IX
Comme Sixte mettait le pied sur le trottoir dans la rue, il sentit qu'on lui prenait le bras ; il se retourna : c'était de la Vigne.
— Comment t'es-tu laissé entraîner ? demanda celui-ci.
— Ah ! comment…
— Tu n'as pas vu que c'était un coup monté ?
— Trop tard.
— Nous rentrons ?
Sixte ne répondit pas.
— Nous prenons une voiture ?
— Non ; J'ai besoin d'être seul, de marcher.
— Tu descendras en arrivant à Bayonne.
— Ne me laisseras-tu pas tranquille ?
— Ah !
Sixte, malgré son désarroi, eut conscience de ses paroles :
— Sois assuré que j'ai été sensible au mouvement qui t'a fait prendre place auprès de moi pendant que le baron parlait !
— C'était naturel.
— Tu as cru à une altercation ; elle était impossible puisqu'il était dans son droit, et que j'étais moi, dans mon tort. Merci.
Et Sixte lui tendit la main.
Cependant de la Vigne ne bougeait pas.
— Adieu, dit Sixte en s'éloignant.
Mais il n'avait pas fait trois pas qu'il s'arrêta.
— De la Vigne !
Il revint vers son camarade.
— Tiens, dit-il en lui tendant des liasses de billets de banque.
— Qu'est-ce que c'est que ça ?
— Quarante mille francs que je te prie de me garder ; comme tu montes en voiture ils sont mieux dans tes poches que dans les miennes ; tu me les donneras demain.
Cette fois il quitta son camarade au milieu de la rue, et de la Vigne fut abasourdi de voir qu'au lieu de se diriger vers Bayonne il prenait une direction précisément opposée, comme s'il voulait gagner la côte des Basques.
C'est qu'en effet telle était l'intention de Sixte ; son parti était pris : se jeter à la mer du haut de la falaise noire et ruisselante qui, à pic, s'élève au-dessus de la grève.
Et, par les rues désertes de la ville, il descendit vers le Port-Vieux, courant plutôt que marchant, le visage fouetté par le vent froid qui soufflait du large avec un bruit sinistre que dominait le mugissement rauque de la marée montante déjà haute.
C'était quand d'Arjuzanx avait dit : « Si notre argent n'est pas sur cette table, notre parole y est », que sa résolution s'était formée dans son esprit : son honneur engagé, il n'avait que sa vie à donner pour payer sa dette, il la donnait.
Il avait dépassé les bains de Port-Vieux et constaté que l'heure de la pleine mer ne devait pas être éloignée ; quand il se laisserait tomber de la falaise, la vague le recevrait et l'emporterait.
C'était sans aucune faiblesse qu'il envisageait sa mort ; ce serait fini, fini pour lui, fini pour les siens qu'il n'entraînerait pas dans le désastre.
Mais cette pensée des siens, celle de sa femme l'amollit ; ce n'était pas seulement sa vie qu'il sacrifiait, c'était aussi le bonheur de celle qu'il aimait. Quel désespoir, quel écroulement, quel vide pour elle ! ils n'étaient mariés que depuis deux mois ; elle était si heureuse du présent ; elle faisait de si beaux projets ! Elle ne l'aurait même pas revu. Il ne l'aurait pas embrassée une dernière fois d'un baiser qu'elle retrouverait.
Il s'arrêta, et après un moment d'hésitation revint sur ses pas pour prendre la route de Bayonne : il avait vingt-quatre heures devant lui, ou tout au moins il avait jusqu'au matin avant qu'on apprit ce qui s'était passé.
Que de fois il l'avait parcourue à cheval avec sa femme, cette route qu'il suivait maintenant à pied, seul, dans la nuit ! cette évocation eut cela de bon qu'elle l'arracha aux angoisses de l'heure présente et du lendemain, pour le maintenir dans ce passé si plein de souvenirs qui s'enchaînaient, doux ou passionnés, tendres ou joyeux.
Comme il approchait de Bayonne, il entendit dans le silence deux heures sonner au clocher de la cathédrale ; au lieu d'entrer en ville, il longea le rempart et descendit aux allées Marines.
Cette fois sa maison était sombre : Anie ne l'avait pas attendu. Il ouvrit les portes sans faire de bruit, et alluma une bougie, qui était préparée, à la veilleuse de l'escalier.
Arrivé à la porte de leur chambre, il écouta et n'entendit rien : assurément Anie s'était endormie. Alors, au lieu d'entrer dans la chambre, il tourna avec précaution le bouton de la porte de son cabinet de travail, qu'il referma sans bruit.
Une glace sans tain s'ouvrait au-dessus de la cheminée dans le mur qui séparait la chambre du cabinet, masquée par un store à l'italienne à ce moment à demi baissé ; dans la chambre deux lampes et une statuette garnissaient la tablette de cette cheminée ; dans le cabinet c'était un vase avec une fougère et deux flambeaux.
D'une main écartant les frondes de la fougère, et de l'autre approchant son bougeoir de la glace, Sixte regarda dans la chambre. Tout d'abord ses yeux se portèrent dans l'obscurité. Mais, s'étant fait un abat-jour avec sa main de façon à projeter la lumière en avant, il aperçut dans le lit lui faisant face la tête de sa femme se détachant sur la blancheur du linge.
Puisqu'elle ne bougeait pas, puisqu'elle ne l'appelait pas, c'est qu'elle dormait : cela lui fut un soulagement ; il avait du temps devant lui.
