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Anie

Chapter 34: VI
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About This Book

The narrative opens in a bustling patent-agency office where a confident director presides over cages of clerks who process hopeful inventors, converting aspirations into legal paperwork while routine grinds clients down. Mornings bring anxious veterans, midday newcomers full of grand ambitions, and staff perform multilingual, illustrative work for patrons. The director's punctual departure, employees' careful performance, and vivid metaphors of gears and lamination underscore themes of bureaucratic exploitation, dashed hopes, and social contrast. Interleaved domestic glimpses show modest household struggles, hinting at personal costs behind public enterprise and the precariousness of invention-driven dreams.

III

Il fallait donc que le testament fût remis à Sixte et que la fortune qu'il lui léguait passât tout entière entre ses mains.

Son repos, sa dignité, son honnêteté, le voulaient ainsi.

D'ailleurs pas si héroïque qu'elle paraissait au premier abord, cette restitution ; que la fortune de Gaston restât entre ses mains, ou passât entre celles de son gendre, ce serait toujours Anie qui en profiterait, car Sixte, droit et sage tel qu'il le connaissait, était incapable de la gaspiller ou d'en mal user.

Pour accomplir cette remise du testament, une difficulté se présentait devant laquelle il resta embarrassé un certain temps.

Le mieux assurément serait que Sixte le trouvât, par hasard, dans le bureau de Gaston, comme lui-même l'avait trouvé ; mais pour cela il fallait commencer par l'introduire dans ce bureau ; et, comme il n'en avait plus la clé, ce moyen n'était pas praticable, et il dut recourir à un autre plus simple encore.

Un dimanche soir que Sixte repartait en voiture avec Anie pour Bayonne, il lui remit une liasse de papiers en prenant un air aussi indifférent qu'il pût.

— Qu'est-ce que tu veux que nous fassions de cela, papa ? demanda-t-elle.

— Cela ne te regarde pas : ce sont des papiers qui concernent Sixte et qu'il aura intérêt à lire, je pense un jour de loisir.

— Qu'est-ce donc ?

— Simplement la collection des lettres que vous avez écrites à Gaston depuis votre enfance jusqu'à sa mort ; et aussi différentes pièces de comptes et de factures. On a trouvé tout cela à l'inventaire dans un tiroir qui vous était consacré, mais on ne l'a pas coté, comme étant pièces sans importance ; j'aurais dû vous le remettre depuis longtemps.

Cela fut dit sans appuyer et il brusqua les adieux.

Mais dès le surlendemain il alla déjeuner chez sa fille, anxieux de savoir si Sixte avait ouvert le paquet ; il le trouva intact, comme il l'avait noué lui-même, sur la table de Sixte.

— Tiens, ton mari n'a pas ouvert ce paquet ? dit-il.

— Quand Sixte rentre, il est tellement écœuré des paperasses que le général lui fait lire ou écrire qu'il a l'horreur des papiers.

— Il ferait tout de même bien de ne pas le laisser traîner : c'est toute sa jeunesse qui est là-dedans.

— Je le lui dirai.

Le vendredi, quand il revint sous un prétexte quelconque, car il n'avait pas l'habitude de faire deux voyages par semaine à Bayonne, le paquet était toujours dans le même état.

Il attendit le dimanche ; mais ni Anie ni Sixte ne parlèrent de rien ; donc il n'y avait rien, semblait-il.

Ce fut seulement dix jours après que Sixte, rentrant un soir de mauvais temps avant sa femme, retenue par l'odieux enchaînement des visites qu'elle avait à rendre et dont la comptabilité exigeait une tenue de livres, ouvrit le paquet, n'ayant rien de mieux à faire.

Pas bien intéressantes pour lui ces lettres, dont les premières, qu'il avait oubliées, étaient écrites dans un style enfantin, que paralysait encore le respect envers celui auquel il s'adressait.

Les laissant de côté il prit la liasse des comptes qui, par les chiffres seuls des factures, était plus curieuse.

— C'était cela qu'on avait dépensé pour lui ; cela qu'il avait coûté.

Comme il les parcourait les unes après les autres, ses yeux tombèrent sur une feuille de papier timbré, de l'écriture de M. de Saint-Christeau.

Qu'était cela ?

Il lut.

Mais c'était le testament de M. de Saint-Christeau, celui qu'il connaissait, celui que l'inventaire devait faire trouver, et qui avait échappé sûrement aux recherches du notaire, parce qu'on n'avait pas pris ces factures les unes après les autres, pour les classer, et qu'il s'était glissé entre deux papiers insignifiants.

Avant qu'il fût revenu de sa surprise, sa femme rentra, et, comme à l'ordinaire, vint vivement à lui pour l'embrasser.

— Tiens, dit-elle, tu te décides à lire ces papiers ?

Mais elle n'avait pas achevé sa question, qu'elle s'arrêta stupéfaite de la physionomie qu'elle avait devant elle.

— Qu'as-tu ? Mon Dieu, qu'as-tu ? demanda-t-elle

— Voilà ce que je viens de trouver, lis.

Il lui tendit la feuille.

— Mais c'est le testament de mon oncle Gaston ! s'écria-t-elle, dès les premières lignes.

— Lis, lis.

Elle alla jusqu'au bout ; alors le regardant :

— Que vas-tu faire ? demanda-t-elle d'une voix qui tremblait.

— Mais que veux-tu que je fasse ? répondit-il. Imagines-tu que je vais m'armer de ce testament pour troubler ton père, si heureux d'être le propriétaire d'Ourteau ? Pour qui travaille-t-il ? Pour nous. A qui donne-t-il ses revenus ? A nous. Non, non, ce testament, que je ne suis pas fâché d'avoir d'ailleurs, par un sentiment de reconnaissance envers M. de Saint-Christeau, ne sortira jamais de ce tiroir, dans lequel je vais l'enfermer, et ton père ignorera toujours qu'il existe.

Elle lui jeta les bras autour du cou, et l'embrassa nerveusement, avec un flot de larmes.

— Mais que pensais-tu donc de moi ? dit-il.

— C'est de fierté que je pleure.

IV

De temps en temps, Sixte parlait de d'Arjuzanx à sa femme : ou bien, il avait reçu sa visite, ou bien ils s'étaient rencontrés par hasard ; en tout cas, au grand ennui d'Anie, les relations continuaient entre eux, et rien n'annonçait qu'elles dussent finir.

Un jour, il lui annonça d'un air assez embarrassé que d'Arjuzanx, qui venait de louer une villa à Biarritz, l'avait invité à pendre la crémaillère avec quelques amis : de la Vigne, Mesmin, Bertin.

— Tu as accepté ?

— Je peux me dégager.

— Il ne faut pas te dégager.

— Si cela t'ennuie.

— C'est toujours un chagrin pour moi de ne pas t'avoir, mais je serais ridicule de vouloir te confisquer : on ne me trouve déjà que trop accapareuse.

— Ne t'inquiète donc pas de ce qu'on trouve ou de ce qu'on ne trouve pas.

— Mais si ; c'est mon devoir de m'en inquiéter : je ne dois pas te rendre heureux seulement par ma tendresse, je dois aussi m'appliquer à te faire une vie à l'abri de toute critique ; avec votre camaraderie militaire, personne plus que vous n'est exposé aux interprétations bizarres ; ne devez-vous pas être tous coulés dans le même moule ? Va donc dîner chez M. d'Arjuzanx et amuse-toi bien comme les autres. En réalité, ce qui m'ennuie le plus, ce n'est pas que tu ailles chez M. d'Arjuzanx, mais c'est que tu sois obligé de lui rendre ce dîner.

