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Anna Karénine, Tome I cover

Anna Karénine, Tome I

Chapter 76: I
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About This Book

The narrative follows a married aristocratic woman who begins a passionate affair with a charismatic officer, a liaison that undermines her family life, exposes rigid social codes, and culminates in isolation and personal tragedy. Interwoven is the story of a landowner seeking fulfillment through work, marriage, and spiritual reflection, offering a counterpoint of rural labor and moral inquiry. Together the threads probe marriage, infidelity, family obligations, social hypocrisy, and the tensions between individual desire and communal expectation, rendered through intimate psychological portraiture and sweeping depictions of urban and country society.

TROISIÈME PARTIE

I

Serge Ivanitch Kosnichef, au lieu d'aller comme d'habitude à l'étranger pour se reposer de ses travaux intellectuels, arriva vers la fin de mai à Pakrofsky. Rien ne valait, selon lui, la vie des champs, et il venait en jouir auprès de son frère. Celui-ci l'accueillit avec d'autant plus de plaisir qu'il n'attendait pas Nicolas cette année.

Malgré son affection et son respect pour Serge, Constantin éprouvait un certain malaise auprès de lui, à la campagne: leur façon de la comprendre était trop différente. Pour Constantin, la campagne offrait un but à des travaux d'une incontestable utilité; c'était, à ses yeux, le théâtre même de la vie, de ses joies, de ses peines, de ses labeurs. Serge, au contraire, n'y voyait qu'un lieu de repos, un antidote contre les corruptions de la ville, et le droit de ne rien faire. Leur point de vue sur les paysans était également opposé. Serge Ivanitch prétendait les connaître, les aimer, causait volontiers avec eux, et relevait dans ces entretiens des traits de caractère à l'honneur du peuple, qu'il se plaisait à généraliser. Ce jugement superficiel froissait Levine. Il respectait les paysans, et assurait avoir sucé dans le lait de la paysanne sa nourrice une véritable tendresse pour eux; mais leurs vices l'exaspéraient aussi souvent que leurs vertus le frappaient. Le peuple représentait pour lui l'associé principal d'un travail commun; comme tel, il ne voyait aucune distinction à établir entre les qualités, les défauts, les intérêts de cet associé, et ceux du reste des hommes.

La victoire restait toujours à Serge dans les discussions qui s'élevaient entre les deux frères, par suite de leurs divergences d'opinions, et cela parce que ces appréciations restaient inébranlables, tandis que Constantin, modifiant sans cesse les siennes, était facilement convaincu de contradiction avec lui-même. Serge Ivanitch considérait son frère comme un brave garçon, dont le coeur, suivant son expression française, était bien placé, mais dont l'esprit trop impressionnable, quoique ouvert, était rempli d'inconséquences. Souvent il cherchait, avec la condescendance d'un frère aîné, à lui expliquer le vrai sens des choses; mais il discutait sans plaisir contre un interlocuteur si facile à battre.

Constantin, de son côté, admirait la vaste intelligence de son frère, ainsi que sa haute distinction d'esprit; il voyait en lui un homme doué des facultés les plus belles et les plus utiles au bien général; mais, en avançant en âge et en apprenant à le mieux connaître, il se demandait parfois, au fond de l'âme, si ce dévouement à des intérêts généraux, dont lui-même se sentait si dépourvu, constituait bien une qualité. Ne tenait-il pas à une certaine impuissance de se frayer une route personnelle parmi toutes celles que la vie ouvre aux hommes, route qu'il en aurait fallu aimer et suivre avec persévérance?

Levine éprouvait encore un autre genre de contrainte envers son frère, quand celui-ci passait l'été chez lui. Les journées lui paraissaient trop courtes pour tout ce qu'il avait à faire et à surveiller: tandis que son frère ne songeait qu'à se reposer. Bien que Serge n'écrivit pas, l'activité de son esprit était trop incessante pour qu'il n'eût pas besoin d'exprimer à quelqu'un, sous une forme concise et élégante, les idées qui l'occupaient. Constantin était son auditeur le plus habituel.

Serge se couchait dans l'herbe, et, tout en se chauffant au soleil, il causait volontiers, paresseusement étendu.

«Tu ne saurais croire, disait-il, combien je jouis de ma paresse! Je n'ai pas une idée dans la tête, elle est vide comme une boule.»

Mais Constantin se lassait vite de rester assis à bavarder; il savait qu'en son absence on répandrait le fumier à tort et à travers sur les champs, et il souffrait de ne pas surveiller ce travail; il savait qu'on ôterait les socs des charrues anglaises, pour pouvoir dire qu'elles ne vaudraient jamais les vieilles charrues primitives du paysan leur voisin, etc.

«N'es-tu donc pas fatigué de courir par cette chaleur? lui demandait
Serge.

—Je ne te quitte que pour un instant, le temps de voir ce qui se passe au bureau,» répondait Levine, et il se sauvait dans les champs.

II

Dans les premiers jours de juin, la vieille bonne qui remplissait les fonctions de ménagère, Agathe Mikhaïlovna, descendant à la cave avec un pot de petits champignons qu'elle venait de saler, glissa dans l'escalier et se foula le poignet. On fit chercher un médecin du district, jeune étudiant bavard qui venait de terminer ses études. Il examina la main, affirma qu'elle n'était pas démise, y appliqua des compresses, et pendant le dîner, fier de se trouver en société du célèbre Kosnichef, se lança dans la narration de tous les commérages du district, et, pour avoir l'occasion de produire ses idées éclairées et avancées, se plaignit du mauvais état des choses en général.

Serge Ivanitch l'écouta avec attention; animé par la présence d'un nouvel auditeur, il causa, fit des observations justes et fines, respectueusement appréciées par le jeune médecin; après le départ du docteur, il se trouva dans cette disposition d'esprit un peu surexcitée que lui connaissait son frère, et qui succédait généralement à une conversation brillante et vive. Une fois seuls, Serge prit une ligne pour aller pêcher.

Kosnichef aimait la pêche à la ligne; il semblait mettre une certaine vanité à montrer qu'il savait s'amuser d'un passe-temps aussi puéril. Constantin voulait aller surveiller les labours et examiner les prairies: il offrit à son frère de le mener en cabriolet jusqu'à la rivière.

C'était le moment de l'été où la récolte de l'année se dessine, et où commencent les préoccupations des semailles de l'année suivante, alors que se termine la fenaison. Les épis déjà formés, mais encore verts, se balancent légèrement au souffle du vent; les avoines sortent irrégulièrement de terre dans les champs semés tardivement; le sarrasin couvre déjà le sol; l'odeur du fumier répandu en monticules sur les champs se mêle au parfum des herbages, qui, parsemés de leurs petits bouquets d'oseille sauvage, s'étendent comme une mer. Cette période de l'été est l'accalmie qui précède la moisson, ce grand effort imposé chaque année au paysan. La récolte promettait d'être superbe, et aux longues et claires journées succédaient des nuits courtes, accompagnées d'une forte rosée.