Dans ses deux heures de chemin, il n'avait pas uniquement pensé à Anie, il avait encore arrêté son plan, dont ce sommeil facilitait l'exécution : ce n'était pas seulement l'embrasser, qu'il voulait, c'était aussi qu'elle eût sa dernière pensée : il s'assit à son bureau placé devant la cheminée et se mit à écrire :
« Tes pressentiments ne te trompaient pas : devenu notre ennemi implacable, le tien, le mien, il a voulu se venger de toi, de moi ; aveuglé, entraîné, j'ai joué et j'ai perdu deux cent soixante-seize mille francs, en plus de ce que j'avais déjà perdu. En revenant, j'ai réfléchi ; j'ai vu la situation comme on voit dans la solitude et dans la nuit, d'une manière lucide, sans mensonge ; et de cette froide vision est résultée la décision qui fait l'objet de cette lettre — un adieu. Un adieu, ma belle et chère Anie. Oh ! si chère, si aimée ! plus que dans le bonheur encore, et que je vais quitter pour mourir. Mais ce n'est pas mourir qui m'effraie ; c'est briser notre vie amoureuse ; c'est ne plus voir Anie ; c'est aussi lui laisser le doute d'avoir été aimée comme elle le pensait. Comprendra-t-elle que je veux disparaître, parce que je l'aime plus que moi-même, et que je préfère — cherchant le meilleur pour elle — la savoir veuve, tragique, plutôt que femme amoindrie par un mari coupable ?
Je ne puis pas payer ma dette, et je ne veux plus rien demander à ton père que je ruinerais. Il n'y a donc qu'à m'arracher de toi, avec la pensée que je laisse presque intacte une fortune doublement tienne, qui te gardera indépendante et fière.
Comprends-tu que mon amour est tel que tu pouvais le désirer et que je ne t'abandonne pas ?
Dis-toi, au contraire, que c'est serré contre toi, mon âme mêlée à la tienne, que je me suis arrêté à la résolution de ne plus te voir, et de te laisser dans ta fleur de jeunesse et de beauté vivre sans moi.
Je n'ai songé qu'à ton repos, et j'ai dû oublier combien ont été courtes nos heures d'amour. J'ai dû oublier aussi qu'une femme adorée m'échappe dans la première émotion de notre existence fondue, et qu'ivre de toi, je me détourne de toi, vibrant, soudé de cœur et de chair, rêvant l'éternité de mon amour alors qu'il n'a plus de lendemain. »
X
Il avait écrit rapidement, sans hésiter ; sa lettre achevée il la relut, et alors il eut une minute d'anéantissement : comme il l'aimait ! et cependant, par sa faute, stupidement, follement, il la jetait dans le désespoir quand il n'avait qu'à laisser aller leur vie pour la rendre heureuse. Le misérable, l'insensé qu'il avait été !
L'indignation le tira de sa faiblesse ; abaissant ses deux mains dans lesquelles il avait enfoncé sa tête, il reprit sa lettre, la mit dans une enveloppe sur laquelle il écrivit le nom d'Anie, et la plaça sous la première feuille de son buvard.
Il n'avait pas encore fini : doucement, avec mille précautions il ouvrit un tiroir de son bureau fermé à clef, et, fouillant dedans sans froisser les papiers qui s'y trouvaient, il en tira le testament de Gaston de Saint-Christeau ; puis l'allumant à la bougie il le déposa dans la cheminée où il brûla avec une grande flamme qui éclaira tout son cabinet, du plancher au plafond.
Cette fois tout ce qu'il avait combiné était accompli ; maintenant il pouvait rejoindre sa femme quatre heures allaient sonner, il lui restait trois heures à vivre pour elle.
Quand il entra dans la chambre, elle leva la tête.
— Te voilà ? dit-elle.
Il vint au lit, et, se penchant sur elle, il l'embrassa longuement.
— Il ne faut pas m'en vouloir, j'ai été retenu, je t'expliquerai.
— Mais je ne t'en veux pas.
Moins troublé il eût remarqué que, pour une femme qui s'éveille, la voix d'Anie était étrangement tremblante ; mais, tout à son émotion, il ne fit pas cette observation.
C'est qu'en réalité, Anie, qui n'avait pas dormi depuis qu'elle s'était mise au lit à son heure habituelle, ne venait pas de s'éveiller.
En recevant la dépêche de son mari, alors qu'elle l'attendait pour dîner, elle avait éprouvé une commotion violente, hors de toute proportion, semblait-il, avec un fait si simple.
Pourquoi restait-il chez le baron ? Comment oubliait-il la promesse qu'il lui avait faite de revenir immédiatement ? Et, ce qui était plus grave, comment ne pensait-il pas qu'après les craintes qu'elle lui avait montrées, cette dépêche allait la jeter dans l'inquiétude et dans l'angoisse ?
C'était la première fois qu'il lui manquait de parole, la seconde fois qu'il la laissait dîner seule ; et toujours pour le baron. Que lui ménageait donc cette liaison qui l'épouvantait ?
Elle ne put pas dîner, et de bonne heure elle monta à sa chambre, s'imaginant qu'elle serait là moins mal que partout ailleurs pour attendre. Alors elle calcula le moment où il pouvait rentrer ; et, ses comptes faits, elle trouva que ce serait sans doute entre dix et onze heures.
Pour user le temps, elle prit un livre, mais les lignes dansaient devant ses yeux et elle ne comprenait rien à ce qu'elle lisait. Si elle continuait ainsi, les minutes seraient éternelles. S'enveloppant d'un châle, elle sortit sur la vérandah pour suivre le mouvement de la rivière. C'était la basse mer et il ne se passait rien sur la rivière qui coulait clapoteuse entre ses rives confuses ; la nuit était sombre ; rien sur les eaux, rien sur la terre, rien au ciel qui pût occuper son esprit et l'emporter au pays de la rêverie où le temps se dévore sans qu'on sache comment.
