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Anna Karénine, Tome I cover

Anna Karénine, Tome I

Chapter 41: II
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About This Book

The narrative follows a married aristocratic woman who begins a passionate affair with a charismatic officer, a liaison that undermines her family life, exposes rigid social codes, and culminates in isolation and personal tragedy. Interwoven is the story of a landowner seeking fulfillment through work, marriage, and spiritual reflection, offering a counterpoint of rural labor and moral inquiry. Together the threads probe marriage, infidelity, family obligations, social hypocrisy, and the tensions between individual desire and communal expectation, rendered through intimate psychological portraiture and sweeping depictions of urban and country society.

XXX

Le vent soufflait avec rage, s'engouffrant entre les roues, tourbillonnant autour des poteaux, couvrant de neige les wagons et les hommes. Quelques personnes couraient ça et là, ouvrant et refermant les grandes portes de la station, causant gaiement et faisant grincer sous leurs pieds les planches du quai. Une ombre frôla Anna en se courbant, et elle entendit le bruit d'un marteau sur le fer.

«Qu'on envoie la dépêche! criait une voix irritée sortant des ténèbres de l'autre côté de la voie. Par ici, s'il vous plaît. N° 28,» criait-on d'autre part. Deux messieurs, la cigarette allumée à la bouche, passèrent près d'Anna; elle se préparait à remonter en wagon après avoir respiré fortement, comme pour faire provision d'air frais, et sortait déjà la main de son manchon, lorsque la lumière vacillante du réverbère lui fut cachée par un homme en paletot militaire qui s'approcha d'elle. C'était Wronsky, elle le reconnut.

Aussitôt il la salua en portant la main à la visière de sa casquette, et lui demanda respectueusement s'il ne pouvait lui être utile. Anna le regarda et resta quelques minutes sans pouvoir lui répondre; quoiqu'il fût dans l'ombre, elle remarqua, ou crut remarquer dans ses yeux, l'expression d'enthousiasme qui l'avait tant frappée la veille. Combien de fois ne s'était-elle pas répété que Wronsky n'était pour elle qu'un de ces jeunes gens comme on en rencontre par centaines dans le monde, et auquel jamais elle ne se permettrait de penser: et maintenant, en le reconnaissant, elle se sentait saisie d'une joie orgueilleuse. Inutile de se demander pourquoi il était là; elle savait avec autant de certitude que s'il le lui eût dit, qu'il n'y était que pour se trouver auprès d'elle.

«Je ne savais pas que vous comptiez aller à Pétersbourg. Pourquoi y venez-vous? demanda-t-elle en laissant retomber sa main; une joie impossible à contenir éclaira son visage.

—Pourquoi j'y vais? répéta-t-il en la regardant fixement. Vous savez bien que je n'y vais que pour être là où vous êtes; je ne puis faire autrement.»

En ce moment le vent, comme s'il eût vaincu tous les obstacles, chassa la neige du toit des wagons, et agita triomphalement une feuille de tôle qu'il avait détachée; le sifflet de la locomotive envoya un cri plaintif et triste; jamais l'horreur de la tempête n'avait paru si belle à Anna. Elle venait d'entendre des mots que redoutait sa raison, mais que souhaitait son coeur.

Elle se tut, mais il comprit la lutte qui se passait en elle.

«Pardonnez-moi si ce que je viens de dire vous déplaît,» murmura-t-il humblement.

Il parlait avec respect, mais sur un ton si résolu, si décidé, qu'elle resta longtemps sans parler.

«Ce que vous dites est mal, dit-elle enfin, et si vous êtes un galant homme, vous l'oublierez comme je l'oublierai moi-même.

—Je n'oublierai et ne pourrai jamais oublier aucun de vos gestes, aucune de vos paroles…

—Assez, assez,» s'écria-t-elle en cherchant vainement à donner à son visage, qu'il observait passionnément, une expression de sévérité; et, s'appuyant au poteau, elle monta vivement les marches de la petite plate-forme et rentra dans le wagon. Elle s'arrêta à l'entrée pour tâcher de se rappeler ce qui venait de se passer, sans pouvoir retrouver dans sa mémoire les paroles prononcées entre eux; elle sentait que cette conversation de quelques minutes les avait rapprochés l'un de l'autre, et elle en était tout à la fois épouvantée et heureuse. Au bout de quelques secondes, elle rentra tout à fait dans le wagon et y reprit sa place.

L'état nerveux qui l'avait tourmentée ne faisait qu'augmenter; il lui semblait toujours que quelque chose allait se rompre en elle. Impossible de dormir, mais cette tension d'esprit, ces rêveries n'avaient rien de pénible: c'était plutôt un trouble joyeux.

Vers le matin, elle s'assoupit, assise dans son fauteuil; il faisait jour quand elle se réveilla, et l'on approchait de Pétersbourg. Le souvenir de son mari, de son fils, de sa maison avec toutes les petites préoccupations qui l'y attendaient ce jour-là et les jours suivants, lui revinrent aussitôt à la pensée.

À peine le train fut-il en gare qu'Anna descendit de wagon, et le premier visage qu'elle aperçut fut celui de son mari: «Bon Dieu! pourquoi ses oreilles sont-elles devenues si longues?» pensa-t-elle à la vue de la physionomie froide, mais distinguée, de son mari, et frappée de l'effet produit par les cartilages de ses oreilles sous les bords de son chapeau rond.

M. Karénine, en voyant sa femme, alla au-devant d'elle en la regardant fixement de ses grands yeux fatigués, avec un sourire ironique qui ne le quittait guère.

Ce regard émut Anna d'une façon désagréable: il lui sembla qu'elle s'attendait à trouver son mari tout autre, et un sentiment pénible s'empara de son coeur; non seulement elle était mécontente d'elle-même, mais elle croyait encore sentir une certaine hypocrisie dans ses rapports avec Alexis Alexandrovitch; ce sentiment n'était pas nouveau, elle l'avait éprouvé autrefois, mais sans y attacher d'importance; aujourd'hui elle s'en rendait compte clairement et avec chagrin.

«Tu vois que je suis un mari tendre, tendre comme la première année de notre mariage, dit-il de sa voix lente et sur un ton de persiflage qu'il prenait généralement, comme s'il eût voulu tourner en ridicule ceux qui parlaient ainsi: Je brûlais du désir de te revoir.

—Comment va Serge? demanda-t-elle.

—Voilà comment tu récompenses ma flamme? dit-il: il va bien, très bien.»

XXXI

Wronsky n'avait pas même essayé de dormir cette nuit; il l'avait passée tout entière, assis dans son fauteuil, les yeux grands ouverts, regardant avec la plus complète indifférence ceux qui entraient et sortaient; pour lui, les hommes n'avaient pas plus d'importance que les choses. Ceux que frappait d'ordinaire son calme imperturbable, l'auraient trouvé ce jour-là dix fois plus fier et plus impassible encore. Un jeune homme nerveux, employé au tribunal d'arrondissement, assis auprès de lui en wagon, fit son possible pour lui faire comprendre qu'il était du nombre des êtres animés; il lui demanda du feu, lui adressa la parole, lui donna même un coup de pied: aucune de ces démonstrations ne réussit, et n'empêcha Wronsky de le regarder avec le même intérêt que la lanterne. Le jeune homme, déjà mal disposé pour son voisin, se prit à le haïr en le voyant ignorer aussi complètement son existence.

Wronsky ne regardait et n'entendait rien; il lui semblait être devenu un héros, non qu'il crût avoir déjà touché le coeur d'Anna, mais parce que la puissance du sentiment qu'il éprouvait le rendait fier et heureux.

Qu'adviendrait-il de tout cela? Il n'en savait rien et n'y songeait même pas, mais il sentait que toutes ses forces, dispersées jusqu'ici, tendraient toutes maintenant, avec une terrible énergie, vers un seul et même but. En quittant son wagon à la station de Bologoï pour prendre un verre de soda, il avait aperçu Anna et, du premier mot, lui avait presque involontairement exprimé ce qu'il éprouvait. Il en était content; elle savait tout maintenant, elle y songeait. Rentré dans son wagon, il reprit un à un ses moindres souvenirs, et son imagination lui peignit la possibilité d'un avenir qui bouleversa son coeur.

