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Angèle Méraud

Chapter 41: XL
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About This Book

A Parisian lawyer arrives in a small Norman town and is greeted by a longtime friend who escorts him to the family estate set beside a wooded valley. The narrative sketches provincial life through social exchanges, local hospitality, and contrasts between urban and rural manners, while detailing household rituals, landscape, and market-town scenes. Conversations reveal family ties and ambitions, and an enthusiastically pursued antiquarian interest that has yielded a recent fortunate discovery at the château. These episodes set a tone of curiosity and social observation that frames unfolding developments among residents and visitors.

Mais, au même instant le coupé fila vers le boulevard Haussmann; une main s'abattait sur l'épaule de l'Excellence et une voix se fit entendre à son oreille.

Cette voix était celle de Duvernet qui disait:

—Enfin! c'est donc toi! Que diable fais-tu là?

Chazolles voulut se dégager en lançant un énergique:

—Laisse-moi donc, imbécile!

Mais l'autre le retint par un pan de sa redingote.

—Imbécile est vif! Où as-tu l'esprit?

Le coupé était loin.

Il fallait prendre son parti.

—La soirée était belle à l'Opéra? dit-il machinalement.

Le président du conseil passa son bras sous celui de son ami.

—Oh! fit-il avec indifférence. Pour le temps! Assez. Du monde. Pas mal de diplomates! De la finance. Quelques toilettes. Rien d'extraordinaire. Ah! si! Le petit duc de Charnay, ton ennemi.

Chazolles tressauta.

—Déjà guéri?

—Parfaitement. Tu le regrettes?

—Oui, je voudrais l'avoir laissé sur le carreau.

—Ah çà! mais, cher ami, tu deviens féroce. Je ne te reconnais plus.

—Il était seul? demanda Chazolles.

—Je l'ignore. Il m'a paru dans sa baignoire dérober au public quelques amours nouvelles, mais pas moyen de pénétrer l'obscurité de cette caverne.

—C'était lui, pensa l'amant d'Angèle. Elle lui donne sa revanche.

—Tu as lu mon factum? dit Duvernet. Il est instructif! hein?

—En effet.

—Tu ne me remercies pas, ingrat?

—Si.

—Vois-tu, mon pauvre Maurice, plus je vais, plus je vois que ceux-là seuls sont heureux qui ne s'attachent à aucune femme si ce n'est à la leur, eût-elle de légers défauts, qui vivent en philosophes, jouissent de la comédie que le monde leur donne, et qui, après avoir usé de tout, abusé de tout peut-être—c'est notre cas à nous deux... maintenant!—se renferment dans la sagesse d'une vie calme, libérés des grandes passions qui troublent tout, contents des petits bonheurs du foyer et de la famille, entre une femme indulgente, et des enfants qui prennent leur place peu à peu et les repoussent dans les espaces inconnus d'où nous venons et où nous retournons tous, les uns en omnibus, les autres à pied, quelques rares privilégiés dans une bonne voiture capitonnée et suspendue. Nous sommes de ceux-là. Ne nous plaignons pas. Bonne nuit. Je vais écrire une grande lettre de quatre pages à Denise et lui annoncer ma visite. Nous irons ensemble.

Sans attendre la réponse, il serra la main de Chazolles et s'éloigna.

Il s'en allait à pied par les boulevards, respirant à pleins poumons, la tête haute, regardant les étoiles qui scintillaient, blanches et diamantées, dans la voûte profonde, léger comme un homme arrivé au comble d'un désir et dont les rêves sont réalisés, en se disant qu'après avoir gravi le Capitole il le descendrait comme les autres, mais sans blessure, en se ménageant une chute moelleuse sur un lit étendu à l'avance.

—Pauvre Maurice! pensait-il. Il a eu sa crise, tardive. Elle n'en est que plus violente. Espérons qu'elle va finir.

Chazolles, dès que son ami se fut éloigné, retomba dans ses rêveries sombres.

Décidément, cette fille se jouait de lui avec une rare impudence.

Et quel personnage elle lui préférait, à lui, si généreux, si prévenant pour elle.

—Le duc de Charnay! Un poseur qui ne fait même pas aux femmes qui se laissent éblouir par son titre, l'honneur de les traiter en gentilhomme français! Un monsieur auquel on prêtait tous les vices, qui avait des manies de cosaque et cravachait ses maîtresses! Du moins la chronique scandaleuse le racontait. Un drôle infatué de sa personne qu'il orne comme une courtisane de bijoux et de brillants! Un bellâtre mièvre et musqué qu'il aurait cassé en deux d'un coup de poing! Un besogneux avec son blason, incapable d'entretenir une femme et trop heureux de la prendre des mains d'un autre et de promener à son bras des robes et des dentelles dont il ne paie pas les notes!

Et c'était ce crevé, l'inventeur de ce mot idiot, le pschutt, que cette fille adorablement belle—car on ne pouvait nier sa beauté,—lui préférait, malgré les soins et les mille preuves d'amour dont il l'accablait.

Il était arrivé au faubourg Saint-Honoré.

Il se rappela l'adresse du duc de Charnay, rue de Berry, à l'angle de la rue de Ponthieu.

En effet, il avait là un petit hôtel assez mesquin, à deux étages, et d'un ridicule style néo-grec.

