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Angèle Méraud

Chapter 25: XXIV
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About This Book

A Parisian lawyer arrives in a small Norman town and is greeted by a longtime friend who escorts him to the family estate set beside a wooded valley. The narrative sketches provincial life through social exchanges, local hospitality, and contrasts between urban and rural manners, while detailing household rituals, landscape, and market-town scenes. Conversations reveal family ties and ambitions, and an enthusiastically pursued antiquarian interest that has yielded a recent fortunate discovery at the château. These episodes set a tone of curiosity and social observation that frames unfolding developments among residents and visitors.

XXIII

Elle vint se poser, légère comme un oiseau, sur la chaise longue auprès de Maurice, qui, la tête appuyée sur ses mains, semblait en proie à une incertitude qui l'exaspérait. Ses ongles égratignaient son crâne sous ses cheveux noirs, brillants et frisés. Il y avait dans le ton d'Angèle, malgré son calme et sa douceur apparente, une sorte d'ironie provocante et de dédain, une affirmation de liberté qui contrastait avec sa soumission habituelle.

Elle prenait l'attitude d'un écolier surpris en faute, qui se redresse devant le pion et s'écrie en le regardant:

—Eh bien, après?

Chazolles était furieux, furieux de son ignorance et de son impuissance. Il devinait une tromperie et n'en avait pas la preuve, insaisissable et fuyante.

Il ne regardait pas Angèle toute fraîche, sentant bon, très excitante dans sa chemise de batiste, fine comme une toile d'araignée, avec des entre-deux de dentelles de prix. Elle avait encore ses bas de soie écrue, assortis à sa toilette de la soirée, et ses petits souliers qui découvraient un pied souple, fin comme celui d'un enfant.

—Voyons, dit-elle, en se laissant glisser à terre et en posant ses mains sur les genoux de Chazolles, qu'est-ce qui te prend? Toi qui es gentil d'ordinaire, qui ne m'as jamais fait une querelle, tu arrives comme un brutal avec tes questions de commissaire de police; tu boudes comme un jaloux ridicule; tu as l'air prêt à chicaner sur tout et sur rien; sur le baron Germain, un gâteux usé et sur la rue de Londres qui n'est pas plus ma rue qu'une autre. Qu'est-ce que tu lui veux à ce ramolli et en quoi te déplaît-elle cette rue? Est-ce qu'il ne te paye pas son loyer? Ou si c'est un crime d'être poli avec moi? C'est sa nature à ce baron.

Quand il me rencontre, il a des manières aimables. Il se courbe comme il peut, car l'échine n'est pas flexible, il s'en faut! Et quelquefois il est assez téméraire pour me dire: Comment, c'est vous, mademoiselle? Si tôt ou si tard?—Ça dépend de l'heure.—Ou: Je ne m'attendais pas à cette bonne fortune de vous rencontrer! Vous allez me porter bonheur. Je suis sûr que je vais gagner aujourd'hui.—Un jour même il s'est enhardi jusqu'à cette bêtise: Je parierais que vous êtes une vraie mascotte! Vous mettez la guigne en fuite.

Ce soir il m'a vue au balcon. S'il m'a fait de l'œil, c'est ta faute. J'étais seule. Il était dans son droit. Est-il cause si tu es marié et si, avec toi, il faut des tas de précautions? Une femme au balcon d'un boui-boui, que veux-tu qu'on en pense? Qu'elle est là pour qu'on lui fasse la cour! Je te défie de me prouver le contraire. J'ai accepté son coupé pour revenir. Fallait-il le refuser? Il est vrai qu'il est resté trois minutes dedans jusqu'à la place de l'Opéra. Je ne pouvais pas le jeter sur le macadam. Là, il est entré à son cercle ou au café. Est-ce grave? Et tu t'avises d'être jaloux d'un vieux délabré comme le baron! Un être que tu flanquerais le nez sur le tapis avec une chiquenaude! Allons, monsieur! Vous ne me faites pas honneur. J'ai plus de goût.

—Et le duc?

—Quel duc?

—Charnay, le duc de l'avant-scène.

Elle chercha dans sa mémoire, les yeux au plafond.

—J'y suis, fit-elle, très bien, celui-là. De la jeunesse! une élégance, un chic! Je l'aimerais mieux. Il n'est pas à se tuer pour lui, mais moins défait que le pauvre baron. Et un nom qui sonne.

—Il t'a beaucoup regardée...

—Ah! tu as vu?...

—Très bien.

—Tu as dû être flatté.

—Pourquoi?

—Si on me regarde, c'est qu'on me trouve à peu près... Et c'est agréable pour le monsieur. Tandis que s'il a une maîtresse et que les autres crachent dessus, il est vexé.

Il n'osa insister. L'assurance d'Angèle le renversait. Il jouait un sot rôle, s'il l'accusait pour des riens.

Elle se fit câline, caressa Maurice avec des mots balbutiés à son oreille et enfin parvint à le dérider.

—Ainsi, lui dit-elle, tu me fais l'honneur d'être jaloux! Je pensais tous ces temps: Il ne m'aime pas. Il me laisse courir à droite et à gauche où je veux, sans s'informer, sans craindre qu'on me vole. Il ne tient pas à moi. Ce soir tu me fais plaisir. Enfin! tu t'aperçois donc que je vaux quelque chose, qu'ils peuvent être tentés et te souffler ton bien. J'en suis presque fière. D'autres se fâcheraient, moi, je te sais gré de ta colère. Ainsi tu m'aimes?

Il la releva et l'attira sur ses genoux.

Longtemps il la regarda de tout près jouant avec ses cheveux blonds, qu'il s'amusa à dénouer et à répandre sur ses épaules.

Il contempla ces traits si purs, ces yeux limpides, qui ne se baissaient pas devant les siens, ces lèvres de pourpre qui appelaient les baisers.

—Si je t'aime, dit-il. Hélas! tu ne sauras jamais à quel point.

Et avec une violence dont il ne lui avait pas donné d'exemple, il se répandit en aveux, en prières et en menaces.

—Ce que m'a coûté ton apparition là-bas, au Val-Dieu, tu ne peux pas le comprendre. J'ai gâché ma vie entière pour toi. Quand j'y songe, il me semble que c'est un rêve et que je ne suis pas vraiment éveillé. Il a fallu pour que je rompe avec mon passé, une attraction plus violente que celle du pôle sur la boussole, plus forte que l'électricité, que la dynamite et les puissances des inventions modernes. Je prospérais dans ma paisible existence comme un arbre planté dans une terre féconde.

Aujourd'hui, je suis comme une épave de navire abandonnée aux vents et à la mer. Je ne sais plus où je vais. Sans toi, Paris me fait horreur. Seule, tu m'y retiens et m'y attaches. Ce que j'y vois me froisse et m'écœure. Ces courses effrénées après la fortune, ces bousculades brutales de gens escaladant le pouvoir, ces discours sonores et creux, futiles dans leur solennité, me donnent des nausées.

Je suis député et, ma parole, je me demande à quoi je sers et si je ne vole pas les sommes que je coûte à mon pays. Je ne suis bon à rien, qu'à penser à toi.

Mais le mal n'est pas là; j'ose à peine me montrer dans ma famille et j'y reste le moins que je peux.

