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Anna Karénine, Tome I cover

Anna Karénine, Tome I

Chapter 23: XIX
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About This Book

The narrative follows a married aristocratic woman who begins a passionate affair with a charismatic officer, a liaison that undermines her family life, exposes rigid social codes, and culminates in isolation and personal tragedy. Interwoven is the story of a landowner seeking fulfillment through work, marriage, and spiritual reflection, offering a counterpoint of rural labor and moral inquiry. Together the threads probe marriage, infidelity, family obligations, social hypocrisy, and the tensions between individual desire and communal expectation, rendered through intimate psychological portraiture and sweeping depictions of urban and country society.

—Pourquoi me demandez-vous cela, vous savez bien ce que je répondrai.

—Parce que je voudrais entendre votre opinion.

—Mon opinion, répondit Levine, est que les tables tournantes nous prouvent combien la bonne société est peu avancée; guère plus que ne le sont nos paysans. Ceux-ci croient au mauvais oeil, aux sorts, aux métamorphoses, et nous…

—Alors vous n'y croyez pas?

—Je ne puis y croire, comtesse.

—Mais si je vous dis ce que j'ai vu moi-même?

—Les paysannes aussi disent avoir vu le damavoï[4].

[Note 4: Démon familier qui, selon la superstition populaire, fait partie de la maison.]

—Alors, vous croyez que je ne dis pas la vérité?»

Et elle se mit à rire gaiement.

«Mais non, Marie: Constantin-Dmitritch dit simplement qu'il ne croit pas au spiritisme,» interrompit Kitty en rougissant pour Levine; celui-ci comprit son intention et allait répondre sur un ton plus vexé encore, lorsque Wronsky vint à la rescousse, et avec son sourire aimable fit rentrer la conversation dans les bornes d'une politesse qui menaçait de disparaître.

«Vous n'en admettez pas du tout la possibilité? demanda-t-il. Pourquoi? nous admettons bien l'existence de l'électricité, que nous ne comprenons pas davantage? Pourquoi n'existerait-t-il pas une force nouvelle, encore inconnue, qui…

—Quand l'électricité a été découverte, interrompit Levine avec vivacité, on n'en a vu que les phénomènes, sans savoir ce qui les produisait, ni d'où ils provenaient; des siècles se sont passés avant qu'on songeât à en faire l'application. Les spirites, au contraire, ont débuté par faire écrire les tables et évoquer les esprits, et ce n'est que plus tard qu'il a été question d'une force inconnue.»

Wronsky écoutait attentivement, comme il le faisait toujours, et semblait s'intéresser à ces paroles.

«Oui, mais les spirites disent: nous ignorons encore ce que c'est que cette force, tout en constatant qu'elle existe et agit dans des conditions déterminées; aux savants maintenant à découvrir en quoi elle consiste. Pourquoi n'existerait-il pas effectivement une force nouvelle si…

—Parce que, reprit encore Levine en l'interrompant, toutes les fois que vous frotterez de la laine avec de la résine, vous produirez en électricité un effet certain et connu, tandis que le spiritisme n'amène aucun résultat certain, par conséquent ses effets ne sauraient passer pour des phénomènes naturels.»

Wronsky, sentant que la conversation prenait un caractère trop sérieux pour un salon, ne répondit pas et, afin d'en changer la tournure, dit en souriant gaiement aux dames:

«Pourquoi ne ferions-nous pas tout de suite un essai, comtesse?»

Mais Levine voulait aller jusqu'au bout de sa démonstration.

«La tentative que font les spirites pour expliquer leurs miracles par une force nouvelle ne peut, selon moi, réussir. Ils prétendent à une force surnaturelle et veulent la soumettre à une épreuve matérielle.»

Chacun attendait qu'il cessât de parler, il le sentit.

«Et moi, je crois que vous seriez un médium excellent, dit la comtesse: vous avez quelque chose de si enthousiaste!»

Levine ouvrit la bouche pour répondre, mais ne dit rien et rougit.

«Voyons, mesdames, mettons les tables à l'épreuve, dit Wronsky: vous permettez, princesse?»

Et Wronsky se leva, cherchant des yeux une table.

Kitty se leva aussi, et ses yeux rencontrèrent ceux de Levine. Elle le plaignait d'autant plus qu'elle se sentait la cause de sa douleur. «Pardonnez-moi, si vous pouvez pardonner, disait son regard: je suis si heureuse!»—«Je hais le monde entier, vous autant que moi!» répondait le regard de Levine, et il chercha son chapeau.

Mais le sort lui fut encore une fois contraire; à peine s'installait-on autour des tables et se disposait-il à sortir, que le vieux prince entra, et, après avoir salué les dames, il s'empara de Levine.

«Ah! s'écria-t-il avec joie, je ne te savais pas ici! Depuis quand? très heureux de vous voir.»

Le prince disait à Levine tantôt toi, tantôt vous; il le prit par le bras, et ne fit aucune attention à Wronsky, debout derrière Levine, attendant tranquillement pour saluer que le prince l'aperçût.

Kitty sentit que l'amitié de son père devait sembler dure à Levine après ce qui s'était passé; elle remarqua aussi que le vieux prince répondait froidement au salut de Wronsky. Celui-ci, surpris de cet accueil glacial, avait l'air de se demander avec un étonnement de bonne humeur pourquoi on pouvait bien ne pas être amicalement disposé en sa faveur.

«Prince, rendez-nous Constantin-Dmitritch, dit la comtesse: nous voulons faire un essai.

—Quel essai? Celui de faire tourner des tables? Eh bien, vous m'excuserez, messieurs et dames; mais, selon moi, le furet serait plus amusant, —dit le prince en regardant Wronsky, qu'il devina être l'auteur de cet amusement;—du moins le furet a quelque bon sens.»

Wronsky leva tranquillement un regard étonné sur le vieux prince, et se tourna en souriant légèrement vers la comtesse Nordstone; ils se mirent à parler d'un bal qui se donnait la semaine suivante.

«J'espère que vous y serez?» dit-il en s'adressant à Kitty.

Aussitôt que le vieux prince l'eut quitté, Levine s'esquiva, et la dernière impression qu'il emporta de cette soirée fut le visage souriant et heureux de Kitty répondant à Wronsky au sujet du bal.

XV

Le soir même, Kitty raconta à sa mère ce qui s'était passé entre elle et Levine; malgré le chagrin qu'elle éprouvait de l'avoir peiné, elle se sentait flattée d'avoir été demandée en mariage; mais, tout en ayant la conviction d'avoir bien agi, elle resta longtemps sans pouvoir s'endormir; un souvenir l'impressionnait plus particulièrement: c'était celui de Levine, debout auprès du vieux prince, fixant sur elle et sur Wronsky un regard sombre et désolé; des larmes lui en vinrent aux yeux. Mais, songeant aussitôt à celui qui le remplaçait, elle se représenta vivement son beau visage mâle et ferme, son calme plein de distinction, son air de bienveillance; elle se rappela l'amour qu'il lui témoignait, et la joie rentra dans son âme. Elle remit la tête sur l'oreiller en souriant à son bonheur.

