Il n'y avait rien pour cacher ses magnifiques cheveux, rien pour égarer l'œil qui cherchait les jeunes perfections de sa taille. J'ai vu des femmes belles et des femmes jolies; on peut être belle sans être la beauté, on peut être jolie sans présenter le type même, accompli et parfait, de la grâce; Annette était la grâce et la beauté.
Faut-il le dire? Elle tenait un plumeau à la main: elle faisait le ménage.
Je la vis un instant, blanche comme je la connaissais, avec ses tons de marbre de Paros qui la faisaient ressembler à une exquise statue. Ce ne fut qu'un instant. La seconde qui suivit, elle était toute rose: son front, ses joues, son cou et aussi ce que voilait le fichu de mousseline.
Qu'eussent fait ici mes phrases, Dieu du ciel!
Je sentis que mon visage était du feu; puis, ce fut une sensation de froid glacial. Mes jambes tremblèrent. Elle sourit, me montrant toutes les perles de sa bouche.
J'ignore ce que je balbutiai, peut-être le nom de son frère.
Elle me fit entrer et ferma la porte sur moi.
Puis, touchant de son doigt sa lèvre souriante et mutine, elle me fit signe que quelqu'un pouvait nous entendre.
Pourquoi? mon Dieu, pourquoi? Toute la candeur des anges était dans cette limpide prunelle.
Elle fit un pas vers la porte de la chambre voisine, mais elle n'en toucha pas le bouton, au-dessus duquel sa main de fée resta suspendue. Elle se ravisa et revint à moi. Ne me demandez point ce que je faisais. Je sais que je la regardais et que je l'aimais.
Cela est bien, croyez-le. Malheur à qui cherche mieux!
Elle hésitait. Son hésitation se traduisit en une pantomime à peine sensible et d'un gracieux qui ne peut se dire. Mon étonnement avait cessé. Je trouvais tout simple de l'avoir pour complice. J'entrai en quelque sorte dans une magique atmosphère où tout s'expliquait par la magie même de la situation. Nous nous aimions. Ne le savais-je pas? tout à l'heure je parlais de certitude. Mon bonheur m'étouffait, mais je n'avais point de surprise.
Elle me dit, gardant son doigt mignon sur sa lèvre, qui légèrement frémissait:
«Pourquoi n'êtes-vous jamais resté après le premier acte?
—Parce que je n'ai jamais pu,» balbutiai-je d'une voix défaillante.
Elle m'avait vu! elle m'avait vu chaque fois sans doute. Mon amour l'avait attirée, comme un appel, vers moi qui étais resté toujours immobile et muet.
J'ai pensé cela depuis. Alors je ne pensais pas. Je me mourais en une délicieuse extase.
«Pourquoi reveniez-vous? demanda-t-elle encore.
—Parce qu'il m'eût été impossible de ne pas revenir.
—Et pourtant, vous avez été six jours sans revenir!»
Elle avait compté. Sa bouche charmante eut une petite moue qui était un reproche.
On marcha dans la chambre voisine.
«C'est monsieur René, dit-elle tout haut en tournant le bouton de la porte.
—Qu'il entre! qu'il entre!» dit la belle voix de Philippe.
Je baissai la tête et j'entrai.
XVIII.
LA FAMILLE LAÏS.
Philippe me reçut comme un ami. Sa chambre, toute petite, était un musée en désordre où il y avait de très belles choses qu'on voyait mal. Son atelier était auprès de la fenêtre: il consistait en une table supportant une douzaine de paires de ciseaux, rangées par ordre de taille, et deux ou trois emporte-pièces de formes diverses. Auprès de la chaise où il se tenait, un immense carton renfermait ses œuvres, jetées pêle-mêle.
Pauvre bon Philippe! il dut me dire assurément d'excellentes choses, des choses nouvelles pour moi et dignes d'intérêt; mais Annette tenait tout mon esprit avec tout mon cœur. Je ne voyais qu'Annette, je n'écoutais qu'Annette; toute parole qui n'était pas le nom d'Annette elle-même glissait sur mon entendement comme un vain son. Philippe me montra un grand nombre de découpures magnifiques, non point pour me les faire admirer, mais comme preuves à l'appui de sa démonstration. Mes efforts pour comprendre étaient sincères et même douloureux. Je ne pouvais pas. Il s'animait, il me parlait avec une passion extrême. Je distinguais les mots et je ne pouvais les attacher ensemble.
