— Cela paraît évident.
— Dis que c'est clair comme la lumière du soleil un testament n'est pas d'une lecture tellement agréable pour celui qui l'a fait qu'on éprouve le besoin de le relire de temps en temps.
— Depuis l'inventaire t'es-tu quelquefois demandé ce qui avait pu changer les sentiments de Gaston à l'égard du capitaine ?
— Ma foi, non ; à quoi bon ! Il n'y avait intérêt à raisonner sur ces sentiments que lorsque nous ne savions pas si ce testament était détruit et si nous n'allions pas en trouver un autre ; nous n'avons trouvé ni celui-là ni l'autre, c'est donc que l'hypothèse de la modification des sentiments était bonne.
— Mais qui a provoqué et amené ces modifications ?
— Ah ! voilà ; je ne vois, comme je te l'ai dit, que les doutes que Gaston avait sur sa paternité, doutes qui ont empoisonné sa vie.
— Sais-tu si, quand il t'a repris son testament, un fait quelconque avait pu confirmer ses doutes et lui prouver que décidément le capitaine n'était pas son fils ?
— Comment veux-tu que je le sache ?
— Tu pourrais avoir une indication qui, si vague qu'elle eût été à ce moment, s'expliquerait maintenant par le fait accompli.
— Je n'ai rien autre chose que le trouble de Gaston lorsqu'il est venu me redemander son testament, mais quelle était la cause de ce trouble ? Je l'ignore.
— Tu m'avais donné comme explication une découverte décisive qu'il aurait faite, un témoignage, une lettre.
— Comme explication, non, comme supposition, oui ; je t'ai dit qu'il était possible que les soupçons de Gaston eussent été confirmés par une lettre, par un témoignage, par une preuve quelconque trouvée tout à coup qui serait venue lui démontrer que le capitaine n'était pas son fils, mais je ne t'ai pas dit que cela fût, attendu que je n'en savais rien. Quand on cherche au hasard comme je le faisais, il faut tout examiner, tout admettre, même l'absurde.
— Mais il n'était pas absurde, il me semble, de supposer que c'était le changement des sentiments de Gaston envers celui qu'il avait cru son fils jusqu'à ce jour qui modifiait ses dispositions testamentaires ?
— Pas du tout, cela paraissait raisonnable, vraisemblable, probant même, et la destruction du testament montre bien que je ne m'égarais point. Mais les suppositions pour expliquer le changement de volonté de Gaston auraient pu, à ce moment, se porter d'un autre côté ; du tien, par exemple.
— Du mien !
— Assurément. Si Gaston m'a, un mois avant sa mort, repris le testament qu'il avait fait plusieurs années auparavant, c'est qu'à ce moment ce testament n'exprimait plus sa volonté.
— N'est-ce pas ?
— Cela est incontestable. Mais quelle volonté ? A qui s'appliquait-elle ? Au capitaine ? A toi ? Dans mes suppositions je partais de l'idée que Gaston avait voulu changer ses dispositions en faveur du capitaine. Mais pour être complet il aurait fallu partir aussi d'un point tout différent et admettre qu'il avait bien pu vouloir changer celles faites dans ce testament en ta faveur ou à ton détriment.
— Mais c'est vrai, ce que tu dis là !
— Tu n'y avais pas pensé ?
— Non… Oh non !
Non, assurément, il n'y avait pas pensé, mais, maintenant, tout ce qu'il avait si laborieusement bâti s'écroulait.
— Sans savoir au juste ce que contenait l'acte qui m'a été repris, continua le notaire, j'avais de fortes raisons, et je te les ai données, pour croire qu'il instituait le capitaine légataire universel, et je partais de là pour faire toutes les suppositions dont nous avons parlé, sur le changement dans les sentiments de Gaston envers le capitaine, et par suite dans ses dispositions. Mais, si nous admettons que d'autres personnes que le capitaine figuraient dans cet acte, à un titre quelconque, toutes ces suppositions tombent, et il n'en reste absolument rien, puisqu'il se peut très bien qu'en reprenant son testament, Gaston ait voulu simplement le modifier à l'égard de ces personnes. Ainsi il s'agit de toi, par exemple ; Gaston n'est plus satisfait du legs qu'il t'a fait ; il reprend donc son testament, soit pour augmenter ce legs, soit pour le diminuer ; les deux hypothèses peuvent se soutenir, tu le reconnais, n'est-ce pas ?
— Oui… Je le reconnais.
— Je n'ai pas besoin de te dire que celle de la diminution de ton legs n'est, là, que pour pousser les choses à l'extrême. Je suis certain, au contraire, que ses intentions étaient de l'augmenter ; la colère qu'il éprouvait contre toi, chaque fois qu'il payait les intérêts de la somme dont il avait répondu, était tombée depuis le remboursement de cette somme, et d'autre part le sentiment fraternel s'était réveillé dans son cœur, plus fort, plus vivace, à mesure que sa beauté s'affaiblissait, et qu'en présence de la mort menaçante il se rejetait dans les souvenirs de votre enfance ; tu vois donc que les probabilités d'un changement de sentiments du frère sont possibles, tout comme le sont celles d'un changement de sentiments du père pour le fils ; il y a eu un moment où tu n'étais plus un frère pour Gaston ; il peut tout aussi bien y en avoir eu un autre où le capitaine n'a plus été un fils pour lui.
— Mais ne penches-tu pas pour une plutôt que pour l'autre ?
— Je ne devrais pas avoir besoin de te dire que c'est pour l'affaiblissement du sentiment paternel, et la recrudescence du sentiment fraternel. Frappé dans sa tendresse de père par une atteinte grave, Gaston, n'ayant plus de fils, s'est souvenu qu'il avait un frère ; sois sûr que, sans votre brouille, il se serait moins vivement attaché au capitaine, de même que, sans son affection pour celui-ci, il aurait éprouvé plus tôt le besoin de se rapprocher de toi, ainsi que de ta fille, dont il aurait fait la sienne. Cela est si vrai que lorsque, pour des causes qui nous échappent, l'affaiblissement du sentiment paternel s'est produit en lui, il a repris son testament et l'a détruit, te faisant ainsi son héritier.
— Que je voudrais te croire !
Se méprenant sur le sens vrai de cette exclamation, Rébénacq crut qu'elle exprimait seulement le regret de ne pouvoir croire à un retour d'affection fraternelle :
— Si tu doutes de moi, dit-il, et de mes suppositions, tu ne peux pas résister aux faits. Le testament a été détruit, n'est-il pas vrai ? Alors que veux-tu de plus ?
X
Détruit, il n'eût voulu rien de plus ; mais précisément il ne l'était pas, et cet entretien ne le rendait que plus solide, puisqu'au lieu d'éclaircir les difficultés il les obscurcissait encore en les compliquant.
Il avait fallu un aveuglement vraiment incroyable, que seul l'intérêt personnel expliquait, pour s'imaginer que Gaston ne pouvait penser qu'à son fils en modifiant ses dispositions, alors que la raison disait qu'il pouvait tout aussi bien penser à d'autres, celui-ci ou celui-là.
Si, au lieu de vouloir déshériter son fils, il avait voulu déshériter son frère, quelle valeur pouvait-on attribuer à toutes les suppositions qui reposaient sur la première hypothèse ? Une seule chose l'appuierait d'une façon sérieuse : ce serait de découvrir une preuve, ou simplement un indice que Gaston avait eu des motifs pour changer ses sentiments à l'égard du capitaine et, par suite, ses dispositions testamentaires envers lui.
