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Anna Karénine, Tome I cover

Anna Karénine, Tome I

Chapter 94: XIX
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About This Book

The narrative follows a married aristocratic woman who begins a passionate affair with a charismatic officer, a liaison that undermines her family life, exposes rigid social codes, and culminates in isolation and personal tragedy. Interwoven is the story of a landowner seeking fulfillment through work, marriage, and spiritual reflection, offering a counterpoint of rural labor and moral inquiry. Together the threads probe marriage, infidelity, family obligations, social hypocrisy, and the tensions between individual desire and communal expectation, rendered through intimate psychological portraiture and sweeping depictions of urban and country society.

XVII

La société qui se réunissait chez la princesse Tverskoï pour la partie de croquet à laquelle Anna était invitée, se composait de deux dames et de leurs adorateurs. Ces dames étaient les personnalités les plus remarquables d'une nouvelle coterie pétersbourgeoise, qu'on avait surnommée «les Sept merveilles du monde», par imitation de quelque autre imitation. Toutes deux appartenaient au plus grand monde, mais à un monde hostile à celui que fréquentait Anna. Le vieux Strémof, un des personnages les plus influents de Pétersbourg, l'admirateur de Lise Merkalof, était l'ennemi déclaré d'Alexis Alexandrovitch. Anna, après avoir pour cette raison décliné une première invitation de Betsy, s'était décidée à se rendre chez elle, dans l'espoir d'y rencontrer Wronsky.

Elle arriva la première chez la princesse.

Au même moment, le domestique de Wronsky, ressemblant à s'y méprendre à un gentilhomme de la chambre avec ses favoris frisés, s'arrêta à la porte pour la laisser passer, et souleva sa casquette.

En le voyant, Anna se souvint que Wronsky l'avait prévenue qu'il ne viendrait pas: c'était probablement pour s'excuser qu'il envoyait un billet par son domestique.

Elle eut envie de demander à celui-ci où était son maître, de retourner pour écrire à Wronsky en le priant de venir la rejoindre, ou d'aller elle-même le trouver; mais une cloche avait déjà annoncé sa visite, et un laquais près de la porte attendait qu'elle entrât dans la pièce suivante.

«La princesse est au jardin, on va la prévenir», dit un second laquais.

Il lui fallait, sans avoir vu Wronsky et sans avoir rien pu décider, rester avec ses préoccupations dans ce milieu étranger, animé de dispositions si différentes des siennes; mais elle portait une toilette qui, elle le savait, lui allait bien; l'atmosphère d'oisiveté solennelle dans laquelle elle se trouvait lui était familière, et enfin, n'étant plus seule, elle ne pouvait se creuser la tête sur le meilleur parti à prendre.

Anna respira plus librement.

En voyant venir Betsy à sa rencontre, dans une toilette blanche d'une exquise élégance, elle lui sourit comme toujours. La princesse était accompagnée de Toushkewitch et d'une parente de province qui, à la grande joie de sa famille, passait l'été chez la célèbre princesse.

Anna avait probablement un air étrange, car Betsy lui en fit aussitôt l'observation.

«J'ai mal dormi», répondit Anna en regardant à la dérobée le laquais apportant le billet qu'elle supposait être de Wronsky.

«Que je suis contente que vous soyez venue, dit Betsy. Je n'en puis plus, et je voulais précisément prendre une tasse de thé avant leur arrivée….. Et vous, dit-elle en se tournant vers Toushkewitch, vous ferlez bien d'aller avec Marie essayer le crocket ground là où le gazon a été fauché. Nous aurons le temps de causer un peu en prenant notre thé, we'll have a cosy chat, n'est-ce pas» ajouta-t-elle en se tournant vers Anna, avec un sourire, et lui tendant la main.

«D'autant plus volontiers que je ne puis rester longtemps; Il faut absolument que j'aille chez la vieille Wrede; voilà cent ans que je lui promets une visite», dit Anna, à qui le mensonge, contraire à sa nature, devenait non seulement simple, facile, mais presque agréable.

Pourquoi disait-elle une chose à laquelle, cinq minutes auparavant, elle ne songeait même pas? C'est que, sans se l'expliquer, elle cherchait à se ménager une porte de sortie pour tenter, dans le cas où Wronsky ne viendrait pas, de le rencontrer quelque part; l'événement prouva que, de toutes les ruses dont elle pouvait user, celle-ci était la meilleure.

«Oh! je ne vous laisse pas partir, répondit Betsy en regardant attentivement Anna. En vérité, si je ne vous aimais pas tant, je serais tentée de m'offenser: on dirait que vous avez peur que je ne vous compromette… Le thé au petit salon, s'il vous plaît», dit-elle en s'adressant au laquais, avec un clignement d'yeux qui lui était habituel; et, prenant le billet, elle le parcourut.

«Alexis nous fait faux bond,—dit-elle en français, d'un ton aussi simple et naturel que si jamais il ne lui fût entré dans l'esprit que Wronsky eût pour Anna un autre intérêt que celui de jouer au croquet.—Il écrit qu'il ne peut pas venir.»

Anna ne doutait pas que Betsy sût à quoi s'en tenir, mais, en l'entendant, la conviction lui vint momentanément qu'elle ignorait tout.

«Ah!» fit-elle simplement, comme si ce détail lui importait peu. «Comment, continua-t-elle en souriant, votre société peut-elle compromettre quelqu'un?»

Cette façon de cacher un secret en jouant avec les mots avait pour Anna, comme pour toutes les femmes, un certain charme. Ce n'était pas tant le besoin de dissimuler, ni le but de la dissimulation, que le procédé en lui-même qui la séduisait.

«Je ne saurais être plus catholique que le pape; Strémof et Lise Merkalof, …. mais c'est le dessus du panier de la société! D'ailleurs ne sont-ils pas reçus partout? Quant à moi,—elle appuya sur le mot moi,—je n'ai jamais été ni sévère ni intolérante. Je n'en ai pas le temps.

—Non, mais peut-être n'avez-vous pas envie de rencontrer Strémof? Laissez-le donc se prendre aux cheveux avec Alexis Alexandrovitch dans leurs commissions cela ne nous regarde pas; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'y a pas d'homme plus aimable dans le monde, ni de joueur plus passionné au croquet; vous verrez cela, et vous verrez avec quel esprit il se tire de sa situation comique de vieil amoureux de Lise. C'est vraiment un charmant homme. Vous ne connaissez pas Sapho Stoltz? C'est le dernier mot du bon ton, un bon ton tout battant neuf.»

Betsy, tout en bavardant, regardait Anna d'un air qui fit comprendre à celle-ci que son interlocutrice se doutait de son embarras et cherchait un moyen de l'en faire sortir.

«En attendant, il faut répondre à Alexis». Et Betsy s'assit devant un bureau, et écrivit un mot qu'elle mit sous enveloppe, «Je lui écris de venir dîner, il me manque un cavalier pour une de mes dames; voyez donc si je suis assez impérative? Pardon de vous quitter un instant, j'ai un ordre à donner; cachetez et envoyez», lui dit-elle de la porte.

Sans hésiter un moment, Anna prit la place de Betsy au bureau, et ajouta ces lignes au billet: «J'ai absolument besoin de vous parler; venez au jardin Wrede, j'y serai à six heures». Elle ferma la lettre, que Betsy expédia en rentrant.

Les deux femmes eurent effectivement un cosy chat en prenant le thé; elles causèrent, en les jugeant, de celles qu'on attendait, et d'abord de Lise Merkalof.

«Elle est charmante et m'a toujours été sympathique, dit Anna.

—Vous lui devez bien cela: elle vous adore. Hier soir, après les courses, elle s'est approchée de moi, et a été désolée de ne plus vous trouver. Elle prétend que vous êtes une véritable héroïne de roman, et qu'elle ferait mille folies pour vous, si elle était homme. Strémof lui a dit qu'elle n'avait pas besoin d'être homme pour faire des folies.

