel du Cours la Reine était donc habité en apparence par une heureuse famille.

Les domestiques crevaient de santé; le cuisinier était soufflé comme une crème fouettée, les femmes de chambre n'avaient rien à craindre de l'anémie, les cochers étaient ronds comme des muids, à l'exception de Jacques qui faisait des armes à Paris comme au Val-Dieu avec son maître.

Hélène tenait la maison silencieusement, dirigeant tout en maîtresse accomplie.

Denise remplissait l'hôtel de sa gaieté et du bruit de son piano.

Ses deux nièces, Thérèse et Marthe, grandissaient fraîches et roses sous l'aile de leur mère.

Seul, un cœur souffrait, mais sans un murmure, sans une plainte, sans que personne, ni père, ni sœur, ni amis, pût voir couler les gouttes de sang qui s'en échappaient lentement, une à une.

C'était le cœur d'Hélène.

Et cependant son visage était toujours aussi calme; seulement malgré elle, en dépit de ses efforts, sa physionomie avait revêtu une teinte de mélancolie qu'elle était impuissante à effacer.

Quand on la questionnait à ce sujet, elle répondait doucement, en essayant de sourire:

—Que voulez-vous? on ne peut pas toujours être jeune!

Sa consolation était de s'occuper de ses enfants.

Excellente musicienne, élève de Lecouppey, elle donnait elle-même des leçons à ses fillettes qu'elle ne confiait pas à des mains étrangères.

Duvernet seul avait depuis longtemps percé à jour l'intrigue de son ami.

Mais comme Chazolles ne lui en avait pas dit un mot, il évitait avec délicatesse de lui laisser entrevoir qu'il connaissait une partie de son secret.

Toutefois, il était devenu plus affectueux encore vis-à-vis d'Hélène.

Cette admirable femme qu'il sentait souffrir, dont il saisissait, avec son expérience du monde, les plus secrètes palpitations, lui imposait un respect sans bornes et une sorte d'admiration exaltée.

Il l'adorait comme une sainte, comme une martyre du devoir, mais une martyre qui n'était pas soutenue par les applaudissements de la foule et qui subissait sa torture dans les ténèbres, sans défaillance et sans orgueil.

Le mari, avec la cruauté des gens heureux, à qui rien ne manque, étouffait les remords qui parfois grondaient en lui à la pensée de cette souffrance imméritée.

Mais il était tout entier à la fièvre de cette vie nouvelle qui l'étourdissait.

Quand il rentrait dans ce splendide hôtel, plein de bruit et de lumières, où il délaissait sa victime, il n'y trouvait que l'accueil gracieux qu'on ne lui refusait jamais.

Tout était à sa place.

Madame Chazolles recevait, sans détourner la tête, le froid baiser de son mari.

Les petites, quittant leurs jeux ou leur ouvrage, se levaient et couraient à leur père.

C'est à peine s'il entendait un mot de reproche sortir des lèvres de ses enfants, jamais de la bouche de la mère.

—Il y a bien longtemps qu'on ne t'a vu, père.

—Où étais-tu donc, hier?

—Pourquoi n'es-tu pas venu dîner?

Encore ces hardiesses de la blonde et de la brune étaient-elles aussitôt réprimées par un geste d'Hélène.

Denise aussi commençait à s'étonner des fréquentes absences de son beau-frère, et parfois elle le taquinait à ce sujet.

Mais Maurice était si prévenant pour elle, il allait si bien au devant de ses volontés; il la menait si souvent et au moindre signe, dans le monde, au théâtre, qu'elle n'avait pas le courage d'approfondir ce qui se passait et d'en vouloir à un être si gai, si bon enfant, d'une sorte d'indifférence dont, après tout, elle n'avait pas la preuve et qu'elle rejetait sur le compte de la vie parisienne, cette vie si fiévreuse, si agitée, si pleine que les jours et les nuits passent avec une rapidité vertigineuse.

A la longue pourtant, elle fut mise sur la trace de la vérité.

Souvent madame Chazolles conduisait ses filles à l'Opéra-Comique. C'était aux jours où l'on donnait de vertueux ouvrages, d'une innocuité consacrée par le temps, comme le Chalet par exemple ou les Noces de Jeannette; quelqu'une de ces honnêtes berquinades qui ne remuent pas le cœur violemment et ne prédisposent point les jeunes personnes à la névrose.

La famille alors se divisait en deux bandes.

Denise accompagnait son beau-frère à des théâtres plus joyeux, aux Variétés ou aux Bouffes.

Presque toujours, de sa loge, il leur arrivait d'apercevoir à quelque distance, au balcon d'en face, une jeune femme à la taille élégante et fine, divinement mise, fort belle et toujours seule.

Cette figure d'une blancheur éclatante, ces formes accomplies l'étonnèrent.

Et, à diverses reprises, il lui sembla surprendre quelques signes d'intelligence presque imperceptibles, entre cette jeune femme et Maurice.

Était-ce une illusion?

L'inconnue était trop saisissante pour qu'on dût l'oublier aisément.

Ses traits restèrent gravés dans la mémoire de Denise qui s'habitua à les revoir au théâtre en face d'elle, jamais aux rares circonstances où sa sœur les accompagnait.

Était-ce l'effet du hasard ou le résultat d'une entente?

L'esprit frappé, elle étudia ce problème, sans rien révéler à personne, et s'efforça de le résoudre.