Arrivé à Pétersbourg, et malgré cette nuit d'insomnie, Wronsky se sentit frais et dispos comme en sortant d'un bain froid. Il s'arrêta près de son wagon pour la voir passer. «Je verrai encore une fois son visage, sa démarche, pensait-il en souriant involontairement; elle dira peut-être un mot, me jettera un regard, un sourire.» Mais ce fut le mari qu'il vit d'abord, poliment escorté à travers la foule par le chef de gare.

«Hélas oui! le mari!» Et Wronsky ne comprit qu'alors que le mari était une partie essentielle de l'existence d'Anna; il n'ignorait pas qu'elle eût un mari, mais n'y avait jamais cru, jusqu'au moment où il aperçut sa tête, ses épaules et ses jambes en pantalon noir, et où il le vit s'approcher tranquillement d'Anna et lui prendre la main en homme qui en avait le droit.

Cette figure d'Alexis Alexandrovitch, avec sa fraîcheur de citadin, cet air sévère et sûr de lui-même, ce chapeau rond, ce dos légèrement voûté, —il fallait bien y croire! Mais ce fut avec la sensation désagréable d'un homme mourant de soif, qui découvre une source d'eau pure et la trouve profanée par la présence d'un chien, d'un mouton, ou d'un porc. La démarche raide et empesée d'Alexis Alexandrovitch fut ce qui offusqua le plus Wronsky. Il ne reconnaissait à personne qu'à lui-même le droit d'aimer Anna. Lorsque celle-ci apparut, sa vue le ranima; elle était restée la même, et son coeur en fut ému et touché. Il ordonna à son domestique allemand, qui venait d'accourir, d'emporter les bagages; tandis qu'il s'approchait d'elle, il vit la rencontre des époux et, avec la perspicacité de l'amour, saisit parfaitement la nuance de contrainte avec laquelle Anna accueillit son mari. «Non, elle ne l'aime pas et ne peut pas l'aimer,» décréta-t-il en lui-même.

Au moment de la joindre, il remarqua avec joie qu'elle devinait son approche et, tout en le reconnaissant, s'adressait à son mari.

«Avez-vous bien passé la nuit? dit-il lorsqu'il fut près d'elle, saluant, à la fois le mari et la femme pour donner à M. Karénine la possibilité de prendre sa part du salut et de le reconnaître, si bon lui semblait.

—Merci, très bien,» répondit-elle.

Son visage était fatigué et n'avait pas son animation habituelle, mais quelque chose brilla dans son regard pour s'effacer aussitôt qu'elle aperçut Wronsky, et cela suffit à le rendre heureux. Elle leva les yeux sur son mari pour voir s'il connaissait le comte; Alexis Alexandrovitch le regardait d'un air mécontent, semblant vaguement le reconnaître. L'assurance de Wronsky se heurta cette fois au calme glacial d'Alexis Alexandrovitch.

«Le comte Wronsky, dit Anna.

—Ah! il me semble que nous nous connaissons,—dit Alexis Alexandrovitch avec indifférence en lui tendant la main.—Tu as voyagé, comme je vois, avec la mère en allant, avec le fils en revenant,—dit-il en donnant à chaque mot la même importance que si chacun d'eux eût été un cadeau d'un rouble.—Vous êtes à la fin d'un congé, sans doute?» Et, sans attendre de réponse, il se tourna vers sa femme et lui dit sur le même ton ironique: «Hé bien! a-t-on versé beaucoup de larmes à Moscou en se quittant?»

Cette façon de parler exclusivement à sa femme montrait à Wronsky que Karénine désirait rester seul avec elle; il compléta la leçon en touchant son chapeau et se détournant; mais Wronsky s'adressa encore à Anna:

«J'espère avoir l'honneur de me présenter chez vous?» lui dit-il.

Alexis Alexandrovitch lui jeta un de ses regards fatigués, et répondit froidement:

«Très heureux; nous recevons le lundi.»

Là-dessus il quitta définitivement Wronsky et, toujours en plaisantant, dit à sa femme:

«Quelle chance d'avoir trouvé une demi-heure de liberté pour pouvoir venir te chercher et te prouver ainsi ma tendresse…

—Tu soulignes vraiment trop ta tendresse pour que je l'apprécie,» répondit Anna sur le même ton railleur, quoiqu'elle écoutât involontairement les pas de Wronsky derrière eux.

«Qu'est-ce que cela me fait?» pensa-t-elle. Puis elle interrogea son mari sur la façon dont Serge avait passé le temps en son absence.

«Mais très bien! Mariette dit qu'il a été très gentil et, je suis fâché de le dire, ne t'a pas regrettée; ce n'est pas comme ton mari. Merci encore, chère amie, d'être revenue un jour plus tôt. Notre cher Samovar va être dans la joie! (il donnait ce surnom à la célèbre comtesse Lydie Ivanovna, à cause de son état perpétuel d'émotion et d'agitation). Elle t'a beaucoup demandée, et si j'ose, te donner un conseil, ce serait celui d'aller la voir aujourd'hui. Tu sais que son coeur souffre toujours à propos de tout; actuellement, outre ses soucis habituels, elle se préoccupe encore de la réconciliation des Oblonsky.»

La comtesse Lydie était l'amie de son mari, le centre d'un certain monde auquel appartenait Anna à cause de lui.

«Mais je lui ai écrit?

—Elle tient à avoir des détails. Vas-y, chère amie, si tu ne te sens pas trop fatiguée. Condrat t'appellera ta voiture, et moi je vais, de mon côté, au conseil. Enfin je ne dînerai plus seul, continua Alexis Alexandrevitch, sans plaisanter cette fois. Tu ne saurais croire combien je suis habitué…»

Et, avec un sourire tout particulier, il lui serra longuement la main et la conduisit à sa voiture.

XXXII

Le premier visage qu'aperçut Anna en rentrant chez elle, fut celui de son fils; il s'élança sur l'escalier malgré sa gouvernante, criant dans un transport de joie: «Maman, maman!» et lui sauta au cou.

«Je vous disais bien que c'était maman! cria-t-il à la gouvernante, je savais bien que c'était elle.»

Mais le fils, comme le père, causa à Anna une espèce de désillusion; elle se l'imaginait mieux qu'il n'était en réalité, et cependant il était charmant, avec sa tête frisée, ses yeux bleus et ses belles petites jambes dans leurs bas bien tirés.

Anna éprouva un bien-être presque physique à le sentir près d'elle, à recevoir ses caresses, et un apaisement moral à regarder ces yeux d'une expression si tendre, si confiante, si candide. Elle écouta ses questions enfantines, tout en déballant les petits cadeaux envoyés par les enfants de Dolly, et lui raconta qu'il y avait à Moscou une petite fille, nommée Tania, qui savait déjà lire, et qui enseignait même à lire aux autres enfants.

«Suis-je moins gentil qu'elle? demanda Serge.

—Pour moi, il n'y a rien de mieux au monde que toi.

—Je le sais bien,» dit l'enfant en souriant.

À peine Anna eut-elle fini de déjeuner qu'on lui annonça la comtesse Lydie Ivanovna. La comtesse était une grande et forte femme, au teint jaune et maladif, avec de splendides yeux noirs et rêveurs. Anna l'aimait bien, mais ce jour-là ses défauts la frappèrent pour la première fois.

«Eh bien, mon amie, vous avez porté le rameau d'olivier? demanda la comtesse en entrant.

—Oui, tout s'est arrangé, répondit Anna, mais ce n'était pas aussi grave que nous le pensions; en général, ma belle-soeur est un peu trop prompte à prendre une détermination.»

Mais la comtesse Lydie, qui s'intéressait à tout ce qui ne la regardait pas, avait assez l'habitude de ne prêter aucune attention à ce qui, soi-disant, l'intéressait; elle interrompit Anna.

«Oui, il y a bien des maux et des tristesses sur cette terre, et je me sens tout épuisée aujourd'hui!