«C'est triste, triste! mais je n'y peux rien, ce n'est pas ma faute!» se disait-elle, quoiqu'une voix intérieure lui répétât le contraire; devait-elle se reprocher d'avoir attiré Levine ou de l'avoir refusé? elle n'en savait rien: ce qu'elle savait, c'est que son bonheur n'était pas sans mélange. «Seigneur, ayez pitié de moi; Seigneur, ayez pitié de moi!» pria-t-elle jusqu'à ce qu'elle s'endormit.

Pendant ce temps il se passait dans le cabinet du prince une de ces scènes qui se renouvelaient fréquemment entre les époux, au sujet de leur fille préférée.

«Ce que c'est? Voilà ce que c'est,—criait le prince en levant les bras en l'air, malgré les préoccupations que lui causaient les pans flottants de sa robe de chambre fourrée.—Vous n'avez ni fierté ni dignité; vous perdez votre fille avec cette façon basse et ridicule de lui chercher un mari.

—Mais au nom du ciel, prince, qu'ai-je donc fait?» disait la princesse, presque en pleurant.

Elle était venue trouver son mari pour lui souhaiter le bonsoir, comme d'ordinaire, toute heureuse de sa conversation avec sa fille; et, sans souffler mot de la demande de Levine, elle s'était permis une allusion au projet de mariage avec Wronsky, qu'elle considérait comme décidé, aussitôt après l'arrivée de la comtesse. À ce moment le prince s'était fâché et l'avait accablée de paroles dures.

«Ce que vous avez fait? D'abord vous avez attiré un épouseur, ce dont tout Moscou parlera, et à bon droit. Si vous voulez donner des soirées, donnez-en, mais invitez tout le monde, et non pas des prétendants de votre choix. Invitez tous ces «blancs-becs» (c'est ainsi que le prince traitait les jeunes gens de Moscou!), faites venir un tapeur, et qu'ils dansent, mais, pour Dieu, n'arrangez pas des entrevues comme ce soir! Cela me dégoûte à voir, et vous en êtes venue à vos fins: vous avez tourné la tête à la petite. Levine vaut mille fois mieux que ce petit fat de Pétersbourg, fait à la machine comme ses pareils; ils sont tous sur le même patron, et c'est toujours de la drogue. Et quand ce serait un prince du sang, ma fille n'a besoin d'aller chercher personne.

—Mais en quoi suis-je coupable?

—En ce que…, cria le prince avec colère.

—Je sais bien qu'à t'écouter, interrompit la princesse, nous ne marierions jamais notre fille. Dans ce cas, autant nous en aller à la campagne.

—Cela vaudrait certainement mieux.

—Mais écoute-moi, je t'assure que je ne fais aucune avance! Pourquoi donc un homme jeune, beau, amoureux, et qu'elle aussi…

—Voilà ce qui vous semble! Mais si en fin de compte elle s'en éprend, et que lui songe à se marier autant que moi? Je voudrais n'avoir pas d'yeux pour voir tout cela! Et le spiritisme, et Nice, et le bal… (ici le prince, s'imaginant imiter sa femme, accompagna chaque mot d'une révérence). Nous serons fiers quand nous aurons fait le malheur de notre petite Catherine, et qu'elle se sera fourré dans la tête…

—Mais pourquoi penses-tu cela?

—Je ne pense pas, je sais; c'est pour cela que nous avons des yeux, nous autres, tandis que les femmes n'y voient goutte. Je vois, d'une part, un homme qui a des intentions sérieuses, c'est Levine; de l'autre, un bel oiseau comme ce monsieur, qui veut simplement s'amuser.

—Voilà bien des idées à toi!

—Tu te les rappelleras, mais trop tard, comme avec Dachinka.

—Allons, c'est bon, n'en parlons plus, dit la princesse que le souvenir de la pauvre Dolly arrêta net.

—Tant mieux, et bonsoir!»

Les époux s'embrassèrent en se faisant mutuellement un signe de croix, selon l'usage, mais chacun garda son opinion; puis ils se retirèrent.

La princesse, tout à l'heure si fermement persuadée que le sort de Kitty avait été décidé dans cette soirée, se sentit ébranlée par les paroles de son mari. Rentrée dans sa chambre, et songeant avec terreur à cet avenir inconnu, elle fit comme Kitty, et répéta bien des fois du fond du coeur: «Seigneur, ayez pitié de nous; Seigneur, ayez pitié de nous!»

XVI

Wronsky n'avait jamais connu la vie de famille; sa mère, une femme du monde, très brillante dans sa jeunesse, avait eu pendant son mariage, et surtout après, des aventures romanesques dont tout le monde parla. Il n'avait pas connu son père, et son éducation s'était faite au corps des pages.

À peine eut-il brillamment terminé ses études, en sortant de l'école avec le grade d'officier, qu'il tomba dans le cercle militaire le plus recherché de Pétersbourg; il allait bien de temps à autre dans le monde, mais ses intérêts de coeur ne l'y attiraient pas.

C'est à Moscou qu'il éprouva pour la première fois le charme de la société familière d'une jeune fille du monde, aimable, naïve, et dont il se sentait aimé. Ce contraste avec la vie luxueuse mais grossière de Pétersbourg l'enchanta, et l'idée ne lui vint pas qu'il y eût quelque inconvénient à ses rapports avec Kitty. Au bal, il l'invitait de préférence, allait chez ses parents, causait avec elle comme on cause dans le monde, de bagatelles; tout ce qu'il lui disait aurait pu être entendu de chacun, et cependant il sentait que ces bagatelles prenaient un sens particulier en s'adressant à elle, qu'il s'établissait entre eux un lien qui, de jour en jour, lui devenait plus cher. Loin de croire que cette conduite pût être qualifiée de tentative de séduction, sans intention de mariage, il s'imaginait simplement avoir découvert un nouveau plaisir, et jouissait de cette découverte.

Quel eût été son étonnement d'apprendre qu'il rendrait Kitty malheureuse en ne l'épousant pas! Il n'y aurait pas cru. Comment admettre que ces rapports charmants pussent être dangereux, et surtout qu'ils l'obligeassent à se marier? Jamais il n'avait envisagé la possibilité du mariage. Non seulement il ne comprenait pas la vie de famille, mais, à son point de vue de célibataire, la famille et particulièrement le mari faisait partie d'une race étrangère, ennemie, et surtout ridicule. Quoique Wronsky n'eût aucun soupçon de la conversation à laquelle il avait donné lieu, il sortit ce soir-là de chez les Cherbatzky avec le sentiment d'avoir rendu le lien mystérieux qui l'attachait à Kitty plus intime encore, si intime qu'il fallait prendre une résolution; mais laquelle?

«Ce qu'il y a de charmant, se disait-il en rentrant tout imprégné d'un sentiment de fraîcheur et de pureté, lequel tenait peut-être à ce qu'il n'avait pas fumé de la soirée,—ce qu'il y a de charmant, c'est que, sans prononcer un mot ni l'un ni l'autre, nous nous comprenons si parfaitement dans ce langage muet des regards et des intonations, qu'aujourd'hui plus clairement que jamais elle m'a dit qu'elle m'aimait. Qu'elle a été aimable, simple, et surtout confiante. Cela me rend meilleur; je sens qu'il y a un coeur et quelque chose de bon en moi! Ces jolis yeux amoureux!—Eh bien après?—Rien, cela me fait plaisir et à elle aussi.»

