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Annette Laïs

Chapter 17: XVI. LA CARTE DE PHILIPPE.
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About This Book

A provincial Breton family is sketched in lively, detailed portraits that expose rivalries, foibles and loyalties across generations. Through the narrator's recollections the household is revealed: a domineering uncle, conflicting aunts, a devout yet worldly father, a melancholy mother, an ambitious sister and a military brother. Social position, marriage, money and local reputation shape daily life, while sentimental impulses, petty jealousies and comic eccentricities intersect. The book alternates anecdote and melodrama to examine how family honor, social expectation and personal desire collide in a small‑town setting.

XIV.
COURS DE CONVERSATION.

Aussi j'allai m'accouder tranquillement au parapet du canal, sur la place, et je passai la une heure de complète quiétude. J'ai dit que je n'étais pas un poète, mais l'amour jeune et profond dégage toujours une très grande quantité de poésie. Ce serait une vanterie puérile de prétendre que je n'ai jamais cédé aux avances de la folle du logis. J'entends toujours par ces mots n'être pas poète, la disposition habituelle où je suis à voir les choses de sang-froid, sans les embellir ni les grossir; j'entends aussi par là le peu d'influence qu'exerce sur ma pensée l'aspect d'une nature dite poétique.

Ce sont les intolérables refrains de certains poètes en l'honneur du printemps, du feuillage, du moulin, des bluets et autres jolies choses qui m'ont fait penser de très bonne foi que le sens poétique est oblitéré en moi. Je vois tout cela autrement qu'eux, à ce point que cela me repose tandis que leur chanson me fatigue. Aussitôt que j'entends leur voix quelque part dans le paysage, je ne veux plus du paysage: leur petite métaphore me gâte l'immensité du désert, et il m'a semblé ouïr parfois le prétentieux gloussement de leur phrase jusque dans les vastes rumeurs qui vont se propageant, la nuit, sur nos grèves.

Je ne suis pas poète, puisqu'ils sont poètes.

Tout ce que je sens est en moi; j'ai dans mon amour tous les sourires du printemps et tous les rayons du soleil. J'aime à ce point que, pour moi, le bonheur est en elle, indépendamment du reste de l'univers. Mes meilleures joies, mes heures les plus radieuses, je les ai eues entre les quatre murs d'une mansarde, d'où l'on voyait six mètres de toiture et un tuyau de poêle. Je veux bien un palais pour elle; pour elle, je veux bien les enchantements de la mer ou le cordial parfum de la nature alpestre; pour moi, je ne veux qu'elle.

J'ai ma jeunesse et j'ai mon admirable passion. Qu'ai-je à faire d'être poète?

Faut-il de la musique aux repas vaillants de nos paysans? J'ai soupçon que la poésie comme l'entendent ceux dont je parle, n'est que le stimulant nécessaire à l'appétit lassé. Qu'ils se versent l'absinthe ou qu'ils pulvérisent la cantaride, j'ai ma jeunesse. Je serai poète plus tard.

J'ai ma passion qui ne rêve rien, en face de la réalité plus splendide que le rêve, et qui, loin de l'objet aimé, ne rêve que la réalité même.

Je les ai vus, vieillards de vingt ans, finir leur chanson sous la table. Je ne suis pas poète. Je les ai vus flétrir eux-mêmes l'adorable fleur de leur génie et broyer, ivres qu'ils étaient, le bouquet de leurs pensées. Ils faisaient cela en beaux vers. La barbe leur venait; ils parlaient d'illusions perdues. Ils étaient comme ces enfants prodigues à qui l'heure de la majorité n'apporte que des dettes. Ils chantaient pourtant le soleil, les roses; ils chantaient Dieu même parfois, quand ils ne l'insultaient pas. Peut-on faire pis? Oui. Ils chantaient l'amour! Je ne suis pas poète: je n'ai reconnu chez eux ni mon amour, ni mon soleil, ni mon Dieu. J'aime Dieu qui me l'a donnée, le soleil qui joue sur son front, les fleurs qui la font sourire.


Mais, excepté Dieu qui tient sa vie, il ne me faut rien de tout cela pour l'aimer.

Ce n'est pas un paysage inspirateur que celui du canal Saint-Martin. Il faisait une nuit sombre et chaude. Par intervalles, les larges gouttes d'une pluie orageuse tombaient sur mon front nu. Je regardais la longue ligne des réverbères et je me laissais aller à je ne sais quel engourdissement qui me charmait. Je ne voulais pas penser, j'étais trop heureux. Je ne voulais pas me demander ce que j'avais conquis, en définitive; je savais peut-être que le calcul m'eût répondu: néant. Les mathématiques mentent toujours; il n'y a de vraiment vrai que la passion dont le bilan ne se dresse pas avec des chiffres.


Ainsi ment tout ce qui est science exacte, tout ce qui a la prétention de raisonner ou de calculer, en partant d'une base inflexible. L'exactitude vous commandera impérieusement de croire qu'on est mieux accoudé sur le velours d'un balcon que sur le pauvre parapet du canal Saint-Martin. Qu'en sait-elle? De quoi se mêle-t-elle? La poésie divague au moins et s'en vante. Si un baron des Adrets m'acculait à la nécessité barbare de choisir entre cette belle éreintée que les uns appellent la Poésie et cette vieille folle que d'autres nomment la Raison, j'aimerais mieux livrer ma tête. J'avais tout conquis; j'étais au pinacle, il ne me manquait rien, et aucun bras de fauteuil ne valait la pierre poudreuse de mon parapet. Voilà le vrai.

Comme je l'avais vue belle! Quel étrange contraste entre elle et ces hannetons femelles qu'on agaçait et qui soupaient! Elle avait un cadre: bienfait suprême pour tout tableau. Ce beau vieillard, ce noble et doux jeune homme! j'avais tout conquis, puisque j'admirais tout.

Dans le jour, la place où nous sommes est une des plus vivantes de Paris et sert perpétuellement de champ de foire. Maintenant surtout que le canal a disparu sous le boulevard, c'est le théâtre en plein vent où vient se délasser le pauvre, dont le meilleur ami est toujours un charlatan. On y voit l'artiste intrépide qui arrache les dents avec une catapulte et le fameux médecin qui a su ployer la clarinette, la grosse caisse et le trombone à l'enseignement public de l'anatomie; on y vend des couteaux sans manche et des saladiers sans fond, l'eau de jouvence, le saucisson lyonnais, édité rue Mouffetard, les anglaises blettes à un sou le tas et l'art d'être heureux en ménage. Le génie d'or de la colonne de Juillet semble présider à ces joies plus naïves que celles du village et calculer, lui aussi, au milieu de ces effrontées déceptions, les conquêtes de la science populaire.

Mais la nuit, c'est un lieu désert entre tous; Paris qui veille est bien loin; on ne l'entend même pas. Le jour travaille ici et la nuit dort.

Il est certain que je serais resté là jusqu'au jour sans un sergent de ville, qui vint à moi d'un pas indolent et grave. Il m'indiqua mon chemin et me fit songer enfin à regagner l'hôtel de Kervigné.

Trois heures sonnaient aux vingt horloges des couvents du quartier quand je soulevai le marteau de la porte cochère. Chez ma cousine, ce n'était point du tout heure indue. Je rentrai dans ma chambre, je me mis au lit, comptant sincèrement sur une nuit d'insomnie, et je dormis le sommeil du juste pour ne m'éveiller qu'au grand jour.

Mon réveil fut une béatitude. La pensée d'Annette ne me vint point: elle était en moi et ne pouvait plus me quitter. Il m'arrivait rarement de chanter; j'eus besoin de chanter. J'aurais voulu parler à quelqu'un de mon bonheur, et pourtant je tenais à mon secret comme à un cher trésor. Il y avait autour de moi je ne sais quelle lueur qui était faite de sourires.

«Madame demande monsieur,» dit Laroche, à ma porte entrebâillée.

Je fis à Laroche un petit signe de tête amical, et je m'habillai paisiblement, sans même songer au biais à prendre pour raconter ma soirée de la veille. Je trouvai petite maman à son café au lait. Elle avait le plus vaporeux de tous ses peignoirs et du blanc sur les joues au lieu de rouge, parce qu'elle était un peu indisposée. Elle me jeta un regard languissant et me tendit sa main, que je baisai.

«Voyons, René, me dit-elle aussitôt que je fus assis, tu as quelque chose. Es-tu amoureux?

—Moi!» m'écriai-je.

Je pense que je pâlis, car elle me regarda curieusement. Mais une femme dans la position de ma cousine n'est jamais bon juge. Son parti est pris à son insu, et sa fantaisie met un véritable bandeau sur ses yeux. Quand elle parle, le mot amour et ses dérivés forment, malgré elle, le fond de la langue; mais tout cela, dans sa pensée, ne peut se rapporter qu'à elle-même. Elle est seule en cause; en dépit de son expérience qui est grande, elle doit fatalement se tromper.

