WeRead Powered by ReaderPub
Anie cover

Anie

Chapter 27: XIII
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrative opens in a bustling patent-agency office where a confident director presides over cages of clerks who process hopeful inventors, converting aspirations into legal paperwork while routine grinds clients down. Mornings bring anxious veterans, midday newcomers full of grand ambitions, and staff perform multilingual, illustrative work for patrons. The director's punctual departure, employees' careful performance, and vivid metaphors of gears and lamination underscore themes of bureaucratic exploitation, dashed hopes, and social contrast. Interleaved domestic glimpses show modest household struggles, hinting at personal costs behind public enterprise and the precariousness of invention-driven dreams.

XIII

Quand, après plus d'un quart d'heure d'explications entortillées, Sixte comprit où tendaient les discours du notaire, il commença par se retrancher derrière la réponse qu'avait prévue Anie :

— Mais je ne peux pas entrer en rivalité avec d'Arjuzanx qui est mon ami.

— Avez-vous d'autres objections à opposer à ce que je viens de vous dire ?

— Aucune.

— Mademoiselle Anie vous plaît-elle ?

— Je la trouve charmante, à tous les points de vue.

— Alors ne vous embarrassez pas de scrupules qui n'ont pas de raison d'être : vous n'entrez pas en rivalité avec M. d'Arjuzanx que mademoiselle Anie refuse.

— Ah ! elle refuse ! Elle refuse d'épouser d'Arjuzanx ? Comment ?
Pourquoi ?

Cela fut dit avec une vivacité qui frappa le notaire ; évidemment ce sujet ne laissait pas Sixte indifférent.

— Je n'ai pas reçu les confidences de la jeune fille, qui ignore ma démarche auprès de vous, cela va sans dire. Je ne peux donc pas vous répondre catégoriquement. Mais de celles du père, il résulte que M. d'Arjuzanx ne plaît pas, soit pour une raison, soit pour une autre ; et, cela étant, la famille trouve convenable de ne pas prolonger des relations que le monde pourrait mal interpréter. D'ailleurs ces relations ne sont établies que sous condition suspensive, comme nous disons, nous autres gens de loi. Quand le baron a fait part à mon ami Barincq de son désir d'épouser mademoiselle Anie, celle-ci a répondu qu'à ce moment M. d'Arjuzanx lui était indifférent, et que, si on voulait d'elle un engagement immédiat, elle ne pouvait pas le prendre, puisqu'elle ne connaissait pas celui qu'on lui proposait ; mais que, pour ne pas contrarier ses parents touchés par les avantages de cette alliance, elle était disposée à se rencontrer avec M. d'Arjuzanx comme celui-ci le désirait ; si, en apprenant à le connaître, ses sentiments changeaient, elle accepterait ce mariage, sinon elle le refuserait. Il paraît que ses sentiments n'ont pas changé. Cette situation n'est-elle pas parfaitement nette !

— Il est vrai.

— Maintenant, pourquoi M. d'Arjuzanx ne s'est-il pas fait aimer ? Je n'en sais rien. Vous qui êtes son camarade, vous pouvez mieux que moi répondre à cette question.

— Sait-on pourquoi l'on aime ? Précisément parce je suis le camarade de
M. d'Arjuzanx, je trouve qu'il a tout pour être aimé.

— Alors, comme il ne l'a point été, il en résulterait que la jeune fille ne pouvait pas être sensible à sa recherche. Pourquoi ? C'est encore une question à laquelle je ne me charge pas de répondre. Moi, bonhomme de notaire, je ne dois m'en tenir qu'aux faits. Or, ceux qui m'amènent près de vous se résument en trois points : 1° Barincq a pour vous autant de sympathie que d'estime ; 2° il ne tient pas à la fortune de son gendre ; 3° il se considère comme le continuateur de son aîné, et en cette qualité il croit que c'est un devoir pour lui d'exécuter les engagements ou les intentions de Gaston. Cela dit et sans insister d'avantage, ce qui ne serait pas dans mon rôle, je vous laisse à vos réflexions. Lorsqu'elles seront mûres, vous m'écrirez ou vous viendrez déjeuner à Ourteau, ce qui sera mieux, parce que, si vous avez des observations à présenter, j'y répondrai de vive voix ; j'étais l'ami et le conseil de Gaston, je suis l'ami et le conseil de Barincq, j'ai pour vous une amitié véritable : si vous jugez qu'en cette circonstance mes avis peuvent vous être utiles, je les mets à votre disposition.

Là-dessus Rébénacq se leva et partit. Pour une première négociation c'était assez. Tout bonhomme de notaire qu'il fût, il savait parfaitement qu'en posant la question à propos de l'insensibilité d'Anie, il avait planté dans le cœur de Sixte un point d'interrogation qui allait faire travailler son esprit, et que le mieux était de laisser ce travail se faire sans témoin. Il ne pouvait y avoir qu'une réponse à cette question ainsi formulée. — Son cœur était gardé. — De là à chercher par qui, il n'y avait qu'un pas à franchir, et ce n'était pas un brillant officier de dragons qui devait hésiter.

En effet, la surexcitation sur laquelle le notaire comptait se produisit chez Sixte, et, quand il fut seul, il ne put pas ne pas s'avouer qu'il se trouvait dans un état de trouble violent assez difficile à définir, délicieux et douloureux à la fois.

— Hé quoi ! cette belle fille ! Est-ce possible ! Pourquoi pas après tout ?

Pourquoi n'aurait-il pas produit sur elle l'impression qu'elle avait faite sur lui le jour où, pour la première fois, ils s'étaient trouvés en présence sur la grève de la Grande-Plage ? Tandis qu'il était arrêté dans son vol par d'Arjuzanx, qui s'accrochait à lui, elle, de son côté, était libre, libre de rêver, et même d'arranger dès cette heure sa destinée. Était-ce dans sa position de pauvre diable, avec une naissance qui était une tare, sans famille, sans relations, sans appuis dans le monde, qu'il pouvait avoir l'espérance de lutter contre un rival comme d'Arjuzanx ! Ce serait plus que de la folie, de la bêtise ! Pas pour les officiers de son espèce, les belles filles riches ! Qu'aurait-il à lui offrir ? La vie lui avait été assez cruelle pour lui apprendre ce qu'il pouvait, c'est-à-dire moins que rien. Il n'avait donc qu'à s'effacer, à laisser le premier rôle à d'Arjuzanx et à prendre celui de confident, ce qu'il avait fait. Ainsi, il avait vu grandir l'amour de son rival, et en avait suivi le développement, les enthousiasmes comme les inquiétudes et les craintes, se tenant à son plan, affectueux avec Anie, mais rien de plus, et même lorsqu'il s'observait, réservé.

Mais pourquoi Anie, qui n'était pas retenue par les même raisons, n'aurait-elle pas écouté les seules impulsions de son cœur ? Sa fortune la laissait maîtresse de faire ce qu'elle voulait, d'aimer qui lui plaisait, et la douce autorité qu'elle exerçait sur son père et sa mère l'assurait à l'avance qu'elle ne serait jamais violentée dans son choix.

Quand ces hypothèses s'étaient parfois présentées à son esprit, après quelques heures passées avec Anie, il les avait toujours repoussées, se fâchant contre lui-même de ce qu'il appelait son infatuation ; mais, maintenant, elles n'étaient plus rêveries en l'air, et reposaient sur deux faits matériels : la rupture avec d'Arjuzanx et la démarche du notaire. Sans doute, Rébénacq était sincère en disant qu'il n'avait pas reçu les confidences de la jeune fille, et que celle-ci ignorait sa démarche ; mais il n'en était pas moins certain que cette démarche se faisait avec l'autorisation du père, qui vraisemblablement, ne l'aurait pas permise s'il n'avait su qu'il ne serait pas désavoué par sa fille. Et la sympathie, l'estime du père, c'était un fait aussi. De même, il y en avait encore un autre qui n'était pas de moindre importance : le désir de continuer le frère aîné en exécutant, dans une certaine mesure, les intentions de celui-ci.