Là-dessus il réfléchit à la manière dont il pourrait achever sa soirée. «Au club? faire un besigue et prendre du champagne avec Ignatine? Non. Au château des Fleurs pour trouver Oblonsky, des couplets et le cancan? Non, c'est ennuyeux! Voilà précisément ce qui me plaît chez les Cherbatzky, c'est que j'en sors meilleur. Je rentrerai à l'hôtel.» Il rentra effectivement dans sa chambre, chez Dussaux, se fit servir à souper, se déshabilla, et eut à peine la tête sur l'oreiller, qu'il s'endormit d'un profond sommeil.

XVII

Le lendemain à onze heures du matin, Wronsky se rendit à la gare de Saint-Pétersbourg pour y chercher sa mère, qui devait arriver, et la première personne qu'il rencontra sur le grand escalier fut Oblonsky, venu au-devant de sa soeur.

«Bonjour, comte! lui cria Oblonsky; qui viens-tu chercher?

—Ma mère,—répondit Wronsky avec le sourire habituel à tous ceux qui rencontraient Oblonsky; et, lui ayant serré la main, il monta l'escalier à son côté.—Elle doit arriver aujourd'hui de Pétersbourg.

—Moi qui t'ai attendu jusqu'à deux heures du matin! Où donc as-tu été en quittant les Cherbatzky?

—Je suis rentré chez moi, répondit Wronsky; à dire vrai, je n'avais envie d'aller nulle part, tant la soirée d'hier chez les Cherbatzky m'avait paru agréable.

—«Je reconnais à la marque qu'ils portent les chevaux ombrageux, et à leurs yeux, les jeunes gens amoureux,» se mit à réciter Stepane Arcadiévitch, du même ton qu'à Levine la veille.

Wronsky sourit et ne se défendit pas, mais il changea aussitôt de conversation.

«Et à la rencontre de qui viens-tu? demanda-t-il.

—Moi? à la rencontre d'une jolie femme.

—Vraiment?

—Honni soit qui mal y pense: cette jolie femme est ma soeur Anna.

—Ah! madame Karénine? dit Wronsky.

—Tu la connais certainement.

—Il me semble que oui. Au reste, peut-être me trompé-je,—répondit Wronsky d'un air distrait. Ce nom de Karénine évoquait en lui le souvenir d'une personne ennuyeuse et affectée.

—Mais tu connais au moins mon célèbre beau-frère, Alexis Alexandrovitch?
Il est connu du monde entier.

—C'est-à-dire que je le connais de réputation et de vue. Je sais qu'il est plein de sagesse et de science; mais, tu sais, ce n'est pas mon genre, «not in my line,» dit Wronsky.

—Oui, c'est un homme remarquable, un peu conservateur, mais un fameux homme, répliqua Stépane Arcadiévitch, un fameux homme!

—Eh bien, tant mieux pour lui, dit en souriant Wronsky. Ah! te voilà, s'écria-t-il en apercevant à la porte d'entrée un vieux domestique de sa mère: entre par ici.»

Wronsky, outre le plaisir commun à tous ceux qui voyaient Stépane Arcadiévitch, en éprouvait un tout particulier depuis quelque temps à se trouver avec lui. C'était en quelque sorte se rapprocher de Kitty. Il le prit donc par le bras, et lui dit gaiement:

«Donnons-nous décidément un souper à la diva, dimanche?

—Certainement. Je fais une souscription. Dis donc, as-tu fait hier soir la connaissance de mon ami Levine?

—Sans doute, mais il est parti bien vite.

—C'est un brave garçon, continua Oblonsky, n'est-ce pas?

—Je ne sais pourquoi, dit Wronsky, tous les Moscovites, excepté naturellement ceux à qui je parle, ajouta-t-il en plaisantant, ont quelque chose de tranchant; ils sont tous sur leurs ergots, se fâchent, et veulent toujours vous faire la leçon.

—C'est assez vrai, répondit en riant Stépane Arcadiévitch.

—Le train arrive-t-il? demanda Wronsky en s'adressant à un employé.

—Il a quitté la dernière station,» répondit celui-ci.

Le mouvement croissant dans la gare, les allées et venues des artelchiks, l'apparition des gendarmes et des employés supérieurs, l'arrivée des personnes venues au-devant des voyageurs, tout indiquait l'approche du train. Le temps était froid, et à travers le brouillard on apercevait des ouvriers, couverts de leurs vêtements d'hiver, passant silencieusement entre les rails enchevêtrés de la voie. Le sifflet d'approche se faisait déjà entendre, un corps monstrueux semblait avancer lourdement.

«Non, continua Stepane Arcadiévitch qui avait envie de raconter à Wronsky les intentions de Levine sur Kitty, non, tu es injuste pour mon ami: c'est un homme très nerveux, qui peut quelquefois être désagréable, mais en revanche il peut être charmant; il avait hier des raisons particulières de nature à le rendre très heureux ou très malheureux,» ajouta-t-il avec un sourire significatif, oubliant absolument la sympathie qu'il avait éprouvée la veille pour son ami, à cause de celle que lui inspirait Wronsky pour le moment.

Celui-ci s'arrêta, et demanda sans détour:

«Veux-tu dire qu'il a demandé ta belle-soeur en mariage?

—Peut-être bien, répondit Stépane Arcadiévitch: cela m'a fait cet effet hier au soir, et s'il est parti de bonne heure et de mauvaise humeur, c'est qu'il aura fait la démarche. Il est amoureux depuis si longtemps qu'il me fait peine!

—Ah vraiment! Je crois d'ailleurs qu'elle peut prétendre à un meilleur parti, dit Wronsky en se redressant et se remettant à marcher. Au reste, je ne le connais pas; mais ce doit être effectivement une situation pénible! c'est pourquoi tant d'hommes préfèrent s'en tenir aux Clara…; du moins avec ces dames, si l'on échoue, ce n'est que la bourse qu'on accuse. Mais voilà le train.»

En effet le train approchait. Le quai d'arrivée parut s'ébranler, et la locomotive, chassant devant elle la vapeur alourdie par le froid, devint visible. Lentement et en mesure, on voyait la bielle de la grande roue centrale se plier et se déplier; le mécanicien, tout emmitouflé et couvert de givre, salua la gare; derrière le tender apparut le wagon des bagages qui ébranla le quai plus fortement encore; un chien dans sa cage gémissait lamentablement; enfin ce fut le tour des wagons de voyageurs, auxquels l'arrêt du train imprima une petite secousse.

Un conducteur à la tournure dégagée et ayant des prétentions à l'élégance sauta lestement du wagon en donnant son coup de sifflet, et à sa suite descendirent les voyageurs les plus impatients: un officier de la garde, à la tenue martiale, un petit marchand affairé et souriant, un sac en bandoulière, et un paysan, sa besace jetée par-dessus l'épaule.

Wronsky, debout près d'Oblonsky, considérait ce spectacle, oubliant complètement sa mère. Ce qu'il venait d'apprendre au sujet de Kitty lui causait de l'émotion et de la joie; il se redressait involontairement; ses yeux brillaient, il éprouvait le sentiment d'une victoire.

Le conducteur s'approcha de lui:

«La comtesse Wronsky est dans cette voiture,» dit-il.

