WeRead Powered by ReaderPub
Anna Karénine, Tome I cover

Anna Karénine, Tome I

Chapter 30: XXVI
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrative follows a married aristocratic woman who begins a passionate affair with a charismatic officer, a liaison that undermines her family life, exposes rigid social codes, and culminates in isolation and personal tragedy. Interwoven is the story of a landowner seeking fulfillment through work, marriage, and spiritual reflection, offering a counterpoint of rural labor and moral inquiry. Together the threads probe marriage, infidelity, family obligations, social hypocrisy, and the tensions between individual desire and communal expectation, rendered through intimate psychological portraiture and sweeping depictions of urban and country society.

XXII

Le bal ne faisait que commencer lorsque Kitty et sa mère montèrent le grand escalier brillamment éclairé et orné de fleurs, sur lequel se tenaient des laquais poudrés, en livrées rouges. Du vestibule où, devant un miroir, elles arrangeaient leurs robes et leurs coiffures avant d'entrer, on entendait un bruissement semblable à celui d'une ruche, et le son des violons de l'orchestre se mettant d'accord pour la première valse.

Un petit vieillard, qui rajustait ses rares cheveux blancs devant un autre miroir, et répandait autour de lui les parfums les plus pénétrants, regarda Kitty avec admiration; il l'avait rencontrée sur l'escalier et se rangea pour lui faire place. Un jeune homme imberbe, de ceux que le vieux prince Cherbatzky appelait des blancs-becs, avec un gilet ouvert en coeur et une cravate blanche qu'il rectifiait tout en marchant, les salua, puis vint prier Kitty de lui accorder une contredanse. La première était promise à Wronsky, il fallut promettre la seconde au petit jeune homme. Un militaire, boutonnant ses gants, se tenait à la porte du salon; il jeta un regard admiratif sur Kitty et se caressa la moustache.

La robe, la coiffure, tous les préparatifs nécessaires à ce bal, avaient certes causé bien des préoccupations à Kitty, mais qui s'en serait douté en la voyant entrer maintenant dans sa toilette de tulle rose? Elle portait si naturellement ses ruches et ses dentelles, qu'on l'aurait pu croire née en robe de bal avec une rose posée sur le sommet de sa jolie tête.

Kitty était en beauté; elle se sentait à l'aise dans sa robe, ses souliers, et ses gants, mais le détail qu'elle approuvait le plus dans sa toilette, était l'étroit velours noir qui entourait son cou et auquel, devant le miroir de sa chambre, elle avait trouvé du «genre». On pouvait à la rigueur critiquer le reste, mais ce petit velours, jamais. Kitty lui sourit avant d'entrer au bal en passant devant une glace; sur ses épaules et ses bras elle sentait une fraîcheur marmoréenne qui lui plaisait; ses yeux brillaient, ses lèvres roses souriaient involontairement; elle avait le sentiment d'être charmante.

À peine eut-elle paru dans la salle, et se fut-elle approchée du groupe de femmes couvertes de tulle, de fleurs et de rubans qui attendaient les danseurs, que Kitty se vit invitée à valser par le meilleur, le principal cavalier, selon la hiérarchie du bal, le célèbre directeur de cotillons, le beau, l'élégant Georges Korsunsky, un homme marié. Il venait de quitter la comtesse Bonine, avec laquelle il avait ouvert le bal, lorsqu'il aperçut Kitty; aussitôt il se dirigea vers elle, de ce pas dégagé spécial aux directeurs de cotillons, et, sans même lui demander si elle désirait danser, il entoura de son bras la taille souple de la jeune fille; celle-ci se retourna pour chercher quelqu'un à qui confier son éventail, et la maîtresse de la maison le lui prit en souriant.

«Vous avez bien fait de venir de bonne heure, dit Korsunsky, je ne comprends pas le genre de venir tard.»

Kitty posa son bras gauche sur l'épaule de son danseur, et ses petits pieds, chaussés de rose, glissèrent légèrement et en mesure sur le parquet.

«On se repose en dansant avec vous, dit-il en faisant quelques pas moins rapides avant de se lancer dans le tourbillon de la valse. Quelle légèreté, quelle précision, c'est charmant!» C'était ce qu'il disait à presque toutes ses danseuses.

Kitty sourit de l'éloge et continua à examiner la salle par-dessus l'épaule de son cavalier; elle n'en était pas à ses débuts dans le monde, et ne confondait pas tous les assistants dans l'ivresse de ses premières impressions; d'autre part, elle n'était pas blasée, et ne connaissait pas tous ces visages au point d'en être lasse. Elle remarqua donc le groupe qui s'était formé dans l'angle de la salle, à gauche; c'est là que se réunissait l'élite de la société: la belle Lydie, la femme de Korsunsky, outrageusement décolletée, la maîtresse de la maison, le chauve Krivine, qu'on voyait toujours avec la société la plus brillante. Bientôt Kitty aperçut Stiva, puis la taille élégante d'Anna. Lui aussi était là; Kitty ne l'avait pas revu depuis la soirée de la déclaration de Levine. Ses yeux le virent de loin, et elle remarqua même qu'il la regardait.

«Faisons-nous encore un tour? Vous n'êtes pas fatiguée? demanda Korsunsky légèrement essoufflé.

—Non, merci.

—Où voulez-vous que je vous conduise?

—Mme Karénine est là, il me semble: menez-moi de son côté.

—Où vous l'ordonnerez.»

Et Korsunsky, ralentissant le pas, mais valsant toujours, la dirigea vers le groupe de gauche, en disant sur sa route: «Pardon, mesdames; pardon, mesdames.» Et, tournoyant adroitement dans ce flot de dentelles, de tulle et de rubans, il l'assit, après une dernière pirouette, qui rejeta sa robe sur les genoux de Krivine, et le dissimula sous un nuage de tulle, tout en découvrant deux petits souliers roses.

Korsunsky salua, se redressa d'un air dégagé, et offrit le bras à sa danseuse pour la mener auprès d'Anna. Kitty, un peu étourdie, débarrassa Krivine de ses jupes, et se retourna pour chercher Mme Karénine. Celle-ci n'était pas en mauve, comme Kitty l'avait rêvée, mais en noir. Elle portait une robe de velours décolletée, qui découvrait ses épaules sculpturales et ses beaux bras. Sa robe était garnie de guipure de Venise; une guirlande de myosotis était posée sur ses cheveux noirs, et un bouquet pareil attachait un noeud noir à son corsage. Sa coiffure était très simple; elle n'avait de remarquable qu'une quantité de petites boucles qui frisaient naturellement, et s'échappaient de tous côtés, aux tempes et sur la nuque. Autour de son beau cou, ferme comme de l'ivoire, était attachée une rangée de perles fines.

Kitty voyait Anna chaque jour et s'en était éprise; mais elle ne sentit tout son charme et toute sa beauté qu'en l'apercevant maintenant en noir, après se l'être imaginée en mauve; l'impression fut si vive qu'elle crut ne l'avoir encore jamais vue. Elle comprit que son grand charme consistait à effacer complètement sa toilette; sa parure n'existait pas, et n'était que le cadre duquel elle ressortait, simple, naturelle, élégante, et cependant pleine de gaieté et d'animation.

Lorsque Kitty parvint jusqu'au groupe où Anna causait avec le maître de la maison, la tête légèrement tournée vers lui, et se tenant, comme toujours, extrêmement droite, elle disait:

«Non, je ne jetterais pas la pierre, quoique je n'approuve pas.» Et, apercevant Kitty, elle l'accueillit d'un sourire affectueux et protecteur. D'un rapide coup d'oeil féminin, elle jugea la toilette de la jeune fille, et fit un petit signe de tête approbateur que celle-ci comprit.

«Vous faites même votre entrée au bal en dansant, lui dit-elle.

—Un bal où se trouve la princesse devient aussitôt animé. Un tour de valse, Anna Arcadievna? ajouta Korsunsky en s'inclinant.

—Ah! vous vous connaissez? demanda le maître de la maison.