Cet hôtel date du premier empire.

La grande porte était fermée.

Deux fenêtres, éclairées, laissaient passer une lumière adoucie à travers les stores de gaze.

Évidemment c'était la chambre du duc.

Il demeure seul dans cet hôtel avec trois ou quatre domestiques.

Dans la cour, on entendait un bruit de voitures roulées sur le pavé et de portes qui se refermaient.

Le cœur de Chazolles se serra.

Il restait là en vedette sur le trottoir opposé, cloué malgré lui sur l'asphalte au coin d'une porte comme un malfaiteur, examinant cette clarté qui ne s'éteignait pas.

Il crut distinguer des ombres qui se dessinaient sur les rideaux, une silhouette de femme, reconnaissable à ses cheveux enroulés en nattes épaisses.

Angèle, sans doute!

Une sueur froide lui ruisselait des tempes.

Au bout de quelques instants, il eut honte.

Les agents qui se promenaient deux par deux l'observaient avec méfiance.

De rares passants s'écartaient, prenant le milieu de la chaussée, comme s'ils avaient redouté une fâcheuse surprise.

Lui, un ministre! Lui Chazolles, le brillant Chazolles, réduit à ce rôle de rôdeur et d'espion!

Quelle honte!

Il gagna la rue du Colisée, qui est à deux pas, et sonna.

La porte s'ouvrit aussitôt.

La loge de madame Adrien était plongée dans l'obscurité, mais les deux grands candélabres de la cour restaient allumés toute la nuit.

Il entr'ouvrit la loge doucement:

—C'est moi, dit-il. Soyez sans inquiétude.

Il ne demanda pas de renseignements et s'engagea dans l'escalier.

L'appartement d'Angèle était vide.

Le gaz brûlait dans l'antichambre.

XL

Chazolles laissa les portes ouvertes pour bien entendre les bruits de la maison, et, arrivé à la chambre de sa maîtresse, il s'arrêta de nouveau en face du portrait de la jeune fille qui le fixait, animée et vivante.

C'était bien elle, avec ses traits de vierge, l'expression pleine de douceur abandonnée, sa grâce lumineuse, ses yeux tendres à demi éteints dans un spasme de volupté.

Et surtout avec ce demi-sourire d'enfant heureuse à qui la vie ne jette que des fleurs.

Il l'avait eue, bien à lui, il le croyait, pendant des mois entiers; elle lui avait inspiré une de ces passions frénétiques pour lesquelles on sacrifierait tout, père, mère, enfants et amis, et maintenant elle en avait assez; elle courait les aventures; en ce moment même, elle était aux mains d'un rival exécré; elle le payait de sa blessure et réparait de ses mains douces le mal d'un coup d'épée dont elle avait été la cause!

Ah! si c'était à recommencer!

Comme il ne l'épargnerait pas!

La pendule sonna une heure et demie.

Sa colère montait comme une marée qui roule et à chaque vague nouvelle envahit la grève et la couvre de son écume.

Il tira de sa poche le rapport de Melchior.

Il allait le relire pour la vingtième fois quand la clef tourna dans la serrure de la porte d'entrée qui se referma avec bruit.

Un frôlement d'étoffes se fit entendre sur les tapis et l'original du portrait se montra sous la portière de la chambre.

C'était Angèle.

Enfin!

—Vous êtes là, dit-elle, durement, à cette heure-ci!

—Ne m'as-tu pas donné rendez-vous? répondit Chazolles, en se dominant par un effort surhumain.

—C'est vrai. Je l'avais oublié. Autrement je serais rentrée plus tôt.

—D'où viens-tu?

—De la rue de Londres, chez une de mes amies.

—Ah! tu n'es pas allée à l'Opéra?

Elle jeta sa sortie de bal sur une chaise.

D'un geste ravissant, sans s'occuper de la présence de son amant, en un tour de main, elle avait dégrafé sa robe qui gisait à ses pieds, et maintenant elle arrangeait sa forêt de cheveux, les rejetant en arrière, cambrée, les bras en l'air, et démêlant les torsades lâchées à la débandade avec un peigne d'écaille.

—Pourquoi me faites-vous cette question? dit-elle en se retournant.

—Pour savoir, pour rien.

—Oui, j'y suis allée, dit-elle.

—Seule?

—Qu'est-ce que cela vous fait, m'sieu le ministre? fit-elle, avec un accent de gavroche.

Puis sans se presser, sans gêne, comme si elle avait été seule, elle s'occupa de sa toilette intime avec des bruits de flacons ouverts et refermés, des sons cristallins sur le marbre, et des clapotements d'eau dans les cuvettes de porcelaine dorée à son chiffre.

Une seconde fugitive, Chazolles en extase devant cette statue de la jeunesse, saisit sur le visage de la jeune femme reflété dans la glace, sous la lueur des six bougies des appliques qu'elle avait allumées, un regard inquiet dirigé de son côté.

Lorsqu'elle fut prête, rafraîchie et reposée par ce bain utile, elle passa devant lui et, étendant la main, elle ouvrit vivement la fenêtre donnant sur la cour.

