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Anna Karénine, Tome I cover

Anna Karénine, Tome I

Chapter 68: XXIX
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About This Book

The narrative follows a married aristocratic woman who begins a passionate affair with a charismatic officer, a liaison that undermines her family life, exposes rigid social codes, and culminates in isolation and personal tragedy. Interwoven is the story of a landowner seeking fulfillment through work, marriage, and spiritual reflection, offering a counterpoint of rural labor and moral inquiry. Together the threads probe marriage, infidelity, family obligations, social hypocrisy, and the tensions between individual desire and communal expectation, rendered through intimate psychological portraiture and sweeping depictions of urban and country society.

XXIX

Au reste, l'impression était unanimement pénible et l'on se répétait la phrase de l'un des spectateurs: «Après cela il ne reste plus que les arènes avec des lions». La terreur causée par la chute de Wronsky fut générale, et le cri d'horreur poussé par Anna n'étonna personne. Malheureusement sa physionomie exprima ensuite des sentiments plus vifs que ne le permettait le décorum; éperdue, troublée comme un oiseau pris au piège, elle voulait se lever, se sauver, et se tournait vers Betsy, en répétant:

«Partons, partons!»

Mais Betsy n'écoutait pas. Penchée vers un militaire qui s'était approché du pavillon, elle lui parlait avec animation.

Alexis Alexandrovitch vint vers sa femme et lui offrit poliment le bras.

«Partons, si vous le désirez, lui dit-il en français.» Anna ne l'aperçut même pas; elle était toute à la conversation de Betsy et du général.

«On prétend qu'il s'est aussi cassé la jambe, disait-il: cela n'a pas le sens commun.»

Anna, sans répondre à son mari, regardait toujours de sa lorgnette l'endroit où Wronsky était tombé, mais c'était si loin et la foule était si grande qu'on ne distinguait rien; elle baissa sa lorgnette et allait partir, lorsqu'un officier au galop vint faire un rapport à l'empereur.

Anna se pencha en avant pour écouter.

«Stiva, Stiva,» cria-t-elle à son frère; celui-ci n'entendit pas; elle voulut encore quitter la tribune.

«Je vous offre mon bras, si vous désirez partir,» répéta Alexis
Alexandrovitdch en lui touchant la main.

Anna s'éloigna de lui avec répulsion et répondit sans le regarder:

«Non, non, laissez-moi, je resterai.» Elle venait d'apercevoir un officier qui, du lieu de l'accident, accourait à toute bride en coupant le champ de courses.

Betsy lui fit signe de son mouchoir; l'officier venait dire que le cavalier n'était pas blessé, mais que le cheval avait les reins brisés.

À cette nouvelle Anna se rassit, et cacha son visage derrière son éventail; Alexis Alexandrovitch remarqua non seulement qu'elle pleurait, mais qu'elle ne pouvait réprimer les sanglots qui soulevaient sa poitrine. Il se plaça devant elle pour la dissimuler aux regards du public, et lui donner le temps de se remettre.

«Pour la troisième fois, je vous offre mon bras,» dit-il quelques instants après, en se tournant vers elle.

Anna le regardait, ne sachant que répondre. Betsy lui vint en aide.

«Non, Alexis Alexandrovitch; j'ai amené Anna, je la reconduirai.

—Excusez, princesse, répondit-il en souriant poliment et en la regardant bien en face; mais je vois qu'Anna est souffrante, et je désire la ramener moi-même.»

Anna effrayée se leva avec soumission et prit le bras de son mari.

«J'enverrai prendre de ses nouvelles et vous en ferai donner,» murmura
Betsy à voix basse.

Alexis Alexandrovitch, en sortant du pavillon, causa de la façon la plus naturelle avec tous ceux qu'il rencontra, et Anna fut obligée d'écouter, de répondre; elle ne s'appartenait pas et croyait marcher en rêve à côté de son mari.

«Est-il blessé? tout cela est-il vrai? viendra-t-il? le verrai-je aujourd'hui?» pensait-elle.

Silencieusement elle monta en voiture, et bientôt ils sortirent de la foule. Malgré tout ce qu'il avait vu, Alexis Alexandrovitch ne se permettait pas de juger sa femme; pour lui, les signes extérieurs tiraient seuls à conséquence; elle ne s'était pas convenablement comportée, et il se croyait obligé de lui en faire l'observation. Comment adresser cette observation sans aller trop loin? Il ouvrit la bouche pour parler, mais involontairement il dit tout autre chose que ce qu'il voulait dire:

«Combien nous sommes tous portés à admirer ces spectacles cruels! Je remarque…..

—Quoi? je ne comprends pas,» dit Anna d'un air de souverain mépris. Ce ton blessa Karénine.

«Je dois vous dire…., commença-t-il.

—Voilà l'explication, pensa Anna, et elle eut peur.

—Je dois vous dire que votre tenue a été fort inconvenante aujourd'hui, dit-il en français.

—En quoi?—demanda-t-elle en se tournant vivement vers lui et en le regardant bien en face, non plus avec la fausse gaieté sous laquelle se dissimulaient ses sentiments, mais avec une assurance qui cachait mal la frayeur qui l'étreignait.

—Faites attention,» dit-il en montrant la glace de la voiture, baissée derrière le cocher.

Il se pencha pour la relever.

«Qu'avez-vous trouvé d'inconvenant? répéta-t-elle.

—Le désespoir que vous avez peu dissimulé lorsqu'un des cavaliers est tombé.»

Il attendait une réponse, mais elle se taisait et regardait devant elle.

«Je vous ai déjà priée de vous comporter dans le monde de telle sorte que les méchantes langues ne puissent vous attaquer. Il fut un temps où je parlais de sentiments intimes, je n'en parle plus; il n'est question maintenant que de faits extérieurs; vous vous êtes tenue d'une façon inconvenante, et je désire que cela ne se renouvelle plus.»

Ces paroles n'arrivaient qu'à moitié aux oreilles d'Anna; elle se sentait envahie par la crainte, et ne pensait cependant qu'à Wronsky; elle se demandait s'il était possible qu'il fût blessé; était-ce bien de lui qu'on parlait en disant que le cavalier était sain et sauf, mais que le cheval avait les reins brisés?

Quand Alexis Alexandrovitch se tut, elle le regarda avec un sourire d'ironie feinte, sans répondre; elle n'avait rien entendu. La terreur qu'elle éprouvait se communiquait à lui; il avait commencé avec fermeté, puis, en sentant toute la portée de ses paroles, il eut peur; le sourire d'Anna le fit tomber dans une étrange erreur.

«Elle sourit de mes soupçons, elle va me dire, comme autrefois, qu'ils n'ont aucun fondement, qu'ils sont absurdes.»

C'était ce qu'il souhaitait ardemment; il craignait tant de voir ses craintes confirmées, qu'il était prêt à croire tout ce qu'elle aurait voulu: mais l'expression de ce visage sombre et terrifié ne promettait même plus le mensonge.

«Peut-être me suis-je trompé; dans ce cas, pardonnez-moi.

—Non, vous ne vous êtes pas trompé, dit-elle lentement en jetant un regard désespéré sur la figure impassible de son mari. Vous ne vous êtes pas trompé: j'ai été au désespoir et ne puis m'empêcher de l'être encore. Je vous écoute: je ne pense qu'à lui. Je l'aime, je suis sa maîtresse: je ne puis vous souffrir, je vous crains, je vous hais. Faites de moi ce que vous voudrez.» Et, se rejetant au fond de la voiture, elle couvrit son visage de ses mains et éclata en sanglots.

Alexis Alexandrovitch ne bougea pas, ne changea pas la direction de son regard, mais l'expression solennelle de sa physionomie prit une rigidité de mort, qu'elle garda pendant tout le trajet. En approchant de la maison, il se tourna vers Anna et dit:

«Entendons-nous: j'exige que jusqu'au moment où j'aurai pris les mesures voulues—ici sa voix trembla—pour sauvegarder mon honneur, mesures qui vous seront communiquées, j'exige que les apparences soient conservées.»

