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Angèle Méraud

Chapter 8: VII
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About This Book

A Parisian lawyer arrives in a small Norman town and is greeted by a longtime friend who escorts him to the family estate set beside a wooded valley. The narrative sketches provincial life through social exchanges, local hospitality, and contrasts between urban and rural manners, while detailing household rituals, landscape, and market-town scenes. Conversations reveal family ties and ambitions, and an enthusiastically pursued antiquarian interest that has yielded a recent fortunate discovery at the château. These episodes set a tone of curiosity and social observation that frames unfolding developments among residents and visitors.

V

A quelque distance de l'ancienne abbaye, sous les massifs de la forêt du Perche, dans une enclave perdue au milieu des bois et dont le domaine de Chazolles occupe la plus grosse part, s'élève un village coquet, à moitié normand, à moitié percheron, et situé à peu près au centre de l'arrondissement de Mortagne, dans l'Orne.

Rien de plus gracieux que ce hameau appelé le Val-Dieu, du nom du monastère qui l'avoisinait. Ses maisons étagées dans une oasis de verdure, et dominant des prairies coupées par un ruisseau et des étangs, sont construites en briques brunes et couvertes d'ardoises bleues ou de tuiles rouges.

Les habitations sont plantées au milieu de jardins enclos de haies d'aubépine, de pâturages médiocres peuplés de vaches multicolores, ou de champs sablonneux d'où on tire d'excellentes pommes de terre.

Mais les bruyères roses et les touffes de bouleaux ou de châtaigniers envahissent malgré tout les vastes défrichements conquis sur la lande et opérés il y a des siècles par les moines du Val-Dieu.

L'église bâtie en grison,—une vieille pierre qu'on ne retrouve plus,—se dessine avec son clocher aigu surmonté d'un coq doré tournant au caprice du vent, sur les fonds verts des futaies qui s'enlèvent au-dessus des pacages d'herbes courtes semées de marguerites des prés et de jonquilles sauvages.

Du communal, vaste terrain gazonné, qui s'étend devant le porche de l'église et autour duquel, comme dans la plupart des bourgades de l'arrondissement, se rangent le cimetière avec ses croix de pierre ou de bois noir, le presbytère, l'école et une demi-douzaine de maisonnettes occupées par les petits commerçants du lieu, on aperçoit dans le lointain, au delà du cours d'eau, les avenues du château et le manoir, avec ses fenêtres de chapelle, son porche ogival, ses colonnettes de cloître, environnant une cour oblongue, comme celle du palais de Jacques Cœur, à Bourges; ses tourelles en culs-de-lampe, suspendues aux angles extérieurs, et ses clochetons qui dominent les bosquets du voisinage.

Au delà encore la ferme modèle exploitée par le châtelain.

Le tout forme un ensemble pittoresque, le rêve du paysagiste, entouré de jardins féeriques au milieu desquels, sous des amoncellements de plantes rustiques, de fusains, de viornes ou de clématites, on remarque les vestiges de cloîtres écroulés, des fûts de colonnes restés debout, cachés par des glycines ou des bignonias, et çà et là des murs de réfectoire ou de préau qui soutiennent maintenant des espaliers comme de simples clôtures de potager.

C'est, on le sait déjà, le centre du très important domaine qui appartient à une ancienne famille de robe, représentée par un fils unique, Maurice Chazolles. Le domaine, agrandi par des acquisitions successives, comprend des fermes, des prairies, des étangs, des landes et des bois très étendus qui confinent aux immenses forêts de l'État connues sous le nom du Perche et de la Trappe.

Ce Maurice Chazolles, à cheval sur les deux plantureuses provinces du Perche et de la Normandie, était certes un des plus prospères richards qui existassent à vingt lieues à la ronde dans ces contrées privilégiées.

Sa famille jouissait d'une fortune considérable depuis un temps immémorial. On y était solidement bâti, à chaux et à sable, comme on dit dans le pays. On y mourait vieux. Son père seul avait rompu la tradition en se laissant terrasser vers la soixantaine par une maladie due à des excès de jeunesse, quand ses ancêtres n'avaient jamais plié bagage avant quatre-vingt-dix ans bien comptés et révolus.

Au Val-Dieu, en outre, on devait à l'air vivifiant, à l'odeur saine des bois, à l'activité des champs, aux exercices violents de la chasse, à l'absence surtout de ces soucis qui, la plupart du temps, énervent et abattent les plus fortes natures, une santé robuste, une belle humeur et une tranquillité d'esprit qui sont peut-être, avec un peu de modération dans les appétits, les biens les plus désirables et les plus faciles à conquérir, et, somme toute, les moins recherchés.

Maurice Chazolles avait reçu de son père une centaine de mille francs de rentes en bonnes terres.

Il aurait pu vivre à Paris, mais la grande ville ne l'avait pas séduit jusque-là. Il était enraciné au Val-Dieu comme une souche, et les délices de la moderne Circé n'exerçaient pas sur lui leur dépravante attraction.

Au sortir de Louis-le-Grand, dont il avait été l'étoile, et après un court passage à l'École de droit, il était venu vivre auprès de son père, atteint déjà de la maladie qui devait l'emporter.

Pour le fixer près de lui et occuper ses loisirs, le vieux Chazolles n'avait trouvé rien de mieux que de marier son fils de très bonne heure.

Le seigneur roturier du Val-Dieu avait donc épousé, peu après son arrivée à la campagne, une fille charmante, Hélène Châtenay, l'une des deux héritières—l'autre venait de naître, en coûtant la vie à sa mère,—d'un banquier parisien retiré des affaires avec une très grosse fortune, et dont le château, Grandval, est situé à trois lieues du Val-Dieu, de l'autre côté de la forêt qui les sépare.

Hélène Châtenay était une de ces femmes qui réalisent l'idéal qu'on se plaît à caresser dans ses rêveries d'amoureux pour le bon motif... et pour les autres.

Brune, de moyenne taille, d'une santé de fer, bien faite, spirituelle, elle avait tout ce qu'il faut pour captiver l'affection d'un mari pendant une vie entière.

Et quel caractère enchanteur!

Quelle bonté sereine et pénétrante!

Quel dévouement sans réserve à son mari et aux siens.

Un véritable bijou, presque sans défauts, cette mignonne créature!

Il était difficile de connaître l'ennui auprès d'elle.

Sa gaieté calme et douce animait la maison. Sa grâce égayait le parc comme ces plantes à fleurs persistantes qui sont une caresse pour les yeux. Ses attentions fines et délicates prévenaient les moindres désirs de son mari, son maître, devant lequel elle était à genoux sans fausse humilité, simplement parce qu'elle sentait qu'elle lui appartenait et n'aurait pu vivre sans lui. Elle s'était donnée librement et ne se reprenait pas. Elle n'en aurait pas eu la force.