Après un certain temps elle revint à son livre, le changea, pour un nouveau qui peut-être serait plus attachant, l'abandonna bientôt comme elle avait fait du premier, retourna sur la vérandah, tâcha de deviner ce qu'elle ne voyait pas, rentra dans sa chambre, descendit au rez-de-chaussée épousseter une vitrine qui tout à coup se trouva avoir besoin d'être nettoyée, cassa deux bibelots, se fâcha contre sa maladresse, et remonta dans sa chambre pour se jeter dans un fauteuil où elle resta jusqu'à dix heures.
Alors elle se déshabilla lentement et fit une coquette toilette de nuit : puisqu'il avait paru surpris, presque fâché la première fois qu'elle l'avait attendu, elle ne voulait pas qu'il en fût ainsi ce soir-là : la trouvant endormie, il verrait tout de suite qu'elle ne pensait pas à lui adresser le plus léger reproche.
Mais elle ne s'endormit pas, et si le temps lui avait duré alors qu'elle pouvait aller et venir, il fut mortel dans l'immobilité et l'obscurité du lit ; l'horloge du vestibule sonnait l'heure et la demie, mais l'intervalle qui s'écoulait entre l'une et l'autre était si long qu'elle s'imaginait toujours que le mécanisme s'était arrêté.
Onze heures, onze heures et demie, minuit, minuit et demi, une heure ; était-ce possible ? Pourquoi ne rentrait-il point ? Que lui était-il arrivé ? Au milieu de la nuit, ne pouvait-on pas être arrêté, assassiné, sur la route déserte ? Elle voyait les passages dangereux, ceux du crime.
Elle se releva pour lire sa dépêche qu'elle savait par cœur : « A ce soir » ; ce n'était pas : « Je rentrerai tard » qu'il avait dit. « A ce soir ! » c'était sûrement avant minuit. Et il était une heure et demie ; deux heures, deux heures et demie.
La fièvre la dévorait ; il y avait des moments où elle écoutait les bruits du dehors avec une anxiété si intense, que son cœur s'arrêtait et restait sans battre.
Enfin, un peu après que la demie de deux heures eût sonné, elle reconnut sur le gravier du jardin le pas qui était si familier à ses oreilles, et, instantanément, une fraîcheur pénétrante succéda à la flamme qui la dévorait : lui ! maintenant qu'importait ce qui avait pu le retenir, puisqu'il arrivait ! est-ce que mille raisons qui se présentaient à son esprit, alors que quelques minutes auparavant elle n'en trouvait pas une seule, n'avaient pas pu le retarder ?
Cependant elle fut surprise des précautions qu'il prit dans l'escalier, et aussi qu'il passât par son cabinet au lieu d'entrer tout de suite dans leur chambre ; il ne sentait donc pas l'impatience, poussée jusqu'au paroxysme, avec laquelle elle l'attendait ?
N'y tenant plus, elle pensa se jeter à bas de son lit pour courir à lui et l'embrasser, mais n'y aurait-il pas là comme un tendre reproche qui pourrait le peiner ? alors elle crut que le mieux était de ne pas bouger et de paraître dormir.
C'est pourquoi, lorsqu'il écarta le store et projeta sur elle la lumière de sa bougie, il la trouva plongée dans un sommeil si parfait, que quelqu'un qui n'eut pas été bouleversé comme lui se serait à coup sûr demandé s'il était naturel.
A travers ses paupières mi-closes, Anie avait vu le visage convulsé que la bougie éclairait, et cette remarque, s'ajoutant à toutes ces précautions pour ne pas la réveiller, l'avait rejetée dans l'inquiétude.
Que se passait-il donc ? Ou plutôt que s'était-il passé ?
La porte qui faisait communiquer sa chambre avec le cabinet étant fermée, elle n'entendait rien, et n'osant pas se soulever sur son lit, de façon à ce que son regard passât par-dessus la tablette de la cheminée, elle ne voyait rien non plus, ce qui semblait indiquer que son mari avait dû s'asseoir à son bureau, placé devant la cheminée.
Heureusement les dispositions des deux pièces et de leur ameublement pouvaient lui venir en aide : le lit, la glace sans tain, ainsi que le bureau de Sixte, étaient placés sur une même ligne, et en face, au mur opposé dans le cabinet, en ligne aussi, un vieux miroir, avec fronton et bordure décorés d'estampage, était accroché, incliné de telle sorte qu'il réflétait le bureau et la cheminée. Qu'elle trouvât sur son oreiller une position d'où son regard, en passant à travers la glace sans tain, irait jusqu'à ce miroir, et elle verrait ce que faisait son mari.
Sans mouvements brusques qu'elle n'osait se permettre, cela lui fut assez facile, et alors elle l'aperçut écrivant.
Comme son visage était sombre, comme sa main paraissait agitée ! De temps en temps, il s'arrêtait un court instant, pour reprendre aussitôt avec une décision et un emportement qui disaient la netteté de sa pensée, autant que la violence de son émotion. Quand elle le vit, sa lettre achevée, enfoncer sa tête entre ses mains, tout en lui trahissait une telle douleur, un anéantissement si désespéré, qu'elle ne respirait plus.
A qui écrivait-il ? Qu'écrivait-il ? Cette lettre était donc bien terrible, qu'elle le bouleversait à ce point !