—Mais expliquez-moi une chose que je n'ai jamais comprise,—dit Anna après un moment de silence, et d'un ton qui prouvait clairement qu'elle ne faisait pas simplement une question oiseuse:—Quels rapports y a-t-il entre elle et le prince Kalougof, celui qu'on appelle Michka? Je les ai rarement rencontrés ensemble. Qu'y a-t-il entre eux?»

Betsy sourit des yeux et regarda Anna attentivement.

«C'est un genre nouveau, répondit-elle. Toutes ces dames l'ont adopté en jetant leurs bonnets par-dessus les moulins: il y a manière de le jeter cependant.

—Oui, mais quels rapports y a-t-il entre elle et Kalougof?»

Betsy, ce qui lui arrivait rarement, partit d'un irrésistible accès de fou rire.

«Mais vous marchez sur les traces de la princesse Miagkaïa: c'est une question d'enfant, dit Betsy en riant aux larmes de ce rire contagieux propre aux personnes qui rient rarement. Il faut le leur demander.

—Vous riez, dit Anna gagnée par sa gaieté, mais je n'y ai réellement jamais rien compris. Quel est le rôle du mari?

—Le mari? mais le mari de Lise Merkalof porte son plaid et se tient à son service. Quant au fond de la question, personne ne tient à le connaître. Vous savez qu'il y a des articles de toilette dont on ne parle jamais dans la bonne société, dont on tient même à ignorer l'existence; il en est de même pour ces questions-là.

—Irez-vous à la fête des Rolandaki? dit Anna pour changer de conversation.

—Je ne pense pas,—répondit Betsy, et, sans regarder son amie, elle versa avec soin le thé parfumé dans de petites tasses transparentes, puis elle prit une cigarette et se mit à fumer.

—La meilleure des situations est la mienne, dit-elle en cessant de rire; je vous comprends, vous, et je comprends Lise. Lise est une de ces natures naïves, inconscientes comme celles des enfants, ignorant le bien et le mal; au moins était-elle ainsi dans sa jeunesse, et, depuis qu'elle a reconnu que cette naïveté lui seyait, elle fait exprès de ne pas comprendre. Cela lui va tout de même. On peut considérer les mêmes choses de façons très différentes; les uns prennent les événements de la vie au tragique, et s'en font un tourment; les autres les prennent tout simplement, et même gaiement…. Peut-être avez-vous des façons de voir trop tragiques?

—Que je voudrais connaître les autres autant que je me connais moi-même, dit Anna d'un air pensif et sérieux. Suis-je meilleure, suis-je pire que les autres? Je crois que je dois être pire!

—Vous êtes une enfant, une terrible enfant, dit Betsy… Mais les voilà.»

XVIII

Des pas et une voix d'homme se firent entendre, puis une voix de femme et un éclat de rire. Après quoi les visiteurs attendus firent leur entrée au salon. C'étaient Sapho Stoltz et un jeune homme répondant au nom de Waska, dont le visage rayonnait de satisfaction, et d'une santé un peu trop exubérante. Les truffes, le vin de Bourgogne, les viandes saignantes lui avaient trop bien réussi. Waska salua les deux dames en entrant, mais le regard qu'il leur jeta ne dura pas plus d'une seconde: il traversa le salon derrière Sapho, comme s'il eût été mené en laisse, la dévorant de ses yeux brillants. Sapho Stoltz était une blonde aux yeux noirs; elle entra d'un pas délibéré, hissée sur des souliers à talons énormes, et alla vigoureusement secouer la main aux dames, à la façon des hommes.

Anna fut frappée de la beauté de cette nouvelle étoile, qu'elle n'avait pas encore rencontrée, de sa toilette, poussée aux dernières limites de l'élégance, et de sa désinvolture. La tête de la baronne portait un véritable échafaudage de cheveux vrais et faux d'une nuance dorée charmante. Cette coiffure élevée donnait à sa tête à peu près la même hauteur qu'à son buste très bombé; sa robe, fortement serrée par derrière, dessinait les formes de ses genoux et de ses jambes à chaque mouvement, et, en regardant le balancement de son énorme pouff, on se demandait involontairement où pouvait bien se terminer ce petit corps élégant, si découvert du haut et si serré du bas.

Betsy se hâta de la présenter à Anna.

«Imaginez-vous que nous avons failli écraser deux soldats, commença-t-elle aussitôt en clignant des yeux avec un sourire, et en rejetant la queue de sa robe en arrière. J'étais avec Waska. Ah! j'oubliais que vous ne le connaissez pas». Et elle désigna le jeune homme par son nom de famille, en rougissant et en riant de l'avoir nommé Waska devant des étrangers. Celui-ci salua une seconde fois, mais ne dit pas un mot, et se tournant vers Sapho:

«Le pari est perdu, dit-il: nous sommes arrivés premiers; il ne vous reste qu'à payer.»

Sapho rit encore plus fort.

«Pas maintenant cependant.

—C'est égal, vous payerez plus tard.

—C'est bon, c'est bon. Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle tout à coup en se tournant vers la maîtresse de la maison, j'oubliais de vous dire, étourdie que je suis!…. Je vous amène un hôte. Et le voilà.»

Le jeune hôte annoncé par Sapho, qu'on n'attendait pas, et qu'elle avait oublié, se trouva être d'une importance telle, que, malgré sa jeunesse, les dames se levèrent pour le recevoir.

C'était le nouvel adorateur de Sapho, et, à l'exemple de Waska, il suivait tous ses pas.

À ce moment entrèrent le prince Kalougof et Lise Merkalof avec Strémof. Lise était une brune un peu maigre, à l'air indolent, au type oriental, avec des yeux que tout le monde assurait être impénétrables; sa toilette de nuance foncée, qu'Anna remarqua et apprécia aussitôt, était en harmonie parfaite avec son genre de beauté; autant Sapho était brusque et décidée, autant Lise avait un laisser-aller plein d'abandon.

Betsy, en parlant d'elle, lui avait reproché ses airs d'enfant innocent. Le reproche était injuste; Lise était bien réellement un être charmant d'inconscience, quoique gâté. Ses manières n'étaient pas meilleures que celles de Sapho; elle aussi menait à sa suite, cousus à sa robe, deux adorateurs qui la dévoraient des yeux, l'un jeune, l'autre vieux; mais il y avait en elle quelque chose de supérieur à son entourage; on aurait dit un diamant au milieu de simples verroteries. L'éclat de la pierre précieuse rayonnait dans ses beaux yeux énigmatiques, entourés de grands cercles bistrés, dont le regard fatigué, et cependant passionné, frappait par sa sincérité. En la voyant, on croyait lire dans son âme, et la connaître c'était l'aimer. À la vue d'Anna, son visage s'illumina d'un sourire de joie.

«Ah! que je suis contente de vous voir, dit-elle en s'approchant; hier soir, aux courses, je voulais arriver jusqu'à vous,…. vous veniez précisément de partir. N'est-ce pas, que c'était horrible? dit-elle avec un regard qui semblait lui ouvrir son coeur.

—C'est vrai, je n'aurais jamais cru que cela pût émouvoir à ce point,» répondit Anna en rougissant.

Les joueurs de croquet se levèrent pour aller au jardin.

«Je n'irai pas, dit Lise en s'asseyant plus près d'Anna. Vous non plus, n'est-ce pas? Quel plaisir peut-on trouver à jouer au croquet?

—Mais j'aime assez cela, dit Anna.

—Comment, dites-moi, comment faites-vous pour ne pas vous ennuyer? On se sent content rien que de vous regarder. Vous vivez, vous: moi, je m'ennuie!

—Vous vous ennuyez? mais on assure que votre maison est la plus gaie de tout Pétersbourg, dit Anna.

—Peut-être ceux auxquels nous paraissons si gais s'ennuient-ils encore plus que nous, mais, moi du moins, je ne m'amuse certainement pas: je m'ennuie cruellement!»

Sapho alluma une cigarette, et, suivie des jeunes gens, s'en alla au jardin, Betsy et Strémof restèrent près de la table à thé.