Et, par sa chambre, il tournait à pas précipités, s'arrêtant tout à coup, reprenant aussitôt sa marche, répétant machinalement à mi-voix des mots entrecoupés :

— Se marier… cette belle fille… se marier… se marier.

C'était celui-là qui revenait le plus souvent, comme le refrain de la chanson que chantait son cœur.

Quelle envolée pour lui ! Quel changement de destinée !

Au temps où il se savait l'héritier de Gaston, il s'était arrangé un avenir avec un intérieur, une famille, tout ce qui avait si douloureusement manqué à sa jeunesse, et, s'il n'avait pas dès ce moment réalisé ses rêves, c'est que Gaston ne l'avait pas voulu, se réservant de trouver lui-même la femme qu'il voulait lui donner, et qui devait réunir un tel ensemble de qualités qu'on ne pouvait la prendre au hasard : il fallait chercher, attendre. Mais, en attendant, la mort était venue, et le testament qu'il connaissait dans ses dispositions principales ne s'était pas retrouvé : de la fortune certaine qui permettait tous les espoirs et toutes les ambitions, il était tombé à la misère. Si violente qu'eût été la chute, il n'était cependant pas resté écrasé. A la vérité, il avait eu un moment de protestation suivi d'une période de révolte et d'amères récriminations : qu'avait-il fait pour mériter une si rude destinée ? Mais il n'était pas homme à se courber sous la main qui le frappait, et à s'aigrir dans le désespoir. Il ne pouvait être que soldat, c'était déjà beaucoup qu'il pût l'être, et tout de suite, abandonnant l'appartement confortable que la pension que lui servait M. de Saint-Christeau lui permettait d'occuper, il avait loué une chambre modeste, la meublant simplement des meubles qu'il conservait, et réglé les dépenses de cette nouvelle existence sur sa solde de capitaine. Et cela s'était fait dignement, sans plainte comme sans honte, sinon sans regret ; il aurait la vie de l'officier pauvre, et encore serait-elle moins misérable que celle de plusieurs de ses camarades, puisqu'il n'avait pas de dettes et n'en ferait jamais.

Et voilà que tout à coup, d'un mot, le notaire lui rouvrait les portes de la vie heureuse : cette belle fille qu'il avait dû s'habituer à regarder et à traiter comme la femme d'un autre pouvait être la sienne.

— Ah ! vraiment ! ah vraiment !

Et il riait en arpentant sa chambre, dont le parquet craquait sous ses coups de talon triomphants.

Réfléchir ? Ah ! bien oui. Ce n'était pas à ses réflexions que le notaire l'avait laissé, c'était à la joie.

Cependant, quand le premier trouble commença à se calmer un peu, la pensée de d'Arjuzanx se présenta à son esprit, sinon inquiétante, au moins gênante. D'Arjuzanx eût été un indifférent ou un inconnu, qu'il n'eût pas eu à s'en préoccuper ; c'eût été un simple prétendant refusé, comme il devait y en avoir déjà quelques-uns de par le monde, dont il n'avait pas à prendre souci. Mais avec d'Arjuzanx il n'en était pas ainsi : ils étaient camarades, amis, il avait été son confident, et cette qualité lui créait une situation toute particulière qui devait être franche et nette, de façon à ne permettre plus tard ni fausses interprétations, ni accusations, ni récriminations.

Pour cela il convenait donc qu'il y eût une explication entre eux qui précisât bien qu'il ne se posait point en rival : s'il prétendait à la main d'Anie, c'est qu'elle était libre ; s'il passait au premier rang, après s'être si longtemps effacé, c'est que ce premier rang n'était plus occupé. Il connaissait trop d'Arjuzanx pour imaginer que cette communication serait accueillie d'un front serein, mais il croyait le connaître trop bien aussi pour admettre qu'elle pût provoquer une rupture ou une querelle entre eux : il y aurait mécontentement, vexation, blessure d'amour-propre, mais ce serait tout ; plus tard d'Arjuzanx serait le premier à se dire que cette démarche était d'une entière loyauté et qu'il n'avait qu'à se soumettre à la force des choses.

Aussitôt il lui écrivit pour le prévenir que le surlendemain il irait à Seignos afin d'avoir avec lui un entretien sur un sujet important, le priant, au cas où ce rendez-vous indiqué ne lui conviendrait pas, de l'en avertir par un mot, et de lui en donner un autre.

Le lendemain, aucune réponse n'étant arrivée, Sixte prit le train pour Seignos, un peu surpris que d'Arjuzanx ne lui eût pas écrit qu'il l'attendait, mais ne doutant pas cependant de le rencontrer ; aussi ne fut-il pas peu étonné quand un jardinier, qu'il rencontra, répondit à sa question « que M. le baron n'était pas au château. »

— Où est-il ?

— Je n'en sais rien ; mais M. Toulourenc vous le dira mieux que moi.

En effet, Toulourenc, l'ancien lutteur que le baron avait recueilli, un peu pour travailler avec lui, et beaucoup par charité, faisait, en quelque sorte, fonction de majordome au château, et en cette qualité devait savoir ce que les gens de service ignoraient.

L'absence du baron ne fut pas le seul sujet d'étonnement du capitaine ; comme il se dirigeait vers le château, il n'aperçut aucun des nombreux ouvriers qui, en ces derniers temps, travaillaient aux jardins et au château lui-même, pour que le vieux domaine, abandonné depuis si longtemps, fût digne de recevoir Anie lorsqu'elle viendrait l'habiter. Comme ces travaux considérables s'appliquaient à tout : aux pelouses qu'il fallait retourner et vallonner ; aux toits qu'il fallait refaire ; à la façade qu'il fallait ravaler ; aux volets et aux fenêtres qu'il fallait repeindre, et à tout l'intérieur qui était entièrement à reprendre du haut en bas, on les poussait aussi activement que possible sans temps perdu, sans respect du dimanche ou des lendemains de paie. Cependant, ce jour-là, tous les chantiers étaient déserts aussi bien dans les jardins qu'aux environs de la maison ; pas un ouvrier ; partout l'image du travail brusquement interrompu : les brouettes sur les pelouses ; les échelles sur les toits ; contre les façades les échafaudages ; au pied des constructions les pierres, le sable, le mortier gâché tout prêt à être employé et resté là.

Le même abandon se retrouvait à l'intérieur et le haut vestibule aux voûtes sonores était plein des copeaux et des papillotes des menuisiers, mêlés aux baquets, aux bidons et aux échelles des peintres.

Il fallut un certain temps avant qu'une servante répondît au coup de sonnette de Sixte : elle dit comme le jardinier que M. le baron n'était pas au château.

— Et M. Toulourenc ?

— Ah ! voilà. M. Toulourenc est en train de fricasser une fressure d'agneau ; et quand il fait la cuisine, il ne peut pas se déranger.

— Eh bien, dit le capitaine, je vais l'aller trouver dans sa cuisine.

— Si monsieur veut.

Devant un fourneau au charbon de bois qui jetait de pétillantes étincelles dans la vaste cuisine, Toulourenc, ses larges reins d'hercule ceints d'un tablier de toile blanche, présidait gravement à la cuisson de sa fressure, une cuiller de bois à la main ; quand, en se retournant, il reconnut le capitaine, il porta machinalement cette cuiller à son front en faisant le salut militaire.

— Oh ! mon capitaine, excusez-moi.

— De quoi donc ?

— De vous recevoir ici ; mais voilà la chose : j'aime la fressure et on ne sait pas l'accommoder ici, on la fait revenir au beurre quand c'est de l'huile qu'il faut ; alors, comme je suis seul, je m'en préparais une à la mode de mon pays.

— Vous êtes donc seul au château ?

— Oui, mon capitaine ; M. le baron est en voyage.

— Depuis quand ?

— Depuis vendredi.

— Pour longtemps ?

— Je n'en sais rien ; et, comme mon capitaine est l'ami de. M. le baron, je peux bien lui dire que j'en suis tourmenté.

— Comment cela ?

Avant de répondre, Toulourenc versa une demi-bouteille de vin blanc dans sa casserole.