Elle m'avait vu! Elle me connaissait! A mon insu, nos âmes communiquaient. Ma folie était de la sagesse! Oh! comme je discernais merveilleusement à cette heure les émotions confuses de ma fièvre cérébrale! Je l'aimais déjà! C'était le travail providentiel, la douleur qui accompagne toute naissance. Mon amour naissait en moi sans le concours de ma volonté; le germe se développait quelque part où ne va pas l'œil de la conscience. Et de même en elle sans doute, car, souvenez-vous, elle avait souffert en même temps que moi; en même temps que moi le docteur Josaphat l'avait soignée; il l'avait soignée pour la même maladie!
N'était-ce pas frappant? N'y avait-il pas là évidente prédestination.
Sur cette pente, on peut aller fort loin. Il n'est pas de religion si bizarre que les faits ne semblent appuyer jusqu'à un certain point, et pour voir dans les nuages qui courent des géants couchés, des crocodiles antédiluviens, des danses de péris ou des batailles homériques, il suffit de regarder fixement.
Pauvre beau Philippe! De temps en temps, il me demandait: «La voyez-vous? la voyez-vous?»
Et toujours il sous-entendait la couleur, son rêve, comme ma pensée à moi sous-entendait Annette, ma destinée.
«La voyez-vous, René? N'y a-t-il pas dans cet arbre les teintes chaudes que vont prendre les feuillées à l'automne? Vous y tromperiez-vous? Soyez franc! sont-ce là les feuillages du printemps?
—Non, non, certes, Philippe.»
J'étais franc. Je n'aurais pas voulu le tromper pour un empire, mais je voyais ailleurs que sur son papier, impitoyablement blanc et noir, le baiser ardent du soleil sur la tête rougissante de nos hêtres, là-bas, au pays de Vannes, vers la lisière de ce bois connu qui festonne la lande dorée, immense et plate comme une mer. Je voyais nos grands chênes aux branches bossues, nos châtaigniers cossus où Dieu a jeté le pain du pauvre parmi le plus opulent de tous les feuillages. Et sous ces arbres propices, dans le sentier mystérieux qui incline vers la coulée, ma vision glissait, non point ma vision du théâtre, non point le papillon aux ailes de gaze, tourbillonnant avec les roses, mais la jeune fille, mais le sourire d'enfant, mais la robe de percale et le fichu de mousseline, Annette, Annette, mon cœur et ma joie, Annette que j'aimais, Annette qui m'aimait, Annette Laïs, Annette de Kervigné, ma fiancée, ma femme, le meilleur de mon âme!
Philippe disait:
«Vous êtes un artiste.»
Puis, feuilletant du noir et du blanc, il s'écriait:
«Je prétends, parce que cela est vrai, que cette danseuse catalane n'a pas la même carnation que cette fille de Circassie. Regardez bien! Voici deux robes: laquelle est verte? Voici deux têtes: laquelle est blonde?»
Je tombai juste. Il y a une veine dans le bonheur. Et puis ne croyez pas qu'il n'y eut rien, absolument rien de vrai dans la théorie de Philippe Laïs. On ne peut pas parler de rien. En outre, les efforts d'une volonté puissante, servie par une intelligence d'élite, ne peuvent pas aboutir à néant. La couleur existait dans les œuvres de mon beau-frère: il l'y mettait de force. Mais, comme tous ceux qui se trompent de ce côté en maniant le levier, il tournait contre lui-même l'arme destinée à décupler la vigueur humaine. Il remuait un atome avec l'instrument qui ébranle les montagnes. Et mesurant l'importance du résultat à la terrible dépense de l'effort, il grossissait l'atome au point d'y voir la montagne.
La palette d'Eugène Delacroix était dans ses yeux aveuglés; il voyait entre son blanc rigide et son noir implacable tout un clavier d'éblouissantes couleurs; il s'enivrait de gammes imaginaires, comme ce musicien sourd dont la perfide compagnie avait remplacé le clavecin trop bruyant par une rangée de touches d'ivoire et d'ébène qui étaient muettes.