Il sortit de la voiture et fit descendre Anna; devant les domestiques, il lui serra la main, remonta en voiture, et reprit la route de Pétersbourg.

À peine était-il parti qu'un messager de Betsy apporta un billet:

«J'ai envoyé prendre de ses nouvelles; il m'écrit qu'il va bien, mais qu'il est au désespoir.

—Alors il viendra! pensa-t-elle. J'ai bien fait de tout avouer.»

Elle regarda sa montre: il s'en fallait encore de trois heures; mais le souvenir de leur dernière entrevue fit battre son coeur.

«Mon Dieu, qu'il fait encore clair! C'est terrible, mais j'aime à voir son visage, et j'aime cette lumière fantastique. Mon mari! ah oui! Eh bien! tant mieux, tout est fini entre nous…»

XXX

Partout où des hommes se réunissent, et dans la petite ville d'eaux allemande choisie par les Cherbatzky comme ailleurs, il se forme une espèce de cristallisation sociale qui met chacun à sa place; de même qu'une gouttelette d'eau exposée au froid prend invariablement, et pour toujours, une certaine forme cristalline, de même chaque nouveau baigneur se trouve invariablement fixé au rang qui lui convient dans la société.

Fürst Cherbatzky sammt Gemahlin und Tochter se cristallisèrent immédiatement à la place qui leur était due suivant la hiérarchie sociale, de par l'appartement qu'ils occupèrent, leur nom et les relations qu'ils firent.

Ce travail de stratification s'était opéré d'autant plus sérieusement cette année, qu'une véritable Fürstin allemande honorait les eaux de sa présence. La princesse se crut obligée de lui présenter sa fille, et cette cérémonie eut lieu deux jours après leur arrivée. Kitty, parée d'une toilette très simple, c'est-à-dire très élégante et venue de Paris, fit une profonde et gracieuse révérence à la grande dame.

«J'espère, lui fut-il dit, que les roses renaîtront bien vite sur ce joli visage.» Et aussitôt la famille Cherbatzky se trouva classée d'une façon définitive.

Ils firent la connaissance d'un lord anglais et de sa famille, d'une Gräfin allemande et de son fils, blessé à la dernière guerre, d'un savant suédois et de M. Canut ainsi que de sa soeur.

Mais la société intime des Cherbatzky se forma presque spontanément de baigneurs russes; c'étaient Marie Evguénievna Rtichef et sa fille, qui déplaisait à Kitty parce qu'elle aussi était malade d'un amour contrarié, et un colonel moscovite qu'elle avait toujours vu en uniforme, et que ses cravates de couleur et son cou découvert lui faisaient trouver souverainement ridicule. Cette société parut d'autant plus insupportable à Kitty qu'on ne pouvait s'en débarrasser.

Restée seule avec sa mère, après le départ du vieux prince pour Carlsbad, elle chercha, pour se distraire, à observer les personnes inconnues qu'elle rencontrait; sa nature la portait à voir tout le monde en beau, aussi ses remarques sur les caractères et les situations qu'elle s'amusait à deviner étaient-elles empreintes d'une bienveillance exagérée.

Une des personnes qui lui inspirèrent l'intérêt le plus vif fut une jeune fille venue aux eaux avec une dame russe qu'on nommait Mme Stahl, et qu'on disait appartenir à une haute noblesse.

Cette dame, fort malade, n'apparaissait que rarement, traînée dans une petite voiture; la princesse assurait qu'elle se tenait à l'écart par orgueil plutôt que par maladie. La jeune fille la soignait et, selon Kitty, elle s'occupait avec le même zèle simple et naturel de plusieurs autres personnes sérieusement malades.

Mme Stahl nommait sa compagne Varinka, mais Kitty assurait qu'elle ne la traitait ni en parente ni en garde-malade rétribuée; une irrésistible sympathie entraînait Kitty vers cette jeune fille, et quand leurs regards se rencontraient, elle s'imaginait lui plaire aussi.

Mlle Varinka, quoique jeune, semblait manquer de jeunesse: elle paraissait aussi bien dix-neuf ans que trente. Malgré sa pâleur maladive, on la trouvait jolie en analysant ses traits, et elle aurait passé pour bien faite si sa tête n'eût été trop forte et sa maigreur trop grande; mais elle ne devait pas plaire aux hommes; elle faisait penser à une belle fleur qui, tout en conservant ses pétales, serait déjà flétrie et sans parfum.

Varinka semblait toujours absorbée par quelque devoir important, et n'avoir pas de loisirs pour s'occuper de choses futiles; l'exemple de cette vie occupée faisait penser à Kitty qu'elle trouverait, en l'imitant, ce qu'elle cherchait avec douleur: un intérêt, un sentiment de dignité personnelle, qui n'eût plus rien de commun avec ces relations mondaines de jeunes filles à jeunes gens, dont la pensée lui paraissait une flétrissure: plus elle étudiait son amie inconnue, plus elle désirait la connaître, persuadée qu'elle était de trouver en elle une créature parfaite.

Les jeunes filles se rencontraient plusieurs fois par jour, et les yeux de Kitty semblaient toujours dire: «Qui êtes-vous? Je ne me trompe pas, n'est-ce pas, en vous croyant un être charmant? Mais, ajoutait le regard, je n'aurai pas l'indiscrétion de solliciter votre amitié: je me contente de vous admirer et de vous aimer!—Moi aussi, je vous aime, et je vous trouve charmante, répondait le regard de l'inconnue, et je vous aimerais plus encore si j'en avais le temps», et réellement elle était toujours occupée. Tantôt c'étaient les enfants d'une famille russe qu'elle ramenait du bain, tantôt un malade qu'il fallait envelopper d'un plaid, un autre qu'elle s'évertuait à distraire, ou bien encore des pâtisseries qu'elle venait acheter pour l'un ou l'autre de ses protégés.

Un matin, bientôt après l'arrivée des Cherbatzky, on vit apparaître un couple qui devint l'objet d'une attention peu bienveillante.

L'homme était de taille haute et voûtée, avec des mains énormes, des yeux noirs, tout à la fois naïfs et effrayants; il portait un vieux paletot trop court; la femme était aussi mal mise, marquée de petite vérole, et d'une physionomie très douce.

Kitty les reconnut aussitôt pour des russes, et déjà son imagination ébauchait un roman touchant dont ils étaient les héros, lorsque la princesse apprit, par la liste des baigneurs, que ces nouveaux venus se nommaient Nicolas Levine et Marie Nicolaevna; elle mit fin au roman de sa fille en lui expliquant que ce Levine était un fort vilain homme.

Le fait qu'il fut frère de Constantin Levine, plus que les paroles de sa mère, rendit ce couple particulièrement désagréable à Kitty. Cet homme aux mouvements de tête bizarres lui devint odieux, et elle croyait lire dans ces grands yeux, qui la suivaient avec obstination, des sentiments ironiques et malveillants.

Elle évitait autant que possible de le rencontrer.

XXXI

La journée étant pluvieuse, Kitty et sa mère se promenaient sous la galerie, accompagnées du colonel, jouant à l'élégant dans son petit veston européen, acheté tout fait à Francfort.

Ils marchaient d'un côté de la galerie, cherchant à éviter Nicolas Levine, qui marchait de l'autre. Varinka, en robe foncée, coiffée d'un chapeau noir à bords rabattus, promenait une vieille Française aveugle; chaque fois que Kitty et elle se rencontraient, elles échangeaient un regard amical.

«Maman, puis-je lui parler? demanda Kitty en voyant son inconnue approcher de la source, et trouvant l'occasion favorable pour l'aborder.

—Si tu as si grande envie de la connaître, laisse-mol prendre des informations; mais que trouves-tu de si remarquable en elle? C'est quelque dame de compagnie. Si tu veux, je ferai la connaissance de Mme Stahl. J'ai connu sa belle-soeur,» ajouta la princesse en relevant la tête avec dignité.