Quand elle se moquait de ses voisins et de leurs travers, contrefaisant leur langage, leurs gestes, avec une irrésistible drôlerie, c'était un éclat de rire dans le salon, aux tons éteints et au luxe solide et artistique, où, grâce à elle, rien ne choquait et dont chaque meuble, chaque statuette, chaque tableau flattait le regard.

Elle avait le don rare et précieux de relever les pauvres gens en les secourant, et de réconforter les malades par la suavité de ses paroles et de son sourire.

Sa bonté ne trouvait pas de rebelles, et tout ce qui l'approchait était à ses pieds, comme elle était elle-même aux pieds de son mari.

Parisienne pur sang, élevée dans le magnifique hôtel de son père, au Cours-la-Reine, célèbre par ses collections de tableaux, de meubles rares et de tapisseries précieuses, elle avait eu la bravoure de se confiner au Val-Dieu par amour pour Maurice, élevant elle-même, sans jamais les confier à une main étrangère, ses deux filles, Thérèse et Marthe, toutes jeunes encore, adorée de ses domestiques, de ses amis et du pays entier, la joie de la maison, la vanité de son mari, et la coqueluche du village.

Le lendemain de l'arrivée de Duvernet au Val-Dieu, c'était, comme l'avait dit Denise, l'assemblée du pays.

Les assemblées de Normandie ressemblent aux pardons de Bretagne.

Les hameaux, les bourgs du voisinage, les fermes isolées se vident au profit de la fête.

On rend visite à ses amis, à charge de revanche.

Ce jour-là, c'était le Val-Dieu qui pratiquait l'hospitalité au bénéfice de ses voisins.

Dès le matin, les cloches, des tintenelles qui suppléaient à la puissance par le nombre, s'étaient mises en branle. Le clocher en tremblait sur sa base de pierre noire, émaillée de paillettes de mica. On les entendait jusqu'aux Barres ou à Soligny, et de Brezolettes à Prépotin, les bourgades les plus rapprochées.

Les biches et les cerfs de la forêt en bramaient de peur, et les chevreuils par bandes s'éloignaient avec empressement de ces quartiers bruyants, tandis que les lièvres dressaient les oreilles dans leurs gîtes, à l'abri des halliers et des bruyères.

Dans les maisons du village, on se disposait à recevoir les amis.

Le feu pétillait dans l'âtre, et la broche tournait devant le foyer. Plus d'un coq chanteur s'était vu tordre le cou par les ménagères sans pitié, et le pot-au-feu se prélassait dans les cendres en attendant l'issue de la messe que le curé avançait pour la commodité de ses ouailles.

Toutefois, quand le chef-lieu du pays est aussi peu important que le Val-Dieu, les réjouissances sont modestes et la solennité ne cause qu'une médiocre émotion et une piètre affluence de populaire.

Les boutiques installées sur le communal à l'aide de deux tréteaux et de quatre planches de sapin abritées sous une toile grise, se bornent à vendre des échaudés vaporeux et quelques pâtisseries primitives d'une légèreté de cailloux, des pintes de cidre, et après la course en sacs, le tir à la cible, le mât de cocagne, garni de prix variés, montres d'argent, vestes, bagues ou gigots, et un feu d'artifice sommaire, il ne faut pas exiger de magnificences supplémentaires.

Du reste, on ne va point à l'assemblée pour le spectacle.

On s'y rend pour se voir, causer un peu de ses affaires, de la récolte et surtout pour festiner chez les cousins.

On échange de formidables poignées de mains, on se frotte les joues avec enthousiasme, on embrasse les parents et surtout les parentes avec frénésie.

On s'informe des vacheries et des moutons. On se renseigne sur les étalons en renom. On cause du blé, s'il pousse comme il faut, et des pommiers, s'ils ont belle mine, et, le soir venu, on s'en retourne par les chemins, en carriole, s'il y a loin au logis, ou de son pied sans trébucher sur les cailloux, car on est sobre et rarement il reste un Percheron ou un Normand à cuver ses libations dans les fossés des routes ou le long des haies fleuries.

Ceux-là ne comptent pas.

On les toise avec une pitié dédaigneuse.

Cependant au Val-Dieu, malgré l'exiguïté de la paroisse, le mât de cocagne est pourvu de prix de conséquence, et les amateurs de la course en sacs ne perdent pas leurs peines.

Les maîtres de l'abbaye,—on appelle ainsi la maison de Chazolles,—y pourvoient.

Il n'y a pas de commune dans le département où le gagnant de la cible soit aussi magnifiquement récompensé de son adresse et, d'un bout à l'autre de l'arrondissement, la générosité simple et facile du châtelain du Val-Dieu est universellement reconnue.

Vers cinq heures du soir, la fête était dans son éclat.

Le temps était propice. Il avait plu la nuit, une pluie bienfaisante; les ondées rafraîchissent l'herbe et l'empêchent de brûler au soleil, mais la chaleur avait vaporisé la pluie et séché les herbages.

Les gens des Barres et de Crulay étaient arrivés par escouades; ceux de Tourouvre ne manquaient point; Lignerolles rendait visite à son voisin. Les fondeurs de Randonnay serraient la main aux chaufourniers d'Iray, et les gars de Sainte-Anne avaient traversé la forêt pour se trouver au rendez-vous.

Sur le communal, on s'attablait aux cantines improvisées, on écrasait les bancs de bois brut cloués à la diable, et on se rafraîchissait fraternellement, en devisant des choses agricoles.

Dans ces honnêtes cantons, c'est à peu près l'unique sujet de causerie.

A-t-on des pommes ou n'a-t-on pas de pommes?

Les avoines donnent-elles?

Les vaches se tiennent-elles à un bon prix?

Combien le beurre? Vingt ou trente sous la livre? Qu'est-ce que vaut la douzaine d'œufs?

Tout est là.

Le cours des bœufs à la Villette importe plus aux paysans que le renversement du ministère Labutte ou Bertuchoux et l'avènement du célèbre Fréminet à la présidence du conseil les laisse fort indifférents.

Ce sont des sages.

Dans ce paisible monde, Chazolles était à l'aise comme un homard sur son rocher, parmi les mousses et les plantes marines.

Pour les paysans, il était des leurs.

Chazolles était un a-gri-cul-teur, vous entendez bien.