Ces mots le réveillèrent et l'obligèrent à penser à sa mère et à leur prochaine entrevue. Sans qu'il voulût jamais en convenir avec lui-même, il n'avait pas grand respect pour sa mère, et ne l'aimait pas; mais son éducation et l'usage du monde dans lequel il vivait ne lui permettaient pas d'admettre qu'il pût y avoir dans ses relations avec elle le moindre manque d'égards. Moins il éprouvait pour elle d'attachement et de considération, plus il exagérait les formes extérieures.

XVIII

Wronsky suivit le conducteur; en entrant dans le wagon, il s'arrêta pour laisser passer une dame qui sortait, et, avec le tact d'un homme du monde, il la classa d'un coup d'oeil parmi les femmes de la meilleure société. Après un mot d'excuse, il allait continuer sa route, mais involontairement il se retourna pour la regarder encore, non à cause de sa beauté, de sa grâce ou de son élégance, mais parce que l'expression de son aimable visage lui avait paru douce et caressante.

Elle tourna la tête au moment où il la regardait. Ses yeux gris, que des cils épais faisaient paraître foncés, lui jetèrent un regard amical et bienveillant, comme si elle le reconnaissait, puis aussitôt elle sembla chercher quelqu'un dans la foule. Quelque rapide que fût ce regard, il suffit à Wronsky pour remarquer dans cette physionomie une vivacité contenue, qui perçait dans le demi-sourire de deux lèvres fraîches, et dans l'expression animée de ses yeux. Il y avait dans toute cette personne comme un trop-plein de jeunesse et de gaieté qu'elle aurait voulu dissimuler; mais, sans qu'elle en eût conscience, l'éclair voilé de ses yeux paraissait dans son sourire.

Wronsky entra dans le wagon. Sa mère, une vieille femme coiffée de petites boucles, les yeux noirs clignotants, l'accueillit avec un léger sourire de ses lèvres minces; elle se leva du siège où elle était assise, remit à sa femme de chambre le sac qu'elle tenait, et, tendant à son fils sa petite main sèche qu'il baisa, elle l'embrassa au front.

«Tu as reçu ma dépêche? tu vas bien, Dieu merci?

—Avez-vous fait bon voyage? dit le fils en s'asseyant auprès d'elle, tout en prêtant l'oreille à une voix de femme qui parlait près de la porte; il savait que c'était celle de la dame qu'il avait rencontrée.

—Je ne partage cependant pas votre opinion, disait la voix.

—C'est un point de vue pétersbourgeois, madame.

—Pas du tout, c'est simplement un point de vue féminin, répondit-elle.

—Eh bien, permettez-moi de baiser votre main.

—Au revoir, Ivan Pétrovitch; voyez donc où est mon frère et envoyez-le-moi, dit la dame, et elle rentra dans le wagon.

—Avez-vous trouvé votre frère?» lui demanda Mme Wronsky.

Wronsky reconnut alors Mme Karénine.

«Votre frère est ici, dit-il en se levant. Veuillez m'excuser, madame, de ne pas vous avoir reconnue; au reste, j'ai si rarement eu l'honneur de vous rencontrer que vous ne vous souvenez certainement pas de moi.

—Mais si, répondit-elle, je vous aurais toujours reconnu, car madame votre mère et moi n'avons guère parlé que de vous, il me semble, pendant tout le voyage.—Et la gaieté qu'elle avait cherché à contenir éclaira son visage d'un sourire.—Mais mon frère ne vient pas?

—Appelle-le donc, Alexis,» dit la vieille comtesse.

Wronsky sortit du wagon et cria:

«Oblonsky, par ici!»

Madame Karénine, en apercevant son frère, n'attendit pas qu'il vint jusqu'à elle; quittant aussitôt le wagon, elle marcha rapidement au-devant de lui, le rejoignit, et, d'un geste tout à la fois plein de grâce et d'énergie, lui passa un bras autour du cou, l'attira vers elle et l'embrassa vivement.

Wronsky ne la quittait pas des yeux; il la regardait et souriait sans savoir pourquoi. Enfin il se souvint que sa mère l'attendait et rentra dans le wagon.

«N'est-ce pas qu'elle est charmante, dit la comtesse en parlant de Mme
Karénine. Son mari l'a placée auprès de moi, ce dont j'ai été enchantée.
Nous avons bavardé tout le temps. Eh bien, et toi? On dit que… vous
filez le parfait amour? Tant mieux, mon cher, tant mieux.

—Je ne sais à quoi vous faites allusion, maman, répondit froidement le fils. Sortons-nous?»

À ce moment, Mme Karénine rentra dans le wagon pour prendre congé de la comtesse.

«Eh bien, comtesse, vous avez trouvé votre fils, et moi mon frère, dit-elle gaiement. Et j'avais épuisé toutes mes histoires, je n'aurais plus rien eu à vous raconter.

—Cela ne fait rien, répliqua la comtesse en lui prenant la main; avec vous, j'aurais fait le tour du monde sans m'ennuyer. Vous êtes une de ces aimables femmes avec lesquelles on peut causer ou se taire agréablement. Quant à votre fils, n'y pensez pas, je vous prie; il est impossible de ne jamais se quitter.»

Les yeux de Mme Karénine souriaient tandis qu'elle écoutait immobile.

«Anna Arcadievna a un petit garçon d'environ huit ans, expliqua la comtesse à son fils; elle ne l'a jamais quitté et se tourmente de l'avoir laissé seul.

—Nous avons causé tout le temps de nos fils avec la comtesse. Je parlais du mien, et elle du sien, dit Mme Karénine en s'adressant à Wronsky avec ce sourire caressant qui illuminait son visage.

—Cela a dû vous ennuyer, répondit-il en lui renvoyant aussitôt la balle dans ce petit assaut de coquetterie. Mais elle ne continua pas sur le même ton, et, se tournant vers la vieille comtesse:

—Merci mille fois, la journée d'hier a passé trop rapidement. Au revoir, comtesse.

—Adieu, ma chère, répondit la comtesse. Laissez-moi embrasser votre joli visage et vous dire tout simplement, comme une vieille femme peut le faire, que vous avez fait ma conquête.»

Quelque banale que fût cette phrase, Mme Karénine en parut touchée; elle rougit, s'inclina légèrement et pencha son visage vers la vieille comtesse; puis elle tendit la main à Wronsky avec ce même sourire qui semblait appartenir autant à ses yeux qu'à ses lèvres. Il serra cette petite main, heureux comme d'une chose extraordinaire d'en sentir la pression ferme et énergique.

Mme Karénine sortit d'un pas rapide.

«Charmante, dit encore la comtesse. Le fils était du même avis, et suivit des yeux la jeune femme tant qu'il put apercevoir sa taille élégante; il la vit s'approcher de son frère, le prendre par le bras et lui parler avec animation; il était clair que ce qui l'occupait n'avait aucun rapport avec lui, Wronsky, et il en fut contrarié.

—Eh bien, maman, vous allez tout à fait bien? demanda-t-il à sa mère en se tournant vers elle.

—Très bien, Alexandre a été charmant, Waria a beaucoup embelli: elle a un air intéressant.—Et elle parla de ce qui lui tenait au coeur: du baptême de son petit-fils, but de son voyage à Pétersbourg, et de la bienveillance de l'empereur pour son fils aîné.

—Voilà Laurent, dit Wronsky en apercevant le vieux domestique. Partons, il n'y a plus beaucoup de monde.»

