--Trois cents vaches!
--Qui me donnent une moyenne de quatre cent cinquante mille litres de lait par an, ou douze à treize cents litres par jour.
--Et qu'en fais-tu de cette mer de lait?
--Du beurre. C'est précisément pour que tu te rendes compte de mon projet que je t'ai amenée ici. Pour loger mes vaches, au moins quand elles ne sont pas encore très nombreuses, j'ai les bâtiments d'exploitation qui, dans le commencement, me suffisent, mais je n'ai pas de laiterie pour emmagasiner mon lait et faire mon beurre; c'est ici que je la construis, sur ce terrain à l'abri des inondations et à proximité d'une chute d'eau, ce qui m'est indispensable. En effet, je n'ai pas l'intention de suivre les vieux procédés de fabrication pour le beurre, c'est-à-dire d'attendre que la crème ait monté dans des terrines et de la battre alors à l'ancienne mode; aussitôt trait, le lait est versé dans des écrémeuses mécaniques qui, tournant à la vitesse de 7,000 tours à la minute, en extraient instantanément la crème; on la bat aussitôt avec des barattes danoises; des délaiteuses prennent ce beurre ainsi fait pour le purger de son petit lait; des malaxeurs rotatifs lui enlèvent son eau; enfin des machines à mouler le compriment et le mettent en pains. Tout cela se passe, tu le vois, sans l'intervention de la main d'ouvriers plus ou moins propres. Ce beurre obtenu, je le vends à Bordeaux, à Toulouse; l'été dans les stations d'eaux: Biarritz, Cauterets, Luchon; l'hiver je l'expédie jusqu'à Paris. Mais le beurre n'est pas le seul produit utilisable que me donnent mes vaches.
Elle le regarda avec un sourire tendre.
--Il me semble, dit-elle, que tu récites la fable de la Laitière et le pot au lait.
--Précisément, et nous arrivons, en effet, au cochon.
Le porc à s'engraisser coûtera peu de son
et même il n'en coûtera pas du tout. Après la séparation de la crème et du lait il me reste au moins douze cents litres de lait écrémé doux avec lequel j'engraisse des porcs installés dans une porcherie que je fais construire au bout de cette prairie le long de la grande route, où elle est isolée. Pour ces porcs, je procède à peu près comme pour mes vaches, c'est-à-dire qu'au lieu d'essayer des porcs anglais du Yorkshire ou du Berkshire, je croise ces races avec notre race béarnaise et j'obtiens des bêtes qui joignent la rusticité à la précocité. Tu connais la réputation des jambons de Bayonne; à Orthez se fait en grand le commerce des salaisons; je ne serai donc pas embarrassé pour me débarrasser dans de bonnes conditions de mes cochons, qui, engraissés avec du lait doux, seront d'une qualité supérieure. Voilà comment, avec mon beurre, mes veaux et mes porcs je compte obtenir de cette propriété un revenu de plus de trois cent mille francs, au lieu de quarante mille qu'elle donne depuis un certain nombre d'années. Mes calculs sont établis, et, comme j'ai eu à étudier une affaire de ce genre à l'Office cosmopolitain, ils reposent sur des chiffres certains. Que de fois, en dessinant des plans pour cette affaire, ai-je rêvé à sa réalisation, et me suis-je dit: «Si c'était pour moi!» Voilà que ce rêve peut devenir réalité, et qu'il n'y a qu'à vouloir pour qu'il soit le nôtre.
--Mais l'argent?
--Il y a dans la succession des valeurs qu'on peut vendre pour les frais de premier établissement, qui, d'ailleurs, ne sont pas considérables: trois cents vaches à 450 francs l'une coûtent 135,000 francs; les constructions de la laiterie et de la porcherie, ainsi que l'appropriation des étables, n'absorberont pas soixante mille francs, les défrichements cinquante mille; mettons cinquante mille pour l'imprévu, nous arrivons à deux cent quarante-cinq mille francs, c'est-à-dire à peu près le revenu que ces améliorations, ces révolutions si tu veux, nous donneront. Crois-tu que cela vaille la peine de les entreprendre? Le crois-tu?
Elle avait si souvent vu son père jongler avec les chiffres qu'elle n'osait répondre, cependant elle était troublée...
--Certainement, dit-elle enfin, si tu es sûr de tes chiffres, ils sont tentants.
--J'en suis sûr; il n'est pas un détail qui ait été laissé de côté: dépenses, produits, tout a été établi sur des bases solides qui ne permettent aucun aléa; les dépenses forcées, les produits abaissés, plutôt que grossis. Mais ce n'est pas seulement pour nous que ces chiffres sont tentants comme tu dis; ils peuvent aussi le devenir pour ceux qui nous entourent, pour les gens de ce pays; et c'est à eux que je pensais en parlant tout à l'heure des devoirs des riches. Jusqu'à présent nos paysans n'ont tiré qu'un médiocre produit du lait de leurs vaches; aussitôt que mes machines fonctionneront et que mes débouchés seront assurés, je leur achèterai celui qu'ils pourront me vendre et le paierai sans faire aucun bénéfice sur eux. Ainsi je verserai dans le pays deux cents, trois cent mille francs par an, qui non seulement seront une source de bien-être pour tout le monde, mais encore qui peu à peu changeront les vieilles méthodes de culture en usage ici. Sur notre route depuis Puyoo tu as rencontré à chaque instant des champs de bruyères et de fougères, d'ajoncs, c'est ce qu'on appelle des touyas, et on les conserve ainsi à l'état sauvage pour couper ces bruyères et en faire un engrais plus que médiocre. Quand le nombre des vaches aura augmenté par le seul fait de mes achats de lait, la quantité de fumiers produite augmentera en proportion, et en proportion aussi les touyas diminueront d'étendue; on les mettra en culture parce qu'on pourra les fumer; de sorte qu'en enrichissant d'abord le petit paysan je ne tarderai pas à enrichir le pays lui-même. Tu vois la transformation et tu comprends comment en faisant notre fortune nous ferons celle des gens qui nous entourent; n'est-ce pas quelque chose, cela?
Elle s'était rapprochée de lui à mesure qu'il avançait dans ses explications, et lui avait pris la main; quand il se tut, elle se haussa et lui passant un bras autour des épaules elle l'embrassa:
--Tu me pardonnes? dit-elle.
--Te pardonner? Que veux-tu que je te pardonne? demanda-t-il en la regardant tout surpris.
--Si je te le disais, tu ne me pardonnerais pas.
--Alors?
--Donne-moi l'absolution quand même.
--Tu ne voulais pas habiter Ourteau?
--Donne-moi l'absolution.
--Je te la donne.
--Maintenant sois tranquille, je te promets que ce sera maman elle-même qui te demandera à rester ici.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
DEUXIÈME PARTIE
I
Fidèle à sa promesse, Anie avait amené sa mère à demander elle-même de ne pas vendre le château.
Dans le monde qui se respecte on passe maintenant la plus grande partie de l'année à la campagne, et l'on ne quitte ses terres qu'au printemps, quand Paris est dans la splendeur de sa saison comme Londres. Pourquoi ne pas se conformer à cet usage qui pour eux n'avait que des avantages? Rester à Paris, n'est-ce pas se condamner à continuer d'anciennes habitudes qui n'étaient plus en rapport avec leur nouvelle position, et des relations qui, n'ayant jamais eu rien d'agréable, deviendraient tout à fait gênantes? Acceptables rue de l'Abreuvoir, certaines visites seraient plus qu'embarrassantes boulevard Haussmann.
Ces raisons, exposées une à une avec prudence, avaient convaincu madame Barincq, qui, après un premier mouvement de révolte, commençait d'ailleurs à se dire, et sans aucune suggestion, que la vie de château avait des agréments: d'autant plus chic de se faire conduire à la messe en landau que l'église était à deux pas du château, plus chic encore de trôner à l'église dans le banc d'honneur; très amusant de pouvoir envoyer à ses amis de Paris un saumon de sa pêcherie, un gigot de ses agneaux de lait, des artichauts de son potager, des fleurs de ses serres. Si, au temps de sa plus grande détresse, elle s'était toujours ingéniée à trouver le moyen de faire autour d'elle de petits cadeaux: un œuf de ses poules, des violettes, une branche de lilas de son jardinet, un ouvrage de femme, qui témoignaient de son besoin de donner; maintenant qu'elle n'avait qu'à prendre autour d'elle, elle pouvait se faire des surprises à elle-même qui la flattaient et la rendaient toute glorieuse:
--Crois-tu qu'ils vont être étonnés? disait-elle à Anie quand lui venait l'idée d'un nouveau cadeau.
