XXVI
Il régnait une animation extrême dans l'enceinte réservée.
Les bookmakers criaient les cotes. Les parieurs se pressaient aux estrades, prenant les chevaux qui leur paraissaient avoir des chances. Les femmes à la mode affichaient les toilettes les plus extravagantes tandis que les piqueurs promenaient en main les chevaux qui allaient courir ou qui venaient de quitter la piste.
Bientôt, pendant que les deux amis se promenaient dans la foule en se tenant le bras, un landau sans escorte pénétra dans le pesage et s'arrêta à la porte de la tribune présidentielle.
Un vieux monsieur, enveloppé dans un pardessus gris, à la figure impassible, blanche et ridée, en descendit appuyé sur un homme plus jeune que lui, solide encore, à la moustache poivre et sel, et de tournure militaire.
Chazolles et son ami s'étaient trouvés pris dans la foule des curieux qui se groupaient autour du landau.
Le regard terne et morne du vieux monsieur tomba sur le député du Havre auquel il adressa un pâle sourire presque imperceptible.
Et d'un geste amical il lui fit signe d'approcher.
Duvernet quitta le bras de Maurice et obéissant à cette invitation, disparut avec le vieux monsieur dans l'escalier de la tribune d'honneur, pendant que le landau allait se ranger au fond du pesage.
Chazolles resta seul.
Il errait au milieu des groupes, ennuyé, mécontent.
Les paroles de Duvernet lui sonnaient aux oreilles comme une crécelle importune.
Qu'est-ce qu'on avait donc à se mêler de ses affaires? Après tout, elles ne concernaient que lui et ses tracas d'intérieur n'intéressaient pas les autres.
Sa femme, son Hélène, passe. Elle avait le droit de lui adresser des reproches, mais elle se taisait et franchement Duvernet abusait des licences de l'amitié pour s'occuper d'une intrigue sur laquelle il aurait bien pu fermer les yeux.
Il est vrai qu'il allait être de la famille s'il épousait Denise.
C'était sa première confidence sur ses projets.
Chazolles en ressentait comme une attaque subite de ce mal qui lui était inconnu auparavant: l'envie.
Ah! certes, ce politique avait été plus fin que lui. Il avait épuisé les plaisirs, les jouissances de la jeunesse; mené une joyeuse existence qui ne lui laissait rien à apprendre désormais. Il devait avoir dans ses secrétaires des cases pleines de portraits de femmes, de billets parfumés, de lettres d'amour.
Il ne s'était rien refusé et maintenant il s'offrait, lorsque lui, Chazolles, était obligé de demander de nouvelles joies à une liaison illégitime, des plaisirs délicats dans un mariage qu'il pourrait publier à grand renfort de trompettes, sur lequel on le féliciterait de toutes parts et qui jetait dans ses bras une jeune fille belle, riche, pure et ornée de tout ce qui donne le charme, excite l'enivrement et flatte l'orgueil, l'esprit et les sens d'un homme.
Ce Duvernet avait toutes les chances!
Chazolles s'en allait à la dérive, parmi les bookmakers, les chevaux, les femmes et les jockeys, ne songeant ni aux uns ni aux autres, ne saisissant aucun détail de ce panorama mouvant et bigarré qui se déroulait sur l'hippodrome, dans les tribunes et le long de la piste.
Des clameurs se firent entendre, à étourdir comme à Athènes, les corneilles du stade: Bariolet! Dublin! Bariolet! Camériste! avec un redoublement de fracas et, tout à coup, elles s'éteignirent.
La course était finie.
Bariolet l'avait emporté d'une tête sur Camériste.
Mais le châtelain du Val-Dieu ne s'en occupait pas.
En un clin d'œil les tribunes se vidèrent comme par enchantement et la foule se précipita au pesage.
Chazolles se trouvait au tournant et s'appuyait à l'angle du mur, lorsqu'une jeune femme en toilette de velours bleu sombre, fraîche comme une pervenche éclose le matin, avec ses cheveux d'or, sa toque Henri II, crânement posée sur sa tête mignonne, rayonnante de gaieté et d'animation, déboucha auprès de lui, au bras d'un gentleman sanglé dans un veston étroit, une rose à la boutonnière et le stick à la main.
Instinctivement Chazolles arrêta la jeune femme au passage en lui posant brusquement sa main sur le bras.
Elle étouffa un cri.
Et au même moment, la canne du jeune monsieur effleura le visage du député.
D'un mouvement rapide comme un éclair, Chazolles avait paré le coup et brisé le stick en morceaux.
D'un coup de poing il envoya l'homme au veston à quinze pas, rouler sous les pieds de Bariolet, le cheval victorieux qui rentrait lentement au pesage et se cabra.
La femme était Angèle.
L'homme était le duc de Charnay.
La scène avait été si rapide que les voisins même de ce groupe querelleur n'avaient vu que la chute du duc, sans en deviner la cause.
Chazolles était resté immobile à sa place.
—Monsieur, dit le duc en se relevant, furieux, nous nous reverrons.
Chazolles lui tendit sa carte sur laquelle il écrivit rapidement au crayon: Chez M. Duvernet, avenue Montaigne, 26.
—Quand vous voudrez.
—Mes témoins seront chez vous dans une heure, dit Charnay.
Et il s'éloigna seul.
Vainement, il chercha des yeux sa compagne, la cause évidente de cette algarade où il avait éprouvé la force du biceps de son rival.
Elle avait disparu.
Chazolles, resté seul sur le champ de bataille, semblait aussi calme que si rien de fâcheux ne lui était survenu, mais intérieurement, une violente tempête bouillonnait en lui.
Il lui montait à la tête des rages d'écraser entre ses doigts le hautain personnage, le triomphant adversaire qui lui avait pris cette maîtresse à laquelle il vouait un mépris mortel. Quand elle l'avait regardé avec des yeux suppliants, il avait détourné la tête et ses lèvres s'étaient crispées de dégoût.
Il ne la reverrait pas.
Ainsi, Duvernet avait raison. Pour qui trompait-il sa femme, l'ange du foyer domestique qui lui avait donné de longues années de bonheur, quand tant d'autres n'ont pas été à l'abri des peines, des inquiétudes, des privations, des misères de toute espèce, même l'espace d'un jour, du lever au coucher du soleil?
Et il n'était pas content de son lot! Que voulait-il donc?
Pendant cinq minutes il se livra aux réflexions les plus sages; il redevint l'homme du Val-Dieu; il fit les projets les plus sensés. Il s'éloignerait; il quitterait Paris et recommencerait sa vie dans ces lieux où tout lui rappelait les enchantements du passé, les poésies de la nature, la tranquillité des bois et des champs.
Il avait oublié le duc, les courses, les jockeys maigres qui passaient près de lui, leur selle sur le bras, allant aux balances ou en sortant, lorsqu'on lui frappa sur l'épaule.
C'était Duvernet avec sa figure d'une impassibilité diplomatique.
—Eh bien! fit machinalement Chazolles.
—D'où sors-tu? On dirait que tu rêves! Je te cherchais. Tu n'as pas bougé?
—On va courir le prix du Printemps.
—Qu'est-ce que cela me fait?