Pour arriver aux prairies, il fallait traverser le bois; Serge Ivanitch aimait cette forêt touffue; il désigna à l'admiration de son frère un vieux tilleul prêt à fleurir, mais Constantin, qui ne parlait pas volontiers des beautés de la nature, préférait aussi n'en pas entendre parler. Les paroles lui gâtaient, prétendait-il, les plus belles choses. Il se contenta d'approuver son frère, et pensa involontairement à ses affaires; son attention se concentrait sur un champ en jachère qu'ils atteignirent en sortant du bois. Une herbe jaunissante le recouvrait par endroits, tandis qu'à d'autres on l'avait déjà retourné. Les télègues arrivaient à la file; Levine les compta et fut satisfait de l'ouvrage qui se faisait. Ses pensées se portèrent ensuite, à la vue des prairies, sur la grave question du fauchage, une opération qui lui tenait particulièrement au coeur. Il arrêta son cheval. L'herbe haute et épaisse était encore couverte de rosée. Serge Ivanitch, pour ne pas se mouiller les pieds, pria son frère de le conduire en cabriolet jusqu'au buisson de cytises près duquel on pêchait les perches. Constantin obéit, tout en regrettant de froisser cette belle prairie, dont l'herbe moelleuse entourait les pieds des chevaux et laissait tomber ses semences sur les roues de la petite voiture.

Serge s'assit sous le cytise et lança sa ligne. Il ne prit rien, mais il ne s'ennuyait pas et semblait de bonne humeur.

Levine, au contraire, avait hâte de rentrer et de donner ses ordres sur le nombre de faucheurs à louer pour le lendemain; mais il attendait son frère et songeait à la grosse question qui le préoccupait.

III

«Je pensais à toi, dit Serge Ivanitch: sais-tu que d'après ce que raconte le docteur, un garçon qui n'est pas bête, ce qui se passe dans le district n'a pas de nom? Et cela me fait revenir à ce que je t'ai déjà dit: tu as tort de ne pas aller aux assemblées et de te tenir à l'écart. Si les hommes de valeur ne veulent pas se mêler des affaires, tout ira à la diable. L'argent des contribuables ne sert à rien, car il n'y a ni écoles, ni infirmiers, ni sages-femmes, ni pharmacies: il n'y a rien.

—J'ai essayé, répondit à contre-coeur Levine, mais je ne peux pas: que veux-tu que j'y fasse?

—Pourquoi ne le peux-tu pas? Je t'avoue que je n'y comprends rien. Je n'admets pas que ce soit incapacité ou indifférence: ne serait-ce pas tout simplement paresse?

—Rien de tout cela. J'ai essayé et j'ai acquis la conviction que je ne pouvais rien faire.»

Levine n'approfondissait pas beaucoup ce que disait son frère, et, tout en regardant la rivière et la prairie, il cherchait à distinguer dans le lointain un point noir; était-ce le cheval de l'intendant?

«Tu te résignes trop facilement! Comment n'y mets-tu pas un peu d'amour-propre?

—Je ne conçois pas l'amour-propre en pareille matière, répondit Levine, que ce reproche piqua au vif. Si à l'Université on m'avait reproché d'être incapable de comprendre le calcul intégral comme mes camarades, j'y aurais mis de l'amour-propre; mais ici il faudrait commencer par croire à l'utilité des innovations à l'ordre du jour.

—Eh quoi! sont-elles donc inutiles? demanda Serge Ivanitch, froissé de voir son frère attacher si peu d'importance à ses paroles et y prêter une si médiocre attention.

—Non, que veux-tu que j'y fasse, je ne vois là rien d'utile et ne m'y intéresse pas, répondit Levine qui venait enfin de reconnaître son intendant à cheval dans le lointain.

—Écoute, dit le frère aîné dont le beau visage s'était rembruni: il y a limite à tout; admettons qu'il soit superbe de détester la pose, le mensonge, et de passer pour un original; mais ce que tu viens de dire n'a pas le sens commun. Trouves-tu réellement indifférent que le peuple, que tu aimes, à ce que tu assures…

—Je n'ai jamais rien assuré de pareil, interrompit Levine.

—Que ce peuple meure sans secours? reprit Serge; que de grossières sages-femmes fassent périr les nouveau-nés? que les paysans croupissent dans l'ignorance et restent la proie du premier écrivain venu?»

Et Serge Ivanitch lui posa le dilemme suivant: «Ou bien ton développement intellectuel est en défaut, ou bien c'est ton amour du repos, ta vanité, que sais-je? qui l'emporte.»

Constantin sentit que, s'il ne voulait pas être convaincu d'indifférence pour le bien public, il n'avait qu'à se soumettre.

«Je ne vois pas, dit-il blessé et mécontent, qu'il soit possible…

—Comment tu ne vois pas, par exemple, qu'en surveillant mieux l'emploi des contributions il serait possible d'obtenir une assistance médicale quelconque?

—Je ne crois pas à la possibilité d'une assistance médicale sur une étendue de quatre mille verstes carrées, comme notre district. Au reste, je n'ai aucune foi dans l'efficacité de la médecine.

—Tu es injuste, je te citerais mille exemples….. Et les écoles?

—Pourquoi faire des écoles?

—Comment, pourquoi faire? Peut-on douter des avantages de l'instruction?
Si tu la trouves utile pour toi, peux-tu la refuser aux autres?»

Constantin se sentit mis au pied du mur et, dans son irritation, avoua involontairement, la véritable cause de son indifférence:

«Tout cela peut être vrai, mais pourquoi irais-je me tracasser au sujet de ces stations médicales dont je ne me servirai jamais, de ces écoles où je n'enverrai jamais mes enfants, où les paysans ne veulent pas envoyer les leurs et où je ne suis pas sûr du tout qu'il soit bon de les envoyer.»

Serge Ivanitch fut déconcerté de cette sortie, et, tirant silencieusement sa ligne de l'eau, il se tourna vers son frère en souriant:

«Tu as cependant éprouvé le besoin d'un médecin, puisque tu en as fait venir un pour Agathe Mikhaïlovna.

—Et je crois que sa main n'en restera pas moins estropiée.

—C'est à savoir… Puis, lorsque le paysan sait lire, ne te rend-il pas meilleur service?

—Oh! quant à cela, non! répondit carrément Levine; questionne qui tu voudras, chacun te dira que le paysan qui sait lire vaut moins comme ouvrier. Il n'ira plus réparer les routes; et, si on l'emploie à construire un pont, il tâchera avant tout d'en emporter les planches.

—Au reste, il ne s'agit pas de cela,—dit Serge en fronçant le sourcil; il détestait la contradiction et surtout cette façon de sauter d'un sujet à l'autre, et de produire des arguments sans aucun lien apparent.—La question se pose ainsi: Conviens-tu que l'éducation soit un bien pour le peuple?

—J'en conviens,» dit Levine sans songer que telle n'était pas sa pensée; il sentit aussitôt que son frère allait retourner cet aveu contre lui, et comprit qu'il serait logiquement convaincu d'inconséquence. Ce fut bien facile.

«Du moment que tu en conviens, tu ne saurais, en honnête homme, refuser ta coopération à cette oeuvre.

—Mais si je ne la regarde pas encore comme bonne, cette oeuvre, dit Levine en rougissant.

—Comment cela? tu viens de dire…

—Je veux dire que l'expérience n'a pas encore démontré qu'elle fût vraiment utile.

—Tu n'en sais rien, puisque tu n'as pas fait le moindre effort pour t'en convaincre.

—Eh bien! admettons que l'instruction du peuple soit un bien, dit Constantin sans la moindre conviction; mais pourquoi irai-je m'en tourmenter, moi?

—Comment, pourquoi?

—Explique-moi ton idée au point de vue philosophique, puisque nous en sommes là.

—Je ne vois pas que la philosophie ait rien à faire là, répondit Serge d'un ton qui parut à son frère établir des doutes sur son droit de parler philosophie.