—On étouffe ici, dit-elle. Une chaleur horrible. On ne sait où se fourrer. Ah! vous pouvez vous vanter d'être un bon tyran, vous! M'obliger à rester à Paris où il n'y a plus personne, quand je pourrais être au bord de la mer, à Étretat, à Trouville ou ailleurs! Enfin me voilà! Que me voulez-vous?

—Je veux une explication. Angèle, nous ne pouvons plus vivre ainsi.

—C'est mon avis.

—Alors, écoute-moi.

—Oh! pas cette nuit! Je tombe de sommeil. Je vais me coucher; bonsoir.

Elle lui tendit son front négligemment et voulut s'éloigner.

Il la retint, lui étreignant le bras dans sa main.

—Non, reste, dit-il. J'ai à te parler.

—Faites donc, mais vite. Qu'est-ce que ce papier que vous tenez là?

—Ce papier? C'est une accusation en règle.

—Contre qui?

—Veux-tu que je te le lise?

—Je n'y tiens pas.

—Et s'il te concerne?

—Je ne suis pas curieuse.

—Écoute cependant. Quel est cet appartement que tu as rue de Londres?

—Ah! vous savez?

—Oui.

—C'est un appartement que j'avais avant de vous connaître.

—Il te sert pour tes rendez-vous avec tes amants?

—Ah! vous savez encore?

—Oui.

—Alors, vous n'avez pas besoin de me questionner.

—Ainsi, jamais tu n'as été à moi seul?

—Suis-je votre femme?

—Mais tes serments, tes promesses?

—Des mots.

—Cette femme qui était avec le baron Germain au café Durand, dans un cabinet, le jour de sa mort, tu la connais?

—Vous aussi, sans doute, puisque votre police est si vigilante!

—Pas la mienne.

—Celle de M. Duvernet?

—Peut-être.

—Jolis ministres qui emploient leurs agents à surveiller une maîtresse!

—Réponds?

—Eh bien, oui! c'était moi. Est-ce tout?

—Et ce soir, d'où sors-tu, si ce n'est de l'hôtel, de la chambre de ce misérable duc de Charnay, avec qui tu étais à l'Opéra! Est-ce vrai?

—Parfaitement.

Chazolles s'arrêta.

—Elle ne se défend même pas, elle n'essaie même pas de nier, par pudeur! s'écria-t-il.

—A quoi bon? dit insolemment Angèle en s'asseyant sur une chaise en face de lui. J'en ai assez de tes scènes. Je te connais maintenant comme si je t'avais fait. D'ailleurs, tu es comme les autres. Tous pareils. Quand tu te seras mis dans une colère atroce, quand tu auras fait le terrible, que tu m'auras menacée des plus méchants supplices qu'un amant puisse faire endurer à sa perfide maîtresse, tu te rouleras à mes genoux en les embrassant comme un tabernacle. Tu demanderas ta grâce comme un condamné à mort. J'y suis faite. Autrefois, j'étais assez sotte pour m'émouvoir. Il me venait des larmes d'attendrissement aux yeux; je m'apitoyais comme une bête. C'est fini. Mon noviciat est fait! Et depuis deux ans qu'il dure, tu penses que mon petit cœur s'est affermi, pétrifié et qu'il ne se met pas à battre la générale pour une comédie qui ira à sa trois centième comme les Cloches de Corneville. Mon parti est pris. Je ne veux plus de cette vie-là. Quittons-nous.

Elle était à deux pas, ironique, provocante, moitié railleuse, moitié colère.

Il l'attira brusquement à lui.

Évidemment, elle attendait ce geste qui amena sur sa lèvre un faible et dédaigneux sourire.

—Voyons, dit-il, pourquoi me maltraites-tu de cette façon? Que t'ai-je fait? Il y a des heures où je me suis cru aimé sincèrement, et il faut que tu me haïsses pour me parler de la sorte. Que tu me trompes, je le conçois. C'est peut-être une fatalité de ta nature de femme. Tu marches sur les traces des autres. Mais pourquoi t'acharner à me faire souffrir? On dirait que tu cherches par quelles tortures tu peux ensanglanter, déchirer un être qui s'est donné à toi et n'a pas le courage de se reprendre. Je ne peux pas vivre sans toi.

—Tu vois bien, fit-elle en se dégageant. Moi je ne veux pas d'esclavage. Tout passe, tout lasse, tout casse.

—Qui aimes-tu donc? demanda-t-il.

—Moi, est-ce que je sais? toi peut-être, mais encore plus ma liberté. Je veux vivre comme l'oiseau qui va partout et n'a pas de maître.

Et comme Chazolles se taisait, la tête cachée dans ses mains.

—Je savais bien ce qui m'attendait; une querelle, des reproches! De quel droit pourtant? Sommes-nous mariés? Le maire et le curé ne sont pour rien dans nos arrangements. Je vois ce que tu vas me dire. C'est toi qui m'entretiens! Apparemment parce que c'est ton plaisir! L'argent, je m'en moque. Est-ce que j'y tiens? J'ai ma tante Pivent et mon cousin Méraud. Ils m'aiment comme je suis! Je ne fais donc que ce qui me plaît. Il faut te fourrer cette idée-là sous les cheveux, Excellence. Si je me suis donnée à toi, c'est que je le voulais bien. J'ai le droit d'en faire autant pour les autres.

