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Anie

Chapter 10: IX
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About This Book

The narrative opens in a bustling patent-agency office where a confident director presides over cages of clerks who process hopeful inventors, converting aspirations into legal paperwork while routine grinds clients down. Mornings bring anxious veterans, midday newcomers full of grand ambitions, and staff perform multilingual, illustrative work for patrons. The director's punctual departure, employees' careful performance, and vivid metaphors of gears and lamination underscore themes of bureaucratic exploitation, dashed hopes, and social contrast. Interleaved domestic glimpses show modest household struggles, hinting at personal costs behind public enterprise and the precariousness of invention-driven dreams.

VIII

A six heures du matin le train déposa Barincq à la gare de Puyoo ; de là à Ourteau, il avait deux lieues à faire à travers champs. Autrefois, une voiture se trouvait toujours à son arrivée, et, par la grande route plus longue de trois ou quatre kilomètres, le conduisait au château ; mais il n'avait pas voulu demander cette voiture par une dépêche, et l'état de sa bourse ne lui permettait pas d'en prendre une à la gare. D'ailleurs, cette course de deux lieues ne l'effrayait pas plus que le chemin de traverse qu'il connaissait bien ; le temps était doux, le soleil venait de se lever dans un ciel serein ; après une nuit passée dans l'immobilité d'un wagon, ce serait une bonne promenade ; sa valise à la main, il se mit en route d'un pas allègre.

Mais il ne continua pas longtemps cette allure, et sur le pont il s'arrêta pour regarder le Gave, grossi par la première fonte des neiges, rouler entre ses rives verdoyantes ses eaux froides qui fumaient par places sous les rayons obliques du soleil levant et pour écouter leur fracas torrentueux. Il venait de quitter les lilas de son jardin à peine bourgeonnants et il trouvait les osiers, les saules, les peupliers en pleine éclosion de feuilles, faisant au Gave une bordure vaporeuse au-dessus de laquelle s'élevaient les tours croulantes du vieux château de Bellocq. Que cela était frais, joli, gracieux, et, pour lui, troublant par l'évocation des souvenirs ! Mais ce qui, tout autant que le bruit des eaux bouillantes, le bleu du ciel, la verdure des arbres, réveilla instantanément en lui les impressions de ses années de jeunesse, ce fut la vue d'un char qui arrivait à l'autre bout du pont : formé d'un tronc de sapin dont l'écorce n'avait même pas été enlevée, il était posé sur quatre roues avec des claies de coudrier pour ridelles ; deux bœufs au pelage bringé, habillés de toile, encapuchonnés d'une résille bleue, le traînaient d'un pas lent, et devant eux marchait leur conducteur, la veste jetée sur l'épaule, une ceinture rouge serrée à la taille, les espadrilles aux pieds, un long aiguillon à la main ; pour s'abriter du soleil il avait tiré en avant son béret qui formait ainsi visière au-dessus de ses yeux brillants dans son visage rasé de frais.

Que de fois avait-il ainsi marché devant ces attelages de bœufs, l'aiguillon à la main, à la grande indignation de son frère qui, n'aimant que la chasse, la pêche et les chevaux, l'accusait d'être un paysan !

Après un bonjour échangé, il se remit en marche, et, au lieu de continuer la grande route, prit le vieux chemin qui montait droit à la colline.

Pour être géographiquement dans le midi et même dans l'extrême midi de la France, il n'en résulte pas que le Béarn soit roussi ou pelé, c'est au contraire le pays du vert, et d'un vert si frais, si intense, qu'en certains endroits on pourrait se croire en Normandie, n'était la chaleur du soleil, le bleu du ciel, la sérénité, la limpidité, la douceur de l'atmosphère ; l'Océan est près, les Pyrénées sont hautes, et, tandis que la montagne le défend des vents desséchants du sud, la mer lui envoie ses nuages qui, tombant sur une terre forte, y font pousser une vigoureuse végétation ; dans les prairies l'herbe monte jusqu'au ventre du bétail ; sur les collines, dans les touyas que les paysans routiniers s'obstinent à conserver en landes, les ajoncs, les bruyères et les fougères dépassent la tête des hommes ; le long des chemins les haies sont épaisses et hautes.

De profondes ornières pleines d'eau coupaient celui qu'il avait pris, mais trop large de moitié, il offrait de chaque côté des tapis herbus qu'on pouvait suivre. De ce gazon, le printemps avait fait un jardin fleuri jusqu'au pied des haies où pâquerettes, primevères et renoncules se mêlaient aux scolopendres et aux tiges rousses de la fougère royale qui, au bord des petites mares et dans les fonds tourbeux, commençait déjà à pousser des jets vigoureux.

Quelle fête pour ses yeux que cette éclosion du printemps, si superbe dans cette humilité de petites plantes mouillées de rosée, et combien le léger parfum que dégageait leur floraison évoquait en lui de souvenirs restés vivants !

Ce fut en égrenant le chapelet de ces souvenirs qu'il continua son chemin jusqu'au haut de la montée. Déjà une fois il l'avait vu aussi fleuri dans une matinée pareille à celle-ci et il lui était resté dans les yeux tel qu'il le retrouvait.

A la suite d'une épidémie on avait licencié le collège, et le train venant de Pau les avait descendus à Puyoo à cette même heure, son frère et lui. Comme on n'était pas prévenu de leur retour, personne ne les attendait à la gare, et, au lieu de louer une voiture, ils s'étaient fait une joie de s'en aller bride abattue à travers champs pour surprendre leur père. Que de changements cependant, tandis que tout restait immuable dans ce coin de campagne, que de tristesses : son père, son frère morts, lui debout encore, mais secoué si violemment que c'était miracle qu'il n'eut pas le premier disparu. Combien à sa place se fussent abandonnés, et certainement il eût cédé aussi à la désespérance s'il n'avait pas lutté pour les siens. Le secours qui lui venait d'eux l'avait jusqu'au bout soutenu : un sourire, une caresse, un mot de sa fille, son regard, la musique de sa voix.

Au haut de la colline il s'arrêta, et, posant sa valise au pied d'un arbre, il s'assit sur le tronc d'un châtaignier qui attendait, couché dans l'herbe, que les chemins fussent assez durcis pour qu'on pût le descendre à la scierie.

De ce point culminant qu'un abatage fait dans les bois avait dénudé, la vue s'étendait libre sur les deux vallées, celle du Gave de Pau qu'il venait de quitter aussi bien que sur celle du Gave d'Oloron où il allait descendre, et au-delà, par-dessus leurs villages, leurs prairies et leurs champs, sur un pays immense, de la chaîne des Pyrénées couronnée de neige aux plaines sombres des Landes qui se perdaient dans l'horizon.

Comme il n'avait pas mis plus d'une heure à la montée et qu'il ne lui faudrait que quarante ou cinquante minutes pour la descente, il pouvait, sans crainte de retard, se donner la satisfaction de rester là un moment à se reposer, en regardant le panorama étalé devant lui.

Tandis que la base des montagnes était encore noyée dans des vapeurs confuses, les sommets neigeux, frappés par le soleil, se découpaient assez nettement pour qu'il pût les reconnaître tous, depuis le pic d'Anie, qui avait donné son nom à sa fille, comme à toutes les aînées de la famille, jusqu'à la Rhune, dont le pied trempe dans la mer à Saint-Jean-de-Luz. En temps ordinaire il se serait amusé à distinguer chaque pic, chaque col, chaque passage, en se rappelant ses excursions et ses chasses ; mais, en ce moment, ce qui le touchait plus que la chaîne des Pyrénées, si pleine de souvenirs et d'émotions qu'elle fût pour lui, c'était le village natal ; aussi, quittant les croupes vertes qui de la montagne s'abaissent vers la plaine, chercha-t-il tout de suite le Gave qui, en un long ruban blanc courant entre la verdure de ses rives, l'amenait à la maison paternelle : isolée au milieu du parc, il la retrouva telle qu'elle s'était si souvent dressée devant lui en ses mauvais jours, quand il pensait à elle instinctivement comme à un refuge, avec ses combles aux ardoises jaunies, ses hautes cheminées et sa longue façade blanche, coupée de chaînes rouges, mais aussi avec un changement qui lui serra le cœur ; au lieu d'apercevoir toutes les persiennes ouvertes, il les vit toutes fermées, faisant à chaque étage des taches grises qui se répétaient d'une façon sinistre. Personne non plus au travail, ni dans les jardins, ni dans le parc, ni devant les écuries, les remises, les étables ; pas de bêtes au pâturage dans les prairies, le long du Gave, ou dans les champs ; certainement la roue de la pêcherie de saumon qui détachait sa grande carcasse noire sur la pâle verdure des saules ne tournait plus ; partout le vide, le silence, et dans la vaste chambre du premier étage, celle où il était né, celle où son père était mort, son frère dormant son dernier sommeil.