Peu à peu l'idée fit du chemin et Denise en vint à s'imaginer qu'elle surprenait une partie du mystère de la vie de son beau-frère.

C'était là cette rivale d'Hélène, la cause de sa tristesse.

A dater de cette découverte, elle commença contre l'ennemi une guerre d'escarmouches.

Ce fut elle qui porta le premier coup à Chazolles et par elle qu'il souffrit la première torture de l'atroce jalousie qui lui mordit le cœur.

A ce moment, il était fou d'Angèle.

L'année qui venait de s'écouler avait été pour lui, grâce à l'adresse de sa maîtresse, une succession de plaisirs presque sans remords et sans nuages.

Cette plébéienne des Halles, si admirable qu'une femme pouvait être belle autrement mais non l'être davantage, si drôle dans ses expressions qu'elle aurait déridé un condamné à mort, s'était efforcée d'épaissir le bandeau que l'amour avait étendu sur les yeux de Maurice, et de le rassasier de toutes les jouissances dont une fille de vingt ans, fraîche, ardente et spirituelle, est la source vive pour un amoureux qui a franchi les sommets et descend le revers de la montagne.

Maurice, avec la simplicité des gens qui aiment passionnément, croyait en elle.

Il ignorait tout de son passé et comment l'aurait-il connu?

Il ne fréquentait aucun des mondes où elle avait pris ses premiers amants, les plus infimes et les plus élevés.

Elle expliquait ses absences par la nécessité de vivre avec sa tante sous peine de perdre ses bonnes grâces et de se montrer d'une noire ingratitude envers elle.

Elle racontait à Chazolles qu'elle avait dû confesser à madame Pivent sa chute et ses faiblesses pour un amant dont elle lui cachait le nom; que la poissonnière, après avoir jeté feu et flamme, avait fini par s'adoucir et pardonner.

Angèle semblait si sincère, ses histoires étaient si naturelles, ses mensonges se mêlaient à tant de vérités; elle les enveloppait de tant de miel comme une pilule roulée dans le sucre, que Chazolles croyait tout ce qu'elle voulait, trop fier pour l'espionner.

Est-ce que ces yeux limpides qui se fixaient droit sur vous avec tant d'assurance pouvaient mentir? Est-ce que cette figure de vierge pouvait servir de masque à une âme vicieuse?

Cet homme fort, énergique, vraiment intelligent, était dominé par cette fille frêle et pâle, languissante par moments, qui s'était emparée de lui et dont il ne pouvait plus se passer.

D'ailleurs, sage jusque dans ses folies, il ne se ruinait pas pour elle.

Angèle ne l'aurait pas voulu et, au fond, Chazolles, avec sa nature restée paysanne en quelques détails, aurait résisté à la pente et enrayé à temps avant de dégringoler dans les abîmes.

Cette maîtresse brillante, soumise, facile, ne lui coûtait pas plus d'une trentaine de mille francs par an.

Elle ne demandait rien, prenait ce qu'il donnait, mais ne prononçait jamais ce mot qui lui semblait odieux: l'argent.

Il faut reconnaître qu'elle n'était pas de la race des femmes qui estiment l'amour une marchandise à vendre avec un bénéfice énorme, dressent leurs inventaires avec régularité et calculent le moment où elles se retireront des affaires, munies de bonnes rentes, ayant des terres, des valeurs et pignon sur rue, comme un bon boutiquier dont la fortune est faite.

Par son détachement des richesses, elle se distinguait de la génération présente.

Elle retardait, pour le moins, d'un demi-siècle, et c'est son éloge.

C'était, d'ailleurs, le seul qu'on pût faire d'elle.

Mais Chazolles la jugeait sans défauts comme un brillant de la plus belle eau.

Le premier doute lui vint de Denise.

Un soir, ils étaient à la Renaissance.

On jouait le Petit Duc.

L'essaim des amoureux de la diva s'était abattu aux fauteuils d'orchestre, sous les armes, le gardénia à la boutonnière des habits noirs.

Duvernet et un rentier de ses amis occupaient avec Chazolles et Denise l'avant-scène de droite.

En face d'eux, au balcon, Angèle brillait au premier rang, à l'angle le plus rapproché de la scène.

Elle accaparait l'attention de la jeunesse dorée de l'orchestre, dans sa robe paille à rubans bleu clair, très ouverte. A ses oreilles, des modèles de délicatesse, deux superbes saphirs entourés de diamants étincelaient sous les feux du lustre.

Ce n'était plus une femme, mais une constellation.

Denise, espiègle comme une pensionnaire en congé, se pencha sur l'épaule de son beau-frère.

—Dieu! la jolie femme! dit-elle.

Chazolles se laissa aller à ce mouvement de joie vaniteuse de l'homme qui entend louer l'objet de sa passion, mais un signe imperceptible de Duvernet qui avait dressé l'oreille, un coup d'œil, l'avertirent de se tenir sur ses gardes.

—Où ça? fit-il en ayant l'air de ne pas comprendre.

—Ne faites pas l'ignorant, monsieur; en face de nous.

—Je t'assure...

—Là, devant toi.

—Ah! reprit-il, oui; cette grande brune en robe caroubier.

—Mais non, cette blonde en robe paille avec des rubans couleur du ciel, quand il fait beau.

—Je ne trouve pas. Très ordinaire.

