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Angèle Méraud

Chapter 33: XXXII
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About This Book

A Parisian lawyer arrives in a small Norman town and is greeted by a longtime friend who escorts him to the family estate set beside a wooded valley. The narrative sketches provincial life through social exchanges, local hospitality, and contrasts between urban and rural manners, while detailing household rituals, landscape, and market-town scenes. Conversations reveal family ties and ambitions, and an enthusiastically pursued antiquarian interest that has yielded a recent fortunate discovery at the château. These episodes set a tone of curiosity and social observation that frames unfolding developments among residents and visitors.

Il y avait aussi dans ces yeux si brillants jadis une sorte de fatigue, d'abattement, de colère dévorée et vaincue.

Ils étaient soulignés d'une raie bleue creusée et meurtrie par les insomnies.

La pauvre femme avait lutté jusque-là, mais elle sentait que le sacrifice du silence dépassait ses forces.

Son être se révoltait contre cette injure qui lui était infligée. Elle ne comptait plus dans la vie de son mari. Maurice, avec la cruauté des cœurs pleins d'une autre image, avait peu à peu perdu l'habitude de ces attentions délicates, de ces douceurs de langage dont il se gardait maintenant comme d'une tromperie indigne de lui. Plutôt que de se défendre et de s'excuser par des mensonges, il préférait s'éloigner sans retour.

Après le dîner, Duvernet prit M. Châtenay par le bras et l'entraîna dans un coin du salon, pendant que Denise, enlaçant sa sœur de ses bras, la conduisait au piano où elle la contraignit à s'asseoir.

—Jouons un morceau à quatre mains, dit la jeune fille. Quelque chose de gai, de vif.

—Non. Je suis triste.

—Moi, c'est le contraire. Pauvre sœur!

Hélène soupira; elle aussi avait eu des heures, des jours de joie débordante; elle avait cru qu'ils dureraient autant qu'elle.

Denise prit la valse des fleurs, de Ketterer.

Les deux sœurs la commencèrent, mais tout à coup Hélène s'arrêta. Des larmes lui troublaient la vue. C'était un des morceaux préférés de Chazolles au Val-Dieu. Il forçait sa femme à le répéter souvent, le soir, pendant qu'il se promenait dans le parterre, devant le perron, en fumant son cigare, ou en hiver quand il tisonnait, le nez sur les charbons de la vaste cheminée.

—Qu'est-ce que tu as? murmura Denise, en embrassant sa grande sœur.

—Du chagrin.

—Pourquoi?

Madame Chazolles se raidit. Son secret allait lui échapper.

—Pour rien, dit-elle. Je m'ennuie.

Et elle répéta avec une vivacité inaccoutumée:

—Oh! ce Paris, je le hais! Je voudrais en être loin.

En être loin!

Ce mot éveilla en elle de nouvelles idées.

—Mais tu ne peux pas le quitter, objecta Denise, maintenant que ton mari est ministre!

—Qu'est-ce que cela me fait!

—Et les honneurs, ma bonne! Le salon du ministère!

—Que m'importe!

—Oh! fit Denise, je ne te reconnais plus! Tu as tes nerfs. Voyons, recommençons.

Cette fois madame Chazolles enleva la valse avec une virtuosité et une verve excessives. Les vitres en tremblaient.

—Je ne t'ai jamais vue comme ça, murmura Denise. Tu vas casser le piano. Il vaut mieux s'en tenir là. Il ne lui resterait pas une corde.

—Je suis malade, dit Hélène. J'ai besoin de changer d'air. Décidément, il me faut la campagne. Je partirai demain. Oui, je partirai.

—Dis donc, Maurice, cria Denise à son beau-frère qui feuilletait l'in-quarto de M. Châtenay étalé sur un guéridon, ma sœur qui veut partir demain.

—Pour aller où?

—Au Val-Dieu, dit Hélène.

—Mais je ne peux pas vous y accompagner, ma chère, objecta Chazolles.

—C'est juste, le ministère! fit-elle amèrement. Eh bien! Je partirai seule avec mes filles et nous vous y attendrons. Vous viendrez là-bas quand vous n'aurez plus besoin à Paris. Cela ne sera peut-être pas très long.

—Les ministres passent si vite! fit en riant Denise. C'est comme les morts de la ballade. Un coup de vent les élève, un tourbillon les renverse. Patatras! On les croyait solidement vissés à leur portefeuille. Il pleut et ça se décolle.

Chazolles, embarrassé, essaya des objections.

Il aurait fallu prévenir les jardiniers, envoyer en avant les domestiques pour ouvrir les appartements, ranger les meubles.

—C'est fait, affirma péremptoirement Hélène. Nous y serons fort bien.

—Viens-tu avec nous, ma tante? dit Thérèse en prenant la main de Denise.

—Je ne sais pas. Ça dépend de mon père.

Et regardant M. Châtenay et Duvernet qui étaient plongés dans un entretien fort animé:

—Qu'est-ce qu'ils ont donc, pensa-t-elle, à se parler si longtemps?

Elle s'en doutait bien un peu.

—Avez-vous fini, messieurs? leur dit-elle.

—Non, répondit l'antiquaire.

—Et cela ne regarde pas les petites filles, ajouta Duvernet.

—En êtes vous sûr? fit-elle avec malice.

Le chef du cabinet au berceau ne répliqua pas.

Voici ce qu'il avait dit à M. Châtenay:

—J'ai quarante ans. Je suis un peu mûr. Mes cheveux s'en vont; mais vous me connaissez; je suis un honnête homme comme mon père l'était avant moi. J'adore votre fille Denise et je vous promets de travailler beaucoup plus à son bonheur qu'à la satisfaction d'une cupidité dont je suis entièrement exempt et d'une ambition qui s'éteint et dont le pouvoir qu'un hasard me livre me fait comprendre le néant. J'aurai essayé de tout avant de l'épouser. Je vous jure qu'après son mariage elle restera mon unique passion. Voulez-vous m'accorder sa main?

L'ancien banquier était ému.

Denise était sa seule compagnie au Grand-Val. A Paris, il en avait une autre: sa galerie de bric-à-brac, ses buires, ses cloisonnés, ses bronzes, ses vieilles faïences, ses vieilles horloges; ses Téniers, ses Van Huysum, ses Ruysdaël et les autres, lui tenaient compagnie. Il en était fou. Cependant il aurait donné ses bougeoirs les plus précieux, ses épées du quinzième siècle, ses plats de Bernard Palissy, ses consoles, ses paravents, ses chenets, pour garder sa Denise.

Et il fallait s'en séparer.

L'heure était venue.

—Qu'elle vous réponde elle-même, dit-il à Duvernet.

Il appela d'un signe la jeune fille, qui épiait la scène avec ses yeux en coulisse.

—Denise, dit-il avec une certaine solennité, voilà M. Duvernet qui nous fait l'honneur de demander ta main.

Elle baissa la tête, rouge comme une cerise.

—Que faut-il lui répondre?

Elle cacha son visage sur l'épaule de son père.

—Ce que vous voudrez, murmura-t-elle.

—Non, c'est à toi de décider.

Sans relever son visage, elle tendit la main à Duvernet par un geste charmant de pudeur et de grâce.

—Vous voyez bien, dit le financier. Les enfants sont ingrats; ils n'ont rien plus à cœur que de nous quitter.