—Voici pourquoi, dit-il, mécontent et s'échauffant tout en parlant. Selon moi, le mobile de nos actions restera toujours notre intérêt personnel. Or je ne vois rien dans nos institutions provinciales qui contribue à mon bien-être. Les routes ne sont pas meilleures, et ne peuvent pas le devenir: d'ailleurs, mes chevaux me conduisent tout aussi bien par de mauvais chemins. Je ne fais aucun cas des médecins et des pharmacies. Le juge de paix m'est inutile. Jamais je n'ai eu recours à lui, et jamais l'idée d'avoir recours à lui ne me viendra. Les écoles, non seulement me paraissent inutiles, mais, comme je te l'ai expliqué, me font du tort. Quant aux institutions provinciales, elles ne représentent pour moi que l'obligation de payer un impôt de 18 kopecks par déciatine, d'aller à la ville, d'y coucher avec des punaises, et d'y entendre des inepties et des grossièretés de tout genre: rien de tout cela n'est dans mon intérêt personnel.

—Pardon, interrompit en souriant Serge Ivanitch; il n'était pas de notre intérêt de travailler à l'émancipation des paysans: nous l'avons cependant fait.

—Oh! l'émancipation était une autre affaire, reprit Constantin en s'animant de plus en plus; c'était bien notre intérêt personnel. Nous avons voulu, nous autres honnêtes gens, secouer un joug qui nous pesait. Mais être membre du conseil de la ville, et venir discuter sur des conduits à établir dans des rues que je n'habite pas; être juré, et venir juger un paysan accusé d'avoir volé un jambon; écouter pendant six heures les sottises variées que peuvent débiter le défenseur et le procureur; demander comme président à Alexis, mon vieil ami à moitié idiot: «Reconnaissez-vous, monsieur l'accusé, avoir dérobé un jambon?…»

Et Constantin, entraîné par son sujet, représenta la scène entre le président et l'accusé, s'imaginant continuer ainsi la discussion.

Serge Ivanitch leva les épaules.

«Qu'entends-tu par là?

—J'entends que, lorsqu'il s'agira de droits qui me toucheront, qui toucheront à mes intérêts personnels, je saurai les défendre de toutes mes forces; lorsque, étant étudiant, on venait faire des perquisitions chez nous, et que les gendarmes lisaient nos lettres, je savais défendre mes droits à la liberté, à l'instruction. Je veux bien discuter le service obligatoire, parce que c'est une question qui touche au sort de mes enfants, de mes frères, au mien par conséquent; mais savoir comment employer les 40 mille roubles d'impôts, et faire le procès d'Alexis l'idiot, je ne m'en sens pas capable.»

La digue était rompue; Constantin parlait sans s'arrêter. Serge sourit.

«Et si demain tu as un procès, tu préférerais être jugé par les tribunaux d'autrefois?

—Je n'aurai pas de procès; je n'assassinerai personne, et tout cela ne me sert à rien. Nos institutions provinciales, vois-tu, dit-il en sautant selon son habitude d'un sujet à l'autre, me rappellent les petits bouleaux que nous enfoncions en terre le jour de la Trinité pour figurer une forêt. La forêt a poussé d'elle-même en Europe, mais, quant à nos petits bouleaux, il m'est impossible de les arroser et de croire en eux.»

Serge Ivanitch haussa les épaules en signe d'étonnement de voir ces petits bouleaux mêlés à leur discussion; il comprit cependant l'idée de son frère.

«Ceci n'est pas un raisonnement,» dit-il.

Mais Constantin, pour tâcher d'expliquer cette absence d'intêrêt pour les affaires publiques, dont il se sentait coupable, continua:

«Je crois qu'il n'y a pas d'activité durable si elle n'est pas fondée sur l'intérêt personnel: c'est une vérité générale, philosophique», dit-il en appuyant sur ce dernier mot, comme pour prouver qu'il avait aussi bien qu'un autre le droit de parler philosophie.

Serge Ivanitch sourit encore. «Lui aussi, se dit-il, se fait une philosophie pour la mettre au service de ses penchants!

—Laisse la philosophie tranquille. Son but a précisément été, dans tous les temps, de saisir ce lien indispensable qui existe entre l'intérêt personnel et l'intérêt général. Mais je tiens à rectifier la comparaison. Les petits bouleaux n'ont pas été fichés en terre, ils ont été semés, plantés, et il faut les traiter avec ménagement. Les seules nations qui aient de l'avenir, les seules qu'on puisse nommer historiques, sont celles qui sentent l'importance et la valeur de leurs institutions, qui par conséquent y attachent du prix.»

Et pour mieux démontrer l'erreur que son frère commettait, il discuta la question au point de vue de la philosophie de l'histoire, un terrain sur lequel Constantin ne pouvait pas le suivre.

«Quant à ton peu de goût pour les affaires, tu m'excuseras si je le mets sur le compte de notre paresse russe, de nos anciennes habitudes de grands seigneurs; laisse-moi espérer que tu reviendras de cette erreur passagère.»

Constantin ne répondit pas; il se sentait battu à plate couture, et sentait également que son frère n'avait pas compris, ou n'avait pas voulu comprendre sa pensée. Était-ce lui qui ne savait pas s'expliquer clairement, ou son frère qui y mettait de la mauvaise volonté? Sans approfondir cette question, il ne répliqua pas et s'absorba dans ses réflexions.

Serge Ivanitch retira ses lignes, détacha le cheval, et ils partirent.

IV

Levine, l'année précédente, un jour qu'on fauchait, s'était mis en colère contre son intendant, et pour se calmer il avait pris la faux d'un paysan et s'était mis à faucher lui-même. Ce travail l'avait tant amusé, qu'il recommença plusieurs fois, faucha lui-même la prairie devant la maison, et se promit de faucher, l'année suivante, des journées entières avec les paysans.

Depuis l'arrivée de Serge, il se demandait s'il pourrait donner suite à ce projet. Il était confus d'abandonner son frère pendant toute une journée, et craignait aussi un peu ses plaisanteries. Les impressions de l'année précédente lui revinrent tandis qu'il traversait la prairie.

«Il me faut absolument un exercice violent, sinon mon caractère deviendra intraitable», pensa-t-il, décidé à braver l'ennui que pouvaient lui causer les observations de son frère et de ses gens.

Le même soir, en allant donner ses ordres pour les travaux du lendemain,
Levine, dissimulant son embarras, dit à son intendant:

«Vous enverrez ma faux à Tite pour qu'il la repasse demain, je faucherai peut-être moi-même.»

L'intendant sourit et répondit:

«C'est bien.»

Plus tard, en prenant le thé, Levine dit à son frère:

«Décidément le temps se met au beau, je faucherai demain:

—J'aime beaucoup ce travail, dit Serge Ivanitch.

—Moi, je l'aime extrêmement; il m'est arrivé de faucher l'année dernière, et je veux m'y remettre demain toute la journée.»

Serge Ivanitch leva la tête et regarda son frère avec étonnement.

«Comment l'entends-tu? travailler toute la journée comme un paysan?

—Oui, c'est très amusant.

—C'est un excellent exercice physique, mais pourras-tu supporter une fatigue pareille? demanda Serge sans aucune intention ironique.

—Je l'ai essayé. Au commencement, c'est dur, puis on s'entraîne. Je crois bien que j'irai jusqu'au bout.

—Vraiment? Mais de quel oeil les paysans voient-ils cela? Ne tournent-ils pas en ridicule les manies du maître? Et puis, comment feras-tu pour dîner? On ne peut guère se faire porter là-bas une bouteille de laffitte et un dindonneau rôti.

