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Anna Karénine, Tome I cover

Anna Karénine, Tome I

Chapter 55: XVI
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About This Book

The narrative follows a married aristocratic woman who begins a passionate affair with a charismatic officer, a liaison that undermines her family life, exposes rigid social codes, and culminates in isolation and personal tragedy. Interwoven is the story of a landowner seeking fulfillment through work, marriage, and spiritual reflection, offering a counterpoint of rural labor and moral inquiry. Together the threads probe marriage, infidelity, family obligations, social hypocrisy, and the tensions between individual desire and communal expectation, rendered through intimate psychological portraiture and sweeping depictions of urban and country society.

—Pourquoi le trèfle n'a-t-il point été criblé? demanda Levine.

—Ça ne fait rien, ça s'arrangera,» répondit Wassili, prenant des semences et les triturant dans ses mains.

Wassili n'était pas le coupable, mais la contrariété n'en était pas moins vive pour le maître. Il descendit de cheval, prit le semoir des mains de Wassili, et se mit à semer lui-même.

«Où t'es-tu arrêté?»

Wassili indiqua l'endroit du pied, et Levine continua à semer du mieux qu'il put; mais la terre était semblable à un marais, et au bout de quelque temps il s'arrêta, tout en nage, pour rendre le semoir à l'ouvrier.

«Le printemps est beau, dit Wassili, c'est un printemps que les anciens n'oublieront pas; chez nous, notre vieux a aussi semé du froment. Il prétend qu'on ne le distingue pas du seigle.

—Y a-t-il longtemps qu'on sème du froment chez vous?

—Mais c'est vous-même qui nous avez appris à en semer; l'an dernier vous m'en avez donné deux mesures.

—Eh bien, fais attention, dit Levine retournant à son cheval, surveille Michka, et si la semence lève bien, tu auras cinquante kopecks par déciatine.

—Nous vous remercions humblement; nous serions contents, même sans cela.»

Levine remonta à cheval et alla visiter son champ de trèfle de l'année précédente, puis celui qu'on labourait pour le blé d'été.

Le trèfle levait admirablement et le labour était excellent; dans deux ou trois jours, les semailles pourraient commencer.

Levine satisfait revint par les ruisseaux, espérant que l'eau aurait baissé; effectivement il put les traverser, et au passage il effraya deux canards.

«Il doit y avoir des bécasses,» pensa-t-il; et un garde qu'il rencontra en approchant de la maison, lui confirma cette supposition.

Aussitôt il hâta le pas de son cheval afin de rentrer dîner et de préparer son fusil pour le soir.

XIV

Au moment où Levine rentrait chez lui, de la plus belle humeur du monde, il entendit un son de clochettes du côté du perron d'entrée.

«Quelqu'un arrive du chemin de fer, pensa-t-il: c'est l'heure du train de Moscou… Qui peut venir? Serait-ce mon frère Nicolas? Ne m'a-t-il pas dit qu'au lieu d'aller à l'étranger, il viendrait peut-être chez moi?»

Il eut peur un moment que cette arrivée n'interrompît ses plans de printemps; mais, honteux de ce sentiment égoïste, il ouvrit aussitôt, dans sa pensée, les bras à son frère, et se prit à espérer, avec une joie attendrie, que c'était bien lui que la clochette annonçait.

Il pressa son cheval, et, au tournant d'une haie d'acacias qui lui cachait la maison, il aperçut dans un traîneau de louage un voyageur en pelisse.—Ce n'était pas son frère.

«Pourvu que ce soit quelqu'un avec qui l'on puisse causer!» pensa-t-il.

«Mais, s'écria-t-il en reconnaissant Stépane Arcadiévitch, c'est le plus aimable des hôtes! Que je suis content de te voir! «J'apprendrai certainement de lui si elle est mariée,» se dit-il.

Même le souvenir de Kitty ne lui faisait plus de mal, par ce splendide jour de printemps.

«Tu ne m'attendais guère? dit Stépane Arcadiévitch en sortant de son traîneau, la figure tachetée de boue, mais rayonnante de santé et de plaisir. Je suis venu: 1° pour te voir; 2° pour tirer un coup de fusil, et 3° pour vendre le bois de Yergoushovo.

—Parfait? Que dis-tu de ce printemps? Comment as-tu pu arriver jusqu'ici en traîneau?

—En télègue c'est encore plus difficile, Constantin Dmitritch, dit le cocher, une vieille connaissance.

—Enfin je suis très heureux de te voir,» dit Levine en souriant avec une joie enfantine.

Il mena son hôte dans la chambre destinée aux visiteurs, où l'on apporta aussitôt son bagage: un sac, un fusil dans sa gaine, et une boite de cigares. Levine se rendit ensuite chez l'intendant pour lui faire ses observations sur le trèfle et le labourage.

Agathe Mikhaïlovna, qui avait à coeur l'honneur de la maison, l'arrêta au passage dans le vestibule pour lui adresser quelques questions au sujet du dîner.

«Faites ce que vous voudrez, mais dépêchez-vous,» répondit-il en continuant son chemin.

Quand il rentra, Stépane Arcadiévitch, lavé, peigné et souriant, sortait de sa chambre. Ils montèrent ensemble au premier.

«Que je suis donc content d'être parvenu jusqu'à toi! Je vais enfin être initié aux mystères de ton existence! Vraiment je te porte envie. Quelle maison! Comme tout y est commode, clair, gai, disait Stépane Arcadiévitch, oubliant que les jours clairs et le printemps n'étaient pas toujours là. Et ta vieille bonne! quelle brave femme! Il ne manque qu'une jolie soubrette en tablier blanc; mais cela ne cadre pas avec ton style sévère et monastique.»

Entre autres nouvelles intéressantes, Stépane Arcadiévitch raconta à son hôte que Serge Ivanitch comptait venir à la campagne cet été; il ne dit pas un mot des Cherbatzky, et se contenta de transmettre les amitiés de sa femme; Levine apprécia cette délicatesse. Comme toujours, il avait amassé pendant sa solitude une foule d'idées et d'impressions qu'il ne pouvait communiquer à son entourage et qu'il versa dans le sein de Stépane Arcadiévitch. Tout y passa: sa joie printanière, ses plans et ses déboires agricoles, ses remarques sur les livres qu'il avait lus, et surtout l'idée fondamentale du travail qu'il avait entrepris d'écrire, lequel, sans qu'il s'en doutât, était la critique de tous les ouvrages d'économie rurale. Stépane Arcadiévitch, aimable et prompt à tout saisir, se montra plus particulièrement cordial cette fois; Levine crut même remarquer une certaine considération pour lui, qui le flatta, jointe à une nuance de tendresse.

Les efforts réunis d'Agathe Mikhaïlovna et du cuisinier eurent pour résultat que les deux amis, mourant de faim, se jetèrent sur la zakouska en attendant la soupe, mangèrent du pain, du beurre, des salaisons, des champignons, et que Levine fit enfin monter la soupe, sans attendre les petits pâtés confectionnés par le cuisinier avec l'espoir d'éblouir leur hôte; mais Stépane Arcadiévitch, habitué à d'autres dîners, ne cessa de trouver tout excellent: les liqueurs faites à la maison, le pain, le beurre, les salaisons, les champignons, la soupe aux orties, la poule à la sauce blanche, le vin de Crimée, furent jugés délicieux.

«Parfait, parfait! dit-il en allumant une grosse cigarette après le rôti. Je me fais l'effet d'avoir échappé aux secousses et au tapage d'un navire, pour aborder sur une rive hospitalière. Ainsi tu dis que l'élément représenté par le travailleur doit être étudié en dehors de tout autre, et servir de guide dans le choix des procédés économiques? Je suis un profane dans ces questions, mais il me semble que cette théorie et ses applications auront une influence sur le travailleur…..

—Oui, mais attends; je ne parle pas d'économie politique, mais d'économie rurale considérée comme une science. Il faut en étudier les données, les phénomènes, de même que pour les sciences naturelles, et l'ouvrier au point de vue économique et ethnographique…..»

Agathe Mikhaïlovna entra en ce moment avec des confitures.

«Mes compliments, Agathe Mikhaïlovna, dit Stépane Arcadiévitch en baisant le bout de ses doigts potelés.