Kitty savait que sa mère était froissée de l'attitude de Mme Stahl qui semblait l'éviter; elle n'insista pas.

«Elle est vraiment charmante! dit-elle en regardant Varinka tendre un verre à la Française. Voyez comme tout ce qu'elle fait est aimable et simple.

—Tu m'amuses avec tes engouements, répondit la princesse, mais pour le moment éloignons-nous», ajouta-t-elle en voyant approcher Levine, sa compagne et un médecin allemand, auquel il parlait d'un ton aigu et mécontent.

Comme elles revenaient sur leurs pas, elles entendirent un éclat de voix; Levine était arrêté et gesticulait en criant; le docteur se fâchait à son tour, et l'on faisait cercle autour d'eux. La princesse s'éloigna vivement avec Kitty; le colonel se mêla à la foule pour connaître l'objet de la discussion.

«Qu'y avait-il? demanda la princesse quand au bout de quelques minutes le colonel les rejoignit.

—C'est une honte! répondit celui-ci. Rien de pis que de rencontrer des Russes à l'étranger. Ce grand monsieur s'est querellé avec le docteur, lui a grossièrement reproché de ne pas le soigner comme il l'entendait, et a fini par lever son bâton. C'est une honte!

—Mon Dieu, que c'est pénible! dit la princesse; et comment tout cela s'est-il terminé?

—Grâce à l'intervention de cette demoiselle en chapeau forme champignon: une Russe, je crois; c'est elle qui la première s'est trouvée là pour prendre ce monsieur par le bras et l'emmener.

—Voyez-vous, maman? dit Kitty à sa mère, et vous vous étonnez de mon enthousiasme pour Varinka?»

Le lendemain Kitty remarqua que Varinka s'était mise en rapport avec Levine et sa compagne, comme avec ses autres protégés; elle s'approchait d'eux pour causer, et servait d'interprète à la femme, qui ne parlait aucune langue étrangère. Kitty supplia encore une fois sa mère de lui permettre de faire sa connaissance, et, quoiqu'il fût désagréable à la princesse d'avoir l'air de faire des avances à Mme Stahl qui se permettait de faire la fière, édifiée par les renseignements qu'elle avait pris, elle choisit un moment où Kitty était à la source, pour aborder Varinka devant la boulangerie.

«Permettez-moi de me présenter moi-même, dit-elle avec un sourire de condescendance. Ma fille s'est éprise de vous; peut-être ne me connaissez-vous pas… Je….

—C'est plus que réciproque, princesse, répondit avec hâte Varinka.

—Vous avez fait hier une bonne action, par rapport à notre triste compatriote,» dit la princesse.

Varinka rougit.

«Je ne me rappelle pas: il me semble que je n'ai rien fait, dit-elle.

—Si fait, vous avez sauvé ce Levine d'une affaire désagréable.

—Ah oui! sa compagne m'a appelée et j'ai cherché à le calmer: il est très malade et très mécontent de son médecin. J'ai l'habitude de soigner ce genre de malades.

—Je sais que vous habitez Menton, avec votre tante, il me semble, Mme
Stahl. J'ai connu sa belle-soeur.

—Mme Stahl n'est pas ma tante, je l'appelle maman, mais je ne lui suis pas apparentée; j'ai été élevée par elle», répondit Varinka en rougissant encore.

Tout cela fut dit très simplement, et l'expression de ce charmant visage était si ouverte et si sincère que la princesse comprit pourquoi Varinka plaisait si fort à Kitty.

«Et que va faire ce Levine? demanda-t-elle.

—Il part,» répondit Varinka.

Kitty, revenant de la source, aperçut en ce moment sa mère causant avec son amie; elle rayonna de joie.

«Eh bien, Kitty, ton ardent désir de connaître Mlle…

—Varinka, dit la jeune fille: c'est ainsi qu'on m'appelle.»

Kitty rougit de plaisir et serra longtemps en silence la main de sa nouvelle amie, qui la lui abandonna sans répondre à cette pression. En revanche son visage s'illumina d'un sourire heureux, quoique mélancolique, et découvrit des dents grandes mais belles.

«Je le désirais depuis longtemps aussi, dit-elle.

—Mais vous êtes si occupée…..

—Moi? au contraire, je n'ai rien à faire,» répondit Varinka.

Mais au même instant deux petites Russes, filles d'un malade, accoururent vers elle.

«Varinka! maman nous appelle!» crièrent-elles.

Et Varinka les suivit.

XXXII

Voici ce que la princesse avait appris du passé de Varinka et de ses relations avec Mme Stahl. Celle-ci, une femme maladive et exaltée, que les uns accusaient d'avoir fait le tourment de la vie de son mari par son inconduite, tandis que d'autres accusaient son mari de l'avoir rendue malheureuse, avait, après s'être séparée de ce mari, mis au monde un enfant qui était mort aussitôt né. La famille de Mme Stahl, connaissant sa sensibilité, et craignant que cette nouvelle ne la tuât, avait substitué à l'enfant mort la fille d'un cuisinier de la cour, née la même nuit, dans la même maison à Pétersbourg: c'était Varinka. Mme Stahl apprit par la suite que la petite n'était pas sa fille, mais continua à s'en occuper, d'autant plus que la mort des vrais parents de l'enfant la rendit bientôt orpheline.

Depuis plus de dix ans Mme Stahl vivait à l'étranger, dans le midi, sans presque quitter son lit. Les uns disaient qu'elle s'était fait dans le monde un piédestal de sa charité et de sa haute piété. D'autres voyaient en elle un être supérieur, d'une grande élévation morale, et assuraient qu'elle ne vivait que pour les bonnes oeuvres; en un mot, qu'elle était bien réellement ce qu'elle semblait être. Personne ne savait si elle était catholique, protestante ou orthodoxe; ce qui était certain, c'est qu'elle entretenait de bonnes relations avec les sommités de toutes les églises, de toutes les confessions.

Varinka vivait toujours auprès d'elle, et tous ceux qui connaissaient
Mme Stahl la connaissaient aussi.

Kitty s'attacha de plus en plus à son amie et, chaque jour, lui découvrait quelque nouvelle qualité. La princesse, ayant appris que Varinka chantait, la pria de venir les voir un soir.

«Kitty joue du piano, et, quoique l'instrument soit mauvais, nous aurions grand plaisir à vous entendre», dit la princesse avec un sourire forcé qui déplut à Kitty, à laquelle le peu de désir qu'avait Varinka de chanter n'échappait pas; elle vint cependant le même soir et apporta de la musique. La princesse invita Marie Evguénievna, sa fille, et le colonel; Varinka sembla indifférente à la présence de ces personnes, étrangères pour elle, et s'approcha du piano sans se faire prier; elle ne savait pas s'accompagner, mais lisait parfaitement la musique. Kitty jouait bien du piano et l'accompagna.

«Vous avez un talent remarquable», dit la princesse après le premier morceau, que Varinka chanta avec goût.

Marie Evguénievna et sa fille joignirent leurs compliments et leurs remerciements à ceux de la princesse.

«Voyez donc le public que vous avez attiré», dit le colonel qui regardait par la fenêtre.

Il s'était effectivement rassemblé un assez grand nombre de personnes, près de la maison.

«Je suis enchantée de vous avoir fait plaisir», répondit simplement
Varinka.

Kitty regardait son amie avec orgueil: elle était dans l'admiration de son talent, de sa voix, de toute sa personne, mais plus encore de sa tenue; il était clair que Varinka ne se faisait aucun mérite de son chant, et restait fort indifférente aux compliments; elle avait simplement l'air de se demander: «Faut-il chanter encore, ou non?»

«Si j'étais à sa place, pensait Kitty, combien je serais fière! comme je serais contente de voir cette foule sous la fenêtre! Et cela lui est absolument égal! Elle ne paraît sensible qu'au plaisir d'être agréable à maman. Qu'y a-t-il en elle? Qu'est-ce qui lui donne cette force d'indifférence, ce calme indépendant? Combien je voudrais l'apprendre d'elle?» se disait Kitty en observant ce visage tranquille.