—Je rentrerai à la maison pendant que les paysans se reposeront.»

Le lendemain matin, quoique levé plus tôt que de coutume, Levine, en arrivant à la prairie, trouva les faucheurs déjà à l'ouvrage.

La prairie s'étendait au pied de la colline, avec ses rangées d'herbe déjà fauchée, et les petits monticules noirs formés par les vêtements des travailleurs. Levine découvrit, en approchant, les faucheurs marchant en échelle les uns derrière les autres, et avançant lentement sur le sol inégal de la prairie. Il compta quarante-deux hommes et distingua parmi eux des connaissances: le vieil Ermil, en chemise blanche, le dos voûté, et le jeune Wasia, autrefois son cocher.

Tite, son professeur, un petit vieillard sec, était là aussi, faisant de larges fauchées, sans se baisser, et maniant aisé la faux.

Levine descendit de cheval, attacha l'animal près de la route, et s'approcha de Tite, qui alla aussitôt prendre une faux cachée derrière un buisson, et la lui présenta.

«Elle est prête, Barine, c'est un rasoir, elle fauche toute seule», dit
Tite, ôtant son bonnet en souriant.

Levine prit la faux. Les faucheurs, après avoir fini leur ligne, retournaient sur la route; ils étaient couverts de sueur, mais gais et de bonne humeur, et saluaient tous le maître en souriant. Personne n'osa ouvrir la bouche avant qu'un grand vieillard sans barbe, vêtu d'une jaquette en peau de mouton, lui adressât le premier la parole:

«Attention, Barine, quand on commence une besogne, il faut la terminer! dit-il, et Levine entendit un rire étouffé parmi les faucheurs.

«Je tâcherai de ne pas me laisser dépasser, répondit-il en se plaçant derrière Tite.

—Attention,» répéta le vieux.

Tite lui ayant fait place, il emboîta le pas derrière lui. L'herbe était courte et dure; Levine n'avait pas fauché depuis longtemps, et, troublé par les regards fixés sur lui, il débuta mal, quoiqu'il maniât vigoureusement la faux.

Deux voix derrière lui disaient:

«Mal emmanché, il tient la faux trop haut: regarde comme il se courbe.

—Appuie davantage le talon.

—Ce n'est pas mal, il s'y fera, dit le vieux; le voilà parti; tes fauchées sont trop grandes, tu te fatigueras vite. Jadis nous aurions reçu des coups pour de l'ouvrage fait comme cela.»

L'herbe devenait plus douce, et Levine, écoutant les observations sans y répondre, suivait Tite; ils firent ainsi une centaine de pas. Le paysan marchait sans s'arrêter, mais Levine s'épuisait, et craignait de ne pas arriver jusqu'au bout; il allait prier Tite de s'interrompre, lorsque celui-ci fit halte de lui-même, se baissa, prit une poignée d'herbe, en essuya sa faux et se mit à l'affiler. Levine se redressa, et jeta un regard autour de lui avec un soupir de soulagement. Près de lui, un paysan, tout aussi fatigué, s'arrêta aussi.

À la seconde reprise, tout alla de même; Tite avançait d'un pas après chaque fauchée. Levine, qui marchait derrière, ne voulait pas se laisser dépasser, mais, au moment où l'effort devenait si grand qu'il se croyait à bout de forces, Tite s'arrêtait et se mettait à aiguiser.

Le plus pénible était fait. Lorsque le travail recommença, Levine n'eut d'autre pensée, d'autre désir, que d'arriver aussi vite et aussi bien que les autres. Il n'entendait que le bruit des faux derrière lui, ne voyait que la taille droite de Tite marchant devant, et le demi-cercle décrit par la faux sur l'herbe qu'elle abaissait lentement, en tranchant les petites têtes des fleurs. Tout à coup il sentit une agréable sensation de fraîcheur sur les épaules: il regarda le ciel pendant que Tite affilait sa faux, et vit un gros nuage noir; il s'aperçut qu'il pleuvait. Quelques-uns des paysans avaient été mettre leurs vêtements, les autres faisaient comme Levine et recevaient avec plaisir la pluie sur leur dos.

L'ouvrage avançait; Levine avait absolument perdu la notion du temps et de l'heure. Son travail à ce moment lui sembla plein de douceur; c'était un état d'inconscience, où, libre et dégagé, il oubliait complètement ce qu'il faisait, bien que son ouvrage valut en cet instant celui de Tite.

Cependant Tite s'était approché du vieux, et il examina le soleil avec lui. «De quoi parlent-ils? pourquoi ne continuons-nous pas?» se dit Levine, sans songer que les paysans travaillaient sans repos depuis près de quatre heures, et qu'il était temps de déjeuner.

«Il faut manger, Barine, dit le vieux.

—Est-il déjà si tard? En ce cas, déjeunons.»

Levine rendit sa faux à Tite, et, traversant avec les paysans la grande étendue d'herbe fauchée que la pluie venait d'arroser légèrement, il alla chercher son cheval, tandis que ceux-ci prenaient leur pain déposé avec les caftans sur l'herbe. Il s'aperçut alors qu'il n'avait pas bien prévu le temps et que son foin serait mouillé.

«Le foin sera gâté, dit-il.

—Il n'y a pas de mal, Barine: fauche à la pluie, fane au soleil», dit le vieux.

Levine détacha son cheval et rentra prendre du café chez lui. Serge Ivanitch venait seulement de se lever; avant qu'il fût habillé et eût paru dans la salle à manger, Constantin était retourné à la prairie.

V

Après le déjeuner, Levine, en reprenant l'ouvrage, prit place entre le grand vieillard facétieux, qui l'invita à être son voisin, et un jeune paysan marié depuis l'automne, qui fauchait cet été pour la première fois.

Le vieillard avançait à grands pas réguliers, et semblait faucher avec aussi peu de peine que s'il eût simplement balancé les bras en marchant; sa faux, bien affilée, paraissait travailler toute seule.

Levine se remit à l'oeuvre; derrière lui marchait le jeune Michel, les cheveux attachés autour de la tête par des herbes enroulées; son jeune visage travaillait avec le reste de son corps; mais aussitôt qu'on le regardait, il souriait, et aurait mieux aimé mourir que d'avouer qu'il trouvait la tâche rude.

Le travail parut à Levine moins pénible pendant la chaleur du jour; la sueur qui le baignait le rafraîchissait, et le soleil dardant sur son dos, sa tête et ses bras nus jusqu'au coude, lui donnait de la force et de l'énergie. Les moments d'oubli, d'inconscience, revenaient plus souvent, la faux travaillait alors toute seule. C'étaient d'heureux instants! Lorsqu'on se rapprochait de la rivière, le vieillard, qui marchait devant Levine, essuyait sa faux avec de l'herbe mouillée, la lavait dans la rivière, et y puisait une eau qu'il offrait à boire au maître.

«Que diras-tu de mon kvas, Barine? il est bon, hein?»