—Qu'y a-t-il? demanda Anna en souriant involontairement.

—Je commence à me lasser de lutter inutilement pour la vérité, et je me détraque complètement. L'oeuvre de nos petites soeurs (il s'agissait d'une institution philanthropique et patriotiquement religieuse) marchait parfaitement, mais il n'y a rien à faire de ces messieurs!—Et la comtesse Lydie prit un ton de résignation ironique.—Ils se sont emparés de cette idée pour la défigurer absolument, et la jugent maintenant misérablement, pauvrement! Deux ou trois personnes, parmi lesquelles votre mari, comprennent seules le sens de cette oeuvre; les autres ne font que la discréditer. Hier, Pravdine m'écrit…»

Et la comtesse raconta ce que contenait la lettre de Pravdine, un célèbre panslaviste vivant à l'étranger. Elle raconta ensuite les nombreux pièges tendus à l'oeuvre de l'Union des Églises, s'étendit sur les désagréments qu'elle en éprouvait, et partit enfin à la hâte, parce qu'elle devait encore assister ce jour-là à une réunion du comité slave.

«Tout cela existait autrefois; pourquoi ne l'ai-je pas remarqué plus tôt? pensa Anna. Était-elle aujourd'hui plus nerveuse que d'habitude? Au fond, tout cela est drôle; voilà une femme qui n'a que la charité en vue, une chrétienne, et elle se fâche et lutte contre d'autres personnes, dont le but est également celui de la religion et de la charité.»

Après la comtesse Lydie vint une amie, femme d'un haut fonctionnaire, qui lui raconta les nouvelles de la ville. Alexis Alexandrovitch était à son ministère. Restée seule, Anna employa le temps qui précédait l'heure du dîner à assister à celui de son fils, car l'enfant mangeait seul, et à remettre de l'ordre dans ses affaires et dans sa correspondance arriérée.

Le trouble et le sentiment de honte dont elle avait tant souffert en route disparaissaient maintenant dans les conditions ordinaires de sa vie; elle se retrouvait calme et irréprochable et s'étonnait de son état d'esprit de la veille. «Que s'était-il passé de si grave? Wronsky avait dit une folie à laquelle il serait facile de ne donner aucune suite. Inutile d'en parler à Alexis Alexandrovitch, ce serait paraître y attacher de l'importance.» Et elle se souvint d'un petit épisode avec un jeune subordonné de son mari, qu'elle s'était cru obligé de raconter à celui-ci. Alexis Alexandrovitch lui dit alors que toute femme du monde devait s'attendre à des incidents de ce genre, mais que sa confiance en elle était trop absolue pour qu'il se permît une jalousie humiliante et ne se fiât pas à son tact.

«Mieux vaut se taire, et d'ailleurs je n'ai, Dieu merci, rien à dire,» pensa-t-elle.

XXXIII

Alexis Alexandrovitch rentra de son ministère vers quatre heures, mais le temps lui manqua, ainsi que cela lui arrivait souvent, pour entrer chez sa femme. Il passa droit à son cabinet, afin de donner audience aux solliciteurs qui l'attendaient, et signer quelques papiers apportés par son chef de cabinet.

Vers l'heure du dîner arrivèrent les convives (les Karénine recevaient chaque jour quatre personnes à dîner): une vieille cousine d'Alexis Alexandrovitch, un chef de division du ministère avec sa femme, et un jeune homme recommandé à Alexis Alexandrovitch pour affaire de service.

Anna vint au salon les recevoir. La grande pendule de bronze du temps de Pierre Ier sonnait à peine cinq heures, qu'Alexis Alexandrovitch, en habit et cravate blanche et avec deux décorations, sortait de son cabinet; il était obligé d'aller dans le monde aussitôt après le dîner; chacun de ses instants était compté, et, pour arriver à faire tenir dans sa journée toutes ses occupations, il lui fallait une régularité et une ponctualité rigoureuses; «sans hâte et sans repos,» telle était sa devise. Il entra, salua chacun, et se mit à table en souriant à sa femme.

«Enfin ma solitude a pris fin! tu ne saurais croire combien il est gênant (il appuya sur le mot) de dîner seul!»

Pendant le dîner, il interrogea sa femme sur Moscou et sur Stépane Arcadiévitch en particulier, avec son sourire moqueur, mais la conversation resta générale et roula principalement sur des questions de service et sur la société de Pétersbourg.

Le dîner fini, il passa une demi-heure avec ses hôtes, puis il sortit pour aller au conseil, après avoir serré la main de sa femme. Anna avait reçu une invitation pour la soirée, de la princesse Betsy Tverskoï; mais elle n'y alla pas, non plus qu'au théâtre, où elle avait sa loge ce jour-là; elle resta chez elle parce que la couturière lui avait manqué de parole.

Ses convives partis, Anna s'occupa de sa toilette et fut contrariée d'apprendre que, sur trois robes données à refaire avant son voyage à Moscou, deux n'étaient pas prêtes et la troisième manquée. La couturière vint s'excuser, mais Anna, impatientée, la gronda si vivement qu'elle en fut ensuite toute honteuse. Pour se calmer, elle passa la soirée auprès de son fils, le coucha elle-même, le borda dans son petit lit, et ne le quitta qu'après l'avoir béni d'un signe de croix. Cette soirée la reposa, et, la conscience allégée d'un grand poids, elle attendit son mari au coin de sa cheminée en lisant son roman anglais. Cette scène du chemin de fer, qui lui avait paru si grave, ne fut plus à ses yeux qu'un incident insignifiant de la vie mondaine.

À neuf heures et demie précises, un coup de sonnette retentit, et Alexis
Alexandrovitch entra dans la chambre.

«C'est toi enfin!» dit-elle en lui tendant la main.

Il baisa cette main et s'assit auprès de sa femme.

«Ton voyage a réussi, en somme? demanda-t-il.

—Oui, parfaitement,» et Anna sa mit à raconter tous les détails de ce voyage; son départ avec la vieille comtesse, son arrivée, l'accident du chemin de fer, la pitié que lui avait inspirée son frère d'abord, Dolly ensuite.

«Je n'admets pas qu'on puisse excuser un homme pareil, quoiqu'il soit ton frère,» dit sévèrement Alexis Alexandrovitch.

Anna sourit. Elle savait qu'il tenait à prouver par cette sévérité que les relations de parenté elles-mêmes ne pouvaient influencer l'équité de ses jugements: c'était un trait de caractère qu'elle appréciait en lui.

«Je suis bien aise, continua-t-il, que tout se soit heureusement terminé et que tu aies pu revenir. Et que dit-on là-bas de la nouvelle mesure introduite au conseil par moi?»

Anna n'en avait rien entendu dire et fut un peu confuse d'avoir oublié une chose aussi importante pour son mari.

«Ici, au contraire, elle a fait grand bruit,» dit-il avec un sourire satisfait.

Elle sentit qu'Alexis Alexandrovitch avait des détails flatteurs pour lui à raconter, et l'amena par ses questions à lui dire les félicitations qu'il avait reçues.

«J'en ai été très, très content; cela prouve qu'on commence enfin à se former, chez nous, des opinions raisonnables et sérieuses.»

Quand il eut pris son thé avec de la crème et du pain, Alexis
Alexandrovitch se leva pour se rendre à son cabinet de travail.

«Tu n'as donc pas voulu sortir ce soir? demanda-t-il à sa femme: tu te seras ennuyée?

—Oh! pas du tout, répondit-elle en se levant aussi pour l'accompagner.

—Que lis-tu maintenant? demanda-t-elle.

—Je lis la Poésie des enfers, du duc de Lille, un livre très remarquable.»