Quel triomphe en recevant les réponses à ses envois! et quelle fierté, quand on lui écrivait qu'avant de manger son gigot, on ne savait vraiment pas ce que c'était que de l'agneau; par là, cette propriété qui produisait ces agneaux et donnait ces saumons lui devenait plus chère.
Son consentement obtenu, les travaux avaient commencé partout à la fois: dans les vignes, que les charrues tirées par quatre forts bœufs du Limousin défrichaient; dans les écuries qu'on transformait en étables; enfin dans la prairie, où les maçons, les charpentiers, les couvreurs, construisaient la laiterie et la porcherie.
Bien que la vigne de ce pays n'ait jamais donné que d'assez mauvais vin, c'est elle qui, dans le cœur du paysan, passe la première: avoir une vigne est l'ambition de ceux qui possèdent quelque argent; travailler chez un propriétaire et boire son vin, celle des tâcherons qui n'ont que leur pain quotidien. Quand on vit commencer les défrichements, ce fut un étonnement et une douleur: sans doute ces vignes ne rapportaient plus rien, mais ne pouvaient-elles pas guérir un jour ou l'autre, par hasard, par miracle? Il n'y avait qu'à attendre.
Et l'on s'était dit que le frère aîné n'avait pas tort quand il accusait son cadet d'être un détraqué. Ne fallait-il pas avoir la cervelle malade pour s'imaginer qu'on peut faire du beurre avec du lait sortant de la mamelle de la vache? si cela n'était pas de la folie, qu'était-ce donc? Or, les folies coûtent cher en agriculture, tout le monde sait cela.
Aussi tout le monde était-il convaincu qu'il ne se passerait pas beaucoup d'années avant que le domaine ne fût mis en vente.
Et alors?
Dame, alors chacun pourrait en avoir un morceau, et, dans les terres régénérées par la culture, les vignes qu'on replanterait feraient merveille.
II
Pour le père, occupé du matin au soir à la surveillance de ses travaux, défrichements, bâtisse, montage des machines; pour la mère, affairée par ses envois et sa correspondance; pour la fille, tout à ses études de peinture, le temps avait passé vite, la fin d'avril, mai, juin, sans qu'ils eussent bien conscience des jours écoulés.
Quelquefois, cependant, le père revenait à l'engagement, pris par lui au moment de leur arrivée, de conduire Anie à Biarritz, mais c'était toujours pour en retarder l'exécution.
A la fin, madame Barincq se fâcha.
--Quand je pense qu'à son âge ma fille n'a pas vu la mer, et que depuis que nous sommes ici on ne trouve pas quelques jours de liberté pour lui faire ce plaisir, je suis outrée.
--Est-ce ma faute? Anie, je te fais juge.
Et Anie rendit son jugement en faveur de son père:
--Puisque j'ai attendu jusqu'à cet âge avancé, quelques semaines de plus ou de moins sont maintenant insignifiantes.
--Mais c'est un voyage d'une heure et demie à peine.
Il fut décidé qu'en attendant la saison on partirait le dimanche pour revenir le lundi: pendant quelques heures les travaux pourraient, sans doute, se passer de l'œil du maître; et pour empêcher de nouvelles remises madame Barincq déclara à son mari que, s'il ne pouvait pas venir, elle conduirait seule sa fille à Biarritz.
--Tu ne ferais pas cela!
--Parce que?
--Parce que tu ne voudrais pas me priver du plaisir de jouir du plaisir d'Anie: s'associer à la joie de ceux qu'on aime, n'est-ce pas le meilleur de la vie?
--Si tu tiens tant à jouir de la joie d'Anie, que ne te hâtes-tu de la lui donner?
--Dimanche, ou plutôt samedi.
En effet, le samedi, par une belle après-midi douce et vaporeuse, ils arrivaient à Biarritz, et Anie au bras de son père descendait la pelouse plantée de tamaris qui aboutit à la grande plage; puis, après un temps d'arrêt pour se reconnaître, ils allaient, tous les trois, s'asseoir sur la grève que la marée baissante commençait à découvrir.
C'était l'heure du bain; entre les cabines et la mer il y avait un continuel va-et-vient de femmes et d'enfants, en costumes multicolores, au milieu des curieux qui les passaient en revue, et offraient eux-mêmes, par leurs physionomies exotiques, leurs toilettes élégantes ou négligées, tapageuses ou ridicules, un spectacle aussi intéressant que celui auquel ils assistaient;--tout cela formant la cohue, le tohu-bohu, le grouillement, le tapage d'une foire que coupait à intervalles régulièrement rythmés l'écroulement de la vague sur le sable.
Ils étaient installés depuis quelques minutes à peine, quand deux jeunes gens passèrent devant eux, en promenant sur la confusion des toilettes claires et des ombrelles un regard distrait; l'un, de taille bien prise, beau garçon, à la tournure militaire; l'autre, grand, aux épaules larges, portant sur un torse développé une petite tête fine qui contrastait avec sa puissante musculature et le faisait ressembler à un athlète grec habillé à la mode du jour.
Quand ils se furent éloignés de deux ou trois pas, Barincq se pencha vers sa femme et sa fille:
--Le capitaine Sixte, dit-il.
--Où?
Il le désigna le mieux qu'il put.
--Lequel? demanda madame Barincq.
--Celui qui a l'air d'un officier; n'est-ce pas qu'il est bien?
--J'aime mieux l'autre, répondit madame Barincq.
--Et toi, Anie, comment le trouves-tu?
--Je ne l'ai pas remarqué; mais la tournure est jolie.
--Pourquoi n'est-il pas en tenue? demanda madame Barincq.
--Comment veux-tu que je te le dise?
--Tu sais qu'il ne ressemble pas du tout à ton frère.
--Cela n'est pas certain; s'il est blond de barbe, il est noir de cheveux.
--Pourquoi ne t'a-t-il pas salué? demanda madame Barincq.
--Il ne m'a pas vu.
--Dis qu'il n'a pas voulu nous voir.
--Tu sais, maman, qu'on ne regarde pas volontiers les femmes en deuil, dit Anie.
--C'est justement notre noir qui l'aura exaspéré, en lui rappelant la perte de la fortune qu'il comptait bien nous enlever.
--Les voici, interrompit Anie.
En effet, ils revenaient sur leurs pas.
--Cette fois nous allons bien voir, dit madame Barincq, s'il affecte de ne pas te saluer.
Il fit plus que saluer; arrivé vis-à-vis d'eux, il laissa échapper un mouvement prouvant qu'il venait seulement de reconnaître Barincq, et tout de suite, se séparant de son compagnon, il s'avança, le chapeau à la main, en s'inclinant devant madame Barincq et Anie:
--Puisque le hasard me fait vous rencontrer sur cette plage, me permettrez-vous, monsieur, dit-il, de vous adresser une demande pour laquelle je voulais vous écrire?
--Je suis tout à votre disposition.
--Voici ce dont il s'agit. Dans la chambre que j'occupais lors de mes visites à Ourteau, se trouvent plusieurs objets qui m'appartiennent: deux fusils de chasse, des livres, des photographies, du linge, des vêtements. J'aurais dû vous en débarrasser depuis longtemps, et je vous prie de me pardonner de ne pas l'avoir fait encore.
--Ces objets ne nous gênent en rien.
Mon excuse est dans un ordre de service; j'ai quitté Bayonne peu de temps après la mort de M. de Saint-Christeau et ne suis revenu que cette semaine; mais, maintenant que me voilà de retour, je puis les envoyer chercher le jour que vous voudrez bien me donner.
--Nous rentrons lundi.
--Mardi vous convient-il?
--Parfaitement.
--Mardi j'enverrai mon ordonnance les emballer.
--Si vous voulez m'en donner la liste, je puis vous les faire envoyer par Manuel.
--C'est que cette liste est difficile à établir, surtout pour les livres, qui se trouvent mêlés à ceux de la bibliothèque du château, et pour tout ce qui touche aux livres, Manuel n'est pas très compétent.