Des gouttes de sueur perlaient au front de Chazolles.

Il essuya avec son mouchoir ces larmes que la honte et l'indignation lui arrachaient.

Il releva la tête et vit cette fille élégante, à la figure suave et sereine, qui s'exprimait comme une harengère et le traitait, lui, qu'elle nommait avec dérision: Excellence! comme elle n'eût pas traité un portefaix ou un chiffonnier.

Ce contraste entre la virginité du visage, la candeur effarouchée des yeux, les blancheurs satinées de la peau, la perfection idéale des bras et des mains, et la banalité, la rudesse grossière et basse des paroles, le plongeait dans une stupeur hébétée.

—Ainsi, reprit-il, tu veux me quitter?

—Oui, si tu ne te contentes pas de ce que je te donne.

Et tout à coup, par un de ces revirements si fréquents chez elle, elle reprit, câline:

—Ne te forge donc pas des peines et des ennuis. Pourquoi faire?

Elle lui passa les deux bras autour du cou, en se frottant avec des ondulations félines, comme une chatte qui ronronne dans les jambes de son maître, mais il ne se dérida pas.

—Je serais déshonoré à mes yeux si j'acceptais un partage pareil! C'est impossible.

—Pourquoi?

—Tu ne comprends pas l'infamie d'un pareil marché? Je t'aime trop d'ailleurs pour te savoir à d'autres.

—Moi aussi, je t'aime, méchant jaloux.

—Alors, sois à moi, à moi seul!

Elle secoua la tête et se mit à rire.

Mais les notes de ce rire forcé sonnaient faux dans le silence de la grande cour où les lumières brillaient comme dans les profondeurs d'un puits.

—Tu en demandes trop, dit-elle.

Si Angèle n'avait pas fixé les amours du plafond, elle aurait pu voir son amant blêmir jusqu'à la lividité et son front se plisser dans une contraction nerveuse réprimée avec peine.

—Le temps est à l'orage, fit-elle. C'est ennuyeux, les scènes. Il n'en faut plus. Je la reprends, ma liberté; oui, monsieur.

—Qu'en feras-tu?

—Ce que je voudrai.

—Tu es bien décidée?

—Oui.

—Ah! dit-il, tu ne m'as jamais aimé.

—Je crois que si. Qu'entends-tu par aimer?

—J'entends se dévouer au bonheur de son amant, lui sacrifier ses goûts personnels, éviter de le froisser, de le troubler; ne pas le cribler à chaque minute de coups d'épingle, ne pas surexciter sa jalousie qui prouve son amour, par des coquetteries sans nom, être indulgente enfin et douce pour lui.

—Et je n'ai pas ces qualités?

Il la tint embrassée et plongea ses yeux ardents dans les prunelles de la jeune femme.

—Prends garde, dit-elle, tu me fais mal. Tu as tes nerfs.

—C'est vrai! je suis malade. Je tremble la fièvre.

Et sa voix devint plus grave.

—Angèle, dit-il, je t'ai bien aimée, moi! Lorsque je t'ai vue pour la première fois, j'ai compris que ma destinée était liée à la tienne. Alors j'ai changé ma vie. Là-bas, au fond de ma province, le soleil, loin de toi, me semblait glacé, les bois étaient tristes, ces bois auparavant pleins de bruit et de fanfares; la musique des chiens courant le cerf m'ennuyait. La maison où m'accueillait le sourire de la sainte qui est ma femme, où des bébés blancs et roses m'ouvraient leurs bras, me parut vide et morne.

Les jardins étaient tristes, les champs n'avaient plus de charmes. Qu'ai-je fait? J'ai déserté ce paradis de l'amour pur et sans reproche, pour cet enfer, pour cette odieuse fournaise de Paris. J'ai cherché un prétexte à mes absences et l'ai trouvé sans peine. Pourquoi, si tu me réservais de si cruelles déceptions, t'es-tu placée sur ma route? Pourquoi te faire un jeu de m'enivrer de tes regards, de tes caresses? Pourquoi m'as-tu promis ce que tu ne tiens pas? Pourquoi m'avoir menti quand rien ne t'y contraignait, quand la misère même, cette suprême excuse des femmes qui tombent, n'était pas là pour t'absoudre?

As-tu quelque reproche à m'adresser? Non! J'ai assuré ton avenir. Tu es indépendante et libre pour la vie. J'en espérais quelque gratitude et tu m'exaspères avec tes insolences. Tu veux me quitter. Mais après? Que me restera-t-il à moi, qui t'ai tout sacrifié? Excepté toi, je n'ai plus rien! Voyons, fais un effort, rappelle-toi! Que nous disions-nous, seuls tous deux, sous les ombrages de nos bois, dans les profondeurs des bosquets du Val-Dieu?

Et maintenant, quelle décadence! Après un an de félicité, parce que j'étais imbécile et crédule, sont venues les heures terribles. La jalousie a parlé. Alors sont arrivées les querelles, les colères de chaque jour, des blessures mortelles. Et de mon côté, j'en rougis, des emportements que tu te fais un malin plaisir d'exciter. Tu te plais à déchaîner une rage qui s'abaisse jusqu'à la brutalité, à aiguillonner un orgueil dont tu connais les violences. Mais c'est à se suicider pour cette dégradation où tu me fais descendre!