Il est dans le pays de Châteaulin, sur la paroisse de Lannelio, un vieillard qui habite une grande maison en ruines. C'est un gentilhomme qui porte les braies de toile du paysan. Ceux du bourg l'appellent «le Montreur,» et offrent le spectacle de sa folie aux étrangers comme une curiosité divertissante. J'allai voir le Montreur une fois par une soirée d'été. Le soleil se couchait au loin derrière les collines, découpant le profil des grands bois. Au détour du sentier j'aperçus un vieillard de haute taille, vêtu de toile blanche de la tête aux pieds, et dont les longs cheveux, éclatants comme la neige, tombaient en masses ondées sous les bords larges de son chapeau. Il fumait sa pipe gravement; il regardait les bois, derrière lesquels descendait le soleil.
Habitué qu'il était aux visites, il me salua d'une façon solennelle et courtoise qui rappelait les belles manières des états de Bretagne, et, sans préambule, il me dit:
«Nos futaies vont jusqu'à cet arbre de pin qui monte tout seul au dessus des chênes. Il y a douze cents journaux de bois d'un tenant, savoir: sept cents sur Lannelio, cinq cents sur Phébihen, dont le cocher relève de nous. Tout le pays de prés, à droite de la rivière, est à maman; papa a les guérets, la lande, les trois moulins et le bas taillis qui va vers la ville. Bonnes terres. Entrez, si vous voulez visiter le château.»
Du château, il ne restait absolument que les murs, percés de vastes fenêtres dont les châssis de pierres formaient la croix latine. Le soleil oblique entrait par toutes ces ouvertures béantes et colorait vivement les amas de décombres.
«Ceci, me dit-il au seuil de la principale porte, est l'écusson du papa; d'azur aux six merlettes d'argent, trois, deux, une, avec la bande de gueules sur le tout, chargé de trois macles d'or; l'autre est à maman: de sable à la croix ancrée d'argent. Nous avons en haut les écussons d'alliance, depuis notre auteur, qui fut écuyer de Pierre Mauclerc, duc de Bretagne.... Voilà le vestibule: six andouillers de bronze, six de chêne, six de cornes, six de fer, en tout vingt quatre, pour pendre les chapeaux, les manteaux, les fusils, si l'on veut. Ceux de bronze ont coûté bon, tels que vous voyez. Ils furent achetés du temps du roi Louis XV par mon trisaïeul, qui était sénéchal de Tréguier.»
Ce disant, le montreur me montrait avec une conviction profonde la muraille crevassée où il n'y avait rien, sinon des lambeaux poudreux, vieilles tapisseries tissées par des araignées mortes.
Dans la salle à manger, il me montra la table de chêne, belle pièce et qui avait de l'âge: les buffets, bourrés de vielle argenterie, poinçonnée à cent marques, car chacune des aïeules avait apporté sa part; les dressoirs avec la porcelaine de Chine, achetée à Lorient, quand vivait la Compagnie des Indes, assassinée par les Anglais; les chaises, dont chacune avait au dos une tête de sanglier, de renard ou de loup; et les quatre grands tableaux de chasse qui venaient de loin et dont les amateurs offraient beaucoup d'argent.
La salle à manger était comme le vestibule. Elle avait le ciel pour toit. Deux poules y picotaient le sol. L'homme qui m'avait amené clignait de l'œil avec triomphe. Je me sentais le cœur pris dans un étau.
Nous passâmes au salon, où il y avait une vache maigre qui allaitait languissamment un avorton de veau. Le montreur ne vit ni le veau, ni la vache qui lui barraient le chemin, mais il se découvrit pieusement devant le cordon des portraits de famille imaginaires.
«Papa disait, reprit-il, que la cheminée de marbre fut la première qu'on vit dans ce pays-ci. Elle a les six merlettes d'argent sur champ d'azur, sans la bande, parce que nous brisâmes de la bande au temps de la duchesse Anne seulement. Nous n'étions pas les aînés, mais les aînés sont éteints, et nous voilà chefs de noms et d'armes.»
Il fit une pause et son visage prit une expression de fierté modeste.
«Douze fauteuils et douze chaises en velours d'Utrecht ciselé, poursuivit-il. Solide étoffe et qui dure; les bergères en tapisserie, les canapés aussi. Maman travailla vingt cinq ans pour les recouvrir.»
Sa voix s'altéra. De la main qui tenait son grand chapeau, il me désigna deux endroits de la muraille nue et ajouta, les larmes aux yeux:
«Le portrait du bonhomme et le portrait de la bonne femme.»