—Mais, dit-elle, en se jetant au cou de son père, j'espère bien que nous ne nous quitterons jamais! N'est-ce pas, monsieur?

—Nous ne pouvons pourtant pas nous installer au ministère, objecta le collectionneur.

—Oh! fit Duvernet, pour le temps que j'ai à passer dans cette auberge! Je ne me fais pas d'illusions.

—Quand le mariage? demanda le banquier.

—Quand il vous plaira.

—Vous vous connaissez il y a bien longtemps déjà. Il est inutile de retarder des mois entiers votre bonheur.

—Vous en fixerez vous-même l'époque.

—Eh bien! vers le milieu de juin. Cela fait six semaines d'attente. Est-ce trop?

—Vous êtes la bonté même, dit le ministre qui déposa un baiser sur les doigts de sa fiancée.

—Ah! s'écria Denise étourdiment, et Hélène qui veut partir.

—Partir? Où va-t-elle?

—Au Val-Dieu.

—Quand?

—Demain.

—Comme cela, tout de suite! fit M. Châtenay.

Hélène s'était approchée.

Chazolles feuilletait toujours le volume des antiquités normandes.

—Oui, mon père, dit-elle.

—Pourquoi ce départ?

—Je suis inquiète, troublée, malade.

—Et tu me le cachais?

—Ce n'est pas grave. Là-bas, je me remettrai.

—Nous ne la laisserons pas partir seule, père, dit Denise.

—Comment, vous abandonnerez deux membres du gouvernement et un fiancé? objecta Duvernet. Sans remords? Et nous ne nous verrons plus?

—Nous nous écrirons, dit Denise. Si ma grande sœur nous le permet. N'est-ce pas elle qui m'a servi de mère?

—Soit, dit Duvernet. Nous nous écrirons et je déposerai dans les pages que je vous enverrai les plus douces, les plus précieuses sensations de ma vie.

Il avait compris à la parole décidée, triste d'Hélène, à son air sombre, le chagrin qui la dévorait et aussi que sa résolution était inébranlable.

Il tremblait qu'une indiscrétion ne la mît au courant de ce qui s'était passé, du duel de Chazolles et de son indigne liaison dont il espérait le guérir.

M. Châtenay saisit avec empressement la porte qui s'ouvrait devant lui.

Il n'était pas fâché de posséder seul pendant quelques semaines, un délai de grâce, ses deux filles, ses deux trésors, comme il les appelait, et il était chatouillé agréablement en outre par l'idée de son oppidum dont il allait pousser vigoureusement les travaux, quitte à ajouter un appendice en cas de succès à son livre.

Et puis le soleil de mai l'attirait.

Ils allaient revoir tous ensemble ces magnifiques ombrages du Val-Dieu, si négligés depuis que l'ambition en avait chassé les propriétaires, ces élèves si choyés autrefois, l'orgueil de Chazolles, ces bons mufles de bêtes à cornes étendues sur les herbes grasses, au bord des clôtures, des haies de charmes et d'épines ou des lisses peintes en blanc qui traçaient des lignes harmonieuses dans la verdure des prairies.

Maurice ne disait rien. Il semblait absorbé par l'examen minutieux des gravures du grand ouvrage, gravures de haut mérite d'ailleurs et qui faisaient honneur au talent des artistes.

M. Châtenay n'avait rien négligé pour la beauté de son œuvre.

Intérieurement, Maurice était heureux de la détermination de sa femme.

Il se sentait en face d'Hélène dans la situation d'un accusé devant son juge. Il aurait voulu tomber à ses pieds, par moments, lui avouer tout et lui demander grâce. Mais parfois aussi il désirait qu'elle l'accablât de reproches, et elle se taisait. Alors il se sentait pris d'aversion pour cette femme sans défauts dont la supériorité l'écrasait et qui était un obstacle entre lui et l'indépendance dont il avait soif. Il était astreint à des devoirs de famille qui le clouaient à la maison du Cours-la-Reine quand il aurait voulu être auprès d'Angèle et ne pas la quitter, surtout depuis le jour où il l'avait soupçonnée d'infidélité.

Maintenant il éprouvait pour sa maîtresse une sorte d'emportement, une rage d'amour mêlée de haine et de désirs farouches. Quand le sentiment de sa dignité lui ordonnait de ne plus la revoir, de l'abandonner à l'existence décousue et désordonnée qui lui plaisait, de n'écouter ni ses excuses ni ses explications, il ressentait au contraire une envie exaspérée de la rejoindre, de l'accabler d'injures et de lui faire payer par l'expression de son mépris les tromperies dont elle l'avait rendu victime.

L'amant qui éprouve de pareilles colères est bien épris encore. C'est un vaincu. Et quel que soit son orgueil, il n'attend qu'une parole de regrets, qu'une excuse menteuse, qu'un regard suppliant pour se jeter aux genoux de la femme qui le tient, qui le trompe, et qu'il serait désespéré de perdre.

Le départ de sa famille allait donc lui rendre cette liberté après laquelle il aspirait.

Madame Chazolles serait allée au-devant de ses désirs qu'elle n'aurait pas agi autrement.

Au moment où elle allait se retirer avec ses filles, il se leva, ferma l'in-quarto et s'approcha d'elle, l'air soucieux et embarrassé:

—Ainsi, tu veux partir? lui dit-il à voix basse.

—Oui.

—Pourquoi? Tu es souffrante?

—Oui.

—Crois-tu que l'air du Val-Dieu te guérisse?

—Non.

—Mais alors reste ici.

—A quoi bon? Tout ce que je vois me froisse et me blesse.

—Que vois-tu donc? dit-il en hésitant.

Elle lui remit un carnet, tombé de sa poche sur le parquet de sa chambre.

Il frissonna.

Dans ce carnet, il y avait une photographie d'Angèle et des lettres.

—Je suis entrée ce matin dans votre chambre. J'étais inquiète. Vous êtes sorti de bien bonne heure. J'ai aperçu ce carnet et l'ai ouvert par mégarde; je ne vous espionne pas, Maurice. Vous êtes libre. Tantôt au Bois, le landau s'est trouvé pris dans un embarras de voitures. Une victoria élégante est passée près de nous. J'étais avec mes filles. Dans cette victoria, il y avait une jeune femme très belle qui en accompagnait une autre, plus jolie encore. La dernière était l'original de ce portrait. Je vous le rends. Vous y tenez sans doute.

—Hélène! dit Chazolles d'un ton suppliant.

—Il y a autre chose et c'est plus grave. Lisez.

Elle lui tendit un journal: la France.

Dans ce journal, se trouvait un entrefilet mystérieux ainsi conçu:

«Un personnage très en vue dans le high life, dont le père a occupé, sous le gouvernement déchu, une haute position, le duc de C... s'est battu en duel ce matin, à Auteuil—nous précisons—dans les conditions les plus extraordinaires.

»Son adversaire, M. C***, un député de Normandie, était assisté d'un autre député, son ami intime, qui sera ministre demain et qui vient de gagner sa bataille d'Austerlitz à l'heure où nous mettons sous presse.

»Le duel avait pour cause une querelle aux courses de Longchamp—nous précisons encore—amenée par une rivalité au sujet d'une jeune fille du demi-monde qui fait beaucoup parler d'elle et dont la beauté réelle produit partout une véritable sensation.

»Le duel a eu lieu à l'épée.