«Es-tu amoureux?» signifie dans sa bouche:

«Ah çà! chevalier, faudra-t-il vous dicter votre déclaration? Il y a un terme à tout, et ceci passe les bornes. J'ai jeté le pont, franchissez-le ou je me fâche!»

Elle ne saurait voir un amour dont elle ne serait pas elle-même l'objet. C'est la nature.

Une femme dans la position de ma cousine est tout bonnement affligée d'une idée fixe. On ne la taxe point de folie, parce qu'il faudrait griller trop de fenêtres. Cette maladie, pour être très commune, n'en est pas moins curieuse. Elle existe chez toutes les femmes qui mettent plus de deux lustres à passer leur vingt-huitième année. Or c'est énorme ce que vous en trouveriez dans Paris! L'étude consciencieuse de ces symptômes produirait le chef-d'œuvre de la comédie moderne. Notre sujet est ailleurs. J'écris l'histoire de mon amour. Mme de Kervigné aura exactement la place qu'elle prit dans ma vie.

Sa question fut pour moi le supplice de Tantale. Ce qui était en moi voulait faire explosion, et le nom d'Annette me brûlait la lèvre. Je le retins cependant, quoique je fusse loin de comprendre tous les dangers d'une confession.

«Mon Dieu! reprit la présidente, quand même tu serais amoureux!....

—Petite maman, balbutiai-je, vous m'avez déjà dit que ce n'était pas un crime.

Elle fut jeune et jolie pendant le quart d'une minute. Pendant le même espace de temps, j'eus l'intime conscience de notre situation.

«Voyons, chevalier, poursuivit ma cousine en victorieuse qui ne veut pas pousser trop loin ses avantages, qu'avons-nous fait hier au soir?»

Je sentis le feu qui me montait au visage.

Ce que j'avais fait, Dieu du ciel! J'avais passé trois heures sur un banc et deux heures contre un parapet. Cela peut-il se dire?

«Rien, répliquai-je, affectant une humilité profonde.

—Comment, rien! Vous n'avez pas même pensé à moi?

—Tenez, m'écriai-je, je vous en supplie, petite maman, donnez-moi des leçons comme à un paysan. Je ne suis pas plus avancé que le premier jour. Cela me désespère! Quand je vais ouvrir la bouche, j'ai pitié de ce que je vais dire!

—Pauvre chéri! Cela ne durera pas. Apprends d'abord à me parler, à moi.... Ne suis-je pas une femme?»

Elle s'arrêta. Je restai muet. Peut-être n'étais-je plus beaucoup à l'entretien déjà.

«Comment t'y prendrais-tu, continua-t-elle en riant, mais d'un air modeste, si tu m'aimais, pour me dire: Je vous aime.

—Ne le savez-vous pas sans que je vous le dise, repartis-je.

—Très-bien!» s'écria-t-elle en battant les mains.

Puis, avec impatience:

«Il y a du Normand chez tous ces petits Bretons!»

Elle se mit à boire son café au lait à grandes gorgées. Je murmurai d'un ton plein de soumission:

«Ne dit-on jamais rien aux femmes, sinon je vous aime!

—Jamais!» me répondit-elle sèchement.

Puis elle ajouta comme un docteur en chaire:

«L'art de la conversation consiste à savoir les dix mille manières de le dire.

—Mais si ce n'est pas vrai, pourtant...

—Est-il vrai, m'interrompit-elle, que tu sois le très humble et le très obéissant serviteur de tous ceux à qui tu écris des lettres?

—Je crois comprendre....

—Ne te gêne pas: dis ce que tu comprends.

—C'est une politesse?

—Précisément. La seule politesse avec les femmes.

—Et de même qu'on varie les formules au bas des lettres?

—Il est charmant! Mon élève, je vous donne un bon point; embrassez-moi.»

Telle fut l'explication que je fournis au sujet de mon escapade. Ce jour-là, ma cousine s'empara de moi pour faire des emplettes. Nous courûmes de magasin en magasin. J'étais page, et ma châtelaine, à ce qu'il parut, n'éprouvait pas peu de plaisir à montrer le nouvel officier dont elle avait orné sa maison.

«Où allons-nous ce soir? me dit-elle au dîner, en me voyant tout de noir habillé.

—Mon intention est de faire quelques visites,» répondis-je.

Elle fronça le sourcil pour tout de bon cette fois.

«Et moi, je vais rester seule? repartit-elle avec aigreur. Je suis chargée de vous, René; je ne veux pas que vous fassiez de mauvaises connaissances.»

J'essayai de lui prendre la main; elle la retira. Je pris un ton froid et ferme pour dire.

«Vous m'avez donné à entendre, et ma mère m'a positivement enseigné que, pour parvenir, le chemin le plus court était le monde.

—Parvenir, répéta-t-elle d'un air étonné. Vous ne m'avez jamais parlé de cela, chevalier!

—Si je suis venu à Paris.... commençai-je.

—Bien! bien! Je sais qu'on fourre beaucoup à la marquise et à ce Grand diable de Gérard. Vous êtes comme un cadet de l'ancien régime.... Ah! vous êtes ambitieux, René!

—Jusqu'au bout des ongles, madame.

—Peste! quelle chaleur! Et ne craignez-vous pas de mécontenter du premier coup celle qui peut et qui veut le plus pour vous?

Il fallut bien, cette fois, qu'elle me donnât sa main. Je la saisis d'autorité.

«Je juge votre cœur d'après le mien!» murmurai-je.

Elle serra ma main comme malgré elle, et dit tout bas:

«Je n'ai pas grande confiance en votre cœur.

—S'il me fallait tout quitter pour vous!» m'écriai-je.

Je jouais mon rôle à pied levé, parce que la pièce devait être commencée au théâtre Beaumarchais. Ses yeux brillèrent et j'eus honte.

«C'est la dernière fois que j'aimerai! murmura-t-elle d'un accent qui me rendit triste. Je me prépare peut-être bien des chagrins. Allez où il vous plaira d'aller, René. Vous êtes un gentilhomme, et vous ne voudriez pas tromper une femme!»

Faites concorder, si vous pouvez, ces solennelles paroles avec la morale de ma cousine, qui professait la nécessité de parler d'amour à toutes les femmes. Moi, je ne m'en charge pas. Au premier instant, cette contradiction ne me frappa point, et j'eus un sincère mouvement de remords. Ces naïfs scrupules ne sont pas particuliers à l'âge que j'avais et à ma complète inexpérience. Tout homme est porté à se reprocher ses prétendues perfidies, et il semblerait qu'il y a un charme attaché à la pénitence du séducteur.

J'ai vu en ma vie beaucoup de séduits; je ne me souviens pas d'avoir jamais rencontré un séducteur. Depuis la Galathée de Virgile, cette joueuse rustique qui vous lance une pomme et s'échappe vers les saules en se laissant voir, jusqu'aux petites mamans qui regardent à perte de vue la fuite de leurs vingt-huit ans, elles ont toutes une manière d'attirer l'hameçon, et, pour ce merle blanc de Clarisse, Lovelace a rencontré cent victimes savantes, qui se sont bel et bien moquées de lui.

J'étais fort agité quand je montai dans mon fiacre. Je me demandais de quelles tortures il eût fallu punir un homme assez lâchement barbare pour tromper Annette Laïs. C'était purement une transition, et bientôt, je fus tout entier à mes pensées de la veille. Je me fis conduire cette fois tout d'un temps à la porte du théâtre et j'y entrai en habitué. Je pris la même stalle qui, désormais, était ma stalle. Mais je fus obligé, comme la veille, de sortir après le premier acte. Je me sentais malade et fou.

J'allai promener ma fièvre de l'autre côté de l'eau, devant le Jardin des plantes. Il m'est fort difficile de rendre ce que j'éprouvai ce soir-là et les soirs qui suivirent. Il y avait en moi une sourde angoisse, et je pense que je ressentais déjà le chagrin jaloux de tout cœur honnête qui a le malheur d'aimer une femme de théâtre.

Assurément, je ne définissais pas cette souffrance, mais elle existait, puisque je n'ai jamais pu rester plus d'un quart d'heure entre Annette et le public.

Pas n'est besoin d'appuyer sur ce sentiment. S'il est au monde une extrémité blessante, c'est celle-là. Le regard ne souille pas, mais c'est à la condition de n'avoir point payé le droit de voir. Au théâtre, quelque chose se vend, il n'y a pas à dire non. Personne n'entrerait si le droit seul de siffler s'achetait à la porte. La rose demande ici un salaire à quiconque respirera son parfum. Je cherche à exprimer galamment une pensée qui me navre, mais l'idée de banalité naît, quoi qu'on en fasse. Je ne suis pas poète: je n'aime pas les roses qui gagnent leur vie à se faire respirer.