Cette évocation qui le lui montrait comme si, par les persiennes ouvertes, il l'eût vu rigide sur son lit, l'étouffa, et tout se brouilla devant ses yeux pleins de larmes.

IX

En entendant huit heures sonner à l'horloge de l'église lorsqu'il arrivait aux premières maisons du village, l'idée lui vint de passer d'abord chez le notaire Rébénacq ; c'était un camarade de collège avec qui il causerait librement. Si Gaston avait fait un testament en faveur de son fils naturel, Rébénacq devait le savoir, et pouvait maintenant sans doute en faire connaître les dispositions.

Le caractère de son frère, porté à la rancune, d'autre part l'affection et les soins qu'il avait toujours eus pour ce jeune homme, tout donnait à croire que ce testament existait, mais enfin ce n'était pas une illusion d'héritier de s'imaginer que, tout en instituant son fils son légataire universel, il avait pu, il avait dû laisser quelque chose à Anie. En réalité, ce n'était point d'une fortune gagnée par son industrie personnelle et que son travail avait faite sienne, que Gaston jouissait et dont il pouvait disposer librement, sans devoir compte de ses intentions à personne, c'était une fortune patrimoniale, acquise par héritage, sur laquelle, par conséquent, ses héritiers naturels avaient certains droits, sinon légaux, au moins moraux. Or, Gaston avait un héritier légitime, qui était son frère, et s'il pouvait déshériter ce frère, ainsi que la loi le lui permettait, les raisons ne manquaient pas pour appuyer sa volonté et même la justifier : rancune, hostilité, persuasion que son legs, s'il en faisait un, serait gaspillé ; mais aucune de ces raisons n'existait pour Anie, qui ne lui avait rien fait, contre laquelle il n'avait pas de griefs, et qui était sa nièce. Dans ces conditions, il semblait donc difficile d'imaginer qu'elle ne figurât pas sur ce testament pour une somme quelconque ; si minime que fût cette somme, ce serait la fortune, et, mieux que la fortune, le moyen d'échapper aux mariages misérables auxquels elle s'était résignée.

Deux minutes après, il s'arrêtait devant les panonceaux rouillés qui, sur la place, servaient d'enseigne au notariat, et dans l'étude où il entrait il trouvait un petit clerc en train de la balayer.

— C'est à M. Rébénacq que vous voulez parler ? dit le gamin.

— Oui, mon garçon.

— Je vas le chercher.

Presque aussitôt le notaire arriva, mais au premier abord il ne reconnut pas son ancien camarade.

— Monsieur…

— Il faut que je me nomme ?

— Toi !

— Changé, paraît-il ?

— Comme tu n'as pas répondu à mes dépêches, je ne t'attendais plus ; car je t'en ai envoyé deux et je t'ai écrit.

— C'est parce que je venais que je ne t'ai pas répondu ; pouvais-tu penser que je laisserais disparaître mon pauvre Gaston sans un dernier adieu ?

— Tu es venu à pied de Puyoo ? dit le notaire sans répondre directement et en regardant la valise posée sur une chaise.

— Une promenade ; les jambes sont toujours bonnes.

— Entrons dans mon cabinet.

Après l'avoir installé dans un vieux fauteuil en merisier, le notaire continua :

— Comment vas-tu ? Et madame Barincq ? Et ta fille ?

— Merci pour elles, nous allons bien. Mais parle-moi de Gaston ; ta dépêche a été un coup de foudre.

— Sa mort en a été un pour nous. C'est il y a deux ans environ que sa santé, jusque-là excellente, commença à se déranger, mais sans qu'il résultât de ces dérangements un état qui présentât rien de grave, au moins pour lui, et pour nous. Il eut plusieurs anthrax qui guérirent naturellement, et pour lesquels il n'appela même pas le médecin, car c'était son système, de traiter, comme il le disait, les maladies par le mépris. Va-t-on s'inquiéter pour un clou ? Cependant, il était moins solide, moins vigoureux, moins actif ; un effort le fatiguait ; il renonça à monter à cheval, et bientôt après il renonça même à sortir en voiture, se contentant de courtes promenades à pied dans les jardins et dans le parc. En même temps son caractère changea, tourna à la mélancolie et s'aigrit ; il devint difficile, inquiet, méfiant. J'appelle ton attention sur ce point parce que nous aurons à y revenir. Un jour, il se plaignit d'une douleur violente dans la jambe et dut garder le lit. Il fallut bien appeler le médecin qui diagnostiqua un abcès interne qu'on traita par des cataplasmes, tout simplement. L'abcès guérit, et Gaston se releva, mais il se rétablit mal ; l'appétit était perdu, le sommeil envolé. Pourtant, peu à peu, le mieux se produisit, la santé parut revenir. Mais ce qui ne revint pas, ce fut l'égalité d'humeur.

— Avait-il des causes particulières de chagrin ?

— Je le pense, et même j'en suis certain, bien qu'il ne m'ait jamais fait de confidences entières, pas plus à moi qu'à personne, d'ailleurs. Il m'honorait de sa confiance pour tout ce qui était affaires, mais pour ses sentiments personnels il a toujours été secret, et en ces derniers temps plus que jamais ; il est vrai qu'un notaire n'est pas un confesseur. Mais nous reviendrons là-dessus ; j'achève ce qui se rapporte à la santé et à la mort. Je t'ai dit que l'état général paraissait s'améliorer, avec le printemps il avait repris goût à la promenade, et chaque jour il sortait, ce qui donnait à espérer que bientôt il reprendrait sa vie d'autrefois ; à son âge cela n'avait rien d'invraisemblable. Les choses en étaient là, lorsqu'avant hier Stanislas, le cocher, se précipite dans ce cabinet et m'annonce que son maître vient de se trouver mal ; qu'il est décoloré, sans mouvement, sans parole ; qu'on ne peut pas le faire revenir. Je cours au château. Tout est inutile. Cependant, j'envoie chercher le médecin, qui ne peut que constater la mort causée par une embolie ; un caillot formé au moment de la poussée des anthrax ou de la formation des abcès de la jambe a été entraîné dans la circulation et a obstrué une artère.

— La mort a été foudroyante ?

— Absolument.

Il s'établit un moment de silence, et le notaire, ému lui-même par son récit, ne fit rien pour distraire la douleur de son ancien camarade, qu'il voyait profonde ; enfin il reprit :

— Je t'ai dit que Gaston s'était montré en ces dernières années triste et sombre ; je dois revenir là-dessus, car ce point est pour toi d'un intérêt capital ; mais, quel que soit mon désir de l'éclaircir, je ne le pourrai pas, attendu que pour beaucoup de choses j'en suis réduit à des hypothèses, et que tous les raisonnements du monde ne valent pas des faits ; or, les faits précis me manquent. Bien que, comme je te l'ai dit, Gaston ne m'ait jamais fait de franches confidences, les causes de son chagrin et de son inquiétude ne sont pas douteuses pour moi : elles provenaient pour une part de votre rupture, pour une autre d'un doute qui a empoisonné sa vie.

— Un doute ?

— Celui qui portait sur la question de savoir s'il était ou n'était pas le père du capitaine Sixte.