Et Levine croyait effectivement n'avoir rien bu de meilleur que cette eau tiède dans laquelle nageaient des herbes, avec le petit goût de rouille qu'y ajoutait l'écuelle de fer du paysan. Puis venait la promenade lente et pleine de béatitude, où, la faux au bras, on pouvait s'essuyer le front, respirer à pleins poumons, et jeter un coup d'oeil aux faucheurs, aux bois, aux champs, à tout ce qui se faisait aux alentours. Les bienheureux moments d'oubli revenaient toujours plus fréquents, et la faux semblait entraîner à sa suite un corps plein de vie, et accomplir par enchantement, sans le secours de la pensée, le labeur le plus régulier. En revanche, lorsqu'il fallait interrompre cette activité inconsciente, enlever une motte de terre, ou arracher un bouquet d'oseille sauvage, le retour à la réalité semblait pénible. Pour le vieillard, ce n'était qu'un jeu. Quand une motte se présentait, il la serrait d'un côté avec le pied, de l'autre avec la faux, et l'enlevait à petits coups répétés. Rien n'échappait à son observation; c'était un petit fruit sauvage qu'il mangeait ou offrait à Levine, un nid de cailles d'où s'envolait le mâle, une couleuvre qu'il enlevait de la pointe de sa faux comme sur une fourchette, et jetait au loin après l'avoir montrée à ses compagnons. Mais pour Levine et le jeune paysan, une fois entraînés, c'était chose difficile que de changer de mouvements et d'examiner le terrain.

Le temps passait inaperçu, et déjà le moment du dîner approchait. Le vieillard attira l'attention du maître sur les enfants, à moitié cachés par les herbages, accourant de tous côtés, et apportant aux faucheurs du pain et des cruches de kvas, qui semblaient lourdes à leurs petits bras.

«Voilà les moucherons qui arrivent», dit-il en les montrant; et, s'abritant les yeux de la main, il examina le soleil.

L'ouvrage reprit pendant un peu de temps, puis le vieux s'arrêta et dit d'un ton décidé:

«Il faut dîner, Barine.»

Les faucheurs regagnèrent l'endroit où étaient déposés leurs vêtements, et où les enfants attendaient avec le dîner; les uns s'assemblèrent près des télègues, les autres sous un bouquet de cytises où ils avaient amassé de l'herbe. Levine s'assit auprès d'eux; il n'avait aucune envie de les quitter. Toute gêne devant le maître avait disparu, et les paysans s'apprêtèrent à manger et à dormir; ils se lavèrent, prirent leur pain, débouchèrent leurs cruches de kvas, pendant que les enfants se baignaient dans la rivière.

Le vieux émietta du pain dans une écuelle, l'écrasa avec le manche de sa cuiller, versa du kvas, coupa des tranches de pain, sala le tout, et se mit à prier en se tournant vers l'orient.

«Eh bien, Barine, viens goûter ma soupe», dit-il en s'agenouillant devant l'écuelle.

Levine trouva la soupe si bonne qu'il ne voulut pas rentrer chez lui. Il dîna avec le vieux, et leur conversation roula sur les affaires de ménage de celui-ci, auxquelles le maître prit un vif intérêt; à son tour, il raconta de ses plans et de ses projets ce qui pouvait intéresser son compagnon, se sentant plus en communauté d'idées avec cet homme simple qu'avec son frère, et souriant involontairement de la sympathie qu'il éprouvait pour lui.

Le dîner achevé, le vieillard fit sa prière, et se coucha après s'être arrangé un oreiller d'herbe. Levine en fit autant, et, malgré les mouches et les insectes qui chatouillaient son visage couvert de sueur, il s'endormit aussitôt, et ne se réveilla que lorsque le soleil, tournant le buisson, vint briller au-dessus de sa tête. Le vieux ne dormait plus; il aiguisait les faux.

Levine regarda autour de lui sans pouvoir s'y reconnaître; tout lui semblait changé. La prairie fauchée s'étendait immense avec ses rangées d'herbes odorantes, éclairée d'une façon nouvelle par les rayons obliques du soleil; la rivière, cachée naguère par les herbages, coulait limpide et brillante comme de l'acier, entre ses bords découverts; au-dessus de la prairie planaient des oiseaux de proie.

Levine calcula ce que ses ouvriers avaient fait et ce qui restait à faire; le travail de ces quarante-deux hommes était considérable; du temps du servage, trente-deux hommes travaillant pendant deux jours venaient à peine à bout de cette prairie, dont il ne restait plus que quelques coins intacts. Mais il aurait voulu faire plus encore; le soleil descendait trop tôt, à son gré; il ne sentait aucune fatigue.

«Qu'en penses-tu? demanda-t-il au vieux: n'aurions-nous pas encore le temps de faucher la colline?

—Si Dieu le permet! le soleil est encore haut, il y aura peut-être un petit verre pour les enfants

Lorsque les fumeurs eurent allumé leurs pipes, le vieux déclara «aux enfants» que, si la colline était fauchée, on aurait la goutte.

«Pourquoi pas! En avant, Tite, nous enlèverons cela en un tour de main. On mangera la nuit.—En avant!» crièrent quelques voix; et, tout en achevant leur pain, les faucheurs se levèrent.

«Allons, enfants, courage! dit Tite en ouvrant la marche au pas de course.

—Allons, allons! répéta la vieux, se hâtant de les rejoindre: si j'arrive le premier, je coupe tout!»

Vieux et jeunes fauchèrent à l'envi, et, quelque hâte qu'ils fissent, les rangées se couchaient nettes et régulières, sans que l'herbe fût abîmée. Les derniers faucheurs terminaient à peine leur ligne, que les premiers, mettant leurs caftans sur l'épaule, prenaient déjà la route de la colline. Le soleil descendait derrière les arbres, lorsqu'ils atteignirent le petit ravin; l'herbe y venait à la ceinture, tendre, douce, épaisse et semée de fleurs des bois.

Après un court conciliabule pour décider si l'on prendrait en long ou en large, un grand paysan à barbe noire, Piotr Ermilitch, un faucheur célèbre, fit en long le premier tour, et revint sur ses pas. Tous alors le suivirent, montant du ravin à la colline pour sortir sur la lisière du bois.

Le soleil disparaissait peu à peu derrière la forêt; la rosée tombait déjà; les faucheurs n'apercevaient plus le globe brillant que sur la hauteur, mais dans le ravin, d'où s'élevait une vapeur blanche, et sur le versant de la montagne, ils marchaient dans une ombre fraîche et imprégnée d'humidité. L'ouvrage avançait rapidement. L'herbe s'abattait en hautes rangées; les faucheurs, un peu à l'étroit et pressés de tous côtés, faisaient résonner les ustensiles pendus à leurs ceintures, entre-choquaient leurs faux, sifflaient, s'interpellaient gaiement.

Levine marchait toujours entre ses deux compagnons. Le vieux avait mis sa veste de peau de mouton, et conservait son entrain et la liberté de ses mouvements. Dans le bois, on trouvait des champignons cachés sous l'herbe; au lieu de les trancher avec la faux comme les autres, il se baissait dès qu'il en apercevait un, le ramassait et le cachait dans sa veste en disant: «Encore un petit cadeau pour la vieille.»

L'herbe tendre et douce se fauchait facilement, mais il était dur de monter et de descendre la pente souvent escarpée du ravin. Le vieux n'en laissait rien paraître, montant à petits pas énergiques, et maniant légèrement sa faux, quoiqu'il tremblât parfois de tout son corps. Il ne négligeait rien sur sa route, ni une herbe, ni un champignon, et ne cessait de plaisanter. Levine, derrière lui, croyait tomber à chaque instant, et se disait que jamais il ne gravirait, une faux à la main, ces hauteurs difficiles à escalader, même les mains libres, il n'en monta pas moins, et fit comme les autres. Une fièvre intérieure semblait le soutenir.