—Diable. Tu es bien détaché des choses de ce monde?
—Allons-nous-en.
Duvernet le considéra curieusement.
—Tiens! dit-il, qu'as-tu donc? Ta figure est bouleversée.
—J'ai un duel!
Duvernet tressauta comme s'il avait marché sur la queue d'un aspic.
—Un duel? Pourquoi?
—Pour une querelle.
—Toi, le plus doux des hommes?
—Ça ne fait rien.
—Avec qui?
—Avec un jeune monsieur très bien...
—Qui se nomme?...
—Le duc de Charnay.
Duvernet réfléchit et fit claquer sa langue avec impatience.
—Histoire de femme, sans doute! Diantre! voilà une tuile qui tombe mal. A la veille d'une séance décisive à la Chambre! Au moment où tu allais être ministre. Tu déranges mes combinaisons. Un scandale!
—Que veux-tu? C'est fait. Le vin est tiré...
—Il faut le boire. C'est amer. Et on ne pourrait pas arranger l'affaire?
—Non.
—C'est donc grave?
—Je ne sais pas. Cela dépend de la façon dont le duc comprend les choses. Il a levé sa canne pour me frapper et je l'ai envoyé d'un coup de poing rouler sur la ravine, dans l'allée.
—Mais la raison de cette insulte?
—Inutile de l'expliquer; les faits sont là. Ils suffisent.
—Il va t'envoyer ses témoins.
—Sans nul doute.
—Chez ton beau-père! Tu n'y songes pas. Il faut éviter à tout prix ce tapage.
—Je ne peux pourtant pas lui faire des excuses. Sois tranquille; comme tu es garçon, j'ai donné mon adresse chez toi, avenue Montaigne. Ses témoins y seront dans un instant.
—Et les tiens?
—Je compte sur toi.
—Et mon discours demain?
—On peut terminer le tout dès le matin. Ce n'est qu'un coup d'épée à donner ou à recevoir, sans bruit, dans un coin, en cinq minutes.
—Spadassin, va!
Duvernet se grattait le front avec embarras. Cette complication le chiffonnait.
—Tu as raison; allons-nous-en, dit-il.
Au moment de monter en voiture, il se ravisa:
—Tu n'as pas un second ami, ici, pour hâter la solution et ne pas remettre aux calendes les témoins du duc?
—Je n'ai vu personne. Et toi?
—Si, Des Brosses. Il est dans la tribune du président. C'est un brave à tous crins. Enchanté de te rendre ce service. Et il sera discret.
Le commandant Des Brosses est un militaire mondain des plus corrects, très scrupuleux sur le point d'honneur.
En deux mots, Chazolles lui expliqua l'algarade du pesage sans insister sur le motif.
Très lié avec Duvernet, Des Brosses accepta sans peine la mission dont on le chargeait.
On mènerait les choses rondement, une petite saignée à la Broussais est hygiénique de temps en temps.
—Mais j'y pense. Vous êtes campagnard, dit-il à Chazolles. Aux champs on passe plutôt son temps à tuer des lapins qu'à faire des armes. Savez-vous tenir une épée?
—A peu près.
—C'est la seule arme digne d'un gentleman. Bâti comme vous êtes, vous devez avoir un poignet du diable.
—Le duc en sait quelque chose, dit Valéry.
Les deux amis enlevèrent le commandant, et la victoria du futur ministre fila d'un train d'enfer vers l'avenue Montaigne, où elle arriva juste une heure après la querelle.
Au moment où elle passait sous la porte cochère, une autre victoria s'arrêtait au bord du trottoir.
Le duc n'avait pas perdu de temps.
Deux messieurs en descendirent et sonnèrent à l'entresol de Duvernet, qui les reçut dans son cabinet.
Les deux messieurs étaient des amis de Charnay, fort gracieux d'aspect, souriants et d'une extrême politesse.
—Je pense, dit le plus âgé, le marquis de Kergor, qui n'avait pas trente ans, que notre affaire se traitera aisément. M. Chazolles a gravement offensé notre ami, le duc de Charnay. C'est à nous qu'appartient le choix des armes. Nous croyons vous être agréables en prenant l'épée.
—Accordé.
—A moins qu'on ne veuille nous adresser des excuses.
—Jamais. Quand fixez-vous la rencontre?
—Le plus tôt sera le mieux, dit Kergor.
—Comme cela se trouve, pensa Duvernet.
Et tout haut:
—Nous sommes dans la belle saison; le temps est superbe.
—Nous pourrions prendre le train ce soir, proposa le marquis.
—A quoi bon aller si loin! dit le commandant Des Brosses. Est-ce que le duel serait un crime sur notre bon territoire français? Nous ne sommes plus au temps où florissaient les édits du Cardinal.
—Le bois est bien banal, objecta Kergor et on s'expose à être dérangé par la police.
—Oh! dit Duvernet, elle n'est pas bien gênante!
—Voulez-vous, reprit le marquis, accepter Auteuil? J'y possède une villa plantée dans un immense jardin. Je réponds du mystère.
C'était un moyen. Duvernet le saisit avec enthousiasme. Il pensait à son discours.
En deux minutes, on fut d'accord:
Six heures du matin. La maison du marquis, à Auteuil, rue Boileau. Chacun y arriverait de son côté, et les adversaires se serviraient d'épées de combat, neuves, que les témoins du duc se chargeaient d'apporter.
Le contrat fut signé galamment, sans bruit et sans aigreur.
Lorsque le commandant Des Brosses et Duvernet firent part des conventions à Chazolles, il sourit avec indifférence.
—Je compte sur ta sagesse, dit Valéry. Le duc passe pour une fine lame. Toi, je te connais. Sauve mon ministère. Une égratignure à jouer et rien de plus. L'honneur sera sauf et tu n'auras la mort de personne sur la conscience. Et quant à ce soir...
—Où dînes-tu?
—Chez ton beau-père. Je ne te quitte pas d'une semelle. Le secret est difficile à garder dans ce Paris; mais avec de l'adresse, on peut obtenir du silence et il nous en faut à tout prix.
Il était cinq heures.
Les deux amis et le commandant se serrèrent la main et se séparèrent.
XXVII
Gaspard Méraud venait de débarquer à Paris.
Les Parisiens quand ils ont passé un an à leur caisse, à leurs comptoirs, dans l'air épais et lourd des boutiques ou la poussière de leurs bureaux ont besoin d'aller se retremper au bord de la mer, de se refaire à l'aide d'eaux ferrugineuses, de puiser une nouvelle force en gravissant des montagnes en Suisse ou en Savoie, ou de respirer les vapeurs iodées des plages bretonnes.
L'ancien courtier, lui, éprouvait le besoin de se retremper dans la bonne odeur des amoncellements de poissons et de nourritures.
Les bruits de la criée, le tapage des camions amenant la marée, le roulement des guimbardes de maraîchers encombrées de légumes, le grondement du Paris lointain qui s'éveille à peine, quand les gens des Halles ont déjà fini leur besogne, toutes ces activités, ce tapage, ce tumulte lui manquaient.
Il avait donc laissé là-bas, au Val-Dieu, dans sa villa, Herminie, ses lignes à pêcher, son fusil inoffensif et il était tombé à l'improviste chez sa cousine, madame Pivent.