»Le duc est un des plus brillants élèves de l'excellent professeur Georges Reboul, mais son adversaire a un poignet de fer et la prestance d'un maître sous les armes.

»Après un combat d'un quart d'heure, le duc de C*** a reçu un coup d'épée à l'épaule. Sans mettre sa vie en danger, cette blessure le dispense pour quelques jours de courtiser les belles-petites et l'oblige à garder la chambre et à s'entourer des lumières de la Faculté.

»Les deux adversaires se sont comportés en parfaits gentlemen.

»Amour, tu perdis Troie!»

Rien n'est plus difficile à garder qu'un secret... si ce n'est une belle fille. Les reporters aux yeux de lynx avaient éventé la mine.

Chazolles courba la tête sous cette roche qui se détachait de la montagne et roulait sur lui.

—Ainsi, dit Hélène, vous en êtes venu là d'exposer votre vie, sans songer à vos enfants, à votre... famille, car c'est bien de vous qu'il s'agit, n'est-ce pas?

Il se tut.

—Et c'est là que Paris nous a conduits! Et vous vous étonnez que je le quitte! que je prenne la fuite! Ah! vous ne me connaissez donc pas, Maurice, après quinze ans de vie commune, de bonheur inoubliable, de joies permises et d'une paix que rien ne troublait! Et vous croyez que je pourrais assister ici, sans me trahir, à l'effondrement de ce bonheur, à la perte de tout ce que j'aimais, de tout ce que j'estimais! Non! C'est un sacrifice que vous ne pouvez pas exiger de moi. Vous êtes trop généreux encore, mon ami, pour m'imposer une pareille tâche! Elle est au-dessus de mes forces, et voilà pourquoi je m'éloigne!

—Hélène, dit encore Chazolles...

—Non! N'essayez pas de me retenir. Ce serait en vain. Si vous le voulez, j'imiterai Denise, je vous écrirai... quelquefois, pour vous donner des nouvelles des enfants. D'ailleurs, vous allez être bien occupé, mon ami. Les distractions vous arriveront en foule. Guérissez-vous. Pour moi, je souffre beaucoup, car j'ai perdu la foi que j'avais en vous, et presque celle que j'avais en Dieu! C'est sans doute une fatalité. C'est l'air qu'on respire dans cette malheureuse ville qui corrompt ceux qui l'habitent. Je vais là-bas, où tous les arbres, toutes les plantes me rappelleront des souvenirs si purs; où pas un coin isolé ne se trouve qui ne nous ait vus nous tenant la main et marchant côte à côte, confiants, heureux, comme j'espérais l'être jusqu'à la fin.

C'était un rêve.

Il s'est envolé, évanoui. C'est fini. Il n'en survit rien.

Mes enfants me restent.

Elle eut un sourire mélancolique et doux, d'une douceur ineffable.

—Vous pouvez être sûr, Maurice, que je ne leur apprendrai rien qui puisse les détacher de leur père. J'ai un désir: c'est qu'ils partagent également leur affection entre nous et qu'après avoir été le gage d'un amour que je croyais éternel, ils soient encore le lien qui nous réunisse... le seul. Maintenant, mon ami, j'ai tout dit. Si vous avez jamais de grandes peines, confiez-les-moi. Je ne suis plus votre femme...

Elle prononça ces mots, agitée par un tremblement convulsif qui la secoua une seconde...

—Mais je serai toujours votre meilleure amie.

Chazolles fit un mouvement pour lui prendre la main.

Elle retira la sienne.

—Ne nous attendrissons pas, dit-elle, les yeux pleins de larmes; le mal est fait et il est sans remède.

Denise, qui causait avec son père et Duvernet, vint à sa sœur:

—Ah! çà, dit-elle joyeusement, que faites-vous là depuis une heure? Vous nous intriguez avec vos allures mystérieuses.

—Les ministres devraient être comme les confesseurs, célibataires, dit l'antiquaire. Ils ne conteraient pas les secrets d'État à leurs femmes.

—Ce serait bien pis, objecta Duvernet, ils les conteraient aux femmes des autres.

Hélène tenait toujours à la main le journal.

—C'est bien intéressant la France, ce soir, que vous la lisez ensemble? demanda M. Châtenay, en avançant la main pour le prendre.

Madame Chazolles froissa négligemment le journal entre ses doigts; elle en fit une boulette et la jeta au feu.

—Au contraire, dit-elle. Il ne vaut pas les deux sous qu'il coûte. Rien de neuf. Pas une ligne à lire.

Et passant son bras sous celui de Duvernet:

—Achetez-le ce soir, vous, reprit-elle. Vous verrez pourquoi je le cache à mon père.

Duvernet porta la main d'Hélène à ses lèvres.

—Vous êtes un ange, ma sœur, dit-il, et vous méritez qu'on vous adore. On vous adorera ou j'y perdrai mon latin.

—Hélas! soupira-t-elle. Il n'est plus temps.

Et précipitamment, elle s'éloigna et, s'enfermant dans sa chambre, elle laissa couler les larmes qui l'étouffaient.

XXXI

Il était dix heures du matin. L'hôtel du Cours-la-Reine était vide et morne. Les persiennes closes attestaient l'absence de ses hôtes.

La petite porte du pavillon habité par Chazolles et donnant sur le quai s'ouvrit sans bruit.

Un homme correctement vêtu d'une redingote boutonnée sortit et, avant de fermer cette porte, se retourna.

—Je ne sais à quelle heure je rentrerai, ni si je rentrerai.

—Monsieur ne va pas avoir une autre affaire au moins?

—Sois tranquille.

—Monsieur veut-il que j'aille le retrouver au ministère?

—C'est inutile. Merci.

La petite porte se referma derrière le fidèle Jacques, qui suivit du regard son maître en restant sur le quai.

—Je ne sais pas ce qu'a monsieur, pensa le cocher, mais il est triste et il ne dit plus quatre paroles par jour, lui si gai, si plein d'entrain et de belle humeur. L'air de cet endroit-ci ne lui est pas sain. Et pourtant, le voilà ministre! Ministre! Monsieur est ministre! Nous sommes ministres!

Pour l'ancien maître d'armes du 2e dragons, être ministre, c'était dépasser les autres pékins de vingt coudées; c'était poser son pied superbe sur le front du menu peuple; c'était s'élever si haut, si haut qu'on marchait dans sa gloire, la tête dans les nuages, et qu'on devait se sentir inaccessible aux misères humaines.

Et pourtant Chazolles, au moment où il était parvenu au comble des ambitions satisfaites, n'en éprouvait pas la moindre jouissance.

Il se trouvait au contraire plus petit, plus inutile, plus impuissant.

Il rongeait son frein de colère vaine, et tout lui échappait.

Sa famille, sa femme, ses enfants l'avaient abandonné, sans plainte, sans cri, sans murmure même; mais il sentait que c'était bien fini, que le mal était irréparable. Entre Hélène et lui la rupture était complète. C'était pour le monde qu'elle avait le courage de conserver son secret en elle comme un martyr à qui un serpent enfermé dans sa tunique rongerait la poitrine.

Elle savait tout ou du moins elle en savait assez pour n'avoir plus ni estime ni amour pour lui. Il lui faisait horreur puisqu'elle s'éloignait en toute hâte, ne voulant pas rester un jour de plus sous le même toit que lui.