Elle le vit aussi écrire l'adresse sur l'enveloppe, et à sa brièveté il lui sembla que c'était un simple nom, court comme le sien, formé seulement de quatre ou cinq lettres. Mais pourquoi lui écrivait-il, quand il n'avait que la porte à ouvrir pour être près d'elle ?
Il y avait là une question qu'elle se sentait trop affolée pour résoudre, ou même pour examiner.
D'ailleurs elle le suivait, et ne pouvait s'arrêter pour réfléchir, ni pour revenir en arrière.
Quand il avait pris dans le tiroir du bureau une feuille de papier, sur laquelle elle voyait un timbre, il lui avait semblé que c'était le testament de son oncle Gaston ; mais le mouvement par lequel il l'alluma à la bougie et la déposa dans la cheminée fut si rapide, qu'elle ne put pas être certaine qu'elle ne se trompait pas ; une flamme claire reflétée par le miroir vint jusque dans sa chambre, dont elle perça l'obscurité pour deux ou trois secondes, et ce fut tout.
Presque aussitôt il entrait et venait à elle : ce fut miracle qu'elle ne se trahit pas quand il l'embrassa, et qu'elle ne se jetât pas éperdue dans ses bras quand il prit place près d'elle.
XI
Déjà les bruits de la ville et du port commençaient confus dans le lointain, quand, brisé et anéanti par les émotions, il s'était endormi sur l'épaule d'Anie.
Pendant plus d'une heure, elle était restée immobile, pour ne pas troubler ce lourd sommeil, si poignante que fût son angoisse de savoir ce qu'était le papier placé dans le buvard, à propos duquel son imagination affolée envisageait les choses les plus terribles, n'osant pas s'arrêter à celle-ci plutôt qu'à celle-là, mais n'osant pas davantage en rejeter aucune. Qu'elle pût se lever avant lui, elle verrait ce papier. Qu'au contraire il se levât le premier, elle resterait en proie à son anxiété.
Cependant les vitres des fenêtres blanchissaient du côté de l'est, le ciel se rayait de bandes claires qui annonçaient l'approche du jour : encore quelques instants, et l'habitude allait le tirer de son sommeil à l'heure ordinaire.
Il fit un mouvement ; elle crut qu'il s'éveillait, mais il abandonna seulement son épaule, et alors, avec précaution, elle put se laisser glisser à bas du lit.
A pas étouffés, elle se dirigea vers le cabinet, dont la porte n'avait pas été refermée, et elle put la gagner sans qu'il bougeât. Vivement elle alla au bureau et prit la lettre dans le buvard. Mais le jour n'étant pas assez avancé pour qu'elle en pût lire la suscription, elle courut à la fenêtre, dont elle écarta le rideau.
« Anie. »
Elle ne s'était pas trompée : frémissant de la tête aux pieds sous la main froide du malheur qui venait de la saisir, elle coupa l'enveloppe avec une épingle qu'elle tira de ses cheveux.
Elle poussa un cri, et, traversant en courant le cabinet ainsi que la chambre, elle vint au lit où elle s'abattit sur son mari qu'elle enveloppa de ses deux bras :
— Mourir !
Il la regarda hébété, puis, voyant la lettre qu'elle tenait dans sa main :
— Tu as lu ?
— Est-ce que je dormais ?
— Puisque tu as lu, je n'ai rien à ajouter.
— Tu es fou.
— Hélas !
— Mais cette fortune, tout ce que nous possédons, c'est à toi.
— J'ai brûlé le testament.
— Que ce soit toi, que ce soit nous, qu'importe qui paye ta dette !
— Ton père ne doit rien.
— Tu ne le connais pas ; mon père paiera comme tu paierais toi-même : ta mort n'acquitterait rien ; et, quand même elle te libérerait, crois-tu que nous voudrions de la fortune à ce prix ?
— Je ne veux pas ruiner ton père, te ruiner toi-même.
— Mais comprends donc que nous paierons : tu dois, nous devons ; cette fortune est la tienne, non la nôtre ; et fût-elle à nous qu'il en serait exactement de même. Tu dis que tu as réfléchi ! Mais non, tu n'as pas réfléchi ; sous un coup de désespoir tu as perdu la tête. Est-ce que nous pouvons avoir rien de plus précieux que ta vie ? Imagines-tu donc que si tu mourais je ne mourrais pas avec toi, ô mon bien-aimé !
Tout en parlant avec une véhémence désordonnée, elle le pressait dans ses bras, ne s'interrompant que pour l'embrasser passionnément.
— Tu dis que tu m'aimes, reprit-elle ; mais est-ce m'aimer que vouloir m'abandonner ? Est-ce que tout n'est pas préférable à la séparation, la ruine, la misère ! Qu'importe la misère ! Est-ce que je ne la connais pas ? Que serait ce repos dont tu parles ? Tu ne veux pas que je sois amoindrie par la faute de mon mari coupable ? En quoi serai-je amoindrie quand nous aurons payé ce que tu as perdu ?
Cet élan le bouleversait, l'ébranlait.
— Je ne peux rien demander à ton père, dit-il.
— Toi non, mais moi. Je pars pour Ourteau. Dans cinq heures je suis de retour avec mon père. Ce soir tu paies.
— Où veux-tu que ton père trouve cette somme ?
— Je n'en sais rien, il la trouvera ; il empruntera ; il vendra.
— Sa terre qu'il aime tant !
— Sa terre n'a jamais été à lui ; elle est à toi.