— Il vaut donc mieux ne pas y aller.

— C'est bien difficile.

— Alors ?

— Alors j'ai tort, cela est certain ; je me le dis, je me le répète ; mais j'ai beau faire, je ne peux pas m'habituer à l'idée que des relations suivies s'établissent entre M. d'Arjuzanx et nous. Si le prétendant m'a inspiré une répulsion qui a abouti à mon refus, l'homme ne m'est pas moins antipathique.

— As-tu quelque chose à lui reprocher ?

— Malheureusement non ; sans quoi ce serait fini.

— D'Arjuzanx est fier et susceptible ; si tu le tiens à distance, il n'insistera pas.

— Le rôle est aimable.

— Dans ma position il m'est bien difficile de le prendre, j'aurais trop l'air d'un jaloux.

— Un jaloux triomphant. Enfin, vas-y pour cette fois. Nous aviserons plus tard. Car je t'assure que mes sentiments à son égard ne changeront pas ; et je n'imagine rien de plus pénible que des relations avec qui n'inspire pas sympathie et confiance. Quand je vous vois si différents l'un de l'autre, je me demande comment vous avez pu vous lier d'amitié au collège.

Bien qu'il fût trop épris de sa femme pour sentir autrement qu'elle, Sixte trouvait cependant qu'elle était bien sévère : pas si antipathique que cela, semblait-il, d'Arjuzanx ; rageur, violent, obstiné dans ses idées, entêté dans ses rancunes, oui, cela était vrai ; mais sans que cela allât jusqu'à l'extrême et le rendit gênant ou ridicule.

Libre, Anie n'aurait pas laissé Sixte accepter l'invitation du baron, et d'une façon ou d'une autre se serait arrangée pour qu'il refusât sans paraître le pousser à un refus qui serait venu de lui ; mais précisément cette liberté elle ne l'avait pas, et le nom seul d'un des convives de d'Arjuzanx le lui avait rappelé de façon à fermer ses lèvres.

Au temps où Sixte lui faisait la cour et pendant leurs tête-à-tête dans les jardins d'Ourteau, elle avait voulu qu'il lui dit ce qu'était le monde nouveau au milieu duquel elle allait vivre à Bayonne dans une sorte de camaraderie obligatoire ; quels étaient ses mœurs, ses usages, ses habitudes, ses travers, ses faiblesses, ses ridicules, ses qualités, ses mérites ; et de ces longs récits il était sorti pour elle un enseignement qu'elle s'était bien promis de ne pas oublier.

Parmi les officiers de la garnison, il y en avait un, le lieutenant de la Vigne, qui avait épousé une jeune fille de la ville dont le père avait fait une grosse fortune dans le commerce et la raffinerie des pétroles. Élevée dans le couvent le plus aristocratique de Bordeaux, cette fille avait contracté la folie des vanités mondaines, à laquelle d'ailleurs sa nature la prédestinait, et, rentrée à Bayonne dans sa famille honnêtement bourgeoise, elle n'eût jamais consenti à accepter pour mari un homme dans les affaires et en relations commerciales avec son père ou les amis de son père. C'est pourquoi, lorsqu'elle avait hérité de la fortune de sa mère, elle s'était offert un joli petit lieutenant, qui à une profession décorative et honorable ajoutait le prestige d'un nom ou plutôt d'une apparence de nom : Ruchot de la Vigne. Le nom il l'avait reçu de son père, tout petit propriétaire campagnard ; l'apparence il la tenait des bons Pères qui l'avaient élevé. — Comment ! Ruchot ? lui avaient-ils dit lorsqu'il était entré chez eux ; Ruchot tout court ! il faut ajouter quelque chose à cela. Votre père a bien une propriété ? — Il a une vigne. — C'est parfait ; vous vous appellerez désormais Ruchot de la Vigne, comme vous avez des camarades qui s'appellent Mouton du Pré, Jeannot du Gué, Petit de la Mare ; ça fait bien sur le palmarès, et plus tard ça sert dans la vie pour un beau mariage.

En effet, cela lui avait servi à épouser la fille du raffineur de pétrole, qui n'aurait jamais consenti à être madame Ruchot tout court, et qui était fière de s'entendre annoncer sous le nom de madame de la Vigne. Il est vrai qu'à la mairie on lui avait impitoyablement coupé le de la Vigne, mais on le lui avait généreusement donné à l'église ; et l'église était pleine, tandis qu'à la mairie il n'y avait personne.

Devenue madame de la Vigne, elle tenait plus que personne à sa noblesse : si son linge, son argenterie, ses voitures, ses bijoux, n'étaient pas marqués de ses armes, en tout cas étaient-ils agrémentés d'emblèmes qu'on pouvait prendre pour des armes de loin, et qui pour elles en étaient. S'étant payé un officier, il semblait qu'elle avait acheté avec lui tout le régiment, et les officiers de la place, y compris le général. Quand elle disait à son mari : — N'est-ce pas un officier de votre régiment ? — elle parlait de quelqu'un qui lui appartenait et lui devait de la déférence, sinon de la reconnaissance.

Les histoires à ce sujet qui couraient la ville étaient aussi nombreuses que réjouissantes, embellies chaque jour par les camarades du seigneur de la Vigne, qui s'amusaient autant des prétentions de la femme que de l'esclavage du mari, véritable caniche en laisse qu'elle promenait sans cesse avec elle, et qui n'avait le droit ni de faire un pas ni de dire un mot, ni de dépenser un sou, sans en avoir reçu préalablement la permission.

Anie, qui, elle aussi, épousait un officier pauvre, s'était promis de ne pas tomber dans ces travers et de veiller à ce que rien en elle ne pût rappeler les exigences de madame de la Vigne, ou évoquer des comparaisons que leurs positions, à l'une comme à l'autre, ne rendraient que trop faciles. Sans doute, elle se savait à l'abri de ces prétentions vaniteuses ; mais, aimant son mari comme elle l'aimait, saurait-elle toujours se garder d'exigences matrimoniales auxquelles son cœur épris pourrait trop facilement l'entraîner ?

Pour elle la question avait sa gravité et son inquiétude ; aussi, quand Sixte avait prononcé le nom de son camarade de la Vigne, n'avait-elle pas hésité à répondre : « Il faut accepter. »

V

Quand Sixte arriva chez le baron il était presque en retard, et tous les invités se trouvaient réunis dans le salon de la villa, dont les fenêtres ouvraient sur la mer ; il y avait là quelques propriétaires de la contrée, des Russes, des Espagnols, et les camarades que d'Arjuzanx lui avait annoncés.

— Je croyais que tu ne viendrais pas, dit l'un d'eux.

— Et pourquoi ?

— Lune de miel.

— Miel n'est pas glu.

Le dîner était combiné pour laisser des souvenirs aux convives et les rendre fidèles, composé de mets envoyés des pays d'origine : poulardes de la Bresse, écrevisses de Styrie, ortolans des Landes tirés dans les terres de d'Arjuzanx, pâté de foie gras de Nancy ; en vins, les premiers crus authentiques.