A Paris, vous ne savez pas ce que peut avoir de grand et de touchant cette façon de désigner le père et la mère.
Nous allâmes dans cinquante chambres que la manie du vieillard reconstruisait et meublait. Il nous conseilla de prendre garde en montant les escaliers qui n'étaient plus, et dix fois, avec une intention polie, quoique le sol fût uniformément battu, il nous prévint qu'il y avait un pas.
Il n'omit rien, il nous montra tout, depuis la chambre des ducs, qui servait à Monseigneur l'évêque de Quimper, jusqu'aux écuries, où jamais il n'y avait eu moins de douze chevaux. Ces choses me saisissent énergiquement, bien que je ne sois pas poëte. Je finis par prendre à cette exhibition un plaisir étrange, et j'aurais presque pu dire que je voyais les mille objets fantômes évoqués par sa manie.
Quand nous nous retirâmes, le soleil était couché depuis longtemps, et la lune épandait ses rayons pâles au travers des fenêtres vides. Il vint nous reconduire jusqu'à la porte extérieure, et pria Dieu d'être avec nous.
«Est-ce cocasse assez? me demanda mon guide, un esprit fort de Lannelio.
—Eh bien! ajouta-t-il, sortez-le de là, il en sait plus long que Monsieur-Recteur, (monsieur le curé).
Philippe Laïs était ainsi. Il avait son château illusoire qu'il parcourait tête nue. Mais tournait-il un instant le dos à cette maison de sa folie, il vous découvrait des trésors d'intelligence et d'art. Comme peintre, c'était un savant de premier ordre. Il asservissait des facultés de géant à une idée microscopique, parce que cette idée, agrandie en effet par le microscope de son rêve, lui apparaissait comme un gigantesque monument, et il dépensait sa vie à cette tâche de faire voir aux autres ce qu'il voyait lui-même.
Je ne sais pas ce que je lui répondis ce jour là de si convenable et de si parfaitement approprié à son dada, mais je dus toucher bien juste, car il me proposa son amitié. Ce n'était pas un petit cadeau qu'il me faisait là, à part même le prix immense que ma situation donnait à son offre. Philippe ne se livrait pas à tout le monde. Il avait été froissé souvent, raillé presque toujours. La France n'est pas le pays du rêve; on n'y voit de féeries qu'au spectacle, et, pour y croire, on y demande à toucher, après avoir vu. On dit que saint Thomas, l'apôtre, convertit les Parthes; il aurait eu du succès dans les Gaules. Philippe, confiant par nature, était devenu froid devant toutes ces défiances.
Mais une croyance en moi, car il faut que chacun ait son idée fixe, c'est qu'il y avait une sympathie préexistante entre moi et cette famille. Ils m'aimèrent tous avant de me connaître, et je pense bien que Philippe saisit avec un empressement involontaire le premier prétexte venu pour m'aimer.
«Voulez-vous être mon élève?» me demanda-t-il.
On juge si j'acceptai avec transport.
Il appela son père, qui arriva en pantoufles, s'enquérant d'où venait cette grande joie. Il avait la plume à la main, car son métier était d'écrire. Il connaissait plusieurs langues orientales et faisait des traductions du persan pour une librairie savante: rude état où l'on regrette parfois de ne savoir pas border des souliers.
Quand il sut que Philippe avait trouvé un ami et un élève, M. Laïs sourit avec bonté. Ce sourire disait beaucoup: on y lisait toute une histoire. Ce sourire avouait que M. Laïs ne partageait aucune des illusions de son fils; c'était une tristesse douce, bienveillante, résignée; ce sourire proclamait en même temps l'affection sans bornes qu'il avait pour Philippe.
Tout en souriant, il me considéra attentivement. Il me sembla que mon secret était percé à jour par ce regard si courtois, mais si fin.
Peut-être ne me trompais-je pas; un nuage passa sous ses cheveux blancs et rida légèrement l'ivoire de son front. Il me tendit la main.
«J'aimerai l'ami de mon fils, prononça-t-il avec une solennité que n'en comportait la situation.
Je ne vis point en lui un adversaire, mais je sentis que le véritable gardien de la maison, c'était lui.