Pour le coup, c'était trop fort. Le seigneur du Val-Dieu se moquait d'elle.

Vivement elle donna sur le bras de Duvernet un léger coup d'éventail.

—Dites donc, vous, fit-elle, venez çà et écoutez-moi.

—J'écoute.

—N'est-il pas vrai que cette dame là-bas, au balcon, la robe paille, est admirable.

—Hou! hou! fit Duvernet, qui avait reconnu vingt fois en pareille occurrence la Parisienne du Val-Dieu.

—Vous êtes dégoûtés, vous autres! peste!

—Vous savez, chère miss, les hommes n'ont pas sur cet objet les yeux des femmes.

—Prenez garde, fit Denise, vous! A force d'être si difficile, vous ressemblerez dans quelques années au héron de la fable.

—Ce qu'elle a de mieux, ce sont ses boucles d'oreilles, dit Duvernet, rompant les chiens. C'est ce que je vois de plus clair.

—Des saphirs de toute beauté. Quand je me marierai, je voudrais que mon mari m'en offrît de pareils.

—De plus beaux, dit Valéry, je lui rappellerai ce vœu, si j'ai l'honneur de le connaître.

—Vous le connaîtrez certainement.

—Je l'espère.

—Car vous ne pouvez faire moins que d'être un des témoins de ma noce.

—Qui aura lieu?

—Le plus tard possible. Je ne sais pas si je me trompe, mais il me semble que je passe le plus heureux temps de ma vie.

—Ce n'est pas flatteur pour le futur.

—Oh! les hommes, vous savez, fit Denise, en jetant un regard à Chazolles, pour ce qu'ils valent, il n'y a pas tant à se presser de courir après.

Duvernet s'inclina:

—Merci.

—Je voudrais aussi, continua Denise, connaître les fournisseurs de cette belle. Sa toilette est d'un goût que je qualifierai d'exquis, tout: la robe, la polonaise, le chapeau. Quel chien! Il est vrai qu'il faudrait avoir aussi ses cheveux de cuivre rouge et son cou de neige. Pas vrai, Maurice?

Chazolles se tut.

Il fit seulement un léger mouvement des épaules qui marquait son indifférence.

—Qu'est-ce qu'il a donc ce soir qu'il est muet? demanda Denise à Duvernet.

Le député comprenait bien ce silence. Chazolles était absorbé dans la contemplation de son bien.

Ils étaient habitués à rencontrer, aux théâtres où ils allaient ensemble, ce minois séducteur toujours en pleine lumière en face d'eux, et Valéry saisissait les relations magnétiques entre les deux sujets, relations dont il comprenait à la fois la force et le danger.

—Tenez, reprit Denise, puisque vous dites que les hommes ne jugent pas les femmes avec les mêmes yeux que nous, je vais vous prouver qu'il y en a qui pensent comme moi au sujet de ma blonde.

—Comment donc?

—Regardez à l'avant-scène, devant nous.

—Le duc de Charnay, dit l'ami qui accompagnait Duvernet.

—Ah! c'est M. le duc de Charnay, ce petit jeune homme aux diamants. J'aurais dû m'en douter. Je ne suis pas fâchée de le voir. C'est un curieux type. Vous le connaissez?

—Il est de mon cercle, dit l'ami.

—Recevez mes compliments, cher monsieur. Les femmes se tuent pour les membres de votre cercle. C'est flatteur.

—Pour celui-là, observa l'ami.

Denise lorgna le duc un instant.

—Eh bien, cela m'étonne, fit-elle. En vaut-il vraiment la peine?

—Aucun homme ne vaut qu'une femme se tue pour lui, affirma gracieusement l'ami.

—Et je crois que la réciproque est vraie, ajouta Duvernet silencieusement.

—Vous vous trompez, cher monsieur, dit Denise. J'en sais au moins une.

—Vous, peut-être?

—Oh! non. Moi, qu'on se contente de m'aimer! C'est tout ce que je demande.

—Qui donc alors?

—Ma sœur Hélène.

—Ne l'aime-t-on pas aussi? dit Duvernet.

Denise pinça le bras de son beau-frère.

—Écoutez ça, vous, fit-elle.

Et regardant Duvernet:

—Je le croyais; maintenant je n'en sais rien. Mais nous nous éloignons de notre sujet.

—L'étoile du balcon?

—Revenons-y.

—Le duc de Charnay est de mon avis sur son compte. Depuis le commencement de l'acte, c'est-à-dire depuis qu'il est arrivé, il la dévore des yeux.

—Ah! fit Chazolles.

—Et, mon cher, je crois qu'il y a entre eux des correspondances, des effluves comme disent les romanciers à la mode. Il en est affolé.

—Et la jeune personne? demanda Duvernet.

—Elle se cache sous son éventail et sourit. Je suis sûre qu'ils s'entendent à merveille. Regarde donc, Maurice.

Chazolles abaissa les coins de ses lèvres d'un air dédaigneux.

—Qu'est-ce que cela me fait? dit-il.

Mais une étrange jalousie venait de lui serrer la poitrine dans un étau.

Elle avait peut-être raison, cette Denise.

—Le duc n'est pas le seul à manifester son admiration, reprit-elle.

—Comment, il y en a d'autres? dit perfidement Valéry.

—Oui.

—Où ça?

—A l'orchestre.