Anna sourit, comme on sourit aux faiblesses de ceux qu'on aime, et, passant son bras sous celui de son mari, le suivit jusqu'à la porte de son cabinet. Elle savait que son habitude de lire le soir était devenue pour lui un besoin, et qu'il considérait comme un devoir de se tenir au courant de tout ce qui paraissait d'intéressant dans le monde littéraire, malgré les devoirs officiels qui absorbaient presque entièrement son temps. Elle savait également que, tout en s'intéressant spécialement aux ouvrages de politique, de philosophie et de religion, Alexis Alexandrovitch ne laissait passer aucun livre d'art ou de poésie de quelque valeur sans en prendre connaissance, et cela précisément parce que l'art et la poésie étaient contraires à sa nature. Et si en politique, en philosophie et en religion il arrivait à Alexis Alexandrovitch d'avoir des doutes sur certains points, et de chercher à les éclaircir, jamais il n'hésitait dans ses jugements en fait de poésie et d'art, surtout de musique. Il aimait à parler de Shakespeare, de Raphaël, de Beethoven, de la portée des nouvelles écoles de poètes et de musiciens: il classait ces écoles avec une rigoureuse logique, mais jamais il n'avait compris une note de musique.

«Eh bien, que Dieu te bénisse; je te quitte pour écrire à Moscou, dit Anna à la porte du cabinet où étaient préparées, comme à l'ordinaire, près du fauteuil de son mari, des bougies avec leurs abat-jour et une carafe d'eau.

—C'est cependant un homme bon, honnête, loyal et remarquable dans sa sphère,» se dit Anna en rentrant dans sa chambre, comme si elle eût eu à le défendre contre quelque adversaire qui aurait prétendu qu'il était impossible de l'aimer.

«Mais pourquoi ses oreilles ressortent-elles tant? il se sera fait couper les cheveux trop court.»

À minuit précis, Anna écrivait encore à Dolly devant son petit bureau, lorsque les pas d'Alexis Alexandrovitch se firent entendre; il était en pantoufles et en robe de chambre, bien lavé et peigné, avec un livre sous le bras. S'approchant de sa femme avant de passer dans la chambre à coucher, il lui dit en souriant:

«Il se fait tard.

—De quel droit l'a-t-il regardé ainsi?» pensa en ce moment Anna en se rappelant le coup d'oeil jeté par Wronsky sur Alexis Alexandrovitch.

Elle alla se déshabiller et passa dans sa chambre; mais où était cette flamme qui animait toute sa physionomie à Moscou et dont s'éclaircissaient ses yeux et son sourire? Elle était éteinte, ou tout au moins bien cachée.

XXXIV

Wronsky, en quittant Pétersbourg, avait cédé son grand appartement de la
Morskaïa à son ami Pétritzky, son meilleur camarade.

Pétritzky était un jeune lieutenant qui n'avait rien d'illustre: non seulement il n'était pas riche, mais il était endetté jusqu'au cou; il rentrait ivre tous les soirs, passait une partie de son temps à la salle de police pour cause d'aventures, tantôt drôles et tantôt scandaleuses, et, malgré tout, savait se faire aimer de ses camarades et de ses chefs.

En rentrant chez lui, vers onze heures du matin, Wronsky vit à sa porte une voiture d'isvostchik bien connue; de la porte à laquelle il sonna, on entendait le rire de plusieurs hommes et le gazouillement d'une voix de femme, puis la voix de Pétritzky, criant à son ordonnance: «Si c'est un de ces misérables, ne laisse pas entrer.»

Wronsky, sans se faire annoncer, passa dans la première pièce.

La baronne Shilton, l'amie de Pétritzky, en robe de satin lilas, son minois éveillé encadré de boucles blondes, faisait le café devant une table ronde, et, semblable à un petit canari, remplissait le salon de son jargon parisien. Pétritzky, en paletot, et le capitaine Kamerowsky, en grand uniforme, étaient assis près d'elle.

«Bravo, Wronsky! cria Pétritzky en sautant de sa chaise avec bruit. Le maître lui-même! Baronne, servez-lui du café de la cafetière neuve. Mous ne t'attendions pas. J'espère que tu es satisfait de l'ornement de ton salon, dit-il en désignant la baronne. Vous vous connaissez, je crois?

—Comment, si nous nous connaissons! répondit Wronsky en souriant gaiement et en serrant la main de la baronne: nous sommes de vieux amis.

—Vous rentrez de voyage? dit la baronne, alors je me sauve. Je m'en vais tout de suite, si je gêne.

—Vous êtes chez vous partout où vous êtes, baronne, répondit Wronsky.
Bonjour, Kamerowsky, dit-il en serrant froidement la main de celui-ci.

—Jamais vous ne sauriez dire une chose aussi aimable, dit la baronne en s'adressant à Pétritzky.

—Pourquoi donc? Après dîner, j'en ferais bien autant.

—Après dîner, il n'y a plus de mérite. Eh bien, je vais vous préparer votre café pendant que vous irez faire votre toilette, dit la baronne en se rasseyant et en tournant avec empressement le robinet de la nouvelle cafetière.—Pierre, donnez-moi du café, dit-elle en s'adressant à Pétritzky, qu'elle nommait Pierre à cause de son nom de famille, sans dissimuler sa liaison avec lui. J'en rajouterai.

—Vous le gâterez.

—Non, je ne le gâterai pas. Et votre femme? dit tout à coup la baronne en interrompant la conversation de Wronsky avec ses camarades… Ici nous vous avons marié. L'avez-vous amenée?

—Non, baronne; je suis né dans la bohème et j'y mourrai.

—Tant mieux, tant mieux; donnez-moi la main.»

Et, sans le laisser partir, la baronne se mit à lui développer ses derniers plans d'existence, et à lui demander conseil, avec force plaisanteries.

«Il ne veut toujours pas m'autoriser au divorce! Que dois-je faire? (Il, c'était le mari.) Je compte lui intenter un procès. Qu'en pensez-vous? Kamerowsky, surveillez donc le café, il déborde: vous voyez bien que je parle affaires! Je compte donc lui intenter un procès pour avoir ma fortune. Comprenez-vous cette sottise? Sous prétexte que je lui suis infidèle, il veut profiter de mon bien!»

Wronsky s'amusait de ce bavardage, approuvait la baronne, lui donnait en riant des conseils, et reprenait le ton habituel de ses rapports avec cette catégorie de femmes.

Selon les idées de ce monde pétersbourgeois, l'humanité se divise en deux classes bien distinctes: la première, composée des gens insipides, sots, et surtout ridicules, qui s'imaginent qu'un mari doit vivre seulement avec la femme qu'il a épousée, que les jeunes filles doivent être pures, les femmes chastes, les hommes courageux, tempérants et fermes; qu'il faut élever ses enfants, gagner sa vie, payer ses dettes et autres niaiseries de ce genre. Ce sont les démodés et les ennuyeux. Quant à la seconde, celle à laquelle ils se vantaient d'appartenir, il fallait pour en faire partie être avant tout élégant, généreux, hardi, amusant, s'abandonner sans vergogne à toutes ses passions et se moquer du reste.

Wronsky, encore sous l'impression de l'atmosphère si différente de Moscou, fut quelque peu étourdi de retrouver son ancienne vie, mais il y rentra bien vite, comme on rentre dans ses vieilles pantoufles.

Le fameux café ne fut jamais servi, il déborda de la cafetière sur un tapis de prix, tacha la robe de la baronne, mais atteignit son véritable but, qui était de donner lieu à beaucoup de rires et de plaisanteries.

«Eh bien, maintenant je pars, car si je restais encore, vous ne feriez jamais votre toilette, et j'aurais sur la conscience le pire des crimes que puisse commettre un homme bien élevé, celui de ne pas se laver. Alors vous me conseillez de lui mettre le couteau sur la gorge?

—Certainement, et de façon à approcher votre petite main de ses lèvres; il la baisera, et tout se terminera à la satisfaction générale, répondit Wronsky.

—À ce soir, au Théâtre français!» Et la petite baronne, suivie de sa robe dont la traîne faisait frou-frou derrière elle, disparut.

Kamerowsky se leva également, et Wronsky, sans attendre son départ, lui tendit la main et passa dans le cabinet de toilette.