Et toute mon âme appartenait à une femme de théâtre! Je devais souffrir. Si, dès le début, j'avais éclairé ma pensée, peut-être aurais-je fait un effort contre moi-même et contre ma passion naissante.

J'étais jeune. La plupart des idées qui courent les rues m'arrivaient comme des découvertes et des nouveautés. J'inventais une à une les choses que tout le monde sait par cœur. Je souffris longtemps avant de savoir.

Mais il y avait pour moi un baume exquis dans ce tableau que je voyais tous les soirs aussi: à la sortie du théâtre, Annette Laïs plus belle sous son humble costume d'honnête fille, le cher trésor d'honneur et de modestie, gardé par le père et par le frère.

Je vins pendant huit jours, et chaque fois je les suivis tous les trois du boulevard à la petite maison de la rue Saint-Sabin. Je devenais familier avec eux sans leur avoir jamais adressé la parole. Je croyais être dans leur vie, parce qu'ils étaient dans la mienne. Les choses me semblaient s'arranger; ma passion se calmait en prenant de la profondeur; je m'habituais à ce genre de bonheur, dont la description m'eût sans doute égayé, s'il se fût agi d'autrui; j'étais on ne peut plus sérieux dans l'enfantillage de ma conduite, et l'avenir ne m'inquiétait point.

Ce fut le huitième soir, en repassant le canal, que je me demandai, pour la première fois et par hasard, ce que je voulais. Je m'arrêtai brusquement, comme si quelqu'un m'eût pris au collet pour me proposer un problème fantastique. Ce que je voulais! La sueur me vint aux tempes. La réponse fut soudaine et nette. Une voix répondit en moi distinctement: «Je veux la posséder ou mourir!»

XV.
VOIES ET MOYENS.

En disant à ma cousine: «Je suis ambitieux,» je n'avais pas menti tout à fait. Mon amour avait fait naître en moi la pensée de parvenir; j'étais ambitieux pour Annette. Dans les huit jours qui venaient de s'écouler, j'avais bâti une foule de beaux châteaux; je devais me pousser à la fois par le travail et par le monde. En attendant, je cultivais le monde à l'orchestre du théâtre Beaumarchais et le long des grilles du Jardin des plantes, et quant au travail, depuis mon lever jusqu'au dîner, je servais de Sigisbé à ma cousine. Le ministère n'avait pas grand besoin de moi: il ne se plaignait point; l'Ecole de droit ne connaissait pas ma figure.

Allant toujours de ce train, je devais mettre du temps à faire ma route.

Ma cousine ne se doutait pas du tout de mes trahisons. Le docteur ne mettait plus les pieds au théâtre. Le président et son Laroche avaient été si rudement évincés qu'ils ne se montraient plus. Depuis que j'avais ma stalle, je n'avais pas signalé à l'horizon une seule figure suspecte. Je ne voyais aucune raison de penser que la tempête soudaine pût succéder à ce calme.

Je n'avais pas même besoin de mentir dans mes entretiens avec la présidente. Vous lui eussiez mis le pistolet sous la gorge sans lui faire avouer cela, mais il est certain qu'elle n'aimait point à parler des salons où j'étais reçu sans elle. Ces salons, dont elle se moquait amèrement, étaient pour elle la patrie qu'on regrette dans l'exil, et, quoi qu'elle pût dire, elle n'était pas une exilée politique.

D'ailleurs, il lui plaisait bien mieux de continuer mon éducation. Elle y mettait tous ses soins, et il ne tint pas à elle que mes absences de l'Ecole de droit ne me fussent hautement profitables. Entre elle et moi, les choses marchaient bon pas; elle était très-franchement de mon parti contre Laroche, qui boudait de puissance à puissance, appuyé qu'il était sur M. Kervigné. Celui-ci, toujours grave, poli et froidement bienveillant, n'avait point changé son train de vie; il ne dînait jamais à la maison. Comme le théâtre Beaumarchais lui faussait compagnie, il est à croire qu'il faisait valoir ses actions des Délassements-Comiques.

En théorie, nous étions fort avancés, ma cousine et moi. Il était accepté de part et d'autre qu'un jeune homme de mon âge devait avoir une maîtresse. Paris n'est pas le Morbihan. Ma cousine comprenait admirablement ces choses-là. Restait le choix à faire. Ma cousine me donnait de bien bons conseils. Des grisettes, il n'était pas mention; des lorettes, sauf le respect qu'on se doit entre auteur et lecteurs, fi donc! Nous ne parlions jamais que du monde.

«A l'âge du président, me disait Aurélie, on prend où l'on trouve, mais ce n'est pas ici le cas. Vous, chevalier, vous pouvez choisir autour de vous. Et qui vas-tu choisir?» s'interrompait-elle avec son sourire osanore.

Moi, je soupirais. Ma journée n'était qu'un temps d'épreuve qui me servait à gagner les enchantements de ma soirée.

Un matin, je crois que c'était le dernier jour de ma semaine d'amour, elle s'y prit de cette façon pour mettre les points sur les i.

«Une jeune personne compromet, une veuve engage, une femme mariée.... dame! quand on a des principes, tu m'entends bien, c'est d'un grave! A moins qu'il n'y ait de ces circonstances.... Je ne parle pas même de la disproportion des âges. Il faut, à mon sens, que le mari, par sa conduite, ou plutôt par son inconduite habituelle et notoire, comme M. de Kervigné, par exemple, je peux malheureusement le citer.... Alors une pauvre femme qui souffre en silence et noblement.... Encore, je ne parle pas d'une trop jeune femme, qui est une responsabilité.... et assujettissante, exigeante, capricieuse, inconsidérée, enfin un inconvénient! C'est dans tous les vaudevilles. Mais une femme de vingt-cinq à trente ans, qui a pris son parti, tout à fait irréprochable, d'ailleurs, jolie fortune, et le mari dans une position honorable, pas d'enfants, ou bien des enfants assez grands pour ne pas se jeter dans vos jambes; un polisson à Juilly, une minette au Sacré-Cœur: cela ne compte pas, puisqu'on ne les voit jamais. De l'acquit, de l'esprit, de l'élégance, de la beauté. Ah! mon gaillard! comme cela vous pose un jeune homme, à Paris! Et si quelque chose transpire jusqu'à Vannes, la mère sourit, le papa se frotte les mains. A la bonne heure! En cherchant bien, vois-tu, René, tu trouverais cela pas bien loin de toi. Et ta châtelaine te mettrait dans du coton! et tu serais un heureux petit coquin de page!»

En achevant ce discours, Aurélie baissa les yeux. Peut-être même qu'elle espéra rougir, mais cela ne vint pas. Je baisai le bout de ses doigts en poussant un soupir de bœuf qu'on égorge. Ce n'était pas de la comédie. Ce matin, par hasard, le jour était clair comme son éloquence, et un furtif rayon de soleil ajoutait quinze mortelles années à ses vingt-huit ans passés.

Je rétablis ici un détail. Vous me pardonnerez de l'avoir omis: je n'avais vu ni Marguerite ni Edouard; jamais on ne parlait d'Edouard ni de Marguerite. Aurélie avait deux enfants: un rhétoricien à Juilly, une grande demoiselle au Sacré-Cœur, juste le polisson et la minette.

C'était un bombardement, et petite maman devait croire à ma capitulation prochaine; mais, grâce à la tranquille insouciance qui me venait de ma bonne mère, dès que j'avais franchi le seuil de l'hôtel, je ne pensais absolument plus à cela. J'oubliais ma cousine avec la même facilité que l'école ou mon bureau du ministère, je sautais en voiture, je me faisais conduire à mon théâtre, et j'étais heureux.

Cette première question que je m'adressai à moi-même après huit jours d'enfantine béatitude, me jeta dans un trouble soudain. Quand il m'arrive de réfléchir sous le coup d'une impression un peu forte, la lenteur de mon esprit disparaît. Aussitôt que je me fus enquis en moi de ce que je voulais, aussitôt que ma conscience eut répondu loyalement et distinctement, les idées m'assaillirent en foule. Je ne songeai pas seulement au moyen de réaliser mon désir ardent et profond, j'eus aussi comme une intuition des difficultés de l'avenir. Annette était désormais ma femme, voilà le point acquis; j'affirme qu'il ne me vint même pas à la pensée de la posséder autrement. Annette étant ma femme, je lui devais un toit, une existence et cette portion matérielle du bonheur qu'on achète. Où était mon toit? Mes ressources? où étaient-elles?

«J'aurai ma dot,» pensai-je.