— Comment…

— Nous allons arriver au capitaine tout à l'heure ; vidons d'abord ce qui te regarde. Si tu as été affecté de la rupture avec ton frère, lui n'en a pas moins souffert, et peut-être même plus encore que toi, attendu que, tandis que tu étais passif, il était actif ; tu ne pouvais que supporter cette rupture, lui pouvait la faire cesser, n'ayant qu'un mot à dire pour cela, et luttant par conséquent pour savoir s'il le dirait ou ne le dirait pas ; j'ai été le témoin de ces luttes ; je puis t'affirmer qu'il en était très malheureux ; positivement, elles ont été le tourment de ses dernières années.

— Nous nous étions si tendrement aimés.

— Et il t'aimait toujours.

— Comment ne s'est-il pas laissé toucher par mes lettres ?

— C'est qu'à ce moment il payait les intérêts de la somme dont il avait répondu pour toi, et que l'ennui de cette dépense le maintenait dans son état d'exaspération et son ressentiment.

— Pour lui, cette dépense était cependant peu de chose.

— Il faut que tu saches, et je peux le dire maintenant, que précisément, lorsque les échéances des intérêts de la garantie arrivèrent, Gaston venait de perdre une grosse somme dans un cercle à Pau qu'il ne put payer qu'en empruntant. Cela embrouilla ses affaires ; il se trouva gêné. Il le fut bien plus encore quand, par suite du phylloxera d'abord et du mildew ensuite, le produit de ses vignes fut réduit à néant. Un autre à sa place eût sans doute essayé de combattre ces maladies ; lui, ne le voulut pas ; c'étaient des dépenses qu'il prétendait ne pas pouvoir entreprendre, et cela par ta faute, disait-il. La vérité est qu'il ne croyait pas à l'efficacité des remèdes employés ailleurs, et que, par apathie, obstination, il laissait aller les choses ; et, en attendant que le hasard amenât un changement, il rejetait la responsabilité de son inertie sur ceux qui le condamnaient à se croiser les bras. C'est ainsi que toutes ses vignes sont perdues, et que celles qui n'ont point été arrachées, n'ayant reçu aucune façon depuis longtemps, sont devenues des touyas où ne poussent que des mauvaises herbes et des broussailles. Vois-tu maintenant la situation et comprends-tu la force de ses griefs ?

— Hélas !

— Comme, malgré tout, il ne pouvait pas, avec ses revenus, rester toujours dans la gêne, il arriva un moment où les économies qu'il faisait quand même lui permirent de rembourser et la somme qu'il avait garantie pour toi et celle qu'il avait empruntée pour payer sa dette de jeu. J'attendais ce moment avec une certaine confiance, espérant que, quand ton souvenir ne serait plus rappelé à ton frère par des échéances, un rapprochement se produirait ; comme il n'aurait plus de griefs contre toi, votre vieille amitié renaîtrait ; et je crois encore qu'il en eût été ainsi, si Gaston, isolé, n'avait pu trouver d'affection que de ton côté et du côté de ta fille ; mais alors, précisément, quelqu'un se plaça entre vous qui empêcha ce retour : ce quelqu'un, c'est le Capitaine Valentin Sixte. Je t'avais dit que j'arriverais à lui, nous y sommes.

— Je t'écoute.

— Le capitaine est-il ou n'est-il pas le fils de ton frère ? c'est la question que je me pose encore, bien que pour tout le monde, à peu près, elle soit résolue dans le sens de l'affirmative ; mais, comme elle ne l'était pas pour Gaston, qui devait avoir cependant sur ce point des clartés qui nous manquent, et des raisons pour croire à sa paternité, tu me permettras de rester dans le doute. D'ailleurs tu en sais peut-être autant que moi là-dessus, puisqu'à la naissance de l'enfant, tu étais dans les meilleurs termes avec ton frère.

— Il ne m'a rien dit alors de mademoiselle Dufourcq ; et plus tard je n'en ai appris que ce que tout le monde disait ; deux ou trois fois j'ai essayé d'en parler à Gaston, qui détourna la conversation comme si elle lui était pénible.

— Elle l'était, en effet, pour lui, par cela même qu'elle le ramenait à un doute qui jusqu'à sa mort l'a tourmenté, et même plus que tourmenté, angoissé, désespéré. C'est il y a trente-et-un ans que Gaston fit la connaissance des demoiselles Dufourcq qui demeuraient à deux kilomètres environ de Peyrehorade au haut de la côte, à l'endroit où la route de Dax arrive sur le plateau. Là se trouvait autrefois une auberge tenue par le père et la mère Dufourcq ; à la mort de leurs parents, les deux filles, qui étaient intelligentes et qui avaient reçu une certaine instruction, eurent le flair de comprendre le parti qu'elles pouvaient tirer de leur héritage en transformant l'auberge en une maison de location pour les malades qui voudraient jouir du climat de Pau, en pleine campagne et non dans une ville. Tu connais l'endroit.

— Je me rappelle même la vieille auberge.

— Tu vois donc que la situation est excellente, avec une étendue de vue superbe ; ce fut ce qui attira les étrangers, et aussi la transformation que ces deux filles avisées firent subir à la vieille auberge, devenue par elles une maison confortable avec bon mobilier, jardins agréables, cuisine excellente, et le reste. De l'une de ces filles, l'aînée, Clotilde, il n'y a rien à dire, c'était une personne qui ne se faisait pas remarquer et ne s'occupait que de sa maison ; de la jeune Léontine il y a beaucoup à dire, au contraire : jolie, coquette, mais jolie d'une beauté à faire sensation, et coquette à ne repousser aucun hommage. Ton frère la connut en allant voir un de ses amis établi chez les sœurs Dufourcq pour soigner sa femme poitrinaire, et il devint amoureux d'elle. Tu penses bien qu'une fille de ce caractère n'allait pas tenir à distance un homme tel que M. de Saint-Christeau. Quelle gloire pour elle de le compter parmi ses soupirants ! Ils s'aimèrent ; tous les deux jours Gaston faisait trente kilomètres pour aller prendre des nouvelles de la femme de son ami. Où cet amour pouvait-il aboutir ? Léontine Dufourcq s'imagina-t-elle qu'elle pouvait devenir un jour la femme de M. de Saint-Christeau ? C'était bien gros pour une fille de sa condition. De son côté Gaston dominé par sa passion promit-il le mariage pour l'emporter sur un jeune Anglais, fort riche et malade qui, habitant la maison, proposait, dit-on, à Léontine de l'épouser ? C'est ce que j'ignore, car je n'ai appris toute cette histoire que par bribes, un peu par celui-ci, un peu par celui-là, c'est-à-dire d'une façon contradictoire. Ce qu'il y a de certain, c'est que Léontine devint enceinte. Pourquoi à ce moment Gaston ne l'épousa-t-il pas ? Probablement parce qu'il désespéra d'obtenir un consentement, qu'il n'aurait même pas osé demander. Vois-tu la fureur de votre père, en apprenant que son aîné voulait épouser la fille d'un aubergiste ?

— Notre père n'aurait jamais donné son consentement ; il aurait plutôt rompu avec Gaston, malgré toute sa tendresse, toute sa faiblesse pour son aîné.

— On n'en vint pas à cette extrémité, et si votre père connut la liaison de son fils avec Léontine, il ne crut certainement qu'à une amourette sans conséquence. D'ailleurs, avant que la grossesse fut apparente, Léontine quitta Peyrehorade pour aller habiter Bordeaux, où elle se cacha ; on dit dans le pays qu'elle était auprès d'une sœur aînée, mariée en Champagne. Chaque semaine Gaston fit le voyage de Bordeaux ; à Royan on les rencontra ensemble. En même temps qu'elle quittait Peyrehorade, le jeune Anglais, qui s'appelait Arthur Burn, partait aussi ; on a raconté qu'on les avait vus, lui et elle, à Bordeaux ; est-ce vrai, est-ce faux ? je l'ignore ; mais tout me paraît croyable avec une femme coquette comme celle-là ; si elle n'épousait pas Gaston qu'elle devait, semblait-il, préférer, elle retrouverait son Anglais ; condamné à une mort prochaine, celui-là était à ménager. Chose extraordinaire, ce ne fut pas le malade qui mourut, ce fut la belle fille, saine et forte : un mois après l'accouchement, elle fut emportée tout d'un coup. L'enfant n'avait pas été reconnu par Gaston qui, sans doute, voulait le légitimer par mariage subséquent quand il le pourrait faire. La tante Clotilde le prit avec elle à Peyrehorade et l'éleva comme son neveu en le disant fils de sa sœur aînée, la Champenoise. Des années s'écoulèrent sur lesquelles je ne sais rien, si ce n'est que Gaston allait voir l'enfant quelquefois chez sa tante, et que, quand le moment arriva de le mettre au collège à Pau, il paya sa pension. Il se montra élève appliqué, studieux, intelligent, et il entra à Saint-Cyr dans les bons numéros. Ce fut en costume de Saint-Cyrien que, pour la première fois, il vint au château où il passa une partie de ses vacances à pêcher, à chasser, à galoper. Pour ceux qui n'avaient pas oublié les amours avec Léontine, ce séjour fut le commencement de la reconnaissance du fils par le père, car pour tout le monde Valentin était bien le fils de Gaston ; personne ne doutait de cette paternité, et moi-même qui, jusque-là, m'étais tenu sur la réserve…

— Avais-tu des raisons pour la justifier ?