Pendant qu'il se lavait, Pétritzky lui esquissa en quelques traits l'état de sa situation. Pas d'argent, un père qui déclarait n'en plus vouloir donner et ne plus payer aucune dette. Un tailleur déterminé à l'arrêter et un second tailleur tout aussi déterminé. Un colonel résolu, si ce scandale continuait, à lui faire quitter le régiment. La baronne, ennuyeuse comme un radis amer, surtout à cause de ses continuelles offres d'argent, et une autre femme, une beauté style oriental sévère, «genre Rébecca», qu'il faudrait qu'il lui montrât. Une affaire avec Berkashef, lequel voulait envoyer des témoins, mais n'en ferait certainement rien; au demeurant, tout allait bien, et le plus drôlement du monde. Là-dessus Pétritzky entama le récit des nouvelles du jour, sans laisser à son ami le temps de rien approfondir. Ces bavardages, cet appartement où il habitait depuis trois ans, tout cet entourage, contribuait à faire rentrer Wronsky dans les moeurs insouciantes de sa vie de Pétersbourg; il éprouva même un certain bien-être à s'y retrouver.

«Est-ce possible? s'écria-t-il en lâchant la pédale de son lavabo qui arrosait d'un jet d'eau sa tête et son large cou. Est-ce possible?—Il venait d'apprendre que Laure avait quitté Fertinghof pour Miléef.—Et il est toujours aussi bête et aussi content de lui? Et Bousoulkof?

—Ah! Bousoulkof! c'est tout une histoire! dit Pétritzky. Tu connais sa passion pour les bals? Il n'en manque pas un à la cour. Dernièrement, il y va avec un des nouveaux casques. As-tu vu les nouveaux casques? Ils sont très bien, très légers. Il est donc là en tenue.—Non, mais écoute l'histoire…

—J'écoute, j'écoute, répondit Wronsky en se frottant te visage avec un essuie-main.

—Une grande duchesse vient à passer au bras d'un ambassadeur étranger et, pour son malheur, la conversation tombe sur les nouveaux casques. La grande duchesse aperçoit notre ami, debout, casque en tête (et Pétritzky se posait comme Bousoulkof en grande tenue), et le prie de vouloir bien montrer son casque. Il ne bouge pas. Qu'est-ce que cela signifie? Les camarades lui font des signes, des grimaces.—«Mais donne donc!…» Rien, il ne bouge pas plus que s'il était mort. Tu peux imaginer cette scène. Enfin, on veut lui prendre le casque, mais il se débat, l'ôte et le tend lui-même à la duchesse. «Voilà le nouveau modèle,» dit celle-ci en retournant le casque. Et qu'est-ce qui en sort? Patatras, des poires, des bonbons, deux livres de bonbons! C'étaient ses provisions, au pauvre garçon!»

Wronsky riait aux larmes, et longtemps après, en parlant de toute autre chose, il riait encore en songeant, à ce malheureux casque, d'un bon rire jeune qui découvrait ses dents blanches et régulières.

Une fois instruit des nouvelles du jour, Wronsky passa son uniforme avec l'aide de son valet de chambre, et alla se présenter à la Place; il voulait ensuite entrer chez son frère, chez Betzy, et faire une tournée de visites afin de pouvoir paraître dans le monde fréquenté par les Karénine. Ainsi que cela se pratique toujours à Pétersbourg, il quitta son logis avec l'intention de n'y rentrer que fort avant dans la nuit.

* * * * *

DEUXIÈME PARTIE

I

Vers la fin de l'hiver, les Cherbatzky eurent une consultation de médecins au sujet de la santé de Kitty; elle était malade, et l'approche du printemps ne faisait qu'empirer son mal. Le médecin de la maison lui avait ordonné de l'huile de foie de morue, puis du fer, et enfin du nitrate d'argent; mais, aucun de ces remèdes n'ayant été efficace, il avait conseillé un voyage à l'étranger.

C'est alors qu'on résolut de consulter une célébrité médicale. Cette célébrité, un homme jeune encore, et fort bien de sa personne, exigea un examen approfondi de la malade; il insista avec une certaine complaisance sur ce fait, que la pudeur des jeunes filles n'était qu'un reste de barbarie, et que rien n'était plus naturel que d'ausculter une jeune fille à demi vêtue. Comme il le faisait tous les jours et n'y attachait aucune importance, la pudeur des jeunes filles, ce reste de barbarie, lui semblait presque une injure personnelle.

Il fallut bien se résigner, car, quoique tous les médecins fissent partie de la même école, étudiassent les mêmes livres, eussent par conséquent une seule et même science, on avait, pour une raison quelconque, décidé autour de la princesse que la célébrité médicale en question possédait la science spéciale qui devait sauver Kitty. Après un examen approfondi, une auscultation sérieuse de la pauvre malade confuse et éperdue, le célèbre médecin se lava les mains avec soin, et retourna au salon auprès du prince. Celui-ci l'écouta en toussotant, d'un air sombre. En homme qui n'avait jamais été malade, il ne croyait pas à la médecine, et en homme de sens il s'irritait d'autant plus de toute cette comédie qu'il était peut-être le seul à bien comprendre la cause du mal de sa fille. «En voilà un qui revient bredouille,» se dit-il en exprimant par ce terme de chasseur son opinion sur le diagnostic du célèbre docteur. Celui-ci de son côté, condescendant avec peine à s'adresser à l'intelligence médiocre de ce vieux gentillâtre, dissimula mal son dédain. À peine lui semblait-il nécessaire de parler à ce pauvre homme, la tête de la maison étant la princesse. C'est devant elle qu'il se préparait à répandre ses flots d'éloquence; elle entra à ce moment avec le médecin de la maison, et le vieux prince s'éloigna pour ne pas trop montrer ce qu'il pensait de tout cela. La princesse, troublée, ne savait plus que faire; elle se sentait bien coupable à l'égard de Kitty.

«Eh bien, docteur, décidez de notre sort: dites-moi tout.—Y a-t-il encore de l'espoir? voulait-elle dire, mais ses lèvres tremblèrent, et elle s'arrêta.

—Je serai à vos ordres, princesse, après avoir conféré avec mon collègue.
Nous aurons alors l'honneur de vous donner notre avis.

—Faut-il vous laisser seuls?

—Comme vous le désirerez.»

La princesse soupira et sortit.

Le médecin de la famille émit timidement son opinion sur un commencement de disposition tuberculeuse, car, etc., etc. Le célèbre docteur l'écouta et, au milieu de son discours, tira de son gousset sa grosse montre d'or.

«Oui, dit-il, mais…»

Son confrère s'arrêta respectueusement.

«Vous savez qu'il n'est guère possible de préciser le début du développement tuberculeux; avant l'apparition des cavernes il n'y a rien de positif. Dans le cas actuel, on ne peut que redouter ce mal, en présence de symptômes tels que mauvaise alimentation, nervosité et autres. La question se pose donc ainsi: Qu'y a-t-il à faire, étant donné qu'on a des raisons de craindre un développement tuberculeux, pour entretenir une bonne alimentation?

—Mais vous savez bien qu'il se cache ici quelque cause morale, se permit de dire le médecin de la maison avec un fin sourire.

—Cela va de soi, répondit le célèbre docteur en regardant encore sa montre… Mille excuses, savez-vous si le pont sur la Yaousa est rétabli, ou s'il faut encore faire le détour? demanda-t-il.

—Il est rétabli.

—Dans ce cas, il me reste encore vingt minutes.—Nous disions donc que la question se pose ainsi: régulariser l'alimentation et fortifier les nerfs, l'un ne va pas sans l'autre; et il faut agir sur les deux moitiés du cercle.

—Mais le voyage à l'étranger?

—Je suis ennemi de ces voyages à l'étranger.—Veuillez suivre mon raisonnement: si le développement tuberculeux commence, ce que nous ne pouvons pas savoir, à quoi sert un voyage? L'essentiel est de trouver un moyen d'entretenir une bonne alimentation.» Et il développa son plan d'une cure d'eaux de Soden, cure dont le mérite principal, à ses yeux, était évidemment d'être absolument inoffensive.

Le médecin de la maison écoutait avec attention et respect.

«Mais en faveur d'un voyage à l'étranger je ferai valoir le changement d'habitudes, l'éloignement de conditions propres à rappeler de fâcheux souvenirs. Et enfin la mère le désire, ajouta-t-il.