—Qui donc?

—Ce vieux monsieur, au crâne nu, en œuf d'autruche, avec une petite couronne de cheveux comme un capucin et qu'il ramène! au troisième rang!

—En effet. Il se tourne à chaque minute.

—Est-il décati pourtant! Un débris! Une ruine!

—Il est tout jeune, dit le financier.

—Vous le connaissez?

—Parfaitement, il est de mon cercle.

—Ah! çà, fit Denise, ils sont donc tous de votre cercle, les admirateurs de cette petite?

—Dame! quand il y en a un qui connaît une jolie femme, il s'en vante et donne envie aux autres de la connaître aussi.

—C'est comme les officiers d'un régiment alors, observa Duvernet.

—Qu'est-ce que vous voulez! Le monde! Il est le même partout.

—Alors vous la cultivez?

—Moi, non. Je sais seulement qu'elle demeure rue de Londres. Je suis du cercle, mais j'y vais à peine. Je ne compte pas.

—Rue de Londres? répéta Chazolles qui tressaillit.

—Oui. Du moins elle y est souvent et on l'y trouve, à ce que j'entends dire.

—Et il se nomme ce vieux-là? demanda Denise.

—Il n'est pas vieux, je vous dis, quarante ans au plus.

—Et si décrépit, mon Dieu! Qu'est-ce qu'il a fait?

—Il a cultivé les femmes dont on parle au cercle.

—Il y en a donc beaucoup? insinua Duvernet.

—Pas mal, dit avec son flegme le clubman.

—Attendez donc; je le connais; c'est le baron Germain. Il est du ministère des finances.

—Oui, chef de bureau, mais il y va si peu.

—Sa façade est en bien triste état!

—Mais on refait les plâtres de temps en temps, dit l'ami.

—Et c'est là un homme à bonnes fortunes? demanda la jeune fille.

—Trop, hélas! vous le voyez bien. Il est au mieux avec la petite du balcon.

En effet, le baron était très bien avec Angèle.

Elle ne se gênait même pas pour lui envoyer, de temps en temps, un petit salut de connaissance, malgré la présence de Chazolles, dont les pieds brûlaient sur les planches de l'avant-scène.

—Qu'est-ce que tu as? lui demanda Denise. Tu ne peux pas rester en place.

—Cette opérette m'assomme.

—Tu es difficile. Du Meilhac assisté de son ami Ludovic, musique de Lecocq.

—Et Granier est très gentille, affirma l'ami.

—Sois tranquille, ce sera bientôt fini.

On était au dernier acte.

Le petit duc dans sa tente roucoulait avec sa duchesse le langoureux duo de leur nuit de noces qui s'était fait bien attendre.

Le supplice de Chazolles touchait à son terme, mais les réflexions de sa belle-sœur, une enfant terrible, avaient mis le feu aux poudres et fait sauter la chaumière où il s'endormait de confiance sur un cœur dont il se croyait sûr.

XXI

Le baron Germain est un célibataire comme il y en a beaucoup dans les entresols des quartiers aristocratiques de Paris.

Fils d'un préfet de la monarchie parlementaire, il a hérité des habitudes d'ordre et de parcimonie de ce régime bourgeois.

Il est né vers mil huit cent trente-huit, comme Chazolles, et, son père étant mort peu de temps après son entrée dans le monde, il fut élevé par un vieil oncle, garçon et sectateur d'Épicure, dans les principes les plus larges pour ce qui concernait les jouissances de ce monde éphémère, les plus étroits pour ce qui avait trait à l'administration de sa fortune.

Elle était convenable.

Le baron qui n'avait d'autre charge que sa propre guenille, qui lui était très chère, jouissait d'une cinquantaine de mille livres de rentes, en valeurs sûres, à l'abri des éventualités.

Il réglait son existence avec une sagesse exceptionnelle et un ordre admirable. Il dressait son budget avec plus de prévoyance que celui de n'importe quel État du globe et ne livrait rien aux hasards.

Le baron savait choisir ses officieux. Il en avait deux; un cocher qui soignait son cheval et son coupé, un valet de chambre attaché à sa personne et qu'il avait baptisé lui-même du nom de Jasmin.

Il connaissait la plupart des femmes de Paris et possédait cet esprit facile qui court les rues et qu'on ramasse partout, sur l'asphalte où les gamins le laissent tomber, dans les journaux, au théâtre, surtout dans les salons, et qui s'enflamme comme une allumette par le frottement, au choc des conversations.

Ce célibataire spirituel occupait à l'entresol de la maison de Chazolles un appartement de cinq mille francs très sévère et très confortable.

Sa sagesse aurait été sans défaut, comme une cuirasse modèle, s'il avait moins adoré le sexe contraire.

Mais le baron était d'une nature aussi inflammable que le bois mort, la paille sèche ou l'amadou.

Il ne pouvait voir trotter sur l'asphalte un petit soulier cambré, avec un bas bien tiré, de soie et même de fil ou de coton, sans s'acharner à sa poursuite.

Les épaules nues des femmes du monde lui causaient des titillations étranges et il se pâmait d'aise devant une cantatrice à la poitrine haletante qui se penchait sur la rampe pour lancer une déclaration au public en roucoulant son grand air.

La femme, c'était la crevasse de ses tuyaux, la fissure de son amphore, la lézarde de sa muraille.