«Je vous le redemande, reprit Lise: comment faites-vous pour ne pas connaître l'ennui?

—Mais je ne fais rien, dit Anna en rougissant de cette insistance.

—C'est ce qu'on peut faire de mieux,» dit Strémof en se mêlant à la conversation.

C'était un homme d'une cinquantaine d'années, grisonnant, mais bien conservé; laid, mais d'une laideur originale et spirituelle; Lise Merkalof était la nièce de sa femme, et il passait auprès d'elle tous ses moments de loisir. Rencontrant Anna dans le monde, il chercha, en homme bien élevé, à se montrer particulièrement aimable pour elle, en raison même de ses mauvais rapports d'affaires avec son mari.

«Le meilleur des moyens est de ne rien faire, continua-t-il avec son sourire intelligent.—Je vous le répète depuis longtemps. Il suffit pour ne pas s'ennuyer de ne pas croire qu'on s'ennuiera: de même que si l'on souffre d'insomnie, il ne faut pas se dire que jamais on ne s'endormira. Voilà ce qu'a voulu vous faire comprendre Anna Arcadievna.

—Je serais ravie d'avoir effectivement dit cela, reprit Anna en souriant, car c'est mieux que spirituel, c'est vrai.

—Mais pourquoi, dites-moi, est-il aussi difficile de s'endormir que de ne pas s'ennuyer?

—Pour dormir, il faut avoir travaillé, et pour s'amuser aussi.

—Quel travail pourrais-je bien faire, moi dont le travail n'est bon à personne? Je pourrais faire semblant, mais je ne m'y entends pas, et ne veux pas m'y entendre.

—Vous êtes incorrigible», dit Strémof en s'adressant encore à Anna.
Il la rencontrait rarement et ne pouvait guère lui dire que des banalités,
mais il sut tourner ces banalités agréablement, lui parler de son retour à
Petersbourg, et de l'amitié de la comtesse Lydie pour elle.

«Ne partez pas, je vous en prie,» dit Lise en apprenant qu'Anna allait les quitter. Strémof se joignit à elle:

«Vous trouverez un contraste trop grand entre la société d'ici et celle de la vieille Wrede, dit-il; et puis vous ne lui serez qu'un sujet de médisances, tandis que vous éveillez ici des sentiments très différents!»

Anna resta pensive un moment; les paroles flatteuses de cet homme d'esprit, la sympathie enfantine et naïve que lui témoignait Lise, ce milieu mondain auquel elle était habituée, et dans lequel il lui semblait respirer librement, comparé à ce qui l'attendait chez elle, lui causèrent une minute d'hésitation. Ne pouvait-elle remettre à plus tard le moment terrible de l'explication? Mais, se rappelant la nécessité absolue de prendre un parti, et son profond désespoir du matin, elle se leva, fit ses adieux et partit.

XIX

Malgré sa vie mondaine et son apparente légèreté, Wronsky avait horreur du désordre. Un jour, étant jeune et encore au corps des pages, il se trouva à court d'argent, et essuya un refus lorsqu'il voulut en emprunter. Depuis lors il s'était juré de ne plus s'exposer à cette humiliation, et se tint parole. Cinq ou six fois par an, il faisait ce qu'il appelait sa lessive, et gardait ainsi ses affaires en ordre.

Le lendemain des courses, s'étant réveillé tard, Wronsky avant son bain, et sans se raser, endossa un sarrau de soldat, et procéda au classement de ses comptes et de son argent. Pétritzky, connaissant l'humeur de son camarade dans ces cas-là, se leva et s'esquiva sans bruit.

Tout homme dont l'existence est compliquée croit aisément que les difficultés de la vie sont une malechance personnelle, un privilège malheureux réservé à lui seul, et dont les autres sont exempts. Wronsky pensait ainsi, s'enorgueillissant, non sans raison, d'avoir jusqu'ici évité des embarras auxquels d'autres auraient succombé; mais, afin de ne pas aggraver la situation, il voulait au plus tôt voir clair dans ses affaires, et avant tout dans ses affaires d'argent.

Il écrivit de son écriture fine un état de ses dettes, et trouva un total de plus de 17 000 roubles, tandis que tout son avoir ne montait qu'à 1800 roubles, sans aucune rentrée à toucher avant le jour de l'an. Wronsky fit alors une classification de ses dettes, et établit trois catégories: d'abord les dettes urgentes, qui montaient à environ 4000 roubles, dont 1500 pour son cheval et 2000 pour payer un escroc qui les avait fait perdre à un de ses camarades. Cette dette ne le concernait pas directement, puisqu'il s'était simplement porté caution pour un ami, mais il tenait, en cas de réclamation, à pouvoir jeter cette somme à la tête du fripon qui l'avait escroquée.

Ces 4000 roubles étaient donc indispensables. Venaient ensuite les dettes de son écurie de courses, environ 8000 roubles, à son fournisseur de foin et d'avoine, ainsi qu'au bourrelier anglais; avec 2000 roubles on pouvait provisoirement tout régler.

Quant aux dettes à son tailleur et à divers autres fournisseurs, elles pouvaient attendre.

En somme il lui fallait 6000 roubles immédiatement, et il n'en avait que 1800.

Pour un homme auquel on attribuait 100 000 roubles de revenu, c'étaient de faibles dettes; mais ce revenu n'existait pas, car, la fortune paternelle étant indivise, Wronsky avait cédé sa part des deux cent mille roubles qu'elle rapportait, à son frère, au moment du mariage de celui-ci avec une jeune fille sans fortune, la princesse Barbe Tchirikof, fille du Décembriste. Alexis ne s'était réservé qu'un revenu de 25 000 roubles, disant qu'il suffirait jusqu'à ce qu'il se mariât, ce qui n'arriverait jamais. Son frère, très endetté, et commandant un régiment qui obligeait à de grandes dépenses, ne put refuser ce cadeau. La vieille comtesse, dont la fortune était indépendante, ajoutait 20 000 roubles au revenu de son fils cadet, qui dépensait tout sans songer à l'économie; mais sa mère, mécontente de la façon dont il avait quitté Moscou, et de sa liaison avec Mme Karénine, avait cessé de lui envoyer de l'argent: de sorte que Wronsky, vivant sur le pied d'une dépense de 45 000 roubles par an, s'était trouvé réduit tout à coup à 25 000. Avoir recours à sa mère était impossible, car la lettre qu'il avait reçue d'elle l'irritait, surtout par les allusions qu'elle contenait: on voulait bien l'aider dans l'avancement de sa carrière, mais non pour continuer une vie qui scandalisait toute la bonne société. L'espèce de marché sous-entendu par sa mère l'avait blessé jusqu'au fond de l'âme; il se sentait plus refroidi que jamais à son égard; d'un autre côté, reprendre la parole généreuse qu'il avait donnée à son frère un peu étourdîment, était aussi inadmissible. Le souvenir seul de sa belle-soeur, de cette bonne et charmante Waria, qui à chaque occasion lui faisait entendre qu'elle n'oubliait pas sa générosité, et ne cessait de l'apprécier, eût suffi à l'empêcher de se rétracter; c'était aussi impossible que de battre une femme, de voler ou de mentir; et cependant il sentait que sa liaison avec Anna pouvait lui rendre son revenu aussi nécessaire que s'il était marié.

La seule chose pratique, et Wronsky s'y arrêta sans hésitation, était d'emprunter 10 000 roubles à un usurier, ce qui n'offrait aucune difficulté, de diminuer ses dépenses, et de vendre son écurie. Cette décision prise, il écrivit à Rolandaki, qui lui avait souvent proposé d'acheter ses chevaux, fit venir l'Anglais et l'usurier, et partagea entre divers comptes l'argent qui lui restait. Ceci fait, il écrivit un mot bref à sa mère, et prit pour les relire encore une fois, avant de les brûler, les trois dernières lettres d'Anna: le souvenir de leur entretien de la veille le fit tomber dans une profonde méditation.