Avec sa ferme-modèle et ses reproducteurs primés aux comices, avec ses verrats perfectionnés, ses admirables verrats en forme de cervelas à pattes microscopiques, qu'il prêtait libéralement aux truies de ses voisins, avec ses taureaux bâtis à faire pâmer d'aise les génisses de la contrée, à dix lieues à la ronde, et dont les faveurs—très recherchées par parenthèse—ne se payaient pas plus cher que celles des magots du premier fermier venu, et parfois pas du tout—un mode de corruption électorale à signaler aux commissions d'un caractère vétilleux et difficile,—avec ses étalons percherons à deux fins, à la fois bêtes de trait et trotteurs distingués, dont les exploits retentissent sur les hippodromes spéciaux où Chazolles porte haut le drapeau de l'arrondissement; avec ses cultures soignées, mais où il se gardait de donner dans les absurdités novatrices des gens du monde, qui se mettent en tête de transformer une ferme en usine et de la féconder à l'aide de chimies extragavantes, le châtelain du Val-Dieu était traité par les laboureurs,—l'immense majorité des habitants,—comme un égal et un confrère, par tous comme un ami.

Sa table était ouverte à ceux qui venaient lui parler d'affaires ou de services.

Les campagnards aiment cette familiarité.

Quand on les reçoit sèchement, ils disent du logis, si riche qu'il soit: C'est la maison du bon Dieu. On n'y boit ni ne mange.

Chez Maurice Chazolles, on buvait et on mangeait à son aise.

Hélène faisait les honneurs de sa table avec une égale sollicitude aux paysans ou aux richards, et les deux petites, la blonde et la brune, leurs cheveux sur le dos, tendaient gentiment leurs fronts roses aux invités pour leur souhaiter la bienvenue.

Enfin Maurice Chazolles n'est pas fier. Aux champs, on connaît la valeur de ce mot.

C'est instinctif chez lui et l'effet d'une bonté originelle.

Aux foires et marchés, il se mêlait à la foule, causant amicalement aux fermiers, aux éleveurs, aux boutiquiers ses fournisseurs.

Il n'y avait pas jusqu'aux braconniers dont il ne fût respecté, et Dieu sait s'il sont nombreux et indomptables dans ces parages hantés des sangliers, des cerfs et des chevreuils.

Ce soir-là, vêtu de son complet de velours, sa cravate de soie molle et blanche négligemment nouée, un chapeau de paille brune, bossué, crânement posé sur sa tête énergique et douce, d'une expression satisfaite, il allait à travers les groupes, au bras de son ami Duvernet, mis avec la correction d'un député qui aspire aux plus hautes dignités de son pays et se montre amoureux de la forme.

La course en sacs commençait.

Des compagnons, amis du lucre, grotesques coursiers à deux pattes, dont la tête seule émergeait au-dessus d'une poche à blé, en bonne toile, liée à leur cou par une corde, allaient se disputer, en faisant, emprisonnés dans cette gaîne incommode, le tour d'un pré récemment fauché, une demi-douzaine de prix dont le plus élevé était un beau louis d'or de vingt francs et le moindre un lapin gras, de clapier, qui valait bien un petit écu.

Les paris s'engageaient dans l'assistance qui observait, le cou tendu, cette lutte émouvante.

Au signal donné, les concurrents s'élancèrent.

Chazolles, indifférent à l'issue de la course, abordait les curieux avec une bonne parole de bienvenue et un salut cordial:

Ce diable d'homme connaissait tout le monde:

—Ça va bien, vieux père? On a rentré ses foins?

—Pas mal, monsieur Chazolles. Et vous?

—Entre deux. Avec un peu d'orage, mais c'est fait.

—Vos pommiers sont superbes; je suis allé dans votre quartier. C'est soigné de main de maître. Vous aurez des pommes.

—Un peu, monsieur Chazolles; un quart d'année; pas davantage. Votre taureau bringé est toujours là?

—A votre service, mon père Lefèvre.

—Un rude animal, monsieur Chazolles, et d'une fameuse espèce. Et votre verrat?

—A votre service aussi, comme le reste.

—Ça n'est pas de refus. On ne fera pas mieux. A vous le bouquet!

Les éclats de rire du public les interrompaient.

Les coureurs trébuchaient à chaque instant sur le gazon, embarrassés dans leurs toiles, et s'étendaient tout du long, amusant la foule de leurs contorsions et des efforts qu'ils faisaient pour se relever et reprendre leur course.

Chazolles riait comme les autres.

Duvernet pinçait les lèvres, indifférent à ces plaisirs du populaire.

—Homme heureux, dit-il à son compagnon. En vérité, je te porte envie.

—Je suis heureux à peu de frais. Rien de plus facile que de m'imiter.

L'autre fit tournoyer son stick et secoua la tête.

—Ah! non, par exemple! M'enterrer tout vif! Tu as raison, peut-être, mais pas encore! C'est plus fort que moi, je ne peux pas.

—Tu aimes ton Paris?

—C'est-à-dire que j'en raffole. Le boulevard m'est aussi nécessaire que l'eau à tes carpes et le soleil à tes blés. Les restaurants où je m'empoisonne lentement m'attirent comme une phalène qui va bourdonner aux vitres, la nuit. Le théâtre avec ses loges pleines de femmes, de fleurs et de diamants, me semble le plus riche parterre du monde et me fait prendre en pitié les jardins de Nice ou de Cannes; la plus belle rose pour moi, c'est une jolie femme, modiste, flâneuse ou couturière, qui s'en va trottinant sur l'asphalte avec ses bas bien tirés, sa jambe fine et son pied cambré. J'adore les jupes qui collent sur des hanches bien dessinées, les grands chapeaux hardiment campés sur des chignons ébouriffés avec art. Je veux que la nature soit complétée, ornée, embellie par ce je ne sais quoi de la Parisienne, qui en centuple la séduction. Tiens, là, dans le tas, il y a peut-être des Vénus callypiges, des merveilles ignorées. Je n'en sais rien. Pour que la plus splendide des paysannes me donne dans l'œil à travers mon lorgnon, car je suis déplorablement myope, il lui faudrait un stage de deux ans, dans un grand magasin de robes et manteaux,—rue de la Paix ou au boulevard—ou à chiffonner chez Fanny Claude ou Valentine. Sans quoi, rien. Explique mon cas, si tu peux! Mon ami, le cœur est muet. Silence absolu!

—Moi, c'est le contraire, affirma Chazolles. Ton Paris ne me dit rien, rien du tout.

—Tu m'étonnes.

—Pourquoi?

—C'est difficile à dire.

—Va toujours.

—Tu es jeune assurément ou du moins admirablement conservé. Tu bats ton plein.

—L'air de la campagne, la vie tranquille, régulière, heureuse!

—Pourtant nous sommes nés la même année, le même mois. Il n'y a que le jour de changé. J'ai passé la quarantaine.

—On le voit bien! En y regardant de près, de tout près.

—Insolent!