Ce qui ne fut pas de premier cru, ce fut la conversation, qui se maintint dans la banalité, ces étrangers que le hasard réunissait n'ayant entre eux ni idées communes, ni habitudes, ni relations ; on parla du climat de Biarritz, puis de la température, de la plage, des villas et de leurs habitants, on passa aux casinos.

— Très agréables, ces deux casinos ; quand on est nettoyé dans l'un, on peut essayer de se refaire dans l'autre.

Mais d'Arjuzanx ne fut pas de cet avis : pour lui le jeu n'était un plaisir qu'entre amis, là où l'on trouvait la tranquillité, et où l'on n'était pas exposé à s'asseoir à côté de gens qu'on ne saluait pas dans la rue ; si, d'autre part, il fallait surveiller les croupiers pour voir s'ils ne bourraient pas la cagnotte ou n'étouffaient pas les plaques en même temps qu'il fallait se défier des grecs, le jeu devenait un très vilain travail que pouvaient seuls accepter ceux qui lui demandaient leur gagne-pain.

— Aussi, messieurs, dit-il en concluant, si jamais l'envie vous prend, dans l'après-midi ou dans la soirée, de tailler un bac, considérez cette maison comme vous appartenant, un cercle dont nous faisons tous partie, et où vous pourrez amener vos amis.

Le menu, si abondant qu'il fût, eut une fin cependant ; on passa dans le salon, où l'on fuma des cigares exquis en regardant la mer ; mais le miroitement de la lune sur les vagues, pas plus que les éclats du feu tournant de Saint-Martin renaissant et mourant dans les profondeurs bleues de la nuit, n'étaient des spectacles faits pour retenir longtemps l'attention de cette jeunesse peu contemplative.

Les cigares n'étaient pas à moitié brûlés que les yeux s'interrogèrent d'un air vague et inquiet :

— Que va-t-on faire ?

A cette question, l'un des convives répondit en rappelant la proposition de d'Arjuzanx :

— Si on taillait un bac ?

Dix voix appuyèrent.

— Je ne vous demande que le temps de faire desservir la table, dit d'Arjuzanx ; nous serons mieux dans la salle à manger qu'ici ; j'enverrai aussi chercher des cartes, car je n'en ai pas.

Un quart d'heure après on était assis autour de la table sur laquelle on avait dîné, et le banquier disait :

— Messieurs, faites votre jeu.

Sixte, de la Vigne et un de leurs camarades étaient restés dans le salon, où ils causaient ; d'Arjuzanx vint les rejoindre.

— Vous ne jouez pas ?

— Tout à l'heure, répondit de la Vigne.

— Et toi, Sixte ?

— Ma foi non.

— Je t'ai connu joueur, cependant.

— Au collège.

— Et à Saint-Cyr aussi, dit de la Vigne.

— J'ai joué, continua Sixte, quand le gain ou la perte de cent francs me crispait les nerfs, arrêtait mon cœur et m'inondait de sueur, mais maintenant qu'est-ce que cela peut me faire de gagner ou de perdre ?

— Et l'émotion du jeu ? dit d'Arjuzanx.

— Je ne désire pas me la donner, et même je souhaite ne pas me la donner.

— Alors tu n'es pas sûr de toi ?

— Qui est sûr de soi ?

— Si tu n'as pas apporté d'argent, continua d'Arjuzanx, ma bourse est à ta disposition, et à la vôtre aussi, monsieur de la Vigne.

— J'accepte vingt-cinq louis, dit de la Vigne d'un ton qui montrait que son porte-monnaie n'avait pas été garni.

Aussitôt qu'il fut en possession des vingt-cinq louis, de la Vigne passa au salon.

— Voilà qui prouve, dit d'Arjuzanx avec une ironie légèrement méprisante, que madame de la Vigne tient de court son mari.

Sixte ne répliqua rien, mais deux minutes après il entrait à son tour dans le salon et mettait dix louis sur la table.

Il gagna, laissa sa mise et son gain sur le tapis, gagna une seconde fois, puis une troisième.

Alors il ramassa ses seize cents francs et retourna dans le salon, tout surpris de ressentir en lui une émotion que le gain d'une somme en réalité minime n'expliquait pas.

Quelle étrange chose ! pendant ces trois coups, il avait éprouvé ces frémissements, ces arrêts de respiration qui l'avaient si fort secoué autrefois quand il était gamin ou à l'École.

Comme il avait eu raison de dire à d'Arjuzanx qu'on n'était jamais sûr de soi !

— S'il s'en allait !

Mais la fausse honte qui l'avait fait jeter ses dix louis sur la table le retint : que ne dirait-on pas ?

Il alluma un cigare ; mais devant la fenêtre où il le fumait lui arrivaient les bruits de la salle à manger se mêlant au murmure rauque de la marée montante ; de temps en temps la voix du banquier ou des pontes et aussi le tintement de l'or, le flic-flac des billets et des cartes, dominaient ces bruits vagues : Messieurs, faites votre jeu. Cartes, cinq, neuf.

Fut-ce ce sentiment de fausse honte, fut-ce la magie, la suggestion de ces bruits ? Toujours est-il qu'au bout de dix minutes il revenait au salon et déposait cinquante louis sur l'un des tableaux qui gagna.

Jusque-là, il avait joué debout ; machinalement, il attira une chaise et s'assit : il était dans l'engrenage.

Alors l'ivresse du jeu le prit, l'emporta, et anéantit sa raison aussi complètement que sa volonté : il n'était plus qu'un joueur, et, en dehors de son jeu, rien n'existait plus pour lui.

De partie en partie, le jeu arriva vite à une allure enfiévrée, vertigineuse ; à son tour Sixte prit la banque, gagna, perdit, la reprit et, à une heure du matin, il devait quarante mille francs à d'Arjuzanx, cinq mille à de la Vigne, vingt mille aux autres ; en tout soixante-cinq mille francs représentés par des cartes qui portaient écrit au crayon le chiffre de ses dettes envers chacun.

Alors d'Arjuzanx l'attira dans son cabinet.

— Si tu veux payer ce que tu dois, lui dit-il, je mets vingt-cinq mille francs à ta disposition ; il y a des étrangers qui ne te connaissent pas, peut-être voudrais-tu t'acquitter envers eux tout de suite.

— Je le voudrais.

— Eh bien ! accepte ce que je t'offre ; ne vaut-il pas mieux que je sois ton seul créancier ? entre nous, cela ne tire pas à conséquence ; tu me rembourseras quand tu pourras.

VI

Du quai, Sixte vit qu'une lampe brûlait dans la chambre de sa femme ; et, au bruit qu'il fit en ouvrant sa grille, Anie parut sur la vérandah.

En route il s'était dit qu'elle se serait couchée, et qu'il la trouverait endormie, ce qui retarderait l'explication jusqu'au lendemain ; mais non, elle l'avait attendu et la confession devrait se faire tout de suite.

Pendant qu'il traversait le jardin, la lumière avait disparu de la fenêtre de la chambre, et quand il entra dans le vestibule il trouva sa femme devant lui qui le regardait.

— Tu t'es impatientée ?

Anie avait trop souvent entendu sa mère dire à son père : « Je ne te fais pas de reproches, mon ami », pour tomber dans ce travers des femmes qui se croient indulgentes ; aussi en descendant l'escalier avait-elle mis dans les yeux son plus tendre sourire ; mais, en le voyant sous le jet de lumière qu'elle dirigeait sur lui, ce sourire s'effaça.