—Quelles salaisons et quelles liqueurs! Eh bien, Kostia, n'est-il pas temps de partir?» ajouta-t-il.

Levine jeta un regard par la fenêtre sur le soleil qui disparaissait derrière la cime encore dénudée des arbres.

«Il en est temps; Kousma, qu'on attelle,» cria-t-il, descendant l'escalier en courant.

Stépane Arcadiévitch descendit aussi, et alla soigneusement retirer lui-même son fusil de sa gaine; c'était une arme d'un modèle nouveau et coûteux.

Kousma, qui sentait venir un bon pourboire, ne le quittait pas; il l'aida à mettre ses bas et ses bottes de chasse, et Stépane Arcadiévitch se laissa faire avec complaisance.

«Si le marchand Rébénine vient en notre absence, fais-moi le plaisir,
Kostia, de dire qu'on le reçoive et qu'on le fasse attendre.

—C'est à lui que tu vends ton bois?

—Oui; le connais-tu?

—Certainement, j'ai eu affaire à lui positivement et définitivement!»

Stépane Arcadiévitch se mit à rire. «Positivement et définitivement» étaient les mots favoris du marchand.

«Oui, il parle très drôlement.—Elle comprend où va son maître!» ajouta-t-il en caressant Laska, qui tournait en jappant autour de Levine, lui léchant tantôt la main, tantôt la botte ou le fusil.

Un petit équipage de chasse les attendait à la porte.

«J'ai fait atteler, quoique ce soit tout près d'ici; mais si tu le préfères, nous irons à pied.

—Du tout, j'aime autant la voiture,» dit Stépane Arcadiévitch en s'asseyant dans le char à bancs; il s'enveloppa les pieds d'un plaid tigré et alluma un cigare.

«Comment peux-tu te passer de fumer, Kostia! Le cigare, ce n'est pas seulement un plaisir, c'est comme le couronnement du bien-être. Voilà la vraie existence! c'est ainsi que je voudrais vivre!

—Qui t'en empêche? dit Levine en souriant.

—Oui, tu es un homme heureux, car tu possèdes tout ce que tu aimes: tu aimes les chevaux, tu en as; des chiens, tu en as, ainsi qu'une belle chasse; enfin, tu adores l'agronomie, et tu peux t'en occuper!

—C'est peut-être que j'apprécie ce que je possède, et ne désire pas trop vivement ce que je n'ai pas,» répondit Levine en pensant à Kitty.

Stépane Arcadiévitch le comprit, mais le regarda sans mot dire.

Levine lui était reconnaissant de n'avoir pas encore parlé des Cherbatzky, et d'avoir deviné, avec son tact ordinaire, que c'était là un sujet qu'il redoutait; mais en ce moment il aurait voulu, sans faire de questions, savoir à quoi s'en tenir sur ce même sujet.

«Comment vont tes affaires?» dit-il enfin, se reprochant de ne penser qu'à ce qui l'intéressait personnellement.

Les yeux de Stépane Arcadiévitch s'allumèrent.

«Tu n'admets pas qu'on puisse désirer du pain chaud quand on a sa portion congrue; selon toi, c'est un crime, et moi, je n'admets pas qu'on puisse vivre sans amour, répondit-il, ayant compris à sa façon la question de Levine. Je n'y puis rien, je suis ainsi fait, et vraiment, quand on y songe, on fait si peu de tort à autrui, et tant de plaisir à soi-même!

—Eh quoi? y aurait-il un nouvel objet, demanda son ami.

—Oui, frère! Tu connais le type des femmes d'Ossian, ces femmes qu'on ne voit qu'en rêve? Eh bien, elles existent parfois en réalité, et sont alors terribles. La femme, vois-tu, c'est un thème inépuisable: on a beau l'étudier, on rencontre toujours du nouveau.

—Ce n'est pas la peine de l'étudier alors.

—Oh si! Je ne sais plus quel est le grand homme qui a dit que le bonheur consistait à chercher la vérité et non à la trouver…»

Levine écoutait sans rien dire, mais il avait beau faire, il ne pouvait entrer dans l'âme de son ami, et comprendre le charme qu'il éprouvait à ce genre d'études.

XV

L'endroit où Levine conduisit Oblonsky était non loin de là, dans un petit bois de trembles: il le posta dans un coin couvert de mousse et un peu marécageux, quoique débarrassé de neige; quant à lui, il se plaça du côté opposé, près d'un bouleau double, appuya son fusil à une des branches inférieures, ôta son caftan, se serra une ceinture autour du corps, et fit quelques mouvements de bras pour s'assurer que rien ne le gênerait pour tirer.

La vieille Laska, qui le suivait pas à pas, s'assit avec précaution en face de lui, et dressa les oreilles. Le soleil se couchait derrière le grand bois, et du côté du levant les jeunes bouleaux mêlés aux trembles se dessinaient nettement avec leurs branches tombantes et leurs bourgeons presque épanouis.

Dans le grand bois, là où la neige n'avait pas complètement disparu, on entendait l'eau s'écouler à petit bruit en nombreux ruisselets; les oiseaux gazouillaient en voltigeant d'un arbre à l'autre. Par moments, le silence semblait complet; on entendait alors le bruissement des feuilles sèches remuées par le dégel ou par l'herbe qui poussait.

«En vérité, on voit et l'on entend croître l'herbe!» se dit Levine en remarquant une feuille de tremble, humide et couleur d'ardoise, que soulevait la pointe d'une herbe nouvelle sortant du sol. Il était debout, écoutant et regardant tantôt la terre couverte de mousse, tantôt Laska aux aguets, tantôt la cime encore dépouillée des arbres de la forêt, qui s'étendait comme une mer au pied de la colline, puis le ciel obscurci qui se couvrait de petits nuages blancs. Un vautour s'envola dans les airs en agitant lentement ses ailes au-dessus de la forêt; un autre prit la même direction et disparut. Dans le fourré, le gazouillement des oiseaux devint plus vif et plus animé; un hibou éleva la voix au loin; Laska dressa l'oreille, fit quelques pas avec prudence et pencha la tête pour mieux écouter. De l'autre côté de la rivière, un coucou poussa deux fois son petit cri, puis s'arrêta tout enroué.

«Entends-tu? déjà le coucou! dit Stépane Arcadiévitch en quittant sa place.

—Oui, j'entends, dit Levine, mécontent de rompre le silence. Attention maintenant: cela va commencer.»

Stépane Arcadiévitch retourna derrière son buisson, et l'on ne vit plus que l'étincelle d'une allumette, suivie de la petite lueur rouge de sa cigarette, et une légère fumée bleuâtre. «Tchik, tchik;» Stépane Arcadiévitch armait son fusil.

«Qu'est-ce qui crie là? demanda-t-il en attirant l'attention de son compagnon sur un bruit sourd, qui faisait penser à la voix d'un enfant s'amusant à imiter le hennissement d'un cheval.

—Tu ne sais pas ce que c'est? C'est un lièvre mâle. Mais attention, ne parlons plus,» cria presque Levine en armant son fusil à son tour. Un sifflement se fit entendre dans le lointain avec le rythme si connu du chasseur, et, deux ou trois secondes après, ce sifflement se répéta et se changea en un petit cri enroué. Levine leva les yeux à droite, à gauche, et vit enfin au-dessus de sa tête, dans le bleu un peu obscurci du ciel, au-dessus de la cime doucement balancée des trembles, un oiseau qui volait vers lui; son cri, assez semblable au bruit que ferait une étoffe qu'on déchirerait en mesure, lui résonna à l'oreille; il distinguait déjà le long bec et le long cou de la bécasse; mais à peine l'eut-il visée, qu'un éclair rouge brilla du buisson derrière lequel se tenait Oblonsky; l'oiseau s'agita, dans l'air comme frappé d'une flèche. Un second éclair, et l'oiseau, cherchant vainement à se rattraper, battit de l'aile pendant une seconde, et tomba lourdement à terre.

«Est-ce que je l'ai manquée? cria Stépane Arcadiévitch qui ne voyait rien à travers la fumée.

—La voilà, dit Levine en montrant Laska, une oreille en l'air, l'oiseau dans la gueule, remuant le bout de sa queue, et rapportant lentement le gibier à son maître, avec une espèce de sourire, comme pour faire durer le plaisir.