M. Laïs qui se nommait Philippe comme son fils, était un insulaire de l'Archipel, où sa famille avait occupé une haute position, tant sous le rapport de l'influence politique que sous celui de la fortune. Il y avait trente-huit ans qu'il habitait la France, où il s'était réfugié, en 1804, après la défaite totale des Souliotes et la conquête de l'Albanie par Ali Pacha. Il avait alors vingt-cinq ans et ne savait pas d'autre métier que la guerre. Il avait son brevet de capitaine dans les bandes Souliotes, mais comme la France ne lui offrait en échange qu'un grade de sous-officier, il donna des leçons d'italien pour vivre. A Corfou, ville où s'était passée la plus grande partie de sa jeunesse, on parle l'italien autant que le grec.
En 1805, il épousa une de ses élèves, Mlle Coutard, qui apprenait l'italien pour débuter aux Bouffes. Au théâtre, Mlle Laïs s'appela Mme Martini; elle y tint avec un certain éclat l'emploi de mezzo-soprano jusqu'à en 1813, où une maladie de larynx la contraignit à la retraite. Elle mourut en 1825, en donnant la vie à Annette.
Ses dernières années s'étaient passées dans la retraite et dans la piété. A son lit de mort, elle obtint de son mari la promesse qu'il se convertirait à la religion catholique.
M. Laïs restait veuf avec trois enfants: Marcos, filleul de Botzaris, qui était né la première année de son mariage; Philippe qui n'avait que cinq ans, et Annette au berceau.
Depuis 1823, Marcos avait passé la mer et servait la cause de l'insurrection hellène auprès de son héroïque parrain. M. Laïs mit Philippe en pension, confia le berceau d'Annette à une parente, et, libre désormais des obstacles que sa femme avait mis à son départ, il reprit le mousquet pour conquérir l'indépendance de la Grèce. Marcos périt les armes à la main. M. Laïs reçut cinq blessures de 1825 à 1827 et fut porté pour mort à Navarin, où il combattait, comme simple soldat volontaire, à bord d'une frégate française.
L'oppression musulmane était vaincue et l'Europe entière acclamait la Grèce libre. Mais les acclamations prouvent peu. Sur ce trône qui sortait de terre, on coucha un marmot allemand. Athènes fut aux Bavarois, et M. Laïs, guéri par miracle, revint en France. Il avait senti, loin de cette terre où sa femme dormait, que la France était pour lui une patrie.
Philippe annonçait un peintre de talent; au couvent, Annette remportait tous les prix. Leur mère avait laissé quelque fortune, et la famille vivait dans l'aisance. La ruine d'un notaire spéculateur changea tout cela, et M. Laïs dut gagner le pain de ses enfants. C'était un homme sensé, doué de connaissances brillantes et variées, parfaitement distingué de formes, et c'était, par-dessus tout, l'honneur même; mais ce n'était pas un homme d'expédients. Annette fut retirée du couvent vers sa douzième année; Philippe dut chercher un atelier où il pût utiliser son savoir-faire. M. Laïs espérait en son grand ouvrage sur l'art grec; il avait un grand ouvrage; adressez-vous à ceux qui font de grands ouvrages si vous voulez savoir ce que la science ou l'art pur amènent de farine à la maison.
M. Laïs termina son grand ouvrage. C'est moi qui l'ai fait éditer dix ans après sa mort. Le nom de M. Laïs a fleuri comme une plante semée sur sa tombe.
On vendit les meubles; on changea de logement; il y eut de la misère dans ce pauvre nid d'exilés. Philippe ne trouvait rien de ses toiles. Un jour, il rencontra un Anglais au bois de Vincennes qui paya trois guinées une carte de visite où Philippe découpait le donjon.
Ce fut le point de départ. Sans cet Anglais, Philippe aurait été un peintre: à moins qu'il ne fût mort de faim avec son père et sa sœur.
On ne sait jamais comment ces choses arrivent. Si quelqu'un avait dit à M. Laïs, plus fier qu'un roi dans son malheur, que sa fille Annette, son doux et cher amour, danserait et jouerait la comédie au théâtre Beaumarchais, M. Laïs se serait fâché tout rouge. Annette dansait à ravir, pourtant, Annette chantait comme un rossignol, Annette avait un charmant talent sur le piano. Elle trouva une leçon.