—L'air de Paris, de ton admirable Paris. Le gaz des théâtres, les cabinets de Brébant, du Café anglais ou de Voisin! les petites femmes qui trottent avec des bas bien tirés! Vaurien!

—Enfin nous franchissons le sommet.

—Après?

—Le point culminant, mon ami. Or, suis-moi bien.

—Je t'écoute, dit Chazolles.

—A notre âge, de deux choses l'une.

—Voyons.

—On a fait comme moi. On a usé et abusé de la vie. On a—passe-moi l'expression, l'époque est au naturalisme,—jeté sa gourme, fait la noce, sablé le champagne, couru les avant-scènes des petits théâtres et des grands en joyeuse compagnie; on s'est bousculé dans la cohue au bal de l'Opéra; on a effeuillé sans gêne et à la diable les cœurs d'artichaut, payé des notes de robes et de chapeaux, meublé des entresols, écorné son patrimoine avec des fantaisies de toutes sortes, de petits coupés, de bracelets, de bijouteries pour dames, et alors...

—Et alors...

—Éreinté comme moi, le crâne dégarni...

—Comme le tien.

—Laisse-moi parler, mon ami!—On n'aime pas que les autres se mêlent de ces détails et nous fassent remarquer ce que nous savons trop, hélas!—les illusions envolées, le cœur envahi par la fatigue, par une lassitude inexplicable où il y a de l'écœurement et de l'impuissance, on se tourne d'un autre côté. On déserte les cabinets, les baignoires, les bals, les boudoirs; en un mot, on se range et on devient...

—Ambitieux.

—Tu l'as dit.

—Et tu l'es.

—J'en conviens.

—Alors, tu dois être satisfait. Tu es né avec de la corde de pendu dans ta poche. Tu es député, riche...

—Comme toi.

—Fils unique.

—Comme toi.

—Beau garçon! Un peu fluet, mais beau de cette grâce qui séduit les femmes.

—Allons, d'Artagnan, ne te moque pas d'un chétif. N'abuse pas de tes avantages.

—De l'esprit jusqu'au bout des ongles et une chance! Tout te réussit. As-tu des obligations du Foncier?

—Non.

—Achètes-en une.

—Pourquoi faire?

—Tu gagneras le gros lot. C'est évident.

—Ne me fais pas perdre mon fil. Je dis donc qu'à notre âge, quand on a beaucoup vécu, on oublie les femmes; on se rejette sur l'ambition. Mais si, au contraire... Tu me prêtes tes oreilles?

—Je crois bien.

—Si, au contraire, jusqu'à cet âge mûr, on est resté d'une sagesse exemplaire, si le titulaire de nos quarante printemps s'est marié jeune, aux environs de vingt-deux ou vingt-trois ans, par exemple...

—Comme moi.

—Comme toi. S'il a passé sa verte jeunesse, occupé d'un amour unique, si perfectionné qu'en soit l'objet; s'il n'a pas subi sa crise—s'il s'est endormi dans le silence d'une maison des champs; s'il n'a pas vidé la coupe amère et enchantée des voluptés défendues, oh! alors, mon ami, gare l'avenir. Il se trouve dans la situation d'un villageois qui demeurerait à une lieue d'une capitale somptueuse dont il entend de loin les musiques, le tumulte, les cris de joie; dont il voit les dômes dorés, les toits gigantesques, et où il n'a pas mis les pieds. Un jour vient où on veut voir, ou on est pris d'un irrésistible désir de connaître. C'est une dette à payer; on la paie tôt ou tard. Tu la paieras, toi, comme les autres.

—Allons donc!

—Comme les autres.

—Jamais.

—Seulement, un conseil. Ce jour-là tâche, dans ton enthousiasme juvénile, de ne pas quitter la proie pour l'ombre, d'être discret et de ne pas gâcher ta félicité vraie.

—Je ne crains rien, dit Chazolles. J'ai un palladium. Veux-tu le voir? Regarde-le.

—Où ça?

—A deux pas. Tu l'as dans le dos.

Le député du Havre se retourna.

VI

La châtelaine du Val-Dieu se promenait tenant ses fillettes par la main dans la foule des ruraux qui se répandaient de nouveau sur le communal.

La course en sacs était finie; c'était le tour du mât de cocagne.

Des rustres en blouse bleue retroussée, nouée sur l'échine, grimpaient à l'arbre dépouillé de son écorce, lisse et où les mains n'avaient pas de prise.

Après des efforts infructueux, ils se laissaient glisser au bas, découragés.

D'autres prenaient leur place.

Thérèse la brune et Marthe la blonde, les cheveux épars sur leurs robes claires, l'une bleue comme des pétales de pervenche, l'autre rose comme une fleur d'églantier, souriaient à tous, se mêlant aux groupes des buveurs, regardant les joueurs de boules. Elles allaient, le nez en l'air, fixant le violoneux perché sur une estrade où il râclait ses boyaux avec ardeur sur un rhythme de polka dont les cadences grotesques déguisaient la banalité.

Cette joie champêtre s'encadrait dans un magnifique paysage dont les rayons du soleil couchant augmentaient la splendeur.

La forêt avec ses futaies s'étendait au-dessus du village, formant au fond un majestueux rideau de feuillages empourprés.

Les tiges des chênes, d'un gris pâle, se dressaient pareilles à des cierges de Pâques et drues comme les piques d'un peloton de hallebardiers dans les dessins de Gustave Doré.

A l'occident, les tourelles du Val-Dieu découpaient leurs toitures sur la rougeur de l'horizon, au-dessus des massifs qui les entouraient, pendant que les servitudes de la ferme-modèle aux formes de couvent, avec les contreforts étayant les murailles et les couvertures hautes comme des toits d'hôtel Henri II, s'étendaient brunes au milieu des champs de trèfle ou de l'or des blés mûrissants.

—Crois-moi, dit le député à son ami. Imite-moi.

—Comment?

—Regarde Hélène. La pauvre femme regrette, j'en suis sûr, quelquefois, sans le dire, le milieu où elle a été élevée et qu'elle te sacrifie. Son père, M. Châtenay, regrette ses collections superbes dont il était si orgueilleux. Denise, elle, ne regrette pas, mais elle désire, de toute l'ardeur de sa jeunesse, les distractions, les fêtes de ce Paris dont elle se sèvre pour vous. Pourquoi ne pas diviser ta vie en deux parts? L'une pour le monde, l'autre pour la solitude, plus séduisante au sortir du bruit de la grande ville?

—Je n'y ai pas même réfléchi. Le temps passe si vite.

—Veux-tu que je te dise? Il viendra un temps où ta tranquillité ne te suffira plus. Tu es aimé dans le pays. Profites-en.

—Et comment?

—Le père Mahirel n'ira pas loin.