—Je suis bien aise que tu aies touché, dit Levine, tout en éprouvant un certain sentiment d'envie.

—Mon fusil a raté du canon droit; vilaine affaire, répondit Stépane Arcadiévitch en rechargeant son arme. Ah! en voilà encore une!» Effectivement des sifflements se succédèrent, rapides et perçants. Deux bécasses volèrent au-dessus des chasseurs, se poursuivant l'une l'autre; quatre coups partirent, et les bécasses, comme des hirondelles, tournèrent sur elles-mêmes et tombèrent.

… La chasse fut excellente. Stépane Arcadiévitch tua encore deux pièces, et Levine également deux, dont l'une ne se retrouva pas. Le jour baissait de plus en plus. Vénus à la lueur argentée se montrait déjà au couchant, et au levant Arcturus brillait de son feu rouge un peu sombre. Levine apercevait par intervalles la Grande Ourse. Les bécasses ne se montraient plus, mais Levine résolut de les attendre jusqu'à ce que Vénus, qu'il distinguait entre les branches de son bouleau, s'élevât à l'horizon, et que la Grande Ourse fût entièrement visible. L'étoile avait dépassé les bouleaux, et le char de la Grande Ourse brillait déjà dans le ciel, qu'il attendait encore.

«N'est-il pas temps de rentrer?» demanda Stépane Arcadiévitch.

Tout était calme dans la forêt: pas un oiseau n'y bougeait.

«Attendons encore, répondit Levine.

—Comme tu voudras.»

Ils étaient en ce moment à quinze pas l'un de l'autre.

«Stiva, s'écria tout à coup Levine, tu ne m'as pas dit si ta belle-soeur était mariée, ou si le mariage est près de se faire?» Il se sentait si calme, son parti était si résolument pris, que rien, croyait-il, ne pouvait l'émouvoir. Mais il ne s'attendait pas à la réponse de Stépane Arcadiévitch.

«Elle n'est pas mariée et ne songe pas au mariage, elle est très malade, et les médecins l'envoient à l'étranger. On craint même pour sa vie.

—Que dis-tu là? cria Levine. Malade…., mais qu'a-t-elle? Comment…..»

Pendant qu'ils causaient ainsi, Laska, les oreilles dressées, examinait le ciel au-dessus de sa tête et les regardait d'un air de reproche.

«Ils ont bien choisi leur temps pour causer, pensait Laska. En voilà une qui vient, la voilà,—juste. Ils la manqueront.»

Au même instant, un sifflement aigu perça les oreilles des deux chasseurs, et tous deux, ajustant leurs fusils, tirèrent ensemble; les deux coups, les deux éclairs furent simultanés. La bécasse battit de l'aile, plia ses pattes minces, et tomba dans le fourré.

«Voilà qui est bien! ensemble….. s'écria Levine courant avec Laska à la recherche du gibier; qu'est-ce donc qui m'a fait tant de peine tout à l'heure? Ah oui! Kitty est malade, se rappela-t-il. Que faire? c'est triste!

—Je l'ai trouvée! Bonne bête!» fit-il en prenant l'oiseau de la gueule de
Laska pour la mettre dans son carnier presque plein.

XVI

En rentrant, Levine questionna son ami sur la maladie de Kitty et les projets des Cherbatzky: il entendit sans déplaisir les réponses d'Oblonsky, sentant, sans oser se l'avouer, qu'il lui restait un espoir quelconque, et presque satisfait que celle qui l'avait tant fait souffrir, souffrit à son tour. Mais quand Stépane Arcadiévitch parla des causes de la maladie de Kitty et prononça le nom de Wronsky, il l'interrompit:

«Je n'ai aucun droit d'être initié à des secrets de famille auxquels je ne m'intéresse nullement.»

Stépane Arcadiévitch sourit imperceptiblement en remarquant la transformation soudaine de Levine, qui, en une seconde, avait passé de la gaieté à la tristesse, comme cela lui arrivait souvent.

«As-tu conclu ton affaire avec Rébénine, pour le bois? demanda-t-il.

—Oui, il me donne un prix excellent: 38 000 roubles, dont huit d'avance et le reste en six ans. Ce n'a pas été sans peine; personne ne m'en offrait davantage.

—Tu donnes ton bois pour rien, dit Levine d'un air sombre.

—Comment cela, pour rien? dit Stépane Arcadiévitch avec un sourire de bonne humeur, sachant d'avance que Levine serait maintenant mécontent de tout.

—Ton bois vaut pour le moins 800 roubles la déciatine.

—Voilà bien votre ton méprisant, à vous autres grands agriculteurs, quand il s'agit de nous, pauvres diables de citadins! Et cependant, qu'il s'agisse de faire une affaire, nous nous en tirons encore mieux que vous. Crois-moi, j'ai tout calculé; le bois est vendu dans de très bonnes conditions, et je ne crains qu'une chose, c'est que le marchand ne se dédise. C'est du bois de chauffage, et il n'y en aura pas plus de 30 sagènes par déciatine; or il m'en donne 200 roubles la déciatine.»

Levine sourit dédaigneusement.

«Voilà le genre de ces messieurs de la ville, pensa-t-il, qui pour une fois en dix ans qu'ils viennent à la campagne, et pour deux ou trois mots du vocabulaire campagnard qu'ils appliquent à tort et à travers, s'imaginent qu'ils connaissent le sujet à fond; «il y aura 30 sagènes»… il parle sans savoir un mot de ce qu'il avance.—Je ne me permets pas de t'en remontrer quand il s'agit des paperasses de ton administration, dit-il, et si j'avais besoin de toi, je te demanderais conseil. Et toi, tu t'imagines comprendre la question des bois? Elle n'est pas si simple. D'abord as-tu compté tes arbres?

—Comment cela, compter mes arbres? dit en riant Stépane Arcadiévitch, cherchant toujours à tirer son ami de son accès de mauvaise humeur. Compter les sables de la mer, compter les rayons des planètes, qu'un génie y parvienne…

—C'est bon, c'est bon. Je te réponds que le génie de Rébenine y parvient; il n'y a pas de marchand qui achète sans compter, à moins qu'on ne lui donne le bois pour rien, comme toi. Je le connais ton bois, j'y chasse tous les ans; il vaut 500 roubles la déciatine, argent comptant, tandis qu'il t'en offre 200 avec des échéances. Tu lui fais un cadeau de 35 000 roubles pour le moins.

—Laisse donc ces comptes imaginaires, dit plaintivement Stépane
Arcadiévitch; pourquoi alors personne ne m'a-t-il offert ce prix-là?

—Parce que les marchands s'entendent entre eux, et se dédommagent entre concurrents. Je connais tous ces gens-là. J'ai eu affaire à eux, ce ne sont pas des marchands, mais des revendeurs à la façon des maquignons; aucun d'eux ne se contente d'un bénéfice de 10 ou 15 p. 0/0; il attendra jusqu'à ce qu'il puisse acheter pour 20 kopecks ce qui vaut un rouble.

—Tu vois les choses en noir.

—Pas le moins du monde,» dit tristement Levine au moment où ils approchaient de la maison.

Une télègue solide, et solidement attelée d'un cheval bien nourri, était arrêtée devant le perron; le gros commis de Rébenine, serré dans son caftan, tenait les rênes. Le marchand lui-même était déjà entré dans la maison, et vint au-devant des deux amis à la porte du vestibule. Rébenine était un homme d'âge moyen, grand et maigre, portant moustaches; son menton proéminent était rasé; il avait les yeux ternes et à fleur de tête. Vêtu d'une longue redingote bleu foncé, avec des boutons placés très bas par derrière, il portait des bottes hautes, et par-dessus ses bottes de grandes galoches. Il s'avança vers les arrivants avec un sourire, s'essuyant la figure avec son mouchoir, et cherchant à serrer sa redingote qui n'en avait aucun besoin; puis il tendit à Stépane Arcadiévitch une main qui semblait vouloir attraper quelque chose.

«Ah! vous voilà arrivé? dit Stépane Arcadiévitch eu lui donnant la main.
C'est fort bien.