— Votre générosité, votre sacrifice, ne feraient-ils pas de moi le plus misérable des hommes ? Quel personnage serais-je dans le monde ?
A ce mot, elle reprit courage et respira : puisqu'il envisageait l'avenir, c'est qu'il était touché.
— Personne a-t-il été jamais déshonoré pour une dette de jeu qu'on paie ? Si ton honneur est sauf, qu'importe le reste ! Pourvu que nous soyons ensemble, tous les pays nous seront bons.
Le temps pressait ; il fallait hâter les décisions : ce qui n'était possible avec une conscience chancelante et dévoyée que si elle prenait la direction de leur vie.
— Je pars pour Ourteau, dit-elle, toi tu vas aller à ton bureau comme à l'ordinaire et en arrivant tu confesseras la vérité au général : dans une heure elle sera connue de toute la ville, mieux vaut encore qu'il apprenne la vérité de ta bouche, si fâcheux que puisse être pour toi cet aveu. Mais, avant que je parte, tu vas me jurer, tes lèvres sur les miennes, que je puis avoir confiance en toi.
Rassurée par ce serment, autant que par l'étreinte toute pleine de reconnaissance, de promesse, et de remords avec laquelle il avait répondu à son adieu, elle partit pour Ourteau, en même temps qu'il se rendait à son bureau.
A peine arrivé, son général le fit appeler ; il avait passé une mauvaise nuit et, pour s'en soulager, il éprouvait le besoin d'avoir quelqu'un à secouer.
— Avez-vous été vous promener ce matin, vous ? dit-il.
— Non, mon général.
— Effectivement vous ne sentez pas le salin.
— J'ai pourtant passé une partie de la nuit dehors, dit Sixte saisissant cette occasion.
— Avec madame Sixte ? Drôle d'idée !
— Non, mon général, tout seul ; et une nuit terrible pour moi.
— Ah ! bah !
Immédiatement Sixte raconta ce qui s'était passé, sans rien atténuer.
— Deux cent soixante-seize mille francs ! s'écria le général. Êtes-vous fou ?
— Je l'ai été.
— Et après ? Payez-vous ou ne payez-vous pas ?
— Ma femme, qui vient de partir pour Ourteau, affirme que son père paiera.
Le général s'était levé et, dans un accès de colère, il arpentait son cabinet en traînant la jambe.
— Un officier attaché à ma personne ! grognait-il.
Il s'arrêta devant Sixte :
— Et maintenant, dit-il, que comptez-vous faire ?
— Disparaître, mon général, si vous voulez me rendre ma liberté.
— Votre liberté ! Je vous la fouts. On n'a jamais vu ça. Deux cent soixante-seize mille francs et soixante-cinq mille en plus ! Mais c'est idiot !
Puis, sentant la colère le gagner alors que la colère lui était défendue, il renvoya Sixte :
— Allez faire votre besogne, monsieur.
Mais, au bout d'un quart d'heure, il l'appela de nouveau : il paraissait calmé.
— Êtes-vous en état d'écouter un bon conseil ? dit-il. Partez pour le Tonkin. Mon frère est désigné pour un commandement là-bas ; s'il n'a personne, il voudra peut-être bien vous emmener. Dans deux ans, quand vous reviendrez, tout sera fini. Envoyez-lui une dépêche dans ce sens.
— Cette dernière preuve d'intérêt que vous me donnez me touche au cœur.
— C'est égal ; je ne comprendrai jamais que, quand tant de pauvres diables s'exterminent à faire leur vie, il y ait des gens heureux qui prennent plaisir à défaire la leur.
Pendant ce temps, Anie courait sur la route d'Ourteau, pressant son cocher ; quand elle arriva, son père et sa mère virent à sa physionomie crispée qu'ils devaient se préparer à un coup cruel.
Tout de suite, elle expliqua ce qui l'amenait, son père écoutant accablé, sa mère l'interrompant par des exclamations indignées.
— Est-ce que ton mari s'imagine, s'écria madame Barincq, que nous allons encore payer cette somme et nous réduire à la misère pour lui ?
Alors elle raconta l'histoire du testament de Gaston : comment Sixte l'avait trouvé ; pourquoi il n'avait pas voulu le produire ; comment il l'avait brûlé.
— C'est donc son argent qu'il a perdu, dit-elle en s'adressant à sa mère.
Mais celle-ci ne se rendit pas :
— Qui prouve que ce testament était bon ? dit-elle.
Sur cette réplique, son mari intervint :
— Il est évident, dit-il, que le testament est celui que Gaston avait déposé entre les mains de Rébénacq, et qu'il était parfaitement valable.
— Valable ou non, il n'existe plus.
— Pour les autres sans doute, mais pas pour nous.
— Tu paieras !
— Quel moyen de faire autrement ?
— Ruinée une fois encore ! Que ne suis-je morte avant !
Ce n'était pas tout de vouloir payer, il fallait savoir où et comment trouver l'argent nécessaire. Le père et la fille s'en allèrent chez Rébénacq ; mais, quand le notaire eut entendu le récit d'Anie, il leva au ciel des bras désespérés.
— Je ne vois pas, dit-il, qui consentirait à prêter deux cent soixante-seize mille francs sur la terre d'Ourteau, déjà hypothéquée pour cent dix mille.
— Mais elle vaut plus d'un million, dit Anie.