VI

Le travail terminé, les paysans remirent leurs caftans, et reprirent gaiement le chemin du logis. Levine remonta à cheval et se sépara à regret de ses compagnons. Il se retourna sur la hauteur pour les apercevoir encore une fois, mais les vapeurs du soir, s'élevant des bas-fonds, les cachaient. On n'entendait que le choc des faux, et le son de leurs voix riant et causant.

Serge Ivanitch avait dîné depuis longtemps, et dans sa chambre prenait de la limonade glacée, en parcourant les journaux et les revues que la poste venait d'apporter, lorsque Levine entra vivement, les cheveux en désordre, et collés au front par la sueur.

«Nous avons enlevé toute la prairie! tu ne t'imagines pas comme c'est bon! Et toi, qu'as-tu fait? dit-il, oubliant complètement les impressions de la veille.

—Bon Dieu, de quoi tu as l'air! dit Serge Ivanitch en jetant d'abord un regard mécontent sur son frère. Mais ferme donc la porte, tu en auras fait entrer au moins une dizaine!»

Serge Ivanitch avait horreur des mouches, et n'ouvrait jamais les fenêtres de sa chambre que le soir, ayant soin de tenir les portes toujours fermées.

«Je t'assure que je n'en ai pas laissé entrer une seule. Si tu savais la bonne journée! Comment l'as-tu passée, toi?

—Mais très bien. Tu ne vas pas me faire croire que tu as fauché toute la journée? Tu dois avoir une faim de loup! Kousma a tout apprêté pour ton dîner.

—Je n'ai pas faim, j'ai mangé là-bas; mais je vais me nettoyer.

—Va, va, je te rejoins, dit Serge Ivanitch, hochant la tête en regardant son frère. Dépêche-toi,—ajouta-t-il en souriant, et il se mit à ranger ses livres pour aller le retrouver, égayé à l'aspect de l'entrain et de l'animation de Constantin.—Où étais-tu pendant la pluie?

—Quelle pluie? c'est à peine s'il est tombé quelques gouttes. Je reviens à l'instant. Ainsi, tu as bien passé la journée? C'est pour le mieux.» Et Levine alla s'habiller.

Peu après, les frères se retrouvèrent dans la salle à manger. Levine
croyait n'avoir pas faim, et ne se mit à table que pour ne pas offenser
Kousma; mais, une fois qu'il eut entamé son dîner, il le trouva excellent.
Serge Ivanitch le regardait en souriant.

«J'oubliais qu'il y a une lettre pour toi en bas, dit-il; Kousma, va la chercher, et fais attention de fermer ta porte.»

La lettre était d'Oblonsky; il écrivait de Pétersbourg. Constantin lut à haute voix:

«Je reçois une lettre de Dolly de la campagne; tout y va de travers. Toi qui sais tout, tu serais bien aimable d'aller la voir, et de l'aider de tes conseils. La pauvre femme est toute seule. Ma belle-mère est encore à l'étranger avec tout son monde.»

«J'irai certainement la voir, dit Levine. Tu devrais venir avec moi. C'est une si excellente femme, n'est-ce pas?

—Leur terre n'est pas loin d'ici?

—À une trentaine de verstes, peut-être à une quarantaine; mais la route est très bonne. Nous ferions cela rapidement.

—Avec plaisir, dit Serge en souriant, car la vue de son frère le disposait à la gaieté.—Quel appétit! ajouta-t-il en regardant ce cou et cette figure hâlés et rouges penchés sur l'assiette.

—Il est excellent. Tu ne t'imagines pas combien ce régime-là chasse de la tête toutes les sottises. J'entends enrichir la médecine d'un terme nouveau: «Arbeitscur».

—Tu n'as pas grand besoin de cette cure, il me semble.

—Oui, mais c'est parfait pour combattre les maladies nerveuses.

—C'est une expérience à faire. J'ai voulu aller vous voir travailler, mais la chaleur était si insupportable que je me suis arrêté et reposé au bois; de là j'ai continué jusqu'au bourg, et j'ai rencontré ta nourrice, que j'ai questionnée sur la façon dont les paysans te jugent; j'ai cru comprendre qu'ils ne t'approuvent pas. «Ce n'est pas l'affaire des maîtres», m'a-t-elle répondu. Je crois que le peuple se forme en général des idées très arrêtées sur ce qu'il «convient aux maîtres» de faire; ils n'aiment pas à les voir sortir de leurs attributions.

—C'est possible: mais je n'ai pas éprouvé de plus vif plaisir de ma vie, et je ne fais de mal à personne, n'est-ce pas?

—Je vois que ta journée te satisfait complètement, continua Serge.

—Oui, je suis très content; la prairie a été fauchée tout entière, et je me suis lié avec un bien brave homme; tu ne saurais croire combien il m'a intéressé.

—Tu es content de ta journée, eh bien! je le suis aussi de la mienne. D'abord j'ai résolu deux problèmes d'échecs, dont l'un est très joli, je te le montrerai; puis j'ai pensé à notre conversation d'hier.

—Quoi? quelle conversation? dit Levine en fermant à demi les yeux après son dîner, avec un sentiment de bien-être et de repos, et incapable de se rappeler la discussion de la veille.

—Je trouve que tu as en partie raison. La différence de nos opinions tient à ce que tu prends l'intérêt personnel pour mobile de nos actions, tandis que je prétends que tout homme arrivé à un certain développement intellectuel doit avoir pour mobile l'intérêt général. Mais tu es probablement dans le vrai en disant qu'il faut que l'action, l'activité matérielle, se trouve intéressée à ces questions. Ta nature, comme disent les Français est primesautière: il te faut agir énergiquement, passionnément, ou ne pas agir du tout.»

Levine écoutait sans comprendre, sans chercher à comprendre, et craignait que son frère ne lui fît une question qui constatât l'absence de son esprit.

«N'ai-je pas raison, ami? dit Serge Ivanitch en le prenant par l'épaule.

—Mais certainement. Et puis, je ne prétends pas être dans le vrai, dit Levine avec un sourire d'enfant coupable. «Quelle discussion avons-nous donc eue?» pensait-il. Nous avons évidemment raison tous les deux, et c'est pour le mieux. Il faut que j'aille donner mes ordres pour demain.»

Il se leva, étira ses membres en souriant; son frère sourit aussi.

«Bon Dieu! cria tout à coup Levine si vivement que son frère en fut effrayé.

—Qu'y a-t-il?

—La main d'Agathe Mikhaïlovna? dit Levine en se frappant le front. Je l'avais oubliée!

—Elle va beaucoup mieux.

—C'est égal, je cours jusqu'à sa chambre. Tu n'auras pas mis ton chapeau que je serai de retour.»

Et il descendit en courant, faisant résonner ses talons sur les marches de l'escalier.

VII

Tandis que Stépane Arcadiévitch allait à Pétersbourg remplir ce devoir naturel aux fonctionnaires, et qu'ils ne songent pas à discuter, quelque incompréhensible qu'il soit pour d'autres, «se rappeler au souvenir du Ministre,» et qu'en même temps il se disposait, muni de l'argent nécessaire, à passer agréablement le temps aux courses et ailleurs, Dolly partait pour la campagne, à Yergoushovo, une terre qu'elle avait reçue en dot, et dont la forêt avait été vendue au printemps. C'était à cinquante verstes du Pakrofsky de Levine.

La vieille maison seigneuriale de Yergoushovo avait disparu depuis longtemps. Le prince s'était contenté d'agrandir et de réparer une des ailes pour en faire une habitation convenable.