—Je n'aurais pas osé désobéir aux ordres de Votre Excellence, quoique les chemins soient bien mauvais. Positivement, j'ai fait la route à pied, mais je suis venu au jour fixé. Mes hommages, Constantin Dmitritch,—dit-il en se tournant vers Levine, avec l'intention d'attraper aussi sa main; mais celui-ci eut l'air de ne pas remarquer ce geste, et sortit tranquillement les bécasses de son carnier.—Vous vous êtes divertis à chasser? Quel oiseau est-ce donc? ajouta Rébenine en regardant les bécasses avec mépris. Quel goût cela a-t-il?—et il hocha la tête d'un air désapprobateur, comme s'il eut éprouvé des doutes sur la possibilité d'apprêter, pour le rendre mangeable, un volatile pareil.

—Veux-tu passer dans mon cabinet? dit Levine en français… Entrez dans mon cabinet, vous y discuterez mieux votre affaire.

—Où cela vous conviendra,» répondit le marchand sur un ton de suffisance dédaigneuse, voulant bien faire comprendre que si d'autres pouvaient éprouver des difficultés à conclure une affaire, lui n'en connaissait jamais.

Dans le cabinet, Rébenine chercha machinalement des yeux l'image sainte, mais, l'ayant trouvée, il ne se signa pas; il jeta un regard sur les bibliothèques et les rayons chargés de livres, du même air de doute et de dédain qu'il avait eu pour la bécasse.

«Eh bien!… avez-vous apporté l'argent? demanda Stépane Arcadiévitch.

—Nous ne serons pas en retard pour l'argent, mais nous sommes venus causer un peu.

—Qu'avons-nous à causer? mais asseyez-vous donc.

—On peut bien s'asseoir, dit Rébenine en s'asseyant et en s'appuyant au dossier d'un fauteuil, de la façon la plus incommode. Il faut céder quelque chose, prince: ce serait péché que de ne pas le faire… Quant à l'argent, il est tout prêt, définitivement jusqu'au dernier kopeck; de ce côté-là, il n'y aura pas de retard.»

Levine, qui rangeait son fusil dans une armoire et s'apprêtait à quitter la chambre, s'arrêta aux dernières paroles du marchand:

«Vous achetez le bois à vil prix, dit-il: il est venu me trouver trop tard. Je l'aurais engagé à en demander beaucoup plus.»

Rébenine se leva et toisa Levine en souriant.

«Constantin Dmitritch est très serré, dit-il en s'adressant à Stépane Arcadiévitch; on n'achète définitivement rien avec lui. J'ai marchandé son froment et je donnais un beau prix.

—Pourquoi vous ferais-je cadeau de mon bien? Je ne l'ai ni trouvé ni volé.

—Faites excuse; par le temps qui court, il est absolument impossible de voler; tout se fait, par le temps qui court, honnêtement et ouvertement. Qui donc pourrait voler? Nous avons parlé honorablement. Le bois est trop cher; je ne joindrais pas les deux bouts. Je dois prier le prince de céder quelque peu.

—Mais votre affaire est-elle conclue ou ne l'est-elle pas? Si elle est conclue, il n'y a plus à marchander; si elle ne l'est pas, c'est moi qui achète le bois.»

Le sourire disparut des lèvres de Rébenine. Une expression d'oiseau de proie, rapace et cruelle, l'y remplaça. De ses doigts osseux il déboutonna aussitôt sa redingote, offrant aux regards sa chemise, son gilet aux boutons de cuivre, sa chaîne de montre, et il retira de son sein un gros portefeuille usé.

«Le bois est à moi, s'il vous plaît, et il fit rapidement un signe de croix et tendit sa main. Prends mon argent, je prends ton bois. Voilà comment Rébenine entend les affaires; il ne compte pas ses kopecks, bredouilla-t-il tout en agitant son portefeuille d'un air mécontent.

«À ta place je ne me presserais pas, dit Levine.

—Mais je lui ai donné ma parole,» dit Oblonsky étonné.

Levine sortit de la chambre en fermant violemment la porte; le marchand le regarda sortir et hocha la tête en souriant.

«Tout ça, c'est un effet de jeunesse, définitivement, un pur enfantillage. Croyez-moi, j'achète pour ainsi dire pour la gloire, et parce que je veux qu'on dise: «C'est Rébenine qui a acheté la forêt d'Oblonsky», et Dieu sait si je m'en tirerai! Veuillez m'écrire nos petites conventions.»

Une heure plus tard, le marchand s'en retournait chez lui dans sa télègue, bien enveloppé de sa fourrure, avec son marché en poche.

«Oh! ces messieurs! dit-il à son commis: toujours la même histoire!

—C'est comme cela, répondit le commis en lui cédant les rênes pour accrocher le tablier de cuir du véhicule. Et par rapport à l'achat Michel Ignatich?

—Hé! hé!…»

XVII

Stépane Arcadiévitch rentra au salon, les poches bourrées de liasses de billets n'ayant cours que dans trois mois, mais que le marchand réussit à lui faire prendre en acompte. Sa vente était conclue, il tenait l'argent en portefeuille; la chasse avait été bonne; il était donc parfaitement heureux et content, et aurait voulu distraire son ami de la tristesse qui l'envahissait; une journée si bien commencée devait se terminer de même.

Mais Levine, quelque désir qu'il eût de se montrer aimable et prévenant pour son hôte, ne pouvait chasser sa méchante humeur; l'espèce d'ivresse qu'il éprouva en apprenant que Kitty n'était pas mariée fut de courte durée. Pas mariée et malade! malade d'amour peut-être pour celui qui la dédaignait! c'était presque une injure personnelle. Wronsky n'avait-il pas en quelque sorte acquis le droit de le mépriser, lui, Levine, puisqu'il dédaignait celle qui l'avait repoussé! C'était donc un ennemi. Il ne raisonnait pas cette impression, mais se sentait blessé, froissé, mécontent de tout, et particulièrement de cette absurde vente de forêt, qui s'était faite sous son toit, sans qu'il pût empêcher Oblonsky de se laisser tromper.

«Eh bien! est-ce fini? dit-il en venant au-devant de Stépane Arcadiévitch; veux-tu souper?

—Ce n'est pas de refus. Quel appétit on a à la campagne. C'est étonnant!
Pourquoi n'as-tu pas offert un morceau à Rébenine?

—Que le diable l'emporte!

—Sais-tu que ta manière d'être avec lui m'étonne? Tu ne lui donnes même pas la main, pourquoi?

—Parce que je ne la donne pas à mon domestique, et mon domestique vaut cent fois mieux que lui.

—Quelles idées arriérées! Et la fusion des classes, qu'en fais-tu?

—J'abandonne cette fusion aux personnes à qui elle est agréable; quant à moi, elle me dégoûte.

—Décidément, tu es un rétrograde.

—À vrai dire, je ne me suis jamais demandé ce que j'étais: je suis tout bonnement Constantin Levine, rien de plus.

—Et Constantin Levine de bien mauvaise humeur, dit en souriant Oblonsky.

—C'est vrai, et sais-tu pourquoi? À cause de cette vente ridicule; excuse le mot.»

Stépane Arcadiévitch prit un air d'innocence calomniée et répondit par une grimace plaisante.

«Voyons, quand quelqu'un a-t-il vendu n'importe quoi sans qu'on lui dise aussitôt: «Vous auriez pu vendre plus cher?» et personne ne songe à offrir ces beaux prix avant la vente. Non, je vois que tu as une dent contre cet infortuné Rébenine.

—C'est possible, et je te dirai pourquoi. Tu vas me traiter encore d'arriéré et me donner quelque vilain nom, mais je ne puis m'empêcher de m'affliger en voyant la noblesse, cette noblesse à laquelle, en dépit de la fusion des classes, je suis heureux d'appartenir, allant toujours s'appauvrissant. Si encore cet appauvrissement tenait à des prodigalités, à une vie trop large, je ne dirais rien: vivre en grands seigneurs, c'est affaire aux nobles, et eux seuls s'y entendent. Aussi ne suis-je pas froissé de voir les paysans acheter nos terres; le propriétaire ne fait rien, le paysan travaille, il est juste que le travailleur prenne la place de celui qui reste oisif, c'est dans l'ordre. Mais ce qui me vexe et m'afflige, c'est de voir dépouiller la noblesse par l'effet, comment dirais-je, de son innocence. Ici c'est un fermier polonais qui achète à moitié prix, d'une dame qui habite Nice, une superbe terre. Là c'est un marchand qui prend en ferme pour un rouble la déciatine ce qui en vaut dix. Aujourd'hui c'est toi qui, sans rime ni raison, fais à ce coquin un cadeau d'une trentaine de mille roubles.