—Dans ce cas, qu'elles partent, pourvu toutefois que ces charlatans allemands n'aillent pas aggraver le mal; il faut qu'elles suivent strictement nos prescriptions. Mon Dieu, oui! elles n'ont qu'à partir.»

Il regarda encore sa montre.

«Il est temps que je vous quitte.» Et il se dirigea vers la porte.

Le célèbre docteur déclara à la princesse (probablement par un sentiment de convenance) qu'il désirait voir la malade encore une fois.

«Comment! recommencer l'examen? s'écria avec terreur la princesse.

—Oh non! rien que quelques détails, princesse.

—Alors entrez, je vous prie.»

Et la mère introduisit le docteur dans le petit salon de Kitty. La pauvre enfant, très amaigrie, rouge et les yeux brillants d'émotion, après la confusion que lui avait causée la visite du médecin, était debout au milieu de la chambre. Quand elle les vit entrer, ses yeux se remplirent de larmes, et elle rougit encore plus. Sa maladie et les traitements qu'on lui imposait lui paraissaient de ridicules sottises! Que signifiaient ces traitements? N'était-ce pas ramasser les fragments d'un vase brisé pour chercher à les rejoindre? Son coeur pouvait-il être rendu à la santé par des pilules et des poudres? Mais elle n'osait contrarier sa mère, d'autant plus que celle-ci se sentait si coupable.

«Veuillez vous asseoir, princesse,» lui dit le docteur.

Il s'assit en face d'elle, lui prit le pouls, et recommença avec un sourire une série d'ennuyeuses questions. Elle lui répondit d'abord, puis enfin, impatientée, se leva:

«Excusez-moi, docteur, en vérité tout cela ne mène à rien: voilà la troisième fois que vous me faites la même question.»

Le médecin ne s'offensa pas.

«C'est une irritabilité maladive, fit-il remarquer à la princesse lorsque
Kitty fut sortie. Au reste, j'avais fini.»

Et le docteur expliqua l'état de la jeune fille à sa mère, comme à une personne exceptionnellement intelligente, en lui donnant, pour conclure, les recommandations les plus précises sur la façon de boire ces eaux dont le mérite à ses yeux était d'être inutiles. Sur la question: fallait-il voyager, le docteur réfléchit profondément, et le résultat de ses réflexions fut qu'on pouvait voyager, à condition de ne pas se fier aux charlatans et de ne pas suivre d'autres prescriptions que les siennes.

Le docteur parti, on se trouva soulagé comme s'il fût arrivé quelque chose d'heureux. La mère revint auprès de sa fille toute remontée, et Kitty prit également un air rasséréné. Il lui arrivait souvent maintenant de dissimuler ce qu'elle ressentait.

«Vraiment, maman, je me porte bien. Mais, si vous le désirez, partons,» dit-elle, et, pour tâcher de prouver l'intérêt qu'elle prenait au voyage, elle parla de leurs préparatifs de départ.

II

Dolly savait que la consultation devait avoir lieu ce jour-là, et, quoiqu'elle fût à peine remise de ses couches (elle avait eu une petite fille à la fin de l'hiver), bien qu'elle eût un enfant souffrant, elle avait quitté nourrisson et malade pour connaître le sort de Kitty.

«Eh bien? dit-elle en entrant sans ôter son chapeau. Vous êtes gaies? donc tout va bien.»

On essaya de lui raconter ce qu'avait dit le médecin, mais, quoiqu'il en eût dit fort long, avec de très belles phrases, personne ne sut au juste résumer ses discours. Le point intéressant était la décision prise au sujet du voyage.

Dolly soupira involontairement. Elle allait perdre sa soeur, sa meilleure amie. Et la vie était pour elle si peu gaie! Ses rapports avec son mari lui semblaient de plus en plus humiliants; le raccommodement opéré par Anna n'avait pas tenu, et l'union de la famille se heurtait aux même écueils. Stépane Arcadiévitch ne restait guère chez lui et n'y laissait que peu d'argent. Le soupçon de son infidélité tourmentait toujours Dolly, mais, se rappelant avec horreur les souffrances causées par la jalousie, et cherchant avant tout à ne pas s'interdire la vie de famille, elle préférait se laisser tromper, tout en méprisant son mari, et en se méprisant elle-même à cause de cette faiblesse.

Les soucis d'une nombreuse famille lui imposaient d'ailleurs une charge si lourde!

«Comment vont les enfants? demanda la princesse.

—Ah! maman, nous avons bien des misères! Lili est au lit, et je crains qu'elle n'ait la scarlatine. Je suis sortie aujourd'hui pour savoir où vous en étiez, car j'ai peur de ne plus pouvoir sortir ensuite.»

Le vieux prince entra à ce moment, offrit sa joue aux baisers de Dolly, causa un peu avec elle, puis, s'adressant à sa femme:

«Qu'avez-vous décidé? Partez-vous? Et que ferez-vous de moi?

—Je crois, Alexandre, que tu feras mieux de rester.

—Comme vous voudrez.

—Pourquoi papa ne viendrait-il pas avec nous, maman? dit Kitty: ce serait plus gai pour lui et pour nous.»

Le vieux prince alla caresser de la main les cheveux de Kitty; elle leva la tête, et sourit avec effort en le regardant; il lui semblait toujours que son père seul, quoiqu'il ne dit pas grand'chose, la comprenait. Elle était la plus jeune, par conséquent la favorite du vieux prince, et son affection le rendait clairvoyant, croyait-elle. Quand son regard rencontra celui de son père, qui la considérait attentivement, il lui sembla qu'il lisait dans son âme, et y voyait tout ce qui s'y passait de mauvais. Elle rougit, se pencha vers lui, attendant un baiser, mais il se contenta de lui tirer un peu les cheveux, et de dire:

«Ces bêtes de chignons! on n'arrive pas jusqu'à sa fille. Ce sont les cheveux de quelque bonne femme défunte qu'on caresse. Eh bien, Dolinka, que fait ton atout?

—Rien, papa, dit Dolly en comprenant qu'il s'agissait de son mari: il est toujours en route. Je le vois à peine,—ne put-elle s'empêcher d'ajouter avec un sourire ironique.

—Il n'est pas encore allé vendre son bois à la campagne?

—Non, il en a toujours l'intention.

—Vraiment, dit le prince; alors il faudra lui donner l'exemple. Et toi, Kitty, ajoutait-il en s'adressant à sa plus jeune fille, sais-tu ce qu'il faut que tu fasses? Il faut qu'un beau matin, en te réveillant, tu te dises: «Mais je suis gaie et bien portante, pourquoi ne reprendrais-je pas mes promenades matinales avec papa, par une bonne petite gelée? Hein?»

À ces mots si simples, Kitty se troubla comme si elle eût été convaincue d'un crime. «Oui, il sait tout, il comprend tout, et ces mots signifient que, quelle que soit mon humiliation, je dois la surmonter.» Elle n'eut pas la force de répondre, fondit en larmes et quitta la chambre.

«Voilà bien un tour de ta façon! dit la princesse en s'emportant contre son mari; tu as toujours…» Et elle entama un discours plein de reproches.

Le prince prit tranquillement d'abord les réprimandes de sa femme, puis son visage se rembrunit.

«Elle fait tant de peine, la pauvrette; tu ne comprends donc pas qu'elle souffre de la moindre allusion à la cause de son chagrin? Ah! comme on peut se tromper en jugeant le monde!—dit la princesse. Et au changement d'inflexion de sa voix, Dolly et le prince comprirent qu'elle parlait de Wronsky.—Je ne comprends pas qu'il n'y ait pas de lois pour punir des procédés aussi vils, aussi peu nobles.»

Le prince se leva de son fauteuil d'un air sombre, et se dirigea vers la porte, comme s'il eût voulu se sauver, mais, il s'arrêta sur le seuil et s'écria:

«Des lois, il y en a, ma petite mère, et puisque tu me forces à m'expliquer, je te ferai remarquer que la véritable coupable dans toute cette affaire, c'est toi, toi seule. Il y a des lois contre ces galantins et il y en aura toujours; tout vieux que je suis, j'aurais su châtier celui-là si vous n'aviez été la première à l'attirer chez nous. Et maintenant, guérissez-la, montrez-la à tous vos charlatans!»