Moi, un homme du monde, un galant homme, je suis devenu un jouet pour tes caprices, tu me foules aux pieds comme ce tapis sur lequel tu marches; tu me jettes à la face des mots qu'une fille du ruisseau garde pour les êtres abjects qui vivent de ses vices et de ses largesses! Plus mon respect et mes attentions s'humilient devant toi, plus tes audaces grandissent et tes dédains redoublent! Ah! quel mal tu causes, et avec quels raffinements tu enflammes les plaies que tu fais!

Elle essaya de s'arracher de ses mains et n'y pouvant parvenir:

—As-tu fini? dit-elle.

—Oui, répliqua-t-il d'une voix altérée.

—Eh bien! voilà mon ultimatum, comme vous dites, vous autres. Tu as peut-être raison, mais je ne peux pas me changer. Tu réfléchiras. Je t'ai bien aimé, j'ai été sincère. Mais ce que j'ai promis je ne peux pas le tenir. Entends-tu? je ne peux pas? Nous ne sommes pas enchaînés, n'est-ce pas? Si tu ne me veux pas comme je suis, quittons-nous! Quittons-nous! Demain, je m'en irai à Trouville pour une dizaine de jours, c'est décidé. Tu réfléchiras!

—Tu iras seule?

—C'est mon affaire.

Chazolles la repoussa brutalement en se levant; il s'approcha de la balustrade de fer forgé, pour baigner son front en feu, dans l'air humide de la nuit.

Il resta une seconde penché sur l'abîme, et soudain il se recula, en passant ses doigts sur son front comme pour en arracher une idée tentatrice qui l'épouvantait.

Angèle s'était renversée sur le dossier de son fauteuil, la gorge au vent, et contemplait Maurice avec une curiosité indifférente.

Il se rapprochait d'elle.

—Ainsi c'est décidé?

—Quoi?

—Tu veux des amants?

—Tu as bien une femme et une maîtresse! Après tout, j'ai été élevée comme ça, moi! Je ne suis pas de ces demoiselles qu'on garde avec des escortes de bonnes pour les préserver d'un accroc à leur robe d'innocence. Tu aurais dû le savoir! Encore n'y parvient-on pas souvent!

—Ah! fit Chazolles avec dégoût, tout sombre dans ce naufrage sous ton souffle de femme perdue! Je ne sais plus ce que je fais, d'où je viens ni où je suis! J'ai peur de moi et je me sens capable d'un crime, d'un trait de folie sans remède. J'essaye de me raisonner, de me détacher de cette vile passion qui m'entraîne à ta suite. Je pense à tes perfidies, à tes chutes, rien n'y fait! Plus je m'efforce de sortir du bourbier, plus je m'y enfonce! Tes yeux sont pour moi ce qu'est la liqueur mortelle pour un alcoolique qu'elle abrutit et qu'elle tue! Malheureuse et tu te joues de moi! de mon honneur, de ma paix, de mon repos! Prends garde. Tu ressembles au dompteur qui se rit de la férocité de ses lions et finit par être dévoré.

—Comédie! Allons, dit-elle après un silence, c'est bien décidé; nous ne nous reverrons plus? Tu ne veux pas?

—Tu pars?

—Demain.

Et, très calme en apparence, elle ajouta:

—Cela vaudra toujours mieux que d'être dévorée. Tu es féroce, mon pauvre Maurice, pour un ministre de l'agriculture. Va-t'en. Le temps est un grand maître. Il te guérira.

Elle s'était levée encore une fois.

Sa taille cambrée ondulait sous la batiste transparente qui dessinait ses formes sans défaut et se teintait de la couleur de sa chair rosée.

Chazolles frissonna à la pensée qu'il la voyait pour la dernière fois.

Il hésitait. Il ne pouvait pourtant pas renoncer à elle. Il aurait préféré la voir morte!

—Et si cette séparation me rend fou? Si je t'aime trop pour la supporter? Si je me tue dans un instant d'égarement; si je compromets l'honneur d'un nom jusque-là intact! Si la seule idée que tu es à d'autres me rend capable de tout, n'auras-tu pas pitié de moi?

—Des phrases! On ne tue pas sa maîtresse et on ne se tue pas parce qu'elle cesse de vous aimer. Paris serait dépeuplé en huit jours. Tu es stupide.

—Oui, stupide d'amour, fou de colère. Tu as été le poison! Tu as infiltré dans mes veines le feu qui me brûle. Depuis notre fatale rencontre, je n'ai pas eu une minute de joie. Tant que tu vivras, tu me causeras des tortures pareilles!

J'ai tout fait pour m'étourdir. Rien n'a réussi.

Malgré ton indignité, je te veux et je te veux à moi. Tes mensonges, tes dédains, tes trahisons irritent mon amour au lieu de l'éteindre. Toi vivante, je n'aurai pas un instant de repos! Ne vaut-il pas mieux mourir tout d'un coup plutôt que de s'avilir et de se dégrader?

Il lui appuya la main sur l'épaule si rudement qu'elle tomba à ses genoux.

—Ah! cria-t-elle, tu es un lâche!

Ce mot le fouetta au visage comme un coup de cravache. Jamais un homme n'aurait osé lui jeter cette insulte à la face.