—Qui ne connaissons-nous pas, ma femme et moi? répondit Korsunsky: nous sommes comme le loup blanc. Un tour de valse, Anna Arcadievna?

—Je ne danse pas quand je puis m'en dispenser.

—Vous ne le pouvez pas aujourd'hui.»

En ce moment Wronsky s'approcha.

«Eh bien, dans ce cas, dansons, dit-elle en prenant vivement le bras de
Korsunsky sans faire attention au salut de Wronsky.

—Pourquoi lui en veut-elle?» pensa Kitty, qui remarqua fort bien que c'était avec intention qu'Anna ne répondait pas à Wronsky.

Celui-ci s'approcha de Kitty, lui rappela la première contredanse, et lui exprima le regret de ne pas l'avoir vue de quelque temps. Kitty regardait Anna danser et l'admirait tout en écoutant Wronsky; elle s'attendait à être invitée par lui à valser, et comme il n'en faisait rien, elle le regarda d'un air étonné.

Il rougit, l'invita avec une certaine hâte; mais à peine avaient-ils fait les premiers pas, que la musique cessa. Kitty regarda son danseur, son visage était si près du sien,… pendant longtemps,—bien des années après, elle ne put se rappeler un regard plein d'amour auquel il ne répondit pas, sans qu'un sentiment de honte lui déchirât le coeur.

—Pardon, pardon! Valse, valse!» cria Korsunsky de l'autre côté de la salle, et, s'emparant de la première danseuse venue, il recommença à danser.

XXIII

Wronsky fit quelques tours de valse avec Kitty, puis celle-ci retourna auprès de sa mère. À peine eut-elle le temps d'échanger quelques mots avec la comtesse Nordstone que Wronsky vint la chercher pour la contredanse. Ils causèrent à bâtons rompus de Korsunsky et de sa femme, que Wronsky dépeignit gaiement comme d'aimables enfants de quarante ans, du théâtre de société qui s'organisait. À un moment donné, cependant, il l'émut vivement en lui demandant si Levine était encore à Moscou, ajoutant qu'il lui plaisait beaucoup. Mais Kitty ne comptait pas sur la contredanse; ce qu'elle attendait avec un violent battement de coeur, c'était le cotillon; c'est alors, lui semblait-il, que tout devait se décider. Quoique Wronsky ne l'eût pas invitée pendant la contredanse, elle était sûre de danser le cotillon avec lui, comme à tous les bals précédents; elle en était si sûre qu'elle avait refusé cinq invitations, se disant engagée.

Tout ce bal, jusqu'au dernier quadrille, fut pour Kitty semblable à un rêve enchanteur, plein de fleurs, de sons joyeux, de mouvement; elle ne cessait de danser que lorsque les forces lui manquaient et qu'elle implorait un moment de répit; mais, en dansant le dernier quadrille avec un des petits jeunes gens ennuyeux, elle se trouva faire vis-à-vis à Wronsky et à Anna. Celle-ci, dont elle ne s'était pas approchée depuis son entrée au bal, lui apparut cette fois encore sous une forme nouvelle et inattendue. Kitty crut remarquer en elle les symptômes d'une surexcitation qu'elle connaissait par expérience, celle du succès. Anna lui en parut grisée. Kitty savait à quoi attribuer ce regard brillant et animé, ce sourire heureux et triomphant, ces lèvres entr'ouvertes, ces mouvements pleins de grâce et d'harmonie.

«Qui en est cause, se demanda-t-elle, tous ou un seul?»

Elle laissa son malheureux danseur chercher vainement à renouer le fil d'une conversation interrompue, et, tout en se soumettant de bonne grâce, en apparence, aux ordres bruyants de Korsunsky, décrétant le grand rond, puis la chaîne, elle observait, et son coeur se serrait de plus en plus.

«Non, ce n'est pas l'admiration de la foule qui l'enivre ainsi, c'est l'admiration d'un seul: qui est-il? serait-ce lui

Chaque fois que Wronsky adressait la parole à Anna, les yeux de celle-ci s'illuminaient, et un sourire de bonheur entr'ouvrait ses belles lèvres: elle semblait chercher à dissimuler cette joie, mais le bonheur ne s'en peignait pas moins sur son visage.

«Et lui? pensa Kitty. Elle le regarda et fut épouvantée! le sentiment qui se reflétait comme dans un miroir sur les traits d'Anna était tout aussi visible sur le sien. Où étaient ce sang-froid, ce maintien calme, cette physionomie toujours au repos? Maintenant, en s'adressant à sa danseuse, sa tête s'inclinait comme s'il était prêt à se prosterner, son regard avait une expression tout à la fois humble et passionnée. «Je ne veux pas vous offenser, disait ce regard, mais je voudrais sauver mon coeur et le puis-je?»

Leur conversation ne roulait que sur des banalités, et cependant, à chacune de leurs paroles, il semblait à Kitty que son sort se décidait. Pour eux aussi, chose étrange, tout en parlant du drôle de français d'Ivan Ivanitch et du sot mariage de Mlle Elitzki, chaque mot prenait une valeur particulière dont ils sentaient la portée autant que Kitty.

Dans l'âme de la pauvre enfant, le bal, l'assistance, tout se confondit comme dans un brouillard. Seule la force de l'éducation la soutint et l'aida à faire son devoir, c'est-à-dire à danser, à répondre aux questions qui lui étaient adressées, même à sourire. Mais, au moment où le cotillon s'organisa, où l'on commença à placer les chaises et à quitter les petits salons pour se réunir dans le grand, il lui prit un accès de désespoir et de terreur. Elle avait refusé cinq danseurs, n'était pas invitée, et n'avait plus aucune chance de l'être, parce que ses succès dans le monde rendaient invraisemblable qu'elle n'eût pas de cavalier. Il lui aurait fallu dire à sa mère qu'elle était souffrante et quitter le bal, mais elle n'en eut pas la force; Elle se sentait anéantie!

Elle s'enfuit dans un boudoir et tomba sur un fauteuil. Les flots vaporeux de sa robe enveloppaient comme d'un nuage sa taille frêle; son bras de jeune fille, maigre et délicat, retombait sans force, et comme noyé dans les plis de sa jupe rose; l'autre bras agitait nerveusement un éventail devant son visage brûlant. Mais, quoiqu'elle eût l'air d'un joli papillon retenu dans les herbes et prêt à déployer ses ailes frémissantes, un affreux désespoir lui brisait le coeur.

«Je me trompe peut-être, tout cela n'existe pas!» Et elle se rappelait ce qu'elle avait vu.

«Kitty, que se passe-t-il?» dit la comtesse Nordstone, qui s'était approchée d'elle sans qu'elle entendit ses pas sur le tapis.

Les lèvres de Kitty tressaillirent, elle se leva vivement.

«Kitty, tu ne danses pas le cotillon?

Non, non, répondit-elle d'une voix tremblante.

—Il l'a invitée devant moi, dit la Nordstone, sachant bien que Kitty comprenait de qui il s'agissait. Elle lui a répondu: «Vous ne dansez donc pas avec la princesse Cherbatzky?»

—Tout cela m'est égal!» répondit Kitty.

Elle était seule à savoir que, la veille, un homme qu'elle aimait peut-être avait été sacrifié par elle à cet ingrat.

La comtesse alla chercher Korsunsky, avec lequel elle devait danser le cotillon, et l'engagea à inviter Kitty.

Par bonheur pour Kitty, elle ne fut pas obligée de causer, son cavalier, en sa qualité de directeur, passant son temps à courir de l'un à l'autre et à organiser des figures; Wronsky et Anna dansaient presque vis-à-vis d'elle; Kitty les voyait tantôt de loin, tantôt de près, quand leur tour de danser revenait, et plus elle les regardait, plus elle sentait son malheur consommé. Ils étaient seuls, malgré la foule, et sur le visage de Wronsky, d'habitude si impassible, Kitty remarqua cette expression frappante d'humilité et de crainte qui fait penser à un chien intelligent quand il se sent coupable.