Ces mensonges, ces fourberies auxquels je suis astreint, m'exaspèrent. La duplicité me répugne. Je me fais honte à moi-même. Et, quand mes filles me tendent le front, comme à l'ordinaire, j'ai des tentations de leur crier: Mais allez-vous-en donc, je suis indigne de votre affection.

Je supporte pourtant tout à cause de toi. Dès que je te vois, que je repose mes yeux sur ton éclatante beauté, comme ce soir, j'oublie le reste. Tu es devenue pour moi l'étoile du berger qui me guide à travers les événements et, en te regardant, je marche la tête dans les nuages, sans penser à ce que je foule aux pieds sur la terre. Je ne vois rien de plus et, dans ce petit coin où tu es, j'ai concentré toutes mes affections.

Je n'ignore pas que tu es exposée à mille pièges, que tu ne peux faire un pas sans être en butte à des sollicitations qui te viennent de toutes parts. Je te voudrais laide pour être sûr que personne ne porte envie à ton mystérieux amant, ou enfermée sous des verrous pour mettre une barrière entre le monde et toi.

Par malheur, une femme qui te ressemble n'est pas faite pour être cachée sous un boisseau. Tu crèves les yeux des gens qui sont à la recherche des belles filles comme la lumière électrique frapperait un sauvage qui ne l'aurait jamais vue. Qu'on t'admire, c'est bien, mais je ne veux pas que tu sois à d'autres, entends-tu?

—Et si cela était?

—Je ne sais pas ce que je ferais.

—Un éclat peut-être.

—Qui sait?

—Un législateur! Ce serait du propre. Du scandale! Pourquoi me regardez-vous avec ces vilains yeux? Vous me faites peur, en vérité.

—Ce n'est pas mon intention, mais je t'aime tant.

—C'est entendu.

—Tu as été bien coquette ce soir et...

—Quelle femme ne l'est pas?

—J'en ai beaucoup souffert.

—Je ne vous croyais pas tant de nerfs.

—Ni moi non plus. Je m'étonne moi-même. Je me supposais plus fort contre une pensée qui m'est venue, celle que tu me trompes sans doute.

Elle haussa les épaules et se leva.

—Vous avez des papillons noirs, ce soir, monseigneur; laissez-moi dormir.

Il voulut la retenir, mais elle se dégagea et s'en alla vers son lit du pas indécis et avec le regard en arrière d'une nymphe qui fuit aux saules.

—Des papillons noirs, en effet, mais gros comme des chauves-souris ou des hiboux, dit Chazolles.

Il se secoua comme pour chasser un frisson.

—Je m'en vais. Décidément je suis trop triste.

—Bonne nuit donc, mon ami, dit-elle en se glissant sous les couvertures. Allez et regagnez le sanctuaire de la famille. Allez, despote; allez, tyranneau.

Il s'assit une minute au chevet du lit, indécis, la serra dans ses bras nerveux en la berçant comme une petite fille, avec des précautions et des délicatesses de père. Il déposa sur son front qu'elle lui tendait un baiser en lui glissant à l'oreille ces mots:

—A demain.

—Bien, fit-elle, et tâchez de noyer vos soucis dans la Seine, avant de revenir. En sortant fermez bien la porte, de peur des amoureux. Ah! Vous éteindrez le gaz de l'antichambre, s'il vous plaît.

Elle écouta, l'oreille tendue, le bruit des pas sur le tapis, entendit la porte qui se refermait et, se levant rapidement, elle griffonna à la hâte quelques lignes, à la lueur de sa veilleuse.

«Mon petit duc,

»Prends-moi demain pour les courses, rue de Londres. Je serai flattée de me pavaner dans ton coupé, à cause des armoiries, si toutefois ces gredins d'huissiers ne te l'ont pas saisi. Un conseil: mets cinq louis sur Mohican, si tu les as. Il gagnera, on me l'assure et, à douze contre un, il te tirera de la panne pour vingt-quatre heures. Une autre fois tâche d'être moins expressif dans tes œillades. Tu as failli me compromettre. Un comble!

»Ton ancienne et toujours nouvelle,

»Angèle

Puis elle alluma une bougie et la posa sur la fenêtre.

—Le signal du baron, fit-elle. Si Chazolles le voyait, c'est lui qui ne serait pas content. Tant pis. Il m'ennuie à la fin avec ses phrases. Il m'aime! Eh bien! Et les autres!

Elle réfléchit:

—Il est vrai qu'il vaut mieux que le baron, le duc, le jeune Abraham et le reste. Tous crevants! Des petits vieux dont les poumons et la bourse agonisent. Pas celle du juif. Ces gens-là ont des trucs pour se remplumer avec le duvet des autres! Mais ce qu'il est prétentieux et embêtant! C'est à le gifler!

Elle s'était mise à genoux devant le foyer et remuait les charbons dans la cendre, lorsque le bruit d'un coupé qui s'arrêtait dans la rue se fit entendre. Puis la grande porte s'ouvrit et la voiture roula sous le vestibule avec un bruit qui ébranla l'immeuble comme un château de cartes.

XXIV

Cinq minutes après elle entre-bâilla sa porte de nouveau et prêta l'oreille.

Un pas lourd accompagné d'un gémissement asthmatique, pareil à celui d'un soufflet de forge, gravissait l'escalier et bientôt un habit noir se glissa dans l'antichambre, en murmurant avec difficulté ces mots:

—C'est vous?

—Oui.

Le personnage se jeta sur le divan de peluche jaune qui garnissait un côté de l'antichambre.

—Laissez-moi reprendre haleine, dit-il; c'est le mont Blanc ici! Dieu! que c'est haut! Vous permettez?

Il le fallait bien.

Un étage de plus et l'habit noir tombait sans connaissance.

—C'est mal ce que je fais là, m'sieu le baron, dit la jeune fille avec une pose contrite et moqueuse.

—Je ne trouve pas, répliqua l'autre en respirant entre chaque mot.

—Je trompe mon ami.

—S'il n'en sait rien, où est le mal, puisqu'il n'en souffre pas? Vaudrez-vous un liard de moins au lever du soleil? Non. Alors où est le préjudice causé?

—Vous avez réponse à tout. Vous êtes un être bien dangereux!

—Sommes-nous faits pour violer les lois de la nature? Non. Les hommes et les femmes ont été créés pour se tromper réciproquement. C'est le divin auteur qui l'a voulu. Nous suivons le précepte.

—Vous allez mieux?

—Merci, je commence à me remettre. Je me souviens d'une ascension dans ce genre-là. C'était au Righi, mais il y a un chemin de fer. Ici, il n'y a pas même d'ascenseur. Cette bicoque retarde horriblement. Mais vous y êtes. Vous daignez l'habiter. Cette faveur permettra au propriétaire de louer son entresol à bon prix. Sans cette découverte je donnais congé ou j'exigeais un fort rabais.

Ce visiteur tardif, évidemment attendu par mademoiselle Méraud, n'avait rien de parfaitement frais que sa toilette.

Un homme du meilleur monde retour de soirée.

Ses traits blafards étaient fatigués; de courts favoris, très clairs, frisés par le coiffeur, ombrageaient les joues molles, vers les oreilles. Le crâne était déplumé, les yeux mourants, la bouche usée, fripée comme une loque.