Dans une étreinte involontaire, il écrasa le bracelet de brillants qu'elle portait au bras.

Le cercle d'or en éclats lui entra dans les chairs.

Elle poussa un cri de douleur.

—Au secours!

A la vue du sang qui coulait, Chazolles perdit la tête.

—Veux-tu être à moi seul? dit-il.

—Non.

—Tiens tes promesses.

—Je ne te dois rien.

—Tu me hais donc bien?

—Oui, cria-t-elle affolée, je te hais! oui, je veux être libre, je ne veux plus te revoir jamais, entends-tu, jamais!

—C'est ton dernier mot?

—Oui.

D'un geste énergique, prompt comme l'éclair, il la saisit par la taille et la lança par la fenêtre.

Un cri désespéré retentit dans le vide.

XLI

A ce cri, Chazolles sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Saisi d'une indicible terreur, il s'abattit sur le fauteuil qu'il venait de quitter, et un mouvement convulsif le fit trembler, comme s'il avait vu sa victime ensanglantée lui reprocher son crime à la face de la justice des hommes.

Ce cri sinistre, aigu, déchirant, l'avait dégrisé subitement de sa colère.

Il comprit l'horreur de sa situation.

Il n'était plus qu'un vulgaire assassin.

Il chercha autour de lui une arme, un couteau pour faire justice et se tuer sur la place.

Rien!

Il écouta les bruits de la maison et de la rue, croyant qu'elles allaient s'éveiller à cette lugubre plainte qui avait traversé le silence de la nuit.

Rien encore.

Alors il osa s'approcher de la fenêtre et se pencha sur l'abîme.

Au fond, à la lueur des deux candélabres qui brûlaient toujours, il aperçut une masse blanche inerte, écrasée sur le pavé.

Il la fixa de ses yeux pleins de larmes brûlantes comme de la lave en fusion et tout à coup, il crut voir la morte se remuer; un faible gémissement monta jusqu'à lui.

Effaré, il se précipita dans l'escalier. Arrivé à la loge de la concierge, il frappa vivement.

—Madame Adrien, dit-il, levez-vous.

Déjà dans la cour, il se jetait à genoux à côté de la malheureuse fille.

Elle respirait encore.

Il essaya de la rappeler à la vie.

—Angèle, lui dit-il, c'est moi.

Il l'appelait des noms les plus doux, la soutenant dans ses bras, la tête égarée, la suppliant de revenir à elle, ne sachant ce qu'il disait, prêt à donner toute sa fortune, sa vie, pour réparer sa féroce colère!

Mais elle retombait inanimée sur les dalles de granit où elle s'était brisée.

Alors, avec des précautions infinies, il l'emporta sur le lit de la concierge qui s'était habillée à la hâte.

—Grand Dieu, dit-elle, qu'y a-t-il?

—Il y a, répondit Chazolles, d'une voix sourde, que cette pauvre fille m'a exaspéré, que je l'ai tuée en la jetant par la fenêtre et que je vais me brûler la cervelle chez moi.

—Vous tuer!

—Sans doute, dit Chazolles, qui reprenait son sang-froid. Croyez-vous que je me laisserai traîner en prison comme un voleur!

—Vous n'y pensez pas. Et votre femme, vos enfants, votre nom? Voyons, monsieur Chazolles! du courage! Il y a peut-être un moyen.

—Non!

—Mais si. Tenez. Réfléchissez. La maison est vide. La bonne couche à l'extrémité sur le jardin. Elle n'a rien entendu. Moi, je vous appartiens, vous le savez. Je vous dois tout et je donnerais ma vie pour vous! Personne ne vous a vu. A cette heure-ci, la rue est déserte. Allez-vous en. Rentrez chez vous. Qu'est-ce que cette pauvre fille? Une malheureuse qui vous trompait. Vous ne pouvez pas la rappeler à la vie! Est-ce qu'elle ne peut pas s'être suicidée, jetée elle-même par la fenêtre? Ce sont des natures fantasques. Qui donc découvrira la vérité? S'il y a des lettres, enlevez-les! Mais sauvez-vous, sauvez votre famille, votre honneur, celui de vos enfants! Laissez-moi seule. Je m'expliquerai avec la police. Je ne veux pas qu'on vous accuse, vous, le meilleur des hommes! Allons, du cœur!

Le ministre était penché sur le lit où sa maîtresse râlait dans les spasmes de l'agonie.

Un combat acharné se livrait en lui.

Madame Adrien, avec sa logique, venait de réveiller un espoir, celui du salut, et peut-être il allait succomber à cette tentation et abandonner la malheureuse expirante, quand les yeux d'Angèle s'ouvrirent et s'attachèrent sur les siens avec une expression de souffrance indicible et en même temps avec une angélique douceur.

Il n'y avait pas un reproche dans ce regard.

—Non, dit-il, c'est impossible. Tant qu'il y aura une ombre de vie en elle je ne saurais l'abandonner. Ce serait un double crime! Courez, amenez un médecin!

—Mais c'est votre perte.

—Tant pis; que Dieu en décide!

Madame Adrien se jeta aux genoux de son maître.

—Je vous en supplie, dit-elle! C'est un sacrifice inutile. Vous voyez bien qu'elle se meurt.