--Votre ordonnance l'est davantage?
Le capitaine sourit:
--Pas beaucoup.
--Alors?
--Évidemment des erreurs sont possibles; mais, en tout cas, s'il s'en commet, elles seront de peu d'importance, et je les réparerai en vous renvoyant les volumes qui ne m'appartiendraient pas.
--Il y aurait un moyen de les empêcher, ce serait que vous prissiez la peine de venir vous-même à Ourteau, où nous nous ferons un plaisir, madame Barincq et moi, de vous recevoir le jour qu'il vous plaira de choisir.
Le capitaine hésita un moment, regardant madame Barincq et Anie.
--Si vous pouvez m'indiquer à l'avance l'heure de votre arrivée, dit Barincq, j'enverrai une voiture vous attendre à Puyoo.
Cette insistance fit céder les hésitations du capitaine:
--Mardi, dit-il, je serai à Puyoo à 3 heures 55.
Comme il allait se retirer, après avoir salué madame Barincq et Anie, Barincq lui tendit la main.
--A mardi.
Le capitaine rejoignit son compagnon.
C'était l'habitude de madame Barincq d'interroger sa fille sur toutes choses et sur tout le monde, ne se faisant une opinion qu'avec les impressions qu'elle recevait.
--Eh bien, demanda-t-elle aussitôt que le capitaine se fut éloigné de quelques pas, comment le trouves-tu? Tu ne diras pas cette fois que tu ne l'as pas remarqué.
--Je le trouve très bien.
--Que vois-tu de bien en lui? continua madame Barincq.
--Mais tout; il est beau et il a l'air intelligent; la voix est bien timbrée, les manières sont faciles et naturelles; la physionomie respire la droiture et la franchise; je ne connais pas de militaires, mais quand j'en imaginais un, d'après un type que j'arrangeais, il n'était ni autre ni mieux que celui-là; ni vain, ni prétentieux, ni gonflé, ni vide.
--Es-tu satisfaite? demanda Barincq à sa femme, si tu voulais un portrait, en voilà un.
--On dirait qu'il te fait plaisir.
--Pourquoi pas? Non seulement le capitaine m'est sympathique, mais encore je le plains.
--La voix du sang.
--Pourquoi ne parlerait-elle pas?
--Parce qu'il faudrait qu'elle fût inspirée par la certitude, et que cette certitude n'existe pas.
--Voilà précisément qui rend la situation intéressante.
Anie les interrompit:
--Ils reviennent, dit-elle, et il semble que c'est pour nous aborder.
--Que peut-il vouloir encore? demanda madame Barincq.
Ils n'étaient plus qu'à quelques pas, tous deux en même temps mirent la main à leur chapeau, mais ce fut le capitaine qui prit la parole:
--Mon ami le baron d'Arjuzanx, dit-il, désire avoir l'honneur de vous être présenté.
--J'ai pensé que mon nom expliquerait et, jusqu'à un certain point, excuserait ce désir, dit le baron.
--Vous êtes le fils d'Honoré? demanda Barincq.
--Précisément, votre camarade au collège de Pau, comme j'ai été celui de Sixte; mon père m'a si souvent parlé de vous et en termes tels que j'ai cru que c'était un devoir pour moi de vous présenter mes hommages, ainsi qu'à madame et à mademoiselle de Saint-Christeau.
Ce fut madame Barincq qui répondit en invitant le baron à s'asseoir: des chaises furent apportées par le capitaine, un cercle se forma.
Le baron d'Arjuzanx parla de son père, Barincq de ses souvenirs de collège, et la conversation ne tarda pas à s'animer. Habitué de Biarritz, le baron connaissait tout le monde, et à mesure que les femmes défilaient devant eux pour entrer dans la mer ou remonter à leur cabines il les nommait, en racontant les histoires qui couraient sur elles: Espagnoles, Russes, Anglaises, Américaines, toutes y passèrent, et quand elles lui manquèrent il tira d'un carnet toute une série de petites épreuves obtenues avec un appareil instantané qui complétèrent sa collection. Si plus d'un modèle vivant prêtait à la plaisanterie, les photographies, en exagérant la réalité, avaient des aspects bien plus drôlatiques encore: il y avait là des Espagnoles dont les caoutchoucs dans lesquels elles s'enveloppaient rendaient la grosseur phénoménale, comme il y avait des Russes saisies au moment où elles sortaient rapidement de leurs chaises à porteur, d'une maigreur et d'une longueur invraisemblables.
--Je vois qu'il est bon d'être de vos amies, dit Anie.
--Il est des personnes qui n'ont pas besoin d'indulgence.
Ce fut madame Barincq qui répondit à ce compliment par son sourire le plus gracieux, fière du succès de sa fille.
Plusieurs fois le capitaine parut vouloir se lever, mais le baron ne répondit pas à ses appels, et resta solidement sur sa chaise, bavardant toujours, regardant Anie, se faisant inviter à Ourteau, et invitant lui-même M. et madame de Saint-Christeau à lui faire l'honneur de venir voir son vieux château de Seignos: avec de bons chevaux on pouvait faire le voyage dans la journée sans fatigue.
--Avez-vous lu le Capitaine Fracasse, mademoiselle? demanda-t-il à Anie.
--Oui.
--Eh bien, vous retrouverez dans ma gentilhommière plus d'un point de ressemblance avec celle du baron de Sigognac, quand ce ne serait que les deux tours rondes avec leurs toits en éteignoirs. A la vérité ce n'est pas tout à fait le château de la Misère, si curieusement décrit par Théophile Gautier, mais il n'y a que la misère qui manque; pour le reste, vous vous reconnaîtrez: très conservateurs, les d'Arjuzanx, car il n'y a pas eu grand'chose de changé chez nous depuis Louis XIII. Et puis, vous verrez mes vaches.
--Ah! vous avez des vaches! Combien vous donnent-elles de lait en moyenne? interrompit madame Barincq qui, à force d'entendre parler de lait, de beurre, de veaux, de vaches, de porcs, d'herbe, de maïs, de betteraves, s'imaginait avoir acquis des connaissances spéciales sur la matière.
Le baron se mit à rire:
--C'est de vaches de courses qu'il s'agit, non de vaches laitières.
--A Ourteau, continua Barincq, mes vaches nous donnent une moyenne de 1,500 litres.
--Vous êtes sur une terre riche, je suis sur une terre pauvre, aux confins de la Lande rase où la plaine de sable rougeâtre ne produit guère que des bruyères, des ajoncs, des genêts ou des fougères; mais, si pauvres laitières qu'elles soient, elles ont cependant quelques mérites, et si vous voulez aller dimanche à Habas, qui est à une courte distance d'Ourteau, vous verrez ce qu'elles valent.
--Il y a des courses? dit Barincq.
--Oui, et les vaches proviennent de mon troupeau.
--Certainement nous irons, dit madame Barincq avec empressement; nous n'avons jamais vu de courses landaises, mais nous en avons assez entendu parler par mon mari pour avoir la curiosité de les connaître.
L'entretien se prolongea ainsi, allant d'un sujet à un autre, jusqu'à l'heure du dîner, et déjà le soleil s'abaissait sur la mer, découpant en une silhouette sombre les rochers de l'Atalaye, déjà la plage avait perdu son mouvement et son brouhaha, quand le baron se décida à se lever.
A peine s'était-il éloigné avec le capitaine que madame Barincq rapprocha vivement sa chaise de celle de sa fille:
--Tu sais que c'est un mari? dit-elle.
--Qui? demanda Anie.
--Qui veux-tu que ce soit, si ce n'est le baron d'Arjuzanx.
--Te voilà bien avec ton idée fixe de mariage, dit Barincq.
--Oh! maman, si tu voulais ne pas t'occuper de mariage, continua Anie; nous ne sommes plus à Montmartre, et nous n'avons plus à chercher un mari possible dans tout homme qui nous approche. Laisse-moi jouir en paix de cette liberté.
--Je ne peux pourtant pas former mes yeux à l'évidence, et il est évident que tu as produit une vive impression sur M. d'Arjuzanx. C'est cette impression qui l'a poussé à se faire présenter, c'est elle qui ne lui a pas permis de te quitter des yeux pendant tout cet entretien; c'est elle enfin qui a amené les compliments fort bien tournés d'ailleurs qu'il t'a plusieurs fois adressés.