Les seuls témoignages qu'il pût consulter étaient les lettres de Léontine Dufourcq à Gaston, et aussi celles du capitaine trouvées à l'inventaire. Jusqu'à ce jour il n'avait pas ouvert ces liasses, retenu par un sentiment de délicatesse envers la mémoire de son frère, mais, à cette heure, ses scrupules devaient céder devant la nécessité.
Après le déjeuner, il mit les lettres dans ses poches, et, pour être certain de ne pas se laisser surprendre par sa femme ou sa fille, il alla s'asseoir dans un bois où il serait en sûreté.
La première liasse qu'il ouvrit fut celle de Léontine ; elle se composait d'une quarantaine de lettres, toutes numérotées de la main de Gaston par ordre de date ; les plis, fortement marqués, montraient qu'elles avaient été souvent lues.
Et, cependant, il ne lui fallut pas longtemps pour constater qu'elles étaient, pour la plupart, d'une banalité et d'une incohérence telles que Gaston, assurément, n'avait pas pu les lire et les relire pour leur agrément. S'il les avait si souvent feuilletées, au point d'en user le papier, il fallait donc qu'il leur demandât autre chose que ce qu'elles donnaient réellement.
Quelle chose ? — le parfum d'un amour qui lui était resté cher — ou l'éclaircissement d'un mystère qui n'avait cessé de le tourmenter ?
C'était ce qu'il fallait trouver, ou tout moins chercher sans idée préconçue, avec un esprit libre, résolu à ne se laisser diriger que par la vérité.
La première lettre commençait à l'installation de Léontine à Bordeaux, dans une maisonnette du quai de la Souys, c'est-à-dire à une courte distance de la gare du Midi, par où Gaston arrivait et repartait ; elle se rapportait presque exclusivement à cette installation, sur laquelle elle insistait avec assez de détails pour qu'on pût retrouver cette maisonnette si elle était encore debout ; en quelques mots seulement elle se plaignait de la tristesse que lui promettait cette nouvelle existence, loin de sa sœur, loin de son pays, enfermée dans cette maison isolée, où elle n'aurait pour toute distraction que le passage des trains sur le pont, et la vue des bateaux de rivière qui montaient et descendaient avec le mouvement de la marée ; mais c'était un sacrifice qu'elle faisait à son amour, sans se plaindre.
Dans la suivante, la plainte se précisait : qui lui eût dit qu'elle serait obligée de se cacher dans le faubourg d'une grande ville, sous un nom faux, et que la récompense de sa tendresse et de sa confiance serait cette vie misérable de fille déshonorée ? quelle plus grande preuve d'amour pouvait-elle donner que de l'accepter ? En serait-elle récompensée un jour ? Tout ce qu'elle demandait dans le présent, c'était que ce sacrifice servit au moins à calmer une jalousie qui la désespérait.
Les suivantes roulaient sur cette jalousie, mais dans une forme vague qui ne réveillait rien de nouveau : Gaston était jaloux du jeune Anglais Arthur Burn qui avait habité chez les sœurs Dufourcq et Léontine s'appliquait à détruire cette jalousie. Elle n'avait jamais vu dans Arthur Burn qu'un pensionnaire comme les autres, et le seul sentiment qu'il lui eût inspiré, c'était la pitié. Comment n'eût-elle pas eu de compassion pour un pauvre garçon condamné à mort qui passait ses journées dans la souffrance ? Mais, d'autre part, comment eût-elle éprouvé de l'amour pour un infirme qui faisait de son corps une boîte à pharmacie ? Pouvait-on admettre, raisonnablement, qu'elle était assez aveugle, ou assez folle, pour préférer à un homme jeune, sain, vigoureux, doué de toutes les qualités qui rendaient Gaston irrésistible, un invalide chagrin, couvert d'emplâtres, qui puait la maladie, et que les servantes, même les moins difficiles, refusaient de soigner. Il avait quitté Peyrehorade en même temps qu'elle s'installait à Bordeaux. Cela était vrai. Mais qu'importait ? Est-ce que, s'il y avait eu complicité entre eux, elle n'aurait pas su obtenir de lui qu'il se conduisît de manière à éviter les soupçons ? Était-ce quand il y avait le plus grand intérêt dans le présent comme dans l'avenir, pour elle et plus encore pour son enfant, à ne pas les provoquer, qu'elle allait commettre une imprudence, aussi bête que maladroite ?
Douze lettres se succédaient dans ce ton, montrant ainsi que, pendant plusieurs semaines, Léontine n'avait écrit à Gaston que pour se défendre, et que, malgré tout, les griefs de celui-ci ne cédaient point à ses argumentations. Quand elle ne plaidait point pour sa fidélité, elle se répandait en protestations de tendresse qui semblaient indiquer qu'elle avait trouvé dans Manon Lescaut un modèle, qu'en fille illettrée qu'elle était, elle imitait servilement : « Je te jure, mon cher Gaston, que tu es l'idole de mon cœur et qu'il n'y a que toi au monde que je puisse aimer de la façon dont je t'aime. Je t'adore, compte là-dessus, mon chéri, et ne t'inquiète pas du reste. » Gaston, grand chasseur bien plus que grand lecteur, et surtout lecteur de romans, avait pu prendre cela pour de l'inédit et s'en contenter ; tel qu'il était, il n'y avait rien d'invraisemblable à admettre que Léontine l'adorait et faisait de lui l'idole de son cœur.
Mais ce dont il ne pouvait certainement pas se contenter, c'était des explications relatives à Arthur Burn ; la lettre qui suivait celles-là le prouvait par son papier si usé aux plis qu'il avait été raccommodé avec des bandes de timbres-poste ; combien fallait-il qu'il eût été lu de fois, relu, tourné et retourné, étudié pour en arriver à cet état de vétusté !
« Est-ce que si j'avais eu des reproches à m'adresser, idole de mon cœur, j'aurais jamais avoué m'être rencontrée avec M. Burn ? Est-ce que, si j'avais voulu nier cette rencontre, je n'aurais pas pu le faire de façon à te convaincre qu'elle n'avait jamais eu lieu ? Ce n'était pas bien difficile, cela. Qui m'avait vue ? Un homme en qui tu pouvais n'avoir qu'une confiance douteuse. J'aurais contesté son témoignage ; je t'aurais affirmé n'être pas sortie ce jour-là. Et, entre lui et moi, j'ai la fierté de croire que tu n'aurais pas hésité. Mais c'eût été un mensonge, une bassesse, une chose indigne de moi, indigne de mon amour, un soupçon contre toi, ce que je n'ai jamais fait, ce que je ne ferai jamais, car je ne veux pas plus m'abaisser moi-même devant toi, que je ne peux t'abaisser dans mon cœur.
C'est pourquoi quand tu m'as dit le visage bouleversé, les yeux sombres et la voix tremblante d'angoisse et de colère, je crois bien des deux : « Tu as vu M. Burn ? » je t'ai répondu : « C'est vrai » ; et je t'ai expliqué comment cette rencontre, due seulement au hasard, avait eu lieu.
Pourtant, malgré mes explications aussi franches que claires, je sens bien que tu es parti fâché contre moi, et, ce qui est plus triste encore, inquiet et malheureux. Je ne veux pas que cela soit, mon chéri ; je ne veux pas que tu doutes de moi qui t'adore ; je ne veux pas que tu te tourmentes ; c'est bien assez que tu aies à souffrir de notre séparation.
Aussi, après l'affreuse nuit que je viens de passer à me désespérer de t'avoir fait de la peine, je veux que ma première pensée, ce matin en me levant, soit pour te rassurer en te répétant ce que je t'ai dit : il me semble que quand tu le verras en ordre sur le papier, s'il m'est possible de mettre de l'ordre dans mes idées, tu reconnaîtras que dans cette malheureuse rencontre il n'y a rien pour te tourmenter.
