VIII
Celui-ci parti, Serge Ivanitch se tourna vers son frère:
«Je suis content de te voir. Es-tu venu pour longtemps? comment vont les affaires?»
Levine savait que son frère aîné s'intéressait peu aux questions agronomiques et faisait une concession en lui en parlant; aussi se borna-t-il à répondre au sujet de la vente du blé et de l'argent qu'il avait touché sur le domaine qu'ils possédaient indivis. Son intention formelle avait été de causer avec son frère de ses projets de mariage, et de lui demander conseil; mais, après cette conversation avec le professeur et en présence du ton involontairement protecteur dont Serge l'avait questionné sur leurs intérêts de campagne, il ne se sentit plus la force de parler et pensa que son frère Serge ne verrait pas les choses comme il aurait souhaité qu'il les vit.
«Comment marchent les affaires du semstvo chez vous? demanda Serge Ivanitch, qui s'intéressait à ces assemblées provinciales et leur attribuait une grande importance.
—Je n'en sais vraiment rien.
—Comment cela se fait-il? ne fais-tu pas partie de l'administration?
—Non, j'y ai renoncé; je ne vais plus aux assemblées, répondit Levine.
—C'est bien dommage,» murmura Serge en fronçant le sourcil.
Pour se disculper, Levine raconta ce qui se passait aux réunions du district.
«C'est toujours ainsi! interrompit Serge Ivanitch, voilà comme nous sommes, nous autres Russes! Peut-être est-ce un bon trait de notre nature que cette faculté de constater nos erreurs, mais nous l'exagérons, nous nous plaisons dans l'ironie, qui jamais ne fait défaut à notre langue. Si l'on donnait nos droits, ces mêmes institutions provinciales, à quelque autre peuple de l'Europe, Allemands ou Anglais, ils sauraient en extraire la liberté, tandis que, nous autres, nous ne savons qu'en rire!
—Qu'y faire? répondit Levine d'un air coupable. C'était mon dernier essai. J'y ai mis toute mon âme; je n'y puis plus rien; je suis incapable de…
—Incapable! interrompit Serge Ivanitch: tu n'envisages pas la chose comme il le faudrait.
—C'est possible, répondit Levine accablé.
—Sais-tu que notre frère Nicolas est de nouveau ici?»
Nicolas était le frère aîné de Constantin et le demi-frère de Serge; c'était un homme perdu, qui avait mangé la plus grande partie de sa fortune, et s'était brouillé avec ses frères pour vivre dans un monde aussi fâcheux qu'étrange.
«Que dis-tu là? s'écria Levine effrayé. Comment le sais-tu?
—Prokoff l'a vu dans la rue.
—Ici, à Moscou? Où est-il? et Levine se leva, comme s'il eût voulu aussitôt courir le trouver.
—Je regrette de t'avoir dit cela, dit Serge en hochant la tête à la vue de l'émotion de son frère. J'ai envoyé quelqu'un pour savoir où il demeurait et lui ai fait tenir sa lettre de change sur Troubine que j'ai payée. Voici ce qu'il m'a répondu…»
Et Serge tendit à son frère un billet qu'il prit sous un presse papiers.
Lévine lut ce billet d'une écriture étrange et qu'il connaissait bien.
«Je demande humblement qu'on me laisse la paix. C'est tout ce que je réclame de mes chers frères. Nicolas Levine.»
Constantin resta debout devant Serge, le papier à la main, sans lever la tête.
«Il veut bien visiblement m'offenser, continua Serge, mais cela lui est impossible. Je souhaitais de tout coeur de pouvoir l'aider, tout en sachant que je n'en viendrais pas à bout.
—Oui, oui, confirma Levine, je comprends et j'apprécie ta conduite envers lui, mais j'irai le voir.
—Si cela te fait plaisir, vas-y, dit Serge, mais je ne te le conseille pas. Ce n'est pas que je le craigne par rapport à nos relations à toi et à moi, il ne saurait nous brouiller, mais c'est pour toi que je te conseille de n'y pas aller: tu n'y pourras rien. Au reste, fais comme tu l'entends.
—Peut-être n'y a-t-il vraiment rien à faire, mais dans ce moment… je ne saurais être tranquille…
—Je ne te comprends pas, dit Serge, mais ce que je comprends, ajouta-t-il, c'est qu'il y a là pour nous une leçon d'humilité. Depuis que notre frère Nicolas est devenu ce qu'il est, je considère ce qu'on appelle une «bassesse» avec plus d'indulgence. Tu sais ce qu'il a fait?
—Hélas; c'est affreux, affreux!» répondit Levine.
Après avoir demandé l'adresse de Nicolas au domestique de Serge Ivanitch, Levine se mit en route pour aller le trouver, mais il changea d'idée et ajourna sa visite au soir. Avant tout, pour en avoir le coeur net, il voulait décider la question qui l'avait amené à Moscou. Il alla donc trouver Oblonsky et, après avoir appris où étaient les Cherbatzky, se rendit là où il pensait rencontrer Kitty.
IX
Vers quatre heures, Levine quitta son Isvostchik à la porte du Jardin zoologique et, le coeur battant, suivit le sentier qui menait aux montagnes de glace, près de l'endroit où l'on patinait; il savait qu'il la trouverait là, car il avait aperçu la voiture des Cherbatzky à l'entrée.
Il faisait un beau temps de gelée; à la porte du Jardin on voyait, rangés à la file, des traîneaux, des voitures de maître, des Isvostchiks, des gendarmes. Le public se pressait dans les petits chemins frayés autour des izbas décorées de sculptures en bois; les vieux bouleaux du Jardin, aux branches chargées de givre et de neige, semblaient revêtus de chasubles neuves et solennelles.
Tout en suivant le sentier, Levine se parlait à lui-même: «Du calme! il ne faut pas se troubler; que veux-tu? qu'as-tu? tais-toi, imbécile.» C'est ainsi qu'il interpellait son coeur.
Mais plus il cherchait à se calmer, plus l'émotion le gagnait et lui coupait la respiration. Une personne de connaissance l'appela au passage, Levine ne la reconnut même pas. Il s'approcha des montagnes. Les traîneaux glissaient, puis remontaient au moyen de chaînes; c'était un cliquetis de ferraille, un bruit de voix joyeuses et animées. À quelques pas de là on patinait, et parmi les patineurs il la reconnut bien vite, et sut qu'elle était près de lui par la joie et la terreur qui envahirent son âme.
Debout auprès d'une dame, du côté opposé à celui où Levine se trouvait, elle ne se distinguait de son entourage ni par sa pose ni par sa toilette; pour lui, elle ressortait dans la foule comme une rose parmi des orties, éclairant de son sourire ce qui l'environnait, illuminant tout de sa présence. «Oserai-je vraiment descendre sur la glace et m'approcher d'elle?» pensa-t-il. L'endroit où elle se tenait lui parut un sanctuaire dont il craignait d'approcher, et il eut si peur qu'il s'en fallut de peu qu'il ne repartit. Faisant un effort sur lui-même il arriva cependant à se persuader qu'elle était entourée de gens de toute espèce, et qu'à la rigueur il avait bien aussi le droit de venir patiner. Il descendit donc sur la glace, évitant de jeter les yeux sur elle comme sur le soleil, mais, de même que le soleil, il n'avait pas besoin de la regarder pour la voir.
On se réunissait sur la glace, un jour de la semaine, entre personnes de connaissance. Il y avait là des maîtres dans l'art du patinage qui venaient faire briller leurs talents, d'autres qui faisaient leur apprentissage derrière des fauteuils, avec des gestes gauches et inquiets, de très jeunes gens, et aussi de vieux messieurs, patinant par hygiène; tous semblaient à Levine des élus favorisés du ciel, parce qu'ils étaient dans le voisinage de Kitty. Et ces patineurs glissaient autour d'elle, la rattrapaient, lui parlaient même, et n'en semblaient pas moins s'amuser avec une indépendance d'esprit complète, comme s'il eût suffi à leur bonheur que la glace fût bonne et le temps splendide!
Nicolas Cherbatzky, un cousin de Kitty, vêtu d'une jaquette et de pantalons étroits, était assis sur un banc, les patins aux pieds, lorsqu'il aperçut Levine.
«Ah! s'écria-t-il, le premier patineur de la Russie, le voilà! Es-tu ici depuis longtemps? Mets donc vite tes patins, la glace est excellente.