Et cette Angèle qui n'était pas revenue!

Elle n'avait pas reparu. Sans doute on ne la reverrait plus.

Tout s'en allait donc à la fois, sa femme froissée par l'outrage qu'il lui avait infligé, sa maîtresse qui ne l'aimait pas et ne l'avait jamais aimé.

Et pourtant, en ce moment même, malgré la certitude de la fausseté de cette blonde aux yeux languissants, malgré le rôle ridicule qu'elle lui imposait et l'odieuse comédie dont il avait été la dupe, malgré le flot de rage qui lui montait au cerveau et le suffoquait, il se sentait plus épris que jamais des charmes de cette rouée élégante et perverse qui le plantait là, sans façon, sans regret et ne lui donnait même pas signe de vie.

Il ressemblait au buveur d'opium. Il en mourait et il en voulait.

Il consulta sa montre.

Il devait se rendre à l'Élysée à dix heures.

Il était déjà en retard, et faire attendre ce qu'on appelle le gouvernement, dont il était, ses collègues et son chef, c'était grave.

Néanmoins, il ne put résister au désir de parler d'Angèle et se dirigea à grands pas vers la rue du Colisée.

—Elle n'est pas revenue? dit-il à la concierge.

—Non, monsieur, répondit madame Adrien.

Et comme elle remarqua l'abattement de son maître:

—Ayez donc plus de courage, fit-elle, vous, un homme comme vous! se faire tant de mauvais sang pour une...

—Pour une quoi? dit-il vivement.

—Pour une fille comme il y en a tant à Paris! Laissez donc! Elle reviendra bien, attendez. Les femmes, c'est bizarre. Plus on les néglige, plus elles vous adorent; plus on court après elles, plus elles vous tyrannisent.

Il sortait lorsqu'il heurta, au détour de la porte cochère, la boîte d'un facteur qui entrait dans le vestibule.

—Une lettre pour M. Chazolles, dit le modeste fonctionnaire, en s'adressant à la concierge.

Le ministre entendit son nom et revint.

Le facteur arpentait déjà le trottoir.

—C'est pour vous, dit madame Adrien, et c'est d'elle, sans aucun doute. Vous voyez bien. Elle revient!

Chazolles prit la lettre et s'éloigna.

Il n'osait rompre le cachet.

Enfin il s'y décida.

La lettre était écrite sur du papier parfumé, satiné, teinté d'azur, avec une initiale sur l'enveloppe.

C'était bien du papier de femme.

Le ministre l'ouvrit et descendit lentement le faubourg Saint-Honoré.

En savourant cette prose, il oubliait le président, ses collègues, son ami et les affaires publiques.

Le char de l'État pouvait s'embourber dans les ornières, il n'y songeait guère.

Le billet était d'Angèle, en effet.

La capricieuse fille n'était pas restée chez sa tante. Elle n'était pas assez stable pour passer trois jours dans le même lieu, fût-il égayé par la présence de son cousin Gaspard Méraud et de l'excellente madame Pivent.

Elle avait exploré de nouveau les hauteurs de la rue Pigalle et du boulevard de Clichy. Elle avait visité les amis du Rat Mort et du Chat Noir, mais elle les avait trouvés lugubres.

Sa grâce jeune, ses fraîches toilettes, ses cheveux blonds comme les blés et sa blancheur détonnaient dans ce milieu banal et dans ces orgies d'estaminet enfumé. Elle en avait eu assez au bout d'une heure.

Et puis elle était mécontente.

Au fond, elle aimait Chazolles.

S'il l'avait gardée auprès de lui, sans la livrer à elle-même, il l'aurait dominée de sa force, de son attraction, du feu de ses grands yeux brillants qui la fascinaient... quand il était là.

Seule, elle avait besoin de s'étourdir et d'oublier.

Elle était donc redescendue à la Chaussée-d'Antin. Là, elle rencontra le jeune Abraham Saller, mais sa conversation l'écœura.

La mode et les ministres pouvaient changer.

Ce jeune financier ne changeait pas.

Il était toujours aussi empesé, aussi vain, aussi fade, et aussi gonflé de ses mérites que par le passé.

Elle courut prendre des nouvelles du duc de Charnay.

Il n'était pas en danger, mais la fièvre se déclarait et la porte était défendue pour tout le monde.

Restait le baron Germain. Mais pour le moment le caprice de la jeune fille s'envolait ailleurs.

Elle voulait revoir ce mousquetaire, cet intrépide, ce ferrailleur au bras d'acier qui l'avait conquise par son grand air et reconquise par ses victoires.

Il n'y a que les sœurs de charité qui aillent aux blessés, aux pauvres, aux malades ou aux faibles.

La femme est au victorieux, au triomphant.

Angèle appartenait à Chazolles.

Mais comment le revoir? Elle n'osait se retrouver en face de lui sans une explication préalable.

Elle écrivit donc.

Le visage du ministre s'éclairait en parcourant ces lignes folles qu'elle avait tracées à la hâte, dans l'énervement d'une heure de désir et d'excitation fébrile.

«Mon adoré Maurice,

»Tu as dû me croire coupable. Je ne t'en veux pas. Les apparences étaient contre moi. Cependant elles te trompent. Le duc de Charnay est lié avec une de mes amies et m'avait offert son bras pour un instant. Que vous êtes violent, monseigneur! Est-ce donc un crime d'être au bras d'un homme de son nom et de sa figure dans un lieu public, encombré d'hommes et de chevaux? Tu es un sauvage et tu n'entends rien à la vie parisienne. Autrement tu saurais que tous les jours cela se fait et qu'on cause à un monsieur qui ne nous est rien mais qui est l'ami de nos intimes. Tu t'emportes comme une soupe au lait et tu m'as fait une révolution!

»Ah! vous êtes un homme terrible, monsieur, avec qui il ne faut pas plaisanter. Ce pauvre Charnay en est quitte à bon compte, s'il n'en a que pour deux mois à garder la chambre. Quel bretteur vous faites! Le duc m'est indifférent et je donnerais toute sa personne pour votre petit doigt, jaloux! Mais je vous en veux de vous exposer à vous faire tuer quand votre vie m'appartient! J'espère que vous allez me pardonner ma légèreté à cause de la peur que j'ai eue, dès que vous aurez reçu cet aveu de votre Angèle!

»Si tu m'en veux toujours, dis-le moi, sans rien me cacher de tes sentiments et je me jette à la Seine ou je me couche dans ma chambre avec un seau de charbon comme une fleuriste qui en a trop de son métier. Il paraît que c'est une mort douce et j'ai dans l'idée que je serai réduite un jour ou l'autre à en finir de cette façon, par votre tyrannie, oui, monsieur le despote. Que c'est laid! Fi! A ce soir, si tu m'aimes encore, sinon tu ne me reverras plus jamais, jamais, jamais, ni toi, ni personne! Ne m'écris pas de méchancetés! Si tu veux me gronder, viens! dis-moi tout ce qui te plaira, accable-moi d'injures, mais viens! Je t'aime, je t'aime, je t'aime!

»Ton Angèle

»P.-S.—Il paraît que tu es devenu ministre depuis ces derniers événements. Sans doute, tu ne me trouveras plus assez belle pour être ta maîtresse.