Comme je te l'ai dit, j'étais sortie pour une petite promenade sur le quai. En cela j'ai eu tort, je le reconnais ; j'aurais dû rester à la maison. Mais que veux-tu, n'avoir pour toute distraction que de regarder passer les trains ou les bateaux, cela devient ennuyeux à la fin ; et n'avoir pour exercice qu'à tourner dans un jardin grand comme une serviette, ça étourdit. J'étais donc sortie, et machinalement sans savoir ce que je faisais, où j'allais, sans me rendre compte de la distance, j'étais arrivée au bout du pont, où je m'étais arrêtée à regarder le mouvement des navires mouillés dans la rivière que la marée montante faisait tourner sur leurs ancres, quand je sens que quelqu'un s'est arrêté derrière moi, tout contre moi, et me regarde. Tu penses si je suis émue. Alors, sans même me retourner, je veux continuer mon chemin. Mais une main me prend doucement par le bras, et une voix me dit avec l'accent anglais : « Je vous fais peur, mademoiselle ? » C'était M. Burn. Je te demande si je pouvais l'éviter, malgré l'envie que j'en avais. Il me dit qu'il vient d'Arcachon où il est resté depuis son départ de Peyrehorade, et qu'il se rend à la gare de la Bastide pour prendre le train de Paris. Moi je ne lui dis rien, pensant qu'il va m'abandonner. Pas du tout. Comme il est en avance, il trouve que c'est un moyen de tuer le temps que de me faire la conversation.
C'est à ce moment, sans doute, qu'est passé celui qui t'a dit m'avoir vue en compagnie de M. Burn ; ce ne peut être qu'à ce moment, puisque nous ne sommes pas restés ensemble plus de huit ou dix minutes. J'avoue que je n'ai pas bien conscience du temps, car j'étais mal à mon aise. Je n'avais su que répondre quand il m'avait montré de la surprise de me rencontrer à Bordeaux, alors qu'il me croyait en Champagne ; et je ne savais aussi que dire pendant qu'il m'examinait : je sentais que ma grossesse sautait aux yeux, ainsi que ma confusion. Ces quelques instants, dont on me fait un crime, m'ont pourtant été bien cruels. Enfin il me quitta avec un air de pitié qui n'était pas pour me rendre courage, et je rentrai à la maison, me reprochant cette malheureuse sortie, mais sans prévoir les conséquences qu'elle allait avoir.
Voilà la vérité, idole de mon cœur, toute la vérité, telle que je te l'ai dite franchement, telle que je te la répète pour qu'elle te rassure, te calme, pour qu'elle t'empêche de douter de moi. Interroge ta conscience, mon chéri, et je suis sûre que sa voix te répondra que tu ne peux pas me soupçonner. Écoute-la, écoute aussi la raison qui te dira que je serais la plus bête ou la plus folle des femmes de te tromper. Suis-je cette bête ? Suis-je cette folle ? Folle d'amour, oui, je la suis ; folle d'amour pour toi, je l'ai été du jour où je t'ai vu, et je la serai jusqu'à la mort. Parce que je t'ai écouté, parce que j'ai cédé à ta parole, à tes beaux yeux, à ta passion, à ton élégance, à ta noblesse, à tout ce qui fait ton prestige, peux-tu supposer que j'aurais cédé à un autre ? Mais il n'y a qu'un Gaston au monde pour moi, et il ne peut pas me faire un crime de ce qu'il est irrésistible.
C'est m'accuser du plus misérable et du plus lâche des crimes, de penser que M. Burn peut être pour moi autre chose qu'un indifférent. Est-ce que j'aurais eu des yeux pour toi, est-ce que je t'aurais écouté, est-ce que je me serais donnée si j'avais aimé ce pauvre garçon, ou même si simplement, j'avais été aimée de lui ? Il est orphelin, il est riche, il ne dépend de personne, ni d'une famille, ni de rien : aimée par lui, je me serais fait épouser, et malade comme il l'est, ayant besoin de soins, j'imagine que cela n'aurait pas été difficile… au cas où il m'aurait aimée, bien entendu.
As-tu un indice, une preuve, n'importe quoi qui laisse supposer que j'aie fait ce calcul ? Je te le demande, et m'en rapporte à tes souvenirs pour la réponse.
Quand nous nous sommes vus, avais-je l'air d'une fille gardée par un sentiment tendre, un amour, un engagement, des projets quelconques ? T'ai-je jamais opposé la moindre résistance dans tout ce que tu as voulu de moi ? N'ai-je pas été aussi souple entre tes mains, aussi docile à tes désirs que peut l'être une fille libre de toute dépendance étrangère.
Je ne dis pas cela pour m'être donnée à toi, car j'ai cédé autant à mon amour qu'au tien, mais pour le reste, pour tout ce qui s'est passé à partir de ce moment.
Quand tu as voulu que je cache ma grossesse, t'ai-je opposé de la résistance ? Et, cependant, j'avais bien le droit d'élever la voix et de te dire que, puisque j'étais une honnête fille, tu avais des devoirs d'honnête homme envers moi. L'ai-je fait ? Non. Tu m'as représenté que tu devais ménager ton père, et les lois du monde auquel tu appartiens, qu'il fallait attendre, ne rien brusquer, et sans résistance, mais non sans souffrance, sans honte, sans chagrin j'ai accepté ce que tu voulais.
Tu as trouvé que je devais quitter ma sœur et notre maison pour venir me cacher ici, je t'ai obéi sans t'opposer d'objections, bien que je ne fusse pas assez aveugle pour ne pas voir ce que serait la vie que tu m'imposais, loin de toi dont je serais séparée, loin des miens, prisonnière, abandonnée, seule avec mes pensées qui ne seraient pas gaies, je l'imaginais bien.
Est-ce qu'à ce moment j'aurais accepté si M. Burn ne m'avait pas été
étranger ?
Je n'ai vu que toi, je n'ai pensé qu'à la plus grande marque
d'amour qu'il me fût possible de te donner.
Pour tout dire, pour être franche jusqu'au bout, j'ajoute que j'ai pensé aussi à notre enfant, et que ce que je faisais pour toi, tu le lui rendrais.
Que tu doutes de moi, que tu m'accuses, rien ne peut m'être plus cruel, et il faut que je t'aime comme je t'aime, que je sois ton esclave, ta chose, pour le supporter sans révolte ; mais, enfin, si douloureux que cela soit, dans le moment où tu me frappes de tes soupçons, je ne perds pas tout courage parce que je sais que je te ferai revenir à d'autres sentiments, et qu'il n'y a de coupable en toi que ta nature inquiète et jalouse. Tu es ainsi, et ne peux rien contre toi ; ton esprit toujours en éveil t'emporte et rien ne t'arrête, ni la raison, ni la vraisemblance, ni la justice, jusqu'à ce que la voix de ton cœur parle et te montre ton erreur.
Mais si je peux, maintenant que je te connais, accepter ces doutes, je ne veux pas qu'ils effleurent notre enfant ; je ne veux pas que tu le regardes de cet air sombre et anxieux dont tu regardes la mère en te posant toutes sortes de questions folles ou absurdes : pour lui je ferai tous les sacrifices ; et par lui tu auras toujours la femme la plus tendre, la plus soumise, la plus dévouée, la plus fidèle jusqu'à mon dernier soupir.
De toi à lui il n'y a pas de questions à te poser, tu n'as qu'un mot à dire : — Je suis son père, et lui dois la tendresse, les soins, l'amour d'un père.