— Faut que ça réduise sur feu vif, dit-il ; pendant que ça cuira je vous raconterai la chose. Voulez-vous entrer dans le petit salon ?

— Nous sommes très bien ici.

— Donc, vendredi, pendant que je travaillais avec M. le baron, on lui apporte une lettre ; il la lit, son visage se décolore et ses mains tremblent. Il n'y avait pas besoin d'être fin pour deviner que c'était une mauvaise nouvelle. Sans rien dire je file pour ne pas le gêner. Deux heures après, qu'est-ce que j'apprends ? Ce qui va vous renverser aussi, je parie : qu'il a donné ordre à tous les entrepreneurs d'interrompre les travaux partout le soir même, et de laisser les choses dans l'état où elles sont, sans s'inquiéter du reste. Qu'est-ce que cela veut dire ? Vous pensez bien que je n'ai pas l'idée de le questionner. D'ailleurs, il ne m'en laisse pas le temps, il me fait appeler et m'annonce qu'il part en voyage ; je lui demande comme toujours où il faut lui envoyer ses lettres ; il me répond qu'il n'y a qu'à les garder. Cinq minutes après, il monte sur sa bicyclette et le voilà parti avec une figure plus tourmentée encore que celle que je lui avais vue quand il avait reçu la lettre. Où est-il ? Depuis vendredi nous sommes sans nouvelles. Si vous pouvez me dire ce que ça signifie et ce que j'ai à faire, je vous en serai reconnaissant : partout on me poursuit tant et tant que je n'ose plus sortir.

Ce que cela signifiait, Sixte le devinait : en recevant la lettre qui lui annonçait le refus d'Anie, le baron avait interrompu les travaux qu'il ne faisait exécuter que pour recevoir sa femme, et il était parti furieux ou désespéré, en tout cas dans un état violent ; mais c'étaient là des explications qu'il n'y avait pas nécessité de donner à Toulourenc qui, d'ailleurs, faisait tout ce qu'il fallait pour se consoler.

Assurément Sixte eût préféré avoir une explication avec le baron, mais puisqu'en partant celui-ci paraissait renoncer à toute espérance, il fallait bien accepter la situation telle que ce départ la faisait : ce n'était pas la main d'une fille déjà engagée qu'il demandait, c'était celle d'une fille libre ; il expliquerait cela à d'Arjuzanx dans une lettre, franchement, loyalement.

Et, au lieu de revenir à Bayonne, il prit le train pour Puyoo d'où une voiture l'amena chez Rébénacq, qui, immédiatement, tout fier du succès de sa négociation, alla avec lui au château.

XIV

Quand Barincq revint de reconduire Sixte et le notaire, il trouva sa femme qui l'attendait, anxieuse :

— Que voulaient Rébénacq et le capitaine ? demanda-t-elle avec une vivacité fébrile.

Bien qu'il s'attendit à être interrogé et se fût préparé, il ne répondit pas tout de suite.

— C'est pour un nouveau testament ? dit-elle.

— Oh ! pas du tout.

— Eh bien alors ?

— Tu vas être surprise… et, je le pense, satisfaite aussi.

— Surprise, je le suis, satisfaite, de quoi ?

A ce moment Anie vint les rejoindre, pressentant que son père devait avoir besoin d'elle.

— Voilà justement Anie, dit-il en respirant, et je suis aise qu'elle arrive, car ce que j'ai à vous apprendre la touche autant que nous, et même plus que nous encore… si vive que soit notre tendresse pour elle.

Voyant son père entasser les paroles sans oser se décider, elle se décida à brusquer la situation :

— M. Sixte est venu te demander ma main ? dit-elle.

— Anie ! s'écria sa mère suffoquée.

— Précisément.

— Est-ce possible ! s'écria madame Barincq.

Après avoir engagé l'action avec cette vigueur, Anie voulut se jeter elle-même dans la mêlée :

— S'il ne m'avait pas crue engagée avec M. d'Arjuzanx, il y a longtemps qu'il l'aurait fait.

— Il te l'a dit ? demanda madame Barincq frémissante.

— Il ne le pouvait pas puisqu'il est l'ami de M. d'Arjuzanx.

— Alors ?

— Est-il besoin de paroles pour s'entendre ?

— Vous vous êtes entendus ?

— Tu le vois, maman.

A ces mots madame Barincq se laissa tomber sur un fauteuil :

— Malheureux que nous sommes ! murmura-t-elle.

Anie vint à elle et lui posant la main sur le bras tendrement :

— Pourquoi malheureux ? dit-elle d'une voix douce et caressante. Qui est malheureux ? Est-ce moi ? Je n'ai jamais éprouvé joie plus profonde, bonheur plus complet. Est-ce mon père ? Je ne vois pas que ses yeux expriment le mécontentement ou le chagrin. Est-ce toi ?

— Oui, moi, qui me demande si je rêve ou si je suis folle.

— Et que peux-tu désirer chez un gendre que tu ne trouves chez M. Sixte ? Beau garçon, ne l'est-il pas ? et avec cela distingué, l'air bon, d'une bonté sans faiblesse. Intelligent, ne l'est-il pas aussi ? Non seulement pour tout ce qui touche à son métier, sa carrière le prouve, mais d'une intelligence étendue qui ne se spécialise pas sur un seul point : ce n'est pas un officier qui n'a que du vernis, comme on dit dans le monde militaire, c'est un esprit qui comprend, qui sait, qui sent.

— Et sa naissance ?

— Est-ce que tu t'imaginais qu'un prince me demanderait en mariage ?

— Je ne parle pas des titres, mais de la famille.

Barincq, qui jusque-là avait laissé sa fille mener l'entretien, assuré à l'avance qu'elle le ferait avec plus d'autorité que lui, voulut l'appuyer :

— Et si le capitaine est le fils de Gaston, dit-il, cette paternité n'est-elle pas la meilleure pour nous ?

— Cette paternité ne peut faire de lui qu'un bâtard, et ne lui donne pas de famille.

— Eh bien, tant mieux, répliqua Anie vivement, s'il n'a pas de famille il n'en sera que mieux à nous ; je n'aurai pas à lutter contre un beau-père, une belle-mère, des parents plus ou moins hostiles. Nous serons tout pour lui ; tu seras sa mère. N'est-ce rien cela ?

Longuement madame Barincq sans répondre regarda sa fille d'un air dans lequel il y avait autant d'indignation que de chagrin, puis, se tournant vers son mari :

— Qu'as-tu dit ? demanda-t-elle.

— Que je devais vous soumettre cette proposition à l'une et à l'autre.

— Dieu soit loué, nous avons du temps à nous.

Mais elle se trompait, Anie ne lui laissa pas ce temps sur lequel elle comptait pour organiser la défense et trouver, elle qui n'était pas femme de premier jet, des arguments de refus auxquels il n'y aurait rien à répondre. Chose extraordinaire, ce ne fut pas la fille qui resta court devant la mère, soumise par la force de la persuasion, ce fut la mère qui se laissa convaincre par la fille et eut la stupéfaction de voir qu'elle avait dit « oui » quand elle voulait dire « non ».

Cette stupéfaction ne fut pas moins vive chez elle lorsque, le mariage ayant été décidé et le jour fixé, il fut question de la rédaction du contrat : son mari ne voulait-il pas faire plus pour Sixte qu'il n'avait promis au baron ?

— Veux-tu donc nous dépouiller ? s'écria-t-elle.

— Pourquoi pas ?

— Au profit d'un homme qui n'a rien !

— C'est parce qu'il n'a rien que nous devons compenser ce qui lui manque.

— C'est de la folie.

— Ce que nous nous retirons, c'est à notre fille que nous le donnons.

— Non, ce n'est pas à notre fille, c'est à notre gendre, et il semble que ce soit à lui que tu penses plus qu'à elle. Que t'a-t-il fait ? Qu'est-il pour toi ? C'est à n'y rien comprendre.

Et, comme il était disposé à faire deux parts égales de sa fortune, l'une pour Sixte, l'autre pour lui-même, ce qui, selon sa conscience, n'était que juste, il dut, devant la résistance de sa femme, se modérer dans ses élans de générosité, qui n'étaient en réalité qu'une réparation.