—Eh bien après? fallait-il compter mes arbres un à un?

—Certainement, si tu ne les a pas comptés, sois sûr que le marchand l'a fait pour toi; et ses enfants auront le moyen de vivre et de s'instruire: ce que les tiens n'auront peut-être pas.

—Que veux-tu? à mes yeux, il y a mesquinerie à cette façon de calculer. Nous avons nos affaires, ils ont les leurs, et il faut bien qu'ils fassent leurs bénéfices. Au demeurant, c'est une chose sur laquelle il n'y a plus à revenir…. Et voilà mon omelette favorite qui arrive, puis Agathe Mikhaïlovna nous donnera certainement un verre de sa bonne eau-de-vie.»

Stépane Arcadiévitch se mit à table, plaisanta gaiement Agathe Mikhaïlovna et assura n'avoir pas mangé de longtemps un dîner et un souper pareils.

«Au moins vous avez, vous, une bonne parole à donner, dit Agathe Mikhaïlovna, tandis que Constantin Dmitritch, ne trouvât-il qu'une croûte de pain, la mangerait sans rien dire, et s'en irait.»

Levine, malgré ses efforts pour dominer son humeur triste et sombre, restait morose; il y avait une question qu'il ne se décidait pas à faire, ne trouvant ni l'occasion de la poser à son ami, ni la forme à lui donner. Stépane Arcadiévitch était rentré dans sa chambre, s'était déshabillé, lavé, revêtu d'une belle chemise tuyautée et enfin couché, que Levine rôdait encore autour de lui, causant de cent bagatelles, sans avoir le courage de demander ce qui lui tenait à coeur.

«Comme c'est bien arrangé, dit-il en sortant du papier qui l'enveloppait un morceau de savon parfumé, attention d'Agathe Mikhaïlovna dont Oblonsky ne profitait pas. Regarde donc, c'est vraiment une oeuvre d'art.

—Oui, tout se perfectionne, de notre temps, dit Stépane Arcadiévitch avec un bâillement plein de béatitude. Les théâtres, par exemple, et—bâillant encore—ces amusantes lumières électriques.

—Oui, les lumières électriques, répéta Levine….. Et ce Wronsky, où est-il maintenant? demanda-t-il tout à coup en déposant son savon.

—Wronsky? dit Stépane Arcadiévitch en cessant de bâiller, il est à Pétersbourg. Il est parti peu après toi, et n'est plus revenu à Moscou. Sais-tu, Kostia, continua-t-il en s'accoudant à la table placée près de son lit, et en appuyant sur sa main un visage qu'éclairaient comme deux étoiles ses yeux caressants et un peu somnolents, si tu veux que je te le dise, tu es en partie coupable de toute cette histoire: tu as eu peur d'un rival, et je te répète ce que je te disais alors, je ne sais lequel de vous deux avait le plus de chances. Pourquoi n'avoir pas été de l'avant? je te disais bien que…..,—et il bâilla intérieurement tâchant de ne pas ouvrir la bouche.

—Sait-il ou ne sait-il pas la démarche que j'ai faite? se demanda Levine en le regardant. Il y a de la ruse et de la diplomatie dans sa physionomie; —et, se sentant rougir, il regarda Oblonsky sans parler.

—Si elle a éprouvé un sentiment quelconque, continua celui-ci, c'était un entraînement très superficiel, un éblouissement de cette haute aristocratie et de cette position dans le monde, éblouissement que sa mère a subi plus qu'elle.»

Levine fronça le sourcil. L'injure du refus lui revint au coeur comme une blessure toute fraîche. Heureusement, il était chez lui, dans sa propre maison, et chez soi on se sent plus fort.

«Attends, attends, interrompit-il. Tu parles d'aristocratie? Veux-tu me dire en quoi consiste celle de Wronsky ou de tout autre, et en quoi elle autorise le mépris que l'on a eu de moi? Tu le considères comme un aristocrate. Je ne suis pas de cet avis. Un homme dont le père est sorti de la poussière grâce à l'intrigue, dont la mère a été en liaison Dieu sait avec qui. Oh non! Les aristocrates sont pour moi des hommes qui peuvent montrer dans leur passé trois ou quatre générations honnêtes, appartenant aux classes les plus cultivées (ne parlons pas de dons intellectuels remarquables, c'est une autre affaire), n'ayant jamais fait de platitudes devant personne, et n'ayant eu besoin de personne, comme mon père et mon grand-père. Et je connais beaucoup de familles semblables. Pour toi, tu fais des cadeaux de 30 000 roubles à un coquin, et tu me trouves mesquin de compter mes arbres; mais tu recevras des appointements, et que sais-je encore, ce que je ne ferai jamais. Voilà pourquoi j'apprécie ce que m'a laissé mon père et ce que me donne mon travail, et je dis que c'est nous qui sommes les aristocrates, et non pas ceux qui vivent aux dépens des puissants de ce monde, et qui se laissent acheter pour 20 kopecks!

—À qui en as-tu? je suis de ton avis,—répondit gaiement Oblonsky en s'amusant de la sortie de son ami, tout en sentant qu'elle le visait.—Tu n'es pas juste pour Wronsky; mais il n'est pas question de lui. Je te le dis franchement: à ta place, je partirais pour Moscou et…..

—Non; je ne sais si tu as connaissance de ce qui s'est passé, et du reste cela m'est égal….. J'ai demandé Catherine Alexandrovna, et j'ai reçu un refus qui me rend son souvenir pénible et humiliant.

—Pourquoi cela? quelle folie!

—N'en parlons plus. Excuse-moi si tu m'as trouvé malhonnête avec toi.
Maintenant tout est expliqué.»

Et, reprenant ses allures ordinaires:

«Tu ne m'en veux pas, Stiva? Je t'en prie, ne me garde pas rancune, dit-il en lui prenant la main.

—Je n'y songe pas; je suis bien aise, au contraire, que nous nous soyons ouverts l'un à l'autre. Et sais-tu? la chasse est bonne le matin. Si nous y retournions? je me passerais bien de dormir et j'irais ensuite tout droit à la gare.

—Parfaitement.»

XVIII

Wronsky, quoique absorbé par sa passion, n'avait rien changé au cours extérieur de sa vie. Il avait conservé toutes ses relations mondaines et militaires. Son régiment gardait une place importante dans son existence, d'abord parce qu'il l'aimait, et plus encore parce qu'il y était adoré; on ne se contentait pas de l'y admirer, on le respectait, on était fier de voir un homme de son rang et de sa valeur intellectuelle placer les intérêts de son régiment et de ses camarades au-dessus des succès de vanité ou d'amour-propre auxquels il avait droit. Wronsky se rendait compte des sentiments qu'il inspirait et se croyait, en quelque sorte, tenu de les entretenir. D'ailleurs la vie militaire lui plaisait par elle-même.

Il va sans dire qu'il ne parlait à personne de son amour; jamais un mot imprudent ne lui échappait, même lorsqu'il prenait part à quelque débauche entre camarades (il buvait, du reste, très modérément), et il savait fermer la bouche aux indiscrets qui se permettaient la moindre allusion à ses affaires de coeur. Sa passion était cependant connue de la ville entière, et les jeunes gens enviaient précisément ce qui pesait le plus lourdement à son amour, la haute position de Karénine, qui contribuait à mettre sa liaison en évidence.

La plupart des jeunes femmes, jalouses d'Anna, qu'elles étaient lasses d'entendre toujours nommer «juste», n'étaient pas fâchées de voir leurs prédictions vérifiées, et n'attendaient que la sanction de l'opinion publique pour l'accabler de leur mépris: elles tenaient déjà en réserve la boue qui lui serait jetée quand le moment serait venu. Les personnes d'expérience et celles d'un rang élevé voyaient à regret se préparer un scandale mondain.