C'est pour lui que je t'écris cette longue lettre, bien plus que pour moi, car, malgré tout, je sens que je n'ai pas à plaider ma cause qui est si bonne qu'en ce moment même, j'en suis sûre, tu ne penses qu'à me faire oublier le chagrin que tu m'as causé. Sois tranquille, cela ne sera pas difficile, et tu n'auras qu'à paraître pour me trouver telle que j'ai toujours été et serai toujours.
Ta bien aimée,
LÉONTINE »
Il avait lu les lettres précédentes aussi vivement que le permettait leur écriture peu nette ; de celle-là au contraire, il pesa chaque mot, chaque phrase, et quand il arriva à la fin, il la reprit au commencement.
Mais, si attentif qu'il fût, il n'y trouva rien qu'il ne connût déjà, si ce n'est des indications sur le caractère et la nature de Léontine qui justifiaient tous les soupçons.
Malgré ses protestations d'amour et ses serments, il paraissait bien certain que cette coquette de village avait manœuvré entre Arthur Burn et Gaston de façon à les ménager également, écrivant très probablement à celui-ci les mêmes lettres qu'à celui-là, sans savoir au juste lequel des deux était le plus « idole de son cœur », à moins qu'ils ne le fussent ni l'un ni l'autre.
S'il en était ainsi, et tout semblait l'indiquer, on comprenait par quelles incertitudes, Gaston, passionnément épris de cette femme, avait passé et quels avaient été ses soupçons ; mais, si toute sa vie il s'était débattu contre l'obsession du doute, lui qui mieux que tout autre était en situation de trancher la question de paternité, n'était-ce pas folie de s'imaginer qu'après trente ans passés on verrait clair là où il s'était perdu dans l'obscurité, n'ayant pour se guider que ces lettres ? Quand on les relirait cent fois comme Gaston les avait lues, elles ne livreraient pas plus leur secret que trente ans auparavant : des inductions, des hypothèses, elles les permettaient toutes ; des certitudes, elles n'en fourniraient aucune, si les dernières n'étaient pas plus précises que celles-là.
Elles ne l'étaient point : partout Léontine se défendait contre la jalousie de Gaston par de vagues protestations ; nulle part elle ne prenait corps à corps un des griefs, auxquels elle répondait : « Je t'aime, compte là-dessus » ; et c'était toujours le morne refrain.
Après la liasse de la mère, il passa à celle du fils, beaucoup plus volumineuse. Parcourant seulement les premières lettres, écrites d'une écriture enfantine, il ne commença une lecture sérieuse qu'avec celles où l'enfant devenait jeune homme, et tout de suite il put constater que si, au lieu de vouloir éclaircir une question de paternité, c'était une question de maternité, il n'admettrait jamais que ce garçon, simple et droit, au cœur tendre, mais discret et réservé dans ses expansions, pouvait être le fils de cette coquette, dont chaque mot criait la tromperie. Tel se montrait le collégien, tel était le soldat, avec seulement en plus la fermeté et le sérieux que donne l'âge, mais si franchement, que, dans cette confession qui sans interruption se continuait de la dix-huitième à la trentième année, on voyait comme si on l'avait suivi jour par jour l'éveil de son esprit et de ses idées, la formation de son caractère et de ses sentiments, l'ouverture de son jeune cœur au rêve d'abord, plus tard à la pensée, plus tard encore à la vie.
Alors il se produisit ce fait que cette lecture, commencée avec la pensée et l'espoir qu'elle tournerait contre le capitaine, concluait au contraire en sa faveur : puisqu'il était si peu le fils de sa mère, à qui avait-il pris les qualités natives que chaque lettre révélait en lui, si ce n'est à son père ?
Et, pour qui connaissait Gaston, il semblait bien que c'était lui qui fût ce père.
XI
Ce n'était pas la première fois qu'il s'apercevait que les honnêtes gens éprouvent dans la vie des difficultés et des embarras qui n'entravent pas la marche des coquins.
Coquin, il eût sans remords supprimé ce testament, et les choses auraient suivi leur cours.
Mais, honnête homme, il ne pouvait pas employer un moyen qui, pour faire le bonheur des siens, faisait sûrement son malheur à lui, en empoisonnant sa vie.
Il se connaissait et savait que ce n'était pas quand chaque matin, aux premiers instants qui suivent le réveil, on passe l'examen de sa conscience, qu'on pourrait la charger d'un pareil poids : toutes les subtilités du raisonnement ne tenaient pas contre ce chiffon de papier qui, aux yeux de la loi, faisait du capitaine l'héritier de Gaston, et, tant qu'on ne lui aurait pas restitué la fortune dont légalement il était propriétaire, on ne pouvait pas espérer le repos.
Telle était la vérité ; le reste ne reposait que sur les sophismes du cœur et de l'intérêt personnel. Et encore se sentait-il convaincu que, s'il était seul, l'intérêt personnel ne s'obstinerait pas dans ces faux raisonnements, qui n'avaient tant de puissance que parce qu'ils tenaient quand même et malgré tout au bonheur de sa femme et de sa fille.
Arrivé à cette conclusion, il n'avait qu'à rentrer chez lui, prendre le testament de Gaston et le remettre à Rébénacq.
Cependant il n'en fit rien, et les raisons ne lui manquèrent pas pour différer ce sacrifice : du côté du capitaine, il n'y avait pas urgence et quelques jours de plus ou de moins étaient de peu d'importance ; du côté des siens, il ne pouvait pas ainsi sans préparation leur porter ce coup, qui jetait sa femme dans le désespoir et brisait le mariage de sa fille ; enfin, lui-même avait besoin de réfléchir encore et de se reconnaître dans le dédale de contradictions où il se débattait. Ce n'était pas à la légère qu'il devait se décider ; aucun inconvénient à attendre ; rien que des avantages ; en tout cas, on verrait.
Les journées s'écoulèrent longues et agitées, les nuits plus longues encore, plus agitées ; mais que peut le temps sur ce qui ne dépend que de notre volonté ! fatalement la situation ne pouvait pas changer tant qu'il ne se résoudrait pas, soit à déchirer le testament, soit à le déposer aux mains de Rébénacq, et par conséquent ses tourments, ses inquiétudes, ses angoisses, resteraient ce qu'ils étaient, avec le remords en plus de son impuissance.
Cet état n'avait pas pu se prolonger sans éveiller l'attention de sa femme et de sa fille, et, comme à toutes leurs questions il avait toujours répondu qu'il n'était point malade, elles avaient cherché entre elles quelles pouvaient être les causes de ces changements d'humeur, et madame Barincq s'était arrêtée à l'idée qu'il fallait les attribuer au mariage d'Anie.
— Ton père t'aime trop, il ne peut pas s'habituer à la pensée que bientôt tu seras perdue pour lui.
— Je ne serai pas perdue pour lui, mais, alors même que nous devrions être séparés, je sais qu'il m'aime assez pour accepter ce sacrifice s'il avait la conviction que c'est pour mon bonheur. Seulement il faudrait que cette conviction fût bien solide chez lui, et peut-être ne l'est-elle pas au point de ne pas laisser place à l'inquiétude.
— Avec un homme charmant comme le baron, quelles inquiétudes veux-tu qu'il ait ?
— Je ne veux pas qu'il en ait, je ne dis pas qu'il en a ; mais enfin cela est possible ; et si cela est, sa préoccupation s'expliquerait tout naturellement.
— Si ton père avait des craintes, il m'en ferait part ; je suis autant que lui intéressée à ton bonheur. D'ailleurs, quelles craintes M. d'Arjuzanx peut-il lui inspirer ?
— Si je les connaissais, nous serions fixées.