XX

Wronsky s'était fait un code de lois pour son usage particulier.

Ce code s'appliquait à un cercle de devoirs peu étendus, mais strictement déterminés; n'ayant guère eu à sortir de ce cercle, Wronsky ne s'était jamais trouvé pris au dépourvu, ni hésitant sur ce qu'il convenait de faire ou d'éviter. Ce code lui prescrivait, par exemple, de payer une dette de jeu à un escroc, mais ne déclarait pas indispensable de solder la note de son tailleur; il défendait le mensonge, excepté envers une femme; il interdisait de tromper, sauf un mari; admettait l'offense, mais non le pardon des injures.

Ces principes pouvaient manquer de raison et de logique, mais, comme Wronsky ne les discutait pas, il s'était toujours attribué le droit de porter haut la tête, du moment qu'il les observait. Depuis sa liaison avec Anna, il apercevait cependant certaines lacunes à son code; les conditions de sa vie ayant changé, il n'y trouvait plus réponse à tous ses doutes, et se prenait à hésiter en songeant à l'avenir.

Jusqu'ici ses rapports avec Anna et son mari étaient rentrés dans le cadre des principes connus et admis: Anna était une femme honnête qui, lui ayant donné son amour, avait tous les droits imaginables à son respect, plus même que si elle eût été sa femme légitime; il se serait fait couper la main plutôt que de se permettre un mot, une allusion blessante, rien qui pût sembler contraire à l'estime et à la considération sur lesquelles une femme doit compter.

Ses rapports avec la société étaient également clairs; chacun pouvait soupçonner sa liaison, personne ne devait oser en parler; il était prêt à faire taire les indiscrets, et à les obliger de respecter l'honneur de celle qu'il avait déshonorée.

Ses rapports avec le mari étaient plus clairs encore; du moment où il avait aimé Anna, ses droits sur elle lui semblaient imprescriptibles. Le mari était un personnage inutile, gênant, position certainement désagréable pour lui, mais à laquelle personne ne pouvait rien. Le seul droit qui lui restât était de réclamer une satisfaction par les armes, ce à quoi Wronsky était tout disposé.

Cependant les derniers jours avaient amené des incidents nouveaux, et Wronsky n'était pas prêt à les juger. La veille, Anna lui avait annoncé qu'elle était enceinte; il sentait qu'elle attendait de lui une résolution quelconque; or les principes qui dirigeaient sa vie ne déterminaient pas ce que devait être cette résolution; au premier moment, son coeur l'avait poussé à exiger qu'elle quittât son mari; maintenant il se demandait, après y avoir réfléchi, si cette rupture était désirable, et ses réflexions le jetaient dans la perplexité.

«Lui faire quitter son mari» c'est unir sa vie à la mienne: y suis-je préparé? Puis-je l'enlever, manquant d'argent comme je le fais? Admettons que je m'en procure: puis-je l'emmener tant que je suis au service? Au point où nous en sommes, je dois me tenir prêt à donner ma démission et à trouver de l'argent.»

L'idée de quitter le service l'amenait à envisager un côté secret de sa vie qu'il était seul à connaître.

L'ambition avait été le rêve de son enfance et de sa jeunesse, rêve capable de balancer dans son coeur l'amour que lui inspirait Anna, quoiqu'il n'en convînt pas avec lui-même. Ses premiers pas dans la carrière militaire avaient été aussi heureux que ses débuts dans le monde; mais depuis deux ans il subissait les conséquences d'une insigne maladresse.

Au lieu d'accepter un avancement qui lui fut proposé, il refusa, comptant sur ce refus pour se grandir et prouver son indépendance; il avait trop présumé du prix qu'on attachait à ses services, et depuis lors on ne s'était plus occupé de lui. Bon gré mal gré, il se voyait réduit à ce rôle d'homme indépendant, qui, ne demandant rien, ne peut trouver mauvais qu'on le laisse s'amuser en paix; en réalité, il ne s'amusait plus. Son indépendance lui pesait, et il commençait à craindre qu'on ne le tînt définitivement pour un brave et honnête garçon, uniquement destiné à s'occuper de ses plaisirs.

Sa liaison avec Anna avait un moment calmé le ver rongeur de l'ambition déçue, en attirant sur lui l'attention générale, comme sur le héros d'un roman; mais le retour d'un ami d'enfance, le général Serpouhowskoï, venait de réveiller ses anciens sentiments.

Le général avait été son camarade de classe, son rival d'études et d'exercices du corps, le compagnon de ses folies de jeunesse; il revenait couvert de gloire de l'Asie centrale, et, à peine rentré à Pétersbourg, on attendait sa nomination à un poste important; on le considérait comme un astre levant de premier ordre. Auprès de lui, Wronsky, libre, brillant, aimé d'une femme charmante, n'en faisait pas moins triste figure, comme simple capitaine de cavalerie auquel on permettait de rester indépendant tout à son aise.

«Certainement, se disait-il, je ne porte pas envie à Serpouhowskoï, mais son avancement prouve qu'il suffit à un homme comme moi d'attendre son heure, pour faire rapidement carrière. Il y a de cela trois ans à peine, il était au même point que moi; si je quittais le service, je brûlerais mes vaisseaux; en y restant, je ne perds rien; ne m'a-t-elle pas dit elle-même qu'elle ne voulait pas changer sa situation? Et puis-je, possédant son amour, envier Serpouhowskoï?»

Il frisa lentement le bout de sa moustache, se leva et se mit à marcher dans la chambre. Ses yeux brillaient, et il éprouvait le calme d'esprit qui succédait toujours chez lui au règlement de ses affaires; cette fois encore, tout était remis en bon ordre. Il se rasa, prit son bain froid, s'habilla, et s'apprêta à sortir.

XXI

«Je venais te chercher, dit Pétritzky en entrant dans la chambre. Ta lessive a duré longtemps aujourd'hui. Est-elle terminée?

—Oui, dit Wronsky en souriant des yeux.

—Quand tu sors de ces lessives, on dirait que tu sors du bain. Je viens de chez Gritzky (le colonel de leur régiment); on t'attend.»

Wronsky regardait son camarade sans lui répondre, sa pensée était ailleurs.

«Ah! c'est chez lui qu'est cette musique? dit-il en écoutant le son bien connu des polkas et des valses de la musique militaire, qui se faisait entendre dans le lointain. Quelle fête y a-t-il donc?

—Serpouhowskoï est arrivé.

—Ah! dit Wronsky, je ne savais pas». Et le sourire de ses yeux brilla plus vif.

Il avait pris en lui-même le parti de sacrifier son ambition à son amour, et de se trouver heureux; donc, il ne pouvait en vouloir à Serpouhowskoï de ne pas être encore venu le voir.

«J'en suis enchanté…»

Le colonel Gritzky occupait une grande maison seigneuriale; quand Wronsky arriva, toute la société était réunie sur la terrasse du bas; les chanteurs du régiment, en sarraus d'été, se tenaient debout dans la cour, autour d'un petit tonneau d'eau-de-vie; sur la première marche de la terrasse, le colonel avec sa bonne figure réjouie, entouré de ses officiers, criait plus fort que la musique, qui jouait un quadrille d'Offenbach, et il donnait avec force gestes des ordres à un groupe de soldats. Ceux-ci, avec le vaguemestre et quelques sous-officiers, s'approchèrent du balcon en même temps que Wronsky.

Le colonel, qui était retourné à table, reparut, un verre de champagne en main, et porta le toast suivant: «À la santé de notre ancien camarade le brave général prince Serpouhowskoï, hourra!»

Serpouhowskoï parut le verre en main à la suite du colonel.

«Tu rajeunis toujours, Bondarenko!» dit-il au vaguemestre, un beau garçon au teint fleuri.

Wronsky n'avait pas revu Serpouhowskoï depuis trois ans; il le trouva toujours aussi beau, mais d'une beauté plus mâle; la régularité de ses traits frappait moins encore que la noblesse et la douceur de toute sa personne. Il remarqua en lui la transformation propre à ceux qui réussissent, et qui sentent leur succès; ce certain rayonnement intérieur lui était bien connu.