— Pas d'autres que celles qui résultaient de la non-reconnaissance par Gaston, mais pour moi celles-là étaient d'un grand poids, car, avec un homme du caractère de ton frère, il me paraissait impossible d'admettre que, croyant ce garçon son fils, il ne lui donnât pas son nom ; s'il ne le faisait pas, c'est qu'il en était empêché ; et, comme il ne dépendait plus de personne, ce ne pouvait être que par un doute basé sur les relations qui avaient existé entre Léontine et Arthur Burn. Quelles avaient été au juste ces relations ? Innocentes ou coupables ? Bien malin qui pouvait le dire après vingt ans, alors que l'un et l'autre avaient emporté leur secret. En tout cas Gaston n'osait pas se prononcer puisqu'il ne reconnaissait pas ce fils, à ses yeux douteux. S'intéresser, s'attacher à lui, cela il le pouvait, et le jeune homme, je dois le dire, justifiait cet intérêt ; mais le reconnaître, lui donner son nom, en faire l'héritier, le continuateur des Saint-Christeau, cela il ne l'osait pas. J'ai vu ses scrupules, ou plutôt je les ai devinés ; j'ai assisté à ses luttes de conscience alors qu'il était partagé entre deux devoirs également puissants sur lui : d'une part, celui qu'il croyait avoir envers ce jeune homme ; d'autre part, celui qui le liait à son nom, et je t'assure qu'elles ont été vives.

— N'a-t-il pas fait des recherches, une enquête ?

— Après vingt ans ! Sur un pareil sujet ! Il est certain cependant qu'il a dû recueillir tous les renseignements qui pouvaient l'éclairer. Mais il est certain aussi qu'ils n'ont pas été assez probants puisque la reconnaissance n'a pas eu lieu. Les choses continuèrent ainsi sans que ma femme et moi nous osions décider qu'elle se ferait ou ne se ferait pas ; penchant tantôt pour la négative, tantôt pour l'affirmative. Valentin, en quittant Saint-Cyr, devint officier de dragons et entra plus tard à l'École de guerre d'où il sortit le troisième. Gaston, fier de lui, avait son nom sans cesse sur les lèvres, et, toutes les fois que Valentin obtenait un congé, il venait le passer au château ; un père n'eût pas été plus tendre pour son fils ; un fils plus affectueux pour son père. Cependant ce fut à ce moment même que j'acquis la certitude que jamais Gaston ne le reconnaîtrait, et voici comment elle se forma dans mon esprit. Tu me trouves sans doute bien décousu, bien incohérent ?

— Je te trouve d'une lucidité parfaite.

— Alors je continue. Un jour Gaston me chargea de lui dresser un modèle de testament qu'il copierait. Si réservé que je dusse être avec un client défiant, qui avait toujours peur qu'on l'amenât à dire ce qu'il voulait tenir secret, je fus cependant obligé de lui adresser quelques questions. Il me répondit évasivement en se tenant dans des généralités, si bien qu'au lieu d'un seul modèle je lui en fis quatre ou cinq, répondant aux divers cas qui, me semblait-il, pouvaient se présenter pour lui. Quatre jours après, il m'apporta son testament dans une enveloppe scellée de cinq cachets et me demanda de le garder.

— Alors, il a fait un testament ?

— Il en a fait un à ce moment ; mais, il y a un mois, il me l'a repris pour le modifier, peut-être même pour le détruire, et je ne sais pas s'il en a fait un autre ; ce qu'il y a de certain, c'est que je ne suis dépositaire d'aucun, de sorte qu'aujourd'hui tu es le seul héritier légitime de ton frère ; ce qui ne veut pas dire, tu dois le comprendre, que tu recueilleras cet héritage.

— Je comprends qu'on peut trouver un testament dans les papiers de
Gaston.

— Parfaitement. Cela dit, je remonte à la conviction qui s'est établie en moi que Gaston ne reconnaîtrait pas le capitaine, le jour même où il m'a demandé un modèle de testament. Et cette conviction est, il me semble, basée sur la logique. Tu sais, n'est-ce pas, que l'enfant naturel reconnu n'a pas sur les biens de son père les mêmes droits que l'enfant légitime ? dans l'espèce, le capitaine, fils légitime de Gaston, hérite de la totalité de la fortune de son père, fils naturel reconnu il n'hérite que de la moitié de cette fortune, puisque ce père laisse un frère qui est toi. Pour qu'il recueille cette fortune entière, il faut qu'elle lui soit léguée par testament, et ce testament n'est possible en sa faveur que s'il est un étranger et non un enfant naturel reconnu.

— Je ne savais pas cela du tout.

— N'en sois pas surpris ; quand la loi s'occupe des enfants naturels, adultérins ou incestueux, elle est pleine d'obscurité, de lacunes, de trous ou de traquenards au milieu desquels ceux dont c'est le métier d'interpréter le Code ont souvent bien du mal à se débrouiller. Donc, selon moi, ton frère, faisant son testament, renonçait à reconnaître le capitaine pour son fils.

— Et la conclusion de ton raisonnement était que le désir de laisser toute sa fortune au capitaine le guidait ?

— En effet, la logique conduisait à cette conclusion.

— Soupçonnes-tu les raisons pour lesquelles il t'a repris son testament.

— Elles sont de plusieurs sortes, mais les unes comme les autres ne reposent que sur des hypothèses.

— Puisque tu les as examinées, trouves-tu quelque inconvénient à me les dire ?

— Nullement.

— Tu admets, n'est-ce pas, qu'elles nous intéressent assez pour que je te les demande ?

— Je crois bien.

— Depuis longtemps, j'étais habitué à l'idée que Gaston laisserait sa fortune au capitaine, mais ce que tu viens de m'apprendre me montre que les choses ne sont pas telles que je les imaginais, notamment pour la paternité que je croyais certaine ; les conditions sont donc changées.

— Après avoir été trop loin dans un sens, ne va pas trop vite maintenant dans un sens opposé.

— Je n'irai que jusqu'où tu me diras d'aller. La vie m'a été trop dure pour que je me laisse emballer ; et je puis t'affirmer, avec une entière sincérité, qu'en ce moment même je suis plus profondément ému par le chagrin que me cause la mort de Gaston, que je ne suis troublé par la pensée de son héritage. Certainement je ne suis pas indifférent à cet héritage sur lequel j'ai bien quelques droits, quand ce ne seraient que ceux auxquels j'ai renoncé, mais enfin je suis frère beaucoup plus qu'héritier, fais-moi l'honneur de le croire.

— C'est justement sur ces droits dont tu parles que repose une des hypothèses qui soit présentée, quand je me suis demandé pourquoi Gaston me reprenait son testament. Je puis te dire que depuis votre rupture je ne suis pas resté sans parler de toi avec ton frère. Dans les premières années cela était difficile, je t'ai expliqué pourquoi : colère encore vivante, rancune exaspérée par les embarras d'argent, échéances des sommes à payer. Mais quand tout a été payé, quand le souvenir des embarras d'argent s'est effacé, ton nom n'a plus produit le même effet d'exaspération, j'ai pu le prononcer, ainsi que celui de ta fille, et représenter incidemment, sans appuyer, bien entendu, qu'il serait fâcheux qu'elle ne pût pas se marier, uniquement parce qu'elle n'avait pas de dot.