—Je n'ai pas mes patins,» répondit Levine, étonné qu'on pût parler en présence de Kitty avec cette liberté d'esprit et cette audace, et ne la perdant pas de vue une seconde, quoiqu'il ne la regardât pas. Elle, visiblement craintive sur ses hautes bottines à patins, s'élança vers lui, du coin où elle se tenait, suivie d'un jeune garçon en costume russe qui cherchait à la dépasser en faisant les gestes désespérés d'un patineur maladroit. Kitty ne patinait pas avec sûreté; ses mains avaient quitté le petit manchon suspendu à son cou par un ruban, et se tenaient prêtes à se raccrocher n'importe à quoi; elle regardait Levine, qu'elle venait de reconnaître, et souriait de sa propre peur. Quand elle eut enfin heureusement pris son élan, elle donna un léger coup de talon et glissa jusqu'à son cousin Cherbatzky, s'empara de son bras, et envoya à Levine un salut amical. Jamais dans son imagination elle n'avait été plus charmante.
Il lui suffisait toujours de penser à elle pour évoquer vivement le souvenir de toute sa personne, surtout celui de sa jolie tête blonde, à l'expression enfantine de candeur et de bonté, élégamment posée sur des épaules déjà belles. Ce mélange de grâce d'enfant et de beauté de femme avait un charme particulier que Levine savait comprendre. Mais ce qui le frappait toujours en elle, comme une chose inattendue, c'était son regard modeste, calme, sincère, qui, joint à son sourire, le transportait dans un monde enchanté où il se sentait apaisé, adouci, avec les bons sentiments de sa première enfance.
«Depuis quand êtes-vous ici? demanda-t-elle en lui tendant la main. Merci, ajouta-t-elle en lui voyant ramasser le mouchoir tombé de son manchon.
—Moi? Je suis arrivé depuis peu, hier, c'est-à-dire aujourd'hui, répondit Levine, si ému qu'il n'avait pas bien compris la question. Je voulais venir chez vous,—dit-il, et, se rappelant aussitôt dans quelle intention, il rougit et se troubla.—Je ne savais pas que vous patiniez, et si bien.»
Elle le regarda avec attention, comme pour deviner la cause de son embarras.
«Votre éloge est précieux. Il s'est conservé ici une tradition sur vos talents de patineur,—dit-elle en secouant de sa petite main gantée de noir les aiguilles de pin tombées sur son manchon.
—Oui, j'ai patiné autrefois avec passion; je voulais arriver à la perfection.
—Il me semble que vous faites tout avec passion, dit-elle en souriant. Je voudrais tant vous voir patiner. Mettez donc des patins, nous patinerons ensemble.»
«Patiner ensemble! est-il possible!» pensa-t-il en la regardant.
«Je vais les mettre tout de suite,» dit-il.
Et il courut chercher des patins.
«Il y a longtemps, monsieur, que vous n'êtes venu chez nous, dit l'homme aux patins en lui tenant le pied pour visser le talon. Depuis vous, nous n'avons personne qui s'y entende. Est-ce bien ainsi? dit-il en serrant la courroie.
—C'est bien, c'est bien, dépêche-toi seulement,» répondit Levine, ne pouvant dissimuler le sourire joyeux qui, malgré lui, éclairait son visage. «Voilà la vie, voilà le bonheur, pensait-il, faut-il lui parler maintenant? Mais j'ai peur de parler; je suis trop heureux en ce moment, heureux au moins en espérance, tandis que…. Mais il le faut, il le faut! Arrière toute faiblesse!»
Levine se leva, ôta son paletot, et, après s'être essayé autour de la petite maison, s'élança sur la glace unie et glissa sans effort, dirigeant à son gré sa course, tantôt rapide, tantôt ralentie. Il s'approcha d'elle avec crainte, mais un sourire de Kitty le rassura encore une fois.
Elle lui donna la main et ils patinèrent côte à côte, augmentant peu à peu la vitesse de leur course; et plus ils glissaient rapidement, plus elle lui serrait la main.
«J'apprendrais bien plus vite avec vous, lui dit-elle, je ne sais pourquoi, j'ai confiance.
—J'ai aussi confiance en moi, quand vous vous appuyez sur mon bras,» répondit-il, et aussitôt il rougit, effrayé. Effectivement, à peine eut-il prononcé ces paroles, que, de même que le soleil se cache derrière un nuage, toute l'amabilité du visage de la jeune fille disparut, et Levine remarqua un jeu de physionomie qu'il connaissait bien, et qui indiquait un effort de sa pensée; une ride se dessina sur le front uni de Kitty.
—Il ne vous arrive rien de désagréable? Du reste, je n'ai pas le droit de le demander, dit-il vivement.
—Pourquoi cela? Non,—répondit-elle froidement; et elle ajouta aussitôt:—Vous n'avez pas encore vu Mlle Linon?
—Pas encore.
—Venez la voir, elle vous aime tant.
—Qu'arrive-t-il? je lui ai fait de la peine! Seigneur, ayez pitié de moi!» pensa Levine tout en courant vers la vieille Française aux petites boucles grises, qui les surveillait de son banc. Elle le reçut comme un vieil ami et lui montra tout son râtelier dans un sourire amical.
«Nous grandissons, n'est-ce pas? dit-elle en désignant Kitty des yeux, et nous prenons de l'âge. Tiny bear devient grand!» continua la vieille institutrice en riant; et elle lui rappela sa plaisanterie sur les trois demoiselles qu'il appelait les trois oursons du conte anglais.
«Vous rappelez-vous que vous les nommiez ainsi?»
Il l'avait absolument oublié, mais elle riait de cette plaisanterie depuis dix ans et y tenait toujours.
«Allez, allez patiner. N'est-ce pas que notre Kitty commence à bien s'y prendre?»
Quand Levine revint auprès de Kitty, il ne lui trouva plus le visage sévère; ses yeux avaient repris leur expression franche et caressante, mais il lui sembla qu'elle avait un ton de tranquillité voulue, et il se sentit triste. Après avoir causé de la vieille gouvernante et de ses originalités, elle lui parla de sa vie à lui.
«Ne vous ennuyez-vous vraiment pas à la campagne? demanda-t-elle.
—Non, je ne m'ennuie pas; je suis très occupé,—répondit-il, sentant qu'elle l'amenait au ton calme qu'elle avait résolu de garder, et dont il ne saurait désormais se départir, pas plus qu'il n'avait su le faire au commencement de l'hiver.
—Êtes-vous venu pour longtemps? demanda Kitty.
—Je n'en sais rien, répondit-il sans penser à ce qu'il disait. L'idée de retomber dans le ton d'une amitié calme et de retourner peut-être chez lui sans avoir rien décidé le poussa à la révolte.
—Comment ne le savez-vous pas?
—Je n'en sais rien, cela dépendra de vous,» dit-il, et aussitôt il fut épouvanté de ses propres paroles.
N'entendit-elle pas ces mots, ou ne voulut-elle pas les entendre? elle sembla faire un faux pas sur la glace et s'éloigna pour glisser vers Mlle Linon, lui dit quelques mots et se dirigea vers la petite maison où l'on ôtait les patins.
«Mon Dieu, qu'ai-je fait? Seigneur Dieu, aidez-moi, guidez-moi,» priait Levine intérieurement, et, sentant qu'il avait besoin de faire quelque mouvement violent, il décrivit avec fureur des courbes sur la glace.
En ce moment, un jeune homme, le plus fort des nouveaux patineurs, sortit du café, ses patins aux pieds et la cigarette à la bouche; sans s'arrêter il courut vers l'escalier, descendit les marches en sautant, sans même changer la position de ses bras, et s'élança sur la glace.
«C'est un nouveau tour, se dit Levine, et il remonta l'escalier pour l'imiter.
—Ne vous tuez pas, il faut de l'habitude,» lui cria Nicolas Cherbatzky.
Levine patina quelque temps avant de prendre son élan, puis il descendit l'escalier en cherchant à garder l'équilibre avec ses mains; à la dernière marche, il s'accrocha, fit un mouvement violent pour se rattraper, reprit son équilibre, et s'élança en riant sur la glace.
«Quel brave garçon,—pensait pendant ce temps Kitty en entrant dans la petite maison, suivie de Mlle Linon, et en le regardant avec un sourire caressant, comme un frère bien-aimé.