»Pourtant, je serai tout ce que tu voudras, ton esclave, ta servante; tu peux me commander ce qui te passera par la tête! Je suis à toi, entends-tu, toute à toi, et tant que tu daigneras me garder. Viens.

»A. M.»

Chazolles fut réconforté du coup.

Il respirait à pleins poumons; le ciel, qui était gris, lui semblait aussi radieux que le firmament de Naples ou d'Alger; les passants lui produisaient l'effet d'habitants de Lilliput. Depuis qu'il tenait dans ses mains cette bienheureuse lettre, il avait grandi étonnamment. Sa tête était pour le moins à la hauteur des corniches d'un premier étage.

Il ne pesait pas plus à terre que s'il avait eu des ailes.

La vue du factionnaire aux portes de l'Élysée le rappela aux banales réalités de la vie.

Il traversa la cour du palais, la tête haute, et les gens de service purent croire qu'il était, comme beaucoup d'autres, enflé de son élévation aux honneurs.

Il n'en était rien pourtant.

C'est à peine si son portefeuille comptait dans son existence.

Il passa devant l'huissier de service, traversa quelques salons aux vives dorures et fut introduit dans un immense cabinet aux rideaux de damas fanés, où plusieurs groupes d'hommes noirs causaient avec animation dans les coins.

Une table couverte d'un tapis vert tenait le milieu de cette vaste pièce et des fauteuils confortables tendaient les bras aux personnages chargés, pour le moment, des destinées de la France.

Dans une embrasure, Duvernet, pimpant, le triomphe sur le visage, causait avec un monsieur au teint pâle, flegmatique, qui l'écoutait patiemment, mais avec une indifférence stéréotypée sur ses traits effacés.

—Bonnes nouvelles, monsieur le président, disait le nouveau chef du cabinet. La Bourse a monté hier soir. Le cinq a fait un joli saut. C'est une hausse d'un franc.

Le personnage au teint pâle secoua la tête:

—C'est toujours comme ça, dit-il, au début. Le salut d'usage.

—Je crois que le pays accueille avec sympathie le nouveau ministère, un ministère jeune, vigoureux, bien intentionné.

—Le pays ne les accueille pas autrement.

—La presse est unanime. Le ministère Ramet n'avait décidément pas de partisans.

—Un ministère tombé, pensez donc, mon bon ami!

—Vous êtes sceptique, monsieur le président!

—Non; je suis vieux! Que j'en ai vu passer! Si nous travaillions un peu, mon cher ministre!

Duvernet mit son binocle à cheval sur son nez et compta ses collègues.

Ils étaient au complet.

Il se fit un bruit de fauteuils et les Excellences se rangèrent autour du tapis vert.

Un silence régna, silence de recueillement. Les visages se consultèrent.

Il y en avait de rudes, à la moustache grisonnante, aux sourcils en broussailles, aux cheveux revêches, ramenés avec effort, en virgule, au-dessus des oreilles évasées. Ils représentaient la force armée.

Il y en avait de rasés, aux courts favoris, à la lèvre supérieure dégagée, aux rides en éventail aux coins de la bouche et à l'angle externe des yeux.

C'était l'élément civil et judiciaire.

La magistrature et le barreau.

Le barreau domine dans ces assemblées. La toge mène à tout. Cedant arma.

Les uns et les autres s'observèrent pendant une minute. On s'épiait. Le cabinet était jeune et fort, selon l'expression de Duvernet, mais il n'était peut-être pas encore parfaitement homogène.

Un cabinet est rarement homogène; il contient toujours quelqu'habile homme qui prend ses précautions et songe à faire partie de la combinaison prochaine.

Chazolles était là matériellement mais son esprit était ailleurs. Il relisait mentalement la lettre d'Angèle.

L'ardente fille l'avait reconquis.

Duvernet appuyé sur ses cent cinquante mille francs de rentes et l'espoir de son prochain mariage, avait l'air joyeux et déterminé.

Il voyait tout en bleu et en rose et des effluves printanières lui caressaient le dos.

L'homme au teint pâle promenait son regard éteint sur l'assemblée qui restait muette.

—Vous n'avez pas de nouvelles, dit-il? Rien d'urgent?

Personne ne dit mot.

—Point de complications?

Même silence.

—Aucune réforme à proposer?

—Pas encore, dit Duvernet; elles sont à l'étude.

L'oracle eut un sourire équivoque.

—Alors nous pouvons lever la séance?

Il se tourna vers Chazolles qui revenu à lui-même et intéressé par la nouveauté du spectacle, étudiait non sans étonnement cette manière de gouverner les peuples et semblait prêt à protester.

—Avez-vous quelque projet pour votre département, mon cher ministre, dit-il, avec une extrême politesse.

Son département?

Il y avait bien songé. Vraiment c'était peut-être de son département qu'il retournait depuis deux jours. Un duel, sa femme exaspérée, sa maîtresse perdue et retrouvée! Il avait bien eu le temps d'y songer à son département!

—Mais non, monsieur le président, dit-il confus et rougissant.

—Eh bien! alors, rien ne nous empêche d'aller déjeuner, comme de simples mortels. Nous n'avons plus besoin ici.

—Sans doute, dit Chazolles abasourdi.

Il allait peut-être demander pourquoi on y était venu.

—Pardon, dit le militaire qui se leva, je demande la parole.

—Vous l'avez, mon cher général.

—On a parlé de réformes. Je désirerais en soumettre une au conseil et des plus impérieuses. J'entends qu'elle s'impose. Il s'agit de l'habillement des troupes.

—C'est juste, dit avec son flegme l'homme au teint pâle. Vous arrivez.

Et il poussa un soupir résigné en pensant:

—Allons-y.

Le militaire s'exprimait difficilement. Il cherchait son exorde.

Le président lui vint en aide.

—Ah! j'en ai bien vu, allez, dit-il. Ne vous gênez pas. Qu'est ce que vous voulez changer, vous? Les godillots?

—Non, monsieur le président.

—Les capotes?

—Non, monsieur le président.

—Les guêtres? Les sacs? Les tentes?

—Non, monsieur le président.

—Les képis, les shakos?

—Non, monsieur le président.

—Les boutons de culotte?

—Non, monsieur le président.

—Ah diable! alors de quoi s'agit-il?

—D'une mesure des plus hygiéniques.

—Déjà? dit Chazolles très ironique.

Le militaire jeta sous son bras, d'un geste furibond, son portefeuille qu'il ouvrait pour en extraire des papiers, et se rassit.

Son auditoire était narquois et mal disposé.

—En effet, dit-il en mordillant sa moustache grise, peut-être est-ce aller un peu vite, bien qu'il ne soit jamais trop tôt de procéder à des réformes bienfaisantes pour le soldat, qui est l'âme de la nation. J'attendrai que la bienveillance de mes collègues m'autorise à présenter ce projet élaboré avec un soin pieux, j'ose le dire, et qui est le résultat des études de toute ma vie. J'attendrai.

—Et j'espère, mon cher ministre, dit l'homme au regard endormi, avec sa courtoisie parfaite, que nous ne perdrons pas pour attendre. Personne n'a plus rien à dire?

—J'ai lu ce matin, dans un journal réactionnaire, dit un fabricant de quelque chose, devenu ministre des finances, que vous assistiez à la représentation d'Hernani aux Français, oserai-je vous demander comment vous trouvez Sarah Bernhardt, monsieur le président?

—Maigre.