Aussi, à quarante ans, alors que Chazolles était d'une vigueur de cariatide, il marchait, le dos voûté, en toussant à chaque minute et sa tête branlait au moindre coup de vent, mal soutenue par un cou tremblant comme celui d'un octogénaire usé et décrépit.

A chaque pas, malgré ses efforts pour se tenir droit, il penchait comme un navire affalé sur la côte, prêt à échouer.

Il ne résistait à la décadence qu'à force de cosmétiques, de maquillage et grâce à l'habileté de son tailleur, de son chemisier et aux talents de Jasmin.

Et pourtant il avait encore une foule de succès auprès des femmes, de succès dangereux et imprudents.

Il vivait sur sa réputation d'esprit, car pour le reste il était jaugé comme une vieille futaille, qui fuit d'usure et se mange aux vers.

Certes, il ne semblait pas, pour qui n'était point au courant de sa vie, un rival à redouter.

Cependant, le duc de Charnay causa moins d'inquiétude à Chazolles que ce ramolli vacillant et caduc.

Dans l'esprit du châtelain du Val-Dieu, Angèle, qui demeurait sous le même toit que le baron Germain, avait dû le rencontrer plus d'une fois.

Évidemment ce jouisseur s'était épris des charmes de sa voisine et la courtisait. Il était en passe d'obtenir ses faveurs et s'entendait au mieux avec elle, puisqu'ils se donnaient rendez-vous au théâtre.

Il ne supposa pas un instant que le hasard fût entré pour quelque chose dans cette rencontre.

Elle était l'effet d'un concert entre eux.

Cependant, soit qu'Angèle se fût aperçue de l'attention dont elle était l'objet, soit pour toute autre cause, Chazolles ne saisit aucun signe suspect entre les deux coupables présumés.

Vainement le baron se retourna plusieurs fois vers la jolie blonde du balcon.

Elle s'abritait nonchalamment sous son éventail et l'étendait entre elle et cet adorateur compromettant, comme un bouclier.

Lorsque la pièce s'acheva au milieu des applaudissements de la salle qui rappelait le petit duc de Parthenay et sa suite, Chazolles aurait voulu attendre à la sortie sa maîtresse pour tenter une explication, la première, car jusque-là il avait eu foi en elle, mais il fut contraint d'échanger seulement à la dérobée un regard avec Angèle.

Denise le retenait.

Il lui donna le bras et la conduisit à son coupé qui l'attendait à la porte.

—Nous accompagnes-tu? dit-il à Duvernet.

Il essaya de l'entraîner.

Mais l'autre objecta un rendez-vous au café de la Paix.

Il suivrait le boulevard avec son ami le clubman, en prenant l'air.

Il serra la main de Chazolles avec une énergie significative et lui glissa ces deux mots:

—Sois prudent!

Puis le futur ministre referma, comme un simple ramasseur de bouts de cigares, la portière de la voiture qu'un excellent carrossier anglais emporta rapidement sur le macadam.

Duvernet suivit des yeux le coupé qui disparut bientôt dans l'encombrement des fiacres qui s'éloignaient dans toutes les directions.

La Porte-Saint-Martin, l'Ambigu fermaient et des milliers de spectateurs regagnaient leurs logis.

Le député du Havre, au bras du clubman, s'en allait tranquillement après avoir allumé un cigare.

La soirée était d'une douceur exceptionnelle.

On touchait au printemps.

Les cafés, éclairés par des milliers de lumières, étaient pleins de buveurs. On aurait pu se croire au mois de juin, par une nuit d'été.

Duvernet songeait à la figure si loyale de Denise, à ce bon sourire aux dents blanches, à ses beaux cheveux châtains, à ses couleurs de pêche veloutée et rougissante.

Franchement, elle était bien tentante.

Et il croyait deviner que, malgré sa calvitie naissante, il ne déplairait pas.

Mais le mariage, c'était bien aléatoire.

N'avait-il pas un exemple de plus sous les yeux?

Chazolles, son meilleur ami, l'homme le plus droit, le plus digne qu'il connût, finissait comme les autres.

La satiété était venue, malgré les qualités si touchantes de cette admirable Hélène, et lui aussi, il trompait sa femme, toujours belle pourtant, toujours séduisante, entourée de ses fillettes, deux perles, rehaussant le charme d'une mère qu'on aurait pu prendre pour leur sœur aînée.

Et pour qui?

Pour une fille de rien, car un Parisien de vieille date ne pouvait s'y méprendre. Angèle Méraud n'était qu'une femme galante que tous les gilets à cœur de l'orchestre et les habitués des avant-scènes courtisaient avec ensemble.

Chazolles en était épris au point de n'oser en parler même à son intime.

C'était donc grave!

Il entourait cette mystérieuse passion de silence et d'ombre!

Comme il s'éloignait rêvant à cette bizarrerie du cœur humain qui fait qu'on délaisse le bien pour le pire, et qu'on quitte les belles routes droites et faciles pour les chemins de traverse où l'on s'enfonce en pataugeant dans les fondrières, un coupé passa rapidement auprès de lui.

Ce coupé, petit, était attelé d'un cheval alezan très vite, et au vasistas de la portière, Duvernet crut entrevoir, comme dans un éclair, la jolie figure de la jeune fille du balcon.

—C'est une commandite, pensa-t-il.