—Est-ce ma faute? Ai-je rien fait de mal? On prétend que c'est de la coquetterie! Je sais bien que ce n'est pas lui que j'aime, mais je ne m'en sens pas moins contente auprès de lui: il est si bon! Mais pourquoi a-t-il dit cela?» pensa-t-elle.
Voyant Kitty partir avec sa mère qui venait la chercher, Levine, tout rouge après l'exercice violent qu'il venait de prendre, s'arrêta et réfléchit. Il ôta ses patins et rejoignit la mère et la fille à la sortie.
«Très heureuse de vous voir, dit la princesse. Nous recevons, comme toujours, le jeudi.
—Aujourd'hui, par conséquent?
—Nous serons enchantés de vous voir,» répondit-elle sèchement.
Cette raideur affligea Kitty, qui ne put s'empêcher de chercher à adoucir l'effet produit par la froideur de sa mère. Elle se retourna vers Levine et lui cria en souriant:
«Au revoir!»
En ce moment, Stépane Arcadiévitch, son chapeau planté de côté, le visage animé et les yeux brillants, entrait en vainqueur dans le Jardin. À la vue de sa belle-mère, il prit une expression triste et confuse pour répondre aux questions qu'elle lui adressa sur la santé de Dolly; puis, après avoir causé à voix basse d'un air accablé, il se redressa et prit le bras de Levine.
«Eh bien, partons-nous? Je n'ai fait que penser à toi, et je suis très content que tu sois venu, dit-il en le regardant d'un air significatif.
—Allons, allons,—répondit l'heureux Levine, qui ne cessait d'entendre le son de cette voix lui disant «au revoir», et de se représenter le sourire qui accompagnait ces mots.
—À l'hôtel d'Angleterre ou à l'Ermitage?
—Cela m'est égal.
—À l'hôtel d'Angleterre alors, dit Stépane Arcadiévitch, qui choisissait ce restaurant parce qu'il y devait plus d'argent qu'à l'Ermitage et qu'il trouvait, pour ainsi dire, indigne de lui, de le négliger. Tu as un isvostchik: tant mieux, car j'ai renvoyé ma voiture.»
Pendant tout le trajet, les deux amis gardèrent le silence. Levine pensait à ce que pouvait signifier le changement survenu en Kitty, et se rassurait pour retomber aussitôt dans le désespoir, et se répéter qu'il était insensé d'espérer. Malgré tout, il se sentait un autre homme, ne ressemblant en rien à celui qui avait existé avant le sourire et les mots «au revoir».
Stépane Arcadiévitch composait le menu.
«Tu aimes le turbot, n'est-ce pas? demanda-t-il à Levine au moment où ils arrivaient.
—Quoi? demanda Levine.
—Le turbot.
—Oui, j'aime le turbot à la folie.
X
Levine lui-même ne put s'empêcher de remarquer, en entrant dans le restaurant, l'espèce de rayonnement contenu exprimé par la physionomie, par toute la personne de Stépane Arcadiévitch. Celui-ci ôta son paletot et, le chapeau posé de côté, s'avança jusqu'à la salle à manger, donnant, tout en marchant, ses ordres au Tatare en habit noir, la serviette sous le bras, qui s'accrochait à lui. Saluant à droite et à gauche les personnes de connaissance qui, là comme ailleurs, le rencontraient avec plaisir, il s'approcha du buffet et prit un petit verre d'eau-de-vie. La demoiselle de comptoir, une Française frisée, fardée, couverte de rubans, de dentelles et de boucles, fut aussitôt l'objet de son attention; il lui dit quelques mots qui la firent éclater de rire. Quant à Levine, la vue de cette femme, toute composée de faux cheveux et de poudre de riz, lui ôtait l'appétit; il s'en éloigna avec hâte et dégoût. Son âme était remplie du souvenir de Kitty, et dans ses yeux brillaient le triomphe et le bonheur.
«Par ici, Votre Excellence: ici Votre Excellence ne sera pas dérangée, disait le vieux Tatare, tenace et obséquieux, dont la vaste tournure forçait les deux pans de son habit à s'écarter par derrière.
—Veuillez approcher, Votre Excellence,» dit-il aussi à Levine en signe de respect pour Stépane Arcadiévitch dont il était l'invité.
Il étendit en un clin d'oeil une serviette fraîche sur la table ronde, déjà couverte d'une nappe, et placée sous une girandole de bronze; puis il approcha deux chaises de velours et, la serviette d'une main, la carte de l'autre, il se tint debout devant Stépane Arcadiévitch, attendant ses ordres.
«Si Votre Excellence le désirait, elle aurait un cabinet particulier à sa disposition dans quelques instants: le prince Galitzine, avec une dame, va le laisser libre. Nous avons reçu des huîtres fraîches.
—Ah! ah! des huîtres!»
Stépane Arcadiévitch réfléchit.
«Si nous changions notre plan de campagne, Levine?—dit-il en posant le doigt sur la carte; son visage exprimait une hésitation sérieuse.—Mais sont-elles bonnes, tes huîtres? Fais attention.
—Des huîtres de Flensbourg, Votre Excellence: il n'y en a pas d'Ostende.
—Passe pour des huîtres de Flensbourg. Mais sont-elles fraîches?
—Elles sont arrivées d'hier.
—Eh! bien, qu'en dis-tu? Si nous commencions par des huîtres et si nous changions ensuite tout notre menu?
—Cela m'est égal; pour moi, ce qu'il y a de meilleur, c'est du chtchi[2] et de la kacha[3]; mais on ne trouve pas cela ici.
[Note 2: Chtchi, soupe aux choux.]
[Note 3: Kacha, gruau de sarrasin, nourriture habituelle du peuple.]
—Kacha à la russe, si vous l'ordonnez? dit le Tatare en se penchant vers Levine comme une bonne vers l'enfant qu'elle garde.
—Sans plaisanterie, tout ce que tu choisiras sera bien. J'ai patiné et je meurs de faim. Ne crois pas, ajouta-t-il en voyant une expression de mécontentement sur la figure d'Oblonsky, que je ne sache pas apprécier ton menu: je mangerai avec plaisir un bon dîner.
—Il ne manquerait plus que cela! On a beau dire, c'est un des plaisirs de cette vie, dit Stépane Arcadiévitch. Dans ce cas, mon petit frère, —donne-nous deux, et si c'est trop peu, trois douzaines d'huîtres, une soupe avec des légumes…
—Printanière,» reprit le Tatare.
Mais Stépane Arcadiévitch ne voulait pas lui laisser le plaisir d'énumérer les plats en français et continua:
«Avec des légumes, tu sais? Ensuite, du turbot avec une sauce un peu épaisse; puis du rosbif, mais fais attention qu'il soit à point; un chapon, et enfin des conserves.»
Le Tatare, se rappelant que Stépane Arcadiévitch n'aimait pas à nommer les plats d'après la carte française, le laissa dire, mais il se donna ensuite le plaisir de répéter le menu selon les règles: «potage printanier, turbot sauce Beaumarchais, poularde à l'estragon, macédoine de fruits». Et aussitôt, comme mû par un ressort, il fit disparaître une carte pour en présenter une autre, celle des vins, qu'il soumit à Stépane Arcadiévitch.
«Que boirons-nous?
—Ce que tu voudras, mais un peu de champagne, dit Levine.
—Comment? dès le commencement? Au fait, pourquoi pas? Aimes-tu la marque blanche?
—Cachet blanc, dit le Tatare.
—Bien: avec les huîtres, ce sera assez.
—Quel vin de table servirai-je?
—Du Nuits; non, donne-nous le classique chablis.
—J'entends. Servirai-je votre fromage?
—Oui, du parmesan. Peut-être en préfères-tu un autre?
—Non, cela m'est égal,» répondit Levine qui ne pouvait s'empêcher de sourire.
Le Tatare disparut en courant, les pans de son habit flottant derrière lui; cinq minutes après, il était de retour, tenant d'une main un plat d'huîtres et de l'autre une bouteille.
Stépane Arcadiévitch chiffonna sa serviette, en couvrit son gilet, étendit tranquillement les mains, et entama le plat d'huîtres.
«Pas mauvaises,—dit-il en enlevant les huîtres de leurs écailles l'une après l'autre avec une petite fourchette d'argent, et en les avalant au fur et à mesure.—Pas mauvaises,» répéta-t-il en regardant tantôt Levine, tantôt le Tatare d'un oeil satisfait et brillant.