— Ça dépend pour qui, et ça dépend aussi du moment. Considérez d'autre part que la propriété est en transformation ; que les travaux entrepris sont à leur début, qu'ils ne donneront leurs résultats que dans plusieurs années ; et que, pour bien des gens, ils ont enlevé au moins la moitié de sa valeur à la terre. Ce langage que je vous tiens, c'est celui des prêteurs. Sans doute nous aurons des objections à leur opposer ; mais comment seront-elles accueillies ? En tout cas, je n'ai pas prêteur pour pareille somme, et dans ces conditions.
— Ne pouvez-vous pas trouver ce prêteur chez un autre notaire ? demanda
Anie.
— Nous rencontrerons partout les objections que je viens de vous présenter ; mais enfin, nous pouvons voir à Bayonne.
— Je vous emmène avec mon père.
Rébénacq hésita, puis il finit par se rendre.
Il était une heure de l'après-midi quand ils arrivèrent à Bayonne, et quatre heures quand Barincq eut vu avec Rébénacq les sept notaires de la ville : quatre refusaient nettement l'affaire, trois demandaient du temps ; il convenait de prendre des renseignements, de se livrer à des estimations.
— Je n'avais pas grand espoir, dit Barincq, mais c'était un devoir de tenter l'expérience. Maintenant il ne nous reste plus qu'une démarche, et il faut la faire, si douloureuse qu'elle soit pour moi : voir M. d'Arjuzanx, qui certainement doit être chez lui, puisqu'il attend Sixte ; allons à Biarritz.
En effet, le baron était chez lui, et tout de suite il reçut Barincq et
Rébénacq.
— Ce n'est pas au nom de mon gendre que je me présente, dit Barincq, c'est en mon nom personnel, mais en me substituant à lui.
Le baron resta impassible, dans l'attitude froide et hautaine qu'il avait prise.
— C'est donc comme votre débiteur de la somme totale de trois cent quarante-un mille francs que je viens vous demander quels arrangements il vous convient de prendre pour le paiement de cette somme.
— Des arrangements !
— Toutes les garanties vous seront offertes, dit Rébénacq, voulant venir en aide à son vieux camarade, dont l'émotion faisait pitié.
— Et j'ajoute, continua Barincq, que les délais que vous fixerez seront acceptés d'avance, à la condition qu'ils seront raisonnablement échelonnés.
— Vous êtes homme d'affaires, monsieur, dit d'Arjuzanx avec hauteur.
— Je l'ai été.
— Et c'est une affaire que vous me proposez, une bonne affaire, puisque vous, riche propriétaire, vous vous substituez à votre gendre qui n'a rien, et faites vôtre sa dette.
Il y eut une pause qui obligea Barincq à répondre :
— Parfaitement, je la fais mienne et m'en reconnais seul débiteur.
D'Arjuzanx, qui s'était assis, se leva.
— Eh bien, monsieur, je ne fais pas d'affaires ; il s'agit d'une dette de jeu, qui se paye dans les vingt-quatre heures, non d'une dette ordinaire pour laquelle on peut conclure des arrangements devant notaires. Je ne vous accepte donc pas comme débiteur ; je garde celui que j'ai.
— Vous venez de reconnaître qu'il est sans fortune.
— Justement, et c'est pour cela que je tiens à lui, ce qui vous prouvera que je ne suis pas l'homme d'argent que vous pouvez croire. Votre gendre a trahi ma confiance, notre camaraderie, notre amitié. Il m'a pris la femme que j'aimais. Je lui prends son honneur. Et nous ne sommes pas quittes.
Quand Barincq et Rébénacq furent descendus dans la rue, ils marchèrent longtemps côte à côte sans échanger un seul mot.
— Quel homme ! dit tout à coup le notaire.
— Et il aurait pu être le mari de ma fille ! Si coupable que soit le malheureux Sixte, au moins a-t-il du cœur.
Ils arrivaient au chemin de fer.
— C'est égal, dit Barincq, pour un homme qui toute sa vie n'a pensé qu'au bonheur des siens, j'ai bien mal fait leurs affaires et les miennes.
— Et maintenant ?
— Maintenant, il ne nous reste qu'à vendre Ourteau.
— Mais à cette saison, dans ces conditions, ce sera un désastre.
— Eh bien, ce sera un désastre.
— Mon pauvre ami !
— Oui, le sacrifice sera dur ; j'aimais cette terre d'un amour de vieillard, j'avais mis sur elle mes derniers espoirs ; mais je dois me dire qu'en réalité je n'en ai jamais été propriétaire, et que, si le testament avait été produit en temps, tout cela ne serait pas arrivé : je ne me serais pas installé à Ourteau, je n'aurais pas entrepris ces travaux ; M. d'Arjuzanx n'aurait pas pensé à me demander Anie ; Sixte ne l'aurait pas épousée, et, aujourd'hui, je ne tomberais pas lourdement d'une position fortunée dans la misère.
XII
La demie après six heures allait sonner au cartel des bureaux de l'Office cosmopolitain, et Barnabé, dans l'embrasure d'une fenêtre, guettait au loin sur le boulevard l'arrivée de l'omnibus du chemin de fer de Vincennes.
A ce moment le directeur, M. Chaberton, sortit de son cabinet, accompagné d'un client, et dans leurs cages, derrière leurs grillages, tous les employés se plongèrent instantanément dans le travail.
— Barnabé, guettez l'omnibus, dit M. Chaberton.
— On ne le voit pas encore.
— Puisque nous avons quelques minutes, dit le client suppliant, laissez-moi vous expliquer…
Mais M. Chaberton, sans écouter, alla à l'un des grillages :
— Monsieur Spring, que vos patentes anglaises pour l'affaire Roux soient prêtes demain matin, dit-il.
— Elles le seront, monsieur.