L'ensemble était pauvre, flétri et cependant l'homme ne produisait pas une impression désagréable.

Le masque était éclairé par une flamme intérieure, comme la corne d'une lanterne par un bout de bougie.

Cette flamme, c'était l'esprit du célibataire narquois, toujours prêt aux saillies, aux critiques, aux mots qui relèvent la conversation comme le piment les sauces, amusent, raillent et souvent déchirent comme des griffes.

Le baron Germain—car c'était lui—cachait les siennes sous le velours de ses politesses.

Il s'était relevé, non sans peine, en portant la main gauche à son échine dépourvue de souplesse et devenue d'une inquiétante sensibilité.

—J'ai vu le signal, ange de ma vie, dit-il, et je suis accouru... à votre paradis.

—Ange de ma vie est exagéré. Combien en avez-vous eu comme moi!

—Je ne compte plus mes conquêtes,—il faut dire les femmes qui m'ont conquis,—mais je les estime à leur valeur. Jamais, jamais, non jamais, je n'ai vu une merveille qui vous puisse être comparée. Et s'il m'est permis de dire que j'ai vaincu parfois, nulle part ce ne fut avec tant de joie.

Angèle se dirigeait vers sa chambre à coucher.

—Suivez-moi, dit-elle. Nous serons mieux ailleurs pour causer. On grelotte. Je ne comprends pas les oiseaux de nuit comme vous.

Au milieu du salon, il s'arrêta en apercevant la clarté amoureusement voilée de la lampe du sanctuaire.

—Salut, demeure chaste et pure, fredonna-t-il avec un filet de voix exécrable.

Un miracle de goût, le sanctuaire.

Sur le seuil il fit une nouvelle station en joignant les mains.

—Asile enchanteur, dit-il, dont je voudrais être le seigneur suzerain. Savez-vous qu'il fait bien les choses, votre ténébreux adorateur, bien qu'il vous perche un peu haut.

—Cette chambre ne vous déplaît pas?

—Un duvet! Et comme c'est agréable à respirer ces odeurs subtiles qui circulent dans l'air et qu'on absorbe avec tant de plaisir. Femelle perfide! Et vous trompez cet esclave de vos beautés!

—Hélas!

—Seriez-vous femme s'il en était autrement? Après tout, il est peut-être mauvais?

—Non.

—Affreux et contrefait?

—Non.

—Jaloux?

—Quelquefois.

—D'un tempérament affaibli?

—Pas du tout. D'une pichenette il vous enverrait dans la rue à travers les carreaux.

—Sapristi! fit le baron, il n'est pas caché là quelque part, dans une armoire, au moins?

—Ne tremblez pas.

—Alors, dit le noctambule qui avait pris, sur la chaise longue devant le feu rallumé, la place de Chazolles, confiez-moi le secret. Soyez franche. J'aime à m'instruire et la question des femmes m'a toujours plus vivement intéressé que les douanes dont je suis chargé aux finances. Pourquoi le trompez-vous!

—Là, bien franchement, je ne sais pas.

—C'est par suite d'un penchant naturel.

—Je le crois.

—Une intrigue vous est nécessaire pour vivre comme du millet aux serins, sans comparaison.

—Pas une, plusieurs. Et puis les jours sont longs.

—Et les nuits? dit le baron en enlaçant de son bras, un peu raide, la taille de la jeune femme.

—Elles sont faites pour dormir. On a le sommeil.

—Pas celle-ci, fit amoureusement l'homme des douanes, avec une grimace de Priape.

—Si, celle-là plutôt qu'une autre.

—Vous voulez donc ma mort!

—Non, au contraire!

—Je vous affirme que cette désillusion me tuera!

Elle prit sur une table, en allongeant son bras blanc, que le baron couvrit de baisers au passage, un miroir d'argent bruni, à main, et le tendit à son adorateur.

—Voyons, considérez-vous, de bonne foi, dit-elle. Vous avez besoin de repos plus que de folies. Soyez franc à votre tour et convenez-en.

Le baron obéit; un soupir s'échappa de sa poitrine en même temps qu'un léger accès de toux.

—Peut-être, dit-il.

—Vous voyez bien.

—Mais pourquoi, enchanteresse, m'avez-vous accordé, cette nuit...

—Un rendez-vous?...

—Que je sollicite depuis si longtemps en vain.

—Vous allez le savoir. Il y a des moments où ma solitude me pèse. Mon amant a une famille qui le tient et dont il m'assomme. Je ne peux pas sortir avec lui. Jamais de parties fines, point de voyages; le spectacle comme ce soir, toute seule dans un coin.

—Mais il y a le duc de Charnay! il parle assez de son Angèle.

—Une ancienne liaison!

—Qui renaît de ses cendres de temps en temps.

—Vous savez; quand on a soupé ensemble, il est difficile de refuser...

—Ce qu'on a déjà donné.

—Mais il m'est insupportable avec ses manières de coquette, ses bijoux aux doigts, ses diamants à la chemise. Ce n'est pas un homme, c'est une poupée, un mannequin de tailleur, et je suis sûre qu'il ne passe pas auprès d'une fontaine sans se mirer dedans. Et pas le sou. Il est obligé de compter et nul besoin de savoir beaucoup d'arithmétique pour additionner ses biens. Prodigue en apparence, ladre au fond comme un usurier. Il ressemble aux papillons. De la poudre d'or sur les ailes. Quand on a soufflé dessus, il n'en reste rien.

—Et le jeune Abraham?

—Autre misère. Bête comme une oie et encore, s'il avait été au Capitole...

—Il ne l'aurait pas sauvé.

—Je le crains. Il m'agace les nerfs, celui-là.

—La vérité, c'est qu'il est mortel.

—Il ne parle que de ses amis, le marquis, le prince, le comte, ou du cheval qui va gagner le Derby de Chantilly ou le grand prix. C'est bon un quart d'heure, mais après!

—Il recommence.

—Un cheval de manège. Il tourne dans le même cercle, et...

—Il est vicieux?

—C'est ce qui vous trompe. Il n'a pas même assez d'esprit pour ça.

—Vous les traitez bien vos amis!

—Comme il faut.

—Et moi? Vous en direz autant dans huit jours. Ça promet.

—Vous n'avez rien à craindre.

—Pourquoi?

—Parce que vous me plaisez.

—Vraiment?

—Puisque je vous le dis.

—C'est aimable.

—Vous n'êtes pas beau!

—Oh!

—Vous êtes vidé comme une noix de coco où une bande de guenons a fourré le museau.

—Continuez.

—Je ne vous suppose ni généreux, ni magnifique; au surplus, je n'y tiens pas.

—Allez toujours.

—Vous êtes chauve que c'en est scandaleux. Une nudité.

—Ensuite?

—Vous n'êtes pas de la première jeunesse.

—C'est vrai.

—Et je vous ferai remarquer que vous faites peu d'honneur aux femmes que vous accompagnez, car vous n'êtes même pas décoré!

—Vous plaît-il que je le sois demain?

—Je n'y tiens pas. Mais vous avez une qualité supérieure.

—Enfin!

—Vous connaissez le monde et vous êtes malin comme un singe. Il y a donc du plaisir à vous entendre.

—A m'entendre seulement?