—Qu'en sais-tu?

—Une idée. Gros, court, replet, sanguin, colère! Je lui pronostiquerais bien une fin prochaine. D'autres l'ont fait avant moi.

—Qui donc!

—Nos collègues, les docteurs. La Chambre en regorge. Le médecin est à la mode et fait prime sur la place.

—Alors?

—Le bonhomme a été frappé d'une attaque d'apoplexie et s'en est tiré. Mais la seconde sera désastreuse pour lui. Voilà le pronostic!

—Je ne lui souhaite pas de mal, dit Chazolles; qu'il vive, qu'il vote et soit heureux. Laisse-toi plutôt convaincre! Marie-toi.

—J'y ai pensé.

—Quand?

—Hier soir.

—En voyant Denise?

—Peut-être...

—Eh bien?

—Nous verrons plus tard. Je suis bien vieux pour cette jeunesse.

—Bah! Et ton prestige! Un futur ministre.

—Soit, donc! quand j'aurai conquis un portefeuille. Jusque-là, silence! D'ailleurs, il est douteux qu'elle consente.

—Veux-tu que je lui parle?

—Non, fit vivement Duvernet. Ne nous pressons pas. Je ne suis pas décidé. J'hésite encore et serais désolé d'un refus.

Le jour se mourait dans un crépuscule mystérieux.

On entendit dans le lointain la cloche du château qui sonnait le dîner.

Peu à peu les paysans vidèrent les lieux.

Le mât de cocagne avait été dépouillé de ses prix suspendus aux branches de la cime.

Chazolles et Duvernet firent un dernier tour sur le communal bras dessus bras dessous.

Il s'abandonnaient aux douceurs d'une causerie intime où leurs souvenirs se ravivaient.

Ils se rappelaient les bonnes parties de leur enfance, car leurs parents étaient unis comme eux par une étroite amitié; les taloches échangées, les brouilles pour des riens, des polichinelles éventrés ou des billes perdues; et les raccommodements d'amoureux; puis le collège avec ses luttes, où Chazolles triomphait à coups de poing ou dans les concours de version et de discours, souple et robuste d'esprit et de corps.

—Tu étais le plus fort de la classe, dit Duvernet, et tu élèves des cochons!

A la fin on s'était séparé. Les deux amis avaient tiré chacun de leur côté. Duvernet, après son doctorat, s'était fait inscrire au barreau de Paris.

Il était devenu un remarquable conférencier, en attendant la députation que la grande situation de son père au Havre lui faisait espérer.

Chazolles s'était marié au Val-Dieu. Il avait épousé sa voisine de Grandval, Hélène Châtenay, et Duvernet lui avait servi de témoin.

En ce temps-là, Denise, la sœur d'Hélène, était encore une toute petite fille. On la tenait par ses lisières, et l'ami de Chazolles, qui venait fréquemment au Val-Dieu, s'était habitué à le faire danser sur ses genoux.

Plus tard, il l'avait vue les doigts barbouillés d'encre et les cheveux coupés ras comme ceux d'un garçon.

Ces souvenirs d'écoliers étaient présents à sa mémoire, et il ne pouvait s'habituer à l'idée que cette petite fille capricieuse, espiègle et folâtre était devenue presque une femme et une femme élégante, désirable et séduisante au dernier point.

Il la revoyait toujours en robe courte, avec des souliers pleins de sable, et ses bas lui tombant en spirales sur les pieds, car M. Châtenay avait le bon esprit de ne pas la parer comme une châsse et de la laisser vagabonder aux champs et se rouler sur les gazons.

Peu à peu, il avait commencé à sentir le vide de son existence de garçon, et les qualités d'Hélène, pour laquelle il nourrissait une profonde et respectueuse sympathie, l'avaient plus d'une fois rendu songeur.

Denise était du même sang.

Et il la revoyait tout à coup épanouie comme un lys qui vient de s'ouvrir.

Souvent il avait caressé l'idée d'entraîner Chazolles à Paris avec lui.

Ils avaient soutenu de rudes controverses à ce sujet. C'était leur champ de bataille.

—Si j'avais ta position dans ton arrondissement, je voudrais être nommé à une écrasante majorité et prétendre à tout.

Chazolles était un libéral, assez indifférent. Sans conviction, comme tant d'autres, pourvu d'ailleurs des meilleures intentions.

Il objectait ses goûts, son amour de la campagne, ses opinions.

A ce mot, Duvernet avait des hoquets de gaieté.

—Qui est-ce qui en a?

Son opinion à lui était d'arriver, en acceptant les faits, d'arriver vite et par le chemin le plus court.

Le reste n'importait guère.

Comme ils causaient de tout, passant d'un sujet à l'autre, de la politique aux betteraves qui étendaient leurs larges feuilles d'un vert vigoureux sur un champ voisin, de la chute du dernier ministère qui s'était aplati piteusement à terre comme un cheval fourbu tombé dans les brancards, ou des vaches qui pâturaient par bandes le long de la rivière, dans un pré, des étangs où les poissons frétillaient dans les joncs, et du préfet qui venait d'être renvoyé à ses bocks, au café de la Paix, sur la plainte d'un député hostile, Duvernet s'arrêta brusquement devant une maison de construction nouvelle.

—Connais pas, fit-il en braquant son lorgnon sur le bizarre monument. Très singulier!

Très singulier, en effet.

C'était une de ces petites maisons de boutiquiers parisiens retirés à la campagne. Cela tenait de l'Alhambra par la bizarrerie des couleurs et la disposition des briques; du chalet par les bois découpés qui tombaient sous le toit avancé en abri; du gothique par une tourelle grosse comme un soliveau de trente ans, de la niche à lapins par l'exiguïté, et du baraquement de troupes par la légèreté des murailles.

La chose était implantée dans un carré de jardin grand comme l'emplacement d'une maison du boulevard et consciencieusement clos de murailles assez hautes pour en faire une cage à poulets où le soleil n'entrait que par le haut.

Sur la façade, un petit mur d'appui fermait l'entrée aux passants, en gênant les propriétaires, et supportait une grille défensive dont les fers de lances étaient dorés.

C'était un mélange de pseudo-luxe et de bizarrerie, de mauvais goût et de prétention.

Les fenêtres étaient si rapprochées qu'il devait être impossible de placer un meuble utile dans leurs intervalles, mais en dépit de la gêne, le propriétaire était sûrement en extase devant ce produit de son génie.

Duvernet examinait avec curiosité cette bicoque.

—A qui ça? dit-il.

—Ça, répliqua Chazolles, c'est le château d'un marchand de poissons.

—Du Val-Dieu?

—Tu ne le croirais pas. Le goût du citadin de la rue Montorgueil éclate ici dans toute sa gloire.