Il s'adressa à un autre guichet :
— Monsieur Morisset, vous préparerez demain, en arrivant, un état des frais Ardant.
— Oui, monsieur.
— Un point très important à noter, continuait le client…
Mais M. Chaberton, qui n'avait pas d'oreilles pour ces recommandations de la dernière heure, continuait sa tournée devant les cages de ses employés.
— Monsieur Barincq, dit-il, votre bois est-il terminé ?
— Il le sera dans une demi-heure.
— Pas trop de sécheresse, je vous prie, du chic, soyons dans le mouvement.
Barnabé fit un pas en avant :
— L'omnibus, dit-il.
M. Chaberton jeta son pardessus sur son épaule, fit passer sa canne de dessous son bras dans sa main, et se dirigea vers la sortie, suivi du client décidé à ne pas le lâcher.
Une fois qu'il eut tiré la porte, un brouhaha s'éleva dans les bureaux, et, immédiatement, Spring sortit d'un tiroir une lampe à alcool qu'il alluma.
— On voit que c'est aujourd'hui mardi, dit Belmanières, voilà les saletés anglaises qui commencent.
— On voit que c'est aujourd'hui comme tous les jours, répondit Spring, les grossièretés de M. Belmanières continuent.
Contrairement à la coutume, Belmanières ne se fâcha pas.
— Cela prouve, dit-il d'un air bonhomme, que les habitudes ne sont pas comme la vie ; la vie est variée, les habitudes sont monotones. Je suis grossier aujourd'hui comme hier, comme il y a six mois, et M. Barincq, au lieu de jouer au gentilhomme campagnard comme il y a six mois, dessine des bois pour l'Office cosmopolitain, où il a été bien heureux de retrouver sa place.
— Ne mêlez donc pas M. Barincq à vos sornettes, répliqua le caissier avec autorité.
— Ce que je dis là n'a rien de désagréable pour M. Barincq, continua Belmanières sortant de sa cage, au contraire. Et je proclame tout haut qu'un homme de soixante ans qui se trouve tout à coup ruiné, et qui a l'énergie de se remettre au travail, sans se plaindre, a mon estime. Si j'ai blagué autrefois M. Barincq, je n'en ai aucune envie aujourd'hui, et, puisque l'occasion se présente de lui dire ce que je pense, je le dis. Voilà comme je suis, moi ; je dis ce que je pense, tout ce que je pense franchement, et je me fiche de ceux qui ne sont pas contents. Vous entendez, monsieur Morisette, je m'en fiche, je m'en contrefiche.
Il criait cela devant la cage du caissier d'un air provocateur ; la porte d'entrée en s'ouvrant le fit taire.
— Mister Barincq ? dit une voix à l'accent étranger.
— Il est ici, répondit Barnabé en amenant celui qui venait d'entrer devant le grillage de Barincq.
— Do you speak english ?
— Monsieur Spring ! appela Barincq.
A regret M. Spring souffla sa lampe et s'approcha ; alors un dialogue en anglais s'engagea entre lui et l'étranger.
— Ce gentleman, traduisit Spring, dit qu'il a vu au Salon deux tableaux signés Anie qui lui ont plu et qu'il est disposé à les acheter ; ayant trouvé votre adresse au Cosmopolitain dans le livret, il désire savoir le prix de ces tableaux.
— Mille francs, dit Barincq.
— Ce gentleman dit, continua Spring, qu'il les prend tous les deux pour quinze cents francs si vous voulez ; et que si madame Anie a d'autres tableaux du même genre, c'est-à-dire représentant des paysages du même pays, dans la même coloration claire, il les achètera peut-être ; il demande à les voir.
— Expliquez à ce gentleman, répondit Barincq, qu'il peut venir demain et après-demain à Montmartre, rue de l'Abreuvoir, et donnez-lui l'itinéraire à suivre pour arriver rue de l'Abreuvoir.
Sans en demander davantage l'amateur tendit sa carte à Spring et s'en alla :
« CHARLES HALIFAX »
75, Trimountain Str. Boston.
Barincq n'eut pas le temps de recevoir les félicitations de ses collègues, pressé qu'il était d'achever son bois pour porter cette bonne nouvelle rue de l'Abreuvoir.
Lorsqu'il entra dans l'atelier où sa femme et sa fille étaient réunies, Anie vit tout de suite à sa physionomie qu'il était arrivé quelque chose d'heureux.
— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle.
Il raconta la visite de l'Américain.
— Hé ! hé ! dit Anie.
— Hé ! hé ! répondit Barincq comme un écho.
— Quinze cents francs !
Et, se regardant, ils se mirent à rire l'un et l'autre.
— Hé ! hé !
— Hé ! hé !
Madame Barincq n'avait pas pris part à cette scène d'allégresse.
— Je vous admire de pouvoir rire, dit-elle.
— Il me semble qu'il y a de quoi, dit Barincq.
— Est-ce que tu n'es pas heureuse de ce succès pour Ourteau ? dit Anie.
— Qu'on ne me parle jamais d'Ourteau, s'écria madame Barincq.
— Sois donc plus juste, maman. C'est à Ourteau que je dois un mari que j'aime. C'est Ourteau qui m'a appris à voir. Sans Ourteau, je me fabriquerais de jolies robes en papier pour pêcher un mari que je ne trouverais pas. Et sans Ourteau je continuerais à peindre des tableaux d'après la méthode de l'atelier… que les Américains n'achèteraient pas. Si je suis heureuse, si j'ai aux mains un outil qui nous fera tous vivre, en attendant que Sixte revienne glorieux, cela ne vaut-il pas la fortune ?