—C'est déjà quelque chose. D'autre part vous êtes mûr pour le protectorat. Vous avez l'air d'un oncle qui mène sa nièce dans le monde. Vos façons galantes dans l'intimité font toujours plaisir aux femmes. On m'a conté qu'il y a une ancienne école de vieux polis. Vous en êtes, et je ne serais pas fâchée de la connaître. Jusque-là je n'ai vu que la nouvelle, et franchement...

—Elle manque de formes!

—Elle en a, mais de mauvaises.

—Mais l'autre, le protecteur mystérieux, l'inconnu, il est donc de la nouvelle?

—Lui! Il n'est d'aucune. Il ne ressemble à personne.

—C'est un original.

—Comme vous dites. Il aime gravement, passionnément, avec violence. Il a des phrases qui vous remuent, quoi qu'on veuille, et des doigts d'acier qui vous lanceraient par dessus une balustrade, celle de la colonne Vendôme par exemple, sans effort, de façon à vous aplatir sur le pavé d'en bas, comme une merluche. Pardon de cette comparaison. Un souvenir d'enfance!

—Je sais.

—On parle donc beaucoup de moi au club?

—Beaucoup!

—Lui, c'est un mélange de sévérité et de bonté extrême, de douceur et de brutalités subites, de colères et d'aménités passionnées. Je ne le compare à personne.

—Et vous l'aimez?

—Peut-être. S'il était constamment près de moi, je puis vous le confesser, il me semble que je l'adorerais comme un Dieu; mais c'est plus fort que moi, j'ai horreur de la solitude. Le désert me fait peur. Huit jours de réclusion me rendraient folle. J'ai besoin de bruit, de soleil, d'air, de paroles, d'intimités, de tout. C'est mon malheur et celui des gens qui s'attachent à moi. Maintenant, mon cher baron, vous me connaissez comme si vous m'aviez faite. Allez-vous-en!

—Déjà?

La pendule sonnait trois heures du matin.

Le baron ne se pressait pas de vider les lieux.

—On est si bien ici! dit-il.

—Oui, mais je ne veux pas suivre votre exemple, faire de la nuit le jour et du jour la nuit, pour me faner, attraper des pattes d'oie et perdre mes cheveux. Je n'ai que ma jeunesse et la beauté du diable. Je tiens à les garder. Allez-vous-en.

—Il le faut, soupira le voisin. Pourtant, j'espérais mieux.

—Je vous ôte une illusion. Vous me jugiez autrement, meilleure, plus facile.

—Vous êtes une petite fée.

—Et puis c'est commode, n'est-ce pas? Je suis là dans votre maison, sous la main. Pas de temps à perdre! Un bouquet de temps en temps, et des bonbons au jour de l'an! Avouez.

—Mais...

—Avouez donc. Vous n'y perdrez rien. Vous êtes un homme d'esprit, et votre devise est: Tout pour moi! Si elle ne me déplaît pas, pourquoi la tairiez-vous? Ainsi, nous serons bons amis à l'avenir.

—Je le veux bien. Avec les libertés nécessaires.

—Scélérat! profond scélérat!

—Quand scellons-nous le marché?

—Quand vous voudrez.

—Au café Anglais, dans un coin discret.

—Ou ailleurs. Rien ne presse; mais à une condition.

—Laquelle?

—Bouche cousue!

—Je le jure.

—Surtout dans la maison.

—Partout. En galant homme.

—Que vos gens eux-mêmes ne se doutent pas de cette liaison...

—Adultère!

—A peu près.

—Ce coup de canif sera ignoré. Ah! çà, dit le baron, vous l'aimez donc, l'inconnu, le maître que vous craignez tant de le perdre?

—Je n'en sais rien. Je l'ai bien aimé six mois! Ah! c'est un beau chevalier! Oui, je suis restée six mois fidèle!

—Six mois, soupira le viveur, une éternité! C'est incroyable et magnifique.

—Surtout à présent, n'est-ce pas? Il n'y a plus d'amours, il n'y a que des toquades.

—Beaucoup de vrai dans ce que vous dites!

—Et maintenant, pour la troisième fois, je vous en conjure, allez vous coucher, mon... ami!

Le baron battit en retraite vers la porte en faisant de fréquentes conversions vers l'ennemi contre lequel il se livra à quelques tentatives repoussées sans difficulté.

—Vous allez me laisser des regrets, dit-il.

—Cela vaut mieux qu'une courbature.

Elle était adorablement séduisante dans son peignoir de satin. Il lui baisa les mains avec un tremblement sénile qui agita son corps usé comme des feuilles sèches battues par un vent d'hiver.

—Oh! voir... murmura-t-il.

—Naples et mourir, acheva Angèle en lui fermant la porte au nez.

—Elle est diabolique, cette créature, pensait le chef du bureau des finances en descendant les quatre étages qui le séparaient de son entresol. Elle aura ma fin.

Il ne pensait pas dire si vrai.

Lorsqu'arrivé dans sa chambre, après avoir tourné sans bruit la petite clef qui ouvrait sa serrure, un bijou de Fichet, il s'étendit sur son lit avec une suprême sensation de bien-être:

—Ma foi, se dit-il, en rêvant aux jouissances d'un dîner fin, en compagnie de cette ravissante fille, elle réunit les conditions d'un confortable exquis. Capitonnage moelleux, taille souple, vingt ans, un sourire divin sur des lèvres de rose, et pour comble d'allégresse, dans ma maison, dans ma propre maison! Idéal.

Il fut tiré de son extase par une douleur sourde qui lui courait dans le dos, du haut au bas de l'échine.

—Aïe! murmura-t-il, encore une indiscrétion de cette misérable et une invite à la sagesse!

A la lueur de la veilleuse, il vit dans sa chambre, tendue de drap carmélite, le portrait de son père sortant du cadre d'or, en habit brodé, son habit de préfet. La tête souriait de ce sourire administratif du fonctionnaire, stéréotypé sur les lèvres, mais le peintre n'avait pu éviter les rides précoces que les excès avaient imprimées au visage du spirituel jouisseur.

Une sorte de douleur continue, de souffrance habituelle perçait sous ce sourire faux et d'emprunt.

Le baron n'avait que cinquante ans au moment de sa mort et on lui en aurait donné soixante-dix. Veuf de bonne heure, il était trépassé pour avoir abusé des plaisirs de toute sorte, la table, le jeu, et surtout les femmes.

Son fils suivait ses traces et enchérissait sur ses vices.

—C'est héréditaire, pensa-t-il. Je n'y échapperai pas.

Et il se souvint du conseil du célèbre docteur Guérin qui, la veille encore, lui avait répété à l'Opéra, au foyer de la danse, entre deux figurantes qui le lutinaient:

—Mon cher baron, il faut enrayer. Il n'est que temps.

Enrayer, c'est-à-dire s'inhumer tout vivant!

—Bah! encore quelques jours. Encore cette folie. D'ailleurs cette petite me constituera une liaison sage, sans ardeurs dévorantes. La prendre, c'est presque me ranger. Rangeons-nous!

Il se demanda quel était ce protecteur et pour quelle cause il s'entourait de tant de mystère.

Mais cette énigme ne troubla pas son sommeil.

Il s'endormit et revit dans ses songes de célibataire des légions de belles filles qui lui envoyaient des myriades de baisers et l'accablaient d'énervantes caresses. Une tentation de Saint-Antoine à laquelle il n'avait jamais résisté!