— Je l'interrogerai.
L'occasion était trop belle quand sa femme le questionna sur ses inquiétudes pour qu'il n'en profitât pas : en même temps qu'elles justifiaient son souci qu'il ne pouvait pas nier, elles avaient l'avantage de préparer la rupture des projets de mariage.
— Si je n'ai pas de griefs précis à reprocher au baron, je ne suis cependant pas rassuré.
— Pourquoi ne m'en parlais-tu pas ?
— Précisément parce que les griefs précis me manquent… et que je trouve inutile de te tourmenter… si, comme je l'espère, il n'y a rien contre le baron.
— Alors, pourquoi te tourmentes-tu toi-même ?
— Parce que je voudrais savoir ce que je n'apprends pas.
— Savoir quoi ?
Ce qu'on veut dire quand on parle de lui, ou plutôt ce qu'on veut ne pas dire : n'as-tu pas été frappée des réticences qu'on emploie à son égard ?
— Réticences… c'est beaucoup.
— Le mot ne fait rien à la chose ; pourquoi ces étonnements polis quand il est question du baron ? Pourquoi ces silences quand on voit que nous serions disposés à l'accepter pour gendre au cas où Anie l'agréerait ?
— L'envie.
— C'est possible ; ce n'est pas certain.
— Alors, quoi ?
— C'est ce que je cherche. Voilà pourquoi je ne voudrais pas te voir considérer comme fait un mariage qui, en réalité, peut ne pas se faire.
— Tu ne voudrais pas le rompre pour si peu.
— Non, certes ; mais j'envisage sa rupture comme possible si…
— Si….
— Si je trouve ce que je cherche. Et cela, tu en conviendras, me donne bien le droit d'être préoccupé.
— Enfin, que cherches-tu ?
— A voir clair dans ce qui est obscur ; à faire préciser ce qui est vague et insaisissable.
— Le baron est un galant homme.
— Je le crois.
— Un honnête homme.
— J'en suis sûr.
— Alors ?
— Galant homme, honnête homme, on peut être mauvais mari : la responsabilité d'un père qui marie sa fille est trop lourde pour qu'il laisse rien au hasard.
— Tu t'inquiètes à tort.
— Qu'en sais-tu ? Je pourrais te dire que de ton côté tu t'obstines à tort aussi dans ton parti-pris de ne voir que ce que tu désires : si ce mariage peut se faire, il peut ne pas se faire.
— Il se fera.
— Tu ne peux pas le souhaiter plus vivement que moi.
— Ce serait folie de prendre au sérieux des propos en l'air ; il n'y a rien, il ne peut y avoir rien contre le baron, et ce que tu crois de la suspicion est simplement de l'envie : envie chez ses amis parce qu'Anie lui apporte une belle fortune ; envie chez nos amis, à nous, parce qu'il apporte à Anie un beau nom.
Il s'attendait à cette résistance et n'alla pas plus loin ; maintenant que l'ouverture était faite, il pourrait revenir sur cette rupture, et amener peu à peu l'esprit de sa femme à en admettre la possibilité, afin que le jour où elle se produirait elle ne fût pas un coup de foudre.
Avec Anie il procéda de la même façon, mais l'accueil qu'elle fit à ses paroles entortillées ne ressembla en rien à celui de sa mère :
— S'il y a dans ce mariage quelque chose qui t'inquiète, lui dit-elle, le mieux est d'y renoncer tout de suite.
— Tu n'en souffrirais pas, ma chérie ?
— Pas du tout, je t'assure ; quand tu m'as fait part de la demande de M. d'Arjuzanx, je t'ai répondu que je n'en étais ni charmée ni fâchée ; j'en suis toujours au même point ; je crois t'avoir dit aussi, faisant mon examen de conscience, que je ne trouvais en moi qu'une parfaite indifférence à son égard ; bien que depuis ce jour-là nous nous soyons rencontrés cinq fois, je n'ai point changé. Dans ces conditions, je pense donc que, ce mariage ne t'offrant plus les avantages que tu y trouvais, surtout une entière sécurité, le mieux est de le rompre avant d'aller plus loin.
— Tu ne le regretterais point ?
— Comment pourrais-je le regretter, puisque je ne sais pas encore si je l'accepterai !
— Alors ces entrevues de Biarritz n'ont rien produit ?
— Elles auraient produit un ennui réel si elles n'avaient pas eu lieu au bord de la mer, qui était une distraction, et si, d'autre part, elles n'avaient pas été égayées par le capitaine.
— Ah ! le capitaine.
Cette exclamation fut prononcée d'un ton qui frappa Anie.
— Que trouves-tu d'étonnant à ce que je dis là ?
Il l'examinait ; pendant un certain temps il la regarda sans répondre.
— Je me demande, dit-il, si tu n'accordes pas au capitaine des mérites que tu refuses au baron.
— Il n'y a aucune comparaison à faire entre eux.
De nouveau il garda le silence, et elle fut toute surprise de voir que les mains de son père tremblaient comme si elles étaient agitées par une profonde émotion.
— Qu'as-tu ? demanda-t-elle.
Il ne répondit pas, et il se mit à marcher en long, en large, à pas saccadés, la tête haute, les yeux brillants, les lèvres frémissantes.
— Une idée ! dit-il tout à coup en s'arrêtant devant elle, une idée que me suggère ta réflexion à propos du capitaine, et qui me fait te demander de répondre franchement à la question que je vais te poser.
— Elle est donc bien grave, cette question, qu'elle te met dans cet état d'agitation ?
— La plus grave qui puisse se présenter pour toi, pour moi.
— Alors dis tout de suite.
— Si le capitaine avait demandé ta main, ta réponse aurait elle été celle que tu as faite au baron ?
— Mais… papa.
— Je t'en prie, je t'en supplie, ma chérie, sois franche avec ton père ; tu ne sais pas quelles conséquences peut avoir la réponse que je demande.
— Mais je m'en doute bien un peu, à ton trouble.
— Alors, parle, parle.
— Eh bien, je reconnais, pour parler comme toi, que j'accorde au capitaine des mérites que je ne vois pas dans le baron.
— Et ces mérites auraient-ils été assez grands pour que, malgré son manque de naissance ou plutôt malgré la tare de sa naissance, et aussi malgré son manque de fortune, tu l'acceptes comme mari ?
— Justement parce que, grâce à l'héritage de mon oncle, la fortune ne compte pas pour moi, j'aurais aimé à choisir mon mari en dehors de toute préoccupation d'argent ; ne pas le refuser parce qu'il aurait été pauvre, ne pas l'accepter parce qu'il aurait été riche.
— Et la naissance ?
— Ça, c'est une autre affaire : il est certain que dans le monde le baron d'Arjuzanx, dont les ancêtres occupaient des charges auprès du roi Henri, fait une autre figure que le capitaine Valentin Sixte.
— Tu l'aurais donc refusé pour cette tare ?
— Je ne dis pas ça : J'aurais regretté que le capitaine n'eût pas le nom du baron ; mais je regrette encore bien plus à tous les autres points de vue que le baron ne soit pas le capitaine.
— Ah ! ma chère enfant !
— Tu voulais de la franchise.
— Ma chère petite Anie, ma fille, mon enfant bien-aimée, ma chérie.
Il l'avait prise dans ses bras et il l'embrassait.
— Le capitaine m'a demandée ? dit-elle.
— Non.
— Ah !
— Mais cela ne fait rien.
— Cela fait tout au contraire. Comment peux-tu me poser de pareilles questions ! Je ne t'ai répondu que parce que je croyais à cette demande.
Elle se dégagea des bras de son père et alla à la fenêtre pour cacher sa confusion.