La princesse demanda un second morceau, et Varinka le chanta aussi bien que le premier, avec le même soin et la même perfection, toute droite près du piano, et battant la mesure de sa petite main brune.

Le morceau suivant dans le cahier était un air italien. Kitty joua le prélude et se tourna vers la chanteuse:

«Passons celui-là,» dit Varinka en rougissant.

Kitty, tout émue, fixa sur elle des yeux questionneurs

«Alors, un autre! se hâta-t-elle de dire en tournant les pages, comprenant que cet air devait rappeler à son amie quelque souvenir pénible.

—Non, répondit Varinka en mettant tout en souriant la main sur le cahier. Chantons-le.» Et elle chanta aussi tranquillement et aussi froidement qu'auparavant.

Quand elle eut fini, chacun la remercia encore, et on sortit du salon pour prendra le thé. Kitty et Varinka descendirent au petit jardin attenant à la maison.

«Vous rattachez un souvenir à ce morceau, n'est-ce pas? dit Kitty. Ne répondez pas; dites seulement: c'est vrai.

—Pourquoi ne vous le dirais-je pas tout simplement? Oui, c'est un souvenir, dit tranquillement Varinka, et il a été douloureux. J'ai aimé quelqu'un à qui je chantais cet air.»

Kitty, les yeux grands ouverts, regardait humblement Varinka sans parler.

«Je l'ai aimé, et il m'a aimée aussi: mais sa mère s'est opposée à notre mariage, et il en a épousé une autre. Maintenant il ne demeure pas trop loin de chez nous, et je le vois quelquefois. Vous ne pensiez pas que j'avais mon roman?» Et son visage parut éclairé comme toute sa personne avait dû l'être autrefois, pensa Kitty.

«Comment ne l'aurais-je pas pensé? Si j'étais homme, je n'aurais pu aimer personne, après vous avoir rencontrée; ce que je ne conçois pas, c'est qu'il ait pu vous oublier et vous rendre malheureuse pour obéir à sa mère: il ne devait pas avoir de coeur.

—Au contraire, c'est un homme excellent, et quant à moi je ne suis pas malheureuse… Eh bien, ne chanterons-nous plus aujourd'hui? ajouta-t-elle en se dirigeant vers la maison.

—Que vous êtes bonne, que vous êtes bonne! s'écria Kitty en l'arrêtant pour l'embrasser. Si je pouvais vous ressembler un peu!

—Pourquoi ressembleriez-vous à une autre qu'à vous-même? Restez donc ce que vous êtes, dit Varinka en souriant de son sourire doux et fatigué.

—Non, je ne suis pas bonne du tout….. Voyons, dites-moi….. Attendez, asseyons-nous un peu, dit Kitty en la faisant rasseoir sur un banc près d'elle. Dites-moi, comment peut-il n'être pas blessant de penser qu'un homme a méprisé votre amour, qu'il l'a repoussé!

—Il n'a rien méprisé: je suis sûre qu'il m'a aimée. Mais c'était un fils soumis…

—Et s'il n'avait pas agi ainsi pour obéir à sa mère? Si de son plein gré…? dit Kitty, sentant qu'elle dévoilait son secret, et que son visage, tout brûlant de rougeur, la trahissait.

—Dans ce cas, il aurait mal agi, et je ne le regretterais plus, répondit
Varinka, comprenant qu'il n'était plus question d'elle, mais de Kitty.

—Et l'insulte? dit Kitty: peut-on l'oublier? C'est impossible, dit-elle en se rappelant son regard au dernier bal lorsque la musique s'était arrêtée.

—Quelle insulte? vous n'avez rien fait de mal?

—Pis que cela, je me suis humiliée…..»

Varinka secoua la tête et posa sa main sur celle de Kitty.

«En quoi vous êtes-vous humiliée? Vous n'avez pu dire à un homme qui vous témoignait de l'indifférence que vous l'aimiez?

—Certainement non, je n'ai jamais dit un mot, mais il le savait! Il y a des regards, des manières d'être….. Non, non, je vivrais cent ans que je ne l'oublierais pas!

—Mais alors je ne comprends plus. Il s'agit seulement de savoir si vous l'aimez encore ou non, dit Varinka, qui appelait les choses par leur nom.

—Je le hais; je ne puis me pardonner…

—Eh bien?

—Mais la honte, l'affront!

—Ah, mon Dieu! si tout le monde était sensible comme vous! Il n'y a pas de jeune fille qui n'ait éprouvé quelque chose d'analogue. Tout cela est si peu important!

—Qu'y-a-t-il donc d'important? demanda Kitty, la regardant avec une curiosité étonnée.

—Bien des choses, répondit Varinka en souriant.

—Mais encore?

—Il y a beaucoup de choses plus importantes, répondit Varinka, ne sachant trop que dire; en ce moment, la princesse cria par la fenêtre:

—Kitty, il fait frais: mets un châle, ou rentre.

—Il est temps de partir, dit Varinka en se levant. Je dois entrer chez
Mlle Berthe, elle m'en a priée.»

Kitty la tenait par la main et l'interrogeait du regard avec une curiosité passionnée, presque suppliante.

«Quoi? qu'est-ce qui est plus important? Qu'est-ce qui donne le calme?
Vous le savez, dites-le moi!»

Mais Varinka ne comprenait même pas ce que demandaient les regards de
Kitty; elle se rappelait seulement qu'il fallait encore entrer chez Mlle
Berthe, et se trouver à la maison pour le thé de maman, à minuit.

Elle rentra dans la chambre, rassembla sa musique, et ayant pris congé de chacun, voulut partir.

«Permettez, je vous reconduirai, dit le colonel.

—Certainement, comment rentrer seule la nuit? dit la princesse; je vous donnerai au moins la femme de chambre.»

Kitty s'aperçut que Varinka dissimulait avec peine un sourire, à l'idée qu'on voulait l'accompagner.

«Non, je rentre toujours seule, et jamais il ne m'arrive rien;» dit-elle en prenant son chapeau; et embrassant encore une fois Kitty, sans lui dire «ce qui était important», elle s'éloigna d'un pas ferme, sa musique sous le bras, et disparut dans la demi-obscurité d'une nuit d'été, emportant avec elle le secret de sa dignité et de son enviable tranquillité.

XXXIII

Kitty fit la connaissance de Mme Stahl, et ses relations avec cette dame et Varinka eurent sur elle une influence qui contribua à calmer son chagrin.

Elle apprit qu'en dehors de la vie instinctive qui avait été la sienne, il existait une vie spirituelle, dans laquelle on pénétrait par la religion, mais une religion qui ne ressemblait en rien à celle que Kitty avait pratiquée depuis l'enfance, et qui consistait à aller à la messe et aux vêpres, à la Maison des Veuves, où l'on rencontrait des connaissances, et à apprendre par coeur des textes slavons avec un prêtre de la paroisse. C'était une religion élevée, mystique, liée aux sentiments les plus purs, et à laquelle on croyait, non par devoir, mais par amour.

Kitty apprit tout cela autrement qu'en paroles. Mme Stahl lui parlait comme à une aimable enfant qu'on admire, ainsi qu'un souvenir de jeunesse, et ne fit allusion qu'une seule fois aux consolations qu'apportent la foi et l'amour aux douleurs humaines, ajoutant que le Christ compatissant n'en connaît pas d'insignifiantes; puis aussitôt elle changea de conversation; mais dans chacun des gestes de cette dame, dans ses regards célestes, comme les appelait Kitty, dans ses paroles, et surtout dans son histoire qu'elle connaissait par Varinka, Kitty découvrait «ce qui était important», et ce qu'elle avait ignoré jusque-là.