De son côté, Angèle se mit au lit avec l'insouciance qui était la base de son caractère.

—A-t-il assez rôti le balai! pensa-t-elle. Est-il assez fripé, ce vieux-là!

Elle le comparait à son amant. La belle tête brune de Maurice lui apparut avec son expression de colère quand il ravageait ses cheveux de ses ongles en supposant qu'elle le trompait peut-être.

—Mais je ne vaux pas mieux que les autres, mon pauvre ami, dit-elle en s'adressant à lui comme s'il avait été présent. Et elles ne font que cela, les autres!

Le lendemain, au moment où elle s'éveillait vers onze heures, sa femme de chambre, Michelle, lui remit deux billets.

L'un était de Maurice. Elle le lut en l'entrecoupant de réflexions.

«Mon amour,

»Je ne pourrai te voir aujourd'hui, on m'annonce une interpellation, des réunions!»

—Qu'est ce que cela me fait, une interpellation?

«C'est une conspiration contre le ministère qui pourrait bien rester sur le carreau.»

—Ce n'est pas moi qui l'empêcherai de se casser le nez. Ceux-là ou d'autres.—Guibollard ou Beauminet, je m'en bats l'œil.

«On m'engage à prendre la parole. C'est peut-être l'occasion de me signaler comme mes collègues en alignant quelques périodes.»

—Le besoin s'en faisait sentir, mon tendre ami!

«Je veux m'y préparer et faire quelques visites. Je suis désolé de te laisser seule.»

—C'est navrant et à fendre le cœur.

«Demain nous nous reverrons. Viens à la Chambre et mets-toi en face de la tribune. Tu m'inspireras.»

—O Égérie! Quel honneur!

«Je t'envoie une carte pour le Palais-Bourbon.

»Mille baisers.

»T. M.»

—C'est gai les discours, pensa-t-elle. Nous verrons. Et voilà les parties de plaisir de mon député. L'amour à huis-clos et les discours en public! Pourquoi pas les enterrements?

Elle ouvrit la seconde lettre timbrée de la poste:

«Mon bijou précieux,

»Ne remettons jamais au lendemain ce que nous pouvons faire tout de suite. Je vous attends ce soir, à sept heures et demie, au Café Anglais. Ensuite, j'ai une baignoire pour les Variétés. Nous verrons la Femme à papa. Cela vaut toujours bien une tragédie.

»Mille et un baisers.

»Ton esclave fidèle.
»B. G.»

—Mille et un! Un de plus que l'autre! Pauvre baron! il sera mort avant d'avoir fini.

Elle jeta les deux lettres sur la table et s'occupa de sa toilette.

—Réunion à Longchamp! Et le duc qui doit venir me prendre!

Elle sonna Michelle:

—Quel temps fait-il?

—Superbe, madame, pas un nuage!

—Alors ma robe Henri III en velours bleu. Je veux être magnifique.

—Madame sort?

—Je vais aux courses.

—Seule?

—Sans doute. Est-ce que je ne sors pas toujours seule? La destinée!

—C'est vrai.

Angèle tordait ses cheveux devant sa toilette, ses longs cheveux à pleines mains et d'une nuance si rare, si chatoyante, sous son toquet à plumes!

Elle se prépara longuement, s'amusant aux mille soins de la mondaine, à ces futilités exquises qui la rendent si séduisante qu'on se damnerait pour elle.

Elle attacha ses belles boucles de saphir à ses oreilles et, à une heure, elle se contemplait devant sa psyché, serrée dans sa robe bleue, fraîche comme un bouquet dans sa collerette, et pareille à une jeune et resplendissante comtesse de Sauves, ressuscitée et plus belle.

Puis après avoir becqueté comme un oiseau quelques miettes de pain sur la nappe éclatante où son couvert était mis, elle descendit les escaliers en soutenant ses jupes de sa main gantée de longs gants de Suède et, arrivée devant la loge de la concierge, elle s'arrêta.

—Il n'y a pas de lettres, madame Adrien?

Madame Adrien répondit avec une certaine raideur:

—Non, rien.

Il était évident qu'elle méprisait énergiquement la favorite du maître.

Pourtant elle se ravisa:

—Vous sortez? dit-elle plus courtoisement.

—Oui, madame.

—Et où allez-vous, si ce n'est point une indiscrétion?

—Devant moi, riposta Angèle qui se vengeait.

Mais elle se ravisa à son tour.

La concierge était une puissance à ménager.

—Il fait si beau qu'on ne peut pas se résoudre à rester en prison.

Et avec un air de commisération:

—Je vous plains d'être attachée à votre chaîne. Moi, je vais respirer dehors, je ne sais où, au hasard. C'est si bon le printemps!

Madame Adrien soupira.

Elle n'en voyait rien des printemps qui se succédaient. Elle ne respirait d'air des champs que celui que le vent lui apportait dans une giboulée de mars ou une bourrasque d'orage. Elle ne voyait de soleil que ce qu'il en pénétrait, quand il était à son zénith, dans le gouffre de sa cour ou par la fenêtre de sa loge lorsqu'un rayon s'y égarait.

C'était son désespoir. Elle avait la nostalgie de la campagne où elle courait dans son enfance sur les gazons émaillés de pâquerettes, comme d'autres ont la nostalgie du pays, ou les prisonniers celle de la liberté.

—Bonne promenade, madame, dit-elle.

Et comme Angèle allait s'éloigner:

—Vous savez, reprit-elle, votre tante est venue s'informer. Il y a longtemps qu'elle ne vous a vue. Ce n'est donc pas chez elle que vous allez? Je le croyais.

La flèche du Parthe!

—J'ai une amie, dit négligemment Angèle, rue de Londres et elle me donne une chambre quand je veux. Je ne sais pas comme vous faites pour rester seule. Moi, je ne peux pas.

Elle s'en alla rapidement, très vexée.

Qu'est-ce que sa tante avait donc besoin de venir la compromettre et de patauger dans ses affaires?

Au coin de l'avenue Marigny, elle aperçut un coupé qui stationnait.

C'était celui du duc de Charnay.

A son approche, le valet de pied descendit et ouvrit la portière.

—Tiens, dit Angèle au duc, on ne t'a pas encore vendu tes chevaux, monseigneur?

—Non, ma petite. Mon créancier, le plus fort, Moïse Blunner, m'a même prêté cinq cents louis à une condition.

—Que tu te maries?

—Oui, avec une femme qu'il me propose.

—Du soigné, une femme de Blunner!

—C'est ce qui te trompe. Une fille adorable, la nièce d'un agent de change.

—De l'argent gagné facilement, alors! Tu acceptes?

—Si je ne peux pas éviter le coup.

—Et qui s'en ira facilement, conclut Angèle, comme il est venu.

Les chevaux filaient du côté de l'Arc de l'Étoile.

XXV

Lorsque quelque orage parlementaire menace de foudroyer les Titans des ministères, il se manifeste une agitation autour de la Chambre, pareille à celle d'un cloaque ou d'une mare à grenouilles dans laquelle un polisson a lancé un caillou.

Les cercles concentriques de cette agitation expirent vers les latitudes de l'Officiel, au quai Voltaire, et à l'avenue de Latour-Maubourg, au delà du ministère des affaires étrangères.