Doucement il vint à elle, et, lui mettant la main sur l'épaule avec tendresse :
— Ne me suppose pas des intentions qui sont loin de ma pensée, dit-il ; rien, je t'assure, ne peut m'être plus doux que ce que tu viens de m'apprendre, rien, rien.
En effet ; plus d'une fois il avait vaguement entrevu un mariage entre Anie et Sixte comme la fin des angoisses au milieu desquelles il se débattait désespérément. Tout, de cette façon, était tranché pour le mieux : Anie ne perdait pas la fortune de son oncle, et, de son côté, Sixte héritait de son père ; ainsi se conciliaient les droits de chacun ; pas de luttes, pas de sacrifices ni d'un côté ni de l'autre ; plus de doutes sur la validité du testament, pas plus que sur la filiation du capitaine : ce n'était ni comme fils, ni comme légataire qu'il jouissait de la fortune de Gaston, mais comme mari d'Anie ; et, de son côté, ce n'était pas en qualité de nièce qu'elle gardait cette jouissance, mais comme femme du capitaine.
S'il ne s'était pas arrêté à cette idée lorsqu'elle avait traversé son esprit, s'il n'avait même pas voulu l'examiner lorsqu'elle lui revenait malgré ses efforts pour la chasser, c'est qu'il la considérait comme un misérable calcul, et la spéculation honteuse d'une conscience aux abois ; n'était-ce pas vendre sa fille ? et de sa vie, de son bonheur, payer leur repos à tous et la fortune ? Mais, du moment que spontanément, et sans que ce fût un sacrifice pour elle, Anie préférait le capitaine au baron, la situation se retournait ; à marier Anie et le capitaine il n'y avait plus ni calcul ni spéculation, on ne la vendait plus et, en même temps qu'on tranchait l'inextricable difficulté du testament, en même temps qu'on faisait un juste partage de la succession de Gaston entre ceux qui, à des titres divers, avaient des droits pour la recueillir, on assurait le bonheur de ceux qu'on mariait. Quel meilleur mari pouvait-on souhaiter pour Anie que ce beau garçon intelligent, franc, loyal, que cet officier distingué devant qui s'ouvrait le plus brillant avenir ? Quelle femme pouvait-il trouver qui fût comparable à Anie ? De là son élan de joie quand il avait entendu Anie venir au-devant du désir qu'il n'avait même pas osé former.
— Tu m'as parlé franchement, reprit-il, parce que le capitaine te plaît, et aussi parce que tu sais que, de ton côté, tu plais au capitaine.
— Mais je ne sais rien du tout ! s'écria-t-elle en se retournant vers son père.
— Tu ne le sais pas, j'en suis certain ; il ne te l'a pas dit, je le crois ; mais cela n'empêche pas que tu n'en sois sûre ; une jeune fille ne se trompe pas là-dessus ; c'est là l'essentiel ; le reste est de peu d'importance.
— Que veux-tu donc ?
— Que tu épouses le capitaine, puisqu'il te plaît.
— Mais ce ne sont pas les jeunes filles qui épousent, on les épouse.
— Si le baron ne te plaît pas, et si au contraire le capitaine te plaît, il y a d'autre part tant d'avantage à ce que ton mariage avec le capitaine se fasse, que nous devons nous unir pour qu'il réussisse.
— Mais je ne peux pas lui demander de m'épouser.
— Il ne s'agit pas de cela. Ce qu'il faut avant tout, c'est que tu refuses M. d'Arjuzanx.
— C'est facile et j'y suis toute disposée. Je n'ai accepté ces entrevues que pour t'obéir. Tu veux maintenant que nous les supprimions, je t'obéis encore bien plus volontiers. Quoi qu'il arrive, je ne regretterai point M. d'Arjuzanx. Je n'ai pour lui ni antipathie ni répulsion ; il m'est indifférent, voilà tout ; et ce n'est vraiment pas assez pour l'épouser : ami, oui ; mari, non. De son côté, ce que tu désires est donc fait. Seulement, je serais curieuse de savoir pourquoi tu le voulais pour gendre il y a un mois, et pourquoi tu ne le veux plus aujourd'hui.
Il resta un moment assez embarrassé.
— N'était-il pas alors ce qu'il est encore ? et du côté du capitaine as-tu appris des choses qui te le montrent sous un jour plus favorable ?
Il avait eu le temps de se remettre :
— J'ai à plusieurs reprises entendu parler de M. d'Arjuzanx d'une façon qui ne m'a pas plu.
— Que disait-on ?
— Rien de précis ; mais c'est justement le vague de ces propos qui fait mon inquiétude. Quant au capitaine, j'ai au contraire appris à le connaître sous un jour qui a singulièrement augmenté ma sympathie pour lui et l'a transformée en une estime sérieuse.
— Comment cela ? demanda-t-elle avec une vivacité caractéristique.
— En lisant ses lettres à Gaston ? Cette correspondance, qui commence quand le jeune garçon entre au collège de Pau et se continue sans interruption jusqu'à ces derniers temps, a été conservée par ton oncle, on l'a trouvée à l'inventaire et je viens de la lire. C'est une confession, ou plutôt, car elle ne contient l'aveu d'aucune faute, un journal qui embrasse toute sa jeunesse. Quels renseignements vaudraient ceux qu'il donne lui-même dans ces lettres où on le suit pas à pas, où l'on voit se former l'homme qu'il est devenu, et un homme de cœur, de caractère, droit, loyal, que la tare d'une naissance malheureuse n'a point aigri, mais qu'elle a au contraire trempé ; enfin, le type du mari qu'un père qui connaît la vie choisirait entre tous pour sa fille.
Pendant qu'il parlait, elle souriait sans avoir conscience de l'aveu que son visage épanoui trahissait :
— Alors, ces lettres… dit-elle machinalement pour dire quelque chose et pour le plaisir de parler de lui.
— Ces lettres sont un panégyrique d'autant plus intéressant qu'il est écrit au jour le jour. Sais-tu quelles étaient mes pensées en les lisant ?
— Dis.
— Je me demandais comment ton oncle n'avait pas eu le désir de te le donner pour mari, ce qui conciliait tout : son affection pour ce jeune homme et ses devoirs envers nous.
— Il n'a pas exprimé ce désir.
— Cela est vrai ; mais ce qu'il n'a pas fait, pour une raison que nous ignorons, simplement peut être parce que la mort l'a surpris, je puis le faire. Si ton oncle avait des devoirs envers nous, envers moi, envers toi, je me considère comme en ayant envers le capitaine qui a certainement des droits à la fortune dont nous héritons… quand ce ne serait que ceux que donne l'affection partagée : un mariage entre vous règle tous ces devoirs comme tous ces droits, et, de plus, il assure ton bonheur. Tu comprends pourquoi j'ai été si heureux quand je t'ai entendu manifester avec franchise tes sentiments ?
— Et maintenant ?
— Quoi, maintenant ?
— J'entends, que veux-tu faire ?
— Aller trouver Rébénacq qui est l'ami et le conseil du capitaine.
— Mais M. Rébénacq ne peut pas offrir ma main à M. Sixte.
— Assurément ; mais Rébénacq peut lui faire comprendre quels sont mes sentiments à son égard, et adroitement, discrètement, lui laisser entendre que, s'il voulait devenir le mari d'une belle jeune fille qu'il connaît et qu'il a pu apprécier, il n'aurait qu'à plaire à cette belle fille et se faire aimer d'elle pour que la famille l'accueillît, malgré son manque de fortune, à bras ouverts. Il n'y a point là d'offre, dont je ne veux pas plus que toi, mais une ouverture comme en doivent faire ceux qui sont riches à ceux qui ne le sont pas. Y a-t-il là-dedans quelque chose qui ne te convienne pas ?