—Et le vieux Ruy Gomez?

—Trop d'aïeux.

—Et Charles-Quint?

—Prolixe.

—Et Hernani?

—Excentrique. Pourquoi se tue-t-il?

—Pour la foi jurée!

—Je me suis fort ennuyé.

Il se reprit:

—Pourtant il y a eu une lueur. En entendant le cor du vieillard, un spectateur du genre gai a crié: Tiens! le tramway! Impossible d'achever la scène. Autant de gagné! On ne comprend plus les vertus grandioses, mon cher ministre. On ne les comprend plus!

Il se leva.

—Messieurs, quand vous voudrez, conclut-il, je suis toujours prêt. Les affaires du pays avant tout. Je vais déjeuner.

Les ministres se saluèrent et sortirent.

Dans la rue, en reconduisant Duvernet à la place Beauvau:

—C'est ce qu'on appelle un conseil des ministres, dit Chazolles.

—Probablement.

—Eh bien! Je m'en faisais une autre idée, comme tout le monde.

—T'imagines-tu, toi, l'agriculteur, que nous allons faire marcher le soleil comme un réserviste et pousser le blé en vingt-huit jours?

—Non, sans doute, mais...

—Mais quoi? Nous sommes aux affaires; elles n'en vont ni pis ni mieux qu'avant. Es-tu content de ta boîte?

—Tout à fait.

—Qu'y as-tu vu?

—Mes employés et un chef de bureau très intelligent qui m'a dit ceci: «Monsieur le ministre, vous pouvez vous reposer sur nous pour l'expédition de la besogne courante. Il n'y à rien à faire.» C'est textuel. J'avais déposé ma canne et mon chapeau dans un coin. Je les ai repris et je suis sorti comme j'étais entré. Le temps était très beau. Je suis allé me promener.

—Et ton duel?

—Les journaux en ont parlé, en me désignant assez clairement bien qu'avec des initiales. Ils ont l'art des sous-entendus, ces animaux-là.

—Quelques-uns oui, ce sont les plus dangereux.

—Enfin, j'espère que M. Châtenay n'en aura rien su. Denise non plus. Pour Hélène, le mal est fait.

—Hélas! si cette fâcheuse aventure pouvait te guérir! Déjeunes-tu avec moi?

—Si tu veux.

—Tu n'es pas installé à la rue de Varennes?

—Pas encore. J'ai même l'intention de ne pas m'y installer du tout.

—Il le faut.

—Oh! si peu je suis ministre. L'agriculture! c'est à peine si elle a un budget. Je me nourrirai bien sans elle, en picorant un peu partout, chez toi et ailleurs.

—Je te vois venir. Ailleurs, surtout! O fou, qui as deux ménages où tu n'es aimé de personne, car tu détacherais de toi la meilleure des femmes, et qui pourrais en avoir un, le plus beau, le plus doux, le plus riant, le plus fidèle, le plus charmant. Enfin! j'espère que nous te convertirons en t'ouvrant les yeux. Maintenant que j'ai la police sous mes ordres!

Le président du conseil traversa les salons du ministère, encombrés de solliciteurs de tous grades.

Il y avait là des collections de têtes officielles extraordinaires, de préfets accourus du fond de leurs provinces, pimpants, alertes, rasés de frais; d'aspirants sous-préfets, le binocle à l'œil; de vieilles perruques de chefs de bureau abrutis; des gens chauves, au nez orné de besicles d'or; des financiers au ventre proéminent, lanceurs d'affaires; de pauvres diables aussi, qui venaient mendier on ne sait quoi.

Le ministre fit signe à un huissier:

—Vincent, dit-il, annoncez que je ne recevrai qu'à une heure. Il n'y a pas de séance à la Chambre aujourd'hui.

Le déjeuner était servi dans la magnifique salle à manger où l'univers officiel a passé.

—Ne te gêne pas, mon ami, dit Duvernet, nous sommes à l'auberge. Valets d'emprunt, vaisselle banale, marquée au chiffre de tous les régimes, linge et cristaux idem. J'ai ici mon domestique qui nous servira. Je ne peux pas souffrir la main d'un étranger dans mes affaires.

Lorsqu'ils furent seuls en face d'une omelette aux fines herbes aussi simple que celle d'un savetier—il n'y a pas de façon royale ou ministérielle de faire une omelette aux fines herbes—Duvernet entama le sujet qui lui tenait au cœur.

—Voyons, Maurice, commença-t-il, causons en frères que nous sommes: tu dois être au comble de tes vœux. Tu ne seras peut-être pas longtemps ministre, mais tu l'auras été. Et pourtant il te manque quelque chose.

—Quoi?

—Le contentement de l'âme. Laisse-moi te parler à cœur ouvert. Tu es mon meilleur ami, tu n'en doutes pas. Mais après toi, ce que j'aime le mieux, ce sont les tiens, ta femme, un ange, une sainte dont tu fais une martyre; tes enfants, que j'ai vus tout petits, pas plus hauts que des bottes. Je veux te rendre à eux. Tu n'as qu'un pas à faire. Ils te recevront à bras ouverts. Hélène a eu le courage de garder son secret pour elle seule. Si elle était restée ici, il l'aurait étouffée. Elle est partie. Là-bas, l'air des champs, l'éloignement la remettront. Elle le croit du moins. C'est une malade qui se trouve mal sur un côté et se tourne de l'autre. Elle est donc bien entraînante, bien irrésistible, cette jeune personne qui fait de toi, l'homme fort, une girouette qui tourne, rien qu'en soufflant dessus? Elle a donc des qualités bien supérieures, bien transcendantes!

—Je n'en sais rien. Je subis une hallucination. Toi, si tu la connaissais mieux, tu ne t'étonnerais pas de l'attrait qu'elle exerce sur ceux qui l'approchent! Et puis, que veux-tu? Tu l'as dit. Moi, je n'ai point vécu jusque-là! J'ai été enfermé dans ma terre du Val-Dieu, un couvent, aujourd'hui comme jadis, loin du monde. Je n'avais pas connu cet enivrement qui nous monte au cerveau en respirant ces fleurs du mal, éclatantes et vénéneuses qui ne poussent qu'à Paris.

Que te dirai-je?

Ce que j'éprouve ne s'explique pas. Je ne suis ni un imbécile ni un être autrement fait que les autres. Je suis comme tout le monde. J'y vois clair surtout quand la vérité me crève les yeux. Eh bien! malgré tout, malgré moi, en dépit de ma volonté, j'aime en la méprisant cette fille étrange. Je la hais presque pour le mal qu'involontairement peut-être elle me force à commettre, mais je ne peux pas m'en passer. Il me semble que quand elle n'est pas là, je perds la tête, que je deviens une brute incapable de tout travail, de toute volonté. C'est une obsession et je ne saurais m'y soustraire.

Exorcise-moi, si tu peux, tu me rendras service; mais je t'en défierais bien; je suis possédé et me sens incapable de résistance. Quand je l'ai rencontrée au bras du duc, j'ai vu rouge, et, en dépit de la foule, j'ai commis une sottise irrémédiable qui pouvait me perdre, car d'un coup de poing je m'étonne de n'avoir pas assommé cet être sans vertu, cet avorton odieux, et peu s'en est fallu qu'il ne restât inanimé sur le carreau. C'était plus fort que moi. Tiens, si elle n'était pas revenue, je devenais fou.