Le pauvre femme vivait comme à l'ordinaire, partageant son temps entre son banc des Halles et son appartement de la rue du Cygne où elle contemplait avec un attendrissement désolé la chambre blanche de sa petite Angèle qui devenait rare.
Gaspard, à son débarquement, le jour même où Chazolles avait eu cette querelle imprévue, avait vainement demandé la nièce aux échos de l'appartement de la tante.
Brigitte, la bonne à tout faire, tricotait seule pendant que sa maîtresse était occupée à détailler les mannes de soles, les saumons et les turbots à sa clientèle qui ne faisait que croître et embellir.
Il s'était informé:
—Et Angèle, où est-elle?
—Je ne sais pas, monsieur.
—Comment, tu ne sais pas?
—Non, monsieur.
—Elle ne vient donc pas tous les jours chez sa tante?
—Oh! monsieur Méraud, il s'en faut; non, pas tous les jours, pas souvent même.
—Mais c'est une ingrate, une pas grand'chose! Une femme si bonne pour elle... Où perche-t-elle?
—Madame Pivent va vous le dire. Du côté de l'Élysée.
—Bigre! Un quartier de la haute! Il lui est donc tombé des rentes, à cette petite?
—Je vas vous dire, monsieur Méraud. Elle a quelqu'un!
Avoir quelqu'un! Ce mot-là était gros de révélations. Il aurait fait bondir un honnête père de famille breton ou cauchois. Mais Méraud était d'une autre pâte. Il avait bu la corruption ambiante avec ses premiers canons sur l'étain du mastroquet. Il ne s'étonna donc pas.
—Ça ne fait rien, dit-il. C'est mal de négliger des parents qui nous aiment. Je lui dirai son fait à l'enfant.
Il sortit et alla flâner du côté de la rue Montorgueil pour causer aux amis, Dubourdeau, le marchand de salaisons, qui étalait ses charcuteries de tous les pays, ses jambons de Bayonne et de Francfort, ses saucissons de Bologne, et aussi ses morues et ses caques de harengs saurs et d'anchois, dans un immense magasin, ouvert sur la rue, à cause des odeurs, en face des Fabriques de France; Cadinet, l'épicier de la rue Mondétour, avec lequel il avait fait de si bonnes parties autrefois, un joyeux compagnon, qui avait toujours le mot pour rire; Courapied, le roi des marchands de beurre et de fromages, un autre compère à qui tout réussit et qui était en train de se faire construire un immeuble superbe au coin de la rue Pierre Lescot, à la place de masures branlantes, qu'il avait jetées bas, après les avoir eues pour un morceau de pain. Un riche marché. Mais c'était un animal qui avait de la veine comme pas un.
Les trois copains, débauchés par l'arrivée de ce vieil ami, allèrent lamper des bocks à la brasserie des frères Lebigre et arranger une partie fine pour le lendemain.
Puis, avec des libations copieuses, Gaspard retourna chez la cousine qui devait être rentrée depuis longtemps et avec qui il avait promis de dîner.
Ce fut Angèle qui lui ouvrit la porte...
Elle tomba dans ses bras et tout fut oublié pour un instant de câlineries de cette fée de la grâce et de l'amour.
—Tu es encore embellie, ma mignonne, lui dit-il, après l'avoir regardée à loisir et fait danser sur ses genoux comme lorsqu'elle était petite. Et une toilette! Etourdissante! Du velours! Tu restes avec nous, au moins, ce soir!
Elle pensa que le baron Germain l'attendrait au Café Anglais; elle était indécise et aurait bien voulu ne pas manquer à sa parole.
Elle était de celles qui ne craignent pas de duper dix amants et ont horreur d'en faire attendre—elles disent faire poser—un nouveau dix minutes.
Bonnes natures!
—Je suis invitée, dit-elle. Quel contretemps!
—Par ton... ami? fit Méraud.
Elle ne rougit pas.
—Non, par un ami, rectifia-t-elle effrontément.
—Et tu vas nous planter là?
—Oh! ma foi! tant pis, s'écria-t-elle. Je reste.
—C'est gentil ça, dit Méraud.
—Je cours envoyer une dépêche pour qu'on ne m'attende pas, et dans une minute je suis là.
Elle remit sa toque sur sa tête, et descendit l'escalier quatre à quatre, avec une légèreté d'oiseau.
Elle s'était enfuie des courses au moment de la querelle du duc et de Chazolles et s'était jetée dans un fiacre en disant au cocher:
D'abord elle voulait rentrer chez elle.
Mais elle eut peur de son amant. Il lui avait lancé des regards si farouches qu'elle en tremblait malgré son intrépidité difficile à ébranler. A la rue de Londres, le duc serait venu la relancer. Alors elle songea au baron Germain qui allait être enchanté de la recevoir et de la dérober, pendant le premier moment, à la colère de cet hercule normand qui d'un revers de main envoyait les gens sur le dos à quinze pas dans la poussière. Mais le baron ne rentrait guère que vers les trois heures du matin et lui avait donné rendez-vous au Café Anglais. D'autre part ce serait répandre dans la maison le bruit de son incartade avec le locataire de l'entresol.
Elle était donc venue se réfugier tout droit rue du Cygne, dans le giron de sa tante.
C'était encore le parti le plus sage.
Au bureau du télégraphe, elle prit une carte fermée et écrivit ce qui suit:
«Mon cher baron,
«Il me tombe un cousin de Normandie sur les bras. Impossible de souper ce soir. C'est partie remise. Choses promises sont dues et je suis une honnête femme... comme vous les voulez.
»Soyez tranquille, je vous indemniserai.
»Un baiser.
»Angèle.»
Puis elle rentra toute joyeuse à la rue du Cygne, dîna gaiement entre son cousin Méraud et sa tante, et dormit comme un loir dans ses rideaux blancs, où madame Pivent vint jeter plus d'une fois son regard de mère attendrie.
Chazolles avait quitté le cabinet de son ami Duvernet après le départ des témoins, dans un état de surexcitation indicible, mais il avait assez d'empire sur lui-même pour n'en laisser rien paraître sur ses traits.
Ce n'était pas la perspective du duel qui le troublait; il aurait voulu en avoir une demi-douzaine et qu'ils eussent lieu sans plus tarder pour lui détendre l'esprit et le corps.
Il était dans une de ces crises où on a besoin de casser quelqu'un ou quelque chose.
Il pensait à Angèle et par un effet bizarre, mais fatal, de sa tromperie, il éprouvait pour elle un sentiment plus violent, sinon plus tendre, une sorte de rage haineuse, mêlée de désirs de possession, une volonté de se prouver à lui-même qu'elle était encore sa chose, son bien, et que les autres n'y toucheraient plus.
Il fit quelques pas dans l'avenue des Champs-Élysées et se dirigea du côté du Cours-la-Reine, puis brusquement, il remonta, comme poussé par une tentation irrésistible vers la rue du Colisée.
Lorsqu'il entra dans la loge de la concierge, une grosse dame, attifée comme une harengère dans l'exercice de ses fonctions, en sortait, un panier au bras.