Mais cette proposition n'était pas entièrement affirmative. Je sentis dès l'abord qu'il y avait là des difficultés majeures, et je résolus d'y revenir en un conseil spécial que je tiendrais avec moi-même. A vue de pays, le plus sage était toujours de travailler pour me créer une position indépendante. Cet article préliminaire fut consenti à l'unanimité.

Restait la route à suivre pour obtenir la main d'Annette: j'allais droit au but. J'entrai dans cet ordre d'idées, avec un incomparable élan. Devant le premier effort de mon intelligence, nul obstacle ne se présenta. Je vis le chemin ouvert, tout aisé, et le but au bout. Je tressaillis d'aise, et les rares passants du pont d'Austerlitz où j'étais, durent s'étonner de voir un jeune monsieur en habit noir et cravate blanche gesticuler comme un fou sur le trottoir. Je passai le pont tout joyeux; je me promenai le long du quai; j'étais ivre de joie au bout d'une demi-heure.

La seconde demi-heure me calma cependant; mon pas se ralentit à la troisième. Quand dix heures sonnèrent au clocher de la Salpétrière, j'étais assis sur une borne, au coin du marché aux vins, et j'avais la crête basse comme un coq battu.

Comment faire pour suivre ce chemin tout droit? Marcher. Comment marcher? Je n'avais plus de jambes; et mes pauvres yeux voyaient le but se perdre dans le lointain de la route allongée. Partout des obstacles désormais! Il fallait aborder le père. Aborde-t-on un père pour lui dire: «Bonsoir; vous ne me connaissez pas; donnez-moi la main de votre fille.»

C'est absurde. Il y a des situations qui sont le fond d'un puits.

Un puits sans fond, plutôt! Se peut-il qu'on ne puisse aborder le père d'une actrice du théâtre Beaumarchais? Je me creusais la tête lamentablement. Je trouvais des choses superbes à lui dire, en quantité, à condition que j'eusse occasion de l'entretenir. Mais l'occasion!

Que diable! je n'étais pas le premier venu, le chevalier René de Kervigné!....

Vous ne sauriez croire comme ce nom me serrait le cœur. M. Laïs connaissait ce nom. M. Laïs avait chassé de chez lui un homme de ce nom qui s'était présenté sous le masque de la bienfaisance.

Oh! ne croyez pas que ce fût ici un obstacle puéril! Au moment même où je m'étais posé la question brave et nette, l'enfantillage avait disparu. J'étais en présence d'une muraille qui n'avait point de porte.

Ecrire? c'est l'expédient qui se présente. Ecrire quoi? ce que j'aurais dit. Une lettre vaut encore moins que la parole.

Ecrire à qui? au père? Sa défiance légitime était éveillée. On va à la signature. Ce nom! ce misérable nom! Je voyais ma lettre froissée et déchirée avec mépris.

Ecrire à Annette? Ecoutez! Je sentais du feu dans mes veines à cette pensée. Dire ma passion! épancher mon âme! il y a là un attrait irrésistible. J'y résistai. J'étais prudent à force d'amour.

Et je revenais au père; je ne voulais que le père. Ah! si Annette avait eu sa mère!

Je n'eusse pas osé davantage, mais je me disais:

«Avec une mère, j'aurais du courage!»

Un terrible homme que ce père, avec sa belle figure et ses cheveux blancs! «Qui êtes-vous?» Je l'entendais m'interroger ainsi distinctement. Je songeai à prendre le nom de ma mère.

Je songeai à bien d'autres choses. Pendant plus d'une heure, je me creusai la tête pour lui fournir des preuves de mon honnêteté. Je remuai des idées qui m'arrachèrent à moi-même un sourire. Je me surpris discutant avec ma cousine et la forçant de témoigner que je ne ressemblais pas au président.

Un peu plus loin, je m'écriais:

«Pourquoi lui dire mon nom? Qu'importe un nom? Je vivrai près de lui, je lui montrerai peu à peu le fond de mon cœur. Le moindre prétexte suffit pour entamer une conversation entre hommes? Si nous étions dans les bois, je lui demanderais ma route. Il doit avoir une occupation, je la connaîtrai; des habitudes, je les saurai. J'irai dans son quartier, dans sa maison, j'y louerai une chambre; je lui rendrai un service; je le sauverai d'un danger.»

Je trouvais tout cela, oui! Mon esprit ingénieux me fournissait tous ces expédients. J'aurais dû m'agenouiller devant les fécondités de mon cerveau, eh bien! non. Je battais à grands coups de poing mon pauvre front que la sueur mouillait; je m'accablais d'injures.

Voilà ce que c'est que de n'avoir rien lu! Ce n'est pas en chassant la bécasse et en pêchant le congre qu'on apprend à se conduire. Si j'avais eu des romans et des comédies plein la tête, j'aurais traité mon embarras par dessous ma jambe!

Mon cousin le président, qui avait certes bien le droit d'être sévère en fait de morale, tonnait volontiers contre les romans. Il attribuait à ces scélérats de romans les trois quarts des assassinats commis en France et la totalité des suicides. Laroche aussi, autre Caton, disait qu'il fallait pendre tous ces coquins d'auteurs. Il n'y avait bandits ni fous avant l'invention du roman: l'histoire l'enseigne. Mandrin lisait des romans; Cartouche en faisait peut-être sous le voile du pseudonyme. O vertu! quand donc le monde rendra-t-il justice à Laroche? Quand donc la foule stupide jonchera-t-elle de fleurs la route nocturne qui mène de l'hôtel de Kervigné chez le marchand d'acajou? On parle toujours de saint Vincent de Paul; eh quoi! meublait-il les jeunes filles? les faisait-il débuter dans les féeries? Avait-il à ses gages Laroche, cet admirable limier de bonnes œuvres?

Qu'on se rassure! le monde marche, en dépit du roman, cet effronté bavard, qui divulgue la charité secrète de M. de Kervigné. En somme, il n'y a plus guère que le roman à parler de Laroche et M. de Kervigné, attribuant aux dangereuses élucubrations des romanciers la sauvagerie d'une débutante, étoufferont le roman entre deux matelas. Ce sera bien fait.

Ce soir, je ne pensais pas tant de mal du roman. J'aurais voulu sonder d'un seul coup d'œil les profondeurs d'un cabinet de lecture, afin de choisir entre tous les moyens adroits, imaginés par ces monstres d'auteurs. Il s'agissait d'aborder un père honnête homme. Devant cette difficulté, songez-y, le président, le docteur Josaphat et Laroche lui-même avaient échoué.

Je fis dessein d'arranger ma vie de façon à lire vingt cinq volumes par jour, tout en cultivant assidûment mon bureau et l'Ecole de droit, mais sans négliger ma cousine, ni abandonner surtout les chères joies de mes soirées. Il fallait une réforme dans mon existence: je la fis large et nette: vingt-quatre heures de paresse et vingt-quatre heures de travail tous les jours, tel fut mon programme. Je le recommande à tous ceux qui ne savent où caser la multiplicité de leurs occupations.

Je revenais vers le boulevard en songeant ainsi et, malgré le trouble où j'étais, je m'avouais avec découragement que je n'avais rien trouvé, absolument rien, hélas! et la crainte venait de ne pas trouver davantage le lendemain. Mon nom était un insurmontable obstacle. Il eût mieux valu pour moi être le cousin d'un romancier incendiaire, dépourvu de tout Laroche et ignorant l'art de moraliser la jeunesse pauvre par l'apport d'un mobilier!

A mesure que je me rapprochais du théâtre, la conscience de ma détresse augmentait en moi; j'avais d'abord souhaité ardemment de rencontrer M. Laïs par un de ces hasards qui favorisent les amants. Maintenant, j'appréciais le néant de ce souhait. Si j'avais aperçu de loin M. Laïs sur ma route, j'aurais fait un détour pour l'éviter.

J'allais avec lenteur et tête baissée: je ne cherchais plus: je m'engourdissais dans mon abattement profond. En mettant le pied sur le boulevard j'eus un choc qui me redressa et un tressaillement soudain. Le frère d'Annette était assis à la dernière table du café qui fait le coin, et s'amusait à finir une découpure, en buvant un verre d'eau glacée.

Il fumait en même temps une cigarette qu'il déposait fréquemment sur la table pour donner plus de soin à son œuvre.

Je n'avais pas pensé encore au frère d'Annette. Sa vue me fit reculer. J'eus envie de fuir.

Je ne l'avais jamais vu que d'un peu loin et dans l'ombre, car, à l'heure où Annette sortait du théâtre, tout était fermé du côté du boulevard et dans les rues du quartier de la Roquette. Il avait la tête nue; la lumière tombait d'aplomb sur son front, où rayonnait une sérénité d'enfant, mêlée à je ne sais quoi de robuste et de grave. Il était plus âgé que moi de deux ou trois mois. Sa ressemblance avec sa sœur était d'autant plus frappante qu'on détaillait mieux les traits de son visage.