--De là à penser au mariage, il y a loin.
--Pas si loin que tu crois.
Cessant de s'adresser à sa fille; elle se tourna vers son mari:
--Quelle est la fortune de M. d'Arjuzanx?
--Je n'en sais rien.
--Quelle était celle du père?
--Assez belle, mais embarrassée par une mauvaise administration.
--Et sa situation?
--Des plus honorables; les d'Arjuzanx appartiennent à la plus vieille noblesse de la vicomté de Tursan; un d'Arjuzanx a été l'ami de Henri IV; plusieurs autres ont marqué à la cour et à la guerre.
--Mais c'est admirable! Nous irons dimanche aux courses d'Habas où certainement nous le rencontrerons. Et, puisque le capitaine Sixte vient mardi à Ourteau, nous le ferons causer sur son camarade.
III
Bien que madame Barincq, maintenant qu'elle était en possession de la fortune de son beau-frère, n'eût plus rien à craindre du capitaine, elle le regardait toujours comme un ennemi: trop longtemps elle l'avait appelé le bâtard et le voleur d'héritage pour pouvoir renoncer à ces griefs contre lui alors même qu'ils n'avaient plus de raison d'être; pour elle il restait toujours le voleur d'héritage que pendant tant d'années elle avait redouté et maudit.
Mais le désir d'obtenir des renseignements sur le baron d'Arjuzanx le lui fit considérer à un point de vue différent, et amena chez elle un changement que les observations que son mari et sa fille ne lui épargnaient pas cependant en faveur du capitaine n'eussent jamais produit: puisqu'il devenait utile au lieu de rester dangereux, il était un autre homme.
Aussi quand il arriva le mardi, voulut-elle le recevoir elle-même; et elle mit tant de bonne grâce à l'inviter à dîner, elle insista si vivement, elle trouva tant de raisons pour rendre toute résistance impossible, qu'il dut finir par accepter et ne pas persister dans un refus que sa situation personnelle envers la famille Barincq rendait particulièrement délicat.
Bien que de son côté il pût lui aussi les considérer comme des voleurs d'héritage, il n'avait, en toute justice, aucun reproche fondé à leur adresser, ni au mari, ni à la fille: ni l'un ni l'autre n'avait rien fait pour lui enlever cette fortune qui, pendant longtemps, avait été sienne: il n'y avait point eu de luttes entre eux; la fatalité seule avait agi en vertu de mystérieuses combinaisons auxquelles personne n'avait aidé, et il ne pouvait pas, honnêtement, les rendre responsables d'être les instruments du hasard pas plus que d'être les complices de la mort. En réalité, le père était un brave homme pour qui on ne pouvait éprouver que de la sympathie, comme la fille était une très jolie et très gracieuse personne qu'il eût peut-être trouvée plus jolie et plus gracieuse encore, si sa condition d'officier sans le sou, lui eût permis de s'abandonner à ses idées. Les choses étant ainsi, convenait-il de s'enfermer dans une attitude raide qu'on pourrait prendre pour de la rancune, et de l'hostilité? Il le crut d'autant moins qu'il n'éprouvait à leur égard ni l'un ni l'autre de ces sentiments; désappointé qu'on n'eût pas retrouvé un testament qu'il connaissait, oui, il l'avait été, et même vivement, très vivement, car il n'était pas assez détaché des biens de ce monde pour supporter, impassible, une pareille déception; mais fâché contre ceux qui recueillaient, à sa place, cette fortune, par droit de naissance, il ne l'était point, et ne voulait pas, conséquemment, qu'on pût supposer qu'il le fût.
Lorsqu'avec le secours de Manuel il eut emballé les objets qui lui appartenaient, il trouva, au bas de l'escalier, Barincq qui l'attendait.
--Vous plaît-il que, jusqu'au dîner, nous fassions une promenade dans les prés? le temps est doux; je vous montrerai mes travaux et mes bêtes.
Pendant cette promenade qui se prolongea, car Barincq était trop heureux de parler de ce qui le passionnait pour abréger ses explications, le capitaine n'eut pas un seul instant la sensation qu'il pouvait y avoir quelque chose d'ironique à lui montrer sa propriété améliorée: assurément l'affabilité avec laquelle on le recevait était sincère, comme l'était la sympathie qu'on lui témoignait; cela il le voyait, il en était convaincu; aussi, quand il s'assit à table, se trouvait-il dans les meilleures dispositions pour répondre aux questions que madame Barincq lui posa sur le baron et raconter ce qu'il savait de lui.
C'était au collège de Pau qu'ils s'étaient connus, gamins l'un et l'autre puisqu'ils étaient du même âge. Et déjà l'enfant montrait ce que serait l'homme: une seule passion, les exercices du corps, tous les exercices du corps. Dans ce genre d'éducation il avait accompli des prodiges dont le souvenir servirait longtemps d'exemple aux maîtres de gymnastique de l'avenir. Avec cela, bon garçon, franc, généreux, n'ayant qu'un défaut, la rancune: de même que ses tours de force étaient légendaires, ses vengeances l'étaient aussi. Entre eux il n'y avait jamais eu que d'amicales relations, et si, pendant le temps de leur internat, ils n'avaient pas vécu dans une intimité étroite, au moins étaient-ils toujours restés bons camarades jusqu'au départ de d'Arjuzanx qui avait quitté le collège avant la fin de ses classes. Pendant plus de douze ans, ils ne s'étaient pas vus, et ne s'étaient retrouvés qu'à l'arrivée du capitaine à Bayonne.
Ce que le baron promettait au collège, il l'avait tenu dans la vie, et aujourd'hui il réalisait certainement le type le plus parfait de l'homme de sport: tous les exercices du corps il les pratiquait avec une supériorité qui lui avait fait une célébrité; l'escrime et l'équitation aussi bien que la boxe; il faisait à pied des marches de douze à quinze lieues par jour pour son plaisir; et il regardait comme un jeu d'aller de Bayonne à Paris sur son vélocipède. Cependant c'était la lutte romaine, la lutte à mains plates, qui avait surtout établi sa réputation, et il avait pu se mesurer sans désavantage, au cirque Molier, avec Pietro, qui est reconnu par les professionnels comme le roi des lutteurs. C'était la pratique constante de ces exercices et l'entraînement régulier qu'ils exigent qui lui avaient donné cette musculature puissante qu'on ne rencontre pas d'ordinaire chez les gens du monde. Pour s'entretenir en forme, il avait dans son château un ancien lutteur, un vieux professionnel précisément, appelé Toulourenc, autrefois célèbre, avec qui il travaillait tous les jours, et, d'une séance de lutte ou d'escrime, il se reposait par deux ou trois heures de cheval ou de course à pied.
Madame Barincq écoutait stupéfaite; sa surprise fut si vive, qu'elle interrompit:
--Est-ce que la lutte à mains plates dont vous parlez est celle qui se pratique dans les foires?
--C'est en effet cette lutte, ou plutôt c'était, car elle n'est plus maintenant, comme autrefois, réservée aux seuls professionnels, qui donnaient leurs représentations à Paris aux arènes de la rue Le Peletier ou dans les fêtes de la banlieue, et, dans le Midi, un peu partout; des amateurs se sont pris de goût pour elle, quand les exercices physiques, pendant si longtemps dédaignés, ont été remis en faveur chez nous, et d'Arjuzanx est sans doute le plus remarquable de ces amateurs.
--Voilà qui est bizarre pour un homme de son rang.
--Pas plus que le trapèze ou le panneau du cirque pour certains noms des plus hauts de la jeune noblesse. En tout cas la lutte exige un ensemble de qualités qui ne sont pas à dédaigner: la force, la souplesse, l'agilité, l'adresse, la résistance, et une autre, intellectuelle celle-là, c'est-à-dire le sens de ce qui est à faire ou à ne pas faire.
--Vous parlez de la lutte comme si vous étiez vous-même un des rivaux de M. d'Arjuzanx, dit Anie.