—Je reviendrai, ma bonne madame Adrien, disait-elle, je reviendrai. Je n'y peux plus tenir, il faut que je la voie. Je reviendrai.
—Quelle est cette personne? demanda Chazolles.
—C'est madame Pivent, la tante.
—Elle reviendra, pourquoi?
—Pour voir sa nièce.
—Elle ne la voit donc pas chez elle?
—Sans doute.
Chazolles s'assit familièrement. Cette circonstance lui permettait d'entrer en matière, sans chercher une explication qui lui venait d'elle-même.
—Alors, madame Adrien, quand cette petite s'absente et qu'elle vous dit qu'elle va chez cette dame, elle ment.
—La visite de la tante l'indiquerait.
La fierté de Chazolles se révoltait aux questions qui lui venaient aux lèvres. Ce rôle d'espion lui répugnait.
—Alors, où va-t-elle donc? balbutia-t-il.
—Une femme ne se trahit pas aisément. Paris est grand et mademoiselle Méraud est trop fine pour donner des rendez-vous ici, si elle donne des rendez-vous, ce que j'ignore.
—Elle n'est pas rentrée?
—Non, monsieur. Du moins je ne l'ai pas aperçue et j'ai des yeux! mais voilà la femme de chambre.
En effet la Flamande entrait dans la loge.
—Votre maîtresse n'est pas chez vous, Michelle? demanda la concierge.
—Non, Matame est sordie fers teux heures et n'est pas refenue, baragouina la bonne.
—Elle ne vous a rien dit?
—Rien.
—Elle ne doit pas rentrer pour dîner?
—Matame ne rendrera pas. Elle tine chez sa dande.
—C'est bien, dit la concierge en échangeant avec le maître un regard d'intelligence. Vous sortez, Michelle?
—Che fais chercher mon tîner.
—Vous voyez, reprit madame Adrien, quand la femme de chambre fut dans la rue, ni elle, ni moi, ni personne, nous ne saurons rien. Oh! les femmes!
—Vous êtes sûre de cette Michelle?
—Parfaitement sûre; mais il y a quelqu'un en qui j'ai plus de confiance encore!
—Qui donc?
—Moi. Eh bien! monsieur, je ne sais pas si je me trompe, mais j'ai l'instinct que cette petite Méraud vous causera des peines, à vous qui êtes si bon, si généreux.
La concierge mit un grain de passion dans le ton avec lequel elle prononça cette phrase.
Certainement, son propriétaire lui inspirait un sentiment plus vif que la reconnaissance.
Chazolles n'y prit pas garde tant il était absorbé par la pensée de cette perfide Angèle qu'il avait sous les yeux, rayonnante dans sa toilette des courses.
Enfin, vous ne savez rien, madame Adrien? dit-il.
—Rien du tout. Elle se méfie. Elle comprend avec raison, j'en conviens, que je lui suis hostile, sous les formes de la plus grande politesse d'ailleurs; et dans sa légèreté—car elle doit être bien légère, monsieur Maurice!—elle a cette habileté, cette astuce des femmes qui trompent leur amant ou leur mari et ne veulent pas qu'on s'en doute. Elle se tait. Quand elle sort, elle se borne à me saluer d'un: Bonjour, madame Adrien, vous allez bien?
Et sans attendre la réponse, elle se sauve en me criant: Vous savez, je m'ennuie!
La plupart du temps elle se sert d'une autre défaite:
—Je vais chez ma tante.—Sa tante? C'est son paravent, son parapluie, son paratonnerre! Vous concevez bien que je n'en suis pas la dupe, de la tante, la meilleure des femmes, à qui sa nièce cause bien des désagréments, par parenthèse.
Chazolles tira sa montre. Elle marquait six heures et demie.
Il quitta la concierge au moment où elle lui disait en manière de conclusion:
—Ah! si j'étais comme vous, monsieur; si je pouvais quitter ma loge et m'informer. Je saurais bien vite tout ce que j'ignore!
Il ne répliqua rien, salua madame Adrien avec un sourire triste et s'en alla.
—Ah! pensa-t-il quand il fut dans la rue, c'est dégradant à la fin. Questionner des bonnes, des portières; espionner une femme! Faut-il en être tombé là!
Il regagna l'hôtel Châtenay par l'avenue Montaigne.
Lorsqu'il arriva au quai, les fenêtres de la maison resplendissaient et du salon ouvert des bruits de musique s'échappaient comme des envolées de cloches d'un campanile de village, un matin de grande fête.
XXVIII
C'étaient Denise et sa nièce Thérèse qui jouaient à quatre mains l'ouverture de Giralda.
Les deux têtes se penchaient l'une vers l'autre, la nièce interrogeant des yeux la tante, lorsqu'une difficulté la mettait dans l'embarras.
Accoudé sur le piano, Duvernet contemplait le tableau de genre de cet intérieur paisible.
Lorsque Chazolles entra, d'un geste qui contenait tout un enseignement, son ami lui indiqua la différence de la vie qu'il se créait au dehors avec l'existence enchantée que le privilège de sa fortune et une divinité propice lui avaient octroyée.
Par la porte de la salle à manger, on apercevait Hélène, sa petite Marthe la suivant attachée à ses jupes comme le faon derrière la biche, qui veillait aux préparatifs du couvert.
Jamais elle n'abandonnait entièrement ce soin aux domestiques. C'était elle qui donnait le dernier coup d'œil, celui de la maîtresse de maison, attentive, qui veut que tout soit à sa place et surveille les détails, les corbeilles de fleurs, l'argenterie, le menu.
Lorsque la dernière mesure de l'ouverture résonna sur le piano, Denise leva les yeux sur son unique auditeur.
—Est-il vrai que vous renversez demain le ministère Ramet? demanda-t-elle.
—Les uns disent: Qui sait? Et les autres: Peut-être.
—Mais vous?
—Moi je dis: Je l'espère.
—Alors vous voilà forcé de prendre femme.
—Pour quelle cause?
—Vous allez être ministre, président du conseil.
Duvernet secoua la tête.
—Rien de moins certain.
—Vous parliez cependant tout à l'heure encore de ces événements probables avec une grande animation.
—Où donc?
—Dans la tribune du président, aux courses.
—Vous m'avez vu?
—Non, une de nos amies me l'a rapporté. C'est le bruit du jour.
—Soit. Mais ce mariage et sa nécessité?
—Vous ne pourriez pas recevoir les dames, si vous êtes président du conseil, quand vous donnerez des fêtes, des soirées. Un célibataire!
—En effet.
—Ce serait une lacune. Pensez donc! Pas de bals, pas de toilettes. Rien que des habits noirs! Ce serait d'un lugubre!
—J'y songerai. Mais c'est si difficile...
—Quoi?
—De rencontrer une femme accomplie.
—Il y a longtemps que vous la cherchez?
—Dix ans.
—Et vous n'en avez jamais vu?
—Si. Une.
—Voulez-vous me la nommer?
—Certes. Elle est là, près de nous.
—Hélène?
—Oui, Hélène.
—Ah! mon cher, elle n'est plus libre et, vous avez raison, c'est un roman qui n'a pas de deuxième volume.
—Vous vous trompez; j'en connais un.