Du temps où Dolly était enfant, vingt ans auparavant, cette aile était spacieuse et commode, quoique placée de travers dans l'avenue. Maintenant, tout tombait en ruines. Lorsque Stépane Arcadiévitch était venu au printemps à la campagne pour la vente du bois, sa femme l'avait prié de donner un coup d'oeil à la maison afin de la rendre habitable. Stépane Arcadiévitch, désireux, comme tout mari coupable, de procurer à sa femme une vie matérielle aussi commode que possible, s'était empressé de faire recouvrir les meubles de cretonne et de faire poser des rideaux. On avait nettoyé le jardin, planté des fleurs, fait un petit pont du côté de l'étang; mais beaucoup de détails plus essentiels furent négligés, et Daria Alexandrovna le constata avec douleur. Stépane Arcadiévitch avait beau faire, il oubliait toujours qu'il était père de famille, et ses goûts restaient ceux d'un célibataire. Rentré à Moscou, il annonça avec fierté à sa femme que tout était en ordre, qu'il avait installé la maison en perfection, et lui conseilla fort de s'y transporter. Ce départ lui convenait sous bien des rapports: les enfants se plairaient à la campagne, les dépenses diminueraient; et enfin il serait plus libre. De son côté, Daria Alexandrovna pensait qu'il était nécessaire d'emmener les enfants après la scarlatine, car la plus jeune de ses filles se remettait difficilement. Elle laissait à la ville, entre autres ennuis, des comptes de fournisseurs auxquels elle n'était pas fâchée de se soustraire. Enfin, elle avait l'arrière-pensée d'attirer chez elle sa soeur Kitty, à laquelle on avait recommandé des bains froids, et qui devait rentrer en Russie vers le milieu de l'été. Kitty lui écrivait que rien ne pouvait lui sourire autant que de terminer l'été à Yergoushovo, dans ce lieu si plein de souvenirs d'enfance pour toutes deux.

La campagne, revue par Dolly au travers de ses impressions de jeunesse, lui semblait à l'avance un refuge contre tous les ennuis de la ville; si la vie n'y était pas élégante, et Dolly n'y tenait guère, elle pensait la trouver commode et peu coûteuse, et les enfants y seraient heureux! Les choses furent tout autres quand elle revint à Yergoushovo en maîtresse de maison.

Le lendemain de leur arrivée, il plut à verse; le toit fut transpercé et l'eau tomba dans le corridor et la chambre des enfants; les petits lits durent être transportés au salon. Jamais on ne put trouver une cuisinière pour les domestiques. Des neuf vaches que contenait l'étable, les unes, au dire de la vachère, étaient pleines, les autres se trouvaient trop jeunes ou hors d'âge; par conséquent, pas de beurre à espérer et pas de lait. Poules, poulets, oeufs, tout manquait; il fallut se contenter pour la cuisine de vieux coqs filandreux. Impossible d'obtenir des femmes pour laver les planchers, toutes étaient à sarcler. L'un des chevaux, trop rétif, ne se laissant pas atteler, les promenades en voiture se trouvèrent impraticables. Quant aux bains, il fallut y renoncer: le troupeau avait raviné le bord de la rivière, et de plus on se trouvait trop en vue des passants. Les promenades à pied près de la maison étaient elles-mêmes dangereuses; les clôtures mal entretenues du jardin n'empêchaient plus le bétail d'entrer, et il y avait dans le troupeau un taureau terrible, qui mugissait, et qu'on accusait de donner des coups de cornes. Dans la maison, pas une armoire à robes! le peu d'armoires qui s'y trouvaient ne fermaient pas, ou bien s'ouvraient d'elles-mêmes quand on passait devant. À la cuisine, pas de marmites; à la buanderie, pas de chaudron pour la lessive, pas même une planche à repasser pour les femmes de chambre!

Au lieu de trouver le repos qu'elle espérait, Dolly tomba dans le désespoir; sentant son impuissance en face d'une situation qui lui apparaissait terrible, elle retenait avec peine ses larmes. L'intendant, un ancien vaguemestre, qui avait séduit Stépane Arcadiévitch par sa belle prestance, et de suisse avait passé intendant, ne prenait aucun souci des chagrins de Daria Alexandrovna; il se contentait de répondre respectueusement:

«Impossible de rien obtenir, le monde est si mauvais», et ne bougeait pas.

La position eût été sans issue si chez les Oblonsky, comme dans la plupart des familles, il ne se fût trouvé ce personnage aussi utile qu'important, malgré ses attributions modestes, la bonne des enfants, Matrona Philémonovna. Celle-ci calmait sa maîtresse, lui assurait que tout se débrouillerait, et agissait sans bruit et sans embarras. Elle fit, aussitôt arrivée, la connaissance de la femme de l'intendant, et dès les premiers jours alla prendre le thé sous les acacias avec elle et son mari. C'est là que les affaires de la maison furent discutées. Un club, auquel se joignirent le starosta et le teneur de livres, se forma sous les arbres. Peu à peu, les difficultés de la vie s'y aplanirent. Le toit fut réparé; une cuisinière, amie de la femme du starosta, arrêtée; on acheta des poules; les vaches donnèrent tout à coup du lait; les clôtures furent réparées; on mit des crochets aux armoires, qui cessèrent de s'ouvrirent intempestivement; le charpentier installa la buanderie; la planche à repasser, recouverte d'un morceau de drap de soldat, s'étendit de la commode au dossier d'un fauteuil, et l'odeur des fers à repasser se répandit dans la pièce où travaillaient les femmes de chambre.

«La voilà, dit Matrona Philémonovna en montrant la planche à sa maîtresse: il n'y avait pas de quoi vous désespérer.»

On trouva même moyen de construire en planches une cabine de bain sur la rivière, et Lili put commencer à se baigner. L'espoir d'une vie commode, sinon tranquille, devint presque une réalité pour Daria Alexandrovna. Pour elle, c'était chose rare qu'une période de calme avec six enfants. Mais les inquiétudes et les tracas représentaient les seules chances de bonheur qu'eût Dolly; privée de ce souci, elle aurait été en proie aux idées noires causées par ce mari qui ne l'aimait plus. Au reste, ces mêmes enfants qui la préoccupaient par leur santé ou leurs défauts, la dédommageaient aussi de ses peines par une foule de petites joies. Pour être invisibles et semblables à de l'or mêlé à du sable, elles n'en existaient pas moins, et si, aux heures de tristesse, elle ne voyait que le sable, à d'autres moments l'or reparaissait. La solitude de la campagne rendit ces joies plus fréquentes; souvent, tout en s'accusant de partialité maternelle, Dolly ne pouvait s'empêcher d'admirer sa petite famille groupée autour d'elle, et de se dire qu'il était rare de rencontrer six enfants aussi beaux et, chacun dans son genre, aussi charmants.

Elle se sentait alors heureuse et fière.

VIII

Pendant le carême de la Saint-Pierre, Dolly mena ses enfants à la communion. Quoiqu'elle étonnât souvent ses parents et ses amies par sa liberté de pensée sur les questions de foi, Daria Alexandrovna n'en avait pas moins une religion qui lui tenait à coeur. Cette religion n'avait guère de rapport avec les dogmes de l'Église, et ressemblait étrangement à la métempsycose; pourtant Dolly remplissait et faisait strictement remplir dans sa famille les prescriptions de l'Église. Elle ne voulait pas seulement par là prêcher d'exemple, elle obéissait à un besoin de son âme, et en ce moment elle se tourmentait à l'idée de ne pas avoir fait communier ses enfants de l'année. Elle résolut d'accomplir ce devoir.