Et après un moment de réflexion, il ajouta:

—A moins pourtant que cet imbécile de Chazolles ne lui ait donné une voiture.

Et il soupira:

—Pauvre Hélène!

Place de l'Opéra, il entra au café de la Paix.

Le baron Germain était assis à une table dans la grande salle, à droite.

Duvernet s'approcha de lui et lui tendit la main. Son compagnon l'imita.

—Seul? dit-il.

—Oui! c'est notre lot! De vieux garçons!

—Oh! fit le clubman, il y a des compensations. N'étiez-vous pas à la Renaissance?

—Ce soir? En effet, j'en sors.

—Et vous entreteniez une correspondance télégraphique avec une charmante personne...

—Au balcon? N'est-ce pas qu'elle est ravissante. Un galbe! Un montant!

—C'est vrai.

—Vous avez cru, reprit le baron, que je suis du dernier bien avec elle?

—Dame!

—Vous vous tromperiez. C'est une amie simplement, même pas une amie, une connaissance, une voisine.

—Ah! fit Duvernet intrigué.

—Elle demeure dans ma maison.

—Depuis quand?

—Dix-huit mois.

—Diable! pensa l'ami de Chazolles, le drôle n'a pas perdu de temps. Aussitôt vue, aussitôt enlevée.

—Je viens même de la renvoyer chez elle dans ma voiture. Une complaisance...

—Désintéressée? fit le clubman.

—Provisoirement, riposta le baron. Pour l'avenir, on n'en peut pas répondre.

Duvernet vit clair dans le passé.

D'un mot le baron Germain l'avait illuminé.

Ainsi Chazolles était fou de cette fille, car s'il avait changé d'avis en quelques jours, s'il s'était fait nommer député, s'il avait quitté la maison, le pays où il se plaisait depuis son mariage, depuis quinze ans, c'était à cause d'elle.

C'est pour elle qu'il avait transformé sa vie; pour elle qu'il délaissait ses enfants, pour elle qu'il faisait subir à sa femme les tortures de la jalousie, les amertumes de l'abandon.

Cette fille l'avait rendu égoïste de bon qu'il était, injuste, cruel, impitoyable. Il lui sacrifiait tout, famille, devoir, repos, et n'avait fait qu'un marché de dupe, car elle le trompait odieusement et se moquait de lui.

En un instant, il la prit en haine à cause du mal dont elle était la source.

—Elle doit être au mieux avec le duc de Charnay, dit-il au baron.

—Pourquoi le supposez-vous?

—Pour rien. Des coups d'œil échangés! Des gestes éloquents!

—C'est bien possible, fit le ramolli avec indifférence. Elle mérite qu'on s'en occupe, mais ses fredaines ne me regardent pas. C'est l'affaire du monsieur qui l'entretient.

—Il n'a pas mal choisi au physique. Sait-on qui?

—Non. Un inconnu qui vient rarement et qu'on ne voit pas. Elle n'en parle jamais.

En effet, grâce à la complicité de la concierge, il était difficile qu'on rencontrât Chazolles dans la maison, car il ne s'y glissait qu'avec les plus grandes précautions et lorsque madame Adrien s'était assurée qu'il pouvait monter sans être aperçu.

—Oh! pensa Duvernet, il faut le tirer de là.

Mais par quel moyen?

Le baron et son collègue du cercle se levaient.

Duvernet en fit autant, les salua et s'en alla lentement du côté de l'avenue Montaigne.

Arrivé chez lui, dans sa chambre où un bon feu flambait, il s'assit dans un excellent fauteuil, étendit ses jambes devant le foyer et prépara, à propos de la politique extérieure, un discours sur lequel il comptait pour ébranler le ministère déjà chancelant sur sa base et peut-être le jeter par terre.

—Attendons un peu, se dit-il en pensant à Chazolles, je prendrai l'intérieur. J'aurai la police à mes ordres et je saurai—pour rien—ce que je veux savoir. Ensuite à nous deux, ma petite Méraud! Vous n'aurez qu'à vous bien tenir.

XXII

Chazolles, en montant en voiture, avait fait du doigt un signe à son cocher.

Ce signe voulait dire:

—Allez vite.

L'ordre était facile à exécuter en quittant le boulevard encombré de voitures de toutes sortes.

Le cocher fila par la tangente.

Denise manifesta son étonnement de ce nouvel itinéraire.

—Les boulevards sont trop étroits, dit laconiquement Maurice. Dans dix ans on sera forcé de les élargir.

La jeune fille se rencogna dans son angle et garda le silence.

Son beau-frère lui semblait bien préoccupé.

Elle repassait dans son esprit les incidents de la soirée, et se disait que le trouble du mari d'Hélène n'était pas naturel, mais avec sa réserve, elle pressentait qu'en essayant de pénétrer un secret qu'on lui cachait, elle outrepasserait son droit.

Elle rentra chez elle mécontente, se laissa embrasser froidement, contre son ordinaire, par Maurice et disparut.

Chazolles rendu à sa liberté, traversa la chambre de ses enfants, souleva les rideaux de l'alcôve où les deux sœurs dormaient dans leurs lits jumeaux blancs et bleus, du paisible et frais sommeil des cœurs ignorants, passa chez Hélène qui fermait les yeux, la contempla une seconde, posa ses lèvres sur sa main qui pendait hors du lit, puis il descendit par le petit escalier desservant l'aile qu'il habitait, ouvrit une porte étroite sur la rue, et, parvenu à l'avenue d'Antin, héla un fiacre qui passait et lui donna l'adresse:

—66, rue du Colisée.