Cependant, quelle que fût l'élévation de nature de Mme Stahl, quelque touchante que fût son histoire, Kitty remarquait involontairement certains traits de caractère qui l'affligeaient. Un jour, par exemple, qu'il fut question de sa famille, Mme Stahl sourit dédaigneusement: c'était contraire à la charité chrétienne. Une autre fois, Kitty remarqua, en rencontrant chez elle un ecclésiastique catholique, que Mme Stahl tenait son visage soigneusement dans l'ombre d'un abat-jour, et souriait d'une façon singulière. Ces deux observations, bien que fort insignifiantes, lui causèrent une certaine peine, et la firent douter de Mme Stahl; Varinka, en revanche, seule, sans famille, sans amis, n'espérant rien, ne regrettant rien après sa triste déception, lui semblait une perfection. C'était par Varinka qu'elle apprenait qu'il fallait s'oublier et aimer son prochain pour devenir heureuse, tranquille et bonne, ainsi qu'elle voulait l'être. Et une fois qu'elle l'eut compris, Kitty ne se contenta plus d'admirer, mais se donna de tout son coeur à la vie nouvelle qui s'ouvrait devant elle. D'après les récits que Varinka lui fit sur Mme Stahl et d'autres personnes qu'elle lui nomma, Kitty se traça un plan d'existence; elle décida que, à l'exemple d'Aline, la nièce de Mme Stahl, dont Varinka l'entretenait souvent, elle rechercherait les pauvres, n'importe où elle se trouverait, qu'elle les aiderait de son mieux, qu'elle distribuerait des Évangiles, lirait le Nouveau Testament aux malades, aux mourants, aux criminels: cette dernière idée la séduisait particulièrement. Mais elle faisait ces rêves en secret, sans les communiquer à sa mère, ni même à son amie.

Au reste, en attendant le moment d'exécuter ses plans sur une échelle plus vaste, il ne fut pas difficile à Kitty de mettre ses nouveaux principes en pratique; aux eaux, les malades et les malheureux ne manquent pas: elle fit comme Varinka.

La princesse remarqua bien vite combien Kitty était sous l'influence de ses engouements, comme elle appelait Mme Stahl, et surtout Varinka, que Kitty imitait non seulement dans ses bonnes oeuvres, mais presque dans sa façon de marcher, de parler, de cligner des yeux. Plus tard elle reconnut que sa fille passait par une certaine crise intérieure indépendante de l'influence exercée par ses amies.

Kitty lisait le soir un Évangile français prêté par Mme Stahl: ce que jamais elle n'avait fait jusque-là; elle évitait toute relation mondaine, s'occupait des malades protégés par Varinka, et particulièrement de la famille d'un pauvre peintre malade nommé Pétrof.

La jeune fille semblait fière de remplir, dans cette famille, les fonctions de soeur de charité. La princesse n'y voyait aucun inconvénient, et s'y opposait d'autant moins que la femme de Pétrof était une personne très convenable, et qu'un jour la Fürstin, remarquant la beauté de Kitty, en avait fait l'éloge, l'appelant un «ange consolateur». Tout aurait été pour le mieux si la princesse n'avait redouté l'exagération dans laquelle sa fille risquait de tomber.

«Il ne faut rien outrer,» lui disait-elle en français.

La jeune fille ne répondait pas, mais elle se demandait dans le fond de son coeur si, en fait de charité, on peut jamais dépasser la mesure dans une religion qui enseigne à tendre la joue gauche lorsque la droite a été frappée, et à partager son manteau avec son prochain. Mais ce qui peinait la princesse, plus encore que cette tendance à l'exagération, c'était de sentir que Kitty ne lui ouvrait pas complètement son coeur. Le fait est que Kitty faisait un secret à sa mère de ses nouveaux sentiments, non qu'elle manquât d'affection ou de respect pour elle, mais simplement parce qu'elle était sa mère, et qu'il lui eût été plus facile de s'ouvrir à une étrangère qu'à elle.

«Il me semble qu'il y a quelque temps que nous n'avons vu Anna Pavlovna, dit un jour la princesse en parlant de Mme Pétrof. Je l'ai invitée à venir, mais elle m'a semblé contrariée.

—Je n'ai pas remarqué cela, maman, répondit Kitty en rougissant subitement.

—Tu n'as pas été chez elle ces jours-ci?

—Nous projetons pour demain une promenade dans la montagne, dit Kitty.

—Je n'y vois pas d'obstacle», répondit la princesse, remarquant le trouble de sa fille et cherchant à en deviner la cause.

Varinka vint dîner le même jour, et annonça qu'Anna Pavlovna renonçait à l'excursion projetée pour le lendemain; la princesse s'aperçut que Kitty rougissait encore.

«Kitty, ne s'est-il rien passé de désagréable entre toi et les Pétrof? lui demanda-t-elle quand elles se retrouvèrent seules. Pourquoi ont-ils cessé d'envoyer les enfants et de venir eux-mêmes?»

Kitty répondit qu'il ne s'était rien passé et qu'elle ne comprenait pas pourquoi Anna Pavlovna semblait lui en vouloir, et elle disait vrai; mais si elle ne connaissait pas les causes du changement survenu en Mme Pétrof, elle les devinait, et devinait ainsi une chose qu'elle n'osait pas avouer à elle-même, encore moins à sa mère, tant il aurait été humiliant et pénible de se tromper.

Tous les souvenirs de ses relations avec cette famille lui revenaient les uns après les autres: elle se rappelait la joie naïve qui se peignait sur le bon visage tout rond d'Anna Pavlovna, à leurs premières rencontres; leurs conciliabules secrets pour arriver à distraire le malade, à le détacher d'un travail qui lui était défendu, à l'emmener promener; l'attachement du plus jeune des enfants, qui l'appelait «ma Kitty», et ne voulait pas aller se coucher sans elle. Comme tout allait bien alors! Puis elle se rappela la maigre personne de Pétrof, son long cou sortant de sa redingote brune, ses cheveux rares et frisés, ses yeux bleus avec leur regard interrogateur, dont elle avait eu peur d'abord; ses efforts maladifs pour paraître animé et énergique quand elle était près de lui: elle se souvint de la peine qu'elle avait eue à vaincre la répugnance qu'il lui inspirait, ainsi que tous les poitrinaires, du mal qu'elle se donnait pour trouver un sujet de conversation.

Elle se souvint du regard humble et craintif du malade quand il la regardait, de l'étrange sentiment de compassion et de gêne éprouvé au début, puis remplacé par celui du contentement d'elle-même et de sa charité. Tout cela n'avait pas duré longtemps, et depuis quelques jours il était survenu un brusque changement. Anna Pavlovna n'abordait plus Kitty qu'avec une amabilité feinte, et surveillait sans cesse son mari. Pouvait-il être possible que la joie touchante du malade à son approche fût la cause du refroidissement d'Anna Pavlovna?

«Oui, se dit-elle, il y avait quelque chose de peu naturel, et qui ne ressemblait en rien à sa bonté ordinaire, dans la façon dont Anna Pavlovna m'a dit avant-hier d'un air contrarié: «Eh bien! voilà qu'il n'a pas voulu prendre son café sans vous, et il vous a attendu, quoiqu'il fût très affaibli.» Peut-être lui ai-je été désagréable quand je lui ai offert le plaid; c'était pourtant bien simple, mais Pétrof a pris ce petit service d'une façon étrange, et m'a tant remerciée que j'en étais mal à l'aise; et ce portrait de moi qu'il a si bien réussi; mais surtout ce regard triste et tendre! Oui, oui, c'est bien cela! se répéta Kitty avec effroi; mais cela ne peut être, ne doit pas être! Il est si digne de pitié!» ajouta-t-elle intérieurement.

Ces craintes empoisonnaient le charme de sa nouvelle vie.

XXXIV

Le prince Cherbatzky vint rejoindre les siens avant la fin de la cure; il avait été de son côté à Carlsbad, puis à Baden et à Kissingen, pour y retrouver des compatriotes et, comme il disait, «recueillir un peu d'air russe».