— Qu'avait-il ?

Elle le connaissait trop bien, elle était en trop étroite communion de cœur, d'esprit, de pensée, de chair avec lui, pour n'avoir pas reçu un choc, et malgré elle, instinctivement, elle formula tout haut le cri qui lui était monté à la gorge :

— Qu'as-tu ? Que s'est-il passé ? Que t'est-il arrivé ?

— Je vais te le dire. Montons.

Au fait cela valait mieux ainsi : au moins les embarras de la préparation seraient épargnés.

Et, en arrivant dans leur chambre, en quelques mots rapides il dit ce qui s'était passé chez d'Arjuzanx, sa perte, le chiffre de cette perte.

A mesure qu'il parlait il vit l'expression d'angoisse qui contractait le visage de sa femme, relevait ses sourcils, découvrait ses dents, s'effacer ; il n'avait pas fini qu'elle se jeta sur lui et l'embrassa passionnément.

— Et c'est pour cela que tu m'as fait cette peur affreuse ! s'écria-t-elle.

— N'est-ce rien ?

— Qu'importe !

— Il faut payer.

— Eh bien, tu paieras ; ne peux-tu pas prendre soixante-cinq mille francs sur ta fortune sans que ce soit une catastrophe ?

A son tour, sa physionomie sombre se rasséréna :

— Alors, il n'y a donc qu'à prendre les soixante-cinq mille francs dans notre caisse, dit-il avec un sourire.

— Il n'y a qu'à les demander à mon père ; ce que je ferai dès demain matin.

— Ce que nous ferons, reprit-il ; c'est déjà beaucoup que tu sois de moitié dans une démarche dont je devrais être seul à porter la responsabilité.

Les choses arrangées ainsi, elle pouvait maintenant poser une question qu'elle avait sur les lèvres, et cela sans qu'il pût voir dans sa demande une intention de reproche ou de blâme :

— Mais comment as-tu perdu cette somme ? dit-elle.

— Ah ! comment ?

Elle hésita une seconde, puis se décidant :

— Tu es donc joueur ? dit-elle.

— Je l'ai été à deux périodes de ma vie : à quinze ans au collège, et à vingt ans à Saint-Cyr. A quinze ans, j'ai, à un certain moment, perdu cent vingt francs contre d'Arjuzanx, en jouant quitte ou double. Tu imagines quelle somme c'était pour moi qui n'avais que vingt sous qu'on me donnait par semaine, et quelles émotions j'ai alors éprouvées ; heureusement d'Arjuzanx me donnant toujours ma revanche, j'ai fini par m'acquitter. Plus tard, à Saint-Cyr, j'ai perdu douze cents francs qui pendant longtemps ont pesé sur ma vie d'un poids terriblement lourd. Depuis, je n'avais pas touché à une carte ; et il y a dix ans de cela. Comment me suis-je laissé entraîner, moi qui n'aime ni le jeu ni les joueurs ? Je n'en sais rien. Un coup de vertige. Et aussi, je dois te le confesser, puisque je ne te cache rien, certaines railleries qui, adressées à de la Vigne, me parurent passer par-dessus la tête de celui-ci pour frapper sur moi.

— Alors tu as bien fait, dit-elle.

— Peut-être ; mais où j'ai eu tort, ç'a été en ne m'arrêtant pas à temps.

— Qui s'arrête à temps ?

— Toutes les ivresses sont les mêmes ; il arrive un moment où l'on ne sait plus ce qu'on fait, et où l'on est le jouet d'impulsions mystérieuses, auxquelles on obéit, avec la conscience parfaitement nette qu'on est misérable de les subir. C'est mon cas ; ce qui n'atténue en rien ma responsabilité.

Le lendemain, non le matin comme le voulait Anie, mais dans l'après-midi, aussitôt que Sixte fut libre, ils partirent en voiture pour Ourteau où ils arrivèrent à la nuit tombante. Barincq qui rentrait à ce moment même se trouva juste à point pour donner la main à sa fille descendant du phaéton.

— Quelle bonne surprise ! dit-il en l'embrassant. Qui vous amène ?

— Nous allons te dire ça, répondit Anie, quand nous serons avec maman.

— Enfin, vous êtes en bonne santé, c'est l'essentiel ; et vous dînez avec nous, c'est la fête. Manuel, va vite dire à la cuisine que les enfants dînent. Justement, j'ai gardé ce matin un superbe saumon pour vous l'envoyer, nous le mangerons ensemble.

Il avait pris le bras de sa fille :

— Et ça ne peut se dire que devant ta mère, votre affaire ?

— Cela vaut mieux.

— Alors, allons la rejoindre tout de suite.

Ils entrèrent dans le salon où se tenait madame Barincq, sous la lumière de la lampe, coupant une revue qu'elle ne lirait jamais et à laquelle elle n'était abonnée que parce qu'elle trouvait cela « châtelain ».

— Anie a quelque chose à nous annoncer, dit-il.

Il n'y avait pas à reculer.

— Un accident, dit-elle, qui la nuit dernière est arrivé à mon mari.

— Un accident ! s'écrièrent en même temps le mari et la femme.

— Dans une réunion chez M. d'Arjuzanx, il a été entraîné à jouer, et il a perdu…

— Soixante-cinq mille francs, acheva Sixte.

— Soixante-cinq mille francs ! répéta madame Barincq en laissant tomber sa revue et son couteau à papier.

— Que nous venons te demander, papa, dit Anie en regardant son père.

— Il est évident que ce n'est pas vous qui pouvez les payer, répondit-il d'un ton tout franc.

— Et les dettes de jeu se paient dans les vingt-quatre heures, dit Anie.

— C'est certain.

Depuis le mariage, madame Barincq, au contact du bonheur de sa fille, s'était singulièrement adoucie à l'égard de Sixte, qu'elle n'appelait que mon cher Valentin, mon bon gendre, ou mon enfant tout court, mais la perte des soixante-cinq mille francs la suffoqua.

— Comment, monsieur ! vous perdez soixante-cinq mille francs ! dit-elle.

— Hélas ! ma mère.

— Et comment avez-vous perdu soixante-cinq mille francs ?

— Le comment ne signifie rien, interrompit Anie.

— Au contraire, il signifie tout : vous êtes donc joueur, monsieur ?

— On n'est pas joueur parce que par hasard on perd une somme au jeu, continua Anie.

Sans répondre à sa fille, madame Barincq se leva et, s'adressant à son mari :

— Ainsi, dit-elle, vous avez marié ma fille à un joueur !

— Mais, chère amie…

— Je ne vous fais pas de reproches, vous êtes assez malheureux de votre faute, pauvre père, mais enfin vous l'avez sacrifiée.

Puis tout de suite, se retournant vers son gendre :

— Comment n'avez-vous pas eu la loyauté de nous prévenir que vous étiez joueur ?

— Mais, maman, interrompit Anie, Valentin n'est pas joueur ; il y a dix ans qu'il n'avait touché aux cartes.

— Eh bien ! quand il y touche, ça nous coûte cher !

Barincq crut que ce mot lui permettait d'arrêter la scène qui, pour lui, était d'autant plus injuste que tout bas il se disait que Sixte avait bien le droit de perdre ce qui lui appartenait.