FIN
NOTICE SUR « ANIE »
Il y a quarante ans, c'était une banalité de la conversation courante de parler du désintéressement des savants et des artistes, comme aussi de leur incapacité pour les affaires ; et même cette banalité, basée sur l'observation journalière, pouvait s'étendre jusqu'aux médecins et aux avocats : les savants, des alchimistes cocasses dans leur allure falote ; les artistes, des Cabrions. Déjà, il est vrai, Balzac avait, à côté de Joseph Bridau, de Schinner, de Léon de Lora, placé Pierre Grassou qui annonçait un dangereux précurseur ; mais la tradition n'était point encore entamée.
Elle ne tarda pas à l'être, car l'alchimiste et le rapin disparaissaient tous les jours ; et déjà quand je préparais mon roman : Une bonne affaire, qui est l'histoire d'un savant exploité et égorgé par des gens d'affaires, je pouvais voir que si ce type était encore vrai, les gens d'affaires exploités par les savants n'étaient cependant pas rares.
Le temps avait marché, les mœurs s'étaient transformées, et on était loin du temps où mon père, qui en avait été témoin, me racontait ce trait de Berryer : venu à Rouen pour défendre devant les assises un cultivateur de notre pays, Berryer remettait comme dot à la fille de celui dont il avait obtenu l'acquittement, ses dix mille francs d'honoraires, et Berryer n'était pas riche ; car, l'eût-il été, cette somme, alors considérable, eût vraisemblablement rejoint la fortune amassée.
Loin aussi était le temps où je vivais chez une sorte de savant qui était un de ces types du monde universitaire aussi communs à cette époque qu'ils sont rares aujourd'hui, chez qui l'indifférence des choses de l'argent n'avait pour égale que l'ignorance la plus complète de la vie pratique ; si bien qu'avant de sortir il devait être passé en revue par sa femme pour qu'elle vît s'il n'était point chaussé d'une pantoufle et d'un soulier, ou s'il n'avait point mis son gilet de flanelle par-dessus la chemise, endossée elle-même par-dessus un premier gilet qu'il avait oublié d'ôter.
Enfin, loin aussi était le temps où, commençant à avoir des relations dans le monde des peintres et des statuaires, c'était à peine si j'en trouvais un — parmi les peintres — qui eût les allures d'un monsieur distingué ou d'un club-man, et fût entendu aux affaires, tandis que nombreux au contraire étaient encore les artistes naïfs, candides, dédaigneux de l'argent, qui continuaient ces maîtres anciens qu'a si bien caractérisés André Lemoyne en disant d'eux :
Ils avaient travaillé simplement pour la gloire.
Les affaires, ils en prenaient bien souci vraiment, et, sans faire rire personne, le père Signol, que sa Femme adultère a fait entrer à l'Institut, pouvait dire à un candidat : « Je ne vote jamais pour ceux qui gagnent de l'argent. »
Insuffisant, incomplet était donc mon savant d'Une bonne affaire, et il m'en fallait un autre qui fût de notre temps ; car c'est une nécessité pour un romancier qui marche avec son époque et veut se renouveler, se compléter, de ne point s'en tenir, dans son âge mûr, aux personnages de sa jeunesse, qu'il a pu peindre vrais à ce moment, mais qui ne le sont plus par cela seul que les mœurs se sont transformées.
Je cherchais mon savant nouvelle manière, lorsqu'un jour, en me rendant au laboratoire de mon camarade Georges Pouchet, je vis dans une cour des palefreniers et des cochers occupés à panser des chevaux et à nettoyer des voitures qui, par leur élégance, étaient si peu en situation dans ce quartier que, tout en bavardant avec Pouchet, je lui demandai à qui appartenaient ces équipages.
— A Sauval.
— Le professeur ?
— Lui-même.
J'eus le pressentiment que je pouvais trouver en lui quelques-uns des traits principaux qu'il me fallait pour mon personnage. Je l'étudiai et l'introduisis dans Anie. Un critique, parlant de Sauval, dit que ce type est plus commun qu'on ne pense, et, faisant allusion à celui de la réalité, il ajouta : « J'ai pris mes informations sur les personnes, je le connais même personnellement depuis ma lecture d'Anie, et il paraîtrait, — ma conviction est faite, — que justement il ne rentrerait pas dans la catégorie précitée, et que ce savant serait au contraire un lutteur, un généreux et un prodigue. »
Que le Sauval de mon roman ne soit pas la reproduction exacte et fidèle du vrai Sauval, cela est parfaitement juste ; je suis le premier à le reconnaître, et même je suis satisfait que cela ait été dit. Je me suis déjà plus d'une fois expliqué là-dessus dans ces notices : je fais des romans, non des photographies ; et quand j'étudie un personnage rencontré dans la vie courante, ce n'est point la vérité du portrait que je recherche, c'est celle du roman, agissant en cela comme le peintre ou le statuaire qui travaille d'après le modèle vivant, non pour le copier, mais pour s'en inspirer. Sauval m'a fourni des traits du savant dans le train ; je ne l'ai pas copié, pas plus que dans aucun de mes romans je n'ai copié ou photographié un seul des acteurs que j'ai mis en scène. Il y a une vérité d'art, plus haute et plus vraie que celle de la réalité. C'est celle-là que j'ai poursuivie. « Ce n'est pas avec sa femme qu'on fait une Jeanne d'Arc », me disait un jour Chapu ; et cependant, pour toutes les Jeanne d'Arc, il y a eu la pose d'un modèle vivant.