Le prince et la princesse avaient des idées fort opposées sur la vie à l'étranger. La princesse trouvait tout parfait et, malgré sa position bien établie dans la société russe, jouait à la dame européenne: ce qui ne lui allait pas, car c'était une dame russe par excellence.

Quant au prince, il trouvait au contraire tout détestable, la vie européenne insupportable, tenait à ses habitudes russes avec exagération, et cherchait à se montrer moins Européen qu'il ne l'était en réalité.

Le prince revint maigri, avec des poches sous les yeux, mais plein d'entrain, et cette heureuse disposition d'esprit ne fit qu'augmenter quand il trouva Kitty en voie de guérison.

Les détails que lui avait donnés la princesse sur l'intimité de Kitty avec Mme Stahl et Varinka, et ses remarques sur la transformation morale que subissait leur fille, avaient attristé le prince et réveillé en lui le sentiment habituel de jalousie qu'il éprouvait pour tout ce qui pouvait soustraire Kitty à son influence, en l'entraînant dans des régions inabordables pour lui; mais ces fâcheuses nouvelles se noyèrent dans l'océan de bonne humeur et de gaieté qu'il rapportait de Carlsbad.

Le lendemain de son arrivée, le prince, vêtu de son long paletot, ses joues, un peu bouffies et couvertes de rides, encadrées dans un faux-col empesé, alla à la source avec sa fille; il était de la plus belle humeur du monde.

Le temps était splendide; la vue de ces maisons gaies et proprettes, entourées de petits jardins, des servantes allemandes à l'ouvrage, avec leurs bras rouges et leurs figures bien nourries, le soleil resplendissant, tout réjouissait le coeur; mais, plus on approchait de la source, plus on rencontrait de malades, dont l'aspect lamentable contrastait péniblement avec ce qui les entourait, dans ce milieu germanique si bien ordonné.

Pour Kitty, cette belle verdure et les sons joyeux de la musique formaient un cadre naturel à ces visages connus dont elle suivait les transformations bonnes ou mauvaises; mais pour le prince il y avait quelque chose de cruel à l'opposition de cette lumineuse matinée de juin, de l'orchestre jouant gaiement la valse à la mode, et de ces moribonds venus des quatre coins de l'Europe et se traînant là languissamment.

Malgré le retour de jeunesse qu'éprouvait le prince, et son orgueil quand il tenait sa fille favorite sous le bras, il se sentait honteux et gêné de sa démarche ferme et de ses membres vigoureux. En face de toutes ces misères, il éprouvait le sentiment d'un homme déshabillé devant du monde.

«Présente-moi à tes nouveaux amis, dit-il à sa fille en lui serrant le bras du coude; je me suis mis à aimer ton affreux Soden pour le bien qu'il t'a fait; mais vous avez ici bien des tristesses… Qui est-ce…?»

Kitty lui nomma les personnes de leur connaissance; à l'entrée du jardin, ils rencontrèrent Mlle Berthe avec sa conductrice, et le prince eut plaisir à voir l'expression de joie qui se peignit sur le visage de la vieille femme au son de la voix de Kitty: avec l'exagération d'une Française, elle se répandit en politesses, et félicita le prince d'avoir une fille si charmante, dont elle éleva le mérite aux nues, la déclarant un trésor, une perle, un ange consolateur.

«Dans ce cas, c'est l'ange n° 2, dit le prince en souriant: car elle assure que Mlle Varinka est l'ange n° 1.

—Oh oui! Mlle Varinka est vraiment un ange, allez», assura vivement Mlle
Berthe.

Ils rencontrèrent Varinka elle-même dans la galerie; elle vint à eux avec hâte, portant un élégant sac rouge à la main.

«Voilà papa arrivé!»lui dit Kitty.

Varinka fit un salut simple et naturel qui ressemblait à une révérence, et entama la conversation avec le prince sans fausse timidité.

—Il va sans dire que je vous connais, et beaucoup, lui dit le prince en souriant, d'un air qui prouva à Kitty, à sa grande joie, que son amie plaisait à son père.

—Où allez-vous si vite?

—Maman est ici, répondit la jeune fille en se tournant vers Kitty: elle n'a pas dormi de la nuit, et le docteur lui a conseillé de prendre l'air; je lui porte son ouvrage.

—Voilà donc l'ange n° 1,» dit le prince, quand Varinka se fut éloignée.

Kitty s'aperçut qu'il avait envie de la plaisanter sur son amie, mais qu'il était retenu par l'impression favorable qu'elle lui avait produite.

«Eh bien, nous allons tous les voir, les uns après les autres, tes amis, même Mme Stahl, si elle daigne me reconnaître.

—Tu la connais donc, papa? demanda Kitty avec crainte, en remarquant un éclair ironique dans les yeux de son père.

—J'ai connu son mari, et je l'ai un peu connue elle-même, avant qu'elle se fût enrôlée dans les piétistes.

—Qu'est-ce que ces piétistes, papa? demanda Kitty, inquiète de voir donner un nom à ce qui lui paraissait d'une si haute valeur en Mme Stahl.

—Je n'en sais trop rien; ce que je sais, c'est qu'elle remercie Dieu de tous les malheurs qui lui arrivent, y compris celui d'avoir perdu son mari, et cela tourne au comique quand on sait qu'ils vivaient fort mal ensemble…. Qui est-ce? Quelle pauvre figure!—demanda-t-il en voyant un malade, en redingote brune, avec un pantalon blanc formant d'étranges plis sur ses jambes amaigries; ce monsieur avait soulevé son chapeau de paille, et découvert un front élevé que la pression du chapeau avait rougi, et qu'entouraient de rares cheveux frisottants.

—C'est Pétrof, un peintre,—répondit Kitty en rougissant,—et voilà sa femme, ajouta-t-elle en montrant Anna Pavlovna, qui, à leur approche, s'était levée pour courir après un des enfants sur la route.

—Pauvre garçon! il a une charmante physionomie. Pourquoi ne t'es-tu pas approchée de lui? Il semblait vouloir te parler.

—Retournons vers lui, dit Kitty, en marchant résolument vers Pétrof…
Comment allez-vous aujourd'hui?» lui demanda-t-elle.

Celui-ci se leva en s'appuyant sur sa canne, et regarda timidement le prince.

«C'est ma fille, dit le prince; permettez-moi de faire votre connaissance.»

Le peintre salua et sourit, découvrant ainsi des dents d'une blancheur étrange.

«Nous vous attendions hier, princesse,» dit-il à Kitty.

Il trébucha en parlant, mais, pour ne pas laisser croire que c'était involontaire, il refit le même mouvement.

«Je comptais venir, mais Varinka m'a dit qu'Anna Pavlovna avait renoncé à sortir.

—Comment cela? dit Pétrof ému et commençant aussitôt à tousser en cherchant sa femme du regard.

—Annette, Annette!» appela-t-il à haute voix, tandis que de grosses veines sillonnaient comme des cordes son pauvre cou blanc et mince.

Anna Pavlovna approcha.

«Comment se fait-il que tu aies envoyé dire que nous ne sortirions pas? demanda-t-il à voix basse, d'un ton irrité, car il s'enrouait facilement.

—Bonjour, princesse, dit Anna Pavlovna avec un sourire contraint qui ne ressemblait en rien à son accueil d'autrefois.

—Enchantée de faire votre connaissance, ajouta-t-elle en se tournant vers le prince. On vous attendait depuis longtemps.

—Comment as-tu pu faire dire que nous ne sortirions pas? murmura de nouveau la voix éteinte du peintre, que l'impuissance d'exprimer ce qu'il sentait irritait doublement.

—Mais, bon Dieu, j'ai simplement cru que nous ne sortirions pas, dit sa femme d'un air contrarié.

—Pourquoi? quand cela?……» Il fut pris d'une quinte de toux et fit de la main un geste désolé.

Le prince souleva son chapeau et s'éloigna avec sa fille.

«Oh! les pauvres gens, dit-il en soupirant.