Anna souriait, il répondait à son sourire; semblait-elle réfléchir, il devenait sérieux. Une force presque surnaturelle attirait les regards de Kitty sur Anna. Elle était séduisante avec sa robe noire, ses beaux bras couverts de bracelets, son cou élégant entouré de perles, ses cheveux noirs frisés et un peu en désordre. Les mouvements légers et gracieux de ses petits pieds, son beau visage animé, tout en elle était attrayant; mais ce charme avait quelque chose de terrible et de cruel.

Kitty l'admirait plus encore qu'auparavant, tout en sentant croître sa souffrance; elle était écrasée et son visage le disait: Wronsky, en passant près d'elle dans une figure, ne la reconnut pas immédiatement, tant ses traits étaient altérés.

«Quel beau bal! dit-il pour dire quelque chose.

—Oui,» répondit-elle.

Vers le milieu du cotillon, dans une manoeuvre récemment inventée par Korsunsky, Anna, sortant du cercle, eut à appeler «deux cavaliers et deux dames»: l'une d'elles fut Kitty, qui s'approcha toute troublée. Anna, fermant à demi les yeux, la regarda et lui serra la main avec un sourire, mais, remarquant aussitôt l'expression de surprise désolée avec laquelle Kitty y répondit, elle se tourna vers l'autre danseuse et lui parla d'un ton animé.

«Oui, il y a en elle une séduction étrange, presque infernale,» pensa
Kitty.

Anna ne voulait pas rester au souper, et le maître de la maison insistait.

«Restez donc, Anna Arcadievna, lui dit Korsunsky en lui prenant le bras. Quelle invention que mon cotillon! n'est-ce pas un bijou?»

Et il essaya de l'entraîner, le maître de la maison l'y encourageant d'un sourire.

«Non, je ne puis rester,—répondit Anna en souriant aussi; mais, malgré ce sourire, les deux hommes comprirent au son déterminé de sa voix qu'elle ne resterait pas.—Non, car j'ai plus dansé en une fois, à votre bal de Moscou, que dans tout mon hiver à Pétersbourg;—et elle se tourna vers Wronsky qui se tenait près d'elle.—Il faut se reposer avant le voyage.

—Et vous partez décidément demain? demanda-t-il.

—Oui, je pense,» répondit Anna, comme étonnée de la hardiesse de cette question. Pendant qu'elle lui parlait, l'éclat de son regard et de son sourire brûlait le coeur de Wronsky.

Anna n'assista pas au souper et partit.

XXIV

«Il doit y avoir en moi quelque chose de répulsif, pensait Levine en sortant de chez les Cherbatzky pour rentrer chez son frère. Je ne plais pas aux autres hommes. On dit que c'est de l'orgueil: je n'ai pas d'orgueil. Me serais-je mis dans la situation où je suis, si j'en avais?» Et il se figurait Wronsky heureux, aimable, tranquille, plein d'esprit, ignorant jusqu'à la possibilité de se trouver dans une position semblable à la sienne. «Elle devait le choisir, c'est naturel, et je n'ai à me plaindre de rien ni de personne; il n'y a de coupable que moi; quel droit avais-je de supposer qu'elle consentirait à unir sa vie à la mienne? Qui suis-je? que suis-je? Un homme inutile à lui-même et aux autres.»

Et le souvenir de son frère Nicolas lui revint, «N'a-t-il pas raison de dire, lui, que tout est mauvais et détestable en ce monde? Avons-nous jamais été justes en jugeant Nicolas? Certainement, aux yeux de Prokoff qui l'a rencontré ivre et en pelisse déchirée, c'est un être méprisable; mais mon point de vue est différent. Je connais son coeur et je sais que nous nous ressemblons. Et moi qui, au lieu d'aller le chercher, ai été dîner et suis venu ici!»

Levine s'approcha d'un réverbère pour déchiffrer l'adresse de son frère et appela un isvostchik. Pendant le trajet, qui fut long, Levine se rappela un à un les incidents de la vie de Nicolas. Il se souvint comment à l'Université, et un an après l'avoir quittée, son frère avait vécu comme un moine, sans tenir compte des plaisanteries de ses camarades, accomplissant rigoureusement toutes les prescriptions de la religion, offices, carêmes, fuyant tous les plaisirs et surtout les femmes: comment, plus tard, il s'était laissé entraîner et lié avec des gens de la pire espèce pour mener une vie de débauche. Il se rappela son histoire avec un petit garçon qu'il avait pris à la campagne pour l'élever, et qu'il battit de telle sorte, dans un accès de colère, qu'il faillit être condamné pour sévices et mutilation. Il se souvint de son histoire avec un escroc, auquel il avait donné une lettre de change pour payer une dette de jeu, et qu'il avait ensuite traduit en justice pour l'avoir trompé. C'était précisément la lettre de change que venait de payer Serge Ivanovitch. Il se souvint de la nuit que Nicolas passa au poste pour désordres nocturnes, du procès scandaleux entamé contre son frère Serge, lorsqu'il accusa celui-ci de ne pas vouloir lui payer sa part de la succession de leur mère, et enfin de sa dernière aventure, lorsque, ayant pris un emploi dans les gouvernements de l'ouest, il fut traduit en jugement pour coups portés à un supérieur. Tout cela était odieux, mais pour Levine l'impression était moins mauvaise que pour ceux qui ne connaissaient pas Nicolas, car il s'imaginait connaître le fond de ce coeur et sa véritable histoire.

Levine n'oubliait pas qu'au temps où Nicolas avait cherché dans les pratiques de la dévotion un frein à ses mauvaises passions, personne ne l'avait approuvé ou soutenu; chacun, au contraire, lui le premier, l'avait tourné en ridicule; puis, lorsque était venue la chute, personne ne chercha à le relever: on le fuyait avec horreur et dégoût.

Levine sentait que Nicolas, dans le fond de son âme, ne devait pas se trouver plus coupable que ceux qui le méprisaient. Était-il responsable de sa nature indomptable, de son intelligence bornée? N'avait-il pas cherché à rester dans la bonne voie? «Je lui parlerai à coeur ouvert et l'obligerai à en faire autant, et je lui prouverai que je le comprends parce que je l'aime.»

Il se fit donc conduire à l'hôtel indiqué sur l'adresse, vers onze heures du soir.

«En haut, aux numéros 12 et 13, répondit le suisse de l'hôtel.

—Est-il chez lui?

—Probablement.»

La porte du numéro 12 était entr'ouverte, et il sortait de la chambre une épaisse fumée de tabac de qualité inférieure; Levine entendit le son d'une voix inconnue, puis il reconnut la présence de son frère en l'entendant tousser.

Quand il entra dans une espèce d'antichambre, la voix inconnue disait:

«Tout dépend de la façon raisonnable et rationnelle dont l'affaire sera menée.»

Levine jeta un coup d'oeil dans l'entre-bâillement de la porte, et vit que celui qui parlait était un jeune homme, vêtu comme un homme du peuple, un énorme bonnet sur la tête; sur le divan était assise une jeune femme grêlée, en robe de laine, sans col et sans manchettes. Le coeur de Constantin se serra à l'idée du milieu dans lequel vivait son frère! Personne ne l'entendit, et, tout en ôtant ses galoches, il écouta ce que disait l'individu mal vêtu. Il parlait d'une affaire qu'il cherchait à conclure.

«Que le diable les emporte, les classes privilégiées! dit la voix de son frère après avoir toussé. Macha! tâche de nous avoir à souper, et donne-nous du vin s'il en reste; sinon, fais-en chercher.»

La femme se leva, et en sortant aperçut Constantin de l'autre côté de la cloison.

«Quelqu'un vous demande, Nicolas Dmitrievitch, dit-elle.

—Que vous faut-il? cria la voix de Nicolas avec colère.

—C'est moi, répondit Constantin en paraissant à la porte.

—Qui moi?» répéta la voix de Nicolas sur un ton irrité.

Levine l'entendit se lever vivement en s'accrochant à quelque chose, et vit se dresser devant lui la haute taille, maigre et courbée de son frère, dont l'aspect sauvage, hagard et maladif lui fit peur.