Denise rougit légèrement.
Chazolles s'était approché et sa fille aînée, Thérèse, venait de s'asseoir sur ses genoux. Les boucles de ses cheveux caressaient les lèvres de son père.
—Voyons, soyez franc, cher monsieur, dit Denise; aimerez-vous votre femme, au moins, vous!
Elle montra d'un coup d'œil son beau-frère à Duvernet.
—Si je l'aimerai! De toute mon âme, car il faut bien aimer une femme pour l'épouser, pour lier son existence et l'enchaîner pour toujours à la vie d'un autre, pour se dire: Je fixerai sur cet être fragile toute mes affections, tous mes désirs; nos deux âmes n'en formeront qu'une, et nous marcherons côte à côte, la main dans la main, n'ayant qu'une même foi, qu'un même honneur, une même fortune, jusqu'au bout, jusqu'à la fin, jusqu'à la tombe.
—Voyons, mon ami, dit Denise, ne vous attendrissez pas. Gardez votre éloquence pour demain.
—Et il faut ajouter, reprit Duvernet: cette enfant qu'on me livre, cette jeune fille pure et sans passé, c'est moi qui dois être son guide, son appui. Je serai le pilote de cette corvette qui n'a pas navigué et ne connaît rien de la mer ni de ses dangers! Pour se hasarder à prendre une si grave responsabilité, il faut avoir le pied marin et s'être livré à l'étude d'une certaine géographie spéciale qui ne s'apprend pas en un jour.
—Mais vous avez vingt ans de navigation, vous, mon ami! objecta Denise très railleuse.
—C'est vrai, et je m'en glorifie. Ce n'est pas de trop! Si j'avais eu l'honneur d'être un législateur comme Justinien ou le vénérable Lycurgue, j'aurais interdit expressément aux citoyens mâles de contracter mariage avant huit lustres révolus.
—Et aux filles?
—Oh! quand elles auraient voulu. Leur raison est plus précoce ou ne vient jamais.
—Alors, il faut que je refuse le prétendu qui se présente?
—Encore un?
—Encore un. Cela vous surprend, cher monsieur?
—Pas du tout. Ce qui m'étonnerait, c'est que M. Châtenay ne fût pas assailli de requêtes. Elles doivent pleuvoir ici comme la grêle. A-t-il huit lustres, ce prétendant?
—Non!
—Renvoyez-le sans autre examen.
—C'est fait. Et pourtant jeune—les femmes sont moins exigeantes que vous sur le chapitre de l'âge!—très bien, élégant, trop élégant même et titré, cher monsieur, un duc.
—De la vieille roche. Et il doit avoir le pied marin!
—Peste! Il se nomme?
—Puisqu'il est éconduit, je n'ose vous dire...
—Osez!
—Ah! tant pis. Le duc de Charnay.
Chazolles et Duvernet se touchèrent du coude.
—Et qui a fait cette demande?
—Un notaire; maître Blondeau.
—Il ne vous a pas confié la situation de son client?
—Il est duc, et maître Blondeau pense qu'un nom pareil vaut la dot de toutes les bourgeoises de la finance.
—C'est un sot. Le titre vous flatte?
—Trouvez une femme qu'une couronne sur ses mouchoirs de poche laisse indifférente.
—Alors vous acceptez?
—Mon père a refusé nettement. Je n'ai plus d'avis à donner.
—C'est très beau, l'obéissance; mais, ma chère Denise, avec ce système invariable, vous découragerez les intrépides et vous coifferez...
—Sainte Catherine, fit la jeune fille. Non, j'ai foi en mon étoile.
—Et cette étoile vous a dit?...
—Que j'épouserai un personnage!
Un bruit de portes se fit au salon, et M. Châtenay opéra son entrée avec une certaine expression d'orgueil répandue sur sa bonne face de savant.
Il tenait sur sa poitrine un in-quarto relié somptueusement, avec des fers gothiques et au centre les armes des ducs de Normandie.
—Enfin le voilà, s'écria-t-il. Le voilà cet ouvrage auquel j'ai consacré dix ans de soins et de labeurs.
Il déposa sur le piano dont la queue était recouverte de soieries japonaises le respectable volume, son œuvre tant caressée.
C'était en effet un superbe livre imprimé avec luxe par les Didot et tiré sur papier de Chine avec des dessins des plus remarquables illustrateurs du temps.
—C'est mon troisième enfant, fit-il gaiement.
—Je crois bien, père, dit Hélène, que vous sacrifieriez les autres pour lui. Convenez-en!
—Quelle idée! Je brûlerais la Bibliothèque nationale plutôt qu'un des cheveux de ta tête!
—Toi, dit Chazolles à Duvernet, si tu deviens chef du cabinet et que tu ne fasses pas décorer M. Châtenay!...
—Je ne peux pas. On m'accuserait de partialité, de népotisme, que sais-je! On crierait à l'iniquité, à l'injustice! Est-ce que je ne suis pas de la famille?
—Puritain!
—Mais je pourrai faire la cour au ministre de l'instruction publique. C'est lui qui endossera la responsabilité. D'ailleurs, est-ce que vous y tenez, monsieur Châtenay, à ce bout de ruban?
—Eh! eh! je ne serais pas de mon pays, si je pensais autrement que les autres. Et c'est une question d'économie domestique. Avec un bout de ruban, un vieil habit semble toujours neuf.
—Et l'oppidum? Est-ce qu'il est décrit là dedans?
—Les travaux n'avancent guère et ce qu'on découvre me plonge dans une grande incertitude. Mais patience. Les monuments d'archéologie ne se font pas en un jour. Tout vient à point...
—On sait le reste.
Le domestique prononçait, en ouvrant la porte à deux battants, le sacramentel:
—Madame est servie!
Duvernet offrit son bras à Hélène, et la conduisit à sa place.
—Est-ce que vous étiez aux courses? lui dit-elle.
—En effet.
—Une de mes amies, madame de Fresnes, qui en arrivait il y a une heure, me contait une fâcheuse histoire.
—Bah! De quelle nature?
—Une querelle entre deux messieurs du meilleur monde.
—Elle vous les a nommés?
—Un seulement que tout Paris connaît pour ses excentricités. Le duc de Charnay!
—Le duc de Charnay? Un querelleur. Il a des discussions pour rien, avec tout le monde. C'est d'ailleurs, avec ses bijoux de mignon ridicule, sa seule manière d'attirer l'attention. Vous savez qu'il a demandé votre sœur en mariage?
—Oui. Denise a trop de bon sens pour vouloir de cet écervelé. Il lui faudrait un homme sage, rangé, raisonnable...
—Spirituel, bon, doux, ferme, amusant et pourtant grave; toutes les qualités, toutes les herbes de la Saint-Jean, n'est-ce pas, et aucun défaut!
—Non, un homme simple et qui l'aimerait longtemps.
—Oui, toujours, dit-elle en frissonnant; mais c'est impossible à rencontrer.
—Ce serait un phénix.
—Et ils n'existent pas. C'est ce que vous voulez dire.
—C'est vrai. Vous me devinez.