— Faisons un contrat convenable, dit madame Barincq, et plus tard, quand nous verrons ce qu'est ce mari que vous m'imposez, nous lui donnerons ce qu'il méritera. Pourquoi remettre notre fortune entre ses mains ? beaucoup d'officiers sont dépensiers ; je ne vois pas l'intérêt qu'il y a à le mettre à même de se ruiner si l'envie lui en prenait ; en dons, tout ce que tu voudras et ce qui lui sera nécessaire ou agréable ; en dû, pas plus que ce qui est honorable.

Comme en réalité il importait peu que la restitution qu'il cherchait avant tout se fît d'une façon ou d'une autre, il n'insista pas davantage. Sixte aurait sa part de la fortune de Gaston, c'était l'essentiel. Assurément il n'imaginait pas que Sixte fût jamais amené à se ruiner, mais enfin le langage de sa femme était trop prudent et trop sensé pour qu'il ne l'acceptât pas.

Une autre question qu'ils agitèrent non moins vivement fut celle de la cérémonie même du mariage. A raison de la mort encore si récente de son frère, Barincq n'aurait voulu aucune cérémonie : une simple bénédiction nuptiale suivie d'un déjeuner pour la famille et les témoins, cela lui suffisait ; mais pour madame Barincq les choses ne pouvaient pas se passer ainsi ; sa fille eût épousé le baron que cette simplicité eût été une marque de goût, mais avec le capitaine Sixte, avec M. Valentin Sixte, on aurait l'air de vouloir se cacher et cela ne pouvait pas lui convenir ; au contraire il fallait faire les choses de façon à imposer silence aux mauvaises langues, et profiter de ce mariage pour prendre position dans le pays. Les six mois de deuil seraient écoulés, on pouvait donc ouvrir le château à des invités. Vingt ans auparavant elle eût reçu ces invités en leur donnant un déjeuner et un bal champêtre, mais, la mode de ces réjouissances bourgeoises étant passée, on leur offrirait un lunch assis, servi sur de petites tables installées sous une vaste tente élevée dans le jardin ; cela permettrait de réunir un plus grand nombre de personnes, les parents, les alliés de la famille de Saint-Christeau, et aussi le monde militaire officiel de Bayonne, les camarades de Sixte.

Il ne fallut pas moins de six semaines pour les préparatifs : le trousseau, les toilettes commandées à Paris qu'une première vint essayer à Ourteau, et aussi l'installation au château d'un appartement pour le jeune ménage, en même temps que celle d'une maison à Bayonne.

Cette installation au château fut un nouveau sujet de discussion entre le mari et la femme, car, fidèle à son idée de restitution, Barincq voulait abandonner son propre appartement, c'est-à-dire celui de Gaston, à Sixte et à Anie ; mais madame Barincq n'accepta pas cet arrangement ou plutôt ce dérangement.

— Ne sommes-nous plus rien chez nous ? dit-elle indignée.

— A notre âge.

Cette fois ce ne fut pas du côté de son père que la fille se rangea, et il dut céder à leurs volontés : ce serait au second étage qu'il voulait prendre pour lui qu'on leur aménagerait cet appartement ; et, ne pouvant pas leur donner les pièces qu'il désirait, il se rattrapa sur le mobilier en choisissant dans le château pour le placer chez eux tout ce qui avait une valeur artistique quelconque ou l'intérêt d'un souvenir ; dans le cabinet de travail de Sixte, le portrait et le bureau de Gaston ; dans celui d'Anie, un magnifique tapis de fabrication arabe, haute laine, à dessins riches de couleurs, de ceux que les antiquaires appellent tapis de Mascara, et un cabinet à deux corps à quatre vantaux en bois de noyer sculpté datant de Henri II dans lequel il avait rangé une collection de livres de choix aux plus jolies reliures ; enfin, dans la chambre à coucher, des tentures en soie brodée, appliquée et rehaussée d'or et d'argent, représentant Henri IV en Apollon, et un grand lit à baldaquin du dix-septième siècle avec pentes, courtines et plafond en velours ciselé de Gênes.

Comme Anie et Sixte se défendaient qu'il dépouillât ainsi le château tout entier pour orner leur appartement de ce qui, pendant une longue suite d'années, avait été accumulé par les héritages de famille, il leur dut avouer dans quel but il se donnait tant de peine :

— Je veux vous organiser un nid qui soit un reliquaire pour vos souvenirs, digne de vous, de votre jeunesse, de votre tendresse. Comme les fonctions de Sixte, et surtout les exigences du général ne vous permettent pas un voyage de noces — ce dont, à vrai dire, je ne suis pas fâché, car ces voyages, sous prétexte d'éloignement et d'isolement, ne sont en réalité que des occasions de promiscuité gênante ou blessante, dans lesquelles on éparpille ses souvenirs sans jamais pouvoir mettre la main dessus plus tard, quand il serait bon de se retremper dedans — j'estime que le jour de votre mariage doit se passer tout entier ici, et s'achever dans cet appartement, que je vous arrange à cette intention. Je sais bien que ce jour-là les parents sont encombrants, aussi mon intention est-elle que ma bonne femme et moi nous nous en allions à Biarritz, où vous viendrez nous rejoindre le lendemain ou le surlendemain, enfin quand il vous plaira. Par ce moyen, vous aurez la pleine liberté du tête-à-tête dans cette maison, qui a été celle de votre grand-père et de vos aïeux : la chaîne ne sera pas interrompue, et, plus tard, vos enfants feront comme vous, puisque le château ne sortira jamais de la famille.

Pendant ces six semaines Sixte vint tous les jours au château, faisant à cheval les trente kilomètres qui séparent Bayonne de Ourteau, les heures des trains ne lui permettant pas d'user du chemin de fer. A quatre heures moins cinq, son ordonnance lui amenait son cheval ; à quatre heures il l'enfourchait, et, entre six heures quinze et six heures vingt, il arrivait devant la grille du château, où il trouvait Anie qui l'attendait. Le concierge prenait le cheval pour le conduire à l'écurie, où il se reposait jusqu'au lendemain, un autre devant servir pour le retour à Bayonne ; et, par l'allée qui longe le Gave, les deux fiancés, à pas lents, s'entretenant, se regardant, gagnaient la maison. Une humide fraîcheur se dégageait de l'eau bouillonnante ; la lumière rasante du soleil abaissé glissait sous le couvert des saules cendrés et s'allongeait en nappes d'or dans le fouillis des hautes herbes. Et chaque soir, avec le jour décroissant, le spectacle changeait : les feuilles prenaient insensiblement leurs teintes roses ou jaunes de l'automne, et sur les prairies fumaient des vapeurs blanches d'où émergeaient les vaches.

Mais ce n'était point des charmes du paysage qu'ils s'inquiétaient, des jeux de la lumière, de la musique des eaux, de la poésie du soir : ils s'entretenaient simplement d'eux, à mi-voix, de leur bonheur présent, de leur bonheur à venir. Si parfois Sixte venait à parler de ce qui se déroulait devant leurs yeux, c'était pour louer le talent avec lequel elle avait rendu dans ses études, poursuivies continuellement depuis six mois, les aspects vaporeux et tendres de ce Gave et de ses rives. Et quand elle s'en défendait en disant qu'il était trop partial, et qu'elle ne méritait pas ces éloges, il les précisait : s'il était vrai qu'elle fût encore une écolière en arrivant à Ourteau, au moins en cela qu'elle subissait l'influence de ses maîtres, cette nature qu'elle traduisait si bien et interprétait si merveilleusement, parce qu'il existait sans doute un accord intime entre elle et ce pays, avait certainement fait d'elle une artiste : rien de plus original, de plus personnel que ces études.

Quand madame Barincq avait entendu parler de ces visites quotidiennes, elle s'était montrée assez sceptique, disant que trente kilomètres à l'aller et trente kilomètres au retour ne tarderaient pas à faire plus de soixante kilomètres ; mais, quand elle avait vu que ces soixante kilomètres pas plus que la chaleur ou la pluie n'avaient d'influence sur la régularité de Sixte, elle avait commencé à le regarder d'un œil un peu plus favorable, et à reconnaître en lui des qualités qu'elle ne soupçonnait pas ; aussi, lorsqu'elle parlait de lui avec Anie, répétait-elle son mot favori, celui qui pour elle résumait tout :

— Décidément, il est très convenable.