— Donc il n'y a qu'à payer, conclut-il.

Mais sa femme ne se laissa pas couper la parole :

— Je ne fais pas de reproches à M. Sixte, reprit-elle, seulement je répète que quand on entre dans une famille, on doit avouer ses vices…

— Mais Valentin n'a pas de vices, maman.

— C'est peut-être une vertu de jouer. Je dis encore que quand un homme a le bonheur inespéré… pour bien des raisons, d'être distingué par une jeune fille accomplie, et d'entrer dans une famille… une famille accomplie aussi, il doit se trouver assez honoré et assez heureux pour ne pas chercher des distractions ailleurs…

Pendant que madame Barincq parlait avec une véhémence désordonnée, Anie regardait son mari qui, immobile, calme en apparence, mais très pâle, ne bronchait pas ; elle coupa la parole à sa mère :

— Allons-nous-en, dit-elle à son mari.

Mais son père la prenant par la main la retint :

— Ni les paroles de ta mère, dit-il, ni ton départ n'ont de raison d'être. Dans la situation présente, il n'y a qu'une chose à faire : payer. C'est à quoi nous devons nous occuper.

— Où est l'argent ? demanda madame Barincq.

— Je ne l'ai pas ; mais je le trouverai. Sixte, mon cher enfant, accompagnez-moi chez Rébénacq. Et toi, Anie, reste avec ta mère, à qui tu feras entendre raison.

— J'ai besoin de te parler, s'écria madame Barincq en faisant signe à son mari de la suivre.

— Et tu n'as rien dit du testament ! s'écria Anie en se jetant dans les bras de son mari quand son père et sa mère furent sortis. Ah ! cher, cher !

— C'est lui justement qui m'a si bien fermé les lèvres ; et puis, quand ta mère me disait qu'un mari qui a eu le bonheur de trouver une femme telle que toi n'a pas à chercher de distractions autre part, elle n'avait que trop raison.

— Tu es un ange.

VII

Non seulement Barincq n'avait pas soixante-cinq mille francs dans sa caisse ou chez son banquier, pour les donner à Sixte, mais encore il n'en avait pas même dix mille, ni même cinq mille.

L'argent liquide trouvé dans la succession de Gaston et toutes les valeurs mobilières avaient été absorbés par la transformation de la terre d'Ourteau, défrichements, constructions, achat des machines, acquisition des vaches, des porcs, et si complètement qu'il n'avait pu faire face aux dépenses du mariage d'Anie que par un emprunt.

Mais cela n'était pas pour l'inquiéter : la réalité avait justifié toutes ses prévisions, aucun de ses calculs ne s'était trouvé faux, et avant quelques années sa terre transformée donnerait tous les résultats qu'il attendait de cette transformation et même les dépasserait largement : c'était la fortune certaine, une belle fortune, et si facile à gérer, que quand il viendrait à disparaître, Anie et Sixte n'auraient qu'à en confier l'administration à un brave homme pour qu'elle continuât à leur fournir pendant de longues années les mêmes revenus.

Cependant, si l'avenir était assuré, le présent n'en était pas moins assez difficile, et quand, au milieu des embarras contre lesquels il avait à lutter chaque jour, survenait une demande de plus de soixante mille francs, à laquelle il fallait faire droit sans retard, du jour au lendemain, il ne le pouvait que par un nouvel emprunt.

Ce fut ce qu'il expliqua à son gendre, en se rendant chez le notaire, et, comme Sixte confus exprimait tout son chagrin du trouble qu'il apportait dans sa vie si tranquille, il ne permit pas que la question se plaçât sur ce terrain.

— Je vous ai dit, mon cher enfant, que je vous considérais comme co-propriétaire de l'héritage de Gaston. Ce n'était pas là un propos en l'air, un engagement vague qu'on prend dans l'espérance de ne pas le tenir. Je ne veux donc pas de vos excuses. Et même j'ajoute que jusqu'à un certain point je ne suis pas fâché de ce qui arrive, puisque cela me permet de vous prouver la sincérité de ma parole.

— Je n'avais pas besoin de cela.

— J'en suis certain. Mais, puisque les choses sont ainsi, il vaut mieux les envisager à ce point de vue et ne considérer que le rapprochement que cet incident amènera entre nous.

— Vous êtes trop bon pour moi, mon cher père, trop indulgent.

— Qui peut sonder l'entraînement auquel vous avez cédé !

Il le sondait au contraire parfaitement, cet entraînement qui, chez Sixte, était un fait d'hérédité. Est-ce que Gaston n'avait pas plus d'une fois subi cette ivresse du jeu, lui d'ordinaire si calme, si maître de lui ? Quoi d'étonnant à ce que Sixte la subit à son tour ? Tel fils, tel père. S'il était heureux que sur beaucoup de points Sixte ressemblât à Gaston, il fallait accepter la ressemblance complète, celle pour le mauvais comme celle pour le bon, celle pour les défauts comme celle pour les qualités. En tous cas, il y avait cela d'heureux dans cette aventure qu'elle s'était produite avant que Sixte eût trouvé le testament de Gaston. Que serait-il arrivé et jusqu'où ne se serait-il pas laissé entraîner, si cette fâcheuse partie s'était engagée quelques mois, quelques semaines plus tard, alors que, se sachant seul légataire de la fortune de Gaston, il n'aurait point été retenu par l'inquiétude d'avoir à demander la somme qu'il perdrait ? Tandis que, dans les circonstances présentes, cette perte pouvait, et même, semblait-il, devait être une leçon pour l'avenir, celle dont profite le chat échaudé ; il se souviendrait.

Rébénacq n'avait pas les soixante-cinq mille francs chez lui, mais il promettait de les verser dès le lendemain à Bayonne ; seulement, au lieu de pouvoir faire un emprunt au Crédit Foncier et de bénéficier de conditions modérées, il faudrait subir la loi d'un prêteur dur, qui profiterait des circonstances pour exiger un intérêt de cinq pour cent, avec première hypothèque sur la terre d'Ourteau tout entière, non seulement pour cette somme de soixante-cinq mille francs, mais encore pour celles précédemment empruntées par Barincq, c'est-à-dire pour un total de cent dix mille francs, de façon à être seul créancier.

Comme il n'y avait pas moyen d'attendre, il fallut bien en passer par là, et, de nouveau, Sixte, en revenant au château, exprima à son beau-père toute sa désolation de l'entraîner dans des affaires si pénibles.

— Laissez-moi vous dire que je considère ces sacrifices que je vous impose comme un prêt, dont je vous demande de vous rembourser en diminuant de dix mille francs tous les ans la pension que vous nous servez.

— Vous n'y pensez pas, mon cher enfant.

— J'y pense beaucoup, au contraire, et je suis sûr que ma femme se joindra à moi pour vous demander qu'il en soit ainsi ; cette suppression ne sera pas bien dure pour nous et elle sera une leçon utile pour moi.

— Ne parlons pas de ça.

— Et moi je vous prie de me permettre d'en parler.