Levine mangea les huîtres, quoiqu'il eût préféré du pain et du fromage, mais il ne pouvait s'empêcher d'admirer Oblonsky. Le Tatare lui-même, après avoir débouché la bouteille et versé le vin mousseux dans de fines coupes de cristal, regarda Stépane Arcadiévitch avec un sourire satisfait, tout en redressant sa cravate blanche.
«Tu n'aimes pas beaucoup les huîtres? dit Oblonsky en vidant son verre, ou bien tu es préoccupé? hein?»
Il avait envie de mettre Levine en gaieté, mais celui-ci, sans être triste, était gêné; avec ce qu'il avait dans l'âme, il se trouvait mal à l'aise dans ce restaurant, au milieu de ce va-et-vient, dans le voisinage de cabinets où l'on dînait avec des dames; tout l'offusquait, le gaz, les miroirs, le Tatare lui-même. Il craignait de salir le sentiment qui remplissait son âme.
«Moi? oui, je suis préoccupé; mais, en outre, ici tout me gêne, dit-il. Tu ne saurais croire combien, pour un campagnard comme moi, tout ce milieu paraît étrange. C'est comme les ongles de ce monsieur que j'ai vu chez toi.
—Oui, j'ai remarqué que les ongles de ce pauvre Grinewitch t'intéressaient beaucoup.
—Je n'y peux rien, répondit Levine, tâche de me comprendre et de te placer au point de vue d'un campagnard. Nous autres, nous cherchons à avoir des mains avec lesquelles nous puissions travailler; pour cela, nous nous coupons les ongles, et bien souvent nous retroussons nos manches. Ici, au contraire, on se laisse pousser les ongles tant qu'ils peuvent pousser, et, pour être bien sûr de ne rien pouvoir faire de ses mains, on accroche à ses poignets des soucoupes en guise de boutons.»
Stépane Arcadiévitch sourit gaiement.
«Mais cela prouve qu'il n'a pas besoin de travailler de ses mains: c'est la tête qui travaille.
—C'est possible; néanmoins cela me semble étrange, de même que ce que nous faisons ici. À la campagne, nous nous dépêchons de nous rassasier afin de pouvoir nous remettre à la besogne, et ici nous cherchons, toi et moi, à manger le plus longtemps possible, sans nous rassasier: aussi nous mangeons des huîtres.
—C'est certain, reprit Stépane Arcadiévitch: mais n'est-ce pas le but de la civilisation que de tout changer en jouissance?
—Si c'est là son but, j'aime autant rester un barbare.
—Tu l'es bien, va. Vous êtes tous des sauvages dans votre famille.»
Levine soupira. Il pensa à son frère Nicolas, se sentit mortifié, attristé, et son visage s'assombrit; mais Oblonsky entama un sujet qui parvint immédiatement à le distraire.
«Eh bien, viendras-tu ce soir chez nous, c'est-à-dire chez les Cherbatzky? dit-il en clignant gaiement d'un oeil et en repoussant les écailles d'huîtres pour prendre du fromage.
—Oui, certainement, répondit Levine, quoiqu'il m'ait semblé que la princesse ne m'invitât pas de bonne grâce.
—Quelle idée! c'est sa manière grande dame, répondit Stépane Arcadiévitch. Je viendrai aussi après une répétition de chant chez la comtesse Bonine. Comment ne pas t'accuser d'être sauvage? Explique-moi, par exemple, ta fuite de Moscou? Les Cherbatzky m'ont plus d'une fois tourmenté de leurs questions sur ton compte, comme si je pouvais savoir quelque chose. Je ne sais que ceci, c'est que tu fais toujours ce que personne ne songerait à faire.
—Oui, répondit Levine lentement et avec émotion: tu as raison, je suis un sauvage, mais ce n'est pas mon départ qui l'a prouvé, c'est mon retour. Je suis revenu maintenant…..
—Es-tu heureux! interrompit Oblonsky en regardant les yeux de Levine.
—Pourquoi?
—«Je reconnais à la marque qu'ils portent les chevaux ombrageux, et à leurs yeux, les jeunes gens amoureux,» déclama Stépane Arcadiévitch: l'avenir est à toi.
—Et toi, n'as-tu plus rien devant toi?
—Je n'ai que le présent, et ce présent n'est pas tout roses.
—Qu'y a-t-il?
—Cela ne va pas! Mais je ne veux pas t'entretenir de moi, d'autant plus que je ne puis t'expliquer tout, répondit Stépane Arcadiévitch. Alors pourquoi es-tu venu à Moscou?…. Hé! viens desservir! cria-t-il au Tatare.
—Tu le devines? répondit Levine en ne quittant pas des yeux Stépane
Arcadiévitch.
—Je le devine, mais je ne puis t'en parler le premier. Tu peux par ce détail reconnaître si je devine juste ou non, dit Stépane Arcadiévitch en regardant Levine d'un air fin.
—Et bien, que me diras-tu? demanda Levine d'une voix qui tremblait, et sentant tressaillir chacun des muscles de son visage. Comment considères-tu la chose?»
Stépane Arcadiévitch but lentement son verre de chablis, en regardant toujours Levine.
«Moi, répondit-il, je ne désire rien autant que cela, rien!
—Mais ne te trompes-tu pas? sais-tu de quoi nous parlons, murmura Levine, le regard fixé fiévreusement sur son interlocuteur. Tu crois vraiment que c'est possible?
—Pourquoi ne le serait-ce pas?
—Vraiment, bien sincèrement? Dis tout ce que tu penses. Songe donc, si j'allais au-devant d'un refus? et j'en suis presque certain!
—Pourquoi donc? dit Stépane Arcadiévitch en souriant de cette émotion.
—C'est l'effet que cela me fait. Ce serait terrible, et pour moi et pour elle!
—Oh! en tout cas je ne vois là rien de si terrible pour elle: une jeune fille est toujours flattée d'être demandée en mariage.
—Les jeunes filles en général, peut-être: mais pas elle.»
Stépane Arcadiévitch sourit; il connaissait parfaitement les sentiments de Levine, et savait que pour lui toutes les jeunes filles de l'univers se divisaient en deux catégories: dans l'une, toutes les jeunes filles existantes, ayant toutes les faiblesses humaines en partage, des jeunes filles bien ordinaires! l'autre catégorie, composée d'elle seule, sans la moindre imperfection et au-dessus de l'humanité entière.
«Attends, prends un peu de sauce,» dit-il en arrêtant la main de Levine qui repoussait la saucière.
Levine prit humblement de la sauce, mais ne laissa pas Oblonsky manger.
«Non, attends, comprends-moi bien, car c'est pour moi une question de vie ou de mort. Je n'en ai jamais parlé à personne et je ne puis en parler à un autre qu'à toi. Nous avons beau être très différents l'un de l'autre, avoir d'autres goûts, d'autres points de vue, je n'en sais pas moins que tu m'aimes et que tu me comprends, et c'est pourquoi je t'aime tant aussi. Au nom du ciel, sois sincère avec moi.
—Je ne te dis que ce que je pense, répondit Stépane Arcadiévitch en souriant, mais je te dirai plus: ma femme, une femme étonnante,—et Oblonsky s'arrêta un moment en soupirant pour se rappeler où il en était avec sa femme…—Elle a un don de seconde vue, et voit tout ce qui se passe dans le coeur des autres, mais elle prévoit surtout l'avenir quand il s'agit de mariages. Ainsi elle a prédit celui de la Chahawskoï avec Brenteln; personne ne voulait y croire, et cependant il s'est fait. Eh bien, ma femme est pour toi.
—Comment l'entends-tu?
—J'entends que ce n'est pas seulement qu'elle t'aime, mais elle assure que Kitty sera ta femme.»
En entendant ces mots, le visage de Levine rayonna d'un sourire bien voisin de l'attendrissement.
«Elle dit cela! s'écria-t-il. J'ai toujours pensé que ta femme était un ange. Mais assez, assez parler, dit-il en se levant.
—Reste donc assis.»
Levine ne tenait plus en place; il fit deux ou trois fois le tour de la chambre de son pas ferme, en clignant des yeux pour dissimuler des larmes, et se remit à table un peu calmé.