--Simplement, mademoiselle, comme un homme qui, pratiquant par métier quelques exercices du corps, sait la justice qu'on doit rendre à ceux qui arrivent à une supériorité quelconque dans l'un de ces exercices. D'ailleurs, il est certain que la lutte est celui de tous qui développe le mieux la machine humaine pour lui faire obtenir d'harmonieuses proportions et lui donner son maximum de beauté, tandis que les autres détruisent plus ou moins l'équilibre des proportions, en favorisant un organe au détriment de celui-ci ou de celui-là: voyez le tireur à l'épaule haute, et le jockey, ou simplement le cavalier aux jambes arquées; et, d'autre part, voyez les athlètes de l'antiquité, qui ont servi de modèles à la statuaire et l'ont jusqu'à un certain point créée.
--J'avoue qu'à l'Hercule Farnèse je préfère l'Apollon du Belvédère, et surtout le Narcisse, dit Anie.
Tout cela étonnait madame Barincq, et ne répondait pas à ses préoccupations de mère, elle voulut donc préciser ses questions.
--Voilà un genre de vie qui doit coûter assez cher? dit-elle.
--Je n'en sais rien, mais certainement il n'est pas ruineux comme une écurie de course, ou le jeu; en tout cas, je crois que la fortune de d'Arjuzanx peut lui permettre ces fantaisies, et alors même qu'elles lui coûteraient cher, même très cher, cela ne serait pas pour l'arrêter, car il n'a aucun souci des choses d'argent.
Volontiers madame Barincq eût parlé du baron pendant tout le dîner, de son caractère, de ses relations, de sa fortune, de son passé, de son avenir; mais Anie détourna la conversation, et sut la maintenir sur des sujets qui ne permettaient pas de revenir à M. d'Arjuzanx, et de laisser supposer au capitaine qu'elle s'intéressait à cette sorte d'enquête sur le compte d'un homme avec qui elle s'était rencontrée une fois.
L'obsession du mariage l'avait trop longtemps tourmentée pour qu'elle n'éprouvât pas un sentiment de délivrance à en être enfin débarrassée. Ç'avait été l'humiliation de ses années de jeunesse, de discuter avec sa mère la question de savoir si tel homme qu'elle avait vu ou devait voir pouvait faire un mari; si elle lui avait plu; s'il était acceptable; les avantages qu'il offrait ou n'offrait point. Maintenant que la fortune lui donnait la liberté, elle ne voulait plus de ces marchandages. Qu'un mari se présentât, elle verrait si elle l'acceptait. Mais aller au devant de lui, c'était ce qu'elle ne voulait pas.
Et le soir même, après le départ du capitaine, elle s'expliqua là-dessus avec sa mère très franchement.
--Est-ce que bien souvent je n'ai pas pris des renseignements sur un jeune homme sans que tu t'en fâches? dit celle-ci surprise.
--Les temps sont changés. C'est précisément parce que cela s'est fait que je ne veux plus que cela se fasse. Est-ce que le meilleur de la fortune n'est pas précisément de nous dégager des compromis de la misère? riche d'argent, laisse-moi l'être de dignité.
Mais ces observations n'empêchèrent pas madame Barincq de persister dans son envie d'aller le dimanche aux courses d'Habas.
--Rencontrer M. d'Arjuzanx n'est pas le chercher, et nous n'avons pas de raison pour le fuir.
--Pourvu qu'on ne s'imagine pas que je suis une fille en peine de maris, c'est tout ce que je demande, et cela, je me charge de le faire comprendre sans qu'on puisse se tromper sur mes intentions.
IV
Habas, qui n'est qu'un village des Landes, a cependant des courses très suivies, et, le dimanche de juillet où elles ont lieu, c'est sur les routes qui aboutissent à son clocher une procession de voitures dans laquelle se trouvent représentés tous les genres de véhicules en usage dans la contrée; le long des haies vertes festonnées de ronces et de clématites, sous le couvert des châtaigniers, les piétons se suivent à la file, les pieds chaussés d'espadrilles neuves, le béret rabattu sur les yeux en visière, le ventre serré dans une belle ceinture rouge ou bleue; et si quelques femmes sont fières d'être coiffées du chapeau de paille à la mode de Paris, d'autres portent toujours le foulard de soie aux couleurs éclatantes qui donne l'accent du pays.
Quand le landau de la famille Barincq, après avoir traversé les rues pavoisées, s'arrêta devant l'auberge de la Belle-Hôtesse, il se produisit un mouvement de curiosité dans la foule: car, si les charrettes et même les carrioles à ânes étaient nombreuses, un landau était un événement dans le village.
Des éclats de cornet à piston et des ronflements d'ophicléide dominaient les rumeurs: c'était la fanfare qui, au loin, parcourait les rues en sonnant le rappel, et de partout on se dirigeait vers les arènes établies sur la place confisquée à leur profit. Construites en pin des landes dont les planches nouvellement débitées exsudaient sous les rayons d'un soleil de feu leurs dernières gouttes de résine en larmes blanches, elles répandaient dans l'air une forte odeur térébenthinée. Leur simplicité était tout à fait primitive: des gradins en bois brut, et c'était tout; les premières avaient le soleil dans le dos, les petites places dans les yeux; rien de plus, mais cette disposition était d'importance capitale dans un pays où ses rayons sont assez ardents pour faire accepter sans sourire la vieille image des flèches d'Apollon.
--Certainement, nous allons être rôtis, dit madame Barincq en s'installant au premier rang.
Après dix minutes elle était encore à chercher un moyen pour échapper à cette cuisson, quand le baron d'Arjuzanx parut à l'entrée de la tribune; en le voyant se diriger de leur côté, elle ne pensa plus au soleil ni à la chaleur.
--Voilà le baron, dit-elle à Anie.
--Ne comptais-tu pas sur lui?
Quand les premiers mots de politesse furent échangés, Anie, fidèle à son idée, tint à bien marquer qu'elle n'était pas venue pour le rencontrer:
--Mon père nous a si souvent parlé des courses landaises, dit-elle, que nous avons voulu profiter de la première occasion qui s'offrait à courte distance, pour en voir une.
--Et vous êtes bien tombée, répondit-il, en choisissant Habas. La journée sera, je le crois, intéressante: les bêtes sont vives, et les écarteurs comptent parmi les meilleurs que nous ayons: Saint-Jean, Boniface, Omer, et aussi le Marin et Daverat, qui sont plutôt sauteurs qu'écarteurs, mais qui vous étonneront certainement par leur souplesse.
--Il y a une différence entre un écarteur et un sauteur? demanda madame Barincq.
--L'écarteur attend de pied ferme la bête qui se précipite sur lui, et au moment où elle va l'enlever au bout de ses cornes, il tourne sur lui-même et la vache passe sans le toucher: il l'a écartée ou plus justement il s'est écarté d'elle. Le sauteur attend aussi la bête comme l'écarteur; mais, au lieu de se jeter de côté, il saute par-dessus. Vous allez voir Daverat exécuter ce saut les pieds liés avec un foulard, ou fourrés dans son béret qu'il ne perdra pas en sautant. Si intéressants que soient ces sauts qui montrent l'élasticité des muscles, pour nous autres landais, ils ne valent pas un bel écart: le saut est fantaisiste, l'écart est classique.
--Pensez-vous que le capitaine Sixte assiste à ces courses? demanda madame Barincq qui se souciait peu de ces distinctions qu'elle avait cependant provoquées.
--Je ne crois pas; ou plutôt, pour être vrai, je n'en sais rien du tout.
--Je regretterai son absence; nous avons eu le plaisir de le garder à dîner cette semaine, c'est un homme aimable.
--Un brave et honnête garçon, très droit, très franc.
--Je comprends que mon beau-frère se soit pris pour lui d'une vive affection, continua madame Barincq, curieuse d'obtenir des renseignements sur les relations qui avaient existé entre le capitaine et celui qu'on lui donnait pour père.
Mais le baron, qui ne voulait pas se laisser attirer sur ce terrain, se contenta de répondre par un sourire vague.
--Cependant, si vive que soit l'amitié, poursuivit madame Barincq, elle ne peut pas aller jusqu'à supprimer les liens de famille.
Le baron accentua son sourire.
--Aussi puis-je difficilement admettre que le capitaine ait cru, comme on a dit, qu'il serait l'héritier de M. de Saint-Christeau.
Comme le baron ne répondait pas, elle insista:
--Pensez-vous que telle ait été son espérance?