Comme Serpouhowskoï descendait l'escalier, il aperçut Wronsky, et un sourire de contentement illumina son visage; il fit un signe de tête en levant son verre, pour indiquer par ce geste, en lui envoyant un salut affectueux, qu'il fallait trinquer avec le vaguemestre, raide comme un piquet, et tout prêt à recevoir l'accolade.

«Te voilà donc, cria le colonel, et Yashvine qui prétendait que tu étais dans tes humeurs noires!»

Serpouhowskoï, après avoir dûment embrassé trois fois le beau vaguemestre et s'être essuyé la bouche de son mouchoir, s'approcha de Wronsky.

«Que je suis content de te voir! dit-il en lui serrant la main et en l'emmenant dans un coin.

—Occupez-vous d'eux, cria le colonel à Yashvine, et il descendit vers le groupe de soldats.

—Pourquoi n'es-tu pas venu hier aux courses? Je pensais t'y voir, dit
Wronsky en examinant Serpouhowskoï.

—J'y suis venu, mais trop tard. Pardon, dit-il en se tournant vers un aide de camp; distribuez cela de ma part, je vous prie.» Et il tira de son portefeuille trois billets de cent roubles.

«Wronsky! veux-tu boire ou manger? demanda Yashvine. Hé! qu'on apporte quelque chose au comte! Bois ceci en attendant.»

La fête se prolongea longtemps; on but beaucoup. On porta Serpouhowskoï en triomphe; puis ce fut le tour du colonel. Ensuite le colonel dansa lui-même une danse de caractère devant les chanteurs; après quoi, un peu las, il s'assit sur un banc dans la cour, et démontra à Yashvine la supériorité de la Russie sur la Prusse, notamment dans les charges de cavalerie, et la gaieté se calma un moment; Serpouhowskoï alla se laver les mains dans le cabinet de toilette, et y trouva Wronsky qui se versait de l'eau sur la tête; il avait ôté son uniforme d'été et s'arrosait le cou. Quand il eut fini ses ablutions, il vint s'asseoir près de Serpouhowskoï, et là sur un petit divan ils causèrent.

«J'ai toujours su tout ce qui te concernait par ma femme, dit
Serpouhowskoï; je suis content que tu la voies souvent.

—C'est une amie de Waria, et ce sont les seules femmes de Pétersbourg que j'aie plaisir à voir, répondit Wronsky avec un sourire, prévoyant la tournure qu'allait prendre la conversation, et ne la trouvant pas désagréable.

—Les seules? demanda Serpouhowskoï en souriant aussi.

—Oui; moi aussi, je savais ce qui te concernait, mais ce n'était pas par ta femme seulement, dit Wronsky coupant court à toute allusion par l'expression sérieuse que prit son visage. J'ai été très heureux de tes succès, sans en être le moins du monde surpris. J'attendais plus encore.»

Serpouhowskoï sourit; cette opinion le flattait, et il ne voyait pas de raison pour le dissimuler.

«Moi, je n'espérais pas tant, à parler franchement; mais je suis content, très content; je suis ambitieux, c'est une faiblesse, je ne m'en cache pas.

—Tu t'en cacherais peut-être si tu réussissais moins bien, dit Wronsky.

—Je le crois; je n'irai pas jusqu'à dire que sans ambition il ne vaudrait pas la peine de vivre, mais la vie serait monotone; je me trompe peut-être, cependant il me semble que je possède les qualités nécessaires au genre d'activité que j'ai choisi, et que le pouvoir entre mes mains, quel qu'il soit, sera mieux placé qu'entre les mains de beaucoup d'autres à moi connus; par conséquent, plus j'approcherai du pouvoir, plus je serai content.

—C'est peut-être vrai pour toi, mais pas pour tout le monde; moi aussi, j'ai pensé comme toi, et cependant je vis, et ne trouve plus que l'ambition soit le seul but de l'existence.

—Nous y voilà, dit en riant Serpouhowskoï. Je commence par te dire que j'ai su l'affaire de ton refus, et je t'ai naturellement approuvé. Selon moi, tu as bien agi dans le fond, mais pas dans les conditions où tu devais le faire.

—Ce qui est fait, est fait, et tu sais que je ne renie pas mes actions; d'ailleurs, je m'en trouve très bien.

—Très bien, pour un temps. Tu ne t'en contenteras pas toujours. Ton frère, je ne dis pas, c'est un bon enfant comme notre hôte. L'entends-tu? ajouta-t-il en entendant des hourras prolongés dans le lointain. Mais cela ne peut te suffire à toi.

—Je ne dis pas que cela me suffise.

—Et puis, des hommes comme toi sont nécessaires.

—À qui?

—À qui? À la société, à la Russie. La Russie a besoin d'hommes, elle a besoin d'un parti: sinon tout ira à la diable.

—Qu'entends-tu par là? Le parti de Bertenef contre les communistes russes?

—Non, dit Serpouhowskoï avec une grimace, à l'idée qu'on pût le soupçonner d'une semblable bêtise. Tout cela, c'est une blague[11]: ce qui a toujours été sera toujours. Il n'y a pas de communistes, mais des gens qui ont besoin d'inventer un parti dangereux quelconque, par esprit d'intrigue. C'est le vieux jeu. Ce qu'il faut, c'est un groupe puissant d'hommes indépendants comme toi et moi.

—Pourquoi cela?—Wronsky nomma quelques personnalités influentes;—ceux-là ne sont cependant pas indépendants.

—Ils ne le sont pas, uniquement parce que de naissance ils n'ont pas eu d'indépendance matérielle, de nom, qu'ils n'ont pas, comme nous, vécu près du soleil. L'argent ou les honneurs peuvent les acheter, et pour se maintenir il leur faut suivre une direction à laquelle eux-mêmes n'attachent parfois aucun sens, qui peut être mauvaise, mais dont le but est de leur assurer une position officielle et certains appointements. Cela n'est pas plus fin que cela,[11] quand on regarde dans leur jeu. Je suis peut-être pire, ou plus bête qu'eux, ce qui n'est pas certain, mais en tout cas j'ai comme toi l'avantage important d'être plus difficile à acheter. Plus que jamais, les hommes de cette trempe-là sont nécessaires.»

[Note 11: En français dans le texte.]

Wronsky l'écoutait attentivement, moins à cause de ses paroles que parce qu'il comprenait la portée des vues de son ami; tandis que lui-même ne tenait encore qu'aux intérêts de son escadron, Serpouhowskoï envisageait déjà la lutte avec le pouvoir, et se créait un parti dans les sphères officielles. Et quelle force n'acquerrait-il pas avec sa puissance de réflexion et d'assimilation, et cette facilité de parole, si rare dans son milieu?

Quelque honte qu'il en éprouvât, Wronsky se surprit un mouvement d'envie.

«Il me manque une qualité essentielle pour parvenir, répondit-il: l'amour du pouvoir. Je l'ai eu, et l'ai perdu.

—Je n'en crois rien, dit en souriant le général.

—C'est pourtant vrai, «maintenant» surtout, pour être absolument sincère.

—«Maintenant», peut-être, mais cela ne durera pas toujours.

—Cela se peut.

—Tu dis «cela se peut», et moi je dis «certainement non», continua Serpouhowskoï, comme s'il eût deviné sa pensée. C'est pourquoi je tenais à causer avec toi. J'admets ton premier refus, mais je te demande pour l'avenir carte blanche. Je ne joue pas au protecteur avec toi, et cependant pourquoi ne le ferais-je pas: n'as-tu pas été souvent le mien? Notre amitié est au-dessus de cela. Oui, donne-moi carte blanche, et je t'entraînerai sans que cela y paraisse.

—Comprends donc que je ne demande rien, dit Wronsky, si ce n'est que le présent subsiste.»