Il avait encore maigri depuis la dernière fois que Constantin l'avait vu, trois ans auparavant; il portait une redingote écourtée; sa structure osseuse, ses mains, tout paraissait plus grand. Ses cheveux étaient devenus plus rares, ses moustaches se hérissaient autour de ses lèvres comme autrefois, et il avait le même regard effrayé qui se fixa sur son visiteur avec une sorte de naïveté.

«Ah! Kostia!» s'écria-t-il tout à coup en reconnaissant son frère, et ses yeux brillèrent de joie; puis, se tournant vers le jeune homme, il fit de la tête et du cou un mouvement nerveux, bien connu de Levine, comme si sa cravate l'eût étranglé, et une expression toute différente, sauvage et cruelle, se peignit sur son visage amaigri.

«Je vous ai écrit, à Serge Ivanitch et à vous, mais je ne vous connais pas et ne veux pas vous connaître. Que veux-tu, que voulez-vous de moi?»

Constantin avait oublié ce que cette nature offrait de mauvais, de difficile à supporter, et qui rendait impossible toute relation de famille; il s'était représenté son frère tout autre, en pensant à lui; maintenant, en revoyant ces traits, ces mouvements de tête bizarres, le souvenir lui revint.

«Mais je ne veux rien de toi, répondit-il avec une certaine timidité, je suis tout simplement venu te voir.»

L'air craintif de son frère adoucit Nicolas.

«Ah! c'est ainsi, dit-il avec une grimace; dans ce cas, entre, assieds-toi; veux-tu souper? Macha, apporte trois portions. Non, attends. Sais-tu qui c'est? dit-il à son frère en désignant l'individu mal vêtu. C'est M. Kritzki, mon ami; je l'ai connu à Kiew; c'est un homme très remarquable. La police le persécutait, naturellement parce que ce n'est pas un lâche.»

Et il regarda chacun des assistants, comme il faisait toujours après avoir parlé; puis, s'adressant à la femme qui était sur le point de sortir, il cria:

«Attends, te dis-je!» Il regarda encore chacun et se mit à raconter, avec la difficulté de parole que connaissait trop bien Constantin, toute l'histoire de Kritzki: comment il avait été chassé de l'Université pour avoir voulu fonder une société de secours et des écoles du dimanche; comment il avait ensuite été nommé instituteur primaire pour être aussitôt chassé; comment il avait été mis en jugement on ne sait pourquoi.

«Vous êtes de l'Université de Kiev? demanda Constantin à Kritzki pour rompre un silence gênant.

—Oui, j'en ai été, répondit Kritzki, fronçant le sourcil d'un air mécontent.

—Et cette femme, interrompit Nicolas en la désignant, est Maria-Nicolaevna, la compagne de ma vie. Je l'ai prise dans une maison, mais je l'aime et je l'estime, et tous ceux qui veulent me connaître doivent l'aimer et l'honorer. Je la considère comme ma femme. Ainsi tu sais à qui tu as affaire: et maintenant, si tu crois t'abaisser, libre à toi de sortir.»

Et il jeta un regard interrogateur sur ceux qui l'entouraient.

«Je ne comprends pas en quoi je m'abaisserais.

—Alors, fais-nous monter trois portions, Macha, trois portions, de l'eau-de-vie, du vin. Non, attends; non, c'est inutile, va.»

XXV

«Vois-tu,—continua Nicolas Levine en plissant le front avec effort et s'agitant, car il ne savait ni que dire, ni que faire.—Vois-tu,—et il montra dans un coin de la chambre quelques barres de fer attachées avec des sangles.—Vois-tu cela? C'est le commencement d'une oeuvre nouvelle que nous entreprenons; cette oeuvre est un artel[5] professionnel.»

[Note 5: Association ouvrière.]

Constantin n'écoutait guère; il observait ce visage maladif de phtisique, et sa pitié croissante l'empêchait de prêter grande attention à ce que disait son frère. Il savait bien d'ailleurs que cette oeuvre n'était qu'une ancre de salut destinée à empêcher Nicolas de se mépriser complètement. Celui-ci continua:

«Tu sais que le capital écrase l'ouvrier; l'ouvrier, chez nous, c'est le paysan; c'est lui qui porte tout le poids du travail, et, quoi qu'il fasse, il ne peut sortir de son état de bête de somme. Tout le bénéfice, tout ce qui pourrait améliorer le sort des paysans, leur donner quelques loisirs et par conséquent quelque instruction, tout est englouti par le capitaliste. Et la société est ainsi faite, que plus ils travailleront, plus les propriétaires et les marchands s'engraisseront à leurs dépens, tandis qu'eux ils resteront bêtes de somme. C'est là ce qu'il faut changer.—Et il regarda son frère d'un air interrogateur.

—Oui certainement, répondit Constantin en remarquant deux taches rouges se former sur les pommettes des joues de son frère.

—Et nous organisons un artel de serrurerie où tout sera en commun: travail, bénéfices, jusqu'aux instruments de travail eux-mêmes.

—Où sera cet artel? demanda Constantin.

—Dans le village de Vasdrem, dans le gouvernement de Kasan.

—Pourquoi dans un village? Il me semble qu'à la campagne l'ouvrage ne manque pas? Pourquoi y établir un artel de serrurerie?

—Parce que le paysan reste serf tout comme par le passé, et c'est à cause de cela qu'il vous est désagréable, à Serge et à toi, qu'on cherche à les tirer de cet esclavage,» répondit Nicolas contrarié de cette observation.

Pendant qu'il parlait, Constantin avait examiné la chambre triste et sale; il soupira, et ce soupir irrita encore plus Nicolas.

«Je connais vos préjugés aristocratiques, à Serge et à toi; je sais qu'il emploie toutes les forces de son intelligence à défendre les maux qui nous accablent.

—À quel propos parles-tu de Serge? dit Levine en souriant.

—De Serge? voilà pourquoi j'en parle, cria tout à coup Nicolas à ce nom, voilà pourquoi. Mais à quoi bon? Dis-moi seulement pourquoi tu es venu? Tu méprises tout ceci, tant mieux, va-t'en au diable, va-t'en!—Et il se leva de sa chaise en criant: Va-t'en, va-t'en!

—Je ne méprise rien, dit Constantin doucement; je ne discute même pas.»

Maria-Nicolaevna entra en ce moment; Nicolas se tourna vers elle en colère, mais elle s'approcha vivement de lui, et lui dit quelques mots à l'oreille.

«Je suis malade, je deviens irritable, dit Nicolas plus calme et respirant péniblement, et tu viens me parler de Serge et de ses articles! Ce sont de telles insanités, de tels mensonges, de telles erreurs! Comment un homme qui ne sait rien de la justice peut-il en parler? Avez-vous lu son article? dit-il en s'adressant à Kritzki.—Et, s'approchant de la table, il voulut se débarrasser de cigarettes à moitié faites.

—Je ne l'ai pas lu, répondit Kritzki d'un air sombre, ne voulant visiblement prendre aucune part à la conversation.

—Pourquoi? demanda Nicolas avec irritation.

—Parce que je trouve inutile de perdre ainsi mon temps.

—Permettez: comment savez-vous si ce serait du temps perdu? Pour bien des gens, cet article est inabordable parce qu'ils ne peuvent le comprendre; mais pour moi, c'est différent: je lis au travers des pensées, et je sais en quoi il est faible.»

Personne ne répondit. Kritzki se leva lentement et prit son bonnet.

«Vous ne voulez pas souper? Dans ce cas, bonsoir. Revenez demain avec le serrurier.»

À peine Kritzki fut-il sorti que Nicolas cligna de l'oeil en souriant.

«Pas fort non plus celui-là, dit-il, je vois bien…»

Kritzki l'appela du seuil de la porte.

«Qu'y a-t-il?» demanda Nicolas, et il alla le rejoindre dans le corridor.