— Tu as agi en ami, et je t'en remercie de tout cœur.

— En honnête homme, en honnête notaire qui doit éclairer ses clients, même lorsqu'ils ne le lui demandent pas, et les guider dans la bonne voie, vers le vrai et le juste. Or pour moi la justice voulait que vous ne fussiez pas entièrement frustrés d'un héritage sur lequel vous aviez des droits incontestables. Est-ce pour modifier son testament dans ce sens que Gaston me l'a repris ? Cela est possible.

— Évidemment.

— Sans doute ; et j'aime d'autant plus à m'arrêter à cette hypothèse quelle est consolante, et que sa réalisation serait honorable pour la mémoire de ton frère en même temps qu'elle vous serait favorable. Mais il faut bien se dire qu'elle n'est pas la seule. Si ton frère a voulu modifier son testament qui, sous sa première forme, n'était pas en ta faveur, je le crains, et y ajouter de nouvelles dispositions pour te donner, à toi ou à ta fille, ce qu'il vous devait, il peut aussi l'avoir modifié dans un sens tout opposé, comme il peut aussi l'avoir tout simplement supprimé.

— Y a-t-il dans ses relations avec le capitaine quelque chose qui te puisse faire croire à cette suppression ?

— Rien du tout, et même je dois dire que ces relations sont devenues plus suivies qu'elles n'étaient quand Sixte passé capitaine a été nommé officier d'ordonnance du général Harraca qui commande à Bayonne, ce qui lui a permis de venir à Ourteau très souvent ; j'ajoute encore que ce choix a été inspiré par Gaston qui était l'ami du général.

— Alors cette hypothèse de la suppression du testament est peu vraisemblable ?

— Sans doute ; mais cela ne veut pas dire qu'il faille l'écarter radicalement. Je t'ai expliqué que Gaston avait toujours eu des doutes sur sa paternité, ce qui fait que, dans ses rapports avec l'enfant de Léontine Dufourcq, il a varié entre l'affection et la répulsion ; en certains moments, plein de tendresse pour son fils, dans d'autres ne regardant qu'avec horreur ce fils d'Arthur Burn. Qui sait si le jour où il m'a redemandé le testament, il n'était pas dans un de ces moments d'horreur ? Une disposition morale peut aussi bien avoir provoqué cette horreur qu'une découverte décisive par témoignage, lettre ou toute autre information à laquelle il aurait ajouté foi.

— Mais ses relations avec le capitaine ne permettent pas cette supposition, me semble-t-il ?

— Le capitaine n'est pas venu au château depuis que Gaston m'a redemandé son testament ; et, ce jour-là, pendant les quelques minutes que ton frère est resté dans ce cabinet d'où il semblait pressé de sortir, je l'ai trouvé très troublé : tu vois donc qu'il faut admettre cette supposition, si peu sérieuse qu'elle puisse paraître, comme il faut admettre tout, même que le capitaine va nous arriver avec un bon testament en poche.

— J'admets cela très bien.

— En tout cas, nous serons bientôt fixés. Pour plus de sûreté, j'ai fait, à ta requête, apposer les scellés ; nous les lèverons dans trois jours, et alors nous trouverons le testament, s'il y en a un. En attendant, en ta qualité de plus proche parent, tu vas être le maître dans ce château. C'est en ton nom que j'ai tout ordonné, depuis le service à l'église jusqu'au dîner commandé pour recevoir convenablement ceux des invités qui, venant de loin, n'auraient rien trouvé à Ourteau, particulièrement vos parents d'Orthez, de Mauléon et de Saint-Palais qui, certainement, vont arriver d'un moment à l'autre.

— Laisse-moi te remercier encore une fois ; tu as agi dans ces tristes circonstances comme un parent.

— Simplement comme un notaire.

— Il n'y en a plus de ces notaires.

— Aux environs de Paris, on dit cela, peut-être, mais je t'assure que chez nous il s'en trouve qui sont les amis de leurs clients. Puisque ce mot est dit, veux-tu me permettre d'en ajouter un autre ?

Il parut embarrassé.

— Parle donc.

— Le voilà, dit-il en ouvrant un des tiroirs de son bureau, c'est que si pour tenir ton rang tu avais besoin d'une certaine somme, je suis à ta disposition.

— Je te remercie.

— Ne te gêne pas ; cela peut être facilement imputé au compte de la succession.

— Je suis touché de ta proposition, mon cher Rébénacq, mais j'espère n'avoir pas à te mettre à contribution.

— En tout cas, tu ne refuseras pas de prendre une tasse de café au lait avec moi ; après une nuit passée en chemin de fer, tu es venu à pied de Puyoo, pense que la cérémonie se prolongera tard.

La tasse de café acceptée, le notaire voulut que le petit clerc portât la valise de son ancien camarade.

— Si je ne t'accompagne pas, dit-il, c'est que je pense que je serais importun ; l'expérience m'a appris malheureusement qu'à vouloir distraire notre chagrin, le plus souvent on l'exaspère. A bientôt.

X

Un peu après dix heures on vint prévenir Barincq que les invités commençaient à arriver, et il dut descendre au rez-de-chaussée.

Il avait eu le temps de s'habiller, et, quand il entra dans le grand salon, ce n'était plus le dessinateur de l'Office cosmopolitain ployé et déprimé par vingt années d'un dur travail ; sa taille s'était redressée, sa tête levée, et, si son visage portait dans l'obliquité des sourcils et l'abaissement des coins de la bouche l'empreinte d'une douleur sincère, cette douleur même l'avait ennobli : plus de soucis immédiats, plus d'inquiétudes agaçantes, mais des préoccupations plus hautes, plus dignes.

C'étaient des parents qui l'attendaient, des cousins du pays basque et du Béarn, les uns de Mauléon et de Saint-Palais portant le nom de Barincq ; les autres les Pédebidou d'Orthez. Autrefois ses camarades d'enfance, ses amis de jeunesse, ils ne l'avaient pas vu depuis vingt-cinq ou trente ans ; mais ils connaissaient l'histoire de sa vie et de ses luttes ; aussi, quand ils avaient appris par les domestiques sa présence au château, n'avaient-ils pas été sans éprouver une certaine inquiétude aussi bien dans leur fierté de personnages considérés que dans leur prudence provinciale de gens intéressés, ce qu'ils étaient tous les uns et les autres.

— Avait-il seulement des souliers aux pieds, le pauvre diable ?

— Et, d'autre part, à quelles demandes d'argent n'allaient-ils pas être exposés ?

Les plaintes si souvent répétées de Gaston pendant ces vingt dernières années n'étaient pas oubliées ; et, en se rappelant comme il avait été exploité par son frère, on s'était invité, réciproquement, à se tenir sur la réserve et la défensive : cousin, on l'était, sans doute ; mais c'est une parenté assez éloignée pour qu'elle ne crée, Dieu merci, ni devoirs ni liens.

Il y eut de la surprise quand on le vit entrer dans le salon les pieds chaussés comme tout le monde et non de bottes éculées de Robert Macaire. A la vérité les volets ne laissaient pénétrer qu'une clarté douteuse, mais celle qui tombait des impostes suffisait cependant pour montrer que son habit n'était pas honteux, et qu'il portait des gants avouables. Alors un changement de sentiments se produisit instantanément ; et toutes les mains se tendirent pour serrer les siennes.

— Comment vas-tu ?

— Et ta femme ?

— N'as-tu pas une fille ?

— Elle s'appelle Anie.

— Alors tu as gardé les traditions de la famille.

— Et le souvenir du pays.

De nouveau, les mains s'étreignirent.

Le revirement fut si complet, qu'après avoir exprimé des regrets pour la brouille survenue entre les deux frères, on en vint à blâmer Gaston qui avait persisté dans sa rancune.

— C'était là une des faiblesses de son caractère, dit l'un des Barincq de Mauléon.

— Les relations de famille doivent reposer sur l'indulgence, dit un autre.

— Cette indulgence doit être réciproque, appuya l'aîné des Pédebidou.