Serpouhowskoï se leva,, et se plaçant devant lui: «Je te comprends, mais écoute-moi: nous sommes contemporains, peut-être as-tu connu plus de femmes que moi (son sourire et son geste rassurèrent Wronsky sur la délicatesse qu'il mettrait à toucher l'endroit sensible), mais je suis marié, et, comme a dit je ne sais qui, celui qui n'a connu que sa femme et l'a aimée, en sait plus long sur la femme que celui qui en a connu mille…

—Nous venons, cria Wronsky à un officier qui s'était montré à la porte pour les appeler de la part du colonel. Il était curieux de voir où Serpoulowskoï voulait en venir.

—La femme, selon moi, est la pierre d'achoppement de la carrière d'un homme. Il est difficile d'aimer une femme et de rien faire de bon, et la seule façon de ne pas être réduit à l'inaction par l'amour, c'est de se marier. Comment t'expliquer cela, continua Serpouhowskoï que les comparaisons amusaient? Suppose que tu portes un fardeau: tant qu'on ne te l'aura pas lié sur le dos, tes mains ne te serviront à rien. C'est là ce que j'ai éprouvé en me mariant; mes mains sont tout à coup devenues libres; mais traîner ce fardeau sans le mariage, c'est se rendre incapable de toute action. Regarde Masonkof, Kroupof… Grâce aux femmes, ils ont perdu leur carrière!

—Mais quelles femmes! dit Wronsky en pensant à l'actrice et à la
Française auxquelles ces deux hommes étaient enchaînés.

—Plus la position sociale de la femme est élevée, plus la difficulté est grande: ce n'est plus alors se charger d'un fardeau, c'est l'arracher à quelqu'un.

—Tu n'as jamais aimé, murmura Wronsky en regardant devant lui et songeant à Anna.

—Peut-être, mais pense à ce que je t'ai dit, et n'oublie pas ceci: Les femmes sont toutes plus matérielles que les hommes; nous avons de l'amour une conception grandiose, elles restent toujours terre à terre….—Tout de suite,—dit-il à un domestique qui entrait dans la chambre; mais celui-ci ne venait pas les chercher, il apportait un billet à Wronsky.

—De la princesse Tverskoï.»

Wronsky décacheta le billet et devint tout rouge.

«J'ai mal à la tête et je rentre chez moi, dit-il à Serpouhowskoï.

—Alors adieu, tu me donnes carte blanche, nous en reparlerons; je te trouverai à Pétersbourg.»

XXII

Il était cinq heures passées. Pour ne pas manquer au rendez-vous, et surtout pour ne pas s'y rendre avec ses chevaux que tout le monde connaissait, Wronsky prit la voiture d'isvostchik de Yashvine et ordonna au cocher de marcher bon train; c'était une vieille voiture à quatre places; il s'y installa dans un coin, et étendit ses jambes sur la banquette.

L'ordre rétabli dans ses affaires, l'amitié de Serpouhowskoï et les paroles flatteuses par lesquelles celui-ci lui avait affirmé qu'il était un homme nécessaire, enfin l'attente d'une entrevue avec Anna, lui donnaient une joie de vivre si exubérante qu'un sourire lui vint aux lèvres; il passa la main sur la contusion de la veille, et respira à pleins poumons.

«Qu'il fait bon vivre», se dit-il en se rejetant au fond de la voiture, les jambes croisées. Jamais il n'avait éprouvé si vivement cette plénitude de vie, qui lui rendait même agréable la légère douleur qu'il ressentait de sa chute.

Cette froide et claire journée d'août, dont Anna avait été si péniblement impressionnée, le stimulait, l'excitait.

Ce qu'il apercevait aux dernières clartés du jour, dans cette atmosphère pure, lui paraissait frais, joyeux et sain comme lui-même. Les toits des maisons que doraient les rayons du soleil couchant, les contours des palissades bordant la route, les maisons se dessinant en vifs reliefs, les rares passants, la verdure des arbres et du gazon, qu'aucun souffle de vent n'agitait, les champs avec leurs sillons de pommes de terre, où se projetaient des ombres obliques: tout semblait composer un joli paysage fraîchement verni.

«Plus vite, plus vite,» dit-il au cocher en lui glissant par la glace de la voiture un billet de trois roubles. L'isvostchik raffermit de la main la lanterne de la voiture, fouetta ses chevaux, et l'équipage roula rapidement sur la chaussée unie.

«Il ne me faut rien, rien que ce bonheur!» pensa-t-il en fixant les yeux sur le bouton de la sonnette, placé entre les deux glaces de la voiture; et il se représenta Anna telle qu'il l'avait vue la dernière fois. «Plus je vais, plus je l'aime!.. Et voilà le jardin de la villa Wrede. Où peut-elle bien être? Pourquoi m'a-t-elle écrit un mot sur la lettre de Betsy?» C'était la première fois qu'il y songeait; mais il n'avait pas le temps de réfléchir. Il arrêta le cocher avant d'atteindre l'avenue, descendit tandis que la voiture marchait encore, et entra dans l'allée qui menait à la maison: il n'y vit personne; mais en regardant à droite dans le parc, il aperçut Anna, le visage couvert d'un voile épais; il la reconnut à sa démarche, à la forme de ses épaules, à l'attache de sa tête, et sentit comme un courant électrique. Sa joie de vivre se communiquait à ses mouvements et à sa respiration.

Quand ils furent près l'un de l'autre, elle lui prit vivement la main:

«Tu ne m'en veux pas de t'avoir fait venir? J'ai absolument besoin de te voir,—dit-elle, et le pli sévère de sa lèvre sous son voile changea subitement la disposition joyeuse de Wronsky.

—Moi, t'en vouloir? mais comment et pourquoi es-tu ici?

—Peu importe, dit-elle en passant le bras sous celui de Wronsky; viens, il faut que je te parle.»

Il comprit qu'un nouvel incident était survenu, et que leur entretien n'aurait rien de doux; aussi fut-il gagné par l'agitation d'Anna sans en connaître la cause.

«Qu'y a-t-il?» demanda-t-il en lui serrant le bras et cherchant à lire sur son visage.

Elle fit quelques pas en silence pour reprendre haleine, et s'arrêta tout à coup.

«Je ne t'ai pas dit hier, commença-t-elle en respirant avec effort et parlant rapidement, qu'en rentrant des courses avec Alexis Alexandrovitch, je lui ai tout avoué…, je lui ai dit que je ne pouvais plus être sa femme,…. enfin tout.»

Il l'écoutait, penché vers elle, comme s'il eût voulu adoucir l'amertume de cette confidence; mais aussitôt qu'elle eut parlé, il se redressa et son visage prit une expression fière et sévère.

«Oui, oui, cela valait mille fois mieux. Je comprends ce que tu as dû souffrir!» Mais elle n'écoutait pas et cherchait à deviner les pensées de son amant; pouvait-elle imaginer que l'expression de ses traits se rapportât à la première idée que lui avait suggérée le récit qu'il venait d'entendre; au duel, qu'il croyait dorénavant inévitable! jamais Anna n'y avait songé, et l'interprétation qu'elle donna au changement de physionomie de Wronsky fut très différente.

Depuis la lettre de son mari, elle sentait au fond de l'âme que tout resterait comme par le passé, qu'elle n'aurait pas la force de sacrifier sa position dans le monde, ni son fils, à son amant. La matinée passée chez la princesse Tverskoï l'avait confirmée dans cette conviction; néanmoins elle attachait une grande importance à son entrevue avec Wronsky, elle espérait que leur situation respective en serait changée. Si dès le premier moment il avait dit sans hésitation: «Quitte tout et viens avec moi», elle aurait même abandonné son fils; mais il n'eut aucun mouvement de ce genre, et lui sembla plutôt blessé et mécontent.

«Je n'ai pas souffert, cela s'est fait de soi-même, dit-elle avec une certaine irritation, et voilà…..» Elle retira de son gant la lettre de son mari.