Resté seul avec Maria-Nicolaevna, Levine s'adressa à elle:

«Êtes-vous depuis longtemps avec mon frère? lui demanda-t-il.

—Depuis bientôt deux ans. Sa santé est devenue faible; il boit beaucoup.

—Comment l'entendez-vous?

—Il boit de l'eau-de-vie. Cela lui fait mal.

—Et en boit-il avec excès? demanda Levine à voix basse.

—Oui, répondit-elle en regardant avec crainte du coté de la porte, où se montra Nicolas Levine.

—De quoi parlez-vous? dit-il en les regardant l'un après l'autre, les yeux effarés et en fronçant le sourcil.

—De rien, répondit Constantin confus.

—Vous ne voulez pas répondre: eh bien, ne répondez pas; mais tu n'as que faire de causer avec elle. C'est une fille, et toi un gentilhomme… Je vois bien que tu as tout compris et jugé, et que tu considères mes erreurs avec mépris, dit-il en élevant la voix.

—Nicolas Dmitrievitch, Nicolas Dmitrievitch, murmura Marie Nicolaevna en s'approchant de lui.

—C'est bon, c'est bon!… Eh bien, et ce souper? Ah! le voilà! dit-il en voyant entrer un domestique portant un plateau.

—Par ici,—continua-t-il d'un ton irrité, et aussitôt il se versa un verre d'eau-de-vie qu'il but avidement.—En veux-tu? demanda-t-il déjà rasséréné à son frère.

—Ne parlons plus de Serge Ivanitch. Je suis tout de même content de te revoir. On a beau dire, nous ne sommes pourtant pas des étrangers l'un pour l'autre. Bois donc. Raconte-moi ce que tu fais? continua-t-il en mâchant hâtivement un morceau de pain et en se versant un second verre. Comment vis-tu?

—Mais comme autrefois, seul, à la campagne; je m'occupe d'agriculture, —répondit Constantin en regardant plein de terreur l'avidité avec laquelle son frère mangeait et buvait, et en tâchant de dissimuler ses impressions.

—Pourquoi ne te maries-tu pas?

—Cela ne s'est pas trouvé, répondit Constantin en rougissant.

—Pourquoi cela? Quant à moi, c'est fini. J'ai gâché mon existence. J'ai dit et je dirai toujours que, si on m'avait donné ma part de succession quand j'en avais besoin, ma vie aurait été tout autre.»

Constantin se hâta de changer de conversation.

«Sais-tu que ton Vanioucha est chez moi à Pakrofsky, au comptoir,» dit-il.

Nicolas eut un mouvement de cou nerveux et parut réfléchir.

«Raconte-moi ce qui se passe à Pakrofsky. La maison est-elle la même? et nos bouleaux! et notre chambre d'étude! Se peut-il que Philippe le jardinier vive encore? Comme je me souviens du petit pavillon, du grand divan! Ne change rien à la maison, marie-toi vite et recommence la vie d'autrefois. Je viendrai chez toi alors, si tu as une bonne femme.

—Pourquoi ne pas venir maintenant? Nous nous arrangerions si bien ensemble?

—Je serais venu si je ne craignais de rencontrer Serge Ivanitch.

—Tu ne le rencontreras pas: je suis absolument indépendant de lui.

—Oui, mais, quoi que tu dises, il te faut choisir entre lui et moi,» dit
Nicolas en levant avec crainte les yeux sur son frère.

Cette timidité toucha Levine.

«Si tu veux que je te fasse une confession au sujet de votre querelle, je te dirai que je ne prends parti ni pour l'un, ni pour l'autre. Vous avez, selon moi, tort tous les deux; seulement, chez toi le tort est extérieur, tandis qu'il est intérieur chez Serge.

—Ha, ha! tu l'as compris, tu l'as compris! cria Nicolas avec une explosion de joie.

—Et si tu veux aussi le savoir, c'est à ton amitié que je tiens personnellement le plus, parce que…

—Pourquoi? pourquoi?»

Constantin n'osait pas dire que cela tenait à ce que Nicolas était malheureux et avait plus besoin de son affection; mais Nicolas comprit, et se reprit à boire d'un air sombre.

«Assez, Nicolas Dmitrievitch! dit Maria-Nicolaevna en tendant sa grosse main vers le carafon d'eau-de-vie.

—Laisse, ne m'ennuie pas, sinon je te bats!» cria-t-il.

Marie eut un bon sourire soumis qui désarma Nicolas, et elle retira l'eau-de-vie.

«Tu crois qu'elle ne comprend rien, celle-là? dit Nicolas. Elle comprend tout mieux qu'aucun de nous. N'est-ce pas qu'elle a quelque chose de gentil, de bon?

—Vous n'aviez jamais été à Moscou? demanda Constantin pour dire quelque chose.

—Ne lui dis donc pas vous. Elle craint cela. Sauf le juge de paix qui l'a jugée quand elle a voulu sortir de la maison où elle était, personne ne lui a jamais dit vous. Mon Dieu, comme tout manque de bon sens en ce monde! s'écria-t-il tout à coup. Ces nouvelles institutions, ces juges de paix, ces semstvos! quelles monstruosités!»

Et il entreprit de raconter ses aventures avec les nouvelles institutions.

Constantin l'écoutait; ce besoin de négation et de critique, qu'il partageait avec son frère, et qu'il exprimait si souvent, lui devint tout à coup désagréable.

«Nous comprendrons tout cela dans l'autre monde, dit-il en plaisantant.

—Dans l'autre monde! Oh! je ne l'aime pas cet autre monde, je ne l'aime pas! répéta Nicolas en fixant des yeux hagards sur son frère. Il semblerait bon de sortir de ce chaos, de toutes ces vilenies: mais j'ai peur de la mort, j'en ai terriblement peur.»

Il frissonna.

«Mais bois donc quelque chose. Veux-tu du champagne? ou bien veux-tu que nous sortions? Allons voir les Bohémiennes! Sais-tu que je me suis mis à aimer les Bohémiennes et les chansons russes…»

Sa langue s'embrouillait, et il sautait d'un sujet à un autre. Constantin, avec l'aide de Macha, lui persuada de ne pas sortir, et ils le couchèrent complètement ivre.

Macha promit à Levine de lui écrire si c'était nécessaire et de tâcher de décider Nicolas à venir vivre chez lui.

XXVI

Le lendemain matin, Levine quitta Moscou, et vers le soir il fut de retour chez lui. Pendant le voyage il lia conversation en wagon avec ses compagnons de route, causa politique, chemins de fer et, tout comme à Moscou, se sentit sous le poids du chaos de tant d'opinions diverses, mécontent de lui-même et honteux, sans savoir pourquoi. Mais quand il aperçut Ignace, son cocher borgne, le col de son caftan relevé par-dessus les oreilles, son traîneau couvert d'un tapis qu'éclairait la lumière vacillante des lampes de la gare, ses chevaux, la queue bien ficelée, avec leur harnachement de grelots; quand le cocher, tout en l'installant en traîneau, lui raconta les nouvelles de la maison: comment Simon l'entrepreneur était venu, et comment Pava, la plus belle de ses vaches avait vêlé,—il lui sembla sortir peu à peu de ce chaos, et son mécontentement disparut aussi bien que sa honte. La seule vue d'Ignace et des chevaux lui avait été un soulagement, mais, une fois qu'il eut endossé la touloupe[6] qu'on lui avait apportée, et qu'assis bien enveloppé dans son traîneau il se prit à songer aux ordres à donner en rentrant, tout en examinant le cheval de volée, son ancien cheval de selle (une bête rapide quoique forcée), le passé lui apparut sous un tout autre jour. Il cessa de souhaiter être un autre que lui-même, et désira simplement devenir meilleur qu'il n'avait été jusque-là. Et d'abord il n'espérerait plus de bonheurs extraordinaires et se contenterait de la réalité présente; puis il saurait résister aux mauvaises passions, comme celles qui le possédaient le jour où il fit sa demande, et enfin il se promit de ne plus oublier Nicolas, et de chercher à lui venir en aide quand il serait plus mal; hélas! il craignait que ce ne fût bientôt. La conversation sur le communisme, qu'il avait si légèrement traité avec son frère, lui revint en mémoire et le fit réfléchir. Il considérait comme absurde une réforme des conditions économiques, mais n'en était pas moins frappé du contraste injuste de la misère du peuple comparée au superflu dont il jouissait; il se promit de travailler dorénavant plus qu'il ne l'avait fait, et de se permettre moins de luxe que par le passé. Plongé dans ces réflexions, il fit le trajet de la gare chez lui sous l'impression des pensées les plus douces.