Je compris que je ne pouvais rester immobile à le regarder, et je continuai mon chemin. Je ne sais pas trop si j'avais une idée, du moins était-elle très vague: je n'aurais pas pu la traduire par des paroles. Je ne fumais pas et j'allai acheter un cigare, voilà ce qui témoignerait d'un plan confusément arrêté.

Ma tête était lourde et chaude; j'avais le cœur serré comme à l'heure des grandes épreuves. Je vins m'asseoir avec mon cigare à la table voisine de mon futur beau-frère, car je le nommais ainsi en moi-même et je l'aimais comme tel. Je demandai de l'eau glacée sans trop savoir pourquoi, et j'essayai de calmer la fièvre qui battait mon cerveau.

Il découpait une Léda. C'était, je dois le dire tout de suite, un artiste de premier ordre, aux prises avec une impossibilité. Vous avez tous rencontré de ces hommes, marqués pour la grande lutte et qui sont attardés, saisis corps à corps par la tentation d'une difficulté à vaincre ou d'une curiosité à satisfaire. Cette fantaisie se guinde souvent à la taille d'une vocation et tue l'avenir en son germe.

L'idée de découper un papier noir ne présentait rien à mon esprit et ne présentera rien au vôtre. L'art a des moyens tellement supérieurs à ce naïf procédé qu'un pareil choix dénote un vice de l'intelligence ou un défaut de rectitude dans le jugement. Il faut bien accepter cela, mais une lacune ou une défaillance ne sauraient détruire la faculté artistique, et, tout au fond de sa spécialité puérile, Philippe Laïs était un grand peintre.

Dieu sait qu'à cette heure je ne m'occupais point de son talent! Tout ce qu'il y avait en moi de volonté, d'invention, de réflexion et de sens, se concentrait en cette pensée; trouver un moyen de dire à mon voisin: «Bonsoir, monsieur. Comment vous portez-vous?»

C'était là l'œuf d'où mon bonheur devait naître.

Mon voisin ne m'avait pas vu m'asseoir. Ses ciseaux allaient et venaient dans son papier verni, enlevant des copeaux d'une ténuité merveilleuse. Il chantonnait entre ses dents un air triste et doux comme les chansons qui s'entendent parfois derrière les pierres-levées dans les landes interminables du Morbihan. Il ne savait pas qu'il chantait.

Après cinq minutes d'un terrible effort, je trouvai ceci:

«Voilà un bien joli travail!» Mais je ne le lui dis point, parce que j'eus trop de honte.

Il déposa son papier noir sur la table de marbre blanc, afin de voir l'effet.

Dès que le papier toucha le marbre, le dessin surgit, correct et si puissant que je ne pus retenir un cri de surprise. Il se retourna. C'est comme si je voyais encore son grand œil noir, doux, pensif et paresseux, tant le souvenir de cet instant est vivant et tout jeune en moi! Son regard ne fit que glisser sur mon visage inconnu. Il but une gorgée d'eau et tira un briquet de sa poche pour allumer une nouvelle cigarette qui prenait forme entre ses longs doigts efféminés.

Il n'y avait pas encore sur toutes les tables des cafés cette profusion de moyens pour brûler le tabac. Depuis vingt ans, nous avons fait bien du chemin sur la route qui conduit hors de France. Les Allemands et les Américains sont contents de nous.

J'avais oublié mon cigare, mais d'instinct je m'en souvins à cette heure, et, du ton d'un homme qui crie victoire, je demandai:

«Monsieur, seriez-vous assez bon pour me permettre....»

Il me passa aussitôt son allumette enflammée, sans cesser d'examiner sa Léda. J'allumai mon cigare; mon espoir s'en allait. Je remerciai d'un accent plaintif.

«Comment feriez-vous, me demanda-t-il brusquement, pour enlever le contour de l'aile de ce cygne?.... l'aile droite?....

—Cela me paraît difficile,» répondis-je.

Il se tourna, cette fois, tout à fait, rougit légèrement et s'inclina comme pour m'adresser une excuse.

C'était une famille de princes. Il y avait dans son attitude et dans son geste une dignité royale.

«J'ai parlé comme si j'avais eu l'honneur de vous connaître.... murmura-t-il avec l'intention manifeste de rompre l'entretien.

—C'est une bonne fortune pour moi, monsieur, interrompis-je assez couramment. Cela vous portera peut-être à pardonner mon indiscrétion. Je suivais votre travail...

—Une bagatelle, monsieur.

—Et je mourais d'envie de vous dire que je trouve cette bagatelle admirable.»

Il sourit avec toute sa belle et noble franchise.

«Vous n'êtes pas artiste, n'est-ce pas? prononça-t-il.

Je trouvai là-dedans une nuance d'amertume. Il avait dû souffrir par les artistes.

«Non, répondis-je.

—Ah! fit-il. Etes-vous connaisseur?»

Son sourire devenait plus gai.

«Ma foi, répliquai-je encore, je viens d'un pays où les connaisseurs sont rares, et les borgnes sont rois au pays des aveugles.

—D'où venez-vous?

—De la Bretagne.

—Ah!» fit-il pour la seconde fois.

Il mit la main à sa poche et atteignit son portefeuille.

«Et pourquoi trouvez-vous cela admirable? me demanda-t-il en feuilletant son carnet.

—Parce que c'est dessiné de main de maître.

—Oh! oh!

—Je n'ai rien vu de pareil, ajoutai-je. Il m'étonne qu'avec des moyens si bornés....

—Les moyens ne sont pas bornés, m'interrompit-il en mettant de côté son sourire. C'est la gravure comprise d'une certaine façon.

—La gravure a les demi teintes....

—Bon, bon! vous êtes ferré à glace.... regardez cela.»

Il venait d'étendre sa main sur un papier haché menu comme de la paille. Vous eussiez dit un paquet de ces rognures qui servent pour certains emballages. Quand il retira sa main, il y avait sur le marbre un Pardon des Oiseaux, à Quimpelé, comportant deux cents personnages.

Cela vivait. Je n'ai jamais rien vu de plus profond que la perspective de la forêt.

«C'est une merveille! m'écriai-je.

—Nous n'avons que le trait, dit-il, reprenant son paisible sourire, mais le trait renferme tout, même la couleur.»

Le remue ménage qui avait lieu sur le boulevard annonçait la fin du spectacle. Mon beau-frère se leva, remit ses papiers dans son portefeuille et s'éloigna en m'adressant ce bienveillant signe de tête qui se donne aux amis d'un moment qu'on ne doit jamais revoir.

XVI.
LA CARTE DE PHILIPPE.

S'il avait pu voir le flot de triomphante allégresse qui soulevait mon cœur! La porte du sanctuaire s'ouvrait; je l'entendais rouler sur ses gonds. Je n'avais plus besoin de l'inabordable M. Lais pour franchir le seuil de mon bonheur; Philippe était une clef; j'avais Philippe.

Je l'avais! Il m'appartenait. Je n'étais certes pas un bien profond observateur, mais, depuis trois semaines que j'habitais l'hôtel de Kervigné, j'avais acquis cette conviction que le premier venu aurait vidé la bourse de ma cousine en lui disant seulement que ses vingt huit ans restaient là, visibles à l'œil nu, quelque part à l'horizon. Je savais, en outre, que le marquis mon beau-frère lisait des romans traduits de l'allemand pour parler aux cœurs sensibles ex professo et conquérir ainsi les économies de ma tante Bel-Œil. Gérard mon frère, le chef d'escadron de cuirassiers, devenait gourmand avec ma tante Nougat, dès qu'il avait besoin de vingt louis, ce qui se présentait fréquemment. Je n'ignorais donc ni ce que c'est qu'un faible, ni la manière de l'exploiter.

Ce pauvre beau Philippe avait un faible; son faible était même si bien portant qu'on pouvait l'appeler fixe. Dans les ateliers, terre classique des partis-pris baroques et des systèmes fantastiques, on nomme cette maladie: une tocade. Mon pauvre Philippe, mon vrai beau-frère, était en puissance de tocade. Il suffisait de faire toc-toc à l'endroit précis où sa tocade lui toquait le cerveau pour avoir raison de lui.

Etant donné le plus élémentaire de tous les agents, la ligne nue; le plus ingrat, le plus naïf de tous les procédés: la silhouette; le plus offensant de tous les contrastes: l'opposition du blanc au noir; étant supprimé le gris, cette ouate que la gravure, la lithographie et même la photographie mettent entre les deux pôles contraires du jour et de la nuit, Philippe Laïs prétendait faire jaillir la couleur.

Il se consentait pas même, comme M. Ingres, à mêler les matières colorantes sur sa palette en doses homéopathiques. Son rêve se formulait ainsi: «Donnez moi un papier blanc à mettre sur un papier noir, et mes ciseaux qui sont un prisme, vont vous montrer toutes les dégradations du spectre solaire.»