Il offrit le bras à sa mère, tandis que le domestique, la femme de chambre et un porteur se chargeaient des bagages. Comme ils quittaient le wagon, ils virent courir plusieurs hommes, suivis du chef de gare, vers l'arrière du train. Un accident était survenu, tout le monde courait du même côté, «Qu'y a-t-il? où? il est tombé? écrasé?» disait-on. Stépane Arcadiévitch et sa soeur étaient aussi revenus et, tout émus, se tenaient près du wagon pour éviter la foule.

Les dames rentrèrent dans la voiture, pendant que Wronsky et Stépane
Arcadiévitch s'enquéraient de ce qui s'était passé.

Un homme d'équipe ivre, ou la tête trop enveloppée à cause du froid pour entendre le recul du train, avait été écrasé.

Les dames avaient appris le malheur par le domestique avant le retour de Wronsky et d'Oblonsky; ceux-ci avaient vu le cadavre défiguré; Oblonsky était tout bouleversé et prêt à pleurer.

«Quelle chose affreuse! si tu l'avais vu, Anna! quelle horreur!» disait-il.

Wronsky se taisait; son beau visage était sérieux, mais absolument calme.

«Ah! si vous l'aviez vu, comtesse, continuait Stépane Arcadiévitch; et sa femme est là, c'est terrible; elle s'est jetée sur le corps de son mari. On dit qu'il était seul à soutenir une nombreuse famille. Quelle horreur!

—Ne pourrait-on faire quelque chose pour elle?» murmura Mme Karénine.

Wronsky la regarda.

«Je reviens tout de suite, maman,» dit-il en se tournant vers la comtesse.

Et il sortit du wagon.

Quand il revint au bout de quelques minutes, Stépane Arcadiévitch parlait déjà à la comtesse de la nouvelle cantatrice, et celle-ci regardait avec impatience du côté de la porte.

«Partons maintenant,» dit Wronsky.

Ils sortirent tous ensemble. Wronsky marchait devant avec sa mère, et derrière eux venaient Mme Karénine et son frère, ils furent rejoints par le chef de gare qui courait après Wronsky.

«Vous avez remis 200 roubles au sous-chef de gare. Veuillez indiquer, monsieur, l'usage auquel vous destinez cette somme.

—C'est pour la veuve, répondit Wronsky en haussant les épaules; à quoi bon cette question?

—Vous avez donné cela?—cria Oblonsky derrière lui; et, serrant le bras de sa soeur, il ajouta:

—Très bien, très bien! n'est-ce pas que c'est un charmant garçon? Mes hommages, comtesse.»

Et il s'arrêta avec sa soeur pour chercher la femme de chambre de celle-ci.

Quand ils sortirent de la gare, la voiture des Wronsky était déjà partie; on parlait de tous côtés du malheur qui venait d'arriver.

«Quelle mort affreuse! disait un monsieur en passant près d'eux. On dit qu'il est coupé en deux.

—Quelle belle mort, au contraire, fit observer un autre: elle a été instantanée.

—Comment ne prend-on pas plus de précautions,» dit un troisième.

Mme Karénine monta en voiture, et son frère remarqua avec étonnement que ses lèvres tremblaient, et qu'elle retenait avec peine ses larmes.

«Qu'as-tu, Anna? lui demanda-t-il quand ils se furent un peu éloignés.

—C'est un présage funeste, répondit-elle.

—Quelle folie! dit son frère. Tu es ici, c'est l'essentiel. Tu ne saurais croire combien je fonde d'espérances sur ta visite.

—Connais-tu Wronsky depuis longtemps? demanda-t-elle.

—Oui. Tu sais que nous avons l'espoir qu'il épouse Kitty.

—Vraiment? dit Anna doucement. Maintenant parlons de toi, ajouta-t-elle en secouant la tête comme si elle eût voulu repousser une pensée importune et pénible. Parlons de tes affaires. J'ai reçu ta lettre et me voilà.

—Oui, tout mon espoir est en toi, dit Stépane Arcadiévitch.

—Raconte-moi tout, alors.»

Stépane Arcadiévitch commença son récit.

En arrivant à la maison, il fit descendre sa soeur de voiture, et, après lui avoir serré la main en soupirant, il retourna à ses occupations.

XIX

Lorsque Anna entra, Dolly était assise dans son petit salon, occupée à faire lire en français un beau gros garçon à tête blonde, le portrait de son père.

L'enfant lisait, tout en cherchant à arracher de sa veste un bouton qui tenait à peine; sa mère l'avait grondé plusieurs fois, mais la petite main potelée revenait toujours à ce malheureux bouton; il fallut l'arracher tout à fait et le mettre en poche.

«Laisse donc tes mains tranquilles, Grisha,» disait la mère, en reprenant sa couverture au tricot, ouvrage qui durait depuis longtemps, et qu'elle retrouvait toujours dans les moments difficiles; elle travaillait nerveusement, jetant ses mailles et comptant ses points. Quoiqu'elle eût dit la veille à son mari que l'arrivée de sa soeur lui importait peu, elle n'en avait pas moins tout préparé pour la recevoir.

Absorbée, écrasée par son chagrin, Dolly n'oubliait pourtant pas que sa belle-soeur Anna était la femme d'un personnage officiel important, une grande dame de Pétersbourg.

«Au bout du compte, Anna n'est pas coupable, se disait-elle je ne sais rien d'elle qui ne soit en sa faveur, et nos relations ont toujours été bonnes et amicales.» Le souvenir qu'elle avait gardé de l'intérieur des Karénine à Pétersbourg ne lui était cependant pas agréable. Elle avait cru démêler quelque chose de faux dans leur genre de vie.

«Mais pourquoi ne la recevrais-je pas! Pourvu toutefois qu'elle ne se mêle pas de me consoler! pensait Dolly; je les connais, ces résignations et consolations chrétiennes, et je sais ce qu'elles valent.»

Dolly avait passé ces derniers jours seule avec ses enfants; elle ne voulait parler de sa douleur à personne, et ne se sentait cependant pas de force à causer de choses indifférentes. Il faudrait bien maintenant s'ouvrir à Anna, et tantôt elle se réjouissait de pouvoir enfin dire tout ce qu'elle avait sur le coeur, tantôt elle souffrait à la pensée de cette humiliation devant sa soeur, à lui, dont il faudrait subir les raisonnements et les conseils.

Elle s'attendait à chaque minute à voir entrer sa belle-soeur, et suivait de l'oeil la pendule; mais, comme il arrive souvent en pareil cas, elle s'absorba, n'entendit pas le coup de sonnette, et lorsque des pas légers et le frôlement d'une robe près de la porte lui firent lever la tête, son visage fatigué exprima l'étonnement et non le plaisir.

«Comment, tu es déjà arrivée? s'écria-t-elle en allant au-devant d'Anna pour l'embrasser.

—Dolly, je suis bien heureuse de te revoir!

—Moi aussi, j'en suis heureuse,» répondit Dolly avec un faible sourire, en cherchant à deviner d'après l'expression du visage d'Anna ce qu'elle pouvait avoir appris, «Elle sait tout,» pensa-t-elle en remarquant la compassion qui se peignait sur ses traits. «Viens que je te conduise à ta chambre, continua-t-elle en cherchant à éloigner le moment d'une explication.