Et, pour qu'il fût plus convenable encore, elle veillait elle-même à ce que Manuel ne négligeât point la chambre mise à la disposition de Sixte, et dans laquelle il faisait sa toilette en arrivant, et reprenait au départ son uniforme poussiéreux.

Mais ce qui paraissait convenable à Ourteau passait à Bayonne, dans le monde militaire, pour excessif.

— A-t-on idée de ça ! S'exposer à crever deux jolies juments pour une jeune grue ! Il se prépare d'agréables exercices.

Excessifs pour les camarades, ces voyages étaient absolument ridicules pour les femmes et les filles des camarades.

— Vous savez que le capitaine Sixte fait tous les jours soixante kilomètres à cheval pour aller voir sa fiancée et revenir coucher à Bayonne ?

— Le général le permet !

— Le pauvre général a si grand besoin de lui !

— Le fait est que… Enfin ! Ces filles riches sont vraiment incroyables avec leurs exigences. Il me semble que, si celle-là avait eu un peu de tact, elle aurait eu l'intelligence de montrer que, quand on se paie un mari, il n'est pas nécessaire de crier sur les toits qu'on peut lui faire faire tout ce qu'on veut.

— Vous irez au mariage ?

— Peut-être ; pour voir, ça promet d'être drôle.

En attendant qu'on allât au mariage, on ne manquait pas de prendre un peu avant quatre heures la route de Saint-Palais pour but de promenade, de la porte de Mousserolle jusqu'à Saint-Pierre d'Irube, à seule fin de voir passer le capitaine Sixte d'une allure régulière, si bien occupé à égaliser son poids sur sa jument et à la soulager par un parfait accord de la main et des jambes, que c'était à peine s'il répondait aux saluts qu'on lui adressait.

— L'imbécile !

Et les mères qui avaient reçu une solide éducation ne manquaient pas de dégager la leçon morale qu'enseignait ce spectacle : à savoir que l'argent est tout en ce monde.

Enfin, le jour du mariage arriva et, contrairement aux pronostics de madame Barincq qui répétait du matin au soir que la malice des choses allait certainement leur jouer quelque mauvais tour, tout se trouva prêt : les toilettes de la fille et de la mère, l'installation de la maison de Bayonne, l'aménagement de l'appartement d'Ourteau, la tente, le lunch ; le temps lui-même qui, au dire de madame Barincq, ne pouvait être qu'exécrable, se trouva radieux.

Des voitures avaient été mises à la disposition des invités : — à Puyoo des landaus pour prendre à la descente du chemin de fer ceux qui viendraient par les lignes de Dax et d'Orthez ; à Bayonne des grands breacks, conduits par des postillons à la veste galonnée d'argent et au chapeau pointu enguirlandé de rubans, pour amener en poste ceux qui trouveraient plus agréable ou plus économique de se servir de la voie de terre.

La cérémonie était fixée à 11 heures 1/2 ; à 11 heures 25 le général, qui était un des témoins de Sixte, fit son entrée dans le salon, en grande tenue, accompagné de sa femme ainsi que de ses cinq filles, et aussitôt Anie s'avança au-devant de lui.

— Tous mes compliments, mademoiselle, dit-il gracieusement en l'examinant sous le voile à la juive qui recouvrait jusqu'aux pieds sa robe de satin, vous êtes la première mariée que je vois prête à l'heure.

— C'est que j'ai sans doute la vocation militaire, répondit-elle en souriant.

Comme l'église et la mairie, qui se font face, sont à moins de trois cents mètres du château, on devait, en cas de beau temps, ne pas monter en voiture pour ce court trajet. Quand le cortège arriva sur la place, il y trouva les douze pompiers formant la haie, et la fanfare le salua d'un pas redoublé.

Jamais dans l'église trop petite on n'avait vu tant d'uniformes, et les rayons du soleil, passant librement par les claires fenêtres sans vitraux, faisaient miroiter l'or des galons en nappes rutilantes, qui éblouirent si bien le curé, d'un caractère simple et timide, qu'au lieu de prononcer l'allocution qu'il avait longuement travaillée, il se contenta de leur lire, en la bredouillant, celle qui servait à tous ses paroissiens.

Au reste, eût il débité avec l'onction qu'il voulait son discours inédit, qu'il n'eût pas été mieux écouté de cette assistance, cependant religieuse : ce n'était pas des oreilles qu'elle avait, mais des yeux.

Dans le monde militaire on ne connaissait pas Anie ; plusieurs des parents de la famille Barincq voyaient Sixte pour la première fois. Et on les regardait, on les étudiait, on les tournait et les retournait curieusement : les militaires évaluaient la fortune de la femme, les parents le présent et l'avenir du mari.

— Ils n'auront pas moins de cent cinquante mille francs de rente.

— Est-ce possible ? Alors ils auront hôtel à Paris.

— En tout cas ils donneront à danser à Bayonne.

On ne variait pas moins dans les appréciations physiques : certainement elle louchait ; il ne serait pas étonnant qu'elle devint poitrinaire ; à coup sûr elle se teignait les cheveux ; on ne pouvait pas dire que sa toilette fût riche, mais elle était d'un goût parisien tout à fait scandaleux.

Et Sixte, qui jusque-là avait passé pour le plus bel officier de
Bayonne, avait-il l'air assez humilié !

— Dame ! un vendu.

La sacristie étant trop petite pour le défilé, il avait été convenu que tout le monde passerait par le château et qu'il n'y aurait pas deux catégories d'invités, les uns qui devaient luncher, et d'autres qui devaient se contenter de la vue du cortège.

Barincq avait mis sa gloire de propriétaire dans ce lunch, dont le menu se composait exclusivement de ses produits : saumons pris dans sa pêcherie ; jambons de sa porcherie ; dindes de sa basse-cour ; chauds-froids de faisans et de perdreaux tués sur ses terres ; fleurs et fruits de son jardin et de ses serres.

On lui fit meilleur accueil qu'aux mariés, et il y eut unanimité pour le déclarer excellent, pas très distingué, mais d'une qualité supérieure, ce qui, d'ailleurs, est facile pour les gens qui ne comptent pas.

Anie, au bras de son mari, allait de table en table, son voile ôté maintenant, adressant à chacun quelques mots aimables ou un sourire. L'élément militaire s'était massé dans une partie de la tente qu'il occupait en maître. Là, il se passa le contraire de ce qui s'était produit dans le clan de la famille où l'on avait été froid pour Sixte, ce fut pour Anie que l'on fut réservé, et si nettement au moins chez les femmes que Sixte crut devoir plaider les circonstances atténuantes en leur faveur.

— Si vous saviez, dit-il à voix basse, à quel paroxysme d'envie arrivent les femmes pauvres de notre monde, en peine de filles à marier !

— Je m'en doute.

— Vous doutez-vous aussi que mademoiselle Laurence Harraca, l'aînée des filles de mon général, est la seule qui ait un chapeau de Lebel et une robe parisienne, les quatre autres n'ont que des copies exécutées par elles à la maison.

— Ça se voit ; mais je ne trouve pas que ce soit une raison pour me déshabiller et m'habiller comme ça : est-ce que je ne les ai pas connus ces artifices des filles pauvres, et je n'avais pas des modèles de Lebel.

De table en table ils arrivèrent à celle où le baron d'Arjuzanx était assis avec des jeunes gens du pays. Comme il s'était rendu directement à l'église, ils ne s'étaient pas encore vus. Il y eut un moment d'embarras que d'Arjuzanx parut vouloir abréger en complimentant Anie et en serrant la main de Sixte.

Ce fut pour tous les deux un soulagement qu'ils se gardèrent bien de montrer.

— Saviez-vous que M. d'Arjuzanx fût de retour ? demanda Anie.

— Non.

— Ni moi.