Au moins, le docteur Josaphat jouait un peu au hasard de la chaîne électrique et ne savait pas bien au juste ce que c'était que la juxtasonnance. Le docteur Josaphat, un tiers de savant, un tiers de charlatan, un tiers d'original, n'était qu'un toqué imparfait. Mais Philippe, bonté du ciel! l'homme le plus pur, le plus érudit, le plus logique, le plus brave que j'aie rencontré en ma vie! Son idée fixe était grosse comme un marteau de forge! Il avait bâti autour de sa conviction des murs plus épais que ceux d'une forteresse. Ce qu'il professait, il le voyait, car nos sens peuvent devenir fous.

Ce soir-là, je les suivis tous trois de bien plus loin qu'à l'ordinaire. Désormais, j'avais quelque chose à perdre: on me connaissait; si j'avais été surpris, adieu mes châteaux en Espagne! Malgré son entêtement, Philippe Laïs n'aurait pu croire, en effet, que je suivais ses découpures.

«On se fait des monstres! me disais-je en regagnant à pied l'hôtel de Kervigné. Il ne s'agit que de voir les gens. Chacun est vulnérable par un côté. Ce fameux fossé qui me donnait la chair de poule, un enfant le sauterait.»

Le lendemain au déjeuner, petite maman avait sa migraine. Au dessert, elle me dit d'un air languissant:

»J'ai vu le docteur hier soir.

—Comment va la musique? demandai-je.

—C'est lui qui ma donné ma migraine.

—Le docteur!

—Il vous a rencontré deux fois, le soir, sur le boulevard Beaumarchais.»

En disant cela, elle me regardait attentivement. Je répondis avec un sang-froid qui m'étonna moi-même:

«Cela n'est pas impossible.

—Aucune de ces dames ne demeure de ce côté, murmura-t-elle.

—Excepté la comtesse, place Royale.

—Très bien!» fit-elle avec un demi-sourire.

Puis elle ajouta négligemment:

«Chevalier, n'auriez-vous point pris, vous aussi, quelques actions du théâtre?

—Quelle folie!»

Elle menaça du doigt.

«Si vous m'aviez trompé, René, prononça-t-elle d'un accent dramatique, vous auriez agi en malhonnête homme!»

Dieu m'est témoin que je ne l'avais point trompée. Dans nos entretiens, elle faisait assez généralement les demandes et les réponses. Pour tromper, il faut promettre; je n'avais pas eu la peine de promettre: c'était elle qui arrangeait nos petites affaires à elle toute seule.

«Il faut t'aimer comme tu es, René, murmura-t-elle. J'ai fait une folie, la punition commence. Mais quand je souffrirais un peu plus, qu'importe, si tu es heureux.»

Ceux de mon âge sont touchés aisément.

Je baisai sa main de tout mon cœur. Elle me fit asseoir près d'elle, essuya ses yeux où il n'y avait plus de larmes, et murmura dans son mouchoir qu'elle avait mis entre ses dents:

«Dis-moi qui tu aimes, j'aurai la force d'entendre cela!»

Mais moi, je ne l'entendais pas ainsi le moins du monde. Beaucoup de gens sont heureux de s'épancher, je le sais bien; je ne suis pas d'entre eux. J'avais vécu solitaire. Mon amour se suffisait à lui-même et je n'avais pas besoin de confident.

«Je n'aime pas,» répondis-je.

Il se répandit une telle expression de joie sur son visage que j'eus regret d'avoir ainsi parlé.

«Tu as bon cœur et tu es incapable de mentir!» murmura-t-elle.

Puis elle s'écria:

«Je suis guérie! Je te prends ta journée.... tout entière, entends-tu? et ta soirée! si tu refuses, je verrai bien que tu n'as pas dit la vérité.»

Je ne refusai pas.

«Sais-tu ce que nous allons faire ce soir! me demanda-t-elle gaiement. Mon mari a monté en grade; il protége le drame, nous irons voir Mlle Léa Mouton, jeune premier rôle de l'Ambigu-Comique.»

Nous allâmes voir Mlle Léa Mouton, qui était une belle brune, allaitée au théâtre Chantereine, prononçant les rrrrr à la façon de la bonne école, et disant: Merci, mon Dieu! comme un séraphin. Le regard de celle-là promettait qu'elle ne refuserait jamais aucun mobilier. C'était ici comme là-bas, exactement. Laroche, en habit noir, trônait aux stalles d'orchestre, et le président se cachait dans une baignoire d'avant-scène. On lança des fleurs à Mlle Léa Mouton; quand on la rappela, selon le rite, Laroche se leva pour l'applaudir galamment.

Nous sortîmes après le troisième acte: ma cousine était de mauvaise humeur tout à fait. Elle me dit que Léa Mouton était marquée de la petite vérole.

«Baïoque est à Paris! nous dit le docteur Josaphat sous le péristyle, comme on annonce l'apparition d'une comète à l'horizon. Il étudie la juxtasonnance. Comment trouvez-vous notre brebis? Eh! eh! chevalier, avez-vous fini, là-bas, du côté de la Bastille? Vous savez que ma chaîne a réduit en deux jours une pleuro-pneumonie double avec ictère? C'est joli. J'invente un bracelet. Plus de phthisie! L'académie est aux champs. Voici l'adresse de la pleuro-pneumonie:» Mlle Quillebœuf, manicure, passage Tivoli, 9, chez M. Audrié.» Nous marchons. Sentez le président: cette Léa fume comme un amour. Je vais chez Baïoque.»

Je reconduisis fidèlement ma cousine à l'hôtel. En chemin, elle me dit de lui acheter des cigarettes. On lui eût fait avaler des sabres!

Dix heures et demie sonnant, j'étais à mon poste, assis devant une carafe d'eau glacée à la seconde table du café qui fait le coin du boulevard et de la place de la Bastille, Philippe arriva presque aussitôt après en fredonnant son air favori. Je le saluai comme il s'asseyait.

«Ah! me dit-il, vous êtes du quartier? C'est le diable. Je n'ai pas pu enlever l'aile gauche de mon cygne.»

Puis il demanda un journal, parce qu'il y avait des nouvelles d'Orient.

J'aurais voulu l'Orient au fin fond de l'enfer.

«Peut-on voir?.... demandai-je après une mortelle demi-heure et au moment où il rejetait son journal.

—Ma Léda. Je l'ai guillotinée, j'en perds beaucoup par impatience. En cherchant bien, on devrait tout faire, car le propre d'un groupe est de ne renfermer que des lignes continues. Tout se tient dans un tableau, à tout le moins par le sol qui supporte les personnages. Mais le beau mérite que de rendre la vie par la vie. Délayez une vessie de rouge et vous aurez un vrai sang. Est-ce que vous avez entendu parfois des gens parler en vers? C'est la difficulté qui est l'art. Tout ce qui éloigne l'art de la nature dans le sens de la difficulté est un progrès. Voyez si les sculpteurs peinturlurent leurs statues. Je vous ferai une statue en papier qui aura le relief que vous voudrez. J'ai dessiné un bras tendu, en plein raccourci, avec le doigt roide comme une épée. C'est l'a b c. La couleur! voilà le grand problème.

Les portes de ce misérable théâtre s'ouvraient.

Dès que les portes du théâtre s'ouvraient Philippe Laïs allait à son devoir. Celui-là devait bien aimer sa sœur, et pour cela je l'aimais deux fois.

Mais quelle devait être cette famille? L'intérieur de cette maison m'apparaissait souvent comme un calme et noble sourire. Ma pensée en était toute éclairée. Ce n'étaient pas des gens comme les autres; du moins je ne les voyais point sous le même aspect que les autres. Ils étaient plus beaux et ils étaient autrement beaux. Ils posaient devant moi, purs comme un groupe de marbre. Cela venait-il de ce que je connaissais leur origine? Peut-être, mais cela venait aussi de ce qu'ils étaient, en réalité, modelés selon la ligne antique. J'avais peu de littérature, je le répète, je ne pensais point, selon l'habitude d'un grand nombre, à l'aide de poétiques réminiscences.

Avouerai-je davantage? Avant de connaître cette famille hellène, je respectais les souvenirs de la Grèce classique beaucoup plus que je ne les aimais.

Ce qui m'avait séduit, c'était l'harmonie vivante de cette trinité groupée si naïvement: la fille, le trésor, gardée par le vieillard et par le jeune homme; ce qui m'avait séduit aussi, c'était la concordance idéale, la symétrie douce et tendre de leurs beautés. Il eût été pour moi impossible de rêver à cette enfant adorée un autre père. Son père l'ornait. Elle était la parure de son père, doublement heureux, car il avait un autre orgueil: il avait Philippe, le plus beau des trois, sans doute, le type le plus élevé de la beauté humaine qui ait jamais frappé mes regards.