--Je n'ai aucune idée là-dessus. Sixte ne m'en a jamais parlé, et bien entendu je ne lui en ai pas parlé moi-même. Tout ce que je puis affirmer, c'est que Sixte n'est pas du tout un homme d'argent; et si, comme on le dit, il a pu avoir certaines espérances de ce côté, ce que j'ignore d'ailleurs, je suis convaincu que leur perte ne l'aura touché en rien: il est au-dessus de ces choses.
--Il me semble, interrompit Anie pour détourner l'entretien, que s'il est tel que vous le représentez, il réunit en lui les qualités avec lesquelles on fait le type du parfait soldat.
--Mon Dieu, oui, mademoiselle; seulement, si ce type était vrai hier, il n'est plus tout à fait aussi vrai aujourd'hui.
--Je ne comprends pas bien.
--C'est que, ne vivant pas dans le monde militaire, vous ne suivez pas les changements qui sont en train de s'y accomplir. Il y a quelques années, l'indifférence pour l'argent était à peu près la règle générale chez l'officier, comme le mariage était l'exception; et, à cette époque, le désintéressement entrait pour une bonne part dans le type de ce parfait soldat qui alors ne mettait pas ses satisfactions et ses ambitions dans la fortune. Mais le mariage, maintenant si fréquent dans l'armée, a changé ces mœurs. En se voyant demandé par les familles riches, et même poursuivi, l'officier a accordé à l'argent une importance qui n'existait pas pour ses devanciers; et ils ne sont pas rares aujourd'hui ceux qui répondent, lorsqu'on leur parle d'une jolie fille: «Ça apporte?» La fortune, en s'introduisant dans les régiments, a créé des besoins, et, par conséquent, des exigences qu'on ne soupçonnait pas il y a vingt ans. Sixte, bien que jeune, n'appartient pas à ce nouveau type, qui tend de plus en plus à remplacer l'ancien, et qui, d'ici peu de temps, aura complètement changé l'esprit et les mœurs de l'armée; et bien que capitaine de cavalerie, bien que breveté, ce qui double sa valeur marchande, je suis sûr que, s'il se marie jamais, la fortune ne sera pour lui que l'accessoire.
--Alors, c'est tout à fait un héros? dit Anie.
--Tout à fait.
--On peut donc admettre, continua madame Barincq, revenant à son idée, que la perte de l'héritage de M. de Saint-Christeau ne lui a pas été trop douloureuse?
--On peut le croire.
Et, comme les écarteurs faisaient leur entrée dans l'arène, il profita de cette diversion pour n'en pas dire davantage: la fanfare jouait avec rage, des fusées éclataient, la foule poussait des clameurs de joie; ce n'était plus le moment des conversations à mi-voix, et il ne pouvait plus guère s'occuper que des écarteurs en les nommant à Anie à mesure qu'ils passaient avec des poses théâtrales, largement espacés, graves, cérémonieux, comme il convient à des personnages que porte la faveur de la foule. Comment celui-ci, élégant et gracieux dans sa veste de velours bleu, était cordonnier; et celui-là, de si noble tournure, tonnelier!
Le défilé terminé, le spectacle commence aussitôt. C'est sous la tribune dans laquelle ils ont pris place que les bêtes sont parquées, chacune dans sa loge; une porte s'ouvre et une vache s'élance sur la piste d'un trot allongé, ardente, impatiente, battant de sa queue ses flancs creux; sans une seconde d'hésitation elle fond sur le premier écarteur qu'elle aperçoit; il l'attend; et, quand arrivant sur lui elle baisse la tête pour l'enlever au bout de ses cornes fines, il tourne sur lui-même, et elle passe sans l'atteindre; l'élan qu'elle a pris est si impétueux que ses jarrets fléchissent, mais elle se redresse aussitôt et court sur un autre, puis sur un troisième, un quatrième, au milieu des applaudissements qui s'adressent autant aux hommes qu'à la vaillance de la bête.
L'intérêt de ces courses, c'est que l'homme et la bête se trouvent en face l'un de l'autre, sur le pied d'une égalité parfaite; point de picador pour fatiguer le taureau; point de chulos avec leurs banderilleros pour l'exaspérer; point de muleta pour l'étourdir et derrière sa soie rouge éblouissante préparer une surprise; l'homme n'a d'aide à attendre que de son sang-froid, son coup d'œil, son courage et son agilité; la bête n'a pas de traîtrise à craindre: au plus fort des deux, c'est un duel.
Il arriva un moment où l'entrain des écarteurs faiblit; la chaleur était lourde, des nuages d'orage montaient du côté de la mer sans voiler encore le soleil qui tombait implacable dans l'arène surchauffée; la fatigue commençait à peser sur les plus vaillants, qui précisément, parce qu'ils ne s'étaient pas ménagés, se disaient sans doute que c'était aux autres à donner, et ils s'attardaient volontiers à causer avec leurs amies des tribunes, en s'appuyant nonchalamment aux planches du pourtour, au lieu de se tenir au milieu de l'arène, prêts à provoquer les attaques. A ce moment une vache lâchée sur la piste ne trouva personne devant elle: c'était une petite bête maigre, nerveuse, au pelage roux truité de noir, au ventre avalé, n'ayant pas plus de mamelle qu'une génisse de six mois; sa tête fine était armée de longues cornes effilées comme une baïonnette. A sa vue il s'éleva une clameur qui disait la réputation:
--La Moulasse!
Elle ne trompa pas les espérances que ses amis mettaient en elle: voyant les écarteurs espacés çà et là le long du pourtour, elle se rua sur le premier qu'elle crut pouvoir atteindre et en quelques secondes elle eut fait le tour de l'arène, cassant les planches à grands coups de cornes, et forçant ainsi ses adversaires à escalader les tribunes au plus vite, à la grande joie du public qui poussait des huées moqueuses; cela fait, elle revint au milieu de la piste et se mit à creuser la terre qui sous ses sabots nerveux volait autour d'elle.
--Saint-Jean! Boniface! criait la foule, chacun provoquant celui des écarteurs qu'il préférait.
Mais aucun ne parut pressé de descendre: Saint-Jean regardant Boniface qui regardait Omer.
--A toi!
--Non, à toi!
En voyant cette débandade, Anie s'était mise à rire:
--Je n'ai jamais autant que maintenant admiré l'agilité des Landais, dit-elle.
C'était à son père qu'elle adressait ces quelques mots, le baron les arrêta au passage:
--Permettez-moi de me réclamer de ma nationalité, dit-il en saluant.
Avant qu'elle eut compris ces paroles bizarres, il appuya les deux mains sur le rebord de la tribune, et d'un bond il sauta dans l'arène.
Il y eut un mouvement de surprise, mais presqu'aussitôt un cri immense s'éleva; on l'avait reconnu, et on l'acclamait.
--Le baronne!
Ce n'était plus un acteur ordinaire qui allait provoquer la Moulasse, c'était le baron, que tout le monde connaissait, et l'espoir de voir cette lutte allumait un délire de joie.
--Le baronne! le baronne!
Hommes, femmes, enfants, tout le monde s'était levé, gesticulait, curieux, enthousiasmé; les regards faisaient balle sur lui, l'on restait les yeux écarquillés, la bouche ouverte, dans l'attente de ce qui allait se passer.
Vivement il était venu se placer en face de la Moulasse, mais sans cependant se rapprocher trop d'elle, de façon à la voir venir; le veston boutonné et serré à la taille, son chapeau jeté au loin, il leva les deux bras droit au-dessus de sa tête et d'un claquement de langue provoqua la vache.
Instantanément elle fondit sur lui: l'attention était frénétique; on ne respirait plus; dans le silence on n'entendait que le trot rapide de la vache sur le sable; elle arrivait. Le baron n'avait pas bougé et la tenait dans ses yeux. Elle baissa la tête. Il tourna sur ses talons, et elle passa en l'effleurant. Mais c'était une bête expérimentée; au lieu de s'abandonner à son élan, elle se jeta brusquement de côté et revint sur le baron qui l'écarta une seconde fois, puis une troisième, toujours avec la même justesse, la même sûreté.
La fatigue et la nonchalance des écarteurs s'étaient miraculeusement envolées quand ils avaient vu le baron tomber dans l'arène, et tous en même temps ils s'y étaient abattus: provoquée de divers côtés, la Moulasse se jeta sur eux, et le baron put remonter à sa tribune pour reprendre sa place à côté d'Anie, tandis que la foule l'acclamait avec des trépignements qui menaçaient de faire écrouler le cirque sous les battements de pieds.