Une heure après, comme on se promenait dans le jardin, Anie, qui venait de reconduire une de ses parentes, se trouva face à face avec d'Arjuzanx, qui vint au-devant d'elle.

Il affectait le calme et l'indifférence, cependant il était facile de lire l'émotion sous son sourire.

Il la salua en lui disant :

— Je vous aimais tant, que votre refus n'a pas tué mon amour ; je n'aimerai jamais que vous.

Avant qu'elle fût revenue de son trouble, il s'était éloigné.

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE

TROISIÈME PARTIE

I

A courte distance de la mer, dont les vents brisés par les dunes et les pignadas rafraîchissent la température ; au confluent d'une rivière capricieuse et d'un beau fleuve, à l'endroit précis où sa courbe s'arrondit le plus noblement ; entourée de paysages verts et gras comme ceux de la Normandie, en face d'un plateau boisé avec de claires échappées de vue sur des vallées largement ouvertes, Bayonne serait une des plus jolies villes du Midi, n'étaient ses fortifications.

C'est pour ne pas se laisser enserrer dans ces fortifications démodées, que les habitants qui ne sont pas retenus dans la ville pour une raison impérieuse se sont fait construire des maisons sur la route d'Espagne, dans la vallée de la Nive, et le long de l'Adour, en façade sur une belle promenade plantée de grands arbres qu'on appelle les Allées marines.

C'était une de ces maisons que Barincq avait choisie pour ses enfants, une des plus élégantes, sinon des plus riches, en forme de chalet avec des avant-corps enguirlandés de plantes grimpantes, au milieu d'un jardin aux arbres toujours verts, aux magnolias gigantesques, sur les pelouses duquel s'élançaient des touffes de gynerium d'une végétation extraordinaire, digne de celle des pampas. Une de ces pelouses était réservée au lawn-tennis, l'autre au crocket, de même qu'une pièce du rez-de-chaussée l'était à un billard.

Une fois par semaine la maison était ouverte, le filet du lawn-tennis tendu, les portes du crocket plantées, et dans la salle à manger était dressé un buffet, où se retrouvaient les produits de la terre plantureuse d'Ourteau, qui justifiaient les 150,000 francs de rente qu'on attribuait au jeune ménage, et même les 200,000 que les estomacs satisfaits lui reconnaissaient.

Était-ce ce buffet, était-ce le charme d'Anie, était-ce simplement parce qu'elle faisait partie maintenant de la famille militaire ? mais le certain c'est qu'elle était adoptée comme une gloire.

— Nous avons madame de Saint-Christeau !

C'était tout dire.

Comme cela se voit souvent dans le monde militaire, on avait ajouté le nom de la femme à celui du mari, et personne n'eût pensé à le lui contester, puisqu'on en était fier.

Et même on savait d'autant plus gré à Anie d'avoir apporté ce panache à son mari, qu'elle ne s'en paraît pas elle-même, et ne profitait pas de sa naissance pour faire bande à part avec les deux ou trois femmes à particule de la garnison.

Ses jeudis étaient si suivis que les réceptions de la générale paraissaient mornes à côté ; et plus d'une fois on lui avait insinué qu'elle pourrait bien aussi avoir des dimanches.

Mais elle trouvait qu'un jour par semaine donné à la camaraderie, c'était assez comme ça.

Les dimanches d'ailleurs appartenaient à ses parents et à Ourteau, les autres jours à son mari, à l'intimité, à leur amour.

Bien que Sixte fût étroitement pris par son service auprès du général qui n'écrivait plus du tout, et gardait quelquefois la chambre durant des semaines entières, ne sortant que pour retomber aussitôt dans son fauteuil, malade de l'effort même qu'il s'était imposé, coûte que coûte, ils avaient cependant des heures de liberté, le matin et le soir, où ils pouvaient être entièrement l'un à l'autre, sans que personne se glissât entre eux.

Le matin de bonne heure, ils montaient à cheval ; pendant des vacances passées chez une de ses amies, Anie avait pris quelques leçons d'équitation, et si elle n'était point une écuyère correcte, au moins savait-elle se tenir, et sa souplesse naturelle, sa légèreté, sa crânerie, son adresse, aidées des leçons de Sixte, faisaient le reste.

Ils suivaient la rive de l'Adour jusqu'à la balise de Blanc-Pignon, et là, mettant les chevaux au galop sur le sable blanc, feutré d'aiguilles rousses, on allait à travers la pinède qui chantait sa chanson plaintive, et parfumait l'air de son odeur résineuse, jusqu'à la tour des signaux ou bien jusqu'au lac de Chiberta. Devant eux s'ouvraient des horizons sans borne, tandis qu'à leurs pieds la vague mourait doucement sur la grève, ou la prenait d'assaut en jetant au vent la mousse blanche de son écume, qui les fouettait au visage. Alors d'un même mouvement, dans une entente partagée, ils s'arrêtaient pour regarder au loin les voiles blanches d'un navire penché sur la mer verte, ou pour suivre le panache de fumée d'un vapeur déjà disparu, qui traînait dans le ciel bleu. Puis, reprenant leur promenade, ils suivaient la grève ou la falaise jusqu'au phare de Biarritz, qu'ils se gardaient bien de dépasser pour ne pas entrer dans la ville ; et ils revenaient chez eux par les chemins où ils avaient le plus de chance d'être seuls et de pouvoir prolonger leur tête-à-tête. Mais le plus souvent on s'était attardé à se regarder ou à parler : maintenant il fallait se hâter : l'heure pressait ; ce serait à peine si Sixte aurait le temps de changer de tenue avant de paraître devant son général, qui, furieux contre les autres autant que contre lui-même de son inaction forcée, ne permettait pas la plus petite tache de boue, ou le moindre grain de poussière.

— Comment pourrez-vous travailler si vous vous éreintez dès le matin ? sans compter que vous sentez le salin.

Sentir le salin eût été un tort qu'il n'eût pas pardonné s'il n'avait pas eu si grand besoin de Sixte ; au moins était-ce à peu près le seul qu'il lui reprochât.

— Officier très intelligent, brillant, apparence très distinguée, sera toujours à la hauteur de toutes les missions qu'on lui confiera…mais sent le salin.

Et c'était un grief pour un homme qui, comme lui sentait le cataplasme quand il ne sentait pas le Rigolot ou le laudanum.

Quelquefois aussi, au lieu de monter à cheval, ce qui était toujours une fatigue pour Anie, ils s'embarquaient dans un petit canot garé devant leur maison et selon l'heure de la marée ils descendaient la rivière avec le jusant ou ils la remontaient avec le flot : Anie s'asseyait au gouvernail, Sixte prenait les rames et ils allaient ainsi, sans trop de peine, en s'entretenant doucement jusqu'à ce que le mouvement de la haute ou de la basse mer les ramenât chez eux : ces jours-là, c'était la vase que Sixte sentait.

Régulièrement à onze heures dix minutes, il rentrait pour déjeuner, et dans la salle à manger fleurie, devant la table servie, il trouvait sa femme qui l'attendait, habillée, ayant fait toilette pour le recevoir. Comme à ce déjeuner du matin le valet de chambre ne paraissait point, le service se faisant au moyen d'une servante tournante et d'un monte-charge qui apportait les plats de la cuisine, ils pouvaient s'entretenir librement, et, quand un mot leur montait du cœur, trop tendre pour être exprimé entièrement par des paroles humaines, l'achever dans un baiser. Si les joies de l'heure présente et les certitudes d'un avenir toujours serein se pressaient sur leurs lèvres, ils avaient cependant comme tous ceux qui ont souffert et désespéré des retours vers le passé.

— Qui m'aurait dit…

— Et moi comment aurais-je jamais cru…

A une heure moins quelques minutes il fallait se séparer, elle le conduisait jusqu'à la grille du jardin, et derrière une touffe de bambou ils s'embrassaient une dernière fois ; cependant ils ne se quittaient pas encore ; après qu'il était parti elle restait à la grille et le suivait des yeux jusqu'à ce qu'il disparût sous la Porte Marine.