Le prince en aurait dit long si la princesse, comme elle faisait toujours dans les questions graves, ne s'était aussitôt soumise et humiliée.

«Alexandre, Alexandre!» murmura-t-elle tout en larmes en s'approchant de lui.

Le prince se tut quand il la vit pleurer. «Oui, oui, je sais que, pour toi aussi, c'est dur! Assez, assez, ne pleure pas. Le mal n'est pas grand. Dieu est miséricordieux. Merci,» ajouta-t-il, ne sachant plus trop ce qu'il disait dans son émotion; et, sentant sur sa main le baiser mouillé de larmes de la princesse, il quitta la chambre.

Dolly, avec son instinct maternel, avait voulu suivre Kitty dans sa chambre, sentant bien qu'il fallait auprès d'elle une main de femme; puis, en entendant les reproches de sa mère et les paroles courroucées de son père, elle avait cherché à intervenir autant que le lui permettait son respect filial. Quand le prince fut sorti:

«J'ai toujours voulu vous dire, maman, je ne sais si vous le savez, que Levine avait eu l'intention de demander Kitty lorsqu'il est venu ici la dernière fois? Il l'a dit à Stiva.

—Eh bien? Je ne comprends pas…

—Peut-être Kitty l'a-t-elle refusé? Elle ne vous l'a pas dit?

—Non, elle ne m'a parlé ni de l'un ni de l'autre: elle est trop fière; mais je sais que tout cela vient de ce…

—Mais songez donc, si elle avait refusé Levine! je sais qu'elle ne l'aurait jamais fait sans l'autre, et si ensuite elle a été si abominablement trompée?»

La princesse se sentait trop coupable pour ne pas prendre le parti de se fâcher.

«Je n'y comprends plus rien! Chacun veut maintenant en faire à sa tête, on ne dit plus rien à sa mère, et ensuite…

—Maman, je vais la trouver.

—Vas-y, je ne t'en empêche pas,» répondit la mère.

III

En entrant dans le petit boudoir de Kitty, tout tendu de rose, avec ses bibelots de vieux saxe, Dolly se souvint du plaisir qu'elles avaient eu toutes les deux à décorer cette chambre l'année précédente; combien alors elles étaient gaies et heureuses! Elle eut froid au coeur en regardant maintenant sa soeur immobile, assise sur une petite chaise basse près de la porte, les yeux fixés sur un coin du tapis. Kitty vit entrer Dolly, et l'expression froide et sévère de son visage disparut.

«Je crains fort, une fois revenue chez moi, de ne plus pouvoir quitter la maison, dit Dolly en s'asseyant près d'elle: c'est pourquoi j'ai voulu causer un peu avec toi.

—De quoi? demanda vivement Kitty en levant la tête.

—De quoi, si ce n'est de ton chagrin?

—Je n'ai pas de chagrin.

—Laisse donc, Kitty. T'imagines-tu vraiment que je ne sache rien? Je sais tout, et si tu veux m'en croire, tout cela est peu de chose; qui de nous n'a passé par là?»

Kitty se taisait, son visage reprenait une expression sévère.

«Il ne vaut pas le chagrin qu'il te cause, continua Daria Alexandrovna en allant droit au but.

—Parce qu'il m'a dédaignée, murmura Kitty d'une voix tremblante. Je t'en supplie, ne parlons pas de ce sujet.

—Qui t'a dit cela? Je suis persuadée qu'il était amoureux de toi, qu'il l'est encore, mais…

—Rien ne m'exaspère comme ces condoléances,» s'écria Kitty en s'emportant tout à coup. Elle se détourna en rougissant sur sa chaise, et de ses doigts agités elle tourmenta la boucle de sa ceinture.

Dolly connaissait ce geste habituel à sa soeur quand elle avait du chagrin. Elle la savait capable de dire des choses dures et désagréables dans un moment de vivacité, et cherchait à la calmer: mais il était déjà trop tard.

«Que veux-tu me faire comprendre? continua vivement Kitty: que je me suis éprise d'un homme qui ne veut pas de moi, et que je meurs d'amour pour lui? Et c'est ma soeur qui me dit cela, une soeur qui croit me montrer sa sympathie! Je repousse cette pitié hypocrite!

—Kitty, tu es injuste.

—Pourquoi me tourmentes-tu?

—Je n'en ai pas l'intention, je te vois triste…»

Kitty, dans son emportement, n'entendait rien.

«Je n'ai ni à m'affliger, ni à me consoler. Je suis trop fière pour aimer un homme qui ne m'aime pas.

—Ce n'est pas ce que je veux dire… Écoute, dis-moi la vérité, ajouta
Daria Alexandrovna en lui prenant la main: dis-moi si Levine t'a parlé?»

Au nom de Levine, Kitty perdit tout empire sur elle-même; elle sauta sur sa chaise, jeta par terre la boucle de sa ceinture qu'elle avait arrachée, et avec des gestes précipités s'écria: «À propos de quoi viens-tu me parler de Levine? Je ne sais vraiment pas pourquoi on se plaît à me torturer! J'ai déjà dit et je répète que je suis fière et incapable de faire jamais, jamais, ce que tu as fait: revenir à un homme qui m'aurait trahie. Tu te résignes à cela, mais moi je ne le pourrais pas.»

En disant ces paroles, elle regarda sa soeur: Dolly baissait tristement la tête sans répondre; mais Kitty, au lieu de quitter la chambre comme elle en avait eu l'intention, s'assit près de la porte, et cacha son visage dans son mouchoir.

Le silence se prolongea pendant quelques minutes. Dolly pensait à ses chagrins; son humiliation, qu'elle ne sentait que trop, lui paraissait plus cruelle, rappelée ainsi par sa soeur. Jamais elle ne l'aurait crue capable d'être si dure! Mais tout à coup elle entendit le frôlement d'une robe, un sanglot à peine contenu, et deux bras entourèrent son cou: Kitty était à genoux devant elle.

«Dolinka, je suis si malheureuse, pardonne-moi,» murmura-t-elle; et son joli visage couvert de larmes se cacha dans les jupes de Dolly.

Il fallait peut-être ces larmes pour ramener les deux soeurs à une entente complète; pourtant, après avoir bien pleuré, elles ne revinrent pas au sujet qui les intéressait l'une et l'autre; Kitty se savait pardonnée, mais elle savait aussi que les paroles cruelles qui lui étaient échappées sur l'abaissement de Dolly restaient sur le coeur de sa pauvre soeur. Dolly comprit de son côté qu'elle avait deviné juste, que le point douloureux pour Kitty était d'avoir refusé Levine pour se voir trompée par Wronsky, et que sa soeur se trouvait bien près d'aimer le premier et de haïr l'autre. Kitty ne parla que de l'état général de son âme.

«Je n'ai pas de chagrin, dit-elle un peu calmée, mais tu ne peux t'imaginer combien tout me parait vilain, répugnant, grossier, moi en première ligne. Tu ne saurais croire les mauvaises pensées qui me viennent à l'esprit!

—Quelles mauvaises pensées peux-tu bien avoir? demanda Dolly en souriant.

—Les plus mauvaises, les plus laides. Je ne puis te les décrire. Ce n'est pas de la tristesse, ni de l'ennui. C'est bien pis. On dirait que tout ce qu'il y a de bon en moi a disparu, le mal seul est resté. Comment t'expliquer cela? Papa m'a parlé tout à l'heure: j'ai cru comprendre que le fond de sa pensée est qu'il me faut un mari. Maman me mène au bal: il me semble que c'est dans le but de se débarrasser de moi, de me marier au plus vite. Je sais que ce n'est pas vrai, et ne puis chasser ces idées. Les soi-disant jeunes gens à marier me sont intolérables: j'ai toujours l'impression qu'ils prennent ma mesure. Autrefois c'était un plaisir pour moi d'aller dans le monde, cela m'amusait, j'aimais ta toilette: maintenant il me semble que c'est inconvenant, et je me sens mal à l'aise. Que veux-tu que je te dise? Le docteur… eh bien…»

Kitty s'arrêta; elle voulait dire que, depuis qu'elle se sentait ainsi transformée, elle ne pouvait plus voir Stépane Arcadiévitch sans que les conjectures les plus bizarres se présentassent à son esprit.