«Comprends-moi, dit-il; ce n'est pas de l'amour: j'ai été amoureux, mais ce n'était pas cela. C'est plus qu'un sentiment: c'est une force intérieure qui me possède. Je suis parti parce que j'avais décidé qu'un bonheur semblable ne pouvait exister, il n'aurait rien eu d'humain! Mais j'ai eu beau lutter contre moi-même, je sens que toute ma vie est là. Il faut que cela se décide!
—Mais pourquoi es-tu parti?
—Ah! si tu savais que de pensées se pressent dans ma tête, que de choses je voudrais te demander! Écoute. Tu ne peux te figurer le service que tu m'as rendu; je suis si heureux que j'en deviens égoïste, j'oublie tout! et cependant j'ai appris aujourd'hui que mon frère Nicolas, tu sais, est ici, et je l'ai oublié! Il me semble que lui aussi doit être heureux. C'est comme une folie… Mais une chose me parait terrible: toi qui es marié, tu dois connaître ce sentiment… nous déjà vieux, avec un passé, non pas d'amour mais de péché, n'est-il pas terrible que nous osions approcher d'un être pur, innocent? n'est-ce pas affreux? et n'est-il pas juste que je me trouve indigne?
—Je ne crois pas que tu aies grand'chose à te reprocher.
—Et cependant, dit Levine, en repassant ma vie avec dégoût, je tremble, je maudis, je me plains amèrement, oui…»
—Que veux-tu! le monde est ainsi fait, dit Oblonsky.
—Il n'y a qu'une consolation, celle de cette prière que j'ai toujours aimée: «Pardonne-nous selon la grandeur de ta «miséricorde, et non selon nos mérites.» Ce n'est qu'ainsi qu'elle peut me pardonner.»
XI
Levine vida son verre, et pendant quelques instants les deux amis gardèrent le silence.
«Je dois encore te dire une chose. Tu connais Wronsky? demanda Stépane
Arcadiévitch à Levine.
—Non, pourquoi cette question?
—Donne encore une bouteille, dit Oblonsky au Tatare qui remplissait leurs verres. C'est que Wronsky est un de tes rivaux.
—Qu'est-ce que Wronsky? demanda Levine dont la physionomie, tout à l'heure si juvénilement enthousiaste, n'exprima plus que le mécontentement.
—Wronsky est un des fils du comte Cyrille Wronsky et l'un des plus beaux échantillons de la jeunesse dorée de Pétersbourg. Je l'ai connu à Tver, quand j'étais au service; il y venait pour le recrutement. Il est immensément riche, beau, aide de camp de l'Empereur, il a de belles relations, et, malgré tout, c'est un bon garçon. D'après ce que j'ai vu de lui, c'est même plus qu'un bon garçon, il est instruit et intelligent; c'est un homme qui ira loin.»
Levine se rembrunissait et se taisait.
«Eh bien, il est apparu peu après ton départ et, d'après ce qu'on dit, s'est épris de Kitty; tu comprends que la mère…
—Pardonne-moi, mais je ne comprends rien,—répondit Levine en s'assombrissant de plus en plus. La pensée de Nicolas lui revint aussitôt avec le remords d'avoir pu l'oublier.
—Attends donc, dit Stépane Arcadiévitch en lui touchant le bras tout en souriant: je t'ai dit ce que je savais, mais je répète que, selon moi, dans cette affaire délicate les chances sont pour toi.»
Levine pâlit et s'appuya au dossier de sa chaise.
«Pourquoi n'es-tu jamais venu chasser chez moi comme tu me l'avais promis?
Viens au printemps,» dit-il tout à coup.
Il se repentait maintenant du fond du coeur d'avoir entamé cette conversation avec Oblonsky; ses sentiments les plus intimes étaient blessés de ce qu'il venait d'apprendre sur les prétentions rivales d'un officier de Pétersbourg, aussi bien que des conseils et des suppositions de Stépane Arcadiévitch. Celui-ci comprit ce qui se passait dans l'âme de son ami et sourit.
«Je viendrai un jour ou l'autre; mais, vois-tu, frère, les femmes sont le ressort qui fait tout mouvoir en ce monde. Mon affaire à moi est mauvaise, très mauvaise, et tout cela à cause des femmes! Donne-moi franchement ton avis, continua-t-il en tenant un cigare d'une main et son verre de l'autre.
—Sur quoi veux-tu mon avis?
—Voici: Supposons que tu sois marié, que tu aimes ta femme, et que tu te sois laissé entraîner par une autre femme.
—Excuse-moi, mais je ne comprends rien à cela; c'est pour moi, comme si, en sortant de dîner, je volais un pain en passant devant une boulangerie.»
Les yeux de Stépane Arcadiévitch brillèrent plus encore que de coutume.
«Pourquoi pas? le pain frais sent quelquefois si bon qu'on peut ne pas avoir la force de résister à la tentation.
Himmlisch war's wenn ich bezwang
Meine irdische Begier
Aber wenn mir's nicht gelang
Hatt! ich auch ein gross Plaisir.
Et en disant ces vers Oblonsky sourit finement. Levine ne put s'empêcher d'en faire autant.
«Trêve de plaisanteries, continua Oblonsky, suppose une femme charmante, modeste, aimante, qui a tout sacrifié, qu'on sait pauvre et isolée: faut-il l'abandonner, maintenant que le mal est fait? Mettons qu'il soit nécessaire de rompre pour ne pas troubler la vie de famille, mais ne faut-il pas en avoir pitié? lui adoucir la séparation? penser à son avenir?
—Pardon, mais tu sais que, pour moi, les femmes se divisent en deux classes, ou, pour mieux dire, il y a des femmes et des… Je n'ai jamais rencontré de belles repenties; mais des créatures comme cette Française du comptoir avec ses frisons me répugnent, et toutes les femmes tombées aussi.
—Et l'Évangile, qu'en fais-tu?
—Laisse-moi tranquille avec ton Évangile. Jamais le Christ n'aurait prononcé ces paroles s'il avait su le mauvais usage qu'on en ferait; c'est tout ce qu'on a retenu de l'Évangile. Au reste je conviens que c'est une impression personnelle, rien de plus. J'ai du dégoût pour les femmes tombées, comme toi pour les araignées; tu n'as pas eu besoin pour cela d'étudier les moeurs des araignées, ni moi celles de ces êtres-là.
—C'est commode de juger ainsi; tu fais comme ce personnage de Dickens, qui jetait de la main gauche par-dessus l'épaule droite toutes les questions embarrassantes. Mais nier un fait n'est pas y répondre. Que faire? dis-moi, que faire?
—Ne pas voler de pain frais.»
Stépane Arcadiévitch se mit à rire.
«Ô moraliste! mais comprends donc la situation: voilà deux femmes; l'une se prévaut de ses droits, et ses droits sont ton amour que tu ne peux plus lui donner; l'autre sacrifie tout, et ne demande rien. Que doit-on faire? comment se conduire? C'est un drame effrayant!
—Si tu veux que je te confesse ce que j'en pense, je te dirai que je ne crois pas au drame; voici pourquoi: selon moi l'amour, les deux amours tels que les caractérise Platon dans son Banquet, tu t'en souviens, servent de pierre de touche aux hommes: les uns ne comprennent qu'un seul de ces amours, les autres ne le comprennent pas. Ceux qui ne comprennent pas l'amour platonique n'ont aucune raison de parler de drame En peut-il exister dans ces conditions? «Bien obligé pour l'agrément que j'ai eu»: voilà tout le drame. L'amour platonique ne peut en connaître davantage, parce que là tout est clair et pur, parce que…»
À ce moment, Levine se rappela ses propres péchés et les luttes intérieures qu'il avait eu à subir; il ajouta donc d'une façon inattendue:
«Au fait, peut-être as-tu raison. C'est bien possible… Je ne sais rien, absolument rien.
—Vois-tu, dit Stépane Arcadiévitch, tu es un homme tout d'une pièce. C'est ta grande qualité et aussi ton défaut. Parce que ton caractère est ainsi fait, tu voudrais que toute la vie se composât d'événements tout d'une pièce. Ainsi tu méprises le service de l'État parce que tu n'y vois aucune influence sociale utile, et que, selon toi, chaque action devrait répondre à un but précis; tu voudrais que l'amour et la vie conjugale ne fissent qu'un. Tout cela n'existe pas. Et d'ailleurs le charme, la variété, la beauté de la vie tiennent précisément à des nuances.»
Levine soupira sans répondre; il n'écoutait pas, et pensait à ce qui le touchait.