--Quelle émotion vous nous avez donnée! dit madame Barincq en le complimentant.
--Je regrette de n'avoir pas eu le temps de vous affirmer que je ne courais aucun danger, dit-il simplement, avec une entière sincérité.
Une clameur lui coupa la parole, la Moulasse venait de surprendre un écarteur et elle le secouait au bout de ses cornes engagées dans la ceinture qui le serrait à la taille; on se jeta sur elle, et il retomba sur ses pieds pour se sauver en boîtant.
--Vous voyez, dit madame Barincq, le premier moment d'émoi calmé.
--C'est un maladroit.
--Crois-tu maintenant que M. d'Arjuzanx tienne à te plaire? dit madame Barincq à sa fille, lorsqu'après la course ils se retrouvèrent tous les trois installés dans leur landau.
--En quoi?
--En sautant dans l'arène pour te montrer son courage.
--Cela ne m'a pas plu du tout.
--Tu as eu peur?
--Pas assez pour ne pas trouver qu'il était peu digne d'un homme de son rang de s'offrir ainsi en spectacle.
V
Anie, qui tous les matins donnait régulièrement quelques heures à la peinture, de son lever au déjeuner, travaillait volontiers dans l'après-midi avec son père, et c'était pour elle un plaisir de faner les foins qu'on fauchait dans les prairies et dans les îles du Gave: sa fourche à la main, elle épandait son andain sans rester en arrière; et le soir venu, quand on chargeait l'herbe séchée sur les chars, elle apportait bravement son tas aussi lourd que celui des autres faneuses.
Ces goûts champêtres fâchaient sa mère qui les trouvait peu compatibles avec la dignité d'une châtelaine comme elle trouvait le soleil malsain et dangereux; n'est-ce pas lui qui est le père de tous nos maux, des insolations, des fluxions de poitrine et des taches de rousseur? Pour se préserver de ces dangers, elle prenait toutes sortes de précautions, mais sans pouvoir les imposer, comme elle l'eût voulu, à sa fille, qui n'acceptait les grands chapeaux de paille, les voiles de gaze et les gants montant jusqu'au coude que pour les abandonner à la première occasion.
Par contre, ces goûts et cette liberté d'allures faisaient la joie de son père qui dès sa première enfance avait passionnément aimé le travail des champs, labourant aussitôt que ses bras avaient été assez longs pour tenir les emmanchons, fauchant aussitôt qu'on lui avait permis de toucher à une faulx, conduisant les bœufs, montant les chevaux, ébranchant les hauts arbres, abattant les taillis avec passion. Quel délassement, après tant d'années de vie de bureau, enfermée, étouffée, misérable, de se retrouver enfin en plein air, dans une atmosphère parfumée par les foins, les yeux charmés par la vue des choses aimées, ses bêtes, ses récoltes, tout cela dans un beau cadre de verdure que fermait au loin l'horizon changeant de la montagne dont il avait si longtemps rêvé sans espérer le revoir avant de mourir.
Levé le premier dans la maison, il commençait sa journée par la surveillance de la traite des vaches dans les étables; puis, tout son personnel mis en train, il montait un bidet au trot doux et s'en allait inspecter les défrichements qu'il faisait exécuter pour transformer en prairies les vignes épuisées et les touyas. Cette course était longue, non seulement parce qu'il ne poussait pas son cheval dans ces chemins accidentés, mais encore parce qu'il s'arrêtait à chaque instant pour causer avec les paysans qu'il apercevait au travail dans leurs champs, ou qui, lentement, cheminaient à côté de lui. Il les interrogeait, les écoutait: étaient-ils satisfaits de leur récolte? Et des discussions s'engageaient sur les modes de culture employés par eux, ainsi que ceux qu'il leur conseillait pour augmenter les produits de leurs terres; ne se fâchant jamais de se heurter à la routine, s'efforçant au contraire avec patience et douceur, par des raisonnements à leur portée, de les amener à comprendre ses explications.
Au retour, il ne manquait jamais de longer le Gave sous le couvert des grands arbres, certain de rencontrer Anie, tantôt dans un coin frais, tantôt dans un îlot, en train d'achever une étude d'après nature, ce qu'elle appelait ses Corot. Comme elle dormait lorsqu'il avait quitté, le château, ils ne s'étaient pas vus encore de la journée; arrivé près d'elle, il descendait de cheval; elle, de son côté, quittait son pliant pour venir à lui, et ils s'embrassaient:
--Tu as bien dormi?
--Et toi, mon enfant?
Après avoir attaché la bride de son cheval à une branche, il regardait son tableau en lui faisant ses observations et ses compliments. A la vérité, les compliments l'emportaient de beaucoup sur les critiques, car il suffisait qu'elle eût mis la main à quelque chose pour que cette chose devint admirable à ses yeux. S'il avait été habitué à un dessin plus serré et plus sévère que celui dont elle se contentait, il se disait qu'à son âge on est vieux jeu, tandis qu'elle était certainement dans le train; il n'avait jamais été qu'un pauvre diable de manœuvre, elle était une artiste; dans ces conditions, comment n'eût-il pas repoussé les objections qui se présentaient à son esprit!
--Certainement, tu as raison, disait-il en manière de conclusion, l'impression donnée est bien celle que tu as voulu rendre.
Et il remontait à cheval pour surveiller l'expédition du beurre qu'on avait battu en son absence, ou celle des cochons qu'on ne faisait pas sortir de la porcherie ou qu'on n'emballait pas en voiture sans qu'il y eût de terribles cris poussés malgré les précautions qu'on prenait pour les toucher.
C'était seulement après le déjeuner qu'il se trouvait libre et pouvait, si l'envie lui en prenait, s'en aller travailler aux foins avec Anie.
Comme il était fier, lorsqu'il la voyait vaillante à l'ouvrage, sans plus craindre le soleil qu'une ondée, affable avec les ouvriers, bonne avec les femmes, familière avec les enfants, se faisant aimer de tous!
Comme il était heureux quand, à l'heure du goûter, ils s'asseyaient tous deux à l'ombre d'un tilleul ou au pied d'une haie et mangeaient en bavardant la collation qu'on leur apportait du château: un morceau de pain avec un fruit ou bien une tartine de beurre mouillée d'un verre de vin blanc du pays et d'eau fraîche.
C'était le meilleur moment de sa journée, alors que, cependant, il en avait tant de bons, celui de l'intimité, des tête-à-tête, où tout peut se dire dans l'épanchement d'une tendresse partagée.
On causait à bâtons rompus du présent, du passé et aussi quelquefois de l'avenir, mais beaucoup moins de l'avenir que du passé, en gens heureux qui n'ont pas besoin d'échapper aux tristesses de ce qui est pour se réfugier, en imagination, dans ce qui sera peut-être un jour.
On s'examinait aussi: le père en se demandant si, comme le disait sa femme, il n'imposait pas à Anie une fatigue dangereuse pour sa beauté, sinon pour sa santé; la fille, en suivant sur le visage de son père et dans son attitude les changements qui s'étaient produits en lui depuis leur installation à Ourteau, et qui se manifestaient par son air de vigueur et de bien-être, comme aussi par la sérénité de son regard.
Et souvent son premier mot, lorsqu'elle s'asseyait près de lui, était pour le complimenter:
--Tu sais que tu rajeunis?
--Comme toi tu embellis? Mais n'en doit-il pas être ainsi pour nous? Quand, pendant de longues années, on a vécu d'une façon absurde qui semble savamment combinée pour dévorer la vie au tirage forcé, n'est-il pas logique que le jour où l'on se conforme aux lois de la nature, l'organisme qui n'a pas éprouvé de trop graves avaries se repose tout seul et reprenne son fonctionnement régulier? Voilà pourquoi je suis si heureux de te voir accepter ces exercices un peu violents et ces fatigues qui ont manqué à ta première jeunesse; sois certaine que la médecine fera un grand pas le jour où elle ordonnera les bains de soleil et défendra les rideaux et les ombrelles.
--Ils m'amusent, ces exercices.
--N'est-ce pas?
--Il me semble que ça se voit.
--Je veux dire que tu ne regrettes pas l'existence que je vous impose.
--Je m'y suis si bien et si vite habituée que je n'en vois pas d'autre qu'on puisse prendre quand on a la liberté de son choix.