«Je comprends, je comprends, interrompit Wronsky en prenant la lettre sans la lire, et en cherchant à calmer Anna. Je ne désirais que cette explication pour consacrer entièrement ma vie à ton bonheur.

—Pourquoi me dis-tu cela? puis-je en douter? dit-elle. Si j'en doutais…….

—Qui vient là? dit tout à coup Wronsky en désignant deux dames qui venaient à leur rencontre. Peut-être nous connaissent-elles…» Et il entraîna précipitamment Anna dans une allée de côté.

«Cela m'est si indifférent!—dit celle-ci; ses lèvres tremblaient, et il sembla à Wronsky qu'elle le regardait sous son voile avec une expression de haine étrange.—Je le répète: dans toute cette affaire, je ne doute pas de toi; mais lis ce qu'il m'écrit.» Et elle s'arrêta de nouveau.

Wronsky, tout en lisant la lettre, s'abandonna involontairement, comme il l'avait fait tout à l'heure en apprenant la rupture d'Anna avec son mari, à l'impression qu'éveillait en lui la pensée de ses rapports avec ce mari offensé; malgré lui il se représentait la provocation qu'il recevrait le lendemain, le duel, le moment où, toujours calme et froid, il serait en face de son adversaire, et, après avoir déchargé son arme en l'air, attendrait que celui-ci tirât sur lui;… et les paroles de Serpouhowskoï lui traversèrent l'esprit: «Mieux vaut ne pas s'enchaîner.» Comment faire entendre cela à Anna?

Après avoir lu la lettre, il leva sur son amie un regard qui manquait de décision; elle comprit qu'il avait réfléchi, et que, quelque chose qu'il dît, ce ne serait pas le fond de sa pensée. Il ne répondait pas à ce qu'elle avait attendu de lui; son dernier espoir s'évanouissait.

«Tu vois quel homme cela fait? dit-elle d'une voix tremblante.

—Pardonne-moi, interrompit Wronsky, mais je n'en suis pas fâché… Pour Dieu, laisse-moi achever, ajouta-t-il en la suppliant du regard de lui donner le temps d'expliquer sa pensée. Je n'en suis pas fâché parce qu'il est impossible d'en rester là, comme il le suppose.

—Pourquoi cela?» demanda Anna d'une voix altérée, n'attachant plus aucun sens à ses paroles, car elle sentait son sort décidé.

Wronsky voulait dire qu'après le duel, qu'il jugeait inévitable, cette situation changerait forcément, mais il dit tout autre chose:

«Cela ne peut durer ainsi. J'espère maintenant que tu le quitteras, et que tu me permettras—ici il rougit et se troubla—de songer à l'organisation de notre vie commune; demain……»

Elle ne le laissa pas achever:

«Et mon fils? Tu vois ce qu'il écrit: il faudrait le quitter. Je ne le puis, ni ne le veux.

—Mais, au nom du ciel, vaut-il mieux ne pas quitter ton fils, et continuer cette existence humiliante?

—Pour qui est-elle humiliante?

—Pour tous, mais pour toi surtout.

—Humiliante! ne dis pas cela, ce mot n'a pas de sens pour moi, murmura-t-elle d'une voix tremblante. Comprends donc que, du jour où je t'ai aimé, tout dans la vie s'est transformé pour moi: rien n'existe à mes yeux en dehors de ton amour; s'il m'appartient toujours, je me sens à une hauteur où rien ne peut m'atteindre. Je suis fière de ma situation parce que… je suis fière…..» Elle n'acheva pas, des larmes de honte et de désespoir étouffaient sa voix. Elle s'arrêta en sanglotant.

Lui aussi sentit quelque chose le prendre au gosier, et pour la première fois de sa vie il se vit prêt à pleurer, sans savoir ce qui l'attendrissait le plus: sa pitié pour celle qu'il était impuissant à aider et dont il avait causé le malheur, ou le sentiment d'avoir commis une mauvaise action.

«Un divorce serait-il donc impossible?» dit-il doucement. Elle secoua la tête sans répondre. «Ne pourrais-tu le quitter en emmenant l'enfant?

—Oui, mais tout dépend de lui maintenant; il faut que j'aille le rejoindre», dit-elle sèchement; son pressentiment s'était vérifié: tout restait comme par le passé.

«Je serai mardi à Pétersbourg et nous déciderons.

—Oui, répondit-elle, mais ne parlons plus de tout cela.»

La voiture d'Anna, qu'elle avait renvoyée avec l'ordre de venir la reprendre à la grille du jardin Wrede, approchait.

Anna dit adieu à Wronsky et partit.

XXIII

La commission du 2 juin siégeait généralement le lundi. Alexis Alexandrovitch entra dans la salle, salua, comme d'ordinaire, le président et les membres de la commission, et s'assit à sa place, posant la main sur les papiers préparés devant lui, parmi lesquels se trouvaient ses documents particuliers et ses notes sur la proposition qu'il comptait soumettre à ses collègues. Au reste, les notes était superflues, car non seulement rien ne lui échappait de ce qu'il avait préparé, mais il se croyait encore tenu de repasser au dernier moment dans sa mémoire les sujets qu'il voulait traiter. Il savait d'ailleurs que l'instant venu, lorsqu'il se verrait en face de son adversaire qui chercherait à prendre une physionomie indifférente, la parole lui viendrait d'elle-même, avec toute la netteté nécessaire, et que chaque mot porterait. En attendant, il écoutait la lecture du rapport habituel de l'air le plus innocent, le plus inoffensif. Personne n'aurait pensé, en voyant cet homme à la tête penchée, à l'aspect fatigué, palpant doucement de ses mains blanches, aux veines légèrement gonflées, aux doigts longs et maigres, les bords du papier blanc posé devant lui, que, quelques minutes après, ce même homme allait prononcer un discours qui soulèverait une véritable tempête, obligerait les membres de la commission à crier plus fort les uns que les autres, en s'interrompant mutuellement, et forcerait le président à les rappeler à l'ordre. Quand le rapport fut terminé, Alexis Alexandrovitch, d'une voix faible, déclara qu'il avait quelques observations à présenter au sujet de la question à l'ordre du jour. L'attention générale se porta sur lui. Alexis Alexandrovitch éclaircit sa voix, toussa légèrement, et, sans regarder son adversaire, comme il le faisait toujours quand il débitait un discours, s'adressa au premier venu, assis devant lui, qui se trouva être un petit vieillard modeste, sans la moindre importance dans la commission. Quand il en vint au point capital, aux lois organiques, son adversaire sauta de son siège et lui répondit; Strémof, qui faisait aussi partie de la commission et qu'il piquait au vif, se défendit également. La séance fut des plus orageuses; mais Alexis Alexandrovitch triompha, et sa proposition fut acceptée; on nomma trois nouvelles commissions, et le lendemain, dans certain milieu pétersbourgeois, il ne fut question que de cette séance. Le succès d'Alexis Alexandrovitch dépassa même son attente.

Le lendemain matin, le mardi, Karénine, en s'éveillant, se rappela avec plaisir son triomphe de la veille, et ne put réprimer un sourire, malgré son désir de paraître indifférent, quand son chef de cabinet, pour lui être agréable, lui parla des rumeurs qu'excitait la réunion de la veille.

Alexis Alexandrovitch, absorbé par le travail, oublia complètement que ce mardi était le jour fixé pour le retour de sa femme; aussi fut-il désagréablement impressionné quand un domestique vint lui annoncer qu'elle était arrivée.