Au lieu de répondre, elle interrogea :
— Et M. d'Arjuzanx ?
— Je lui écrirai que nos projets ne peuvent pas avoir les suites que nous espérions.
— Que vous espériez, lui et toi ?
— Dame !
— N'es-tu pour rien dans cette rupture ?
— J'arrangerai les choses de façon à porter ma part de responsabilité.
— Fais-la légère pour toi, plus grosse pour moi, ce ne sera que justice. Mais ce que je voudrais encore, ce serait qu'au lieu d'aller trouver M. Rébénacq et d'écrire ensuite à M. d'Arjuzanx, tu commences par cette lettre. Je connais assez M. Sixte pour être certaine qu'il ne consentirait pas à entrer en rivalité avec un ami. S'il est sensible à l'ouverture de M. Rébénacq, ce ne sera certainement que quand il aura la preuve que cet ami a été refusé.
— Tu as raison ; j'écris tout de suite au baron et demain seulement j'irai voir Rébénacq.
— Et maman ! tu es d'accord avec elle ?
— Je compte sur toi.
— Tu sais qu'elle trouve toutes les qualités à M. d'Arjuzanx : la naissance, la distinction, la beauté, et bien d'autres choses encore, sans parler de sa fortune qui ne peut pas être comparée à celle de M. Sixte.
— Ta mère ne veut que ton bonheur ; quand elle sera convaincue que tu n'aimeras jamais M. d'Arjuzanx, elle cédera.
— Enfin, je ferai ce que tu veux, mais si nous partageons les responsabilités, partageons aussi les difficultés : que j'amène maman à accepter ta rupture d'un mariage qu'elle souhaite si ardemment, toi, de ton côté, amène-la à accepter celui que tu désires.
— Et toi, ne le désires-tu pas aussi ?
Elle vint à son père, les yeux baissés, marchant avec componction.
— Une fille soumise n'a d'autre volonté que celle de son papa.
XII
Pendant que Barincq préparait le brouillon de sa lettre au baron, Anie annonçait à sa mère que, décidément, et après un sérieux examen de conscience, elle ne pouvait pas se résigner à accepter M. d'Arjuzanx pour mari.
Aux premiers mots ce fut de l'étonnement chez madame Barincq, puis de la stupéfaction, puis de la colère et de l'indignation qui s'exaspérèrent en une crise de larmes.
Elle était la plus malheureuse des femmes ; rien de ce qu'elle désirait ne comptait.
Ne sachant à qui s'en prendre, elle tourna sa colère contre son mari.
— C'est ton père avec ses sottes histoires, ses propos vagues, ses inquiétudes sans causes, qui a changé tes sentiments pour M. d'Arjuzanx.
Anie défendit son père en répondant que précisément ses sentiments n'avaient pas changé : tels ils étaient le jour où on lui avait parlé de ce mariage, tels ils étaient encore. M. d'Arjuzanx lui était indifférent, et elle n'accepterait jamais de devenir la femme d'un homme qu'elle n'aimerait pas ; elle n'aimait pas M. d'Arjuzanx, elle ne l'aimerait jamais, elle avait interrogé son cœur, non pas une fois, mais vingt, mais cent, la réponse avait toujours été la même ; et, puisque ce mariage ne se ferait pas, il convenait de rompre des relations qui n'avaient que trop duré et qui, en se prolongeant, deviendraient compromettantes. Pour ne pas vouloir du baron, elle ne renonçait pas au mariage : il ne fallait donc pas que plus tard on cherchât à savoir ce qui s'était passé entre M. d'Arjuzanx et elle, et pourquoi ils ne s'étaient pas mariés.
De tous les arguments qu'employa Anie, celui-là fut celui qui porta le plus juste et le plus fort ; pendant trop longtemps madame Barincq avait vécu dans l'avenir pour que les sécurités du présent lui eussent fait perdre l'habitude de l'escompter : pour rompre avec le baron, Anie ne rompait pas avec le mariage, et il était très possible, il était même probable, il était vraisemblable qu'elle en ferait un beaucoup plus beau que celui auquel elle renonçait : pourquoi le baron ne serait-il pas remplacé par un prince, le gentillâtre par un homme dans une grande situation ?
Alors elle se calma, et si bien, qu'elle voulut donner elle-même le texte de la lettre à écrire au baron ; ce qu'il fallait, c'était éviter de présenter des explications difficiles, et se contenter de dire avec politesse que, leur fille n'étant pas décidée à se marier encore, il convenait d'interrompre des entrevues qui pouvaient avoir des inconvénients.
Anie et son père se regardèrent, se demandant s'ils devaient profiter de cette ouverture, mais ni l'un ni l'autre n'osa commencer ; c'était un si heureux résultat d'avoir obtenu l'abandon du baron qu'ils jugèrent plus sage de s'en tenir là ; plus tard on agirait pour faire accepter le capitaine ; à la vérité tous deux sentaient qu'il eût mieux valu donner un autre motif de rupture que celui que madame Barincq proposait, et ne pas l'appuyer sur la volonté d'Anie de ne pas se marier encore ; mais cela n'était possible qu'en entrant dans des explications devant lesquelles le père et la fille reculèrent.
Quand la lettre fut écrite, madame Barincq la relut deux fois, puis, avant de l'enfermer dans son enveloppe, elle la balança plusieurs fois entre ses doigts :
— Tu veux qu'elle parte ? dit-elle en regardant sa fille.
— Mais certainement.
— Que ta volonté s'accomplisse, et fasse le ciel que ce soit pour ton bonheur ! Qui sait si celui qui remplacera M. d'Arjuzanx le vaudra !
Mais cette parole n'émut ni la fille ni le père ; ils savaient, eux, combien celui qui devait remplacer le baron valait mieux que celui-ci.
Le lendemain matin, à l'ouverture de l'étude, Barincq entrait dans le cabinet de Rébénacq. Quand le notaire entendit parler de rupture avec le baron, il ne montra aucune surprise.
— Dois-je t'avouer que je m'y attendais ? dit-il.
— Et pourquoi t'y attendais-tu ?
— Parce que M. d'Arjuzanx n'est pas du tout le mari qui convient à ta fille.
— Et tu ne me l'as pas dit ?
— Tu devais t'en apercevoir tout seul ; cela valait mieux.
— M'apercevoir de quoi ?
— De ce que tout le monde disait.
— Mais que disait tout le monde ? Vingt fois j'ai voulu aller au fond de certaines paroles énigmatiques ou de silences étranges, on ne m'a jamais répondu. Maintenant que ce mariage est rompu, ne parleras-tu pas franchement ?
— On s'étonnait que tu consentisses à donner une jolie fille comme mademoiselle Anie, discrète, délicate de sentiments, distinguée d'esprit, à un homme comme le baron, qui n'est pas précisément doué de qualités semblables.
— Que lui reproche-t-on ?
— Un homme qui va en vélocipède à Paris, qui paraît en maillot dans les baraques, qui vit en intimité avec un lutteur.
— Ah !
— On ne parlait que de ça à Bayonne et à Orthez.
— On est sévère à Bayonne et à Orthez.
— Tu plaisantes en Parisien sceptique ; mais, si ridicules que te paraissent les préjugés provinciaux, crois-tu qu'un homme qui n'a pas d'autres occupations et d'autres plaisirs que de briller dans les luttes du cirque ou du sport soit précisément le mari qui convienne à une fille intelligente comme la tienne ? Quels points de contact vois-tu entre eux ? Sois certain que la province n'est pas si bête que Paris l'imagine.