—Il se nomme?

—Gaspard Méraud.

—Un nouveau venu?

—En effet. C'est un gros homme à la face bourgeonnée, rubicond et entrelardé. Cinquante ans environ. Six mille livres de rentes. Une vieille bonne à tout faire, une ruine plâtrée, délabrée et madrée qui le mène par le bout du nez et répond au nom ambitieux d'Herminie. Pas mauvais diable au fond. Pradeau en retraite. J'ai fait sa conquête en lui donnant les permissions les plus étendues de pêcher à la ligne dans les étangs et de chasser le lapin où il veut.

—Drôle d'idée de venir s'échouer dans ce désert comme une baleine sur une plage de sable. Problème de la destinée qui nous ballotte à son gré et nous pousse çà et là comme des épaves.

Si Duvernet avait connu l'histoire de ce vendeur de marée, il aurait aisément résolu ce problème.

Gaspard Méraud était célibataire.

Haut en couleur, d'une corpulence énorme dont la principale richesse se portait du côté de l'abdomen, une manière de futaille soutenue par deux courtes jambes, la face réjouie, le nez florissant à peau de fraise mûre, le visage orné d'un triple menton et de bajoues s'affaissant sur un col large comme un entonnoir et lui donnant l'aspect d'une pivoine dans un cornet de papier, cet homme puissant végétait sous la domination d'une servante maîtresse frisant comme lui la cinquantaine, fanée et fripée comme les blondes fades qui se défendent sans énergie contre les ans et s'écroulent subitement dans les abîmes de la décrépitude.

Cette Herminie, jalouse comme une tigresse, redoutait pour son amant les séductions de Paris.

Depuis dix ans elle prônait, sans relâche, les joies de la campagne, l'abondance facile et saine de la vie des champs.

Gaspard Méraud était venu en partie de plaisir chez un de ses collègues, né à quelque distance, dans le Perche, et qui possédait une petite terre du côté de Brezolettes, dans les landes sablonneuses enclavées au milieu de la forêt de la Trappe.

En passant au Val-Dieu, Gaspard Méraud avait admiré le site grandiose et s'était écrié comme Archimède:

—J'ai trouvé.

VII

Trois mois après, il avait planté sa tente dans ce lieu plein de souvenirs monastiques qui, à vrai dire, ne le touchaient guère.

Il s'était décidé tout à coup.

En vérité, Herminie avait raison.

Il en avait assez de son métier. Les affaires l'écœuraient. L'odeur de la marée lui portait au cœur.

Il avait fondé une sorte d'entrepôt pour la vente des huîtres; sa maison était très achalandée; on y réalisait de beaux bénéfices, mais la paresse lui venait avec l'âge.

Se lever à trois heures du matin, c'était bon jadis quand il manquait de rentes et qu'il lui fallait trimer dans les halles comme tous les Méraud de père en fils depuis une éternité.

En avait-il remué dans son enfance, des paniers de soles, des mannes d'anguilles de mer ou de rougets, des tas de langoustes qui lui piquaient les doigts avec leurs museaux épineux!

Avait-il tourné et viré dans le carré de la criée devant les chaires des courtiers, dans les odeurs humides et fades, par les temps mous et les brouillards, comme un écureuil dans sa cage où il recommence sans fin la même course!

Décidément il pouvait se retirer et prendre du bon temps.

La vie n'est pas si longue et on ne l'enterrerait pas plus que les autres avec ses écus. La seule vue des amas de poissons avachis sur le pavé lui donnait des nausées comme s'il avait eu sur l'estomac de colossales quantités de nageoires, de têtes aux yeux vitreux et de peaux glauques et gluantes.

Il se rendit donc.

Il aimait Herminie. Il aimait toutes les femmes, mais Herminie par dessus les autres. Elle était son habitude, sa chose à lui. Il l'avait eue toute petite. A quinze ans ils se connaissaient, lui fils de la célèbre madame Méraud, une poissarde de haute volée, qui dépensait avec ses amants, en noces chez Baratte ou Bordier, l'argent qu'elle gagnait à son banc; elle, petite bonne à tout faire, simple et naïve, arrivant des environs de Vesoul dans la licence forte en gueule et la promiscuité des halles.

La liaison avait été bientôt faite.

La mère du beau Gaspard n'avait pas mis de bâtons dans les roues. Les Méraud se mariaient rarement et mères, filles ou cousines, jugeaient qu'il était tout naturel de s'amuser et de se rendre la vie joyeuse.

On en disait de raides, les soirs, quand on se réunissait en famille, ce qui était rare; car chacun avait ses amis et, le travail de la journée terminé, tirait de son côté.

Mais, en se liant avec la Franc-Comtoise, Gaspard, malgré sa rudesse et ses allures despotiques, avait rencontré là une vraie maîtresse dans toutes les acceptions du mot.

Herminie, avec sa grâce de jolie blonde aux traits fins, soufflés par l'air de Paris, dans la fraîcheur de ses dix-sept ans, l'avait habitué, en supportant ses caprices, en flattant ses goûts, en se pliant à ses vices, à ne pouvoir se passer d'elle. Pour la garder, il aurait sacrifié le monde entier, si on le lui avait offert.

C'est ce qu'il faisait à la première sommation de sa maîtresse, en se réfugiant au Val-Dieu.

Là, Herminie le dominait. Il était son prisonnier. Elle n'avait pas à redouter de le voir s'échapper. Dans les forêts voisines, les concurrentes n'abondaient pas comme autour des corbeilles de la place du Châtelet ou aux encoignures de la rue Tiquetonne.

La servante n'avait plus sa fraîcheur et son teint laiteux, mais elle avait gardé son astuce et sa volonté.

Dans sa villa du Val-Dieu, Méraud était surveillé à son insu avec plus de vigilance qu'un détenu dans le préau de Mazas.

Mais il était accablé de soins, bourré de prévenances.

Sa bonne le comblait d'attentions, le gorgeait de petits plats cuisinés avec amour. Son linge était d'une entière blancheur, ses habits bien brossés, ses bottes brillantes.

La maison flambait de propreté, malgré le fouillis des meubles entassés dans un espace trop étroit pour eux.

Et pour surcroît de bonheur, Méraud sortait chaque matin, une ligne superbe à la main, et s'en allait pêcher dans les étangs, avec une patience de philosophe, prenant, sans grand mérite, à cause de leur abondance, des perches au dos armé d'arêtes, des tanches et des barbillons, qui lui rappelaient son ancien métier et lui procuraient des distractions agréables.

Parfois même, s'il s'égarait, son fusil sur le dos, à la lisière des bois du châtelain, où les lièvres pullulent, les gardes ne se plaignaient pas.