Ce n'est pas seulement sur l'indulgence que ces relations doivent reposer, c'est aussi sur la solidarité. En vertu de ce principe, deux des cousins, ceux à qui leur âge et leur position donnaient l'autorité la plus haute, l'attirèrent dans un coin du salon.

— Tu sais les relations qui existaient entre ton frère et un certain capitaine de dragons ?

— J'ai vu Rébénacq.

Tous deux en même temps, lui prirent les mains, l'un la gauche, l'autre la droite, et les serrèrent fortement.

— Qu'on établisse ses bâtards, dit l'un, rien de plus juste ; je blâme les pères qui, dans notre position, laissent leurs enfants naturels devenir les fils des vagabonds, les filles des gueuses, mais qu'on fasse cet établissement au détriment de la famille légitime, c'est ce que je n'admets pas.

— C'est ce que nous blâmons, dit l'autre.

— Crois bien que nous sommes avec toi, et que nous te plaignons.

— Sois certain aussi que tu peux compter sur nous, pour montrer à cet intrigant le mépris que nous inspirent ses manœuvres.

De nouveaux arrivants interrompirent cet entretien intime, il fallut revenir à la cheminée, et les recevoir, leur tendre la main, trouver un mot à leur dire.

C'était la troisième fois qu'à cette place il assistait à ce défilé de parents, d'amis, de voisins ou d'indifférents, qui constitue le personnel d'un bel enterrement : la première pour sa mère quand il était encore enfant ; la seconde pour son père, à la gauche de son frère, et maintenant tout seul, pour celui-ci : même obscurité, même murmure de voix étouffées, même tristesse des choses dans ce salon, où rien n'avait changé, et où les vieux portraits sombres qui faisaient des taches noires sur les verdures pâlies, et qu'il avait toujours vus, semblaient le regarder comme pour l'interroger.

Parmi ceux qui passaient et lui tendaient la main, il y en avait peu dont il retrouvât le nom : il est vrai que, pour la plupart, ces physionomies évoquaient des souvenirs, mais lesquels ? c'était ce que sa mémoire hésitante et troublée ne lui disait pas assez vite.

Il lui sembla qu'un mouvement se produisait dans les groupes formés çà et là, et que les têtes se tournaient de ce côté ; instinctivement il suivit ces regards, et vit entrer un officier.

— C'est le capitaine, dit un des cousins.

Après un regard circulaire jeté rapidement dans le salon pour se reconnaître, le capitaine s'avança vers la cheminée ; en grande tenue, le sabre au crochet, appuyé sur ses aiguillettes, le casque dans le bras gauche, il marchait sans paraître faire attention aux yeux ramassés sur lui.

— Tu vois, aucune ressemblance, dit à voix basse le même cousin qui l'avait annoncé.

Mais cette non-ressemblance ne lui parut pas du tout frappante comme le prétendait le cousin ; au reste, il n'eut pas le temps de l'examiner : arrivé devant eux, le capitaine s'inclinait, et il allait se retirer sans qu'aucun des parents eût répondu à son salut autrement que par un court signe de tête, quand, dans un mouvement de protestation en quelque sorte involontaire, Barincq avança la main ; le capitaine alors avança la sienne, et ils échangèrent une légère étreinte.

— Tu lui as donné la main, dit un des Barincq quand le capitaine se fut éloigné.

— Comme à tous les invités.

— Tu n'as donc pas vu ses pattes d'argent et ses aiguillettes ?

— Quelles pattes ?

— Sur son dolman ; ses épaulettes, si tu aimes mieux.

— Eh bien, qu'importent ces pattes !

Ce cousin, qui avait quitté l'armée pour se marier, et qui était au courant des usages militaires, haussa les épaules :

— On ne porte pas la grande tenue à l'enterrement d'un ami, dit-il, mais simplement le képi et les pattes noires. S'il l'a revêtue aujourd'hui, c'est pour afficher ses droits et crier sur les toits qu'il se prétend le fils de Gaston.

Bien que ces observations se fussent échangées à voix basse, elles n'avaient pas pu passer inaperçues, et, tandis que les uns se demandaient ce qu'elles pouvaient signifier, les autres examinaient le capitaine avec curiosité ; on avait vu l'accueil plus que froid des cousins, la poignée de main du frère, et l'on était dérouté. L'entrée du notaire Rébénacq amena une diversion. Puis de nouveaux arrivants se présentèrent, et ce fut bientôt une procession. Alors, le salon s'emplissant, ceux qui étaient entrés les premiers cédèrent la place aux derniers, et l'on se répandit dans le jardin où l'on trouvait plus de liberté, d'ailleurs, pour causer et discuter.

— Vous avez vu que M. Barincq a tendu la main au capitaine Sixte ?

— Pouvait-il ne pas la lui donner ?

— Dame ! ça dépend du point de vue auquel on se place.

— Justement. Si le capitaine est le fils de M. de Saint-Christeau, il est, quoi qu'on veuille, le neveu de M. Barincq, et, dès lors, c'est bien le moins que celui-ci tende la main au fils de son frère ; s'il ne l'est pas, et ne vient à cet enterrement que pour s'acquitter de ses devoirs envers un homme qui fut son protecteur, il me paraît encore plus difficile que la famille de celui à qui on rend un hommage lui refuse la main.

— Même s'il s'est fait léguer une fortune dont il frustre la famille ?

— Alors je trouverais que M. Barincq n'en a été que plus crâne.

— Ses cousins l'ont blâmé.

— A cause de la patte blanche.

Et ceux qui connaissaient le cérémonial militaire eurent le plaisir d'en enseigner les lois à ceux qui les ignoraient ; cela fournit un sujet de conversation jusqu'au moment où le clergé arriva pour la levée du corps.

— Quelle place allait occuper le capitaine dans le convoi ?

Ce fut la question que les curieux se posèrent : si la tenue du capitaine était une affirmation, cette place pouvait en être une autre.

Tandis que la famille prenait la tête, le capitaine se mêla à la foule, au hasard, et ce fut dans la foule aussi qu'il se plaça à l'église, sans que rien dans son attitude montrât qu'il attachait de l'importance à un rang plutôt qu'à un autre : les parents occupaient dans le chœur le banc drapé de noir qui, depuis de longues années, appartenait aux Saint-Christeau, lui restait dans la nef confondu avec les autres assistants.

Mais, comme il était au bout d'une travée et faisait face à ce banc, d'autre part comme son uniforme tranchant sur les vêtements noirs tirait les regards, chaque fois que Barincq levait les yeux, il le trouvait devant lui, et alors il ne pouvait pas ne pas l'examiner pendant quelques secondes ; sa pensée était obsédée par le mot de son cousin : « aucune ressemblance ».

Si le capitaine était moins grand que Gaston, comme lui il était de taille bien prise, bien découplée, élégante, souple ; et comme lui aussi il avait la tête fine, régulière, avec le nez fin et droit ; enfin comme lui aussi il avait les cheveux noirs ; mais, tandis que la barbe de Gaston était noire et son teint bistré, la moustache du capitaine était blonde et son teint rosé ; c'était cela surtout qui formait entre eux la différence la plus frappante, mais cette différence ne paraissait pas assez forte pour qu'on pût affirmer qu'il n'existait entre eux aucune ressemblance ; assurément il n'était pas assez près de Gaston pour qu'on s'écriât : « C'est son fils ! » mais d'un autre côté il n'en était pas assez loin non plus pour qu'on s'écriât qu'il ne pouvait y avoir aucune parenté entre eux ; l'un avait été un élégant cavalier dans sa jeunesse, l'autre était un bel officier ; l'un appartenait au type franchement noir, l'autre mêlait dans sa personne le noir au blond ; voilà seulement ce qui, après examen, apparaissait comme certain, le reste ne signifiait rien ; et franchement on ne pouvait pas là-dessus s'appuyer pour bâtir ou démolir une filiation.

Depuis l'incident de la main donnée au capitaine, une question préoccupait Barincq : devait-il ou ne devait-il pas inviter le capitaine au déjeuner qui suivrait la cérémonie ? Et s'il trouvait des raisons pour justifier cette invitation, celles qui, après le blâme de ses cousins, la rendaient difficile, ne manquaient pas non plus.