--Quelle différence entre aujourd'hui et il y a quelques mois!
--C'est en faisant cette comparaison que je me suis bien souvent demandé si les pauvres êtres courageux, mais aussi très malheureux qui acceptaient cette misère étaient vraiment les mêmes que ceux qui habitent ce château?
--Ne pense plus au passé.
--Pourquoi donc? N'est-ce pas précisément le meilleur moyen pour apprécier la douceur de l'heure présente? Ce n'est pas seulement quand je suis assise, comme en ce moment, avec cette vue incomparable devant les yeux, au milieu de cette belle campagne, respirant un air embaumé, m'entretenant librement avec toi, que je sens tout le charme de la vie heureuse qu'un coup de fortune nous a donnée; c'est encore quand, dans la tranquillité et l'isolement du matin, je travaille à une étude et que je compare ce que je fais maintenant à ce que je faisais autrefois et surtout aux conditions dans lesquelles je le faisais, avec les luttes, les rivalités, les intrigues, les fièvres de l'atelier; si je t'avais conté mes humiliations, mes tristesses, mes journées de rage et de désespoir, comme tu aurais été malheureux!
--Pauvre chérie!
--Je ne te dis pas cela pour que tu me plaignes, d'autant mieux que l'heure des plaintes est passée; mais simplement pour que tu comprennes le point de vue auquel j'envisage le bonheur que nous devons à l'héritage de mon oncle. Et ces comparaisons je les fais pour toi comme pour moi; pour l'atelier Julian, comme pour les bureaux de l'Office cosmopolitain où tu avais à subir les stupidités de M. Belmanières et l'arrogance de M. Chaberton. Hein! si nous étions rejetés, toi dans ton bureau, maman rue de l'Abreuvoir, moi à l'atelier.
--Veux-tu bien te taire!
--Pourquoi? Il n'y a rien d'effrayant à imaginer des catastrophes qui ne peuvent pas nous atteindre; au contraire. Et nous pouvons nous moquer de celle-là, je pense.
--Assurément.
--Quand même tes travaux ne rendraient pas tout ce que tu attends d'eux...
--Ils le rendront, et au delà de ce que j'ai annoncé; l'expérience de ce que j'ai obtenu garantit ce que nous obtiendrons dans quelques années.
--Quand même nous en resterions où nous sommes, nous n'avons rien à craindre de la fortune; et j'espère bien que si je me marie...
--Comment! si tu te maries!
--J'espère bien que, si je me marie, tu prendras des précautions telles que je ne puisse jamais retomber dans la misère.
--Sois tranquille.
--Je le suis; et c'est pour cela précisément que je ris de catastrophes qui sont purement romanesques: malheureux, on aime les romans gais qui finissent bien; heureux, les romans tristes.
VI
Une après-midi qu'ils s'entretenaient ainsi à l'abri d'un bouquet de saules dont les racines trempaient dans le Gave, tandis qu'autour d'eux çà et là au caprice des amitiés, faneurs et faneuses goûtaient, et que les bœufs attelés aux chars sur lesquels on allait charger le foin plongeaient goulûment leur mufle dans l'herbe séchée, ils virent au loin Manuel, accompagné d'une personne qu'ils ne reconnurent pas tout d'abord, se diriger de leur côté à travers le pré tondu ras.
--Voilà Manuel qui te cherche, dit Anie.
--Qui est avec lui?
--Costume gris, chapeau melon, ça ne dit rien; pourtant la démarche ressemble à celle de M. d'Arjuzanx... c'est bien lui; comme maman en rentrant va être fâchée de ne pas s'être trouvée au château pour le recevoir!
Quand le baron les aperçut, il renvoya le valet de chambre et s'avança seul.
Anie s'était levée.
--Tu ne t'en vas pas?
--Pourquoi m'en irais je?
--Pour que le baron ne te surprenne pas dans cette tenue.
--Crois-tu que si j'avais souci de ma tenue je travaillerais avec tes faneurs?
Des brins de foin étaient accrochés à ses cheveux ainsi qu'à sa blouse de toile bleue; elle ne prit même pas la peine de les enlever.
Quand les paroles de politesses eurent été échangées avec le baron, tout le monde se rassit sur l'herbe.
--Me pardonnez-vous de vous déranger ainsi? dit d'Arjuzanx.
--Mais vous ne nous dérangez nullement; les bras de ma fille pas plus que les miens ne sont indispensables à la rentrée de nos foins.
--Au moins s'y emploient-ils.
--Je trouve très amusant de jouer à la paysanne, dit Anie.
--Vous aimez la campagne, mademoiselle?
--Je l'adore.
Le baron parut ravi de cette réponse.
L'entretien continua; puis il languit; le baron paraissait préoccupé, peut-être même embarrassé; en tout cas, il ne montrait pas son aisance habituelle; alors Anie s'éloigna sous prétexte d'un ordre à donner, et rejoignit les faneuses qui avaient repris le travail.
Pendant plus d'une heure elle vit son père et le baron marcher à travers la prairie, allant jusqu'aux jardins, puis revenant sur leurs pas, et comme le terrain était parfaitement plane sans aucune touffe d'arbuste, elle pouvait suivre leurs mouvements: ceux du baron étaient vifs, démonstratifs, passionnés; ceux de son père, réservés; évidemment, l'un parlait et l'autre écoutait.
Plusieurs fois, en les voyant revenir, elle crut que cette longue conversation avait pris fin, et que le baron voulait lui faire ses adieux, mais toujours ils repartaient et les grands gestes continuaient.
A la fin, cependant, ils se dirigèrent vers elle de façon à ce qu'elle ne pût pas se tromper; alors elle alla au-devant d'eux; cette fois c'était bien pour prendre congé d'elle.
Lorsqu'il eut disparu au bout de la prairie, Barincq dit à sa fille de laisser là sa fourche et de l'accompagner, mais ce fut seulement quand il n'y eut plus d'oreilles curieuses à craindre qu'il se décida à parler:
--Sais-tu ce que voulait M. d'Arjuzanx?
--Te parler de choses sérieuses, si j'en juge par sa pantomime.
--Te demander en mariage.
--Ah!
--C'est tout ce que tu me réponds?
--Je ne peux pas te dire que je suis profondément surprise de cette demande, ni que j'en suis ravie, ni que j'en suis fâchée, alors je dis: ah! pour dire quelque chose.
--Il ne te plaît point?
--Je serais fâchée de sa demande.
--Il te plaît?
--J'en serais heureuse.
--Alors?
--Alors veux-tu répondre à mes questions, au lieu que je réponde aux tiennes?
Il fit un signe affirmatif.
--Avant tout, dis-moi si la question d'intérêt a été abordée entre vous.
--Elle l'a été.
--Sur quelle dot compte-t-il?
--Il n'en demande pas.
--Mais il en accepte une?
--C'est-à-dire...
--Laquelle?
--Ne crois pas que c'est pour ta fortune que le baron veut t'épouser: c'est pour toi; c'est parce que tu as produit sur lui une profonde impression; c'est parce qu'il t'aime, je te rapporte ses propres paroles.
--Rapporte-moi aussi celles qui s'appliquent à la fortune.
--Pourquoi cette défiance?
--Parce que je ne veux épouser qu'un homme qui m'aimera, et qui ne cherchera pas une affaire dans notre mariage. C'est bien le moins que notre fortune me serve à me payer ce mari-là.
--Précisément, le baron me paraît être ce mari.
--Alors répète.
Si tu veux vivre à la campagne, son revenu, qui est d'une quarantaine de mille francs, lui permet de t'assurer une existence facile, sinon large et heureuse. Mais si la campagne ne te suffit pas, et si tu veux Paris une partie de l'année, c'est à nous de te donner une dot, celle que nous voudrons, qui te permette de faire face aux dépenses de la vie parisienne pendant trois mois, six mois, le temps que tu fixeras toi-même d'après ton budget. Là-dessus il s'en remet à toi, et à nous. Est-ce le langage d'un homme qui cherche une affaire? Je te le demande.
Au lieu de répondre, elle continua ses questions:
--De loin je vous observais de temps en temps, et j'ai vu qu'il parlait beaucoup, tandis que toi, tu écoutais; cependant tu as dit quelque chose.
--Sans doute.