—C'est vrai, papa, répondit Kitty, et ils ont trois enfants, pas de domestiques, et aucune ressource pécuniaire! Il reçoit quelque chose de l'Académie, continua-t-elle avec animation pour tâcher de dissimuler l'émotion que lui causait le changement d'Anna Pavlovna à son égard…—Voilà Mme Stahl,» dit Kitty en montrant une petite voiture dans laquelle était étendue une forme humaine enveloppée de gris et de bleu, entourée d'oreillers et abritée par une ombrelle. Derrière la malade se tenait son conducteur, un Allemand bourru et bien portant. À côté d'elle marchait un comte suédois à chevelure blonde, que Kitty connaissait de vue. Quelques personnes s'étaient arrêtées près de la petite voiture et considéraient cette dame comme une chose curieuse.

Le prince s'approcha. Kitty remarqua aussitôt dans son regard cette pointe d'ironie qui la troublait. Il adressa la parole à Mme Stahl dans ce français excellent que si peu de personnes parlent de nos jours en Russie, et se montra extrêmement aimable et poli.

«Je ne sais si vous vous souvenez encore de moi, mais c'est mon devoir de me rappeler à votre souvenir pour vous remercier de votre bonté pour ma fille, dit-il en ôtant son chapeau sans le remettre.

—Le prince Alexandre Cherbatzky? dit Mme Stahl en levant sur lui ses yeux célestes, dans lesquels Kitty remarqua une ombre de mécontentement. Enchantée de vous voir. J'aime tant votre fille!

—Votre santé n'est toujours pas bonne?

—Oh! j'y suis faite maintenant, répondit Mme Stahl, et elle présenta le comte suédois.

—Vous êtes bien peu changée depuis les dix ou onze ans que je n'ai eu l'honneur de vous voir.

—Oui, Dieu qui donne la croix, donne aussi la force de la porter. Je me demande souvent pourquoi une vie semblable se prolonge!—Pas ainsi, dit-elle d'un air contrarié à Varinka, qui l'enveloppait d'un plaid sans parvenir à la satisfaire.

—Pour faire le bien sans doute, dit le prince dont les yeux riaient.

—Il ne nous appartient pas de juger, répondit Mme Stahl, qui surprit cette nuance d'ironie dans la physionomie du prince.—Envoyez-moi donc ce livre, cher comte.—Je vous en remercie infiniment d'avance, dit-elle en se tournant vers le jeune Suédois.

—Ah! s'écria le prince qui venait d'apercevoir le colonel de Moscou; et, saluant Mme Stahl, il alla le rejoindre avec sa fille.

—Voilà notre aristocratie, prince, dit le colonel avec une intention railleuse, car lui aussi était piqué de l'attitude de Mme Stahl.

—Toujours la même, répondit le prince.

—L'avez-vous connue avant sa maladie, c'est-à-dire avant qu'elle fût infirme?

—Oui, je l'ai connue au moment où elle a perdu l'usage de ses jambes.

—On prétend qu'il y a dix ans qu'elle ne marche plus.

—Elle ne marche pas parce qu'elle a une jambe plus courte que l'autre; elle est très mal faite.

—C'est impossible, papa! s'écria Kitty.

—Les mauvaises langues l'assurent, ma chérie; et ton amie Varinka doit en voir de toutes les couleurs. Oh! ces dames malades!

—Oh non! papa, je t'assure, Varinka l'adore! affirma vivement Kitty. Et elle fait tant de bien! Demande à qui tu voudras: tout le monde la connaît, ainsi que sa nièce Aline.

—C'est possible, répondit son père en lui serrant doucement le bras, mais il vaudrait mieux que personne ne sût le bien qu'elles font.»

Kitty se tut, non qu'elle fût sans réponse, mais parce que ses pensées secrètes ne pouvaient pas même être révélées à son père. Chose étrange cependant: quelque décidée qu'elle fût à ne pas se soumettre aux jugements de son père, à ne pas le laisser pénétrer dans le sanctuaire de ses réflexions, elle sentait bien que l'image de sainteté idéale qu'elle portait dans l'âme depuis un mois venait de s'effacer sans retour, comme ces formes que l'imagination aperçoit dans des vêtements jetés au hasard, et qui disparaissent d'elles-mêmes quand on se rend compte de la façon dont ils ont été jetés. Elle ne conserva plus que l'image d'une femme boiteuse qui restait couchée pour cacher sa difformité, et qui tourmentait la pauvre Varinka pour un plaid mal arrangé; il lui devint impossible de retrouver dans sa pensée l'ancienne Mme Stahl.

XXXV

L'entrain et la bonne humeur du prince se communiquaient à tout son entourage; le propriétaire de la maison lui-même n'y échappait pas. En rentrant de sa promenade avec Kitty, le prince invita le colonel, Marie Evguénievna, sa fille, et Varinka à prendre le café, et fit dresser la table sous les marronniers du jardin. Les domestiques s'animèrent aussi bien que le propriétaire sous l'influence de cette gaieté communicative, d'autant plus que la générosité du prince était bien connue. Aussi, une demi-heure après, cette joyeuse société russe réunie sous les arbres fit-elle l'envie du médecin malade qui habitait le premier; il contempla en soupirant ce groupe heureux de gens bien portants.

La princesse, un bonnet à rubans lilas posé sur le sommet de sa tête, présidait à la table couverte d'une nappe très blanche, sur laquelle on avait placé la cafetière, du pain, du beurre, du fromage et du gibier froid; elle distribuait les tasses et les tartines, tandis que le prince, à l'autre bout de la table, mangeait de bon appétit en causant gaiement. Il avait étalé autour de lui toutes ses emplettes de boîtes sculptées, couteaux à papier, jeux de honchets, etc., rapportés de toutes les eaux d'où il revenait, et il s'amusait à distribuer ces objets à chacun, sans oublier Lischen, la servante et le maître de la maison. Il tenait à celui-ci les discours les plus comiques dans son mauvais allemand, et lui assurait que ce n'étaient pas les eaux qui avaient guéri Kitty, mais bien son excellente cuisine, et notamment ses potages aux pruneaux. La princesse plaisantait son mari sur ses manies russes, mais jamais, depuis qu'elle était aux eaux, elle n'avait été si gaie et si animée. Le colonel souriait comme toujours des plaisanteries du prince, mais il était de l'avis de la princesse quant à la question européenne, qu'il s'imaginait étudier avec soin. La bonne Marie Evguénievna riait aux larmes, et Varinka elle-même, au grand étonnement de Kitty, était gagnée par la gaieté générale.

Kitty ne pouvait se défendre d'une certaine agitation intérieure; sans le vouloir, son père avait posé devant elle un problème qu'elle ne pouvait résoudre, en jugeant, comme il l'avait fait, ses amis et cette vie nouvelle qui lui offrait tant d'attraits. À ce problème se joignait pour elle celui du changement de relations avec les Pétrof, qui lui avait paru ce jour-là plus évident encore et plus désagréable. Son agitation augmentait en les voyant tous si gais, et elle éprouvait le même sentiment que, lorsque petite fille, on la punissait, et qu'elle entendait de sa chambre les rires de ses soeurs sans pouvoir y prendre part.

«Dans quel but as-tu bien pu acheter ce tas de choses? demanda la princesse en souriant à son mari et lui offrant une tasse de café.

—Que veux-tu? on va se promener, on s'approche d'une boutique, on est aussitôt accosté: «Erlaucht, Excellenz, Durchlaucht!» Oh! quand on en venait à Durchlaucht, je ne résistais plus, et mes dix thalers y passaient.

—C'était uniquement par ennui, dit la princesse.

—Mais certainement, ma chère, car l'ennui est tel, qu'on ne sait où se fourrer.

—Comment peut-on s'ennuyer? Il y a tant de choses à voir en Allemagne maintenant, dit Marie Evguénievna.

—Je sais tout ce qu'il y a d'intéressant maintenant: je connais la soupe aux pruneaux, le saucisson de pois, je connais tout.