Mais il existe deux endroits d'où un observateur peut à coup sûr prédire les événements et annoncer la tempête.

C'est le restaurant du Palais-Bourbon, rue de Bourgogne, et le café d'Orsay.

On voit, aux approches des séances décisives, les députés, les secrétaires d'État, les ministres, les fonctionnaires, amis du cabinet qui s'en va,—ils sont rares—ou dévoués au cabinet qui vient,—on ne les compte plus,—se rassembler dans ces lieux où l'on mange, comme des corbeaux sur une plaine où la curée s'annonce, se serrer autour des huîtres succulentes, des beefsteaks du déjeuner et des cèpes à la bordelaise, avec des airs ténébreux, se confier, en savourant des soles frites, des choses excessivement importantes et se presser les doigts en dégustant le brie fondant ou le roquefort qui pique, avec des solennités de pose qui rappellent vaguement le serment des Horaces.

C'est curieux et ce n'est pas rare.

Cependant, le jour où Angèle s'en allait en tête-à-tête avec le petit duc de Charnay aux courses de Longchamp, il y avait très longtemps, plus de six mois, que la caissière du café d'Orsay,—une femme bien connue, qui a vu défiler des célébrités de toute sortes, s'engloutir des cabinets sans nombre et s'écrouler des régimes qui se croyaient inébranlables en dressant ses additions et en encaissant des billets de banque et des pièces d'or à diverses effigies,—n'avait signalé un de ces mouvements, précurseurs des tempêtes, dont elle reste le témoin imperturbable et indifférent.

Dès onze heures du matin, les salons de cette antique maison regorgeaient de gens affamés qui se glissaient par groupes, cherchant les coins où l'on peut conspirer à l'aise.

Et pourtant le grand débat sur l'interpellation Duvernet ne devait s'ouvrir que le lendemain.

Il ne s'agissait encore que des escarmouches et les deux armées comptaient leurs forces.

Duvernet avait habilement choisi son heure et son terrain.

Le cabinet Ramet dont il sapait l'argile, avait hésité, flotté, disons le mot, barboté dans les affaires extérieures, à propos de la Grèce, du Maroc, de la Syrie, du grand Turc, des Anglais, et d'une foule de nationaux de petites régions montagneuses et misérables dont le pays ne se soucie point, mais qui fournissaient un ample prétexte à l'expulsion d'un ministère qui avait à son passif une faute grossière: celle d'avoir trop duré.

Duvernet avait préparé depuis longtemps son coup de Jarnac; son siège était fait. Il avait flatté le centre droit, adulé le centre gauche, caressé les radicaux, cajolé les irréconciliables, accablé de promesses les intransigeants et rassuré les gens des opinions les plus variées; le tout avec des habiletés de langage et des façons accortes qui en faisaient l'homme de la situation.

Son discours, soigneusement élaboré, n'attendait que la minute précise où il devait se produire. Il serait émaillé de mots spirituels, irrésistibles, de traits satiriques qui cribleraient ses adversaires en les atteignant aux endroits vulnérables.

Vers midi, au moment où les conversations s'animaient, il entra et vint s'asseoir, en compagnie de son inséparable Chazolles, à une table qu'il avait eu la précaution de retenir.

Il rayonnait... en dedans.

Ce qu'il reçut de saluts plats et obséquieux à son entrée ne l'étonna point.

Duvernet est un gaillard très fort qui connaît le monde et son temps.

—Tu vois, dit-il à Chazolles, on salue l'astre à son aurore. Ces gens-là lèveront la jambe comme des roquets sur mon soleil, quand il se couchera.

—Ne vends pas la peau de l'ours, observa le châtelain du Val-Dieu.

—Pas de danger. Ramet est perdu, et ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il n'a pas su se faire un ami dans son passage aux affaires et pourtant il a tenu la corde longtemps.

—Sept mois et six jours.

—C'est un bail, mon bon. Nous n'aurons pas la vie si dure.

—Nous?

—Sans doute. Je te fais ministre.

—Merci!

—Tu acceptes?

—Je refuse!

—Voyons! un ami! Tu veux donc me mettre dans l'embarras? Rien n'est si difficile à constituer qu'un cabinet! J'ai compté sur toi. Il faut te dévouer. Qu'est-ce que tu prends?

—Il le faut?

—Certes!

—L'agriculture. Je ne connais que ça. Mais c'est bien pour t'obliger.

—L'agriculture? Peux pas. Je l'ai promise.

—A qui?

—A chose, tu sais bien, qui a une grande barbe blonde.

—Lasserre?

—Oui.

—Un avocat!

—Qu'est-ce que ça fait? Il s'y mettra. Le code embrasse tout.

—Pas les comices agricoles.

—Un détail.

—Ni les haras?

—Il y a des gens spéciaux. Et puis les bureaux sont là. Si tu crois que je vais me mêler de réformer les abus. Pas si bête. Est-ce qu'on aurait le temps? Veux-tu les travaux publics?

—Je suis incapable de bâtir un pont sur un ruisseau de deux mètres.

—L'instruction publique? Personne n'en veut, depuis que les potaches se révoltent.

—Décidément non.

—Oh! Maurice, c'est mal ce que tu fais là.

—Il fallait me prévenir. On ne propose pas des choses pareilles à un frère, à brûle-pourpoint, brusquement.

—Tu feras plaisir à ton beau-père.

—C'est une raison. Ce doux monsieur Châtenay!

—Tu le nommeras officier d'Académie.

—Ce n'est pas assez.

—Tu le feras décorer. Et qui sait, grâce à ta position, il sera peut-être de l'Institut.

—Il le mérite, malgré son oppidum auquel je ne crois que médiocrement.

—Alors, tu acceptes?

—Ne me tente pas.

—Et puis, fit en confidence Duvernet, ce sera une diversion aux ennuis de ta femme.

Chazolles baissa la tête sur son assiette.

—Elle sera fière de te voir arrivé, et son orgueil, au moins, sera satisfait. Autant de sauvé!

—Tu m'en diras tant.

—Alors, c'est convenu?

—Si tu crois...

—Je l'exige. Le portefeuille ne t'importe guère.

—Oh! non. Cependant je ne voudrais pas être ridicule.

—Simplicité! Est-ce qu'un ministre l'est jamais!

—Va donc!

—Tu es mon meilleur ami. Tu me débarrasseras de ce qui me restera.

—C'est-à-dire que j'aurai ce dont personne ne veut. Je suis un pis-aller.

—Oui, et je compte même à ce point sur ton amitié que s'il y en a deux, tu te chargeras de l'intérim.

—Alors tu crois donc sérieusement qu'on finira par ne plus trouver de ministres?

—Dame! avec la consommation qui s'en fait!

A chaque instant des gens affairés venaient glisser à la dérobée à Duvernet quelques mots très bas en le saluant avec un empressement exagéré.

Chazolles entendait confusément des bouts de phrases qui se ressemblaient:

—Soyez sûr de mon vote, mais...

—Comptez sur ma parole.

—Une recette particulière pour mon neveu...

—La préfecture de mon département...

—Dévouement absolu!

—Une majorité superbe. Tout mon groupe... comme un seul homme, seulement...

—Sous-secrétaire. C'est compris.

Et il s'échangeait des poignées de main aussi perfides que le baiser de l'Iscariote à Jésus le Nazaréen.