Hélène parlait avec lassitude. Après avoir montré tant de fermeté au début de son abandon, elle commençait à se désespérer. Elle se révoltait à la fin contre cette cruauté du sort qui la frappait comme les autres, quand elle avait tout fait pour mériter un amour sans bornes et alors qu'elle n'avait ni une minute d'oubli, ni un mouvement d'humeur, ni même une ride à se reprocher.
L'amertume débordait de son cœur et tremblait au bord comme la liqueur d'un vase trop plein qui va se répandre.
—Allez, dit doucement Duvernet, je vous entends, mais consolez-vous. L'hiver passé, le soleil reviendra et avec lui les fleurs d'un printemps qui se renouvelle pour tout le monde.
Elle le regarda avec son angélique sourire.
—Dieu le veuille! murmura-t-elle, si bas que Duvernet ne devina les mots qu'au frémissement des lèvres.
Le soir, les visiteurs affluèrent à l'hôtel où l'on s'attendait à rencontrer le futur ministre.
Ramet était abandonné par ses plus fidèles partisans. Ils se tournaient vers l'aurore nouvelle et pourtant ils n'étaient pas vertueux. Il s'en fallait.
A onze heures du soir M. Châtenay, triomphant, avait fait admirer son ouvrage sur les antiquités normandes à plus de soixante thuriféraires, qui l'avaient déclaré simplement un monument de science, d'esprit et de goût.
Duvernet avait passé une heure à pointer les votes présumés d'où il ressortait qu'il obtiendrait une majorité de plus de deux cents voix, certaine, écrasante.
Denise l'aidait dans ce calcul.
Au moment où ils se quittèrent, Duvernet lui baisa les doigts avec une passion qui fut un aveu.
—C'est vous qui m'avez fait ambitieux, dit-il.
Dans l'escalier, la jeune fille porta à son tour ses doigts à ses lèvres.
O joies du premier amour!
Hélène et ses enfants étaient remontées chez elles avant que le salon ne fût vide.
Chazolles appela Jacques, son fidèle Jacques.
—Tu m'éveilleras demain à cinq heures, lui dit-il.
—Monsieur peut compter sur moi.
—C'est pour une affaire grave.
—Un duel, peut-être, dit le domestique qui comprit.
—Silence et pas un mot à personne!
Chazolles en montant chez lui, traversa la chambre de ses enfants.
Elles dormaient étendues sur leur lit et leurs souffles se confondaient.
Il les embrassa longuement.
Hélène l'entendit qui s'approchait et ferma les yeux.
Il se pencha sur elle et au moment où ses lèvres allaient se poser sur son front, elle tourna la tête doucement avec un long soupir, et le baiser se perdit dans ses cheveux.
Puis il s'enferma et s'endormit à son tour, d'un sommeil lourd et peuplé de songes funèbres comme des oiseaux de nuit.
XXIX
Le duc de Charnay est un gentleman froid et flegmatique comme tout adepte du pschutt doit être quand il a la plus simple notion de sa dignité.
Le flegme, en toute circonstance, est infiniment pschutt.
Il rentra à son hôtel, très nerveux, et après avoir confié à ses deux amis le soin de son honneur, il envoya chercher son professeur d'escrime, le célèbre maître d'armes, Georges Reboul, une des classiques épées de Paris.
L'illustre bretteur arriva en même temps que les témoins du duc, retour de leur ambassade.
Ils rapportaient la convention arrêtée.
L'épée, le lendemain, sept heures du matin, dans le jardin de Kergor à Auteuil, un lieu commode pour ferrailler où personne ne dérangerait les combattants.
Le jeune duc, en tête à tête avec son professeur, expliqua ses vues.
Il avait reçu une injure grave.
Un butor, député de province, l'avait irrespectueusement lancé d'une bourrade de brute, entre les pattes d'une haridelle, devant témoins, au pesage des courses.
Il ne pourrait plus se montrer en public après un pareil outrage, s'il ne le lavait dans le sang de ce pataud, auquel il voulait apprendre à vivre en l'envoyant dans l'autre monde. Il lui fallait un coup qui fît honneur à son maître dans l'art noble de l'escrime.
—Vous ne voulez pas tuer votre homme? dit Georges Reboul, débonnaire comme les gens vraiment forts.
—Non sans doute, fit le duc irrésolu; pourtant ce grossier personnage mérite une correction.
—Vous la lui donnerez aisément, je présume, monsieur le duc. Les campagnards connaissent mieux la charrue que l'épée.
—Qui sait?
—Vous n'aurez en tout cas pas de peine à vous défendre. Voulez-vous que nous répétions quelques coups?
—C'est dans ce but que je vous ai prié de venir.
Les deux hommes passèrent dans une salle basse autour de laquelle des fleurets, des masques, des plastrons et quelques épées de combat étaient accrochés.
Pendant une heure ils s'escrimèrent avec entrain.
Le duc était une fine lame, plus dangereuse qu'on n'aurait pu le supposer, à le voir débile et fluet.
Il avait de la tenue, du poignet et une bonne vitesse.
—Je suis content de vous, dit Reboul; je crois que nous pouvons dormir en paix. Vous serez encore de ce monde demain soir et je voudrais en dire autant de votre adversaire. Bonsoir, monsieur le duc.
Cette précaution prise, Charnay monta en voiture et se fit conduire au cercle, où il joua et gagna une centaine de louis en quelques instants, puis chez Bignon, où il dîna avec appétit. De là, il rentra pour dormir et apaiser ses nerfs surexcités par la scène des courses et surtout par l'effort auquel il se livrait pour paraître aussi insouciant qu'un spleenétique Anglais qui va se suicider.
Duvernet était plus agité que les deux ennemis.
Cette aventure pouvait causer un éclat fâcheux et compromettre son succès. Il avait hâte de la voir terminée.
Dès cinq heures il était sur pied.
A sept, il arrivait dans un landau de louage à la rue Boileau, en compagnie de son ami Chazolles et du commandant Des Brosses, un vaillant ferrailleur, qui souhaitait que la mode fût conservée entre les seconds de dégainer pendant que les combattants étaient aux prises.
Malheureusement ces mœurs primitives ont fait place à d'autres et force était au brave commandant de se contenter du rôle pacifique de spectateur.
Le duc et ses témoins étaient déjà au rendez-vous.
La maison du marquis de Kergor, une vraie folie de grand seigneur du dix-huitième siècle, destinée aux fredaines galantes, est invisible de la rue.
Une simple grille assez étroite donne accès par un chemin couvert, sous les lilas et les cytises, dans un parc admirablement dessiné et dont on peut à peine soupçonner l'existence du dehors.
Au fond, une élégante villa à l'italienne, pareille à celles qui bordent le lac Majeur, s'élève blanche avec ses persiennes grises, fermées, car la propriété est presque toujours inhabitée.
Le ciel était clair et sans nuage.
—Si vous m'en croyez, dit le marquis, vous vous placerez sous cette allée de charmes. C'est un endroit on ne peut plus convenable pour se couper la gorge.
Des gens qui vont se tuer doivent, pour suivre les règles, se tenir dans les limites d'une politesse extrême.
Les deux adversaires s'étaient salués courtoisement.
Kergor avait pris des épées chez son armurier.
Le duc épiait Chazolles.