«Eh bien oui, tout prend à mes yeux l'aspect le plus repoussant, continua-t-elle; c'est une maladie,—peut-être cela passera-t-il. Je ne me trouve à l'aise que chez toi, avec les enfants.

—Quel dommage que tu ne puisses y venir maintenant!

—J'irai tout de même, j'ai eu la scarlatine et je déciderai maman.»

Kitty insista si vivement, qu'on lui permit d'aller chez sa soeur; pendant tout le cours de la maladie, car la scarlatine se déclara effectivement, elle aida Dolly à soigner ses enfants. Ceux-ci entrèrent bientôt en convalescence sans fâcheux accidents, mais la santé de Kitty ne s'améliorait pas. Les Cherbatzky quittèrent Moscou pendant le carême et se rendirent à l'étranger.

IV

La haute société de Pétersbourg est restreinte; chacun s'y connaît plus ou moins et s'y fait des visites, mais elle a des subdivisions.

Anna Arcadievna Karénine comptait des relations d'amitié dans trois cercles différents, faisant tous trois partie du grand monde. L'un était le cercle officiel auquel appartenait son mari, composé de ses collègues et de ses subordonnés, liés ou divisés entre eux par les relations sociales les plus variées et souvent les plus capricieuses.

Anna avait peine à comprendre le sentiment de respect presque religieux qu'elle éprouva au début pour tous ces personnages. Actuellement elle les connaissait, comme on se connaît dans une ville de province, avec leurs faiblesses et leurs manies; elle savait où le bât les blessait, quelles étaient leurs relations entre eux et avec le centre commun, à qui chacun d'eux se rattachait. Mais cette coterie officielle, à laquelle la liaient les intérêts de son mari, ne lui plut jamais, et elle fit de son mieux pour l'éviter, en dépit des insinuations de la comtesse Lydie. Le second cercle auquel tenait Anna était celui qui avait contribué à la carrière d'Alexis Alexandrovitch. La comtesse Lydie Ivanovna en était le pivot; il se composait de femmes âgées, laides, charitables et dévotes, et d'hommes intelligents, instruits et ambitieux. Quelqu'un l'avait surnommé «la conscience de la société de Pétersbourg». Karénine appréciait fort cette coterie, et Anna, dont le caractère souple s'assimilait facilement à son entourage, s'y était fait des amis. Après son retour de Moscou, ce milieu lui devint insupportable: il lui sembla qu'elle-même, aussi bien que les autres, y manquait de naturel, et elle vit la comtesse Lydie aussi rarement que possible.

Enfin Anna avait encore des relations d'amitié avec le grand monde par excellence, ce monde de bals, de dîners, de toilettes brillantes, qui tient d'une main à la cour, pour ne pas tomber tout à fait dans le demi-monde qu'il s'imagine mépriser, mais dont les goûts se rapprochent des siens au point d'être identiques. Le lien qui rattachait Anna à cette société était la princesse Betsy Tverskoï, femme d'un de ses cousins, riche de cent vingt mille roubles de revenu et qui s'était éprise d'Anna dès que celle-ci avait paru à Pétersbourg; elle l'attirait beaucoup et la plaisantait sur la société qu'elle voyait chez la comtesse Lydie.

«Quand je serai vieille et laide, je ferai de même, disait Betsy, mais une jeune et jolie femme comme vous n'a pas encore sa place dans cet asile de vieillards.»

Anna avait commencé par éviter autant que possible la société de la princesse Tverskoï, la façon de vivre dans ces hautes sphères exigeant des dépenses au delà de ses moyens; mais tout changea après son retour de Moscou. Elle négligea ses amis raisonnables et n'alla plus que dans le grand monde. C'est là qu'elle éprouva la joie troublante de rencontrer Wronsky; ils se voyaient surtout chez Betsy, née Wronsky et cousine germaine d'Alexis; celui-ci d'ailleurs se trouvait partout où il pouvait entrevoir Anna et lui parler de son amour. Elle ne faisait aucune avance, mais son coeur, en l'apercevant, débordait du même sentiment de plénitude, qui l'avait saisie la première fois près du wagon; cette joie, elle le sentait, se trahissait dans ses yeux, dans son sourire, mais elle n'avait pas la force de la dissimuler.

Anna crut sincèrement d'abord être mécontente de l'espèce de persécution que Wronsky se permettait à son égard; mais, un soir qu'elle vint dans une maison où elle pensait le rencontrer, et qu'il n'y parut pas, elle comprit clairement, à la douleur qui s'empara de son coeur, combien ses illusions étaient vaines, et combien cette obsession, loin de lui déplaire, formait l'intérêt dominant de sa vie.

Une cantatrice célèbre chantait pour la seconde fois, et toute la société de Pétersbourg était à l'Opéra; Wronsky y aperçut sa cousine et, sans attendre l'entr'acte, quitta le fauteuil qu'il occupait pour monter à sa loge.

«Pourquoi n'êtes-vous pas venu dîner?—lui demanda-t-elle; puis elle ajouta à demi-voix en souriant, et de façon à n'être entendue que de lui:—J'admire la seconde vue des amoureux, elle n'était pas là, mais revenez après l'Opéra.»

Wronsky la regarda comme pour l'interroger, et Betsy lui répondit d'un petit signe de tête; avec un sourire de remerciement, il s'assit près d'elle.

«Et toutes vos plaisanteries d'autrefois, que sont-elles devenues? —continua la princesse qui suivait, non sans un plaisir tout particulier, les progrès de cette passion.—Vous êtes pris, mon cher!

—C'est tout ce que je demande, répondit Wronsky en souriant de bonne humeur. Si je me plains, c'est de ne pas l'être assez, car, à dire vrai, je commence à perdre tout espoir.

—Quel espoir pouvez-vous bien avoir? dit Betsy en prenant le parti de son amie: entendons-nous…—Mais ses yeux éveillés disaient assez qu'elle comprenait tout aussi bien que lui en quoi consistait cet espoir.

—Aucun, répondit Wronsky en riant et en découvrant ses dents blanches et bien rangées. Pardon, continua-t-il, prenant la lorgnette des mains de sa cousine pour examiner par-dessus son épaule une des loges du rang opposé. Je crains de devenir ridicule.»

Il savait fort bien qu'aux yeux de Betsy, comme à ceux des gens de son monde, il ne courait aucun risque de ce genre; il savait parfaitement que, si un homme pouvait leur paraître tel en aimant sans espoir une jeune fille ou une femme non mariée, il ne l'était jamais en aimant une femme mariée et en risquant tout pour la séduire. Ce rôle-là était grand, intéressant, et c'est pourquoi Wronsky, en quittant sa lorgnette, regarda sa cousine avec un sourire qui se jouait sous sa moustache. «Pourquoi n'êtes-vous pas venu dîner? lui dit-elle, sans pouvoir s'empêcher de l'admirer.

—J'ai été occupé. De quoi? C'est ce que je vous donne à deviner en cent, en mille; jamais vous ne devinerez. J'ai réconcilié un mari avec l'offenseur de sa femme. Oui, vrai!

—Et vous avez réussi?

—À peu près.

—Il faudra me raconter cela au premier entr'acte, dit-elle en se levant.

—C'est impossible, je vais au Théâtre français.

—Vous quittez Nilsson pour cela?—dit Betsy indignée; elle n'aurait su distinguer Nilsson de la dernière choriste.

—Je n'y peux rien: j'ai pris rendez-vous pour mon affaire de réconciliation.

—Bienheureux ceux qui aiment la justice, ils seront sauvés,» dit Betsy, se rappelant avoir entendu quelque part une parole semblable.