Et soudain ils sentirent tous deux que ce dîner, qui aurait dû les rapprocher, bien que les laissant bons amis, les désintéressait l'un de l'autre; chacun ne pensa plus qu'à ce qui le concernait, et ne s'inquiéta plus de son voisin. Oblonsky connaissait ce phénomène pour en avoir fait plusieurs fois l'expérience après dîner; il savait aussi ce qui lui restait à faire.
«L'addition,» cria-t-il; et il passa dans la salle voisine, où il rencontra un aide de camp de connaissance, avec lequel la conversation s'engagea aussitôt sur une actrice et sur son protecteur. Cette conversation soulagea et reposa Oblonsky de celle qu'il avait eue avec Levine; son ami l'obligeait à une tension d'esprit qui le fatiguait toujours.
Quand le Tatare eut apporté un compte de 28 roubles et des kopecks, sans oublier le pourboire, Levine, qui, en campagnard qu'il était, se serait épouvanté en temps ordinaire de sa part de 14 roubles, n'y fit aucune attention. Il paya et retourna chez lui, pour changer d'habit et se rendre chez les Cherbatzky, où son sort devait se décider.
XII
La jeune princesse Kitty Cherbatzky avait dix-huit ans. Elle paraissait pour la première fois dans le monde cet hiver, et ses succès y étaient plus grands que ceux de ses aînées, plus grands que sa mère elle-même ne s'y était attendue. Sans parler de toute la jeunesse dansante de Moscou qui était plus ou moins éprise de Kitty, il s'était, dès ce premier hiver, présenté deux partis très sérieux: Levine et, aussitôt après son départ, le comte Wronsky.
Les visites fréquentes de Levine et son amour évident pour Kitty avaient été le sujet des premières conversations sérieuses entre le prince et la princesse sur l'avenir de leur fille cadette, conversations qui dégénéraient souvent en discussions très vives. Le prince tenait pour Levine, et disait qu'il ne souhaitait pas de meilleur parti pour Kitty. La princesse, avec l'habitude particulière aux femmes de tourner la question, répondait que Kitty était bien jeune, qu'elle ne montrait pas grande inclination pour Levine, que, d'ailleurs, celui-ci ne semblait pas avoir d'intentions sérieuses…., mais ce n'était pas là le fond de sa pensée. Ce qu'elle ne disait pas, c'est qu'elle espérait un parti plus brillant, que Levine ne lui était pas sympathique et qu'elle ne le comprenait pas; aussi fut-elle ravie lorsqu'il partit inopinément pour la campagne.
«Tu vois que j'avais raison,» dit-elle d'un air triomphant à son mari.
Elle fut encore plus enchantée lorsque Wronsky se mit sur les rangs, et son espoir de marier Kitty non seulement bien, mais brillamment, ne fit que se confirmer.
Pour la princesse, il n'y avait pas de comparaison à établir entre les deux prétendants. Ce qui lui déplaisait en Levine était sa façon brusque et bizarre de juger les choses, sa gaucherie dans le monde, qu'elle attribuait à de l'orgueil, et ce qu'elle appelait sa vie de sauvage à la campagne, absorbé par son bétail et ses paysans. Ce qui lui déplaisait plus encore était que Levine, amoureux de Kitty, eût fréquenté leur maison pendant six semaines de l'air d'un homme qui hésiterait, observerait, et se demanderait si, en se déclarant, l'honneur qu'il leur ferait ne serait pas trop grand. Ne comprenait-il donc pas qu'on est tenu d'expliquer ses intentions lorsqu'on vient assidûment dans une maison où il y a une jeune fille à marier? et puis ce départ soudain, sans avertir personne?
«Il est heureux, pensait-elle, qu'il soit si peu attrayant et que Kitty ne se soit pas monté la tête.»
Wronsky, par contre, comblait tous ses voeux: il était riche, intelligent, d'une grande famille; une carrière brillante à la cour ou à l'armée s'ouvrait devant lui, et en outre il était charmant. Que pouvait-on rêver de mieux? il faisait la cour à Kitty au bal, dansait avec elle, s'était fait présenter à ses parents: pouvait-on douter de ses intentions? Et cependant la pauvre mère passait un hiver cruellement agité.
La princesse, lorsqu'elle s'était mariée, il y avait quelque trente ans, avait vu son mariage arrangé par l'entremise d'une tante. Le fiancé, qu'on connaissait d'avance, était venu pour la voir et se faire voir, l'entrevue avait été favorable, et la tante qui faisait le mariage avait de part et d'autre rendu compte de l'impression produite; on était venu ensuite au jour indiqué faire aux parents une demande officielle, qui avait été agréée, et tout s'était passé simplement et naturellement. Au moins est-ce ainsi que la princesse se rappelait les choses à distance. Mais lorsqu'il s'était agi de marier ses filles, elle avait appris, par expérience, combien cette affaire, si simple en apparence, était en réalité difficile et compliquée.
Que d'anxiétés, que de soucis, que d'argent dépensé, que de luttes avec son mari lorsqu'il avait fallu marier Dolly et Nathalie! Maintenant il fallait repasser par les mêmes inquiétudes et par des querelles plus pénibles encore! Le vieux prince, comme tous les pères en général, était pointilleux à l'excès en tout ce qui touchait à l'honneur et à la pureté de ses filles; il en était jaloux, surtout de Kitty, sa favorite. À chaque instant il faisait des scènes à la princesse et l'accusait de compromettre sa fille. La princesse avait pris l'habitude de ces scènes du temps de ses filles aînées, mais elle s'avouait actuellement que la susceptibilité exagérée de son mari avait sa raison d'être. Bien des choses étaient changées dans les usages de la société, et les devoirs d'une mère devenaient de jour en jour plus difficiles. Les contemporaines de Kitty se réunissaient librement entre elles, suivaient des cours, prenaient des manières dégagées avec les hommes, se promenaient seules en voiture; beaucoup d'entre elles ne faisaient plus de révérences, et, ce qu'il y avait de plus grave, chacune d'elles était fermement convaincue que l'affaire de choisir un mari lui incombait à elle seule, et pas du tout à ses parents. «On ne se marie plus comme autrefois,» pensaient et disaient toutes ces jeunes filles, et même les vieilles gens. Mais comment se marie-t-on alors maintenant? C'est ce que la princesse n'arrivait à apprendre de personne. L'usage français qui donne aux parents le droit de décider du sort de leurs enfants n'était pas accepté, il était même vivement critiqué. L'usage anglais qui laisse pleine liberté aux jeunes filles n'était pas admissible. L'usage russe de marier par un intermédiaire était considéré comme un reste de barbarie; chacun en plaisantait, la princesse comme les autres. Mais comment s'y prendre pour bien faire? Personne n'en savait rien. Tous ceux avec lesquels la princesse en avait causé répondaient de même: «Il est grand temps de renoncer à ces vieilles idées; ce sont les jeunes gens qui épousent, et non les parents: c'est donc à eux de savoir s'arranger comme ils l'entendent.» Raisonnement bien commode pour ceux qui n'avaient pas de filles! La princesse comprenait qu'en permettant à Kitty la société des jeunes gens, elle courait le risque de la voir s'éprendre de quelqu'un dont eux, ses parents, ne voudraient pas, qui ne ferait pas un bon mari ou qui ne songerait pas à l'épouser. On avait donc beau dire, la princesse ne trouvait pas plus sage de laisser les jeunes gens se marier tout seuls, à leur fantaisie, que de donner des pistolets chargés, en guise de joujoux, à des enfants de cinq ans. C'est pourquoi Kitty la préoccupait plus encore que ses soeurs.
En ce moment, elle craignait surtout que Wronsky ne se bornât à faire l'aimable; Kitty était éprise, elle le voyait et ne se rassurait qu'en pensant que Wronsky était un galant homme; mais pouvait-elle se dissimuler qu'avec la liberté de relations nouvellement admise dans la société il n'était bien facile de tourner la tête à une jeune fille, sans que ce genre de délit inspirât le moindre scrupule à un homme du monde? La semaine précédente, Kitty avait raconté à sa mère une de ses conversations avec Wronsky pendant un cotillon, et cette conversation sembla rassurante à la princesse, sans la tranquilliser complètement. Wronsky avait dit à sa danseuse que son frère et lui étaient si habitués à se soumettre en tout à leur mère, qu'ils n'entreprenaient jamais rien d'important sans la consulter. «Et en ce moment, avait-il ajouté, j'attends l'arrivée de ma mère comme un bonheur particulièrement grand.»