Heureusement au cimetière, c'est-à-dire au moment où il fallait se décider, Rébénacq lui vint en aide :

— Comme la présence du capitaine à votre table serait gênante pour vous, autant que pour lui peut-être, veux-tu que je l'emmène à la maison ? Cela vous tirera d'embarras.

C'était « nous tirera d'embarras » que le notaire aurait dit dire, car sa position au milieu de ces héritiers possibles était délicate pour lui aussi.

Si l'amitié, de même qu'un sentiment de justice, lui faisaient souhaiter que l'héritage de Gaston revint à son ancien camarade, d'autre part les intérêts de son étude voulaient que ce fût au capitaine. Héritier de son frère, Barincq conserverait sans aucun doute le château et ses terres pour les transmettre plus tard à sa fille comme bien de famille. Au contraire, le capitaine qui n'aurait pas des raisons de cet ordre pour garder le château, et qui même en aurait d'excellentes pour vouloir s'en débarrasser, le vendrait, et cela entraînerait une série d'actes fructueux qui, au moment où il pensait à se retirer des affaires, grossirait bien à propos les produits de son étude. Dans ces conditions, il importait donc de manœuvrer assez adroitement entre celui qui pouvait être l'héritier et celui qui avait tant de chances pour être légataire, de façon à conserver des relations aussi bonnes avec l'un qu'avec l'autre ; de là son idée d'invitation qui d'une pierre faisait deux coups : il rendait service à Barincq dans une circonstance délicate ; et en même temps il montrait de la politesse et de la prévenance envers le Capitaine, qui certainement, devait être blessé de l'accueil qu'il avait trouvé auprès de la famille.

XI

Ce fut seulement à une heure avancée de l'après-midi que les derniers invités quittèrent le château ; et les cousins ne partirent pas sans échanger avec Barincq de longues poignées de main accompagnées de souhaits chaleureux :

— Nous sommes avec toi.

— Compte sur nous.

— Jamais je n'admettrai que Gaston ait pu t'enlever un héritage qui t'appartient à tant de titres.

— C'est au moment de la mort qu'on répare les faiblesses de sa vie.

— Si Gaston a pu à une certaine heure faire le testament dont parle
Rébénacq, certainement il l'a détruit.

— C'est pour cela et non pour autre chose qu'il l'a repris.

— A la levée des scellés ne manque pas de nous envoyer des dépêches.

— Tu nous amèneras ta fille.

— Nous la marierons dans le pays.

Enfin il fut libre de s'occuper des siens et d'écrire à sa femme une lettre pour compléter son télégramme du matin, dans lequel il avait pu dire seulement qu'il était retenu au château par des affaires importantes. Dans sa lettre il expliqua ce qu'était cette affaire importante, et, sans répéter les espérances de ses cousins, il dit au moins les suppositions de Rébénacq ; un fait était certain : pour le moment il n'y avait pas de testament ; l'inventaire en ferait-il trouver un ? c'était ce que personne ne pouvait affirmer ni même prévoir en s'appuyant sur de sérieuses probabilités ; pour lui, il n'avait pas d'opinion, il ne concluait pas ; c'était trois jours à attendre.

Quand il eut achevé cette longue lettre, le soir tombait, un de ces soirs doux et lumineux propres à ce pays où si souvent la nature semble s'endormir dans une poétique sérénité, et n'ayant plus rien à faire il sortit, laissant ses pas le porter où ils voudraient.

Ce fut simplement dans le parterre joignant immédiatement le château, et il y demeura, prenant un plaisir mélancolique à rechercher les plantes qui avaient été les amies de ses années d'enfance, et qu'il retrouvait telles qu'elles étaient cinquante ans auparavant, sans qu'aucun changement eût été apporté dans leur culture ou dans leur choix par des jardiniers en peine de la mode ; dans les bordures de buis taillées en figures géométriques c'était toujours la même ordonnance de vieilles fleurs : primevères, corbeilles d'or et d'argent, juliennes, ancolies, ravenelles, giroflées, jacinthes, anémones, renoncules, tulipes ; et en les regardant dans leur épanouissement, en respirant leur parfum printanier qui s'exhalait dans la douceur du soir, il se prenait à penser que la vie qui s'était si furieusement précipitée sur lui en luttes et en catastrophes s'était arrêtée dans cette tranquille maison.

Que n'était il resté à son ombre, uni avec son frère, ainsi que celui-ci le lui proposait ! Ah ! si la vie se recommençait, comme il ne referait pas la même folie, et ne courrait pas après les mirages qui l'avaient entraîné !

Jeune, c'était sans regret qu'il avait quitté cette maison, se croyant appelé à de glorieuses destinées ; maintenant allait-il pouvoir reprendre place sous son toit, et jusqu'à la mort la garder ? Quel soulagement, et quel repos !

Jusqu'à une heure avancée de la soirée, il suivit ce rêve, plus hardi avec lui-même qu'il n'avait osé l'être en écrivant à sa femme, se répétant sans cesse les derniers mots de ses cousins, et se demandant s'il n'était pas possible qu'au moment de la mort Gaston eût réellement réparé ce qu'il avait reconnu être une erreur.

Toute la nuit il dormit avec cette idée, et le matin, au soleil levant, il était dans les prairies, pour prendre possession de ces terres déjà siennes.

On a souvent discuté sur les excitants de l'esprit ; à coup sûr, il n'en est pas qui provoque plus fortement l'imagination que l'espoir d'un héritage prochain. Bien que peu sensible au gain, Barincq n'échappa pas à cette fièvre, et, pendant les trois jours qui s'écoulèrent avant la levée des scellés, on le vit du matin au soir passer et repasser par les chemins, et les sentiers qui desservent le domaine ; les terres arables, il les amenderait par des engrais chimiques ; les vignes mortes ou malades, il les arracherait et les transformerait en prairies artificielles : les prairies naturelles, il les irriguerait au moyen de barrages dont il dessinait les plans ; ce serait une transformation scientifique, en peu de temps le revenu de la terre serait certainement doublé, s'il n'était pas triplé : c'est surtout pour ce qu'il ne connaît pas, que l'esprit d'invention se révèle inépuisable et génial.

Pour suivre le double jeu qu'il avait adopté, le notaire Rébénacq s'était mis à la disposition de Barincq afin de procéder à l'inventaire au jour que celui-ci choisirait, mais, ce jour fixé, il s'était empressé d'écrire au capitaine Sixte pour l'avertir qu'il eût à se présenter au château, « s'il croyait avoir intérêt à le faire ».

A cette communication, le capitaine avait répondu qu'il était fort surpris qu'on lui adressât une pareille invitation : en quelle qualité assisterait-il à cet inventaire ? dans quel but ? c'était ce qu'il ne comprenait pas.

Aussitôt que le notaire eut reçu cette lettre, il la porta à son ancien camarade.

— Voici le moyen que j'ai employé pour demander au capitaine s'il avait un testament, sans le lui demander franchement ; sa réponse prouve qu'il n'en a pas, et, me semble-t-il, qu'il ignore s'il en existe un ; c'est quelque chose cela.

— Assurément ; cependant le bureau et le secrétaire de Gaston n'ont pas livré leur secret.

— Ils le livreront demain.

En effet, le lendemain matin, à neuf heures, le juge de paix, assisté de son greffier, se rendit au château avec Rébénacq pour procéder à la levée des scellés ainsi qu'à l'inventaire, et, bien que les uns et les autres dussent être, par un long usage de leur profession, cuirassés contre les émotions, ils avaient également hâte de voir ce que le bureau-secrétaire et les casiers du cabinet de travail de M. de Saint-Christeau allaient leur révéler.

Renfermaient-ils ou ne renfermaient-ils point un testament en faveur du capitaine Sixte ?

Cependant, ce ne fut pas par l'ouverture de ces meubles qu'on commença, la forme exigeant qu'on procédât d'abord à l'intitulé ; mais, comme il était des plus simples, il fut vite dressé, et le juge de paix put enfin reconnaître si les scellés par lui apposés étaient sains et entiers ; cette constatation faite, la clé fut introduite dans la serrure du tiroir principal.