[Note 6: Pelisse en peau de mouton.]

Une faible clarté tombait des fenêtres de sa vieille bonne sur le perron couvert de neige. Kousma, le domestique, réveillé en sursaut, se précipita pieds nus et à moitié endormi pour ouvrir la porte; Laska, la chienne de chasse, courut aussi à la rencontre du maître et, renversant presque Kousma sur son passage, accueillit Levine debout sur ses pattes de derrière, avec le désir évident de lui planter celles de devant sur la poitrine.

«Vous êtes revenu bien vite, mon petit père, dit Agathe Mikhaïlovna.

—Je me suis ennuyé à Moscou, Agathe Mikhaïlovna; on est bien chez les autres, mais on est mieux chez soi!» dit-il en passant dans son cabinet.

Le cabinet s'éclaira aussitôt de bougies apportées à la hâte. Les détails familiers lui en apparurent peu à peu: les grandes cornes de cerf, les rayons chargés de livres, le miroir, le poêle avec ses bouches de chaleur qui demandaient depuis longtemps à être réparées, le vieux divan de son père, la grande table; sur celle-ci un livre ouvert, un cendrier cassé, un cahier couvert de son écriture.

En se retrouvant là, il se prit à douter de la possibilité d'un changement d'existence tel qu'il l'avait rêvé chemin faisant. Toutes ces traces de sa vie passée semblaient lui dire: «Non, tu ne nous quitteras pas, tu ne deviendras pas autre, tu resteras ce que tu as toujours été, avec tes doutes, tes perpétuels mécontentements de toi même, tes tentatives stériles d'amélioration, tes rechutes, et ton éternelle attente d'un bonheur qui n'est pas fait pour toi.»

Voilà ce que disaient les objets extérieurs; une voix différente parlait dans son âme, lui murmurait qu'il ne fallait pas être esclave de son passé, qu'on faisait de soi ce qu'on voulait. Obéissant à cette voix, il s'approcha d'un coin de la chambre où se trouvaient deux poids pesant chacun un poud; il les souleva pour faire un peu de gymnastique, et tâcher de se retrouver fort et courageux. Un bruit se fit entendre près de la porte. Il déposa aussitôt ses poids.

C'était l'intendant. Il commença par annoncer que, grâce à Dieu, tout allait bien, puis il avoua que le sarrasin avait brûlé dans le nouveau séchoir. Levine en fut irrité. Ce séchoir, construit, et en partie inventé par lui, n'avait jamais été approuvé par l'intendant, qui annonçait maintenant l'accident avec calme et avec un certain air de triomphe modeste. Levine était persuadé qu'on avait négligé des précautions cent fois recommandées. La mauvaise humeur le prit et il gronda l'intendant. Mais il apprit un événement heureux et important: Pava, la meilleure, la plus belle des vaches, achetée à l'exposition, avait vêlé.

«Kousma, donne ma touloupe; et vous, faites allumer une lanterne. J'irai la voir,» dit-il à l'intendant.

L'étable des vaches de prix se trouvait tout près de la maison; Levine traversa la cour en longeant les tas de neige accumulée sous les buissons de lilas, s'approcha de l'étable, et en ouvrit la porte à moitié gelée sur ses gonds; une chaude odeur de fumier s'en exhalait; les vaches, étonnées de la lumière inattendue des lanternes, se retournèrent sur leurs litières de paille fraîche. La croupe luisante et noire, tachetée de blanc, de la vache hollandaise brilla dans la pénombre; Berkut, le taureau, l'anneau passé dans les lèvres, voulut se lever, puis changea d'idée et se contenta de souffler bruyamment quand on passa près de lui.

La belle Pava, immense comme un hippopotame, était couchée près de son veau, qu'elle flairait, et auquel elle formait un rempart de son corps.

Levine entra dans sa stalle, l'examina et souleva le veau tacheté de blanc et de rouge sur ses longues pattes tremblantes.

Pava beugla d'émotion, mais se rassura quand Levine lui rendit son nouveau-né, qu'elle se mit à lécher, en soupirant lourdement. Le petit animal se blottit sous les flancs de sa mère en remuant la queue.

«Éclaire par ici, Fedor, donne la lanterne, dit Levine en examinant le veau. C'est sa mère! quoiqu'il ait la robe du père; la jolie bête, longue et fine. N'est-ce pas qu'elle est jolie, Wassili Fedorovitch? dit-il en se tournant vers son intendant, oubliant, dans le plaisir que lui causait la nouveau-né, l'ennui du sarrasin brûlé.

—Il a de qui tenir, comment serait-il laid? Simon l'entrepreneur est venu le lendemain de votre départ, Constantin Dmitrievitch, il faudrait s'arranger avec lui.—J'ai déjà eu l'honneur de vous parler de la machine.»

Cette seule phrase fit rentrer Levine dans tous les détails de son exploitation, qui était grande et compliquée, et de l'étable il alla droit au bureau, où il parla à l'entrepreneur et à l'intendant; puis il rentra à la maison et monta au salon.

XXVII

La maison de Levine était grande et ancienne, mais il l'occupait et la chauffait en entier, bien qu'il y habitât seul; c'était absurde, et absolument contraire à ses nouveaux projets, ce qu'il sentait bien; mais cette maison était pour lui tout un monde, un monde où avaient vécu et où étaient morts son père et sa mère; ils y avaient vécu de la vie qui, pour Levine, était l'idéal de la perfection, et qu'il rêvait de recommencer avec une famille à lui.

Levine se souvenait à peine de sa mère; mais ce souvenir était sacré, et sa femme, s'il se mariait, devait, dans son imagination, être semblable à cet idéal charmant et adoré. Pour lui, l'amour ne pouvait exister en dehors du mariage; il allait plus loin: c'est à la famille qu'il pensait d'abord, et ensuite à la femme qui devait la lui donner. Ses idées sur le mariage étaient donc fort différentes de celles que s'en formaient la plupart de ses amis, pour lesquels il représentait uniquement un des nombreux actes de la vie sociale. Levine le considérait comme l'acte principal de l'existence, celui dont tout son bonheur dépendait. Et maintenant il fallait y renoncer!

Quand il entra dans son petit salon, où d'ordinaire il prenait le thé, et qu'il s'assit dans son fauteuil avec un livre, tandis que Agathe Mikhaïlovna lui apportait sa tasse, et se plaçait près de la fenêtre, en disant comme d'habitude: «Permettez-moi de m'asseoir, mon petit père», —il sentit, chose étrange, qu'il n'avait pas renoncé à ses rêveries, et qu'il ne pouvait vivre sans elles. Serait-ce Kitty ou une autre, mais cela serait. Ces images d'une vie de famille future occupaient son imagination, tout en s'arrêtant parfois pour écouter les bavardages d'Agathe Mikhaïlovna. Il sentait que, dans le fond de son âme, quelque chose se modérait, mais aussi se fixait irrévocablement.