Kitty rapporta ces mots sans y attacher aucune importance spéciale, mais sa mère leur donna un sens conforme à son désir. Elle savait qu'on attendait la vieille comtesse et qu'elle serait satisfaite du choix de son fils; mais alors pourquoi sembler craindre de l'offenser en se déclarant avant son arrivée? Malgré ces contradictions, la princesse interpréta favorablement ces paroles, tant elle avait besoin de sortir d'inquiétude.
Quelque amer que lui fût le malheur de sa fille aînée, Dolly, qui songeait à quitter son mari, elle se laissait absorber entièrement par ses préoccupations au sujet du sort de la cadette, qu'elle voyait prêt à se décider. L'arrivée de Levine augmenta son trouble; elle craignit que Kitty, par un excès de délicatesse, ne refusât Wronsky, en souvenir du sentiment qu'elle avait un moment éprouvé pour Levine; ce retour lui semblait devoir tout embrouiller et reculer un dénouement tant désiré.
«Est-il arrivé depuis longtemps? demanda-t-elle à sa fille en rentrant.
—Il est arrivé aujourd'hui, maman.
—Il y a une chose que je veux te dire,… commença la princesse, et à l'air sérieux et agité de son visage Kitty devina de quoi il s'agissait.
—Maman, dit-elle en rougissant et en se tournant vivement vers elle, ne dites rien. Je vous en prie, je vous en prie. Je sais, je sais tout.»
Elle partageait les idées de sa mère, mais les motifs qui déterminaient le désir de celle-ci la froissaient.
«Je veux dire seulement qu'ayant encouragé l'un…
—Maman, ma chérie, au nom de Dieu ne dites rien, j'ai peur d'en parler.
—Je ne dirai rien, répondit la mère en lui voyant des larmes dans les yeux: un mot seulement, ma petite âme. Tu m'as promis de n'avoir pas de secrets pour moi.
—Jamais, jamais aucun, s'écria Kitty en regardant sa mère bien en face, tout en rougissant. Je n'ai rien à dire maintenant, je ne saurais rien dire, même si je le voulais, je ne suis…
—Non, avec ces yeux-là elle ne saurait mentir,» pensa la mère, souriant de cette émotion, tout en songeant à ce qu'avait d'important pour la pauvrette ce qui se passait dans son coeur.
XIII
Kitty éprouva après le dîner et au commencement de la soirée une impression analogue à celle que ressent un jeune homme la veille d'une première affaire. Son coeur battait violemment, et elle était incapable de rassembler et de fixer ses idées.
Cette soirée où ils se rencontreraient pour la première fois déciderait de son sort; elle le pressentait, et son imagination les lui représentait, tantôt ensemble, tantôt séparément. En songeant au passé, c'était avec plaisir, presque avec tendresse, qu'elle s'arrêtait aux souvenirs qui se rapportaient à Levine; tout leur donnait un charme poétique: l'amitié qu'il avait eue pour ce frère qu'elle avait perdu, leurs relations d'enfance; elle trouvait doux de penser à lui, et de se dire qu'il l'aimait, car elle ne doutait pas de son amour, et en était fière. Elle éprouvait au contraire un certain malaise en pensant à Wronsky, et sentait dans leurs rapports quelque chose de faux, dont elle s'accusait, car il avait au suprême degré le calme et le sang-froid d'un homme du monde, et restait toujours également aimable et naturel. Tout était clair et simple dans ses rapports avec Levine; mais si Wronsky lui ouvrait des perspectives éblouissantes, et un avenir brillant, l'avenir avec Levine restait enveloppé d'un brouillard.
Après le dîner, Kitty remonta dans sa chambre pour faire sa toilette du soir. Debout devant son miroir, elle constata qu'elle était en beauté, et, chose importante ce jour-là, qu'elle disposait de toutes ses forces, car elle se sentait en paix et en pleine possession d'elle-même.
Comme elle descendait au salon vers sept heures et demie, un domestique annonça: «Constantin-Dmitrievitch Levine.» La princesse était encore dans sa chambre, le prince n'était pas là. «C'est cela,» pensa Kitty, et tout son sang afflua à son coeur. En passant devant un miroir, elle fut effrayée de sa pâleur.
Elle savait maintenant, à n'en plus douter, qu'il était venu de bonne heure pour la trouver seule, et se déclarer. Et aussitôt la situation lui apparut pour la première fois sous un nouveau jour. Il ne s'agissait plus d'elle seule, ni de savoir avec qui elle serait heureuse et à qui elle donnerait la préférence; elle comprit qu'il faudrait tout à l'heure blesser un homme qu'elle aimait, et le blesser cruellement; pourquoi? parce que le pauvre garçon était amoureux d'elle! Mais elle n'y pouvait rien: cela devait être ainsi.
«Mon Dieu, est-il possible que je doive lui parler moi-même, pensa-t-elle, que je doive lui dire que je ne l'aime pas? Ce n'est pas vrai. Que lui dire alors? Que j'en aime un autre? C'est impossible. Je me sauverai, je me sauverai.»
Elle s'approchait déjà de la porte, lorsqu'elle entendit son pas. «Non, ce n'est pas loyal. De quoi ai-je peur? Je n'ai fait aucun mal. Il en adviendra ce qui pourra, je dirai la vérité. Avec lui, rien ne peut me mettre mal à l'aise. Le voilà,» se dit-elle en le voyant paraître, grand, fort, et cependant timide, avec ses yeux brillants fixés sur elle.
Elle le regarda bien en face d'un air qui semblait implorer sa protection, et lui tendit la main.
«Je suis venu un peu tôt, il me semble,» dit-il en jetant un coup d'oeil sur le salon vide; et, sentant que son attente n'était pas trompée, que rien ne l'empêcherait de parler, sa figure s'assombrit.
—Oh non! répondit Kitty en s'asseyant près de la table.
—C'est précisément ce que je souhaitais, afin de vous trouver seule, commença-t-il sans s'asseoir et sans la regarder pour ne pas perdre son courage.
—Maman viendra à l'instant. Elle s'est beaucoup fatiguée hier. Hier…»
Elle parlait sans se rendre compte de ce qu'elle disait, et ne le quittait pas de son regard suppliant et caressant.
Levine se tourna vers elle, ce qui la fit rougir et se taire.
«Je vous ai dit hier que je ne savais pas si j'étais ici pour longtemps, que cela dépendait de vous.»
Kitty baissait la tête de plus en plus, ne sachant pas elle-même ce qu'elle répondrait à ce qu'il allait dire.
«Que cela dépendait de vous, répéta-t-il. Je voulais dire—dire—c'est pour cela que je suis venu, que… Serez-vous ma femme?» murmura-t-il sans savoir ce qu'il disait, mais avec le sentiment d'avoir fait le plus difficile. Il s'arrêta ensuite et la regarda.
Kitty ne relevait pas la tête; elle respirait avec peine, et le bonheur remplissait son coeur. Jamais elle n'aurait cru que l'aveu de cet amour lui causerait une impression aussi vive. Mais cette impression ne dura qu'un instant. Elle se souvint de Wronsky, et, levant son regard sincère et limpide sur Levine, dont elle vit l'air désespéré, elle répondit avec hâte:
«Cela ne peut être….. Pardonnez-moi.»
Combien, une minute auparavant, elle était près de lui et nécessaire à sa vie! et combien elle s'éloignait tout à coup et lui devenait étrangère!
«Il ne pouvait en être autrement,» dit-il sans la regarder.
Et, la saluant, il voulut s'éloigner.
XIV
La princesse entra au même instant. La terreur se peignit sur son visage en les voyant seuls, avec des figures bouleversées. Levine s'inclina devant elle sans parler. Kitty se taisait sans lever les yeux. «Dieu merci, elle aura refusé,» pensa la mère, et le sourire avec lequel elle accueillait ses invités du jeudi reparut sur ses lèvres.
Elle s'assit et questionna Levine sur sa vie de campagne; il s'assit aussi, espérant s'esquiver lorsque d'autres personnes entreraient.
Cinq minutes après, on annonça une amie de Kitty, mariée depuis l'hiver précédent, la comtesse Nordstone.