—Est-ce là Grisha? Mon Dieu, qu'il a grandi, dit Anna en embrassant l'enfant sans quitter des yeux Dolly; puis elle ajouta en rougissant: permets-moi de rester ici.»

Elle ôta son châle et, secouant la tête d'un geste gracieux, débarrassa ses cheveux noirs frisés de son chapeau, qui s'y était accroché.

«Que tu es brillante de bonheur et de santé, dit Dolly presque avec envie.

—Moi? oui, répondit Anna. Mon Dieu, Tania, est-ce toi? la contemporaine de mon petit Serge?—dit-elle en se tournant vers la petite fille qui entrait en courant; elle la prit par la main et l'embrassa.

—Quelle charmante enfant? mais montre-les-moi tous.»

Elle se rappelait non seulement le nom et l'âge des enfants, mais leur caractère, leurs petites maladies; Dolly en fut touchée.

«Eh bien, allons les voir, dit-elle; mais Wasia dort, c'est dommage.»

Après avoir vu les enfants, elles revinrent au salon, seules cette fois; le café y était servi. Anna s'assit devant le plateau, puis, l'ayant repoussé, elle dit en se tournant vers sa belle-soeur:

«Dolly, il m'a parlé.»

Dolly la regarda froidement; elle s'attendait à quelque phrase de fausse sympathie, mais Anna ne dit rien de ce genre.

«Dolly, ma chérie, je ne veux pas te parler en sa faveur, ni te consoler: c'est impossible; mais, chère amie, tu me fais peine, peine jusqu'au fond du coeur!»

Des larmes brillaient dans ses yeux; elle se rapprocha de sa belle-soeur et, de sa petite main ferme, s'empara de celle de Dolly, qui, malgré son air froid et sec, ne la repoussa pas.

«Personne, répondit-elle, ne peut me consoler; tout est perdu pour moi.»

En disant ces mots, l'expression de son visage s'adoucit un peu. Anna porta à ses lèvres la main amaigrie qu'elle tenait dans la sienne, et la baisa.

«Mais, Dolly, que faire à cela? dit-elle; comment sortir de cette affreuse position?

—Tout est fini, il ne me reste rien à faire, répondit Dolly, car ce qu'il y a de pis, comprends-le bien, c'est de me sentir liée par les enfants; je ne peux pas le quitter, et vivre avec lui m'est impossible; le voir est une torture.

—Dolly, ma chérie, il m'a parlé; mais je voudrais entendre ce que tu as à dire, toi; raconte-moi tout.»

Dolly la regarda d'un air interrogateur; l'affection et la sympathie la plus sincère se lisaient dans les yeux d'Anna.

«Je veux bien, répondit-elle. Mais je te dirai tout, depuis le commencement. Tu sais comment je me suis mariée? L'éducation de maman ne m'a pas seulement laissée innocente, elle m'a laissée absolument sotte… Je ne savais rien. On dit que les maris racontent leur passé à leurs femmes, mais Stiva… (elle se reprit), Stépane Arcadiévitch, ne m'a jamais rien dit. Tu ne le croiras pas, mais jusqu'ici je me suis imaginée qu'il n'avait jamais connu d'autre femme que moi? J'ai vécu huit ans ainsi! Non seulement je ne le soupçonnais pas d'infidélité, mais je croyais une chose pareille impossible. Et avec des idées semblables, imagine-toi ce que j'ai éprouvé en apprenant tout à coup cette horreur… cette vilenie… Croire à son bonheur sans aucune arrière-pensée et—continua Dolly en cherchant à retenir ses sanglots—recevoir une lettre de lui… une lettre de lui à sa maîtresse, la gouvernante de mes enfants… Non, c'est trop cruel!»

Elle prit son mouchoir et y cacha son visage.

«J'aurais pu encore admettre un moment d'entraînement, continua-t-elle au bout d'un instant, mais cette dissimulation, cette ruse continuelle pour me tromper, et pour qui? C'est affreux! tu ne peux comprendre cela!

—Ah si! je comprends, ma pauvre Dolly, dit Anna en lui serrant la main.

—Et tu t'imagines qu'il se rend compte, lui, de l'horreur de ma position? continua Dolly. Aucunement: il est heureux et content.

—Oh non! interrompit vivement Anna: Il m'a fait peine, il est plein de remords.

—En est-il capable? dit Dolly en scrutant le visage de sa belle-soeur.

—Oui, je le connais: je n'ai pu le regarder sans avoir pitié de lui. Au reste nous le connaissons toutes deux. Il est bon, mais fier, et comment ne serait-il pas humilié? Ce qui me touche en lui (Anna devina ce qui devait toucher Dolly), c'est qu'il souffre à cause des enfants, et qu'il sent qu'il t'a blessée, tuée, toi qu'il aime… oui, oui, qu'il aime plus que tout au monde,» ajouta-t-elle vivement pour empêcher Dolly de l'interrompre. «Non, elle ne me pardonnera jamais,» répète-t-il constamment.

Dolly écoutait attentivement sa belle-soeur sans la regarder.

«Je comprends qu'il souffre: le coupable doit plus souffrir que l'innocent, s'il sent qu'il est la cause de tout le mal, dit-elle; mais comment puis-je pardonner? comment puis-je être sa femme après elle? Vivre avec lui dorénavant sera d'autant plus un tourment que j'aime toujours mon amour d'autrefois…»

Les sanglots lui coupèrent la parole, mais, comme un fait exprès, sitôt qu'elle se calmait un peu, le sujet qui la blessait le plus vivement lui revenait aussitôt à la pensée.

«Elle est jeune, elle est jolie, continua-t-elle. Par qui ma beauté et ma jeunesse ont-elles été prises? Par lui, par ses enfants! J'ai fait mon temps, tout ce que j'avais de bien a été sacrifié à son service: maintenant une créature plus fraîche et plus jeune lui est naturellement plus agréable. Ils ont certainement parlé de moi ensemble; pis que cela, ils m'ont passée sous silence, conçois-tu?» Et son regard s'enflammait de jalousie.

«Que viendra-t-il me dire après cela? pourrai-je d'ailleurs le croire! Jamais. Non, tout est fini pour moi, tout ce qui constituait la récompense de mes peines, de mes souffrances… Le croirais-tu? tout à l'heure je faisais travailler Grisha? Jadis c'était une joie pour moi: maintenant c'est un tourment. Pourquoi me donner ce souci? pourquoi ai-je des enfants? Ce qu'il y a d'affreux, vois-tu, c'est que mon âme tout entière est bouleversée; à la place de mon amour, de ma tendresse, il n'y a que de la haine, oui, de la haine. Je pourrais le tuer et…

—Chère Dolly, je conçois tout cela, mais ne te torture pas ainsi; tu es trop agitée, trop froissée pour voir les choses sous leur vrai jour.»

Dolly se calma, et pendant quelques minutes toutes deux gardèrent le silence.

«Que faire? Anna, penses-y et aide-moi. J'ai tout examiné et je ne trouve rien.»

Anna non plus ne trouvait rien, mais son coeur répondait à chaque parole, à chaque regard douloureux de sa belle-soeur.

«Voici ce que je pense, dit-elle enfin; comme soeur je connais son caractère et cette faculté de tout oublier (elle fit le geste de se toucher le front), faculté propice à l'entraînement, mais aussi au repentir. Actuellement il ne croit pas, il ne comprend pas qu'il ait pu faire ce qu'il a fait.