Quatre fois de suite je revins m'asseoir auprès de Philippe avant d'obtenir un résultat. Comme presque toutes les natures douces, il s'attachait par l'habitude et il prenait confiance à l'usé, sans qu'il y eût pour cela aucune valable raison. Ce n'est pas que je fusse sans faire tous mes efforts pour captiver son affection; mais ces efforts que je faisais, se bornaient nécessairement à bien peu de chose. J'écoutais plus que je ne parlais, et à peine, d'ailleurs, la conversation devenait-elle intéressante, que cet odieux théâtre vomissait sa foule et nous séparait.

Paris est au monde la ville où se nouent le plus de relations de ce genre. Il est à Paris des milliers d'amis de café, de restaurant, d'omnibus et de promenade qui n'ont jamais songé à échanger leurs noms. Ils sont réunis par une communauté d'habitude; hors du cercle de l'habitude, peut-être n'auraient-ils plus de plaisir à se voir. On sait l'anecdote de ces deux habitués du Théâtre-Italien qui, partageant depuis vingt ans les mêmes enthousiasmes et les même rancunes musicales, se trouvèrent une fois face à face hors de leurs stalles. Le hasard avait rapproché leurs enfants à leur insu et ils devenaient frères en apprenant mutuellement comme ils s'appelaient. Ce fut une grande joie; mais ils changèrent de stalles.

Ce fut du reste l'impatience produite par cette interruption périodique de nos courtes entrevues qui mit fin à mon purgatoire. Philippe mettait à développer ses théories une inconcevable passion. Rien n'entraîne comme la démonstration de l'impossible. Les deux dernières fois, en me quittant, il s'était écrié: On ne peut causer ici!

Cela m'avait donné l'espérance. Le quatrième soir, je m'arrangeai de façon à le pousser par quelques objections faciles à résoudre. Il prit feu comme un paquet d'amadou, et quand les bourdonnements de la foule annoncèrent la fin du spectacle, il frappa la table d'un maître coup de poing.

«J'ai chez moi, me dit-il, des copies de Raphaël et des copies de Rubens. C'est seulement en voyant les unes auprès des autres qu'on peut voir ce que j'entends par la couleur.

—Des copies de Raphaël et de Rubens en découpures! m'écriai-je.

—Comment vous nommez-vous? me demanda-t-il, au lieu de répondre.

—René, répliquai-je.

—Tout court?

—Tout court.

—Et que faites-vous? Je vous demande pardon: je suis chez mon père et j'ai ma sœur.

—Je suis attaché au ministère de la justice.»

Il hésita, puis il reprit:

«Voulez-vous me venir voir?

—De tout mon cœur.

—A quelle heure êtes-vous libre?

—L'après-midi.

—Eh bien! demain je vous attendrai à trois heures.»

Il me tendit la main, pendant que je lui disais:

«C'est convenu.»

J'étais si transporté que je ne songeai point à lui demander son nom ni son adresse. Je savais tout cela du reste, mais, vis-à-vis de lui, je ne devais point le savoir. Heureusement, il eut la même idée que moi, car, cinq minutes après, un garçon du théâtre vint me remettre une carte portant: Philippe Laïs, rue Saint-Sabin no 19.

Il y avait maintenant six jours que je n'avais mis les pieds au théâtre, car ma cousine avait pris, vis-à-vis de moi, le rôle de victime et j'étais obligé de lui tenir compagnie après le dîner. C'est moi qui étais véritablement victime, et je commençais à me regarder comme un opprimé. J'allais au ministère tous les 32 du mois; le concierge de l'Ecole de droit ne connaissait pas encore mon visage. Ma cousine avait besoin de moi dès le matin, pour prendre son café; elle avait encore besoin de moi à midi pour me parler de ses vingt-huit ans en dévorant le second déjeuner; de midi à cinq heures, c'étaient les emplettes, ses visites à elle et le bois, où il lui fallait bien quelqu'un, en conscience. Le ministère n'est pas un lieu de plaisir, l'Ecole de droit ne peut rivaliser avec le jardin d'Armide, mais croyez que je regrettais bien souvent l'Ecole de droit et le ministère, occupé que j'étais pendant quatre mortelles heures à entendre vanter le sort de celles qui n'ont plus rien à ménager, ou bien encore à compter les mois de nourrice de toutes celles qui chancelaient au sommet de leurs vingt-huit ans. Age terrible! âge odieux! chiffre féroce qui frappait sans cesse mon oreille comme une baguette bat le tambour.

Ma cousine avait une demi-douzaine d'amies qu'elle nommait spécialement: «ces dames», qui étaient comme elle un peu déclassées, un peu ravagées, et que sa nouvelle suzeraineté sur moi rendait jalouses. Cela l'enchantait. Elle courait après ces dames quand elle m'avait et m'eût volontiers juché au bout d'une hampe comme un drapeau.

Je savais, grâce à Dieu, les aventures de ces dames, par le menu. C'était un recueil de tempêtes, quelque chose comme les Beautés de l'histoire des naufrages. Au contraire de ma cousine, qui avait passé au travers des plus horribles tourmentes sans jamais sombrer, ces dames chaviraient à la moindre bourrasque; l'Océan parisien roulait çà et là leurs débris. Je m'étais engagé à ne pas faire la cour à ces dames, et sur ma foi de chrétien, je fais serment de n'avoir jamais eu la moindre envie d'être parjure.

Chaque fois que j'ai voulu parler des soirées de ma cousine, la peur m'a pris. Je redoutais ces soirées comme le choléra-morbus. Ces dames en étaient l'honneur. Elles avaient toutes des positions, quoique ces positions fussent toutes plus ou moins ébréchées. Leurs titres sonnaient bien, elles formaient un sénat, présidé par ma cousine, et dont la mission était d'écraser le casuel.

Le casuel, autrement dit tiers-état, se composait de visiteuses officielles qui venaient chez ma cousine à cause de la dignité de son mari; bonnes vieilles conseillères, avocates générales et même petites substitutes pointues, charmantes ailleurs peut-être, mais ici en défiance légitime et cuirassées comme des plongeurs.

Ma cousine aurait voulu qu'on lui demandât sans cesse aide et protection; son rêve était de passer debout entre deux haies agenouillées. Elle n'avait, au demeurant, nulle méchanceté dans le cœur, mais je ne sais pas ce qu'elle eût fait de son mari et de la femme du ministre, si ce double escamotage avait dû la conduire au portefeuille.

On s'ennuyait chez elle d'une façon si navrante que le cœur défaillait. M. Kervigné avait coutume de faire un tour de salon vers les onze heures. S'il se trouvait là quelque magistrat important, il restait; mais s'il n'y avait que du fretin, selon l'habitude, il disparaissait dans un nuage. Josaphat appelait cela la bénédiction. A partir de ce moment solennel, le casuel n'avait plus qu'une préoccupation: la fuite. On glissait à bas bruit vers la porte; onze heures et demie sonnant trouvaient la dernière substitute bâillant dans l'antichambre, et ces dames, réunies en petit comité avec ces «messieurs,» prenaient le thé au sucre de la médisance.

Qui étaient ces messieurs? Hélas! qui l'on pouvait: d'anciens beaux fruits, des aigles empaillés où la mite s'était mise, quelques vicomtes de Landerneau en passant, un monsignor obèse qui jouait la contre-partie de Tartuffe, le docteur Josaphat.... Mais Josaphat était ici comme le soleil. Toutes ces dames regrettaient ses rayons et aspiraient à se replonger dans sa gloire.

Quel heureux perroquet j'aurais fait, si j'avais eu la moindre vocation pour l'état de Vert-Vert!

XVII.
COMME NOUS NOUS PARLAMES.

En regardant la rue du Regard, j'avais la carte de Philippe Laïs sur mon cœur, mon trophée, ma conquête. C'était comme une émanation d'Annette. J'avais enfin le talisman! Mon sang me brûlait, ma tête tournait, ma joie me donnait le vertige.

Oh! comme j'aimais! Et quel trésor d'adorables bonheurs recèle l'amour enfant! Je sais bien que je ne ferai pleurer personne mais j'ai les larmes aux yeux en écrivant ces lignes, qui ne parlent qu'à moi-même. Je me vois ivre et fou; pendant mon chemin dans ce dédale des rues tortueuses qui entouraient alors l'hôtel de ville; je m'entends causer tout seul et dire en vain ces chères extravagances que la plume ne saurait point fixer. Le quai me parut une ville inconnue. Avais-je jamais passé ce pont? Le ciel n'avait que des étoiles, et la rivière, toute basse, chantait comme un ruisseau au fond de son lit.

Oh! que tout me semblait beau, et comme je remerciais Dieu!