Il lui était impossible d'attendre une minute de plus.

Il lui fallait son explication.

Les soupçons que Denise avait semés dans son esprit y germaient avec une effrayante rapidité.

Pour la première fois, il comprit à quel point cette Angèle était devenue nécessaire à son existence, avec quelle puissance elle s'était emparée de tout son être et la place qu'elle tenait en lui.

La seule pensée qu'elle le trompait lui faisait bondir le cœur dans la poitrine, bouillir le sang dans les veines.

Il voyait trouble.

Jusque-là cette affection avait été tranquille. Il avait puisé dans la nouveauté de cet amour facile, rieur et jeune, parfumé comme une branche de lilas, des jouissances qu'aucune préoccupation n'avait altérées. Il avait pu croire que son secret était ignoré de tous, que rien n'en transpirait ni dans son intérieur ni au dehors.

Angèle, sous sa frêle apparence, était douée d'une sorte de vigueur printanière. Elle avait une santé exubérante, une fraîcheur de violette, de fleur qui vient d'éclore sous les baisers du soleil et les perles de la rosée.

Dans l'enivrement des premières caresses, de l'abandon sans bornes, sans réserves, où l'adorable fille savait allier la licence effrénée du fond à une certaine pudeur de la forme, chaste dans ses plus grands oublis, comme une statue de la grâce dans la nudité du marbre; au milieu des tracas de sa vie nouvelle, coupée de voyages forcés, de séances tumultueuses au Parlement, des obligations de la vie mondaine, il n'avait eu le temps de songer ni qu'il courait le danger d'être surpris ni qu'une infidélité de sa maîtresse fût possible.

Avec ses habitudes d'homme rangé, de cultivateur qui sait compter, et dont les plus larges générosités sont mesurées à l'aune du nécessaire, il croyait avoir assez fait pour enchaîner éternellement à lui cet être frivole, changeant, cruel et charmant qui s'appelle une fille.

Il avait dans les veines du bon sang bourgeois de ses aïeux, les gens de robe, qui notaient la dépense à la fin du jour sur les registres, véritables annales de l'économie de leur race, et se seraient fait un cas de conscience de jeter les écus de six livres dans les aumônières des quêteuses, ou, par les fenêtres, aux mendiants en loques de la rue.

Tout se passait honorablement mais avec une utile surveillance.

Hélène était faite d'autre sorte.

Elle avait apporté dans la maison de son mari, tenue d'ailleurs de tout temps sur un pied convenable, une générosité grandiose qui lui était naturelle, un esprit de bienfaisance princière qui lui avait conquis bien des amitiés.

Elle avait communiqué à Maurice une partie de la chaleur de son âme d'élite mais, malgré tout, le vieil homme perçait sous le nouveau.

Les Chazolles de la magistrature assise revivaient dans leur fils.

Il était rangé comme un banquier de province, ne se laissant pas entraîner plus loin que certaines limites, au delà desquelles il aurait cru voir le Vésuve et l'Etna se livrer à leurs éruptions volcaniques dans sa maison.

Nous ne le blâmons pas, nous constatons.

Chazolles ne doutait donc pas, avec ses idées d'ordre, qu'il ne se fût montré d'une générosité sans bornes envers cette petite qu'un néfaste hasard avait jetée sur son chemin et dans ses bras.

Trente mille francs de dépense annuelle représentaient à ses yeux les trésors de Golconde et l'extrême prix qu'un bon capitaliste bourgeois dont le cerveau fonctionne droit, dût mettre à un objet d'art de cette sorte.

Il oubliait, le malheureux, qu'il y a des tableaux, de vieux meubles, des épées rouillées, des vases ébréchés, des manuscrits souillés de la vénérable et malpropre poussière des siècles, que les amateurs portent à des chiffres fabuleux; que M. Châtenay achetait de laides potiches leur pesant d'or, et que le plus magnifique tableau ne vaut pas, dès qu'on estime la femme une chose à vendre, le bout du doigt d'une créature animée, vibrante, source de jouissances indicibles, de triomphes de vanité autrement vifs que ceux d'un propriétaire de galerie ou de musée, de plaisirs enfin sans pairs, les seuls qui rendent praticable une traversée de cinquante à soixante ans au milieu des sables altérés du désert de la vie; qu'enfin la Vénus de Milo, la Joconde et toutes les fresques de Raphaël réunies ne valent pas un baiser de ces statues sans égales, créées par le divin artiste qui fait les fleurs idéales, les horizons enflammés et les femmes splendides.

Il faut rendre cet hommage à Angèle qu'elle ne se livrait jamais à ces réflexions, qu'elle ne craignait point la détresse, sans s'inquiéter d'où l'argent lui viendrait; qu'elle n'avait qu'une idée vague de la valeur de ce métal et le donnait comme elle le recevait, sans le compter ni l'honorer d'un regard attentif, n'y attachant qu'un intérêt tout à fait médiocre et subalterne.

Lorsque le fiacre de Chazolles s'arrêta au seuil de sa maison, rue du Colisée, une lumière incertaine colorait les rideaux de tulle brodé des fenêtres de la jeune fille.

Il respira.

Il allait la voir.