Alors elle restait un moment désorientée, dans le vide ; puis, pour occuper le temps, elle montait à son atelier et travaillait une heure ou deux. Comme elle n'avait plus les sujets d'étude que le Gave lui donnait à Ourteau, avec ses végétations folles, ses bois, ses prairies, elle peignait ce qu'elle avait sous les yeux : l'aspect du fleuve à la marée montante ; son mouvement de barques de pêche, ou de navires ; ses coteaux verts parsemés de champs, de haies, de maisons aux couleurs claires et aux tuiles qui descendent du plateau des Landes jusque dans ses eaux argentées.

Pour ceux qui sont habitués comme elle l'était à la pâle lumière du ciel de Paris, ce qui les frappe à mesure qu'ils descendent dans le Midi, c'est l'intensité de l'éclairage des choses qui va toujours grandissant : la Loire paraît claire, la Gironde l'est plus encore ; l'Adour, à de certaines heures, est éblouissant. C'était cette lumière tendre et vaporeuse où rien n'a le dur ni le heurté du vrai Midi, qu'elle s'efforçait de rendre ; aussi, lorsque le jour baissait, abandonnait-elle son chevalet. Alors elle s'habillait à la hâte, allait rendre quelques-unes des nombreuses visites qu'elle recevait le jeudi, de façon à être à la maison quand son mari y rentrerait.

A partir de ce moment, ils étaient l'un à l'autre et la consigne était donnée pour que, sous aucun prétexte, on ne pût les déranger ou arriver jusqu'à eux.

Tout d'abord il montait à l'atelier voir ce qu'elle avait fait, dans la journée ; quand l'étude n'était encore qu'ébauchée, il se contentait de remarques sans grande importance ; mais, quand elle prenait tournure et qu'on pouvait commencer à se rendre compte de ce qu'elle deviendrait, c'étaient des admirations émues :

— Sais-tu qu'il y a des jours, disait-il souvent, où je regrette que tu n'aies pas à vendre tes tableaux ?

— Moi, je ne le regrette pas, et pour bien des raisons dont la principale est que les offres des acheteurs ne seraient peut-être pas à la hauteur de tes compliments.

Mais il n'admettait pas cela.

Après une causerie ou un tour dans le jardin, une visite aux chevaux, ils dînaient ; puis après, si le temps était beau, ils faisaient une promenade sur le quai, ou bien, s'il était douteux, ils s'asseyaient sous la vérandah qui prolongeait leur chambre du côté de la rivière ; et là, assis l'un près de l'autre, ils restaient à s'entretenir, regardant le mouvement de l'Adour ; quand c'était l'heure de la marée, les vapeurs qui arrivaient ayant leurs feux de protection allumés, le remorqueur qui chauffait pour sortir un voilier au delà de la barre ; et le temps passait pour eux, enchanté, sans qu'ils eussent conscience des heures. Tout à coup, dans le silence de la nuit, s'élevait un ronflement sourd qui allait rapidement grandissant :

— L'express de Paris !

En effet, c'était le train qui descendait à toute vitesse le plateau des Landes ; bientôt il arrivait au Boucau ; on apercevait le fanal de la locomotive qui semblait venir sur eux ; puis il passait, sa marche ralentie, avant de disparaître dans la gare.

Il allait être onze heures, la journée était finie.

II

Cependant deux points noirs se montraient dans ce ciel d'une limpidité si sereine : l'un qui inquiétait vaguement la fille ; l'autre qui troublait le père.

Quand le jour de son mariage Anie avait entendu le baron lui dire qu'il n'aimerait jamais qu'elle, sa surprise et sa confusion avaient été grandes. Pendant assez longtemps elle était restée décontenancée et il avait fallu la nécessité de montrer à son mari ainsi qu'à leurs invités un visage calme pour qu'elle pût imposer silence à son émotion. Mais l'impression qu'elle avait à ce moment reçue ne s'était point effacée, et si, lorsqu'elle avait son mari près d'elle, elle oubliait le baron, lorsqu'elle restait seule, elle le revoyait la face pâle, les yeux ardents, les lèvres frémissantes, lui disant : « Je n'aimerai jamais que vous. » Pourquoi avait-il prononcé ces paroles ? Dans quel but ? Parce qu'elles échappaient à sa douleur ? Ou bien avec une intention ? Elle aurait eu besoin de s'ouvrir à son mari, mais elle n'osait de peur de le tourmenter et aussi parce que tout ce qui se rapportait au baron, sa pensée, son nom, la gênait elle-même. Quand, après un certain temps, elle avait vu qu'il ne s'était point présenté chez elle, comme elle le craignait, elle s'était rassurée ; sans doute il avait parlé sous le coup d'un violent chagrin, involontairement inconscient, et elle s'était apitoyée sur lui : le pauvre garçon !

A la vérité cette compassion n'avait pas été bien loin, cependant il s'y était mêlé une certaine sympathie ; parce qu'il l'avait aimée, parce qu'il l'aimait encore, elle ne pouvait pas lui en vouloir, alors surtout que cet amour n'avait pas empêché qu'elle épousât Sixte. Mais, peu de temps après, Sixte, qui lui rapportait ce qu'il faisait dans sa journée, lui raconta qu'il avait reçu la visite du baron à son bureau ; et, comme elle s'en montrait surprise, il trouva que cette visite s'expliquait tout naturellement par l'intention de bien marquer qu'il ne lui gardait pas rancune de son échec : sa présence au mariage était déjà significative ; cette visite l'était plus encore. Comment répondre à cela, à moins de tout dire ? Un moment elle avait hésité, puis décidément elle avait gardé le silence. Après tout Sixte avait peut-être raison, et dans ce cas il ne fallait considérer les paroles prononcées le jour du mariage que comme le cri d'une douleur trop vive pour se contenir. Cependant, quoi qu'elle se dit dans ce sens, elle ne se rassura pas entièrement, et quand à peu de temps de là Sixte lui parla d'une seconde visite, puis d'une troisième, elle se demanda si quelque menace ne se cachait pas sous cette intimité cherchée. A la vérité il ne venait pas chez elle ; mais que ferait-elle le jour où il se présenterait ? Cette question qu'elle se posait quelquefois l'inquiétait vaguement : elle voulait le repos pour elle et plus encore pour son mari ; or, ce ne serait pas le repos que d'avoir à se défendre contre un homme qui la menaçait d'un amour éternel. Sans doute elle se sentait parfaitement assurée de ne jamais se laisser toucher par cet amour ; mais il n'en serait pas moins ennuyeux pour elle, agaçant, encombrant. Et la sympathie qu'elle avait d'abord éprouvée pour l'amoureux repoussé se changea bien vite en hostilité pour l'amoureux persévérant : ne pouvait-il pas la laisser tranquille ?

Les tourments du père, pour être d'une autre nature que ceux de la fille, n'en étaient pas moins vifs.

Lorsque le mariage d'Anie et de Sixte avait été décidé, Barincq s'était dit que c'en était fini de ses troubles de conscience et que le testament de Gaston qui, si souvent dans ses nuits sans sommeil pesait lourdement sur sa poitrine haletante comme l'éphialte du cauchemar, ne serait plus qu'une feuille de papier légère et insignifiante. Qu'importait ce testament maintenant ? Que Sixte jouît de la fortune de Gaston comme héritier de celui-ci ou comme mari d'Anie, n'était-ce pas la même chose ?

C'était sous l'influence de cette idée, avec cette espérance, qu'il avait poursuivi ce mariage et l'avait vu se faire avec tant de joie, tant de bonheur ; pensant à lui-même, à son repos, à sa satisfaction personnelle, au moins autant qu'à sa fille et au bonheur de celle-ci.

Quel soulagement !

Mais voilà que, le mariage accompli, ce soulagement ne s'était pas trouvé dans la réalité l'égal de celui qu'il imaginait, et que cette feuille de papier qu'il imaginait légère comme une plume avait recommencé à peser sur lui. Certainement ce n'était pas avec les hallucinations, le sentiment d'anxiété, l'oppression, l'étouffement, les sueurs qui accompagnaient ses remords quand il avait, à la suite de raisonnements spécieux, décidé que Sixte n'avait aucun droit à la fortune de Gaston ; mais enfin elle avait recommencé à devenir bien vite assez lourde pour lui comprimer le creux épigastrique.