Maurice était fort calme.
A la façon dont il prit son arme et en essaya la pointe sur le sol, Charnay reconnut qu'il n'avait point affaire à un novice.
Il en fut encore plus certain dès que, placé en face de cet ennemi qu'il ne connaissait pas la veille, il le vit se mettre en garde.
Les lames s'engagèrent et, après quelques tâtonnements, le duc essaya une feinte qui ne lui réussit pas.
Il redoubla; même insuccès.
L'épée de Chazolles, retenue par un poignet de fer, menaçait constamment sa poitrine.
On s'anima.
Bientôt il devint évident pour les témoins que le jeu du rural était de lasser son pétulant adversaire.
Charnay, qui le comprit, mit en œuvre toute sa science. Il porta à Chazolles des bottes rapides qui furent déjouées par l'épée inflexible du Normand.
Alors la colère gagna le duc. En face de ce rude et robuste gaillard, qui demeurait tranquille et presque souriant, il devint agité, nerveux, inégal. Il perdit son sang-froid et tenta des coups extravagants, dont à plusieurs reprises Chazolles aurait pu profiter pour l'embrocher comme un poulet.
Finalement, après deux reprises, entre lesquelles le redoutable agriculteur lui laissa le temps de se remettre, il se jeta lui-même sur le fer de l'amant d'Angèle, qui n'eut que le temps de le détourner.
Grâce à cette indulgence, visible pour les témoins, la pointe de l'épée, au lieu de lui trouer la poitrine, pénétra dans l'épaule de quelques centimètres seulement.
Charnay poussa un léger cri et laissa tomber son arme en s'affaissant dans les bras de ses témoins.
Le docteur Guérin, qui assistait les combattants, examina la blessure.
—Une misère, dit-il. Le blessé en sera quitte pour quelques jours de repos.
—Vous en répondez, docteur? demanda Duvernet.
—Sur ma tête.
Charnay, remis de sa première émotion, sourit à son adversaire.
—Vous êtes un brave homme, monsieur, lui dit-il, et une rude lame. Vous avez un poignet! Vertudieu!
—Monsieur le duc, dit Chazolles, croyez que je ne vous souhaite aucun mal.
Charnay lui fit signe de s'approcher et lui tendit la main:
—C'est votre maîtresse, cette petite Angèle? lui demanda-t-il.
—Pourquoi cette question?
—Pour rien. Si vous y tenez, cher monsieur, mettez-la sous les verrous. Et encore, je ne sais pas si vous réussirez à la garder! Les femmes! Adieu, monsieur.
Il souffrait beaucoup et fit une grimace involontaire.
—Ce ne sera rien, répéta le docteur. Nous allons vous reconduire à votre hôtel. Un peu de courage, monsieur le duc.
Duvernet était aux anges.
En s'en allant, il complimentait son ami.
—Un beau coup, mon cher, disait-il. Ni trop ni trop peu, et vite fait. Tu as comblé mes vœux. Nous allons tâcher maintenant d'expédier le Ramet.
—Et le secret, y crois-tu? demanda Chazolles inquiet.
—Si j'y crois! Comment donc. L'affaire s'est passée à sept heures du matin, à huis-clos, entre quatre murs. Les adversaires sont gens d'honneur, les témoins aussi. Tu comprends que le duc va publier son exploit—un duel pose—mais il m'a promis de taire ton nom. C'est l'important! Ce soir tous les journaux vont contenir le récit détaillé de l'aventure, sans te désigner, à moins que ces damnés reporters...
—Mais alors, Hélène?
—Hélène ne lit pas les journaux.
—Et Denise?
—Elle se taira.
—Et M. Châtenay?
—Tu lui diras que tu t'es battu pour une discussion à propos de terres cuites ou de vieilles croûtes. Il en serait bien capable, lui.
—Donc cette sottise sera étouffée. Je respire.
—Je l'espère, mais ne la recommence pas! Cette fois, c'est le duc qui paye. Que la leçon te profite! Je te disais hier: Pour qui trompes-tu ta femme? Ce matin, je te dis: Pour qui te bats-tu? Ne me réponds pas, je ne te demande rien! Conclus! Et maintenant à nous deux, mons Ramet!
XXX
Ce jour-là, autour du Palais-Bourbon, il régnait une animation extraordinaire.
On aurait dit une fourmilière dans laquelle un passant distrait a mis son soulier ferré et que les actives ouvrières s'empressent de réparer. A l'intérieur, c'était une ruche pleine de bourdonnements et de fièvre.
A la dernière minute les chefs rassemblaient leurs troupes et excitaient leur zèle.
Duvernet, joyeux et de belle humeur, brillant et le regard clair, respirait le triomphe.
Il était fort entouré et la foule allait à lui tout naturellement comme au distributeur désigné des largesses et des places, comme à l'arbitre de la ruine ou de l'avancement d'une nuée de fonctionnaires.
L'avancement! mot magique qui hante incessamment la cervelle de l'employé, depuis le garçon de bureau ou l'huissier à chaîne qui reste à l'antichambre et végète dans sa maigre sinécure, jusqu'au préfet ou au receveur des finances grassement salariés qui veulent monter encore, monter toujours et surtout émarger!
Dans la salle, c'était comme au théâtre, un jour de première, le public des grandes soirées.
Les toilettes étourdissantes, les jolies têtes, les frais visages roses et poudrés emplissaient les tribunes.
Hélène n'était pas là. Elle se confinait dans sa solitude.
Mais Denise et M. Châtenay étaient venus assister au triomphe de Duvernet dont on ne doutait pas.
Lorsqu'on expédia d'abord quelques affaires sans intérêt, les conversations particulières couvrirent la voix des orateurs.
Le public était distrait. Il attendait la fameuse discussion sur la politique extérieure.
Toutefois un incident inattendu se produisit; un ministre ayant eu, dans l'énervement de la chute attendue, un mot sarcastique sur l'agriculture et ses infortunes, à propos d'un minime crédit demandé pour les haras, Chazolles, agacé lui-même par les tribulations dont il avait été assailli depuis quelques jours, demanda la parole et s'élança à la tribune.
Un murmure d'ennui courut dans les rangs de l'assistance.
On aurait volontiers voué ce fâcheux aux dieux infernaux.
Vraiment il était outrecuidant de retarder la petite fête. Jusqu'à Duvernet qui le contemplait d'un air navré.
—La clôture! la clôture!
On criait de tous les côtés, de la droite extrême et de la droite tempérée, du centre droit et des autres centres, des gauches de toutes les catégories, sages, intransigeantes et radicales, de la vallée, des plaines et de la montagne:
La clôture! la clôture!
Il tardait à tous de voir aux prises le ministère usé, vieux, tombant en ruines, miné de tous côtés, et le ministère jeune, fort et impétueux, montant à l'escalade, et jetant l'autre par quartiers, par débris, par loques au pied du Capitole.
Mais Chazolles n'était pas un cavalier facile à désarçonner. Il voulait parler, il avait le droit de parler; il parlerait bon gré, mal gré.
Quoique Normand, il était têtu comme un Breton triple et renforcé, un Bas-Breton du Finistère, un pêcheur de sardines habitué aux orages, un nocher de la mer sauvage que rien n'étonne et qui tient tête à tous les coups de vent sur sa coquille de noix.