Agathe Mikhaïlovna racontait comment Prokhor avait oublié Dieu et, au lieu de s'acheter un cheval avec l'argent donné par Levine, s'était mis à boire sans trêve, et avait battu sa femme presque jusqu'à la mort; et, tout en écoutant, il lisait son livre, et retrouvait le fil des pensées éveillées en lui par cette lecture. C'était un livre de Tyndall sur la chaleur. Il se souvint d'avoir critiqué Tyndall sur la satisfaction avec laquelle il parlait de la réussite de ses expériences, et sur son manque de vues philosophiques. Et tout à coup une idée joyeuse lui traversa l'esprit: «Dans deux ans je pourrai avoir deux hollandaises, et Pava elle-même sera encore là; douze filles de Berkut pourront être mêlées au troupeau! Ce sera superbe!» Et il se reprit à lire: «Eh bien, mettons que l'électricité et la chaleur ne soient qu'une seule et même chose» mais peut-on employer les mêmes unités dans les équations qui servent à résoudre cette question? Non. Eh bien alors? Le lien qui existe entre toutes les forces de la nature se sent de reste, instinctivement…—Et quel beau troupeau, quand la fille de Pava sera devenue une vache rouge et blanche: nous sortirons, ma femme et moi avec quelques visiteurs pour les voir rentrer. Ma femme dira: «Kostia et moi avons élevé cette génisse comme un enfant.—Comment cela peut-il vous intéresser? dira le visiteur.—Ce qui l'intéresse m'intéresse aussi.—Mais qui sera-t-elle?» Et il se rappela ce qui s'était passé à Moscou… «Qu'y faire? Je n'y peux rien. Mais maintenant tout marchera autrement. C'est une sottise que de se laisser dominer par son passé, il faut lutter pour vivre mieux, beaucoup mieux…» Il leva la tête et se perdit dans ses pensées. La vieille Laska, qui n'avait pas encore bien digéré son bonheur d'avoir revu son maître, était allée faire un tour dans la cour en aboyant; elle rentra dans la chambre, agitant sa queue de satisfaction et rapportant l'odeur de l'air frais du dehors, s'approcha de lui, glissa sa tête sous sa main et réclama une caresse en geignant plaintivement.

«Il ne lui manque que la parole, dit la vieille Agathe: ce n'est qu'un chien pourtant: mais il comprend que le maître est de retour et qu'il est triste.

—Pourquoi triste?

—Ne le vois-je donc pas, petit père? Il est temps que je connaisse les maîtres, n'ai-je pas grandi avec eux? Pourvu que la santé soit bonne et la conscience pure, le reste n'est rien.»

Levine la regarda attentivement, s'étonnant de la voir ainsi deviner ses pensées.

«Si je remplissais une seconde tasse?» dit-elle; et elle sortit chercher du thé.

Laska continuait à fourrer sa tête dans la main de son maître: il la caressa, et aussitôt elle se coucha en rond à ses pieds, posant la tête sur une de ses pattes de derrière; et pour mieux prouver que tout allait bien et rentrait dans l'ordre, elle ouvrit légèrement la gueule, glissa la langue entre ses vieilles dents, et, avec un léger claquement de lèvres, s'installa dans un repos plein de béatitude. Levine suivait tous ses mouvements.

«Je ferai de même! pensa-t-il; tout peut encore s'arranger.»

XXVIII

Anna Arcadievna envoya le lendemain du bal une dépêche à son mari pour lui annoncer qu'elle quittait Moscou le jour même.

«Non, il faut, il faut que je parte,—dit-elle à sa belle-soeur pour lui expliquer ses changements de projets, comme si elle se rappelait à temps les nombreuses affaires qui l'attendaient;—il vaut mieux que ce soit aujourd'hui.» Stépane Arcadiévitch dînait en ville, mais il promit de rentrer pour reconduire sa soeur à sept heures. Kitty ne vint pas, et s'excusa par un petit mot, se disant souffrante de la migraine.

Dolly et Anna dînèrent seules avec les enfants et l'Anglaise.

Les enfants, soit inconstance, soit instinct, ne jouèrent pas avec leur tante comme à son arrivée; leur tendresse avait disparu, et ils semblèrent se préoccuper fort peu de la voir partir. Anna avait passé la matinée à organiser son départ; elle écrivit quelques billets d'adieu, termina ses comptes et fit ses malles. Il sembla à Dolly qu'elle n'avait pas l'âme tranquille, et que cette agitation, qu'elle connaissait par expérience, avait sa raison d'être dans un certain mécontentement général d'elle-même. Après le dîner, Anna monta s'habiller dans sa chambre, et Dolly la suivit.

«Tu es étrange aujourd'hui, lui dit Dolly.

—Moi! tu trouves? Non, je ne suis pas étrange, je suis mauvaise. Cela m'arrive, j'ai envie de pleurer. C'est très bête, mais cela passera, —dit-elle vivement, en cachant son visage rougissant contre un petit sac où elle mettait sa coiffure de nuit et ses mouchoirs de poche. Ses yeux brillaient de larmes qu'elle contenait avec peine.—J'avais si peu envie de quitter Pétersbourg, et maintenant il me coûte de m'en aller d'ici.

—Tu es venue faire une bonne action,» dit Dolly en l'observant avec attention.

Anna la regarda les yeux mouillés de larmes.

«Ne dis pas cela, Dolly. Je n'ai rien fait et ne pouvais rien faire. Je me demande souvent pourquoi on semble ainsi s'entendre pour me gâter. Qu'ai-je fait, et que pouvais-je faire? Tu as trouvé assez d'amour dans ton coeur pour pardonner…

—Dieu sait ce qui serait arrivé sans toi! Combien tu es heureuse, Anna! dit Dolly: tout est clair et pur dans ton âme.

—Chacun a ses skeletons dans son âme, comme disent les Anglais.

—Quels skeletons peux-tu avoir? En toi tout est clair!

—J'ai les miens!—s'écria tout à coup Anna, et un sourire inattendu, rusé, moqueur, plissa ses lèvres malgré ses larmes.

—Dans ce cas, ce sont des skeletons amusants, et non pas tristes, répondit Dolly en souriant.

—Oh non! ils sont tristes! Sais-tu pourquoi je pars aujourd'hui au lieu de demain? C'est un aveu qui me pèse, mais que je veux te faire,» dit Anna en s'asseyant d'un air décidé dans un fauteuil, et en regardant Dolly bien en face.

À son grand étonnement, Dolly vit qu'Anna avait rougi jusqu'au blanc des yeux, jusqu'aux petits frisons noirs de sa nuque.

«Oui, continua Anna, sais-tu pourquoi Kitty n'est pas venue dîner? Elle est jalouse de moi… j'ai été cause que ce bal, au lieu d'être une joie pour elle, a été un martyre. Mais vraiment, vraiment, je ne suis pas coupable, ou, si je le suis, c'est bien peu, dit-elle en appuyant sur le dernier mot.

—Oh! comme tu as ressemblé à Stiva en disant cela,» dit Dolly en riant.

Anna s'offensa.

«Oh non, non! Je ne suis pas Stiva, dit-elle en s'assombrissant. Je te raconte cela parce que je ne me permets pas un instant de douter de moi-même.»

Mais, au moment où elle prononçait ces mots, elle sentit combien peu ils étaient justes; non seulement elle doutait d'elle-même, mais le souvenir de Wronsky lui causait tant d'émotion, qu'elle partait plus tôt qu'elle n'en avait eu l'intention, uniquement pour ne plus le rencontrer.

«Oui, Stiva m'a dit que tu avais dansé le cotillon avec lui, et qu'il…

—Tu ne saurais croire combien tout cela a singulièrement tourné. Je pensais contribuer au mariage, et, au lieu d'y aider… peut-être contre mon gré ai-je…» Elle rougit et se tut.

«Oh! ces choses-là se sentent tout de suite, dit Dolly.

—Je serais au désespoir si, de son côté, il y avait quelque chose de sérieux, interrompit Anna; mais je suis convaincue que tout sera vite oublié et que Kitty cessera de m'en vouloir.

—Au fond, et pour parler franc, je ne regretterais guère qu'elle manquât ce mariage; il vaut bien mieux en rester là, si Wronsky est homme à s'être épris de toi en un jour.

—Eh bon Dieu, ce serait si fou!—dit Anna, et son visage se couvrit d'une vive rougeur de contentement en entendant exprimer par une autre la pensée qui l'occupait.—Et voilà comment je pars en me faisant une ennemie de Kitty que j'aimais tant! elle est si charmante! Mais tu arrangeras cela, Dolly, n'est-ce pas?»