C'est que mieux il avait connu Sixte, plus il s'était convaincu de sa filiation : le fils, en tout le fils de Gaston.

Lorsqu'à table Gaston avait quelque chose d'intéressant à dire à ceux qui l'entouraient, machinalement, sans se rendre compte de son mouvement, il commençait par mettre de chaque côté les verres placés devant lui, et faire place nette : Sixte procédait si bien de la même manière qu'on croyait revoir Gaston ; cela n'était-il pas significatif ?

Quand Gaston riait, l'élévation de ses joues et de sa lèvre supérieure faisaient que son nez semblait se raccourcir ; l'expression de la physionomie de Sixte était exactement la même.

Enfin, quand Gaston discutait, il avait l'habitude d'accompagner ses arguments d'un mouvement de main tout particulier, d'abord avec le pouce, puis bientôt au pouce il ajoutait l'index, et à la fin le médius qui, semblait-il, devait achever sa démonstration ; et cela se faisait méthodiquement, dans un ordre qui jamais ne s'intervertissait ; Sixte répétait ce même geste, dans le même ordre.

Que prouvaient ces divers points de ressemblance ? Jusqu'à l'évidence que Sixte en avait hérité de son père, et que, par conséquent, ils étaient un acte de reconnaissance plus probant que tous ceux qu'auraient pu dresser les maires et les notaires.

S'il en était ainsi, Gaston, qui avait eu souvent Sixte près de lui, n'avait pas pu fermer les yeux à cette évidence, et ne pas acquérir la plus nette des certitudes que cet enfant qui le reproduisait dans ses manières et ses habitudes, était et ne pouvait être que son fils.

Qu'il eût douté de la fidélité de sa maîtresse, c'était probable ; mais de sa paternité, impossible.

Le retrait du testament des mains de Rébénacq n'avait donc nullement la signification qu'une interprétation fausse lui donnait, et jamais, à coup sûr, Gaston n'avait voulu déshériter son fils ou établir entre lui et les héritiers naturels des partages qui ne reposaient que sur les fantaisies de l'imagination dominée par les calculs de l'intérêt personnel.

Sans doute les raisons pour lesquelles ce retrait avait eu lieu restaient inexplicables ; mais il n'y avait qu'elles qui fussent obscures, sur tous les autres points la lumière était faite, et de telle sorte que tout honnête homme qui connaîtrait le testament n'hésiterait pas une minute à déclarer que Sixte était le seul héritier de Gaston.

Ce qu'un honnête homme ferait, pouvait-il le balancer, lui qui dans toutes les circonstances de sa vie n'avait obéi qu'à sa conscience ?

Pourquoi donc, après le mariage d'Anie et de Sixte, s'insurgeait-elle et protestait-elle avec tant de violence si elle n'avait rien à lui reprocher ?

C'est qu'il fallait bien reconnaître que ce mariage n'avait été qu'un expédient inspiré par le sophisme et le subterfuge.

— De quoi Sixte pourra-t-il se plaindre, si d'une façon ou d'une autre il jouit de la fortune de son père ? Comme héritier de Gaston ou comme mari d'Anie, n'est-ce pas la même chose ?

Eh bien, non, ce n'était pas la même chose ; et si Sixte ne se plaignait pas, c'est qu'il ignorait l'existence de ce testament ; mais celui qui la connaissait pouvait-il refouler ses scrupules et se dire avec sérénité qu'il n'avait rien à se reprocher ?

Pour cela il aurait fallu que par contrat de mariage il se dépouillât entièrement de la fortune de Gaston en faveur de Sixte. Et encore l'eût-il fait qu'il eût donné ce qui ne lui appartenait pas ? Mais les choses ne s'étaient point passées de cette façon, et quand maintenant Sixte le remerciait de quelque nouveau cadeau, il ne pouvait pas s'empêcher de rougir : sa générosité n'était-elle pas simplement restitution ?

Comme il continuait à se perdre au milieu de ces raisonnements, sans se fixer à rien, décidé aujourd'hui dans un sens, demain dans un autre, il reçut une visite qui fit faire un pas décisif à ses irrésolutions : celle d'un de ses parents, son cousin Pédebidou, avec qui il avait fait commerce de vive amitié en ses années de jeunesse, et qui plus tard était intervenu plusieurs fois auprès de Gaston pour les rapprocher l'un de l'autre.

Ce Pédebidou, dont la maison était à la tête du commerce des salaisons à Orthez et à Bayonne, passait pour fort riche, et Barincq le considérait comme tel ; mais, aux premiers mots de l'entretien, il eut la preuve qu'il se trompait.

— Mon petit cousin, dit Pédebidou sans aucune gêne, je viens te demander 80,000 fr. qui me sont indispensables pour mon échéance.

— Toi !

— C'est ça le commerce : des faillites à l'étranger suspendent depuis deux mois les acceptations de mes traites et, de mon côté, je suis engagé pour de grosses sommes.

— Mais je n'ai pas 80,000 fr. ; le mariage de ma fille, son établissement, les frais que je fais dans cette propriété…

— C'est ta signature que je te demande.

— Signer, c'est payer.

— Pas avec moi. Viens à la maison, je te montrerai mes livres ; c'est d'une situation accidentellement gênée qu'il s'agit, et nullement désespérée.

Barincq était bouleversé : libre, maître de sa fortune, il eût donné sans hésitation la signature que ce camarade, ce vieil ami lui demandait si franchement, avec la conviction évidemment qu'on ne pouvait pas la refuser ; mais il n'était ni l'un ni l'autre, ce ne serait pas sa signature qu'il engagerait, ce serait celle de Sixte.

— Sais-tu, dit-il avec embarras, que si depuis que je suis de retour dans ce pays j'avais prêté tout ce qu'on m'a demandé, il ne me resterait pas grand chose ?

— Combien as-tu prêté ?

— Rien.

— Alors il te reste tout.

— Mais…

— Enfin, peux-tu ou ne peux-tu pas faire ce que je te demande ?

Il y eut un moment de silence, cruel pour tous les deux, et plus encore peut-être pour celui qui ne répondait pas que pour celui qui attendait.

Mais Pédebidou était un homme résolu et de premier mouvement ; il se leva.

— C'est bien, dit-il, tu es un mauvais riche ; je regrette, je regrette bien sincèrement de t'avoir mis dans la nécessité de me le montrer ; je n'aurais pas cru cela d'un homme qui a tant souffert de la pauvreté.

— Je t'assure que je ne peux pas.

— Ta fortune est à toi.

— Non, à mes enfants.

— Adieu.

Barincq passa une nuit terrible ; le lendemain il partait pour Bayonne par le premier train, et en arrivant courait à la maison de commerce de son cousin.

— Je t'apporte ma signature, dit-il en entrant dans le bureau où
Pédebidou, tout seul, dépouillait son courrier.

En entendant ces quelques paroles Pédebidou se leva vivement et, venant à lui, il l'embrassa :

— Fais préparer les traites, dit Barincq se méprenant sur les causes de cette émotion.

— Tu ne sauras jamais combien ta générosité me touche, mais il est trop tard, mon pauvre ami, je ne peux accepter ta signature.

— Tu me refuses ! dit Barincq.

— Hier, je pouvais te la demander parce que j'étais certain que ton argent ne courrait aucun risque ; aujourd'hui que je sais qu'il serait perdu je ne peux pas te le prendre ; je viens d'apprendre de nouvelles faillites, c'est fini pour moi.

Malgré le chagrin que lui causait cette nouvelle, Barincq eut l'humiliation de sentir que d'un autre côté il éprouvait un soulagement.

— Mon pauvre ami, dit-il, mon pauvre ami !

Et pendant quelques instants ils s'entretinrent de ce désastre.

Mais, quand Barincq fut dans la rue, il eut la stupeur de reconnaître qu'une fois encore il était bien le mauvais riche qu'avait dit son cousin.

Il ne le serait pas plus longtemps.