Ce matin elle m'a écrit une longue lettre; des mensonges, je n'en doute pas. Et pourtant cette lettre m'a fait plaisir et je suis comme ces vieillards qui aiment stupidement et qui, prenant leur maîtresse en flagrant délit, se jetteraient à ses genoux pour obtenir une excuse, une explication impossible mais qu'ils acceptent avec joie. C'est lâche, c'est bête, c'est déshonorant, mais c'est ainsi. Tu vois que je ne farde pas la vérité. N'essaye donc pas de me détromper puisque je ne veux pas l'être, pas encore.

—Allons, dit Duvernet, tu es plus malade que je ne pensais et ta femme a bien fait de partir. Pauvre Hélène!

XXXII

L'ancien vendeur d'huîtres était retourné à sa villa du Val-Dieu, à la grande satisfaction d'Herminie qui tremblait de tous ses membres que les séductions de la capitale ne lui reprissent son captif. Le malheur de ces maîtresses devenues par une sorte de prescription trentenaire quasi légitimes, c'est que leur lien est si fragile qu'elles en redoutent à tout instant la rupture.

Herminie ne fut rassurée qu'à l'heure où le jovial pêcheur à la ligne reprit ses habitudes, dans son désert, et se renferma de nouveau dans la régularité de sa vie de campagne, tout en regrettant parfois, à voix haute, les bonnes parties qu'il avait faites en compagnie de ses anciens complices, Courapied, Dubourdeau et Cadinet.

Il apportait des nouvelles.

Angèle était devenue une incomparable créature, mais elle se dérangeait. La tante, madame Pivent, était si faible qu'elle la laissait vivre à sa guise, en toute liberté, et Dieu sait comme on en usait.

Si c'était une manière de mener les jeunes personnes!

Méraud qui, en secret, était très épris de la beauté d'Angèle, et jaloux des heureux mortels qui avaient le don de lui plaire, ne tarissait pas en diatribes contre sa jolie cousine et son éducation.

Mais en manière de conclusion, il arrivait toujours par un chemin ou un autre aux circonstances atténuantes en faveur de la mignonne pécheresse.

Après tout, c'était Paris qui était coupable, ce misérable Paris où le luxe tentait les pauvres filles, par toutes les ouvertures des magasins de nouveautés, ces boutiques damnées où les femmes allaient ruiner leurs maris et s'entretenir dans la coquetterie et le gaspillage; où des vendeurs frisés, musqués, un tas de propres à rien, de «feignants» leur faisaient la bouche en cœur en dépliant les étoffes tentatrices avec des prix qui trompaient le monde, et des occasions qui n'en étaient pas, toujours des deux francs le mètre, avec quatre-vingt-quinze centimes qu'on ne voyait pas sur l'étiquette, ou il fallait chausser ses lunettes et regarder de près.

Et les voleurs de bijoutiers aussi, ils étaient là, avec leurs vitrines pleines de boucles d'oreilles de diamants et de cailloux du Rhin.

Les petites des ateliers s'y arrêtaient le soir sous le gaz qui flambait et elles se prenaient à désirer d'en avoir aux bras et aux doigts comme les filles qui sans travailler en portent qui ne leur coûtent guère.

Autant d'araignées tapies derrière leurs toiles, ces brigands de boutiquiers.

Oh! ce Paris! Il lui en voulait d'avoir dévoré—sans lui—cette petite Angèle si fraîche, si pimpante, si bien tournée.

Ce n'était pas sa faute à cette enfant.

Et toujours bonne fille!

Il racontait à Herminie le duel qui avait eu lieu à Auteuil et dont il n'avait entendu que quelques mots échappés à Angèle, chez sa tante, dans l'effarement de la première heure.

Le duc avait été blessé, un duc, ma bonne!

Mais on ne savait pas le nom de son adversaire. Angèle n'avait pas voulu le nommer. Elle s'y était refusée obstinément.

—Ça n'était pas des choses à dire; elle avait promis le secret. Un homme marié!

C'était tout ce qu'on avait pu en arracher.

Au Val-Dieu, les Chazolles étaient réinstallés à la grande joie de leurs voisins, mais le mari ne revenait toujours pas.

Sa grandeur le retenait à Paris et les bonnes gens de son village étaient fiers d'avoir envoyé à la Chambre un ministre.

On chantait ses louanges dans l'arrondissement.

Ce n'était pas que les champs rapportassent deux récoltes au lieu d'une ou que les pommes de terre fussent moins sujettes à la maladie, mais c'est flatteur de se dire qu'on possède un ministre dans sa circonscription.—Éternuez!—Et l'arrondissement n'avait pas été favorisé jusque-là. Ses mandataires étaient d'un terne! Enfin, celui-là était au pinacle et ses électeurs triomphaient avec lui. Les cantons limitrophes étaient dans la joie. Tourouvre jubilait! Moulins préparait un banquet pour célébrer l'élévation de son candidat sur le pavois, Bazoches organisait un comice monstre.

Et le héros de ces fêtes rurales ne se montrait point.

Il fallait qu'il fût accablé de travaux pour ne pas se presser de jouir des félicitations qui l'attendaient.

Il aurait passé pour un ingrat, oublieux de ses devoirs les plus sacrés, étranger aux plus simples lois de la reconnaissance, si Hélène ne s'était multipliée pour le remplacer.

Pas de pauvre commune à laquelle elle n'envoyât ses offrandes, cinq cents francs pour la réparation d'une église, mille pour une école, trois cents pour la détresse imprévue d'une pauvre famille, six cents pour un chemin vicinal qu'on ouvrait sans ressources.

Nul ne recourait à elle en vain, et on le savait.

Quand sa bourse était vide, celle de son père s'ouvrait, et elle était inépuisable.

Le vieil antiquaire était enchanté d'avoir un gendre dans le Cabinet, deux bientôt, car Denise préparait le trousseau pour son prochain mariage.

Sa grande sœur l'aidait dans ce travail, qui met de douces larmes dans les yeux des jeunes filles et qui lui arrachait à elle des larmes amères.

Chaque jour, Duvernet envoyait des bouquets superbes avec des lettres où il disait de ces choses que la plume d'un amant sait rendre si touchantes et qu'on relit vingt fois la nuit, dans un coin de l'alcôve, sous la clarté pâle de la lampe mystérieusement voilée.

Il y avait toujours au bas un mot tendre pour Hélène avec une espérance énigmatique que Denise comprenait à demi.

Chazolles écrivait peu, des lettres courtes, dans un style télégraphique, un style ministre, disait M. Châtenay, quand les fouilles de son camp romain lui donnaient des loisirs.

Les terrassiers piochaient; on avait mis à nu des fondations considérables et des caveaux où on découvrait des débris curieux, si on veut, des ossements variés, des ustensiles domestiques, des vases en terre d'une forme entièrement primitive.

Toutefois, rien de décisif.

Mais un savant s'obstine aisément et le seigneur de Grandval était d'une ténacité à déterrer une ville entière pour y trouver un document de valeur, une urne funéraire d'une forme inconnue, une figuline ou une arme comme on n'en connaît pas.

Hélène répondait à son mari des lettres de quatre pages pleines de détails sur les enfants, la ferme, le troupeau de moutons, la vacherie, les animaux de toute sorte, cette famille agricole à laquelle il était autrefois si attaché.