Au contraire, ils l'encourageaient, l'accueillant avec des: «Ça va bien, monsieur Méraud?» et des sourires qu'il récompensait d'une quantité incroyable de petits verres.

—Allez là, au coin du champ. Il y a une compagnie de perdreaux.

Où:

—Tenez, sous les carottes, un bouquin superbe, au gîte!

Il est juste de reconnaître qu'il faisait preuve en toute occasion d'une insigne maladresse, et que les lapins pouvaient picorer sur les talus ou s'asseoir sur le derrière à portée de ce chasseur inexpert, sans redouter d'accident sérieux.

Giraudel, le plus vieux garde au service des Chazolles, un rusé forestier, était le plus ardent à l'exciter au meurtre.

—Allez, allez, disait-il, mon bon monsieur Méraud, ne vous gênez pas. Tuez tout. Il en restera bien de la graine.

Il se félicitait donc de son choix, vivait en paix avec tout le monde et portait Maurice dans son cœur, sans arrière-pensée, car au fond ce déserteur des halles n'avait pas ombre de malice.

Le député, toujours au bras de son ami, ne se lassait point d'admirer l'œuvre de Gaspard et de sa bonne et le jardinet tiré à quatre épingles où pas un arbrisseau ne dépassait le mur.

—Pas seulement de quoi cultiver une pomme de terre! dit Chazolles. Comme si le plaisir de la campagne n'était pas dans l'espace, dans la satisfaction de voir pousser ses betteraves, ses laitues, ses choux et son persil. Ce n'est pas une maison, c'est une boîte.

Néanmoins, Méraud était fier de sa construction.

Il ne manquait pas de dire aux visiteurs:

—C'est moi qui ai bâti ça, tout seul, sans architecte.

—On le voit bien, lui répondit un jour le vieux curé, poliment.

Ce jour-là, à cause de la fête, Herminie avait laissé les persiennes ouvertes, pour permettre aux passants d'admirer les splendeurs du mobilier, les rideaux en algérienne à rayures jaunes et ponceau et le tapis du guéridon d'un rouge formidable à mettre en fureur une bande de taureaux.

Par les fenêtres, l'air vivifiant des champs entrait dans l'étroite maison, une bonbonnière, à ce que disait l'amie du maître.

Chazolles et le député allaient s'éloigner quand tout à coup Maurice pressa le bras de son ami.

—Regarde donc, lui dit-il.

—Quoi?

—Cette jolie fille.

—Où ça?

—Là haut.

Duvernet leva les yeux.

A une fenêtre du premier étage, une tête pâle se montrait dans l'encadrement des rideaux.

C'était une apparition lumineuse.

Sous des cheveux d'or très abondants, le visage d'un blanc lacté se colorait aux joues des nuances de la verveine rose. Les lèvres d'un incarnat sanguin s'ouvraient pour montrer deux rangées de dents perlées, d'un émail éclatant, dans un malicieux sourire.

Les deux mains posées sur l'appui de fonte bronzée, avec la coquetterie des actrices éclairant aux feux de la rampe leurs poitrines houleuses à certaines scènes pathétiques, cette jeune fille, le corsage serré dans une robe de satinette paille, boutonnée au cou, et coupée en dessous par une échancrure savante, triangulaire, enrubannée de satin plus foncé, offrait impudemment aux regards des deux promeneurs une poitrine éblouissante, soutenue par une taille irréprochable, souple et mince.

Une rose d'un rouge velouté tranchait au centre sur la neige de son sein.

Des cheveux à reflets fauves couronnaient comme un diadème cette tête à la fois enfantine et dédaigneuse, mutine et cruelle, et se répandaient en mèches folles sur le front, frisant et collées à la peau.

—Superbe fille! murmura Chazolles.

Duvernet haussa les épaules.

—Une Parisienne.

—A quoi le vois-tu?

—A tout et à rien. Est-ce qu'on s'y trompe?

Le député du Havre en avait vu d'autres.

Sa jeunesse agitée lui avait appris à connaître les dessous de la grande ville.

Son entresol de célibataire de l'avenue Montaigne aurait révélé d'étranges secrets si les meubles avaient parlé.

—Elle est merveilleuse, reprit Chazolles.

—Eh bien! après?

Après en effet? Qu'est-ce que cela pouvait faire à Chazolles?

Une cousine de là-bas, une amie, qui sait? était venue rendre visite à ce courtier en maquereaux et en saumons, à ce marchand d'huîtres, réfugié dans ce trou du Val-Dieu, quelle importance devait-il y attacher? Et en quoi, s'il vous plaît? la première minute de l'admiration passée, cette visite intéressait-elle l'a-gri-cul-teur du Val-Dieu, le mari de mademoiselle Hélène Châtenay, qui devait s'impatienter du retard des deux promeneurs, le père enfin de deux mignonnes fillettes qu'on ne pouvait trop chérir et adorer.

—Prends garde, dit Duvernet, tu vas faire attendre ton beau-père; le dîner ne vaudra rien.

Et en s'en allant sous l'interminable avenue de tilleuls dont les branches se rejoignaient, formant une épaisse voûte sur leurs têtes, avec son style de viveur, avec sa verve primesautière, il dérida son ami.

—Elle est gentille certainement, lui dit-il, très gentille, si tu veux, mais je me méfie de sa vertu. Une vingtaine d'années! robe d'une coupe hardie, pose audacieuse, bras nus! un aplomb à faire baisser les yeux à un régiment de hussards! Dix francs contre un sou qu'elle est plus savante qu'une mariée de deux ans dans ton village.

—Mauvaise langue!

—Des mines coquettes, des yeux qui flambent, un museau langoureux qui rit en dedans; une fine mouche, mon ami!

—Une cocotte! Pourquoi ne le dis-tu pas tout de suite?

—J'ai peut-être tort; affaire d'habitude. Je suis trop poli.

—Oh!

Plusieurs fois, Chazolles tourna la tête du côté de la fenêtre.

Le blanc visage s'y encadrait toujours.

Enfin les deux amis disparurent sous les tilleuls, au fond, dans le lointain.

Alors la jeune fille se pencha au dehors et appela:

—Mon cousin!

Un pas lourd résonna dans le parterre étroit du chalet, sur un pavage en briques, et la face enluminée de l'ancien courtier vint se placer au-dessus de la figure délicate de sa visiteuse.

—Qu'est-ce qu'il y a, mignonne? dit-il.

Elle lui désigna d'un geste les deux hommes qui s'enfonçaient dans l'avenue, de l'autre côté du communal, en regardant à chaque instant en arrière.

—Quel est ce monsieur? demanda-t-elle.

—Le plus grand?

—Oui, à droite.

—C'est M. Chazolles. Tu ne le connais pas?