—Allez, je le veux.

Il y avait à deux pas un docteur très connu.

La concierge courut le chercher et en quelques instants il arriva.

La blessée avait repris connaissance, mais elle était brisée. Sa vie ne tenait qu'à un fil. Sa tête seule avait été préservée dans la chute par une sorte de miracle.

Étendue sur le lit, elle ne pouvait faire un mouvement sans laisser échapper une plainte, douce comme un vagissement d'enfant.

Le docteur, un vieillard à cheveux blancs, examina avec attention cette tête si jeune et si belle où déjà la mort mettait ses ombres et que sa chevelure d'or entourait comme une auréole.

—Elle est tombée du quatrième dans la cour sur le pavé, expliqua la concierge qui tentait de sauver son maître.

—Elle sera morte dans un quart d'heure, mais, est-ce un accident ou un crime? demanda le docteur.

La blessée entendit cette question.

Elle reporta ses yeux vers Chazolles atterré.

Elle avait compris.

Il était perdu si elle voulait. Maintenant elle tenait sa vie entre ses mains comme il avait tenu la sienne, et il n'avait pas eu pitié, lui.

Le sang l'étouffait. Elle ne pouvait parler; pourtant, en faisant un effort, qui lui arracha un cri de douleur, elle murmura ces mots que le docteur entendit:

—Du papier!

—Donnez-lui ce qu'elle veut, commanda Chazolles à la concierge, qui hésitait.

Il pleurait silencieusement près du lit.

Angèle le regarda une dernière fois, de ses doux yeux bleus, où deux grosses larmes roulaient, et, étendant la main, elle écrivit lisiblement, au milieu de souffrances indicibles, cette phrase:

«Je l'adorais! Je me suis tuée parce qu'il ne m'aimait plus.»

Et elle signa:

Angèle Méraud.

Chazolles se jeta à genoux et baisa la main qui était retombée immobile, lasse de ce suprême effort, sur le drap.

Elle ne bougea plus.

Bientôt une écume sanglante inonda ses lèvres.

Elle poussa un dernier soupir.

—C'est fini, dit le médecin. Elle était bien jeune pour la mort. Pauvre enfant!

Et quand Chazolles fut seul avec la concierge:

—Ah! dit-il, quand je l'aimais comme un insensé, je savais bien qu'il y avait de l'or dans cette fange! Oh! oui, pauvre, pauvre enfant perdue!

Il passa la nuit auprès d'elle et ce ne fut qu'au point du jour que madame Adrien obtint de lui qu'il s'éloignât afin d'éviter un scandale inutile.

La pauvre petite, que son amant avait reportée dans sa chambre et couchée comme une fiancée dans son lit aux riches tentures, dormait de son dernier sommeil, plus belle dans la mort qu'elle ne l'avait été dans la vie.

XLII

Les journaux parlèrent peu de cet accident.

Personne ne connut la vérité, et cette fin, pareille à celle de beaucoup d'autres désespérées, passa presque inaperçue.

Quelques-uns l'attribuèrent à une imagination frappée par l'histoire étrange du café Durand, histoire dont elle avait été l'héroïne.

Huit jours après Chazolles donna sa démission de ministre et de député, au moment du mariage de sa sœur avec Duvernet, mariage qui fut célébré à Grandval au commencement d'août.

Chazolles retrouva au Val-Dieu la tranquillité profonde de cette retraite si propice aux apaisements de l'âme et où on croit encore entendre, dans le murmure du vent, la nuit, les psalmodies des moines ou les voir errer, traversant en longues files les cloîtres et les grandes salles nues.

Il y trouva aussi les caresses de ses enfants et les attentions délicates d'Hélène qui ne lui adressa ni une question, ni un reproche.

Elle ne tarda pas néanmoins à deviner que son mari, toujours taciturne et sombre, lui cachait un secret.

Un soir, comme la nuit tombait, et qu'il commençait dans le parc sa promenade solitaire, elle le suivit.

Il s'enfonça dans les allées écartées, seul, et parvenu à la lisière de la forêt, après avoir franchi la rivière qui coupe la prairie, sur un pont rustique, il s'arrêta à l'extrémité d'une allée de chênes si vieux qu'ils tombent en poussière, auprès d'une petite chapelle dont l'origine se perd dans les âges légendaires.

Là, il s'assit sur un banc de pierre et, la tête cachée dans ses mains, il pleura abondamment.

Il était là depuis quelques instants, abîmé dans ses souvenirs, quand une main se posa sur son épaule et une douce voix murmura à son oreille:

—Pourquoi pleures-tu?

Il se redressa vivement.

Hélène était devant lui.

Depuis son retour, unis devant le monde comme par le passé de façon à tromper les curiosités, ils vivaient en réalité séparés.

Jamais Maurice ne franchissait le seuil de la chambre de sa femme.

Et comme il se taisait:

—Heureux, reprit-elle avec une ineffable bonté, tu pouvais être à d'autres; malheureux, tu m'appartiens. Je veux tout savoir. Si tu as une peine, tu m'en dois la moitié. Tu me caches un secret!

—Eh bien! oui, murmura-t-il, j'en ai un; il m'étouffe et j'en meurs.