Elle s'effaçait, ne parlant jamais d'elle et terminant par un baiser que les petites envoyaient à leur père.

Souvent au-dessous de la signature, Marthe et Thérèse ajoutaient deux mots de tendresses, quelquefois un reproche:

—C'est ennuyeux, père, que tu sois ministre. Quand reviendras-tu? On est si bien ici.

Ce n'était pas le ministère qui retenait Maurice.

Avec une extrême facilité, il s'était mis au courant de ses affaires.

Le brillant élève du lycée s'était retrouvé. Il avait étudié à fond toutes les questions économiques intéressant la campagne dans son manoir du Val-Dieu. En quelques jours, ses chefs de bureau n'avaient eu rien à lui apprendre sur la routine de son administration.

Le matin, il recevait tous ceux qui voulaient lui parler, les gagnant par son affabilité.

Ensuite, il allait déjeuner avec Duvernet, et ne remettait plus les pieds au ministère.

—A quoi bon? disait-il à son ami. Mon budget est à peine suffisant pour les dépenses traditionnelles. Les employés le dévorent comme une légion de rats, et il ne me reste à distribuer que de bonnes paroles.

Il se rendait aux séances de la Chambre.

Parfois il prenait la parole avec une logique et un bon sens écrasants. Il était concis et précis, deux rarissimes qualités.

Il parlait, car il voulait qu'on vît son nom à l'Officiel. C'était une excuse pour l'abandon dans lequel il tenait les siens, et M. Châtenay pouvait s'écrier en brandissant son journal:

—Hélène, encore un discours superbe de ton mari. Il fait son chemin, le gaillard!

Ce n'était pas seulement dans la politique. Il ne s'en occupait qu'avec répugnance, haïssant les discussions oiseuses, les avidités de places, les courses au clocher de fonctionnaires se ruant les uns sur les autres.

Duvernet lui-même commençait à se lasser de sa tâche.

Après un mois de pouvoir, il était empêtré dans la glu des bureaux, comme les autres, harcelé par les milliers de subalternes inutiles, embarrassé par la multitude des rouages de la machine gouvernementale comme un plaideur dans le dédale de la procédure ou une armée par ses bagages. Il en avait assez de ces travailleurs qui arrivent à dix heures, taillent une plume, calligraphient cinq lignes à leur belle et s'en vont déjeuner pour rentrer à deux heures, tailler une seconde plume, lire un journal, écrire une seconde lettre à une autre belle, l'expédier par le municipal, remettre leurs papiers et leurs instruments de travail en place, brosser leurs habits, en secouant la poussière des paperasses, et s'acheminer doucement, sur les quatre heures, vers les Champs-Élysées et le Bois, où ils étendent leurs abatis au bon soleil de la flânerie parisienne.

Il n'essayait plus de faire le bien et de rien changer aux engrenages dans lesquels il se laminait à son tour; il se garait des sottises et des fautes, comme un cocher qui se tire à côté des ornières sans entreprendre de réparer le chemin.

Entre deux visites, il écrivait des lettres interminables, pleines de sentiment et de désillusion de tout, excepté de l'amour pur dans lequel il voulait désormais cloîtrer sa vie.

Il avait voulu tout connaître; il était désabusé.

Quinze jours après son entrée aux affaires, il pria son ami, le préfet de police, de lui prêter un homme sûr pour une mission secrète.

Ce préfet de police était un ancien magistrat sérieux, très sûr de relations, le Labadens aussi du chef du cabinet. Ils arrivent, comme cela, par fournées, les uns portant les autres.

—Il s'agit du repos d'une famille, dit Duvernet. Rien de politique. Un secret à découvrir.

Le lendemain vers dix heures, l'huissier passa une carte à l'Excellence.

C'était celle du préfet avec un mot au crayon:

«L'homme demandé.»

Duvernet considéra avec curiosité l'agent choisi par son ancien camarade.

Mise soignée, tournure de procureur, face rasée.

Une cinquantaine d'années, infiniment de dignité.

—C'est vous que l'on m'envoie?

—Oui, Excellence.

—Dites monsieur le ministre.

—Je suis de l'ancienne police. C'est une habitude que j'ai conservée.

—Il faut la perdre. Nous nous démocratisons.

L'homme s'inclina.

—Votre nom?

—Pavie Melchior.

—Pavie? Un nom de bataille perdue.

—Je tâche de gagner les miennes.

—J'ai un service à vous demander.

—Dites des ordres à me donner, monsieur le ministre.

—Non, un service à réclamer. Il est inutile de vous recommander la discrétion.

—C'est professionnel.

—Vous ne rendrez compte qu'à moi seul du résultat de vos démarches.

Pavie s'inclina de nouveau.

—Voici ce dont il s'agit. Un de mes amis est fou d'une jeune fille. Cette jeune fille l'entraîne à des fautes dont la principale est de délaisser une famille où, jusque-là, il a trouvé un bonheur parfait. Cette fille le trompe odieusement, mais pour ouvrir les yeux de cet aveugle, il faut l'éclairer avec une lumière éblouissante. Je tiens à connaître les faits et démarches de cette petite à laquelle, d'ailleurs, je ne souhaite aucun mal. On l'indemnisera. Elle n'aura pas à regretter le temps perdu.

—Elle se nomme?

—Angèle Méraud.

—Elle demeure?

—Je ne sais où. Vingt ans, blonde, taille moyenne, un modèle exquis de Parisienne. Figure ravissante, des toilettes d'un goût parfait. C'est la nièce d'une poissonnière des halles, riche, veuve, sans enfants, madame Event, Piment ou Pivent. Elle a un cousin en Normandie, dans l'Orne, près du Val-Dieu, une petite commune perdue. Il se nomme Méraud, comme elle. Voici les notes, avec le signalement. Cela suffit?

—Oui, Excellence!

—Je vous en prie, oubliez ce mot. Cela me changerait trop qu'on m'appelât monsieur quand je serai tombé sur le nez, comme mes prédécesseurs.

—Monsieur le ministre est le premier qui m'ait fait cette observation. J'ai souvent été appelé pour affaires de confiance.

—Vous allez agir?

—Ce soir, je saurai où demeure cette jeune fille. Dans huit jours je vous indiquerai heure par heure l'emploi de son temps détaillé. Si monsieur le ministre souhaite un rapport plus prompt...

—C'est inutile.

Duvernet prit un rouleau de louis dans son secrétaire et le donna à l'agent qui le fit disparaître, avec un geste distingué, dans les gouffres de sa poche.

—C'est comme dans les comédies, mon cher monsieur Pavie, dit Duvernet. La vie n'en est-elle pas une! Allez.

—Monsieur le ministre peut compter sur mon zèle. Il sera satisfait.

Il s'inclina très bas et disparut.

—Je ne sais pas où ce mime a fait ses études, pensa Duvernet, mais pendant qu'il me parlait, il a changé trois fois de figure, aussi vite que d'autres changent d'opinion. Très fort.

Il se frotta les mains.

Allons, cette petite Angèle n'avait qu'à se bien tenir. Elle avait contre elle le gouvernement et la police.

Ah! si on savait parfois ce que les cavaliers du ministère portent au galop, dans leurs portefeuilles de cuir, au risque de se rompre le cou, en brûlant le pavé!

Des messages ministériels!

O Juvénal, où est ton stylet!