— Non, non, dix fois non. Je sais, je sens pourquoi vous me faites cette proposition, que j'apprécie comme elle le mérite, croyez-le : c'est votre réponse au langage que ma femme vous a tenu tout à l'heure. Je comprends qu'il vous ait blessé, profondément peiné…. Mais persister dans votre idée serait montrer une rancune peu compatible avec un caractère droit comme le vôtre. Voyez-vous, mon ami, quand il s'agit de gens d'un certain âge, c'est d'après ce qu'ils ont souffert qu'on doit les juger, et vous savez que pour tout ce qui est argent, la vie de ma femme n'a été qu'un long martyre.

— Soyez certain que je n'en veux pas à madame Barincq ; elle n'avait que trop raison dans ses reproches.

— Ce qui n'empêche pas qu'elle eût mieux fait de les taire, puisqu'ils ne servaient à rien.

Bien que Sixte n'en voulût pas à sa belle-mère, il n'en persista pas moins dans son idée de rembourser ces soixante-cinq mille francs au moyen d'une retenue sur la pension qu'on leur servait. Ce fut ce qu'il expliqua le soir à sa femme en rentrant à Bayonne.

— Tu serais le mari pauvre de mademoiselle Barincq riche, dit-elle, que je trouverais tes scrupules exagérés, tu comprends donc que je ne peux pas partager ceux d'un mari riche qui a épousé une fille pauvre et qui n'aurait qu'un mot à dire pour prendre ce qu'il veut bien demander. Mais, enfin, il suffit que tu tiennes à ce remboursement pour que je le veuille avec toi. Je t'assure que dépenser dix mille francs de plus ou de moins par an est tout à fait insignifiant pour moi : nous nous arrangerons pour faire cette économie.

En rentrant, Sixte trouva une lettre de d'Arjuzanx arrivée en leur absence, et il la donna tout de suite à lire à sa femme :

« Mon cher camarade,

Je pars pour Paris, d'où je ne reviendrai que dans huit jours ; ne te gêne donc en rien pour moi ; prends ton temps, ces huit jours et tous ceux que tu voudras.

Amitiés,

D'ARJUZANX. »

— Tu vois, dit Sixte.

— Quoi ?

— Que d'Arjuzanx n'est pas ce que tu crois.

— Je vois que cet ami a joué contre toi d'autant plus gros jeu que tu étais moins en veine.

— A sa place tout joueur en eût fait autant.

— Donc, c'est en joueur qu'il faut le traiter, non en ami.

VIII

En faisant cette observation, Anie avait une intention secrète, qui était d'envoyer tout simplement au baron les soixante-cinq mille francs, le jour de son retour à Biarritz.

Mais Sixte n'accepta pas cette combinaison :

— En me prêtant vingt-cinq mille francs, d'Arjuzanx a agi en ami, dit-il ; à ce titre je lui dois des égards, auxquels je manquerais en lui envoyant sèchement son argent.

Il n'y avait pas à répliquer ; tout ce qu'elle put obtenir, ce fut que Sixte, au lieu d'aller à Biarritz dans la soirée, y allât dans l'après-midi, avant le dîner, ce qui abrègerait sa visite.

Il n'était pas cinq heures quand Sixte arriva chez d'Arjuzanx qu'il trouva assis devant une table d'écarté, ayant pour vis-à-vis un des Russes avec lequel il avait dîné huit jours auparavant ; deux des convives de ce dîner étaient assis près d'eux.

Ce fut seulement quand d'Arjuzanx quitta sa chaise que Sixte put l'attirer dans une pièce voisine.

— Je t'apporte ce que je te dois, dit-il.

Et il déposa sur une table plusieurs liasses de billets de banque qu'il tira de sa poche gonflée.

— Qu'est-ce que c'est que tout ça ? demanda d'Arjuzanx.

— Les soixante-cinq mille francs que je te dois.

— Tu me dois vingt-cinq mille francs que je t'ai prêtés.

— Et quarante mille que tu m'as gagnés.

D'Arjuzanx prit trois liasses, deux grosses et la plus petite, les mit dans la poche de son veston et repoussa les autres.

— Reprends cela, dit-il.

Sixte le regarda étonné.

— As-tu pu penser que j'accepterais ces quarante mille francs ? dit d'Arjuzanx.

— Tu me les as gagnés.

— Et j'ai eu tort. Un emballement de joueur m'a troublé la conscience.
J'ai subi le vertige du gain comme toi tu subissais celui de la perte.
Mais, le calme me revenant, je me suis reproché ces quelques instants
d'erreur.

— Tu ne peux pas me faire un cadeau, qu'il ne m'est pas possible d'accepter.

— Je n'en ai pas la pensée ; mais tu peux me regagner ce que tu as perdu et nous serons quittes. N'est-ce pas ainsi que les choses se sont passées entre nous, quand au collège je t'ai gagné cent vingt francs que tu aurais eu plus de peine à trouver à ce moment, sans doute, que tu n'en as maintenant pour ces quarante mille francs ? Je t'ai donné ta revanche. Faisons-en autant.

— C'est impossible.

— Pourquoi ?

— Parce que…

D'Arjuzanx lui coupa la parole :

— Tu sais que je suis obstiné, dit-il, je me suis mis dans la tête que je ne prendrai pas ton argent, je ne le prendrai pas.

Et, le laissant seul, d'Arjuzanx retourna dans le salon.

Sixte remit les liasses dans sa poche et rejoignit d'Arjuzanx ; la discussion ne pouvait pas se continuer dans ces termes, il lui enverrait les quarante mille francs par un chèque.

Pendant leur entretien d'autres convives du dîner de la semaine précédente étaient arrivés, entre autres de la Vigne, la partie continuait.

Pendant un certain temps Sixte resta debout auprès de la table regardant le jeu machinalement, ayant en face de lui d'Arjuzanx debout aussi ; puis il fit un pas en arrière pour s'en aller discrètement mais à l'instant même d'Arjuzanx, qui avait vu son mouvement, l'interpella :

— Fais-tu vingt-cinq louis contre moi ? dit-il.

Sixte eut une seconde d'hésitation : une nouvelle partie commençait, les adversaires allaient relever les cartes données ; Sixte crut sentir que tous les regards ramassés sur lui l'interrogeaient.

— Pourquoi non ? dit-il.

Au fait, pourquoi n'accepterait-il pas la revanche que d'Arjuzanx lui offrait ? Cinq cents francs, s'il les perdait, n'étaient pas pour le gêner et s'il les gagnait, ce serait un commencement de remboursement ; quelques coups heureux abrègeraient d'autant les mois de privation qu'il allait imposer à sa femme.

Il perdit.

— Quitte ou double, n'est-ce pas ? dit d'Arjuzanx.

— Soit.

Il perdit encore.

Si cinq cents francs n'avaient pas grande importance pour lui, il n'en était pas de même de mille ; il fallait donc tâcher de les regagner.

— Nous continuons ? dit-il.

— Avec plaisir, continua d'Arjuzanx.

— Sixte va s'emballer, dit de la Vigne à son voisin.

— C'est fait.

En effet, il n'était pas difficile de remarquer, pour qui connaissait les joueurs, les changements caractéristiques qui de seconde en seconde se produisaient en lui : tout d'abord, quand d'Arjuzanx l'avait interpellé, il avait rougi comme sous une impression de fausse honte, puis instantanément pâli en répondant : « Pourquoi non ? » ; maintenant cette pâleur s'était accentuée, ses lèvres frémissaient et ses mains étaient agitées d'un léger tremblement ; penché sur la table de jeu, il semblait qu'il prît avec ses yeux les cartes dans les mains de celui qui les tenait et les abattit lui-même, exactement comme au cochonnet le joueur accompagne de la tête, des épaules et des bras, par un mouvement symbolique, la boule qui roule.