Cette fois, malgré la bonne habitude que j'avais de dormir sur mes émotions, je ne pus fermer l'œil. Le grand jour me surprit rêvant. Cette fois, je crois que je fus poète. Je vis des rubans d'argent qui serpentaient dans un vallon vert, et sous une ombre épaisse, je vis deux enfants heureux s'adorer.

Annette! Mon cœur! mon cœur!

Et certes vous avez bien le droit de vous étonner, car je ne parle pas des craintes qui accompagnent tout amour, je passe sous silence les inquiétudes inséparables de la passion, même déclarée, même acceptée. Que ne devais-je pas craindre, moi qui n'avais rien dit encore à celle que j'aimais, rien, ni par les lèvres, ni par le regard; moi qui étais un étranger pour elle, moi dont elle ne connaissait point le visage, moi qui portais un nom qu'elle devait détester?

Si je faisais un roman, je m'occuperais de cela. La fiction a besoin de vraisemblance, ce qui revient à dire qu'il faut de l'habileté pour être menteur.

Pourquoi font-ils des romans? Pourquoi ne rapportent-ils pas purement et simplement ce qu'ils ont vu de leur propre cœur? Que leur importerait alors le petit code idiot édicté par cette plate tyrannie: la vraisemblance? La vérité s'affirme elle-même comme la lumière; elle met son pied nu sur les caprices pédantesques de la règle; dès qu'elle paraît, ce fétiche des paralytiques de la pensée, la vraisemblance s'enfuit comme une chouette devant le jour.

Je n'avais ni crainte ni inquiétude. Je ne sais pas pourquoi je n'avais ni inquiétude ni crainte. Cela est ainsi. J'interroge mes souvenirs, plus vifs, plus lumineux à mesure qu'ils s'éloignent, et je n'y vois que certitude. Tout était gagné pour moi: j'allais voir Annette!

Non, en toute conscience, l'idée ne me vint point qu'Annette pourrait ne pas m'aimer.

Ces idées-là viennent, le plus souvent, par le canal des gens sages à qui l'on se confie. Je n'avais pas de confident.

Au déjeuner, ma cousine me regarda avec défiance; sûrement, je portai mon bonheur écrit en grosses lettres quelque part. Elle avait déjà disposé de ma journée, lorsque le président vint s'asseoir à table. J'avais de la veine. M. de Kervigné, pour la première fois de sa vie, me fit des reproches et se plaignit de mon inexactitude au bureau.

Je confesse que le mot inexactitude était le comble de la clémence. Saisissant la balle au bond, je promis d'aller au ministère le jour même.

J'ai dit que ma cousine était une bonne femme; je le prouve en ajoutant qu'elle prit franchement mes absences à son compte. M. de Kervigné, toujours galant, répliqua:

«Madame, si j'étais le chef de notre jeune cousin, vos explications suffiraient pour le présent et pour l'avenir; mais si vous avez tout pouvoir sur moi, il n'en est pas de même pour le fonctionnaire de qui dépend le chevalier de Kervigné. Nous ne devons pas entraver sa carrière.

—Vous avez vu, répliqua Aurélie en soupirant, vous avez vu que le pauvre enfant animait un peu ma solitude.... René, je ne vous retiens plus. Je dois vivre seule et murer la porte de ma cellule.»

Le président ne fut pas long à déjeuner.

Peut-être, dans beaucoup de cas, M. de Kervigné fait Aurélie, mais, neuf fois sur dix, Aurélie fait M. de Kervigné. Moi, j'aime mieux le ménage du cordonnier où, après s'être cogné, l'on s'embrasse.

J'étais libre, puisque j'allais au ministère. Je montai chez moi tout de suite. Ma cousine était très curieuse de ma toilette, qui faisait en quelque sorte partie de la sienne, puisque j'étais son cavalier. J'avais ce qu'il fallait à profusion. Je choisis un costume du matin fort élégant et propre éminemment à me faire prendre en grippe par n'importe quel chef de bureau; je l'endossai, et ma glace me dit que j'étais en tenue convenable pour remplir mes fonctions. Il était une heure à peine. Quand je redescendis, Aurélie était encore à table. Laroche lui servait le café.

«Il y a M. Sauvagel, murmurait le drôle au moment où j'entrais.

La cousine me regarda tendrement.

«A-t-il cette tournure-là? répliqua-t-elle.

—Idéal de coiffeur!» grommela Laroche.

Ce n'était pas de M. de Sauvagel qu'il parlait.

«Enfin, reprit Aurélie en me donnant une poignée de main; pour une fois.... Roro, tu vas aller dire à M. Sauvagel que nous ferons une promenade au bois.»

Elle soupira. Ce Sauvagel n'était même pas vicomte! il vendait des sardines à Concarneau et disait: Quoique çà, comme Joson Michais. Il avait cinquante mille francs de rentes; il apprenait la vie de Paris pour pratiquer à Concarneau.

Je ne fus pas jaloux. Je pris d'un pas leste et heureux le chemin du ministère, qui, en dépit de tous les plans gravés, me conduisit juste à la place de la Bastille.

Comme j'apercevais la colonne de Juillet une voix s'éleva en moi qui posa inopinément cette question:

«Si par hasard tu la voyais, que lui dirais-tu?»

Je m'arrêtai court. Je vivais dans l'espérance d'un pareil bonheur, et, cependant, il m'éblouit. Je m'exprime mal: la pensée de ce bonheur m'embarrassa et m'effraya. Ma nature simple et sans prétentions m'avait jusqu'alors évité les petites misères de la timidité. Mais quelle prétention peut se comparer à l'amour? Je me sentis devenir timide, mais timide jusqu'à l'écrasement.

Et la nécessité de me préparer me sauta aux yeux. Que lui dire, en effet? C'était sa maison; elle pouvait être là.

Que lui dire! J'avais le temps: il n'était pas encore deux heures. Au lieu de traverser la place, je pris le boulevard Bourbon, témoin de mon premier rêve, et j'allai demander une inspiration à ses ombrages poudreux.

Je revis mon banc et je souris: cela me remit dans la bonne voie et je fus sur le point de trouver le mot de ma charade, car ces propres paroles me vinrent à l'esprit: «Je ferai comme je pourrai.»

C'est là le mieux, toujours le mieux. Il n'y a point au monde d'habileté qui vaille cet expédient: faire comme on peut, être soi-même, parler si le cœur vous dicte des mots, se taire si le cœur conseille la silencieuse éloquence.

Mais la timidité est une bête inquiète qui démange, qui tourmente et qui mord. Je ne la connaissais pas: je n'en étais que mieux en butte à ses puériles tracasseries. La timidité revint à la charge, demandant sans trève ni relâche: «Que lui dirais-tu? que lui dirais-tu?»

Et posant ce corollaire obligé:

«Il ne faut pourtant pas passer pour un sot!»

Mon Dieu! non, il ne faut pas passer pour un sot. On est sûr de ne point passer pour un sot, à moins qu'on ne le soit réellement, dès qu'on ne cherche pas à préparer des phrases. Je préparais des phrases; j'avais déjà trouvé des phrases; j'allais me noyer.

Je m'assis sur mon banc pour bien mettre mes phrases dans ma tête. Ce banc était fée. Mes phrases s'envolèrent.

Je n'étais pas bien persuadé, pourtant, de l'inutilité de mes phrases, car leur perte m'alarma. Je m'accablai d'injures. L'heure venait; je me jetai à corps perdu entre les bras d'un faux-fuyant.

«Bah! me dis-je, je ne la verrai pas! Pourquoi la verrais-je? Ils la gardent comme une almée. N'allais-je pas penser qu'ils l'enverraient m'ouvrir la porte?»

J'eus un bon éclat de rire à cette burlesque supposition.

Remarquez ceci. Ce que je désirais le plus au monde, c'était de voir Annette, et la pensée que je ne verrais pas Annette me procurait un véritable soulagement.

Uniquement parce que je n'avais pas la phrase qu'il fallait pour l'aborder.

Dans deux ou trois jours, dans une semaine, il en devait être autrement. J'aurais eu le temps de rédiger ma phrase à tête reposée, dans le silence du cabinet.

Je me levai, j'avais tout mon courage. J'entrai au No 19 de la rue Saint-Sabin, où une vieille voisine m'indiqua la porte du fond, au rez-de-chaussée; je frappai résolument, et ce fut Annette qui vint m'ouvrir.

Phrase! traîtresse de phrase, pourquoi avais-tu pris ta volée?

Faites donc des raisonnements selon les plus rigoureuses de la plus saine logique, et Annette viendra vous ouvrir! Elle était en déshabillé du matin, mais cela ne ressemblait point au déshabillé de la présidente, qui avait toujours l'air d'un gros bolide entourée de nuées. Annette avait un petit peignoir de percale blanche avec un fichu de mousseline, et c'était tout.