—Je ne l'ai jamais vu.

—Monsieur Maurice, comme on dit dans le pays.

—Qui ça? M. Maurice?

—Tu sais bien. Le propriétaire de ce château, là, dans les arbres.

—Ah! bon. Qu'est-ce qu'il fait?

—Lui? Rien, parbleu!

—Il flâne?

—Quand il veut.

—Il est donc très riche?

—Je crois bien. A millions!

—Marié?

—Oui. C'était sa femme, la petite brune, très bien, avec deux enfants dans ses jupes, tantôt, à la course en sacs.

—Ah! fit la jeune fille rêveuse.

Et se reprenant:

—Elle est très bien, en effet, comme vous dites, madame Maurice Chazolles.

Elle prononçait ce nom avec une aigreur mal dissimulée.

—N'est-ce pas? fit Méraud avec un claquement des lèvres, qui indiquait un certain enthousiasme. Et si bonne femme!

—Mais elle se fane, siffla la jeune fille.

Méraud fit un haut-le-corps indigné, sincèrement.

—Et quand elle se fanerait, est-ce que cela te regarde? dit-il. Qu'y aurait-il d'étonnant? Tu te faneras aussi, à ton tour; mais d'abord ce n'est pas vrai. Elle ne se fane pas. Et une excellente femme, entends-tu, une crème.

—Oui. Elle vous permet de pêcher à la ligne et de tuer ses lapins parce qu'elle sait que vous n'êtes pas dangereux.

—Comment pas dangereux! s'écria Méraud piqué dans son amour-propre de Nemrod et de pêcheur.

—Je m'entends, fit la jeune fille. Mais elle n'est plus jeune tout de même.

—Dame! On ne peut pas avoir son temps et celui des autres, observa Méraud avec philosophie. Et puis les enfants qu'on élève...

—Ça use.

—C'est le bonheur.

—Oui, mais ça use.

Au bout d'un silence, elle reprit:

—Il est encore gaillard, son mari.

—Ah!

—L'air d'un officier de cavalerie.

—Il n'est pas fané alors, lui?

—Pas du tout. Il demeure ici?

—Sans doute.

—Toujours?

—Toute l'année. Comme moi. J'y demeurerai toute l'année aussi. J'y compte.

—Vous avez raison.

—Est-ce qu'on n'y est pas bien?

—Je ne dis pas le contraire.

—Qu'est-ce que tu dis alors? Pourquoi ces questions? Tu ne veux pas l'épouser, je suppose.

—Non. A quoi passe-t-il son temps chez lui?

—A quoi? répéta Méraud ahuri.

—Oui.

—A toutes sortes de choses.

—Mais encore?

—Il élève des moutons, des porcs, des chevaux, des vaches. Il cultive ses champs.

—Lui-même?

—Que tu es sotte! Avec ses domestiques. Il récolte son blé; il fauche ses foins. Il chasse dans la saison; il monte à cheval; il va dîner chez ses voisins et ses voisins dînent chez lui. Il n'est pas à plaindre.

—Et le soir?

—Le soir? Elle est étonnante, ma parole.

—Il joue au loto avec sa femme et ses petites, hein?

—Tu m'embêtes. Tu te moques de moi.

—Pas du tout. Savez-vous! Il doit se faire de la bile ici, ce beau garçon-là! Qu'est-ce qu'il a de rentes?

—Je ne suis pas dans sa bourse.

—A peu près?

—Deux ou trois cent mille francs, peut-être.

—Tant que cela?

—On le dit.

—Alors pourquoi ne va-t-il pas à Paris?

—Il y va quand il veut.

—Mais pourquoi n'y demeure-t-il pas?

—A Paris? Il s'en fiche sans doute. Qu'est-ce qu'il y ferait?

—Ce que font les autres.

—Qui, les autres?

—Les gens riches, les rentiers, les millionnaires.

—Va le questionner, il te répondra, si ça lui plaît. Et puis, je ne sais pas comment ils s'arrangent, les autres.

—Je le sais bien, moi, dit-elle en laissant filtrer entre ses paupières un rayon de malice. Il y a des machines qui les attirent là-bas. Car autrement, ils seraient aussi bien à la campagne, en effet.

—Quoi donc?

—Je ne devrais pas vous répondre, à vous, mon cousin; vous en savez plus long que moi.

—Ma foi non.

—Devinez.

—Les théâtres?

—Un peu, mais cela ne suffit pas.

—Les bals, les fêtes, les amis, les visites?

—Non. Que vous êtes simple, mon cousin.

Elle tempéra cette appréciation par un rire d'enfant et un regard qui lui chatouilla l'épiderme.

—Les bons dîners?

—On en fait partout.

—C'est vrai. Allons. Je brûle. Je mets dans le mille. Les femmes. J'y suis. Pas vrai?

—Ce n'était pas malin.

Elle se mit à fredonner d'une voix fausse et pourtant mélodieuse, ô contradiction de la nature!

«Les femmes, les femmes!»

Puis elle continua:

—Alors, lui, il ne les aime pas, les femmes?

—Si, il aime la sienne, sans doute.

Elle esquissa une moue incrédule.

—Un phénomène alors!

Herminie furetait, dans la salle à manger, une niche dont la fenêtre donnait sur la grille d'entrée et le chemin.

Le poissonnier l'appela et lui montrant la jeune fille:

—Ça, lui dit-il, tu vois ce que c'est. Une Méraud dont on a fait une demoiselle. Mademoiselle Angèle Méraud! Une enfant! C'est tendre comme du poulet. Ça vient de quitter le biberon et c'est déjà dépravé, pourri jusque dans les moelles. Ça ne croit ni à Dieu ni à diable. Ça ne vaut pas un clou. Et ça tournera mal, si ce n'est déjà fait. Si on m'avait écouté, elle vendrait des merlans et des crevettes aux halles, comme toutes les Méraud depuis cinquante ans. Ça vaudrait mieux, mais les Pivent avaient de l'ambition pour ce joli morceau! Ils la trouvaient trop gentille, trop mignonne.

Il s'assit sur un banc, appela Angèle, qui dégringola les escaliers, légère comme une chevrette, l'attira sur ses genoux et la regardant de près, bien en face:

—C'est vrai qu'elle est superbe; une peau, des yeux, des dents! Tu m'en donnes la chair de poule. Ah! si je n'étais pas ton vieux cousin!

Elle se dégagea vivement:

—Oui, mais vous l'êtes. On ne peut pas changer ça, fit-elle.

Et nonchalante, avec de gracieux mouvements des hanches, en défripant sa robe, elle se mit à la grille, et passant ses doigts effilés dans les barreaux, elle regarda les paysans qui s'en allaient.