—Ah! s'écria-t-elle, parle et fût-ce un crime, s'il te rend à moi, je le bénirai.

Alors, en se jetant aux pieds d'Hélène comme à ceux d'un confesseur, il lui raconta tout.

Il repassa l'histoire de ses deux dernières années, de sa trahison envers elle, la plus sainte, la plus adorable des femmes, la meilleure des mères. Il lui raconta la fascination que cette fille exerçait sur lui, ses luttes, ses remords de la peine qu'il lui causait à elle, son Hélène, ses vains efforts pour se soustraire à la tyrannie d'une passion indomptable et toute-puissante; il lui expliqua les conseils discrets de Duvernet, conseils qu'il aurait voulu suivre et auxquels il résistait malgré lui; il entra dans tous les détails de sa vie, ne s'excusant jamais, s'accusant au contraire comme un criminel indigne de pardon. Enfin, il dit la vérité sur cette mort tragique de la malheureuse Angèle, son dévouement pour le sauver, lui qui l'avait tuée, assassinée dans un accès de folie!

Hélène l'écoutait immobile, pâlie et frémissante sous l'éclat de la lune qui s'était levée et perçait la voûte de feuillages qui les recouvrait, belle de la beauté surnaturelle des femmes pures et douces dont la vie est une suite de résignations et de dévouements.

Lui, courbé comme un coupable qui va entendre son arrêt, il attendait, anxieux et abattu, mais déchargé d'un poids qui l'écrasait.

Elle lui tendit la main:

—Viens, dit-elle. Elle t'a pardonné; je te pardonne aussi, c'est le rôle des femmes! Nous ferons du bien pour elle!

—Ah! s'écria-t-il en la prenant dans ses bras et en l'élevant jusqu'à ses lèvres, tu es bonne comme les anges!

—Je ne suis pas bonne, dit-elle simplement. Je t'aime.

—Malgré mon crime!...

—Malgré tout et jusqu'à la tombe!


Duvernet a eu le sort de tous les ministres.

Il est tombé comme les autres.

Sa majorité a diminué graduellement, depuis la lune de miel de son cabinet, jusqu'à sa chute.

Il a vécu onze mois et neuf jours.

C'est un des plus longs ministères qu'on ait signalés depuis douze ans.

Mais Duvernet a offert cette singularité qu'il est tombé gaiement et sans murmurer, aussi galant et satisfait le lendemain de sa chute que la veille de son élévation, toujours d'égale humeur et sans rancune contre ceux qui se sont groupés pour saper son autorité et lui ravir son portefeuille.

Il possédait un talisman: Denise Châtenay, la sœur d'Hélène.

Il a tenu parole.

Il s'est retiré à la campagne.

Il vit à Grandval avec M. Châtenay, la perle des beaux-pères.

M. Châtenay n'en a pas encore fini avec son oppidum; il croit avoir découvert l'autre jour une tour d'une notable importance et qui devait jouer un rôle dans le système de défense de cette place dont l'origine n'est pas claire.

Chazolles et Duvernet, qui possèdent les précieuses archives des Cisterciens, ont trouvé de leur côté, dans un coin de la vénérable bibliothèque du Val-Dieu un plan très précis concernant l'oppidum en litige.

Il appert de ce document qu'au dix-septième siècle, les moines possédaient à Rudelande une ferme considérable, qu'ils détruisirent pour en convertir les terres en futaies.

D'où il suit que la tour dont les fondations ont été mises au jour par des fouilles intelligentes était un simple pigeonnier.

Mais ces deux gendres modèles n'ont point divulgué leur trouvaille pour laisser à M. Châtenay la jouissance de ses illusions.

N'est-ce pas tout dans la vie?

Gaspard Méraud a été navré six mois de la perte de sa cousine.

Il l'aimait réellement.

Il se console en assassinant les lapins du Val-Dieu, quand il peut, et en razziant les carpes et les brochets des étangs.

Chazolles lui laisse toutes les permissions possibles et le comble d'attentions.

Grâce au curé, Herminie arrive enfin au comble de ses désirs.

Elle épouse Méraud.

Madame Pivent s'est mariée de désespoir à un maraîcher de Clamart, celui dont le fils voulait épouser Angèle.

Denise et Hélène sont parfaitement heureuses.

Quant à Chazolles, il vit en véritable moine.

Il affecte même de se choisir des formes et des couleurs de vêtements qui rappellent les robes à capuche des disciples de saint Benoît.

Il ne touche à aucune arme, ne chasse jamais et passe son temps à cultiver ses terres et à lire dans la bibliothèque du Val-Dieu.

Pour les autres, le Val-Dieu est un château adorable avec ses tourelles, ses fenêtres en ogive à vitraux coloriés et à trèfles de pierre; pour lui, le Val-Dieu est redevenu une abbaye où, dans le silence, la retraite et l'étude, il expie une minute de colère jalouse et d'amour furieux.

Parfois, dans ses heures de solitude, un fantôme souriant et tendre, emporté dans les airs comme la Francesca du Dante, passe devant lui.

Alors une larme brûlante lui monte du cœur aux yeux.

Il serait mort de remords et de désespoir, mais il est gardé par trois anges terrestres.

FIN

F. Aureau,—Imprimerie de Lagny.