—Non, il l'a compris et le comprend encore, interrompit Dolly. D'ailleurs tu m'oublies, moi: le mal en est-il plus léger pour moi?

—Attends. Quand il m'a parlé, je t'avoue n'avoir pas mesuré toute l'étendue de votre malheur; je n'y voyais qu'une chose: la désunion de votre famille; il m'a fait peine. Après avoir causé avec toi, je vois, comme femme, autre chose encore: je vois ta souffrance et ne puis te dire combien je te plains! Mais, Dolly, ma chérie, tout en comprenant ton malheur, il est un côté de la question que j'ignore: je ne sais pas jusqu'à quel point tu l'aimes encore. Toi seule, tu peux savoir si tu l'aimes assez pour pardonner. Si tu le peux, pardonne.

—Non,—commença Dolly, mais Anna l'interrompit en lui baisant la main.

—Je connais le monde plus que toi, dit-elle; je sais la façon d'être des hommes comme Stiva. Tu prétends qu'ils ont parlé de toi ensemble? N'en crois rien. Ces hommes peuvent commettre des infidélités, mais leur femme et leur foyer domestique n'en restent pas moins un sanctuaire pour eux. Ils établissent entre ces femmes, qu'au fond ils méprisent, et leur famille une ligne de démarcation qui n'est jamais franchie. Je ne conçois pas bien comment cela peut-être, mais cela est.

—Mais songe donc qu'il l'embrassait.

—Écoute, Dolly, ma chérie. J'ai vu Stiva quand il était amoureux de toi; je me souviens du temps où il venait pleurer près de moi en me parlant de toi; je sais à quelle hauteur poétique il te plaçait, et je sais que plus il a vécu avec toi, plus tu as grandi dans son admiration. C'était devenu pour nous un sujet de plaisanterie que son habitude de dire à tout propos: «Dolly est une femme étonnante.» Tu as toujours été et resteras toujours un culte pour lui: ceci n'a pas été un entraînement de son coeur.

—Mais si cet entraînement recommençait?

—C'est impossible.

—Aurais-tu pardonné, toi?

—Je n'en sais rien, je ne puis dire… Oui, je le puis, reprit Anna après avoir pesé cette situation intérieurement, je le puis certainement. Je ne serais plus la même, mais je pardonnerais, et de telle sorte que le passé fût effacé.

—Cela va sans dire, interrompit vivement Dolly, répondant à une pensée qui l'avait plus d'une fois occupée: sinon ce ne serait plus le pardon.—Viens maintenant, que je te conduise à ta chambre,» dit-elle en se levant. Chemin faisant, elle entoura de ses bras sa belle-soeur.

«Chère Anna, combien je suis heureuse que tu sois venue. Je souffre moins, beaucoup moins.»

XX

Anna passa toute la journée à la maison, c'est-à-dire chez les Oblonsky, et ne reçut aucune des personnes qui, informées de son arrivée, vinrent lui rendre visite. Toute sa matinée se passa entre Dolly et ses enfants; elle envoya un mot à son frère pour lui dire de venir dîner à la maison. «Viens, Dieu est miséricordieux,» écrivit-elle.

Oblonsky dîna donc chez lui; la conversation fut générale, et sa femme le tutoya, ce qu'elle n'avait pas encore fait; leurs rapports restaient froids, mais il n'était plus question de séparation, et Stépane Arcadiévitch entrevoyait la possibilité d'un raccommodement.

Kitty vint après le dîner; elle connaissait à peine Anna et n'était pas sans inquiétude sur la réception que lui ferait cette grande dame de Pétersbourg dont chacun chantait les louanges; elle sentit bien vite qu'elle plaisait; Anna fut touchée de la jeunesse et de la beauté de Kitty; de son côté, Kitty fut aussitôt sous le charme et s'éprit d'Anna comme les jeunes filles savent s'éprendre de femmes plus âgées qu'elles. Rien d'ailleurs dans Anna ne faisait penser à la femme du monde ou à la mère de famille; on eût dit une jeune fille de vingt ans, à voir sa taille souple, la fraîcheur et l'animation de son visage, si une expression sérieuse et presque triste, dont Kitty fut frappée et charmée, n'eût parfois assombri son regard. Anna, quoique parfaitement simple et sincère, semblait porter en elle un monde supérieur dont l'élévation était inaccessible à une enfant.

Après le dîner, Anna s'était vivement approchée de son frère qui fumait un cigare pendant que Dolly rentrait dans sa chambre.

«Stiva, dit-elle en indiquant la porte de cette chambre d'un signe de tête, va, et que Dieu te vienne en aide!»

Il comprit et, jetant son cigare, disparut derrière la porte.

Anna s'assit sur un canapé, entourée des enfants. Les deux aînés et par imitation le cadet s'étaient accrochés à leur nouvelle tante avant même de se mettre à table; ils jouaient à qui se rapprocherait le plus d'elle, à qui tiendrait sa main, l'embrasserait, jouerait avec ses bagues ou se suspendrait aux plis de sa robe.

«Voyons, reprenons nos places,» dit Anna.

Et Grisha, d'un air fier et heureux, plaça sa tête blonde sous la main de sa tante et l'appuya sur ses genoux.

«Et à quand le bal maintenant? dit-elle en s'adressant à Kitty.

—À la semaine prochaine; ce sera un bal superbe, un de ces bals auxquels on s'amuse toujours.

—Il y en a donc où l'on s'amuse toujours? dit Anna d'un ton de douce ironie.

—C'est bizarre, mais c'est ainsi. Chez les Bobristhchiff on s'amuse toujours; chez les Nikitine aussi; mais chez les Wéjekof on s'ennuie invariablement. N'avez-vous donc jamais remarqué cela?

—Non, chère enfant; il n'y a plus pour moi de bal amusant,—et Kitty entrevit dans les yeux d'Anna ce monde inconnu qui lui était fermé,—il n'y en a que de plus ou moins ennuyeux.

—Comment pouvez-vous vous ennuyer au bal?

—Pourquoi donc ne puis-je m'y ennuyer, moi

Kitty pensait bien qu'Anna devinait sa réponse.

«Parce que vous y êtes toujours la plus belle.»

Anna rougissait facilement, et cette réponse la fit rougir.

«D'abord, reprit-elle, cela n'est pas, et d'ailleurs, si cela était, peu m'importerait!

—Irez-vous à ce bal? demanda Kitty.

—Je ne pourrai m'en dispenser, je crois. Prends celle-ci, dit-elle à
Tania qui s'amusait à retirer les bagues de ses doigts blancs et effilés.

—Je voudrais tant vous voir au bal.

—Eh bien, si je dois y aller, je me consolerai par la pensée de vous faire plaisir. Grisha, ne me décoiffe pas davantage, dit-elle en rajustant une natte avec laquelle l'enfant jouait.

—Je vous vois au bal en toilette mauve.

—Pourquoi en mauve précisément? demanda Anna en souriant. Allez, mes enfants, vous entendez que miss Hull vous appelle pour le thé, dit-elle en envoyant les enfants dans la salle à manger. Je sais pourquoi vous voulez de moi à cette soirée; vous en attendez un grand résultat.