—Tous les mêmes, les hommes, mon cher, dit Chazolles, et dans tous les temps!

—Nous les bonifierons, riposta Duvernet.

—Par notre exemple?

—Pourquoi pas? J'ignore si je ferai du bien, je suis certain de ne pas faire de mal. C'est le principal. Mon cher, les grands généraux dormaient avant la bataille, à ce qu'on assure. J'en ai toujours douté. Je ne dormirai pas, moi; je ne suis pas de cette trempe-là. J'ai la fièvre dans les doigts; je ne peux pas tenir en place. J'ai besoin de mouvement, de bruit, de musique, de grand air. Allons nous promener. Tous ces conjurés qui clignent de l'œil avec des mines futées, qui s'abordent avec des signaux de reconnaissance, qui se trompent avec une cordialité réciproque, me prennent sur les nerfs. Allons-nous-en.

—Tu as ta voiture?

—Deux heures. Elle doit être là.

—Où allons-nous?

—Où tu voudras. Aux courses?

—Volontiers.

La victoria de Duvernet, attelée d'un cheval bai, très bon, stationnait en effet à la porte du café.

Les deux amis y montèrent et, sur un ordre du maître, elle fila rapidement vers le Bois, par les quais ensoleillés, sur le macadam uni comme une allée de parc.

L'air était doux et limpide. C'était une de ces belles journées de mai où l'on ressent un besoin d'expansion, comme la nature qui se féconde et se dilate pour laisser échapper de son sein des fleurs, des feuillages et des moissons de toutes sortes.

—Ainsi tu crois au succès? dit Chazolles.

—J'en suis sûr. Je n'ai pas d'illusions. Je suis froid, patient, et je regarde autour de moi pour savoir d'où vient le vent. Il souffle pour nous. Profitons-en. C'est notre tour. Celui des autres viendra.

Il se fit un silence.

Vers le Trocadéro, Chazolles dit machinalement:

—Est-ce un vice, l'ambition?

—Je ne sais pas. Cela dépend des moyens qu'on emploie pour la satisfaire. Moi, je trouvais Ramet insupportable, prétentieux, cassant. Il avait à mes yeux tous les défauts, puisqu'il me déplaisait. Je l'ai attaqué par la base, à petits coups, comme un bûcheron qui abat un arbre. Il cède et tombe. Tant pis pour lui. D'ailleurs, c'est le sort commun. Je voulais sa place. C'est peut-être un vice, mais qui n'a le sien? Ainsi toi, tu en as un.

—Ah!

—Immense.

—Lequel?

—Tu me permets d'être franc?

—Je t'en prie.

—Tu es marié...

—Serait-ce un crime?

—Laisse-moi finir... Et tu trompes odieusement ta femme.

—Qui te l'a dit?

—Qui? Personne. Je l'ai bien vu. D'autres aussi. Et c'est justement parce que je ne suis pas seul à deviner ton secret que je t'emmène avec moi, en ce moment, et que nous allons tous deux en tête-à-tête du côté de la cascade et de Suresnes, quand tu préférerais peut-être courir ailleurs, seul, on ne sait où.

La voiture roulait maintenant dans la rue de la Faisanderie, à peu près déserte et arrivait à la porte Dauphine.

Les feuilles d'un vert tendre poussaient aux taillis du Bois où la victoria allait entrer; les lilas étaient en pleine floraison aux bosquets des villas et des hôtels qui bordent l'avenue.

Chazolles était fort attentif au spectacle frais et printanier qui se déroulait devant lui, si attentif qu'il ne répondit pas aux propos de son ami.

Duvernet fit un geste de résignation.

Son ami, si expansif sur toutes sortes de sujets, si ouvert, si franc, cadenassait son cœur et y enfermait son secret.

—J'aborde un sujet délicat, reprit l'Excellence du lendemain. Tu me connais assez pour savoir que ce n'est pas pour mon plaisir, mais bien pour te servir. Je ne te blâme pas, je te plains. Tu n'as pas commis un crime mais une sottise. Et malgré ton esprit, elle ne m'a pas étonné. Elle était fatale.

—Je ne te comprends pas.

—Voyons, ne prolonge pas ton obstination. Tu ressembles en ce moment à l'autruche qui cache sa tête sous son aile et se croit à l'abri du danger parce qu'elle ne le voit pas. Ton secret est celui de Polichinelle. S'il ne l'est pas encore, il le sera demain. Tu t'es amouraché d'une petite qui en vaut la peine, je le confesse. Elle est ravissante, tout à fait. C'est un Chaplin de la bonne manière, très réussi. Je l'ai vue.

—Où donc?

—Au Val-Dieu, d'abord, où tu t'endormais dans une sécurité facile et trompeuse. Avant son arrivée, il n'y avait pas d'ennemis. Tu l'as vue et tu as été vaincu. Je te le répète, c'était fatal. Comment as-tu été élevé? Par un père très distingué, mais trop raide. Au sortir du collège où nous cultivions ensemble les racines grecques, après quelques escapades insignifiantes les jours de sortie, une ou deux aventures de soubrettes à la campagne, et encore je les suppose, tu te maries dans la fougue printanière d'un cœur qu'aucun amour sérieux n'avait effleuré, dans la primeur ingénue d'un être qui s'épanouit et que les premières brises du mois d'avril ont à peine agité.

La curiosité d'un esprit comme le tien fut peu satisfaite par la monotonie de ton histoire. On veut connaître, on cherche, on rêve des plaisirs étranges, des voluptés qui n'existent pas; l'imagination travaille et, un beau jour, on tombe sur une de ces créatures attrayantes qui sont venues enchanter notre sommeil; on se figure qu'elles réalisent un idéal sublime et recèlent en leurs flancs toutes les laves de la passion, comme le Vésuve qui vomit des torrents de feu.

On s'enflamme pour elles, sauf à reconnaître, l'expérience faite, qu'elles n'ont pas les supériorités dont on les ornait, et le tour est joué. Mais dans l'intervalle, on a foulé aux pieds des cœurs tendres, dédaigné des mérites qu'on apprécie trop tard à leur valeur et empoisonné une vie dont les voisins étaient jaloux et à laquelle rien ne manquait, pas même cet idéal de voluptés qu'on allait chercher bien loin quand on l'avait chez soi.

Conclusion: Ce sont des études qui coûtent plus cher qu'elles ne valent et qu'il faut entreprendre avant le mariage, et non après, mon pauvre Maurice, comme toi. Je ne te rabaisse pas, je ne me glorifie pas, car en ceci, c'est le hasard qui a tout dirigé, nous ballottant à son gré et nous menant par des chemins que nous n'avons pas choisis, vers un but qui nous échappe et qu'on ne voit qu'au moment où on le touche.

—Ainsi, dit Chazolles assombri, tu crois qu'on sait tout?

—On? Qui ça?

—Mon beau-père.