Il attendit, et quand ses contempteurs furent las de crier, comme le petit duc de Charnay s'était fatigué de tenir son épée, il commença ab irato son discours.
Une révélation!
On fut étonné d'entendre sortir de la bouche de ce Porthos des paroles claires, piquantes et sensées, modérées dans leur vigueur, courtoises dans leurs duretés énergiques. Il éleva le débat. Il fustigea les luttes byzantines, les querelles frivoles, les batailles de mots inopportunes dans lesquelles on s'usait en combattant pour l'amour-propre, la vanité, les appétits de pouvoir, les intérêts personnels et jamais pour la France.
Il adjura tous les partis de s'unir dans un même amour, celui du sol natal, de la mère patrie. Et par une de ces brillantes transitions qui fondent la fortune d'un orateur, il passa à l'agriculture, cette source de richesses éternelles, à laquelle on demandait toujours, à qui on ne rendait rien, qu'on laissait se tarir au profit d'étrangers, en l'obstruant d'entraves, de gênes, en l'accablant de charges trop lourdes comme un mourant qu'on ensevelirait avant le dernier soupir sous la pierre de son caveau.
Il peignit à grands traits cette mère nourricière délaissée, sans enfants puisque la conscription les enlève à la charrue, cultivant péniblement les parties les plus ingrates de son territoire, épuisée par vingt siècles de production et de travail, tandis que nos rivaux possèdent d'immenses espaces vierges, d'une fécondité sans égale, des pâturages d'une incalculable fertilité. Il montra la concurrence rendue terrible par l'aisance et la rapidité des transports, les flottes à vapeur, les étrangers défendant leurs rivages par des tarifs et des prohibitions ruineuses pour le commerce des autres, tandis que nos ports et nos côtes sont ouverts comme des villes démantelées. Il invoqua les intérêts de trente millions de laboureurs compromis et laissés sans défense, les fermes abandonnées, les populations rurales ruinées, les paysans découragés, et il jeta un cri d'alarme éloquent et passionné dans une cause dont personne ne voulait s'occuper.
Il fut entraînant, et les mains gantées des dames applaudirent ce vaillant qui parlait d'abondance une langue d'une pureté exquise avec des accents sonores et vibrants qui forçaient l'attention.
Malgré l'indifférence des juges, malgré l'attente d'une discussion qui occupait les esprits, il captiva son auditoire pendant une heure, amusant, spirituel, naturellement et sans effort, touchant la corde sensible; il entraîna la majorité hostile et obtint tout ce qu'on peut obtenir dans une cause perdue d'avance et condamnée à l'éternel sacrifice, parce qu'elle est la cause des petits et des absents, et qu'ils ne sont pas là pour se lever en masse et protester contre l'arrêt qui les frappe.
Il enleva le crédit dédaigneusement abandonné par le ministre qui tombait.
C'était un événement.
Et ce fut celui de la journée.
On le remarqua d'autant plus qu'il était imprévu.
Duvernet n'en ressentit pas de jalousie; il avait pour Chazolles une amitié exempte de ces bassesses.
En montant à la tribune, il serra la main de son ami:
—Mon cher, lui dit-il, tu as conquis ton ministère. Tu auras l'agriculture.
Néanmoins il ne put maintenir la discussion au diapason où son fidèle Labadens l'avait élevée.
Heureusement pour lui, le chef du cabinet en déconfiture fut au-dessous du médiocre.
Il s'abîma au milieu de l'indifférence générale, comme une outre gonflée, où un coup de couteau aurait ouvert une large déchirure.
Sa chute était désirée et ne surprit personne, pas même Ramet. L'attitude glaciale de la Chambre, écoutant dans un silence lugubre ses explications diffuses tournées en excuses ambiguës et maladroites, lui signifiait son congé.
Ses phrases tombaient comme des cailloux dans un puits sans fond.
Il s'écroulait sans dignité comme plus d'un de ses prédécesseurs à la chute desquels il s'était acharné avec son travail de taupe fouillant dans les ténèbres souterraines.
Il avait eu son heure de triomphe; il eut son heure d'angoisse et d'humiliation, cette heure où l'orgueil gît pantelant devant l'ennemi, comme un lièvre mourant assailli par une bande d'oiseaux de proie.
Il fut enseveli avec ses collègues sous un ordre du jour de blâme voté par une majorité de trois cents voix.
Le vainqueur était acclamé et porté sur le pavois comme un Mérovingien appelé au trône.
Deux heures plus tard il fut chargé de constituer un nouveau cabinet.
Le soir, à l'hôtel du Cours-la-Reine, dans un dîner de gala, Duvernet, électrisé, se plut à faire l'éloge de son ami.
—Voyez-vous, dit-il, cet animal-là qui nous enfonce tous! Ah! ton début a été un coup de maître! Tu m'as rappelé le Chazolles de notre rhétorique et du grand concours! Admirable, mon bon! Compliments. Et vous n'y étiez pas! ajoutait-il en regardant madame Chazolles.
Hélène était pensive.
—Ton mari a été superbe, ma chérie, disait Denise. Il a remporté un vrai succès. J'aurais donné dix jours de ma vie pour que tu fusses là.
—On ne m'avait pas convoquée.
—C'est, reprit Duvernet, que son début s'est fait impromptu. Il a escaladé la tribune comme on saute à cheval. Ah! si vous l'aviez vu! Vous auriez été fière. N'est-ce pas qu'il était beau, monsieur Châtenay? J'en ai été jaloux, ma parole, et il y avait de quoi. Aussi, sois heureux, mon cher! Je te confine à l'agriculture par politique. C'est un portefeuille effacé! Tu ne m'éclipseras pas; je veux garder mon prestige.
—Qui désirez-vous donc subjuguer? dit Denise.
—C'est mon secret.
—Soyez généreux, confiez-le-moi!
—J'ai besoin d'abord d'en conférer avec M. Châtenay.
Denise rougit. Un flot de sang empourpra ses joues et se perdit dans la racine de son éclatante chevelure.
—Oh! alors se serait grave, dit-elle.
—Très grave!
Elle se mordit les lèvres et lança un coup d'œil suppliant à sa sœur, qui ne le vit pas.
Elle semblait concentrer sa pensée sur un point fixe, unique, qui l'absorbait.
—Qu'as-tu donc, Hélène? demanda la jeune fille.
La sœur aînée sortit de son engourdissement.
—Rien.
—Cela ne t'égaye pas d'être la femme d'une Excellence?
—Non.
—Tu es bien détachée des pompes de la terre.
—Oui.
—Diantre! tu as des idées noires, ma chérie.
—En effet.
—Elles vont s'envoler tout à l'heure.
—Peut-être.
Chacun des mots de madame Chazolles tombait sur le cœur de son mari comme un charbon enflammé.
Pour la première fois, il y avait dans l'accent bref, saccadé, incisif de la pauvre femme, comme une rébellion flagrante contre l'ingratitude de l'homme qu'elle avait tant aimé et qui l'écrasait de son mépris, la délaissant dans un coin comme une loque inutile et fripée.