C'était une femme sèche, jaune, nerveuse et maladive, avec de grands yeux noirs brillants. Elle aimait Kitty, et son affection, comme celle de toute femme mariée pour une jeune fille, se traduisait par un vif désir de la marier d'après ses idées de bonheur conjugal: c'était à Wronsky qu'elle voulait la marier. Levine, qu'elle avait souvent rencontré chez les Cherbatzky au commencement de l'hiver, lui avait toujours déplu, et son occupation favorite, quand elle le voyait, était de le taquiner.
«J'aime assez qu'il me regarde du haut de sa grandeur, qu'il ne m'honore pas de ses conversations savantes, parce que je auis trop bête pour qu'il condescende jusqu'à moi. Je suis enchantée qu'il ne puisse pas me souffrir,» disait-elle en parlant de lui.
Elle avait raison, en ce sens que Levine ne pouvait effectivement pas la souffrir, et méprisait en elle ce dont elle se glorifiait, le considérant comme une qualité: sa nervosité, son indifférence et son dédain raffiné pour tout ce qu'elle jugeait matériel et grossier.
Entre Levine et la comtesse Nordstone il s'établit donc ce genre de relations qu'on rencontre assez souvent dans le monde, qui fait que deux personnes, amies en apparence, se dédaignent au fond à tel point, qu'elles ne peuvent même plus être froissées l'une par l'autre.
La comtesse entreprit Levine aussitôt.
«Ah! Constantin-Dmitritch! vous voilà revenu dans notre abominable Babylone,—dit-elle en tendant sa petite main sèche et en lui rappelant qu'il avait au commencement de l'hiver appelé Moscou une Babylone. —Est-ce Babylone qui s'est convertie, ou vous qui vous êtes corrompu? ajouta-t-elle en regardant du côté de Kitty avec un sourire moqueur.
—Je suis flatté, comtesse, de voir que vous teniez un compte aussi exact de mes paroles,—répondit Levine qui, ayant eu le temps de se remettre, rentra aussitôt dans le ton aigre-doux propre à ses rapports avec la comtesse.—Il faut croire qu'elles vous impressionnent vivement.
—Comment donc! mais j'en prends note. Eh bien, Kitty, tu as encore patiné aujourd'hui!» Et elle se mit à causer avec sa jeune amie.
Quoiqu'il ne fût guère convenable de s'en aller à ce moment, Levine eût préféré cette gaucherie au supplice de rester toute la soirée, et de voir Kitty l'observer à la dérobée, tout en évitant son regard; il essaya donc de se lever, mais la princesse s'en aperçut et, se tournant vers lui:
«Comptez-vous rester longtemps à Moscou? dit-elle. N'êtes-vous pas juge de paix dans votre district? Cela doit vous empêcher de vous absenter longtemps?
—Non, princesse, j'ai renoncé à ces fonctions; je suis venu pour quelques jours.»
«Il s'est passé quelque chose, pensa la comtesse Nordstone en examinant le visage sévère et sérieux de Levine; il ne se lance pas dans ses discours habituels, mais j'arriverai bien à le faire parler: rien ne m'amuse comme de le rendre ridicule devant Kitty.»
«Constantin-Dmitritch, lui dit-elle, vous qui savez tout, expliquez-moi, de grâce, comment il se fait que dans notre terre de Kalouga les paysans et leurs femmes boivent tout ce qu'ils possèdent et refusent de payer leurs redevances? Vous qui faites toujours l'éloge des paysans, expliquez-moi ce que cela signifie?»
En ce moment une dame entra au salon et Levine se leva.
«Excusez-moi, comtesse, mais je ne sais rien et ne puis vous répondre,» dit-il en regardant un officier qui entrait à la suite de la dame.
«Ce doit être Wronsky,» pensa-t-il, et, pour s'en assurer, il jeta un coup d'oeil sur Kitty. Celle-ci avait déjà eu le temps d'apercevoir Wronsky et d'observer Levine. À la vue des yeux lumineux de la jeune fille, Levine comprit qu'elle aimait, et le comprit aussi clairement que si elle le lui eût avoué elle-même.
Quel était cet homme qu'elle aimait? Il voulut s'en rendre compte, et sentit qu'il devait rester bon gré, mal gré.
Bien des gens, en présence d'un rival heureux, sont disposés à nier ses qualités pour ne voir que ses travers; d'autres, au contraire, ne songent qu'à découvrir les mérites qui lui ont valu le succès, et, le coeur ulcéré, ne lui trouvent que des qualités. Levine était de ce nombre, et il ne lui fut pas difficile de découvrir ce que Wronsky avait d'attrayant et d'aimable, cela sautait aux yeux. Brun, de taille moyenne et bien proportionnée, un beau visage calme et bienveillant, tout dans sa personne, depuis ses cheveux noirs coupés très court et son menton rasé de frais, jusqu'à son uniforme, était simple et parfaitement élégant. Wronsky laissa passer la dame qui entrait en même temps que lui, puis s'approcha de la princesse, et enfin de Kitty. Il sembla à Levine qu'en venant près de celle-ci, ses yeux prenaient une expression de tendresse, et son sourire une expression de bonheur et de triomphe; il lui tendit une main un peu large, mais petite, et s'inclina respectueusement.
Après avoir salué chacune des personnes présentes et échangé quelques mots avec elles, il s'assit sans avoir jeté un regard sur Levine, qui ne le quittait pas des yeux.
«Permettez-moi, messieurs, de vous présenter l'un à l'autre, dit la princesse en indiquant du geste Levine.—Constantin-Dmitritch Levine, le comte Alexis-Kirilovitch Wronsky.»
Wronsky se leva et alla serrer amicalement la main de Levine.
«Je devais, à ce qu'il me semble, dîner avec vous cet hiver, lui dit-il avec un sourire franc et ouvert; mais vous êtes parti inopinément pour la campagne.
—Constantin-Dmitritch méprise et fuit la ville et ses habitants, dit la comtesse.
—Je suppose que mes paroles vous impressionnent vivement, puisque vous vous en souvenez si bien,» dit Levine, et, s'apercevant qu'il se répétait, il rougit.
Wronsky regarda Levine et la comtesse, et sourit.
«Alors, vous habitez toujours la campagne? demanda-t-il. Ce doit être triste en hiver?
—Pas quand on y a de l'occupation; d'ailleurs on ne s'ennuie pas tout seul, répondit Levine d'un ton bourru.
—J'aime la campagne, dit Wronsky en remarquant le ton de Levine sans le laisser paraître.
—Mais vous ne consentiriez pas à y vivre toujours, j'espère? demanda la comtesse.
—Je n'en sais rien, je n'y ai jamais fait de séjour prolongé. Mais j'ai éprouvé un sentiment singulier, ajouta-t-il: jamais je n'ai tant regretté la campagne, la vraie campagne russe avec ses mougiks, que pendant l'hiver que j'ai passé à Nice avec ma mère. Vous savez que Nice est triste par elle-même.—Naples et Sorrente, au reste, ne doivent pas non plus être pris à haute dose. C'est là qu'on se rappelle le plus vivement la Russie, et surtout la campagne, on dirait que…»
Il parlait tantôt à Kitty, tantôt à Levine, portant son regard calme et bienveillant de l'un à l'autre, et disant ce qui lui passait par la tête.
La comtesse Nordstone ayant voulu placer son mot, il s'arrêta sans achever sa phrase, et l'écouta avec attention.
La conversation ne languit pas un instant, si bien que la vieille princesse n'eut aucun besoin de faire avancer ses grosses pièces, le service obligatoire et l'éducation classique, qu'elle tenait en réserve pour le cas de silence prolongé; la comtesse ne trouva même pas l'occasion de taquiner Levine.
Celui-ci voulait se mêler à la conversation générale et ne le pouvait pas; il se disait à chaque instant: «maintenant je puis partir», et cependant il restait comme s'il eût attendu quelque chose.
On parla de tables tournantes et d'esprits frappeurs, et la comtesse, qui croyait au spiritisme, se mit à raconter les merveilles dont elle avait été témoin.
«Comtesse, au nom du ciel, faites-moi voir cela! Jamais je ne suis parvenu à rien voir d'extraordinaire, quelque bonne volonté que j'y mette, dit en souriant Wronsky.
—Fort bien, ce sera pour samedi prochain, répondit la comtesse; mais vous,
Constantin-Dmitritch, y croyez-vous? demanda-t-elle à Levine.