La mère de Wronsky avait d'abord appris avec un certain plaisir la liaison de son fils; rien, selon elle, ne pouvait mieux achever de former un jeune homme qu'un amour dans le grand monde; ce n'était, d'ailleurs pas sans un certain plaisir qu'elle constatait que cette Karénine, qui semblait si absorbée par son fils, n'était, après tout, qu'une femme comme une autre, chose du reste fort naturelle pour une femme belle et élégante, pensait la vieille comtesse. Mais cette manière de voir changea lorsqu'elle sut que son fils, afin de ne pas quitter son régiment et le voisinage de Mme Karénine, avait refusé un avancement important pour sa carrière; d'ailleurs, au lieu d'être la liaison brillante et mondaine qu'elle aurait approuvée, voilà qu'elle apprenait que cette passion tournait au tragique, à la Werther, et elle craignait de voir son fils commettre quelque sottise. Depuis le départ imprévu de celui-ci de Moscou, elle ne l'avait pas revu, et l'avait fait prévenir par son frère qu'elle désirait sa visite. Ce frère aîné n'était guère plus satisfait, non qu'il s'inquiétât de savoir si cet amour était profond ou éphémère, calme ou passionné, innocent ou coupable (lui-même, quoique père de famille, entretenait une danseuse et n'avait pas le droit d'être sévère), mais il savait que cet amour déplaisait en haut lieu, et blâmait son frère en conséquence.

Wronsky, outre ses relations mondaines et son service, avait une passion qui l'absorbait: celle des chevaux. Des courses d'officiers devaient avoir lieu cet été-là; il se fit inscrire et acheta une jument anglaise pur sang; malgré son amour, et quoiqu'il y mît de la réserve, ces courses avaient pour lui un attrait très vif. Pourquoi d'ailleurs ces deux passions se seraient-elles nui? Il lui fallait un intérêt quelconque, en dehors d'Anna, pour le reposer des émotions violentes qui l'agitaient.

XIX

Le jour des courses de Krasnoé-Selo, Wronsky vint, plus tôt que d'habitude, manger un bifteck dans la salle commune des officiers; il n'était pas trop rigoureusement tenu à restreindre sa nourriture, son poids répondant aux quatre pouds exigés, mais il ne fallait pas engraisser, et il s'abstenait en conséquence de sucre et de farineux. Il s'assit devant la table, sa redingote déboutonnée laissant apercevoir un gilet blanc, et ouvrit un roman français; les deux bras appuyés sur la table, il semblait absorbé par sa lecture, mais ne prenait cette attitude que pour se dérober aux conversations des allants et venants; sa pensée était ailleurs.

Il songeait au rendez-vous que lui avait donné Anna après les courses; depuis trois jours il ne l'avait pas vue, et se demandait si elle pourrait tenir sa promesse, car son mari venait de rentrer à Pétersbourg d'un voyage à l'étranger. Comment s'en assurer? C'était à la villa de Betsy, sa cousine, qu'ils s'étaient rencontrés pour la dernière fois; il n'allait chez les Karénine que le moins possible; oserait-il s'y rendre?

«Je dirai simplement que je suis chargé par Betsy de savoir si elle compte venir aux courses; oui certainement, j'irai,» décida-t-il intérieurement; et son imagination lui peignit si vivement le bonheur de cette entrevue, que son visage rayonna de joie au-dessus de son livre.

«Fais dire chez moi qu'on attelle au plus vite la troïka à la calèche,» dit-il au garçon qui lui servait son bifteck tout chaud sur un plat d'argent. Il attira vers lui l'assiette et se servit.

On entendait dans la salle de billard voisine un bruit de billes, et des voix causant et riant; deux officiers se montrèrent à la porte; l'un d'eux, tout jeune, à la figure délicate, était récemment sorti du corps des pages; l'autre, gras et vieux, avait de petits yeux humides et un bracelet au bras.

Wronsky les regarda et continua à manger et à lire tout à la fois, d'un air mécontent, comme s'il ne les eût pas remarqués.

«Tu prends des forces, hein? demanda le gros officier en s'asseyant près de lui.

—Comme tu vois, répondit Wronsky en s'essuyant la bouche et en fronçant le sourcil, toujours sans les regarder.

—Tu ne crains pas d'engraisser? continua le gros officier et en avançant une chaise au plus jeune.

—Quoi? demanda Wronsky en découvrant ses dents avec une grimace d'ennui et d'aversion.

—Tu ne crains pas d'engraisser?

—Garçon, du xérès!» cria Wronsky sans lui répondre, et il transporta son livre de l'autre côté de l'assiette pour continuer à lire.

Le gros officier prit la carte des vins, la tendit au plus jeune et lui dit:

«Vois donc ce que nous pourrions boire.

—Du vin du Rhin, si tu veux,» répondit celui-ci en tâchant de saisir son imperceptible moustache, tout en regardant timidement Wronsky du coin de l'oeil.

Voyant qu'il ne bougeait pas, il se leva et dit: «Allons dans la salle de billard.»

Le gros officier se leva aussi, et ils se dirigèrent du coté de la porte.

Au même moment entra un capitaine de cavalerie, grand et beau garçon nommé Yashvine; il fit aux deux officiers un petit salut dédaigneux et s'approcha de Wronsky.

«Ah! te voilà,» cria-t-il en lui posant vivement sa grande main sur l'épaule. Wronsky mécontent se retourna, mais son visage reprit aussitôt une expression douce et amicale.

«C'est bien fait, Alexis, dit le capitaine de sa voix sonore, mange maintenant et avale un petit verre par là-dessus.

—Je n'ai pas faim.

—Ce sont les inséparables,» dit Yashvine en regardant d'un air moqueur les deux officiers qui s'éloignaient, et il s'assit, pliant ses grandes jambes, étroitement serrées dans son pantalon d'uniforme, et trop longues pour la hauteur des chaises.

«Pourquoi n'es-tu pas venu au théâtre hier? la Numérof n'était vraiment pas mal; où as-tu été?

—Je me suis attardé chez les Tverskoï.

—Ah!»

Yashvine était, au régiment, le meilleur ami de Wronsky, bien qu'il fût aussi joueur que débauché. On ne pouvait dire de lui que c'était un homme sans principes; il en avait, mais ils étalent foncièrement immoraux. Wronsky admirait sa force physique exceptionnelle, qui lui permettait de boire comme un tonneau sans s'en apercevoir, et de se passer, au besoin, complètement de sommeil; il n'admirait pas moins sa force morale, qui le rendait redoutable même à ses chefs, dont il savait se faire respecter aussi bien que de ses camarades. Au club anglais, il passait pour le premier des joueurs, parce que, sans jamais cesser de boire, il risquait des sommes considérables avec un calme et une présence d'esprit imperturbables.

Si Wronsky éprouvait pour Yashvine de l'amitié et une certaine considération, c'est qu'il savait que sa propre fortune et sa position sociale n'entraient pour rien dans l'attachement que lui témoignait celui-ci; il était aimé pour lui-même. Aussi Yashvine était-il le seul homme auquel Wronsky eût voulu parler de son amour, persuadé que, malgré son mépris affecté pour toute espèce de sentiment, il pourrait seul comprendre sa passion avec ce qu'elle avait de sérieux et d'absorbant. Il le savait en outre incapable de bavardages et de médisances, et ces raisons réunies lui rendaient toujours sa présence agréable.

«Ah oui!—dit le capitaine, lorsque le nom des Tverskoï eut été prononcé; et il mordit sa moustache en le regardant de son oeil noir brillant.

—Et toi, qu'as-tu fait? as-tu gagné?

—Huit mille roubles, dont trois qui ne rentreront peut-être pas.

—Alors je puis te faire perdre,—dit Wronsky en riant; son camarade avait parié une forte somme sur lui.

—Je n'entends pas perdre. Mahotine seul est à craindre.»

Et la conversation s'engagea sur les courses, le seul sujet intéressant du moment.

«Allons, j'ai fini,—dit Wronsky en se levant. Yashvine se leva aussi en étirant ses longues jambes.