Anna était rentrée à Pétersbourg le matin de bonne heure; son mari ne l'ignorait pas, puisqu'elle avait demandé une voiture par dépêche; mais il ne vint pas la recevoir, et elle fut prévenue qu'il était occupé avec son chef de cabinet. Après l'avoir fait avertir de son retour, Anna alla dans son appartement, et y fit déballer ses effets, attendant toujours qu'Alexis Alexandrovitch parût; mais une heure se passa, et il ne parut pas; sous prétexte d'ordres à donner, elle entra dans la salle à manger, parla au domestique à voix haute, avec intention, toujours sans succès; elle entendit son mari reconduire jusqu'à la porte son chef de cabinet; d'habitude, il sortait après cette conférence, elle le savait et voulait absolument le voir pour régler leurs rapports futurs; il fallut se décider à entrer dans le cabinet de travail d'Alexis Alexandrovitch. Celui-ci en uniforme, prêt à sortir, était accoudé à une petite table et regardait tristement devant lui. Anna le vit avant qu'il l'aperçût, et comprit qu'il pensait à elle. Karénine, à sa vue, voulut se lever, hésita, rougit, ce qui ne lui arrivait guère, puis, se levant enfin brusquement, il fit quelques pas vers elle, en fixant les yeux sur son front et sa coiffure, pour éviter son regard. Quand il fut près de sa femme, il lui prit la main et l'invita à s'asseoir.

«Je suis très content de vous savoir rentrée,» dit-il en s'asseyant près d'elle avec le désir évident de parler, mais en s'arrêtant chaque fois qu'il ouvrait la bouche. Quoique préparée à cette entrevue, et disposée à l'accuser et à le mépriser, Anna ne trouvait rien à dire et avait pitié de lui. Leur silence se prolongea assez longtemps.

«Serge va bien?—dit-il enfin; et, sans attendre de réponse, il ajouta:
—Je ne dînerai pas à la maison: il faut que je sorte tout de suite.

—Je voulais partir pour Moscou, dit Anna.

—Non, vous avez très, très bien fait de rentrer,» répondit-il. Et le silence recommença.

Le voyant incapable d'aborder la question, Anna prit la parole elle-même.

«Alexis Alexandrovitch, dit-elle en le regardant sans baisser les yeux sous ce regard fixé sur sa coiffure. Je suis une femme mauvaise et coupable; mais je reste ce que j'étais, ce que je vous ai avoué être, et je suis venue vous dire que je ne pouvais changer.

—Je ne vous demande pas cela,—répondit-il aussitôt d'un ton décidé, la colère lui rendant toutes ses facultés et, cette fois, regardant Anna en face, avec une expression de haine:—Je le supposais, mais ainsi que je vous l'ait dit et écrit, continua-t-il d'une voix brève et perçante, ainsi que je vous le répète encore, je ne suis pas tenu de le savoir, je veux l'ignorer; toutes les femmes n'ont pas comme vous la bonté de se hâter de donner à leurs maris cette agréable nouvelle. (Il insista sur le mot «agréable».) J'ignore tout tant que le monde n'en sera pas averti, ni mon nom déshonoré. C'est pourquoi je vous préviens que nos relations doivent rester ce qu'elles ont toujours été; je ne chercherai à mettre mon honneur à l'abri que dans le cas où vous vous compromettriez.

—Mais nos relations ne peuvent rester ce qu'elles étaient,» dit Anna timidement en le regardant avec frayeur.

En le retrouvant avec ses gestes calmes, sa voix railleuse, aiguë et un peu enfantine, toute la pitié qu'elle avait d'abord éprouvée disparut devant la répulsion qu'il lui inspirait; elle n'eut qu'une crainte, celle de ne pas s'expliquer d'une façon assez précise sur ce que devaient être leurs relations.

«Je ne puis être votre femme, quand je….»

Karénine eut un rire froid et mauvais.

«Le genre de vie qu'il vous a plu de choisir se reflète jusque dans votre manière de comprendre, mais je méprise et respecte trop, je veux dire que je respecte trop votre passé et méprise trop le présent pour que mes paroles prêtent à l'interprétation que vous leur donnez.»

Anna soupira et baissa la tête.

«Au reste, continua-t-il en s'échauffant, j'ai peine à comprendre que, n'ayant rien trouvé de blâmable à prévenir votre mari de votre infidélité, vous ayez des scrupules sur l'accomplissement de vos devoirs d'épouse.

—Alexis Alexandrovitch, qu'exigez-vous de moi?

—J'exige de ne jamais rencontrer cet homme. J'exige que vous vous comportiez de telle sorte que ni le monde ni nos gens ne puissent vous accuser; j'exige, en un mot, que vous ne le receviez plus. Il me semble que ce n'est pas beaucoup demander. Je n'ai rien de plus à vous dire; je dois sortir et ne dînerai pas à la maison.»

Il se leva et se dirigea vers la porte. Anna se leva aussi; il la salua sans parler, et la laissa sortir la première.

XXIV

Jamais, malgré l'abondance de la récolte, Levine n'éprouva autant de déboires que cette année et ne constata plus clairement ses mauvais rapports avec les paysans. Lui-même n'envisageait plus ses affaires au même point de vue, et n'y prenait plus le même intérêt. De toutes les améliorations introduites par lui avec tant de peine, il ne résultait qu'une lutte incessante, dans laquelle lui, le maître, défendait son bien, tandis que les ouvriers défendaient leur travail. Combien de fois n'eut-il pas à le remarquer cet été? Tantôt c'était le trèfle réservé pour les semences qu'on lui fauchait comme fourrage prétextant un ordre de l'intendant, mais uniquement parce que ce trèfle semblait plus facile à faucher; le lendemain, c'était une nouvelle machine à faner qu'on brisait, parce que celui qui la conduisait trouvait ennuyeux de sentir une paire d'ailes battre au-dessus de sa tête. Puis c'étaient les charrues perfectionnées qu'on ne se décidait pas à employer, les chevaux qu'on laissait paître un champ de froment, parce qu'au lieu de les veiller la nuit on dormait autour du feu allumé dans la prairie; enfin trois belles génisses, oubliées sur le regain de trèfle, moururent et jamais il ne fut possible de convaincre le berger que le trèfle en était cause. On consola le maître en lui racontant que douze vaches avaient péri en trois jours chez le voisin.

Levine n'attribuait pas ces ennuis à des rancunes personnelles de la part des paysans; il constatait seulement avec chagrin que ses intérêts resteraient forcément opposés à ceux des travailleurs.

Depuis longtemps il sentait sa barque sombrer, sans qu'il s'expliquât comment l'eau y pénétrait; il avait cherché à se faire illusion, mais maintenant le découragement l'envahissait; la campagne lui devenait antipathique, il n'avait plus goût à rien.

La présence de Kitty dans le voisinage aggravait ce malaise moral; il aurait voulu la voir, et ne pouvait se résoudre à aller chez sa soeur. Quoiqu'il eût senti en la revoyant sur la grand'route qu'il l'aimait toujours, le refus de la jeune fille mettait entre eux une barrière infranchissable. «Je ne saurais lui pardonner de m'accepter parce qu'elle n'a pas réussi à en épouser un autre», se disait-il, et cette pensée la lui rendait presque odieuse. «Ah! si Daria Alexandrovna ne m'avait pas parlé….., j'aurais pu la rencontrer par hasard, et tout se serait peut-être arrangé, mais désormais c'est impossible,….. impossible!»

Dolly lui écrivit un jour pour lui demander une selle de dame pour Kitty, l'invitant à l'apporter lui-même. Ce fut le coup de grâce; comment une femme de sentiments délicats pouvait-elle ainsi abaisser sa soeur?

Il déchira successivement dix réponses.

Il ne pouvait venir et ne pouvait pas davantage se retrancher derrière des empêchements invraisemblables, ou, qui pis est, prétexter un départ. Il envoya donc la selle sans un mot de réponse, et le lendemain, sentant qu'il avait commis une grossièreté, il partit pour faire une visite lointaine, laissant son intendant chargé des affaires qui lui étaient devenues si pesantes. Swiagesky, un de ses amis, lui avait récemment rappelé sa promesse de venir chasser la bécasse; jusqu'ici, au milieu des occupations qui le retenaient, cette chasse, qui le tentait beaucoup, n'avait pu lui faire entreprendre ce petit voyage. Maintenant il fut content de s'éloigner de la maison, du voisinage des Cherbatzky, et d'aller chasser, remède auquel il avait recours dans ses jours de tristesse.