Les cartes n'obéirent point à cette suggestion magnétique ; pour la troisième fois elles furent contre lui.

Évidemment la veine devait changer.

— Toujours ? demande-t-il.

Parbleu !

Il gagna.

Raisonnable, il eût dû s'en tenir là, heureux d'en être quitte ainsi ; mais quel joueur écoute la raison quand il voit la fortune lui sourire ! ne serait-il pas fou de la repousser si elle venait à lui ?

— Continuons-nous ? demanda-t-il.

— Tant que tu voudras.

— Cent louis ?

— Tout ce que tu voudras.

Il gagna encore.

Décidément la chance était pour lui ; son heure avait sonné ; encore quelques coups et il pouvait rendre à sa belle-mère cet argent qu'il lui avait été si dur de demander.

— Doublons-nous ? dit-il.

— Assurément, répondit d'Arjuzanx.

La pâleur de Sixte avait disparu sous l'afflux d'une bouffée de chaleur qui du cœur était montée au front et aux joues ; il respirait plus largement, ses mains ne tremblaient plus.

On s'était groupé autour d'eux, et chacun était plus attentif à leur duel qu'à la partie elle-même, insignifiante comparée à leurs paris.

— Le baron voudrait perdre exprès qu'il ne s'y prendrait pas autrement, dit de la Vigne à son voisin.

— Croyez-vous ?

Qu'il le voulût ou ne le voulût point, toujours est-il que d'Arjuzanx perdit encore.

— Je crois bien que tu as passé un engagement avec la veine, dit-il à
Sixte.

A ce moment un domestique entra dans le salon.

— Il est entendu que vous restez à dîner, dit d'Arjuzanx en s'adressant à Sixte et à de la Vigne en même temps.

Ils voulurent refuser.

— Sixte, décide M. de la Vigne par ton exemple, dit d'Arjuzanx, et vous, monsieur de la Vigne, gagnez Sixte par le vôtre.

On insista de divers côtés.

D'Arjuzanx avait ouvert un petit bureau :

— Voici ce qu'il faut pour écrire, dit-il, on portera immédiatement vos dépêches au télégraphe.

Déjà de la Vigne avait pris place au bureau ; quand il quitta la chaise,
Sixte le remplaça :

« Retenu à dîner avec de la Vigne ; à ce soir.

VALENTIN. »

Comme il remettait sa dépêche à d'Arjuzanx, celui-ci lui dit :

— Crois-tu maintenant qu'en refusant d'accepter ton argent j'avais le pressentiment que tu me le reprendrais bientôt ? ça me semble bien vouloir recommencer notre fameuse partie du collège de Pau.

Cette insistance frappa Sixte ; pourquoi donc d'Arjuzanx mettait-il un empressement si peu déguisé à le pousser au jeu ?

Ce fut la question qu'il se posa : d'Arjuzanx voulait-il lui infliger une nouvelle perte ? ou bien, honteux de la somme qu'il avait gagnée, ne cherchait-il que des occasions de la perdre ?

C'était de cette façon qu'il avait agi autrefois au collège ; pourquoi n'en serait-il pas de même maintenant ? rien en lui ne permettait de supposer qu'il fût devenu un homme d'argent, âpre au gain, capable d'employer des moyens peu loyaux à l'égard d'un camarade. N'avait-il pas reconnu lui-même qu'il était dans son tort en subissant une sorte de vertige qui le faisait jouer gros jeu contre un ami malheureux ?

Cependant, quoi qu'il se dît, il ne put pas pendant le dîner ne pas regretter de n'être pas rentré à Bayonne, et ne pas trouver bien nulle, bien vide, la conversation de ses voisins : assurément cette salle à manger ne le reverrait pas souvent ; qu'il sût profiter de sa soirée pour regagner une partie de ce qu'il avait si bêtement perdu huit jours auparavant, et elle serait la dernière qu'il passerait dans cette maison. S'il vivait retiré quand il était garçon, ce n'était pas maintenant qu'il avait un intérieur si charmant avec une femme jeune, jolie, intelligente, adorée, qu'il allait l'abandonner pour ces réunions banales.

Bien qu'il n'eût pas l'expérience du jeu, il savait, pour l'avoir entendu dire, de quelle importance est un régime sévère pour le joueur ; ce n'est pas quand on est congestionné par une digestion difficile ou échauffé par des vins largement dégustés, qu'on est maître de soi, et qu'on garde en présence d'un coup décisif la sûreté du jugement ou le calme de la raison ; or, dans la partie qu'il voulait engager pour profiter de la veine qui semblait lui revenir, il fallait qu'il eût tout cela, et ne subît pas plus l'influence de son cerveau surexcité que de son estomac trop chargé ; il mangea donc très peu et but encore moins, malgré l'insistance de d'Arjuzanx dont l'amabilité ne réussit pas mieux que la raillerie à l'arracher à sa sobriété.

Quand de la salle à manger on passa dans le salon, il ne s'approcha pas tout d'abord des tables de jeu qui avaient été préparées : une grande pour le baccara, deux petites pour l'écarté ; il voulait choisir son moment et ne pas commettre les folies de ceux qui, courant après leur argent, se jettent à l'aveugle dans la mêlée. C'était d'un pas ferme et sûr qu'il devait y descendre ; puisqu'une heureuse chance lui avait permis de rattraper trois cents louis, il devrait manœuvrer avec cette somme de façon à regagner ses quarante mille francs sans se découvrir jamais.

Comme il se tenait à la fenêtre, d'Arjuzanx vint le rejoindre :

— Tu ne me donnes pas ma revanche ? dit-il.

— Est-ce que ce n'est pas à toi plutôt de me donner la mienne ?

— Je suis à ta disposition.

— Tout à l'heure ; le temps de finir ce cigare.

Son cigare achevé il alla rôder autour de la table de baccara, mais sans s'y asseoir : il voulait rester frais pour sa partie contre d'Arjuzanx, et, d'ailleurs, il craignait d'épuiser sa veine dans des coups insignifiants, s'imaginant, par une superstition de joueur, qu'il ne pouvait pas faire grand fond sur elle, et qu'il ne fallait pas lui demander plus d'une courte série heureuse ; quand il l'aurait obtenue il s'en tiendrait là.

Enfin, une des tables d'écarté n'étant plus occupée, il fit un signe à d'Arjuzanx, voulant, cette fois, tenir lui-même les cartes qui allaient décider de cette lutte.

— Combien ? demanda d'Arjuzanx en s'asseyant vis-à-vis de lui.

— Veux-tu cent louis ?

— Parfaitement.

En prenant ce chiffre Sixte se croyait prudent, puisque, sur les trois parties qu'il lui permettait de jouer avec son gain, il ne devait pas les perdre toutes : il pourrait se défendre si la chance tournait d'abord contre lui, et à un moment quelconque attraper la série sur laquelle il comptait.

En prenant ses cartes Sixte eut la satisfaction de constater que ses mains ne tremblaient pas et de se sentir maître de son cœur comme de son esprit : il voyait, il savait, il jugeait ce qu'il faisait.