—Je ne puis dîner de si bonne heure, mais je vais boire quelque chose. Je te suis. Garçon, du vin, cria-t-il de sa voix tonnante. Cette voix était une célébrité au régiment. Non, au fait, c'est inutile, cria-t-il aussitôt après; si tu rentres chez toi, je t'accompagne.»

XX

Wronsky occupait une grande izba finnoise très propre, et divisée en deux par une cloison. Pétritzky demeurait avec lui au camp, aussi bien qu'à Pétersbourg; il dormait lorsque Wronsky et Yashvine entrèrent.

«Assez dormir, lève-toi,» dit Yashvine en allant secouer le dormeur par l'épaule, derrière la cloison où il était couché, le nez enfoncé dans son oreiller.

Pétritzky sauta sur ses genoux et regarda autour de lui.

«Ton frère est venu, dit-il à Wronsky: il m'a réveillé; que le diable l'emporte, et il a dit qu'il reviendrait.»

Là-dessus, il se rejeta sur l'oreiller en ramenant sa couverture.

«Laisse-moi tranquille, Yashvine,—cria-t-il avec colère à son camarade, qui s'amusait à lui retirer sa couverture; puis, se tournant vers lui et ouvrant les yeux:—Tu ferais mieux de me dire ce que je devrais boire pour m'ôter de la bouche ce goût désagréable.

—De l'eau-de-vie, avant tout, ordonna Yashvine de sa grosse voix: Tereshtchenko, vite un verre d'eau-de-vie et des concombres à ton maître, cria-t-il en s'amusant lui-même de la sonorité de sa voix.

—Tu crois? demanda Pétritzky en se frottant les yeux avec une grimace; en prendras-tu aussi? Si c'est à deux, je veux bien. Wronsky, tu boiras aussi?»

Et, quittant son lit, il s'avança enveloppé d'une couverture tigrée, les bras en l'air, chantonnant en français: «Il était un roi de Thulé.»

«Boiras-tu, Wronsky?

—Va te promener, répondit celui-ci, qui endossait une redingote apportée par son domestique.

—Où comptes-tu aller? lui demanda Yashvine en voyant approcher de la maison une calèche attelée de trois chevaux. Voilà ta troïka.

—À l'écurie, et de là chez Bransky, avec lequel j'ai une affaire à régler,» dit Wronsky.

Il avait effectivement promis à Bransky de lui porter de l'argent, et celui-ci demeurait à dix verstes de Péterhof,—mais ses camarades comprirent aussitôt qu'il allait encore ailleurs.

Pétritzky cligna de l'oeil avec une grimace qui signifiait: «nous savons ce que Bransky veut dire», et continua à chanter.

«Ne t'attarde pas,» se contenta de dire Yashvine, et, changeant de conversation: «Et mon roman, fait-il ton affaire?» demanda-t-il en regardant par la fenêtre le cheval du milieu qu'il avait vendu.

Au moment où Wronsky allait sortir, Pétritzky l'arrêta en criant:

«Attends donc, ton frère m'a laissé une lettre et un billet pour toi. Qu'en ai-je fait? C'est là la question, déclama Pétritzky, élevant l'index au-dessus de son nez.

—Parle donc, es-tu bête! dit Wronsky en souriant.

—Je n'ai pas fait de feu dans la cheminée. Ce doit être ici quelque part.

—Voyons, pas de contes: où est la lettre?

—Je t'assure que je l'ai oublié; j'ai peut-être vu tout cela en rêve! Attends, attends, ne te fâche pas; si tu avais bu comme je l'ai fait hier, tu ne saurais même pas où tu as couché; je vais tâcher de me rappeler.»

Pétritzky retourna derrière la cloison et se recoucha.

«C'est ainsi que j'étais couché, et lui se tenait là, oui, oui, oui, m'y voilà.»

Et il tira une lettre de dessous son matelas.

Wronsky prit la lettre qu'accompagnait un billet de son frère; c'était bien ce qu'il supposait: sa mère lui reprochait de n'être pas venu la voir, et son frère lui disait qu'il avait à lui parler.

«En quoi cela les regarde-t-il?» murmura-t-il, pressentant de quoi il s'agissait, et il chiffonna les deux papiers, qu'il introduisit entre les boutons de sa redingote, avec l'intention de les relire en route plus attentivement.

Au moment de quitter l'izba, il rencontra deux officiers dont l'un appartenait à son régiment. L'habitation de Wronsky servait volontiers de lieu de réunion.

«Où vas-tu?

—À Péterhof pour affaire.

—Le cheval est-il arrivé?

—Oui, mais je ne l'ai pas encore vu.

—On dit que Gladiator, de Mahotine, boite.

—Des bêtises! Mais comment ferez-vous pour courir avec une boue pareille?»

«Voilà mes sauveurs!» cria Pétritzky en voyant entrer les nouveaux venus. Son ordonnance, debout devant lui, tenait sur un plateau de l'eau-de-vie et des concombres salés. «C'est Yashvine qui m'ordonne de boire pour me rafraîchir.

—Vous nous avez donné de l'agrément hier soir, dit un des officiers; grâce à vous, nous n'avons pu dormir de la nuit.

—Il faut vous dire comment cela s'est terminé! se mit à raconter
Pétritzky. Wolkof est grimpé sur un toit, et nous a annoncé de là qu'il
était triste. Faisons de la musique, ai-je proposé: une marche funèbre.
Et au son de la marche funèbre il s'est endormi sur son toit.

—Bois donc ton eau-de-vie, et par là-dessus de l'eau de Seltz avec beaucoup de citron, dit Yashvine encourageant Pétritzky comme une mère qui veut faire avaler une médecine à son enfant. Après cela, tu pourras prendre un peu de champagne, une demi-bouteille.

—Voilà qui a le sens commun. Wronsky, attends un peu, et bois avec nous.

—Non, messieurs, adieu. Je ne bois pas aujourd'hui.

—Pourquoi? de crainte de t'alourdir? Alors buvons sans lui; qu'on apporte de l'eau de Seltz et du citron.

—Wronsky! cria quelqu'un comme il sortait.

—Qu'y a-t-il?

—Tu devrais te faire couper les cheveux, de crainte de t'alourdir, sur le front surtout.»

Wronsky commençait en effet à perdre ses cheveux; il se mit à rire, et, avançant sa casquette sur son front, là où ses cheveux devenaient rares, il sortit et monta en calèche.

«À l'écurie!» dit-il.

Il allait prendre ses lettres pour les relire, mais, afin de ne penser qu'à son cheval, il remit sa lecture à plus tard.

XXI

L'écurie provisoire, une baraque en planches, se trouvait à proximité du champ de courses. Le dresseur ayant seul monté le cheval pour le promener, Wronsky ne savait trop dans quel état il allait trouver sa monture. Un jeune garçon, qui faisait office de groom, reconnut de loin la calèche et appela aussitôt le dresseur, un Anglais au visage sec, orné au menton d'une touffe de poils. Celui-ci vint au-devant de son maître en se dandinant à la façon des jockeys, les coudes écartés du corps; il était vêtu d'une jaquette courte et chaussé de bottes à l'écuyère.

«Comment va Frou-frou? demanda Wronsky en anglais.

All right, sir, répondit l'Anglais du fond de sa gorge. Mieux vaut ne pas entrer, ajouta-t-il en soulevant son chapeau. Je lui ai mis une muselière et cela l'agite. Si on l'approche, elle s'inquiétera.

—J'entrerai tout de même. Je veux la voir.

—Allons alors,» répondit avec humeur l'Anglais, toujours sans ouvrir la bouche; et de son pas dégingandé il se dirigea vers l'écurie; un garçon de service en veste blanche, balai en main, propre et alerte, les introduisit. Cinq chevaux occupaient l'écurie, chacun dans sa stalle; celui de Mahotine, le concurrent le plus sérieux de Wronsky, Gladiator, un alezan de cinq vershoks, devait être là. Wronsky était plus curieux de le voir que de voir son propre cheval, mais, selon les règles des courses, il ne devait pas se le faire montrer, ni même se permettre de questions à son sujet. Tout en marchant le long du couloir, le groom ouvrit la porte de la seconde stalle et Wronsky entrevit un vigoureux alezan aux pieds blancs. C'était Gladiator; il le savait, mais se retourna aussitôt du côté de Frou-frou, comme il se fût détourné d'une lettre ouverte qui ne lui aurait pas été adressée.