— Sans doute tu as raison, puisque ma fille n'a pas voulu de M. d'Arjuzanx.
— J'estime qu'elle a été sage, et j'ajoute que de sa part je n'en suis pas étonné.
— Il est vrai qu'elle demande chez son mari d'autres qualités que celles que M. d'Arjuzanx pouvait lui offrir ; seulement le mari chez qui nous rencontrerions ces qualités n'est pas facile à trouver.
Il y eut un moment de silence ; tout à coup le notaire, prenant son menton dans sa main, dit, comme s'il se parlait à lui-même :
— Ça dépend.
— De quoi ça dépend-il ?
— Des qualités exigées.
— Simplement morales et intellectuelles ; physiques aussi, il est vrai, car il faut que ce mari plaise à Anie.
— Évidemment. Ainsi la fortune n'entre pour rien dans vos exigences… ni la naissance ?
— Pour rien.
— Et la position sociale ?
— C'est une autre affaire.
— Ainsi tu accepterais pour gendre un homme doué de tous les avantages corporels et ayant devant lui le plus bel avenir, mais sans fortune et sans naissance ?
— Tu as quelqu'un en vue ?
Ils se regardèrent assez longuement sans parler, franchement, les yeux dans les yeux.
— Oui, dit enfin le notaire.
— Qui ?
— Note que je ne suis chargé d'aucune ouverture, et que je parle simplement en camarade, en ami, de toi d'abord, et aussi de ta fille pour qui j'ai une vive sympathie.
— Parle donc.
— Tu ne m'en voudras pas ?
— Le nom.
— Sixte.
C'était assez timidement que le notaire avait prononcé ce nom en regardant avec une inquiétude manifeste son ancien camarade, ce fut franchement que celui-ci lui tendit la main :
— Je venais pour te parler de lui.
— Et moi je t'en aurais parlé depuis longtemps, si je ne t'avais cru engagé avec M. d'Arjuzanx.
— Nous sommes à l'égard du capitaine dans une situation délicate, car nous lui avons enlevé une fortune qu'il devait considérer comme sienne.
— Il serait à peu près dans la même situation envers vous, si le testament de Gaston n'avait pas été détruit.
— De sorte qu'on peut dire que cette fortune nous a appartenu à l'un et à l'autre ; une alliance entre nous remettrait tout en état.
— Veux-tu me permettre de te dire que je me suis demandé plus d'une fois comment cette idée ne t'était pas venue ? il est vrai que tu ne connaissais pas Sixte comme moi et ne savais pas ce qu'il vaut.
— Je viens de l'apprendre en lisant ses lettres à Gaston trouvées à l'inventaire, et elles m'ont inspiré pour lui une véritable estime.
— N'est-ce pas que c'est un brave garçon ?
— J'ai lu aussi les lettres de sa mère et je me suis demandé comment il pouvait être le fils de cette coquine.
— S'il est le fils de Gaston, comme on peut le croire, cette paternité explique tout.
— C'est ce que je me suis dit, et tout cela : caractère de l'homme, filiation, fortune, fait que j'ai pensé à un mariage, et que cette idée ayant pris corps, j'ai voulu te la soumettre pour te demander conseil d'abord, puis, plus tard, ton concours s'il y a lieu. Car, si je suis disposé à l'accepter pour gendre, je ne sais pas si lui est disposé à se marier ; et, le fût-il, je ne peux pas lui offrir ma fille.
— Mon amitié pour toi et pour Sixte t'assure à l'avance que je vous suis entièrement dévoué à l'un comme à l'autre, et franchement je ne crois pas, eu égard à vos situations respectives, que tu pouvais t'adresser à un meilleur intermédiaire. A ta question : Sixte est-il disposé à se marier ? je puis répondre tout de suite par l'affirmative, il se mariera quand il trouvera la femme qu'il désire ; et si, jusqu'à ce moment, il est resté garçon, c'est que cette femme ne s'est pas rencontrée. Les occasions ne lui ont cependant pas manqué, ce qui ne doit pas te surprendre, beau garçon, officier brillant, héritier présumé de Gaston, il avait tout pour faire un gendre et un mari désirables. Il est vrai que maintenant l'héritage s'est envolé, mais pour cela il n'est pas devenu une non-valeur. Ainsi, à l'heure présente, on lui propose deux partis.
— Ah !
— Il n'est disposé à accepter ni l'un ni l'autre, et maintenant, certainement, il ne balancera pas entre mademoiselle Anie et celles qu'on lui propose.
— Certainement ?
— Cela ne fait pas de doute, et tu vas en juger. L'une de ces jeunes filles est l'aînée des demoiselles Harraca ; et, quelle que soit la déférence de Sixte pour son général, quel que soit son dévouement, son respect pour son chef qu'il aime, ils n'iront pas jusqu'à faire de lui le mari d'une femme sans le sou, médiocrement agréable, flanquée d'une mère impossible et de quatre sœurs qui seront probablement à sa charge un jour ; ce serait un suicide. Réalisable peut-être quand Sixte était l'héritier probable de Gaston, cette idée est devenue de la folie toute pure du jour où l'inventaire a prouvé que le testament sur lequel on était en droit de compter n'existait pas, et, pour que la famille Harraca ne l'ait pas abandonnée, il faut que les services que Sixte rend au général soient tels qu'on le croie capable de tous les sacrifices. Ce que je vais te dire, je ne le tiens pas de Sixte, qui est discret, mais de la femme du chef d'état-major du général, notre cousine, en bonne position pour savoir ce qui se passe dans la famille Harraca. Malgré ses apparences de solidité, le pauvre général est perdu de rhumatismes et bronchiteux au point de tousser dix mois par an. Si cela était connu, bien qu'il n'ait que soixante-deux ans, on le remiserait ; alors, que deviendrait-on avec cinq filles à marier ? Tout le souci de la famille est donc de cacher la vérité, et s'il ne peut pas devenir commandant de corps d'armée, d'arriver au moins à soixante-cinq ans. Pour cela tous les moyens sont bons, et les artifices qu'on emploie seraient comiques s'ils n'étaient navrants. Sixte, en bon garçon qu'il est, s'associe à cette campagne, et si aux dernières grandes manœuvres où le général n'a été qu'un invalide la face a été sauvée, c'est à lui qu'on le doit. Il a accompli de véritables miracles dont un fait entre cent te donnera l'idée : il a appris à imiter l'écriture du général, et quand celui-ci doit écrire une lettre de sa propre main tordue par les douleurs, c'est celle de Sixte qui la remplace.
— Le brave garçon !
— Tu comprends donc combien on serait heureux de faire un gendre de ce brave garçon ; mais, si brave qu'il soit, il ne peut pas se mettre au cou la corde de l'officier pauvre. Donc il n'épousera pas mademoiselle Harraca, pas plus que mademoiselle Libourg, l'autre jeune fille qu'on lui propose. Celle-là appartient au genre riche, et c'est pour sa richesse gagnée par deux faillites de son père que Sixte ne veut pas d'elle, de sorte qu'elle va être obligée de se rabattre sur un petit nobliau du Rustan qui a pour tout mérite de porter les corps saints et les reliques dans les processions de Saint-Cernin, d'être brancardier à Lourdes, et d'avoir un long nez qui justifie, si l'on veut, sa prétention de descendre d'une bâtarde de Louis XV.
— Je comprends qu'elle lui préfère le capitaine.
— Et tu dois comprendre aussi qu'à elle et à mademoiselle Harraca Sixte préfère ta fille ; au reste tu seras fixé bientôt là-dessus, j'irai demain à Bayonne.