On s'y prit à l'avance pour décider les toilettes des enfants; des robes furent arrangées, lavées, allongées; on rajouta des volants, on mit des boutons neufs, des noeuds de rubans. L'Anglaise se chargea de la robe de Tania, et fit faire bien du mauvais sang à Daria Alexandrovna; les entournures se trouvèrent trop étroites, les pinces du corsage trop hautes; Tania faisait peine à voir, tant cette robe lui rendait les épaules étroites. Heureusement Matrona Philémonovna eut l'idée d'ajouter de petites pièces au corsage pour l'élargir, et une pèlerine pour dissimuler les pièces. Le mal fut réparé; mais on en était venu aux paroles amères avec l'Anglaise.

Tout étant terminé, les enfants, parés et rayonnants de joie, se réunirent un dimanche matin sur le perron, devant la calèche attelée, attendant leur mère pour se rendre à l'église. Grâce à la protection de Matrona Philémonovna, on avait remplacé à la calèche le cheval rétif par celui de l'intendant. Daria Alexandrovna parut en robe de mousseline blanche, et l'on partit.

Dolly s'était coiffée et habillée avec soin, presque avec émotion. Jadis elle avait aimé la toilette pour se faire belle et élégante, afin de plaire; mais, en prenant de l'âge, elle perdit un goût de parure qui la forçait de constater que sa beauté avait disparu. Maintenant, pour ne pas faire ombre au tableau, à côté de ses jolis enfants, elle revenait à une certaine recherche de toilette, toutefois sans qu'elle songeât à s'embellir. Elle partit après un dernier coup d'oeil au miroir.

Personne à l'église, excepté les paysans et les gens de la maison; mais elle remarqua l'admiration que ses enfants et elle-même inspiraient au passage. Les enfants furent aussi charmants de visage que de tenue. Le petit Alexis eut bien quelques distractions causées par les pans de sa veste, dont il aurait voulu admirer l'effet par derrière, mais il était si gentil! Tania fut comme une petite femme, et prit soin des plus jeunes. Quant à Lili, la dernière, elle fut ravissante; tout ce qu'elle voyait lui causait l'admiration la plus vive, et il fut difficile de ne pas sourire quand, après avoir reçu la communion, elle dit au prêtre: «Please some more».

En rentrant à la maison, les enfants, sous l'impression de l'acte solennel qu'ils venaient d'accomplir, furent sages et tranquilles. Tout alla bien jusqu'au déjeuner; mais à ce moment Grisha se permit de siffler, et, qui pis est, refusa d'obéir à l'Anglaise, et fut privé de dessert! Quand elle apprit le méfait de l'enfant, Dolly, qui, présente, eût tout adouci, dut soutenir la gouvernante et confirmer la punition. Cet épisode troubla la joie générale.

Grisha se mit à pleurer, disant que Nicolas avait sifflé aussi, mais que lui seul était puni, et que, s'il pleurait, c'était à cause de l'injustice de l'Anglaise, et non pour avoir été privé de tarte. Daria Alexandrovna, attristée, voulut arranger la chose.

Pendant ce temps, le coupable, réfugié au salon, s'était assis sur l'appui de la fenêtre, et, en traversant cette pièce, Dolly l'aperçut, ainsi que Tania, debout devant lui, une assiette à la main. Sous prétexte de faire un dîner à ses poupées, la petite fille avait obtenu la permission d'emporter un morceau de tarte dans la chambre des enfants, et c'était à son frère qu'elle l'apportait. Grisha, tout en pleurant sur l'injustice dont il se croyait victime, mangeait en sanglotant et disait à sa soeur au milieu de ses larmes: «Mange aussi, mangeons à nous deux». Tania, pleine de sympathie pour son frère, mangeait les larmes aux yeux, avec le sentiment d'avoir accompli une action généreuse.

Ils eurent peur en apercevant leur mère, mais l'expression de son visage les rassura; ils coururent aussitôt vers elle, lui baisèrent les mains de leurs bouches pleines de tarte, et la confiture mêlée aux larmes leur barbouilla toute la figure.

«Tania, ta robe neuve; Grisha…» disait la mère souriant d'un air attendri, tout en cherchant à préserver de taches les habits neufs.

Les belles toilettes ôtées, on mit des robes ordinaires aux filles et de vieilles vestes aux garçons, on fit atteler le char à bancs, et l'on alla chercher des champignons au bois. Au milieu des cris de joie, les enfants remplirent une grande corbeille de champignons. Lili elle-même en trouva un. Autrefois, il fallait que miss Hull les lui cherchât; ce jour-là, elle le découvrit toute seule, et ce fut un enthousiasme général. «Lili a trouvé un champignon!»

La journée se termina par un bain à la rivière; les chevaux furent attachés aux arbres, et le cocher Terenti, les laissant chasser les mouches de leurs queues, s'étendit sous les bouleaux, alluma sa pipe, et s'amusa des rires et des cris joyeux qui partaient de la cabine.

Daria Alexandrovna aimait à baigner elle-même les enfants, quoique ce ne fût pas chose facile de les empêcher de faire des sottises, ni de se retrouver dans la collection de bas, de souliers, de petits pantalons qu'il fallait, le bain fini, reboutonner et rattacher. Ces jolis corps d'enfants qu'elle plongeait dans l'eau, les yeux brillants de ces têtes de chérubins, ces exclamations à la fois effrayées et rieuses, au premier plongeon, ces petits membres qu'il fallait ensuite réintroduire dans leurs vêtements, tout l'amusait.

La toilette des enfants était à moitié faite lorsque des paysannes endimanchées passèrent devant la cabine de bain et s'arrêtèrent timidement. Matrona Philémonovna héla l'une d'elles pour lui donner à faire sécher du linge tombé à la rivière, et Daria Alexandrovna leur adressa la parole. Les paysannes commencèrent par rire, en se cachant la bouche de la main, ne comprenant pas bien ses questions, mais elles s'enhardirent peu à peu, et gagnèrent le coeur de Dolly par leur sincère admiration des enfants.

«Regarde-la donc: est-elle jolie? et blanche comme du sucre! dit l'une d'elles en montrant Tania… mais bien maigre! ajouta-t-elle en secouant la tête.

—C'est parce qu'elle a été malade.

—Et celui-ci, le baigne-t-on aussi? dit une autre en désignant le dernier-né.

—Oh non, il n'a que trois mois, répondit Dolly avec fierté.

—Vrai?

—Et toi, as-tu des enfants?

—J'en ai eu quatre: il m'en reste deux, fille et garçon. J'ai sevré le dernier avant le carême.

—Quel âge a-t-il?

—Il est dans sa deuxième année.

—Pourquoi l'as-tu nourri si longtemps?

—C'est l'usage chez nous: trois carêmes.»

On continua à causer des enfants, de leurs maladies, du mari; le voyait-on souvent?

Daria Alexandrovna prenait intérêt à la conversation autant que les paysannes, et n'avait aucune envie de s'en aller. Elle était contente de voir que ces femmes lui enviaient le nombre de ses enfants et leur beauté. Puis elles la firent rire, et offensèrent miss Hull par leurs observations sur la toilette de celle-ci. Une des plus jeunes regardait de tous ses yeux l'Anglaise, se rhabillant la dernière, et mettant plusieurs jupons les uns par-dessus les autres. Au troisième, la paysanne n'y tint plus et s'écria involontairement: «Regarde donc ce qu'elle en met, cela ne finit pas!» Et toutes de rire.