—Comment le savez-vous? C'est vrai.

—Oh! le bel âge que le vôtre! continua Anna. Je me souviens de ce nuage bleu qui ressemble à ceux que l'on voit en Suisse sur les montagnes. On aperçoit tout au travers de ce nuage, à cet âge heureux où finit l'enfance, et tout ce qu'il recouvre est beau, est charmant! Puis apparaît peu à peu un sentier qui se resserre et dans lequel on entre avec émotion, quelque lumineux qu'il semble… Qui n'a pas passé par là!

Kitty écoutait en souriant. «Comment a-t-elle passé par là? pensait-elle; que je voudrais connaître son roman!» Et elle se rappela l'extérieur peu poétique du mari d'Anna.

«Je suis au courant, continua celle-ci; Stiva m'a parlé; j'ai rencontré
Wronsky ce matin à la gare, il me plaît beaucoup.

—Ah! il était là? demanda Kitty en rougissant. Qu'est-ce que Stiva vous a raconté?

—Il a bavardé. Je serais enchantée si cela se faisait, j'ai voyagé hier avec la mère de Wronsky et elle n'a cessé de me parler de ce fils bien-aimé; je sais que les mères ne sont pas impartiales, mais…

—Que vous a dit sa mère?

—Bien des choses, c'est son favori; néanmoins on sent que ce doit être une nature chevaleresque; elle m'a raconté, par exemple, qu'il avait voulu abandonner toute sa fortune à son frère; que dans son enfance il avait sauvé une femme qui se noyait; en un mot, c'est un héros,» ajouta Anna en souriant et en se souvenant des deux cents roubles donnés à la gare.

Elle ne rapporta pas ce dernier trait, qu'elle se rappelait avec un certain malaise; elle y sentait une intention qui la touchait de trop près.

«La comtesse m'a beaucoup priée d'aller chez elle, continua Anna, et je serais contente de la revoir; j'irai demain… Stiva reste, Dieu merci, longtemps avec Dolly, ajouta-t-elle en se levant d'un air un peu contrarié, à ce que crut remarquer Kitty.

—C'est moi qui serai le premier! non, c'est moi, criaient les enfants qui venaient de finir leur thé, et qui rentraient dans le salon en courant vers leur tante Anna.

—Tous ensemble!» dit-elle en allant au-devant d'eux. Elle les prit dans ses bras et les jeta tous sur un divan, en riant de leurs cris de joie.

XXI

Dolly sortit de sa chambre à l'heure du thé; Stépane Arcadiévitch était sorti par une autre porte.

«Je crains que tu n'aies froid en haut, dit Dolly en s'adressant à Anna; je voudrais te faire descendre, nous serions plus près l'une de l'autre.

—Ne t'inquiète pas de moi, je t'en prie, répondit Anna en cherchant à deviner sur le visage de Dolly si la réconciliation avait eu lieu.

—Il fera peut-être trop clair ici, dit sa belle-soeur.

—Je t'assure que je dors partout, et toujours profondément.

—De quoi est-il question?» dit Stépane Arcadiévitch en rentrant dans le salon et en s'adressant à sa femme.

Rien qu'au son de sa voix, Kitty et Anna comprirent qu'on s'était réconcilié.

«Je voudrais installer Anna ici, mais il faudrait descendre des rideaux. Personne ne saura le faire, il faut que ce soit moi, répondit Dolly à son mari.

—Dieu sait si la réconciliation est bien complète! pensa Anna en remarquant le ton froid de Dolly.

—Ne complique donc pas les choses, Dolly, dit le mari; si tu veux, j'arrangerai cela.

—Oui, elle est faite, pensa Anna.

—Je sais comment tu t'y prendras, répondit Dolly avec un sourire moqueur; tu donneras à Matvei un ordre auquel il n'entend rien, puis tu sortiras, et il embrouillera tout.

—Dieu merci, pensa Anna, ils sont tout à fait remis;—et, heureuse d'avoir atteint son but, elle s'approcha de Dolly et l'embrassa.

—Je ne sais pas pourquoi tu nous méprises tant, Matvei et moi?» dit
Stépane Arcadiévitch à sa femme en souriant imperceptiblement.

Pendant toute cette soirée, Dolly fut légèrement ironique envers son mari, et celui-ci heureux et gai, mais dans une juste mesure, et comme s'il eût voulu montrer que le pardon ne lui faisait pas oublier ses torts.

Vers neuf heures et demie, une conversation vive et animée régnait autour de la table à thé, lorsque survint un incident, en apparence fort ordinaire, qui parut étrange à chacun.

On causait d'un de leurs amis communs de Pétersbourg, et Anna s'était vivement levée.

«J'ai son portrait dans mon album, je vais le chercher, et vous montrerai par la même occasion mon petit Serge,» ajouta-t-elle avec un sourire de fierté maternelle.

C'était ordinairement vers dix heures qu'elle disait bonsoir à son fils; bien souvent elle le couchait elle-même avant d'aller au bal; elle se sentit tout à coup très triste d'être si loin de lui. Elle avait beau parler d'autre chose, sa pensée revenait toujours à son petit Serge aux cheveux frisés, et le désir la prit d'aller regarder son portrait et de lui dire un mot de loin.

Elle sortit aussitôt, avec la démarche légère et décidée qui lui était particulière. L'escalier par où l'on montait chez elle donnait dans le grand vestibule chauffé qui servait d'entrée.

Comme elle quittait le salon, un coup de sonnette retentit dans l'antichambre.

«Qui cela peut-il être? dit Dolly.

—C'est trop tôt pour venir me chercher, fit remarquer Kitty, et bien tard pour une visite.

—On apporte sans doute des papiers pour moi,» dit Stépane Arcadiévitch.

Anna, se dirigeant vers l'escalier, vit le domestique accourir pour annoncer un visiteur, tandis que celui-ci attendait, éclairé par la lampe du vestibule.

Elle se pencha sur la rampe pour regarder et reconnut aussitôt Wronsky. Une étrange sensation de joie et de frayeur lui remua le coeur. Il se tenait debout, sans ôter son paletot, et cherchait quelque chose dans sa poche. Comme elle atteignait la moitié du petit escalier, il leva les yeux, l'aperçut, et son visage prit une expression humble et confuse.

Elle le salua d'un léger signe de tête, et entendit Stépane Arcadiévitch appeler Wronsky bruyamment, tandis qu'il se défendait d'entrer.

Quand Anna descendit avec son album, Wronsky était parti, et Stépane Arcadiévitch racontait qu'il n'était venu que pour s'informer de l'heure d'un dîner qui se donnait le lendemain en l'honneur d'une célébrité de passage.

«Jamais il n'a voulu entrer. Quel original!»

Kitty rougit. Elle croyait être seule à comprendre pourquoi il était venu sans vouloir paraître au salon.

«Il aura été chez nous, pensa-t-elle, n'aura trouvé personne, et aura supposé que j'étais ici, mais il ne sera pas resté à cause d'Anna, et parce qu'il est tard.»

On se regarda sans parler, et l'on examina l'album d'Anna.

Il n'y avait rien d'extraordinaire à venir vers neuf heures et demi du soir pour demander un renseignement à un ami, sans entrer au salon; cependant chacun fut surpris, et Anna plus que personne: il lui sembla même que ce n'était pas bien.