—Vous avez beau dire, prince, leurs institutions sont intéressantes, dit le colonel.

—En quoi? Ils sont heureux comme des sous neufs. Ils ont vaincu le monde entier: qu'y a-t-il là de si satisfaisant pour moi? Je n'ai vaincu personne, moi. Et en revanche il me faut ôter mes bottes moi-même, et, qui pis est, les poser moi-même à ma porte dans le couloir. Le matin, à peine levé, il faut m'habiller et aller boire au salon un thé exécrable. Ce n'est pas comme chez nous! Là nous avons le droit de nous éveiller à notre heure; si nous sommes de mauvaise humeur, nous avons celui de grogner; on a temps pour tout, et l'on pèse ses petites affaires sans hâte inutile.

—Mais le temps, c'est l'argent, n'oubliez pas cela, dit le colonel.

—Cela dépend: il y a des mois entiers qu'on donnerait pour 50 kopecks, et des quarts d'heure qu'on ne céderait pour aucun trésor. Est-ce vrai, Katinka? Mais pourquoi parais-tu ennuyée?

—Je n'ai rien, papa.

—Où allez-vous? restez encore un peu, dit le prince en s'adressant à
Varinka.

—Il faut que je rentre», dit Varinka prise d'un nouvel accès de gaieté. Quand elle se fut calmée, elle prit congé de la société et chercha son chapeau.

Kitty la suivit, Varinka elle-même lui semblait changée; elle n'était pas moins bonne, mais elle était autre qu'elle ne l'avait imaginée.

«Il y a longtemps que je n'ai autant ri,» dit Varinka en cherchant son ombrelle et son sac. Que votre père est charmant!»

Kitty se tut.

«Quand nous reverrons-nous? demanda Varinka.

—Maman voulait entrer chez les Pétrof. Y serez-vous? demanda Kitty pour scruter la pensée de son amie.

—J'y serai, répondit-elle: ils comptent partir, et j'ai promis de les aider à emballer.

—Eh bien, j'irai aussi.

—Non; pourquoi faire?

—Pourquoi? pourquoi? pourquoi? dit Kitty en arrêtant Varinka par son parasol, et en ouvrant de grands yeux. Attendez un moment, et dites-moi pourquoi.

—Mais parce que vous avez votre père, et qu'ils se gênent avec vous.

—Ce n'est pas cela: dites-moi pourquoi vous ne voulez pas que j'aille souvent chez les Pétrof: car vous ne le voulez pas?

—Je n'ai pas dit cela, répondit tranquillement Varinka.

—Je vous en prie, répondez-moi.

—Faut-il tout vous dire?

—Tout, tout! s'écria Kitty.

—Au fond, il n'y a rien de bien grave: seulement Pétrof consentait autrefois à partir aussitôt sa cure achevée, et il ne le veut plus maintenant, répondit en souriant Varinka.

—Eh bien, eh bien? demanda encore Kitty vivement d'un air sombre.

—Eh bien, Anna Pavlovna a prétendu que, s'il ne voulait plus partir, c'était parce que vous restiez ici. C'était maladroit, mais vous avez ainsi été la cause d'une querelle de ménage, et vous savez combien les malades sont facilement irritables.»

Kitty, toujours sombre, gardait le silence, et Varinka parlait seule, cherchant à l'adoucir et à la calmer, tout en prévoyant un éclat prochain de larmes ou de reproches.

«C'est pourquoi mieux vaut n'y pas aller, vous le comprenez, et il ne faut pas vous fâcher…..

—Je n'ai que ce que je mérite», dit vivement Kitty en s'emparant de l'ombrelle de Varinka sans regarder son amie.

Celle-ci, en voyant cette colère enfantine, retint un sourire, pour ne pas froisser Kitty.

«Comment, vous n'avez que ce que vous méritez? je ne comprends pas.

—Parce que tout cela n'était qu'hypocrisie, que rien ne venait du coeur. Qu'avais-je affaire de m'occuper d'un étranger et de me mêler de ce qui ne me regardait pas? C'est pourquoi j'ai été la cause d'une querelle. Et cela parce que tout est hypocrisie, hypocrisie, dit-elle en ouvrant et fermant machinalement l'ombrelle.

—Dans quel but?

—Pour paraître meilleure aux autres, à moi-même, à Dieu; pour tromper tout le monde! Non, je ne retomberai plus là dedans: je préfère être mauvaise et ne pas mentir, ne pas tromper.

—Qui donc a trompé? dit Varinka sur un ton de reproche; vous parlez comme si…..»

Mais Kitty était dans un de ses accès de colère et ne la laissa pas achever.

«Ce n'est pas de vous qu'il s'agit: vous êtes une perfection; oui, oui, je sais que vous êtes toutes des perfections; mais je suis mauvaise, moi; je n'y peux rien. Et tout cela ne serait pas arrivé si je n'avais pas été mauvaise. Tant pis, je resterai ce que je suis; mais je ne dissimulerai pas. Qu'ai-je affaire d'Anna Pavlovna? ils n'ont qu'à vivre comme ils l'entendent, et je ferai de même. Je ne puis me changer. Au reste, ce n'est pas cela….

—Qu'est-ce qui n'est pas cela? dit Varinka d'un air étonné.

—Moi, je ne puis vivre que par le coeur, tandis que vous autres ne vivez que par vos principes. Je vous ai aimées tout simplement, et vous n'avez eu en vue que de me sauver, de me convertir!

—Vous n'êtes pas juste, dit Varinka.

—Je ne parle pas pour les autres, je ne parle que pour moi.

—Kitty! viens ici, cria à ce moment la voix de la princesse: montre tes coraux à papa.»

Kitty prit sur la table une boîte, la porta à sa mère d'un air digne, sans se réconcilier avec son amie.

«Qu'as-tu? pourquoi es-tu si rouge? demandèrent à la fois son père et sa mère.

—Rien, je vais revenir.»

«Elle est encore là! que vais-je lui dire? Mon Dieu, qu'ai-je fait? qu'ai-je dit? Pourquoi l'ai-je offensée?» se dit-elle en s'arrêtant à la porte.

Varinka, son chapeau sur la tête, était assise près de la table, examinant les débris de son ombrelle que Kitty avait cassée. Elle leva la tête.

«Varinka, pardonnez-moi, murmura Kitty en s'approchant d'elle: je ne sais plus ce que j'ai dit, je…..

—Vraiment je n'avais pas l'intention de vous faire du chagrin,» dit
Varinka en souriant.

* * * * *

La paix était faite. Mais l'arrivée de son père avait changé pour Kitty le monde dans lequel elle vivait. Sans renoncer à tout ce qu'elle y avait appris, elle s'avoua qu'elle se faisait illusion en croyant devenir telle qu'elle le rêvait. Ce fut comme un réveil. Elle comprit qu'elle ne saurait, sans hypocrisie, se tenir à une si grande hauteur; elle sentit en outre plus vivement le poids des malheurs, des maladies, des agonies qui l'entouraient, et trouva cruel de prolonger les efforts qu'elle faisait pour s'y intéresser. Elle éprouva le besoin de respirer un air vraiment pur et sain, en Russie, à Yergoushovo, où Dolly et les enfants l'avaient précédée, ainsi que le lui apprenait une lettre qu'elle venait de recevoir.

Mais son affection pour Varinka n'avait pas faibli. En partant, elle la supplia de venir les voir en Russie.

«Je viendrai quand vous serez mariée, dit celle-ci.

—Je ne me marierai jamais.

—Alors je n'irai jamais.

—Dans ce cas, je ne me marierai que pour cela. N'oubliez pas votre promesse,» dit Kitty.

Les prévisions du docteur s'étaient réalisées: Kitty rentra en Russie guérie; peut-être n'était-elle pas aussi gaie et insouciante qu'autrefois, mais le calme était revenu. Les douleurs du passé n'étaient plus qu'un souvenir.

* * * * *