— J'estime que, s'il existe un testament, dit le notaire, il doit se trouver dans ce tiroir où Gaston rangeait ses papiers les plus importants.

— C'était là aussi que mon père plaçait les siens, dit Barincq.

— Procédons à une recherche attentive, dit le juge de paix.

Mais, si attentive que fût cette recherche, elle ne fit pas trouver le testament.

Sans se permettre de toucher à ces papiers Barincq se tenait derrière le notaire et, penché par-dessus son épaule, il le suivait dans son examen, le cœur serré, les yeux troubles ; personne ne faisait d'observation inutile, seul le notaire de temps en temps énonçait la nature de la pièce qu'il venait de parcourir : quand elle était composée de plusieurs feuilles, il les tournait méthodiquement de façon à ne pas laisser passer inaperçu ce qui aurait pu se trouver intercalé entre les pages.

A la fin, ils arrivèrent au fond du tiroir.

— Rien, dit le notaire.

— Rien, répéta le juge de paix.

Ils levèrent alors les yeux sur Barincq et le regardèrent avec un sourire qui lui parut un encouragement à espérer en même temps qu'une félicitation amicale.

Il se pourrait qu'il n'existât pas de testament, dit le notaire.

— Cela se pourrait parfaitement, répéta le juge de paix.

— Je commence à le croire, dit le greffier qui ne s'était pas encore permis de manifester une opinion.

— Voulez-vous examiner les autres tiroirs ? demanda Barincq d'une voix que l'anxiété rendait tremblante.

— Certainement.

Le second tiroir, vidé avec les mêmes précautions et le même soin méticuleux, ne contenait que des papiers insignifiants, entassés là par un homme qui avait la manie de conserver toutes les notes qu'il recevait, alors même qu'elles ne présentaient aucun intérêt. Il en fut de même pour le troisième et le quatrième.

— Rien, disait Rébénacq avec un sourire plus approbateur.

— Rien, répétait le juge de paix.

Et de son côté le greffier répétait aussi :

— J'ai toujours cru qu'il n'y aurait pas de testament.

Si l'on avait écouté l'impatience nerveuse de Barincq, l'examen se serait fait de plus en plus vite, mais Rébénacq, qui ne savait pas se presser, ne remettait aucun papier en place sans l'avoir parcouru, palpé et feuilleté.

— Nous arriverons au bout, disait-il.

En attendant on arriva au dernier tiroir du bureau ; à peine fut-il ouvert que le notaire montra plus de hâte à tirer les papiers.

— S'il y a un testament, dit-il, c'est ici que nous devons le trouver.

En effet ce tiroir semblait appartenir au capitaine : sur plusieurs liasses le nom de Valentin était écrit de la main de Gaston, et sur une autre celui de Léontine.

— Attention, dit le notaire.

Mais sa recommandation était inutile, les yeux ne quittaient pas le tas de papiers qu'il venait de sortir du tiroir.

Toujours méthodique, il commença par la liasse qui portait le nom de Léontine : n'était-ce pas la logique qui exigeait qu'on procédât dans cet ordre, la mère avant le fils ?

La chemise ouverte, la première chose qu'on trouva fut une photographie à demi-effacée représentant une jeune femme.

— Tu vois qu'elle était jolie, dit le notaire en présentant le portrait à Barincq.

— Son fils lui ressemble, au moins par la finesse des traits.

Mais le juge de paix et le greffier ne partagèrent pas cet avis.

— Continuons, dit le notaire.

Ce qu'il trouva ensuite, ce fut une grosse mèche de cheveux noirs et soyeux, puis quelques fleurs séchées, si brisées qu'il était difficile de les reconnaître ; puis enfin des lettres écrites sur des papiers de divers formats et datées de Peyrehorade, de Bordeaux, de Royan.

Comme le notaire en prenait une pour la lire, Barincq l'arrêta :

— Il me semble que cela n'est pas indispensable, dit-il.

Rébénacq le regarda pour chercher dans ses yeux ce qui dictait cette observation : le respect des secrets de son frère, ou la hâte de continuer la recherche du testament.

— Ces lettres peuvent être d'un intérêt capital, dit-il, mais je reconnais qu'il n'y a pas urgence pour le moment à en prendre connaissance ; passons.

La liasse qui venait ensuite contenait des lettres du capitaine classées par ordre de date, les premières d'une grosse écriture d'enfant qui, avec le temps, allait en diminuant et en se caractérisant.

— Ces lettres aussi peuvent avoir de l'intérêt, dit le notaire, mais comme pour celles de la mère on verra plus tard.

Les autres liasses étaient composées de notes, de quittances, de lettres qui prouvaient que pendant de longues années, au collège de Pau, à Sainte-Barbe, à Saint-Cyr, plus tard au régiment, Gaston avait entièrement pris à sa charge les frais d'éducation du fils de Léontine Dufourcq, et aussi d'autres dépenses ; mais nulle part il n'y avait trace de testament, ni même de projet de testament.

— L'affaire me paraît réglée, dit le notaire.

— Il n'y a pas eu, il n'y aura pas de testament, dit le greffier qui ne craignait pas d'être affirmatif.

— Si nous allions déjeuner, proposa le juge de paix, chez qui les émotions ne suspendaient pas le fonctionnement de l'estomac.

Bien qu'on voulût se tenir sur la réserve pendant le déjeuner devant les domestiques, quelques mots furent prononcés, assez significatifs pour qu'on sût, à la cuisine, qu'il n'avait pas été trouvé de testament, et alors la nouvelle courut tout le personnel du château.

Jusque-là, la domesticité, convaincue qu'il ne pouvait pas y avoir d'autre héritier que le capitaine, avait traité Barincq en intrus. Que faisait-il au château, ce frère ruiné ? qu'attendait-il ? de quel droit donnait-il des ordres ? Comment se permettait-il de parcourir les terres en maître ? Ce qui serait amusant, ce serait de le voir déguerpir.

Quand on apprit qu'il n'y avait pas de testament, la situation changea instantanément, et un brusque revirement se produisit, qui se manifesta aussitôt : au moment où on servit le café, le vieux valet de chambre qui pendant vingt ans avait été l'homme de confiance de Gaston apporta sur la table une bouteille toute couverte d'une poussière vénérable, à laquelle il paraissait témoigner un vrai respect :

— C'est de l'Armagnac de 1820, dit-il, j'ai pensé que monsieur en voudrait faire goûter à ces messieurs.

Quand il eut quitté la salle à manger, les trois hommes de loi échangèrent un sourire que Rébénacq traduisit :

— Voilà qui en dit long, et ce n'est assurément pas pour boire à la santé du capitaine que Manuel nous offre cette eau-de-vie.

L'inventaire ayant été repris, les recherches dans le cartonnier et dans le secrétaire, ainsi que dans la table de la chambre de Gaston, restèrent sans résultat. A cinq heures de l'après-midi tout avait été fouillé, aussi bien dans le cabinet de travail que dans la chambre, et il ne restait pas d'autres pièces où l'on pût trouver des papiers.

— Décidément il n'existe pas de testament, dit le notaire en tendant la main à son camarade.

— M. de Saint-Christeau portait trop haut le respect de la famille, dit le juge de paix, pour ne pas l'observer.

— Ce qui n'empêche pas qu'il y a eu un testament, répliqua le notaire.

— Ne peut-il pas avoir été détruit ?

— Il faut bien qu'il l'ait été, puisque nous ne le trouvons pas.

— En vous reprenant le testament qu'il vous avait confié, dit le greffier, M. de Saint-Christeau a montré que ce testament ne répondait plus à ses intentions.

— Évidemment.

— Donc il a voulu le détruire.

— Ou le modifier.

— S'il avait voulu le modifier, trois hypothèses se présentaient : ou bien il vous confiait ce testament modifié ; ou bien il le remettait au capitaine ; ou bien il le plaçait dans son bureau. Puisqu'il ne vous l'a pas confié, puisqu'il ne l'a pas remis au capitaine, puisque nous ne le trouvons pas, c'est qu'il n'existe pas, et, pour moi, il est prouvé qu'après la destruction du premier testament, il n'en a point été fait d'autres.