Il renvoya son fiacre et sonna.

La porte s'ouvrit d'elle-même et il passa dans le vestibule désert sans parler à la concierge, madame Adrien, qui veillait encore dans sa loge où le gaz brûlait.

Dans l'escalier, les tapis épais étouffaient le bruit des pas.

Dès qu'il posa le doigt sur le timbre de la porte du quatrième, elle s'ouvrit et ce fut Angèle même, qui le reçut.

—Vous, dit-elle, surprise, en reculant d'un pas.

—Tu ne m'attendais pas?

—Si.

Et elle ajouta avec indifférence:

—Je vous attends toujours.

—Et ta femme de chambre?

—Elle doit dormir comme une souche, la pauvre fille.

Elle le regarda qui fermait la porte avec soin et regagna, à travers le vestibule et le salon, sa chambre à coucher où elle avait déjà jeté son manteau de fourrures sur un fauteuil.

—Il y a longtemps que tu es rentrée? demanda-t-il en se laissant tomber sur un siège.

—Non.

—Tu as pris une voiture qui marchait bien; mes compliments.

Elle répondit tranquillement:

—On m'en a offert une.

—Qui donc?

—Le baron Germain.

—Tu le connais? fit Chazolles qui se leva et s'appuya à la cheminée.

—Oui et non. Je l'ai rencontré dans le vestibule deux ou trois fois. Il m'a saluée. Je lui ai rendu son salut. Il m'a adressé la parole. Je lui ai répondu. Il aurait cru que j'étais muette. Ce soir il m'a reconnue au théâtre, et dans un entr'acte, au foyer, il m'a offert de me renvoyer dans sa voiture qui revenait sans lui.

—Tu as accepté?

—Pourquoi non?

—C'est léger. Il est rentré, lui?

—Est-ce qu'il rentre! Il est à son cercle ou ailleurs. En voilà pour jusqu'à demain. Il fait comme tant d'autres. Il s'use le corps et l'âme devant un tapis vert. C'est idiot, mais c'est la mode. Il n'y a rien à dire.

—Tu connais le monde. Est-ce ta tante qui t'apprend ce qui se passe au club et ce que font les gens comme le baron Germain?

—Ah! ouiche! ma tante. Elle ne connaît que les limandes, les anguilles et les barbues.

—Qui alors?

—Est-ce que je sais? Tout le monde. Tu ne t'imagines pas que je ne vois que ma tante. Ça ne serait pas à faire. J'ai des amies un peu partout. La saison dernière, à Trouville, je m'en suis fait. J'ai le diable au corps. Dès qu'on me voit on m'aime.

—Les femmes?

—Et les hommes. Tu n'es pas une femme, toi!

Elle parlait tranquillement, comme quelqu'un qui a la conscience nette.

—Tu n'aimes pas Trouville? reprit-elle. Moi si. C'est très gai. Tu m'as permis d'y aller, j'en ai profité et tu ne me l'aurais pas permis, j'y serais allée tout de même. Je ne peux pas rester des mois en cage. Autant me fourrer à Saint-Lazare tout de suite ou à Mazas. Tu ne veux pas me tenir au secret, hein?

—Ainsi tu as des amies?

—Oui, beaucoup; le plus que je peux.

—Où sont-elles tes amies? Rue de Londres?

Angèle se déshabillait devant la glace avec autant de calme que si elle avait été seule, ou en compagnie d'un King-Charles familier étendu sur un coussin.

Elle ôtait à ce moment ses superbes boucles d'oreilles en saphirs que Denise avait tant remarquées.

Elle se retourna vivement, un bras replié sous sa tête, coquettement, dans une attitude sculpturale, sa chemise retombant sur son jupon de dessous en soie bleue garni de malines.

—Pourquoi dis-tu rue de Londres? fit-elle.

—Pour rien.

—Si; tu as une idée, dis-la.

—Parce qu'on te rencontre souvent de ce côté.

—Qui ça, on?

—Le premier venu; Duvernet, d'autres.

—Il ne m'aime pas ton ami Duvernet.

—Il te connaît à peine.

—Tu crois ça. Pourquoi donc me lance-t-il des regards farouches partout où il me voit?

—Laissons Duvernet.

—Je te dis qu'il me déteste. Qu'est-ce que je lui ai donc fait, à cet animal? Est-ce que je lui ai vendu des pois qui ne cuisent pas?

—Ne te fâche pas et réponds-moi. Où vas-tu, rue de Londres?

—Je vais où je veux. Chez des amies à moi qui y demeurent. Est-ce que je ne suis pas libre? Est-ce que je dépends de personne? Qu'est-ce que c'est que cette demoiselle qui était dans ta loge, au Petit Duc?

—Ma belle-sœur.

—Mademoiselle Châtenay?

—Oui.

—Elle est très jolie!

—Tu trouves? dit machinalement Chazolles.

—Parfaitement. Elle est très jolie, mais elle me reluquait tout le temps comme une bête curieuse. Je crois qu'elle se doute de quelque chose.

—Bah! Est-ce qu'on nous a jamais vus ensemble?

—Oh! mon cher, ça n'est pas nécessaire. Les femmes, vois-tu, si elles n'ont pas la force, elles ont la finesse. La plus sotte roulerait dix députés comme toi et ton ami Duvernet, le malin!

Elle avait achevé sa toilette de nuit.