—M. Châtenay, ton beau-père et le mien, car, si je suis ministre, je brûle mes vaisseaux, je demande la main de ta divine belle-sœur, et j'espère qu'elle ne me refusera pas, malgré mon excès de lustres—au pluriel—M. Châtenay, cet excellent M. Châtenay est trop enfoncé dans ses bibelots pour penser à autre chose. D'ailleurs, on lui déguiserait la vérité, s'il avait des craintes, et comme il t'adore, il accepterait toutes les explications qui tendraient à démontrer ton innocence. Tu as une veine! Hier soir, il me disait encore: Je suis inquiet.—Pourquoi?—Au sujet de mon gendre.—J'ai tremblé une seconde, mais il a pris soin de me rassurer.—Il travaille trop, a-t-il ajouté.—J'ai failli lui rire au nez, mais mon amitié pour toi m'a évité cet accès intempestif.—Il est de toutes les commissions, en effet, ai-je dit. On abuse de sa complaisance et de sa facilité de travail.—J'ai même expliqué qu'à mon sentiment, tu te surmenais.—Alors M. Châtenay m'a parlé d'autre chose; il s'est lancé dans une longue dissertation sur les fondeurs de bronze du dix-huitième siècle.

Elle durerait encore, si je n'avais pris la fuite à la faveur de l'entrée du baron Servière—un autre maniaque—qui possède une superbe collection de boutons de pourpoints, hauts-de-chausses, habits, guêtres et culottes, tant civils que militaires, depuis les âges les plus reculés jusqu'à nos jours, la plus riche qui existe en Europe et probablement dans l'univers. C'était une bonne fortune pour M. Châtenay, et j'en ai profité pour me dérober aux divagations de ces deux savants.

—Denise?

—Denise est trop jeune et trop inexpérimentée pour deviner les détails d'une liaison dont elle ne comprend ni la gravité ni les conséquences. Elle peut avoir des soupçons,—elle en a,—saisir un indice et se douter d'une intrigue, mais sans en approfondir les mystères et surtout sans se rendre compte du mal qu'elle cause.

—Hélène? murmura Chazolles.

—Oui, Hélène. Et cependant elle ne dit rien. Elle ne laisse échapper ni un geste ni un mot qui puissent révéler les blessures d'un cœur qui t'est trop dévoué pour ne pas souffrir horriblement du mal que tu lui fais. Cette souffrance est d'autant plus vive qu'elle n'admet pas de confidents et ne s'épanche nulle part. Au contraire, elle te défend. C'est elle qui répond à M. Châtenay, quand parfois il s'étonne de tes absences, et toujours elle invente de bonnes raisons pour t'innocenter. Mais justement parce qu'elle ne peut se résoudre à t'accuser, parce qu'elle garde son mal pour elle, il en est plus cruel, et je suis sûr que la nuit, quand elle est seule, son oreiller reçoit de terribles aveux et entend des plaintes amères.

Ah! comme elle t'aime! Comme elle jette des regards d'angoisse sur la porte, quand, le dîner servi, tu tardes à rentrer; comme ses yeux s'emplissent de larmes refoulées quand tu sors du salon, le cigare aux lèvres, souriant, léger, comme quelqu'un qui a la conscience libre, après avoir distraitement donné le baiser du soir à tes deux petites filles qu'elle pousse dans tes bras, avec l'espoir qu'elles te ramèneront du côté de la mère qui t'a donné ces anges du ciel! Comme tout son être s'élance vers toi, malgré la trahison et l'abandon dans lequel tu la délaisses! Et c'est cette femme que tu négliges! Mais rien qu'à la voir, à la comprendre, à l'estimer, elle m'a rendu amoureux de sa sœur.

Je me suis dit: Quand Denise n'aurait que la centième partie des vertus de son aînée, ce serait assez pour combler de toutes les félicités l'homme qui aura le bon esprit de s'attacher à elle en l'attachant à lui. Je la rendrai heureuse, moi, Denise. Je ne ferai pas comme toi et je n'y ai pas de mérite. J'aurai vidé la coupe jusqu'à la lie avant le mariage, ce qui me dispensera d'y tremper mes lèvres après. Denise n'épousera pas—si elle accepte ma main—un mari de la première fraîcheur, un jouvenceau aux joues veloutées d'un duvet tentateur, un cœur jeune et plein d'idées poétiques, bleues et roses, mais du moins elle n'aura pas à craindre les explosions de désirs inassouvis et de passions tardives.

Je lui serai fidèle, malgré les séductions de ce Paris qui ne me tente plus, parce que j'en connais trop les dessous, malgré les ministères et les flatteries du pouvoir, et après m'être rassasié de tout, de femmes, de libertés, de puissance; après avoir apaisé mes appétits, je finirai par où tu as commencé et par où tu finiras toi-même, en m'ensevelissant avec mon adorée dans un lieu solitaire, là-bas, à Grandval, où je cacherai ma tranquille félicité aux jaloux qui seraient tentés de la troubler, en haine d'un ménage meilleur que les autres. Est-ce que je n'ai pas raison et penses-tu que j'exagère?

Chazolles se mordit les lèvres et ne répondit pas.

—Voilà pour le premier point, reprit Duvernet. Je suis méthodique comme un dominicain en chaire. Tu trompes la meilleure des épouses et la meilleure des mères. J'ajoute la plus attrayante des femmes, car elle est extrêmement jolie, ta femme! C'est la splendeur du beau.

Pour ceux-là même qui aiment les chlorotiques, tu as pris soin de la rendre plus pâle à force d'insomnies. Rien ne lui manque. Et maintenant, pour qui la trompes-tu? C'est mon second point.

Chazolles fit un geste d'impatience.

—Tu m'entendras jusqu'au bout. Mon cher, je n'ai pas fait ce pas pour reculer. Je poursuis.

—Va donc!

—Cette petite Angèle Méraud est connue dans le monde où l'on ne s'ennuie pas. Tu as vu à la Renaissance, l'autre soir, le baron Germain, ce replâtré, le duc de Charnay, ce mignon sans dague ni rapière, qui lui souriaient comme de vieux amis. Ce qu'il y a entre eux, je ne le sais pas, ni ne veux le savoir. Mais crois-tu, de bonne foi, que cette Parisienne qui s'est livrée à toi sans résistance, se soit mieux défendue contre les autres?

—Valéry!

—Je ne lui en veux pas. Je ne suis point de ceux qui lapident les femmes tombées. J'ai pour elles des miséricordes infinies et leur pardonne des faiblesses dont nous profitons, mais enfin quand on achète un plaisir au prix de son repos, au prix du bonheur de ceux qu'on aimait, qu'on aime encore—car tu as trop de cœur pour les oublier—et dont on a charge, il est bon de se renseigner et de savoir si ce plaisir vaut les sacrifices qu'il coûte, les peines qu'il nous impose à nous et à d'autres et les biens qu'il nous fait perdre. Je ne veux pas examiner de plus près tes affaires et je tiens à ne pas m'initier à des aventures dont tu ne m'as point fait le confident, mais je suis ton ami et tu m'estimes trop pour en douter.

Réfléchis. Examine par tes yeux. Observe et agis selon ton inspiration. Moi j'ai flairé un précipice et je t'ai crié: Gare! Il y a une vipère sous les fleurs. N'y touche pas ou tu te piqueras les doigts.

La victoria descendait la pente qui arrive à Longchamp. Elle longea le moulin à vent et les villas pseudo-gothiques qui sont de l'autre côté de l'allée, à l'extrémité du champ de courses; puis elle roula pendant un instant entre deux pelouses et s'arrêta à la porte du pesage.

Les deux amis descendirent et entrèrent.