«C'est le cheval de Mak.., Mak…., dit l'Anglais sans arriver à prononcer le nom, indiquant la stalle de Gladiator de ses doigts aux ongles crasseux.

—De Mahotine? oui;—c'est mon seul adversaire sérieux.

—Si vous le montiez, je parierais pour vous, dit l'Anglais.

—Frou-frou est plus nerveuse, celui-ci plus solide, répondit Wronsky en souriant de l'éloge du jockey.

—Dans les courses avec obstacles, tout est dans l'art de monter, dans le pluck,» dit l'Anglais.

Le pluck, c'est-à-dire l'audace et le sang-froid. Wronsky savait qu'il n'en manquait pas et, qui plus est, il était fermement convaincu que personne ne pouvait en avoir plus que lui.

«Vous êtes sûr qu'une forte transpiration n'était pas nécessaire?

—Du tout, répondit l'Anglais. Ne parlez pas haut, je vous prie, la jument s'inquiète,» ajouta-t-il en faisant un signe de tête du côté de la stalle fermée où l'on entendait piétiner le cheval sur sa litière.

Il ouvrit la porte et Wronsky entra dans le box faiblement éclairé par une petite lucarne. Un cheval bai brun, avec une muselière, y foulait nerveusement la paille fraîche.

La conformation un peu défectueuse de son cheval favori sauta aux yeux de Wronsky. Frou-frou était de taille moyenne, son ossature était étroite, sa poitrine également, quoique le poitrail fût saillant; la croupe était légèrement fuyante et les jambes, surtout celles de derrière, un peu cagneuses. Les muscles des jambes paraissaient faibles et les flancs très larges, malgré l'entraînement qu'elle avait subi et la maigreur de son ventre. Au-dessous du genou, ses jambes, vues de face, semblaient de vrais fuseaux; vues de côté au contraire, elles étaient énormes. Sauf ses flancs, on l'aurait dite creusée des deux côtés. Mais, elle avait un mérite qui faisait oublier tous ces défauts: elle avait de la race, du sang comme disent les Anglais. Ses muscles faisaient saillie sous un réseau de veines recouvertes d'une peau lisse et douce comme du satin; sa tête effilée, aux yeux à fleur de tête, brillants et animés, ses naseaux saillants et mobiles, qui semblaient injectés de sang, toute l'allure de cette jolie bête avait quelque chose de décidé, d'énergique et de fin. C'était un de ces animaux auxquels la parole ne semble manquer que par suite d'une conformation mécanique incomplète. Wronsky eut le sentiment d'être compris par elle tandis qu'il la considérait. Lorsqu'il entra, elle aspira l'air fortement, regarda de côté, en montrant le blanc de son oeil injecté de sang, chercha à secouer sa muselière, et s'agita sur ses pieds comme mue par des ressorts.

«Vous voyez si elle est agitée, dit l'Anglais.

—Ho, ma belle, ho!» dit Wronsky en s'approchant pour la calmer; mais plus il approchait, plus elle s'agitait. Elle ne se tranquillisa que lorsqu'il lui eut caressé la tête et le cou; on voyait ses muscles se dessiner et tressaillir sous son poil délicat. Wronsky remit à sa place une mèche de crinière qu'elle avait rejetée de l'autre côté du garrot, approcha son visage des naseaux qu'elle gonflait et élargissait comme des ailes de chauves-souris. Elle respira bruyamment, dressa les oreilles et tendit son museau noir vers lui, pour le saisir par la manche; mais, empêchée par sa muselière, elle se reprit à piétiner.

«Calme-toi, ma belle, calme-toi!» lui dit Wronsky en la flattant; et il quitta la stalle dans la conviction rassurante que son cheval était en parfait état.

Mais l'agitation de la jument s'était communiquée à son maître; lui aussi sentait le sang affluer à son coeur et le besoin d'action, de mouvement, s'emparer violemment de lui; il aurait voulu mordre comme elle; c'était troublant et amusant.

«Eh bien! je compte sur vous, dit-il à l'Anglais; à six heures et demie sur le terrain.

—Tout sera prêt. Mais où allez-vous, mylord?» demanda l'Anglais en se servant du titre de lord qu'il n'employait jamais.

Étonné de cette audace, Wronsky leva la tête avec surprise et regarda l'Anglais comme il savait le faire, non dans les yeux, mais sur le haut du front; il comprit aussitôt que le dresseur ne lui avait pas parlé comme à son maître, mais comme à un jockey, et répondit:

«J'ai besoin de voir Bransky et serai de retour dans une heure.»

«Combien de fois m'aura-t-on fait cette question aujourd'hui! pensa-t-il, et il rougit, ce qui lui arrivait rarement. L'Anglais le regarda attentivement; il avait l'air de savoir où allait son maître.

«L'essentiel est de se tenir tranquille avant la course; ne vous faites pas de mauvais sang, ne vous tourmentez de rien.

All right,» répondit Wronsky en souriant et, sautant dans sa calèche, il se fit conduire à Péterhof.

À peine avait-il fait quelques pas, que le ciel, couvert depuis le matin, s'assombrit tout à fait; il se mit à pleuvoir.

«C'est fâcheux, pensa Wronsky en levant la capote de sa calèche; il y avait de la boue, maintenant ce sera un marais.»

Et, profitant de ce moment de solitude, il prit les lettres de sa mère et de son frère pour les lire.

C'était toujours la même histoire: tous deux, sa mère aussi bien que son frère, trouvaient nécessaire de se mêler de ses affaires de coeur; il en était irrité jusqu'à la colère, un sentiment qui ne lui était pas habituel.

«En quoi cela les concerne-t-il? Pourquoi se croient-ils obligés de s'occuper de moi? de s'accrocher à moi? C'est parce qu'ils sentent qu'il y a là quelque chose qu'ils ne peuvent comprendre. Si c'était une liaison vulgaire, on me laisserait tranquille; mais ils devinent qu'il n'en est rien, que cette femme n'est pas un jouet pour moi, qu'elle m'est plus chère que la vie. Cela leur paraît incroyable et agaçant. Quel que soit notre sort, c'est nous qui l'avons fait, et nous ne le regrettons pas, se dit-il en s'unissant à Anna dans le mot nous. Mais non, ils entendent nous enseigner la vie, eux qui n'ont aucune idée de ce qu'est le bonheur! ils ne savent pas que, sans cet amour, il n'y aurait pour moi ni joie ni douleur en ce monde; la vie n'existerait pas.»

Au fond, ce qui l'irritait le plus contre les siens, c'est que sa conscience lui disait qu'ils avaient raison. Son amour pour Anna n'était pas un entraînement passager destiné comme tant de liaisons mondaines à disparaître en ne laissant d'autres traces que des souvenirs doux ou pénibles. Il sentait vivement toutes les tortures de leur situation, toutes ses difficultés aux yeux du monde, auquel il fallait tout cacher, en s'ingéniant à mentir, à tromper, à inventer mille ruses. Et tandis que leur passion mutuelle était si violente qu'ils ne connaissaient plus qu'elle, toujours il fallait penser aux autres.

Ces fréquentes nécessités de dissimuler et de feindre lui revinrent vivement à la pensée. Rien n'était plus contraire à sa nature, et il se rappela le sentiment de honte qu'il avait souvent surpris dans Anna lorsqu'elle aussi était forcée au mensonge.

Depuis sa liaison avec elle, il ressentait parfois une étrange sensation de dégoût et de répulsion qu'il ne pouvait définir. Pour qui l'éprouvait-il?…. Pour Alexis Alexandrovitch, pour lui-même, pour le monde entier?… Il n'en savait rien. Autant que possible il chassait cette impression.

«Oui, jadis elle était malheureuse, mais fière et tranquille; maintenant elle ne peut plus l'être, quelque peine qu'elle se donne pour le paraître.»

Et pour la première fois l'idée de couper court à cette vie de dissimulation lui apparut nette et précise: le plus tôt serait le mieux.

«Il faut que nous quittions tout, elle et moi, et que, seuls avec notre amour, nous allions nous cacher quelque part,» se dit-il.