D'Arjuzanx, au contraire, paraissait ému, et, en le regardant, on voyait clairement qu'il n'était plus le même homme ; sa nonchalance, son indifférence, avaient disparu et dans ses yeux noirs brillait une flamme qui leur donnait une expression de dureté que Sixte n'avait jamais remarquée.

Mais ce n'était pas le moment de se livrer à des observations de ce genre ; c'était à son jeu comme à celui de son adversaire qu'il devait donner toute son attention.

La chance, au lieu de tourner contre lui, continua à lui être fidèle.

— Nous doublons, n'est-ce pas ? demanda d'Arjuzanx.

— N'est-ce pas entendu ?

— Alors cela est dit une fois pour toutes.

— Sans doute ; au moins jusqu'à ce que nous soyons d'accord pour changer cette convention.

— Nous serons d'accord.

Lentement ils avaient relevé leurs cartes.

— J'en demande ? dit d'Arjuzanx.

— J'en refuse.

D'Arjuzanx avait un jeu détestable, Sixte le roi et la voie assurée.

— Tu ne vas pas être long à regagner tes quarante mille francs, dit d'Arjuzanx.

— Je n'en serais pas fâché.

— Tu vois donc que j'ai bien fait de te garder à dîner.

Quelques-uns des convives, en les voyant s'asseoir à la table d'écarté, avaient quitté le baccara qui ne se traînait que misérablement, et les entouraient, attentifs, silencieux.

A son tour d'Arjuzanx fit trois points :

— Je commence à me défendre, dit-il.

Cependant il perdit ; mais la partie suivante fut pour lui, et ils recommencèrent avec un enjeu de cent louis qu'il gagna de nouveau.

— Faisons-nous quitte ou double ? dit-il.

Sixte eut un éclair d'hésitation pendant lequel il se demanda si sa veine n'était pas épuisée ; mais, comme il avait eu quatre points contre cinq, il crut que la fortune était hésitante et qu'il pouvait la retenir.

— Oui, dit-il.

Il eut encore quatre points contre cinq, et cette fois il n'hésita pas ; il était à découvert, il devait au moins s'acquitter ; puisque d'Arjuzanx consentait à faire quitte ou double, il n'y avait qu'à continuer jusqu'à ce qu'il gagnât, alors il s'arrêterait et ne toucherait plus aux cartes ; il était déraisonnable, impossible, contraire à toutes les règles d'admettre que ce coup ne lui viendrait pas aux mains ; le jeu n'est-il pas une bascule réglée par des lois immuables ?

— Toujours, dit-il.

Maintenant tout le monde se pressait autour d'eux, mais personne ne parlait, ne les interrogeait directement, et c'était par des regards muets qu'on se communiquait ses impressions.

Sixte fut surpris de sentir des gouttes de sueur lui couler dans le cou et il s'en inquiéta ; évidemment il n'était plus maître de ses nerfs, cependant il n'eut pas la force de mettre cette observation à profit ; certainement l'émotion ne lui enlèverait pas son coup d'œil.

Au moins lui enleva-t-elle la décision : par prudence, par excès de conscience, il demanda des cartes, et il en donna, quand il aurait dû en refuser, et jouer hardiment.

Trois parties successives, perdues avec ce système, l'en firent changer : ce n'était pas la chance qui le battait, mais sa propre maladresse, et aussi le calme de d'Arjuzanx, attentif à se défendre et à profiter de fautes de son adversaire, sans que la grandeur de l'enjeu parût exercer sur lui la moindre influence. Ne pourrait-il donc pas retrouver lui-même ce calme pour quelques minutes, quelques secondes peut-être ?

Mais le changement de méthode ne changea pas la veine, au contraire ; les fautes qu'il avait commises par trop de timidité, il les commit maintenant par trop d'audace.

Et chaque fois qu'il perdait, il répétait son mot :

— Toujours.

Ceux qui étaient attentifs aux nuances pouvaient saisir dans sa prononciation une différence qui en disait long sur son état ; en même temps son visage et ses mains s'étaient décolorés.

A mesure que l'enjeu grossissait, l'attitude de la galerie se modifiait : on avait commencé par regarder ce duel avec une curiosité recueillie ; mais maintenant, s'échappaient de sourdes exclamations ou des gestes, qui étaient un relèvement et une excitation pour Sixte : puisque tout le monde était stupéfié de sa déveine, cette unanimité prouvait qu'elle ne pouvait pas durer : un coup heureux, et il s'acquittait.

Deux se suivirent malheureux encore, et comme Sixte répétait :

— Toujours.

Pour la première fois, d'Arjuzanx ne répondit pas :

— Parfaitement.

Il posa ses deux bras sur la table, et regardant Sixte en face :

— Comment toujours ? dit-il d'une voix nette et dure.

— N'est-il pas entendu, répondit Sixte, que, nous doublons toujours ?

— Entendu jusqu'à ce que nous changions cette convention…

Il y eut un moment de silence saisissant.

… Et j'estime, continua d'Arjuzanx, de la même voix nettement articulée, que le moment est venu de la changer. Où en sommes-nous ?

Il compta les jetons rangés devant lui.

— Voilà sept parties que je gagne. Est-ce exact ?

— Oui, dit Sixte la gorge étranglée.

— Nous avons commencé à cent louis, qui doublés font quatre mille francs, puis huit mille, puis seize mille, puis trente-deux mille ; puis soixante-quatre mille, puis cent trente-huit mille, et enfin deux cent soixante-seize mille où nous sommes.

Il s'arrêta et, du regard, parut prendre ses invités à témoins de la justesse de son compte, qu'il avait fait sans aucune hésitation ; mais personne ne pensa à faire un signe affirmatif, chacun étant tout entier au drame qui se déroulait, et qu'on sentait terrible, sans comprendre comment il s'était engagé et où il allait.

— Jouons-nous comme des enfants ou comme des hommes ? continua d'Arjuzanx.

Sixte ne répondit pas, il voyait maintenant combien était faux son sentiment sur les intentions de d'Arjuzanx qui, au lieu de chercher à lui faire regagner ses quarante mille francs, n'avait eu d'autre but, au contraire, que de l'entraîner à perdre une somme beaucoup plus considérable ; en même temps il était frappé d'un fait, en apparence insignifiant et cependant décisif : — le soin que d'Arjuzanx mettait à ne pas s'adresser à lui directement, et surtout à ne pas employer le tutoiement.

Le baron reprit :

— Si notre argent n'est pas sur cette table, notre parole y est ; je peux jouer cent mille francs, et même deux cent soixante-seize mille sur parole, non cinq cent cinquante mille qui excéderaient peut-être l'engagement qu'on pourrait tenir.

Il se tut, et chacun évita de se regarder pour ne pas livrer ses impressions ; quelques convives prudents s'éloignèrent même de la table, mais sans sortir du salon ; de la Vigne ne fut pas de ces derniers : une place étant libre auprès de son camarade, il s'avança pour la prendre.

Mais rien n'indiquait que Sixte dût se laisser entraîner à un éclat ; son attitude était plutôt celle d'un homme qui vient de recevoir un coup sous lequel il est tombé assommé.

Cependant, après quelques secondes, il se leva.

— Il est évident, dit-il, que je n'ai pas ces deux cent soixante-seize mille francs sur moi.

— N'est-il pas admis par les honnêtes gens qu'on a vingt-quatre heures pour dégager sa parole ?