Dolly retint avec peine un sourire. Elle aimait Anna, mais n'était pas fâchée de lui trouver aussi des faiblesses. «Une ennemie? c'est impossible.

—J'aurais tant désiré être aimée de vous comme je vous aime, et maintenant je vous aime bien plus encore que par le passé, dit Anna les larmes aux yeux. Mon Dieu, que je suis donc bête aujourd'hui!»

Elle passa son mouchoir sur ses yeux, et commenca sa toilette.

Au moment de partir arriva enfin Stépane Arcadiévitch, avec une figure rouge et animée, sentant le vin et les cigares.

L'attendrissement d'Anna avait gagné Dolly, et, en embrassant sa belle-soeur pour la dernière fois, elle murmura: «Songe, Anna, que je n'oublierai jamais ce que tu as fait pour moi, et songe aussi que je t'aime et t'aimerai toujours comme ma meilleure amie!

—Je ne comprends pas pourquoi,—répondit Anna en l'embrassant tout en retenant ses larmes.

—Tu m'as comprise et me comprends encore. Adieu, ma chérie!»

XXIX

«Enfin tout est fini, Dieu merci!» fut la première pensée d'Anna après avoir dit adieu à son frère, qui avait encombré l'entrée du wagon de sa personne jusqu'au troisième coup de sonnette. Elle s'assit auprès d'Annouchka, sa femme de chambre, sur le petit divan, et examina le compartiment, faiblement éclairé. «Dieu merci, je reverrai demain Serge et Alexis Alexandrovitch; et ma bonne vie habituelle reprendra comme par le passé.»

Avec ce même besoin d'agitation dont elle avait été possédée toute la journée, Anna fit minutieusement son installation de voyage; de ses petites mains adroites elle sortit de son sac rouge un oreiller, qu'elle posa sur ses genoux, s'enveloppa bien les pieds, et s'installa. Une dame malade s'arrangeait déjà pour la nuit. Deux autres dames adressèrent la parole à Anna, et une grosse vieille, entourant ses jambes d'une couverture, fit des remarques critiques sur le chauffage. Anna répondit aux dames, mais, ne prévoyant aucun intérêt à leur conversation, demanda sa petite lanterne de voyage à Annouchka, l'accrocha au dossier de son fauteuil et sortit de son sac un roman anglais et un couteau à papier. Tout d'abord, il lui fut difficile de lire; on allait et venait autour d'elle; une fois le train en mouvement, elle écouta involontairement ce qui se passait au dehors; la neige qui battait les vitres, le conducteur qui passait couvert de flocons, la conversation de ses compagnes de voyage qui s'entretenaient de la tempête qu'il faisait, tout lui donnait des distractions. Ce fut plus monotone ensuite; toujours les mêmes secousses et le même bruit, la même neige à la fenêtre, les mêmes changements brusques de température du chaud au froid, puis encore au chaud, les mêmes visages entrevus dans la demi-obscurité, les mêmes voix; enfin elle parvint à lire et à comprendre ce qu'elle lisait. Annouchka sommeillait déjà, tenant le petit sac rouge sur ses genoux, de ses grosses mains couvertes de gants, dont l'un était déchiré. Anna lisait et comprenait ce qu'elle lisait, mais la lecture, c'est-à-dire le fait de s'intéresser à la vie d'autrui, lui devenait intolérable, elle avait trop besoin de vivre par elle-même. L'héroïne de son roman soignait des malades: elle aurait voulu marcher elle-même bien doucement dans une chambre de malade; un membre du Parlement tenait un discours: elle aurait voulu le prononcer à sa place; lady Mary montait à cheval et étonnait le monde par son audace: elle aurait voulu en faire autant. Mais il fallait rester tranquille, et de ses petites mains elle tourmentait son couteau à papier en cherchant à prendre patience.

Le héros de son roman touchait à l'apogée de son bonheur anglais, un titre de baron et une terre, et Anna aurait voulu partir pour cette terre, lorsqu'il lui sembla tout à coup qu'il y avait là pour le nouveau baron un sujet de honte, et pour elle aussi. «Mais de quoi avait-il à rougir?—Et moi, de quoi serais-je honteuse?» se demanda-t-elle en s'appuyant au dossier de son fauteuil, étonnée et mécontente, et serrant son couteau à papier dans ses mains. Qu'avait-elle fait? Elle passa en revue ses souvenirs de Moscou, ils étaient tous bons et agréables. Elle se rappela le bal, Wronsky, ses rapports avec lui, son visage humble et amoureux; y avait-il là rien dont elle dût être confuse? Et cependant le sentiment de honte augmentait à ce souvenir, et il lui semblait qu'une voix intérieure lui disait à propos de Wronsky: «Tu brûles, tu brûles, chaud, chaud, chaud.—Quoi, qu'est-ce que cela signifie?—se demanda-t-elle en changeant de place sur son fauteuil d'un air résolu,—aurais-je peur de regarder ces souvenirs en face? Qu'y a-t-il, au bout du compte? Existe-t-il, peut-il rien exister de commun entre ce petit officier et moi, si ce n'est les relations que l'on a avec tout le monde?» Elle sourit de dédain et reprit son livre, mais décidément elle n'y comprenait plus rien. Elle frotta son couteau à papier sur la vitre gelée pour en passer ensuite la surface froide et lisse sur sa joue brûlante, et se prit à rire presque à haute voix. Elle sentait ses nerfs se tendre de plus en plus, ses yeux s'ouvrir démesurément, ses doigts se crisper nerveusement, quelque chose l'étouffer, les images et les sons prendre une importance exagérée dans la demi-obscurité du wagon. Elle se demandait à chaque instant dans quel sens on marchait, si c'était en avant, à reculons, ou si l'on était arrêté. Était-ce bien Annouchka qui était là auprès d'elle, ou une étrangère? «Qu'est-ce qui est là, suspendu au crochet? une pelisse ou un animal?» La peur de se laisser aller à cet état d'inconscience la prit; elle sentait qu'elle y pouvait encore résister par la force de la volonté. Pour tâcher de reprendre possession d'elle-même, Anna se leva, ôta son plaid, son col de fourrure et crut un moment s'être remise. Un homme maigre, vêtu, comme un paysan, d'une longue souquenille jaunâtre à laquelle il manquait un bouton, entra. Elle reconnut en lui l'homme qui chauffait le poêle, le vit regarder le thermomètre, et remarqua comme le vent et la neige s'introduisaient à sa suite dans le wagon; puis tout se confondit de nouveau. Le paysan à grande taille se mit à grignoter quelque chose au mur; la vieille dame étendit ses jambes et en remplit tout le wagon comme d'un nuage noir; puis elle crut entendre un bruit étrange, quelque chose qui se déchirait en grinçant; un feu rouge et aveuglant brilla pour disparaître derrière un mur.

Anna se sentit tomber dans un fossé.

Toutes ces sensations étaient plus amusantes qu'effrayantes. La voix de l'homme couvert de neige lui cria un nom à l'oreille. Elle se souleva, reprit ses sens, et comprit qu'on approchait d'une station et que cet homme était le conducteur. Aussitôt elle demanda son châle et son col de fourrure à Annouchka, les mit, et se dirigea vers la porte.

«Madame veut sortir? demanda Annouchka.

—Oui, j'ai besoin de respirer, il fait si chaud ici!» Et elle ouvrit la porte.

Le chasse-neige et le vent lui barrèrent le passage; cela lui parut drôle, et elle lutta pour parvenir à ouvrir la porte. Le vent semblait l'attendre au dehors pour l'enlever gaiement en sifflant; mais elle s'accrocha d'une main à un poteau, retint ses vêtements de l'autre, et descendit sur le quai.

Une fois abritée par le wagon, elle trouva un peu de calme, et ce fut avec une véritable jouissance qu'elle respira à pleins poumons l'air froid de cette nuit de tempête. Debout près de la voiture, elle regarda autour d'elle le quai couvert de neige et la station toute brillante de lumières.