Pauvre petit cœur! Qu'il fut bon l'argent qu'elle rapporta pour la première fois à son père! Philippe était justement malade et M. Laïs bien embarrassé. La première élève en procura une seconde: singulière élève, celle-là, qui ne se souciait ni du nom ni de la valeur des notes, mais qui voulait apprendre en quinze jours à faire semblant de savoir jouer du piano.
Vous avez deviné que c'était une actrice, et même une lamentable actrice, car toute comédienne qui se respecte sait faire semblant de tout.
C'était une débutante du théâtre Beaumarchais, qui parlait savoyard, mais qui était protégée par un actionnaire.
Annette vit cet actionnaire, qui lui parut être de tout point un homme fort respectable.
L'actionnaire s'informa d'elle, de ses parents, etc. Il ne dit point son nom, mais, le lendemain, Annette trouva chez son élève un autre monsieur des plus aimables, qui s'appelait M. Laroche. On lui dit qu'elle ferait sa fortune au théâtre et qu'il n'y avait qu'un saut de Beaumarchais à l'Opéra, quand on était tournée comme elle. Annette ne savait pas ce qu'est une comédienne, soit en haut, soit en bas de l'échelle artistique; elle n'avait pour le théâtre ni vocation ni répugnance; le mot fortune n'avait eu pour elle aucune signification sans l'espoir qu'il éveillait d'apporter un bien-être nouveau à son père et à son frère. Elle disait tout à la maison. M. Laïs fut informé le jour même de ce qui s'était passé, mais aussi il reçut la visite de ce bon M. Laroche. Je ne connaissais pas tous les talents de Laroche: c'était un diplomate. Il prouva deux choses à M. Laïs: 1o que la salle Beaumarchais était un conservatoire, un séminaire d'étoiles, une pépinière de fleurs rares destinée à renouveler les plates-bandes des théâtres royaux; 2o que lui, M. Laïs, n'avait pas le droit de refuser trente mille francs d'appointements pour sa fille. Il ajouta quelques mots adroits au sujet de protections puissantes qui changent les conditions de la vie théâtrale, dressant une véritable balustrade entre le péril banal et le jeune sujet qui ne connaît de sa profession que les joies permises et les triomphes honnêtes. Il y avait deux faces au caractère de M. Laïs: c'était à la fois un soldat plein d'énergie et un savant très timide, c'était aussi un solitaire. Il ignorait beaucoup les choses qui s'apprennent en vivant. Enfin, nous ne devons pas oublier que la femme dont il aimait et respectait la mémoire avait été dix ans comédienne.
Annette signa un engagement au théâtre Beaumarchais, qui lui donna soixante-quinze francs par mois, en attendant les appointements de trente mille francs.
Nous savons que M. de Kervigné et son Laroche n'en furent pas beaucoup plus avancés pour cela.
Je n'ai pas besoin d'ajouter que j'ai anticipé en donnant ces détails au lecteur. L'histoire de la famille Laïs ne me fut point racontée ce jour-là.
Comme j'allais me retirer, après une entrevue de plus de deux heures, Annette, qui avait pris sa gentille et modeste toilette de ville, entra dans l'atelier de son frère. Sa présence me causait toujours une telle émotion que je craignis de ne la pouvoir point cacher. Quelle allait être d'ailleurs sa conduite vis-à-vis de moi? Savait-elle feindre? Cela m'eût blessé, quoique ce soit une science infuse chez les femmes. Allait-elle au contraire rougir, trembler, balbutier, se trahir?....
Rougir? Pourquoi? Trembler en ce lieu qui refermait tout son bonheur, elle, Annette! Oh! je ne connaissais personne qui pût m'aider à la juger par analogie. Elle était de celles qui vont toujours leur chemin tout droit et qui font naître ainsi à chaque instant de charmantes frayeurs, aussitôt guéries. Elle donna son front à son père et me salua d'un sourire ami.
Elle dit, et jamais je n'ai frémi de si bon cœur! elle dit au moment où Philippe me prenait par la main pour me présenter à elle:
«C'est moi qui ai ouvert à M. René. Nous avons causé.... et d'ailleurs, je le connais depuis plus longtemps que toi.»
XIX.
LA MANIE DE PHILIPPE.
Ma sortie eut lieu sur ce mot. Elle fut la plus malheureuse du monde. Je m'inclinai à deux ou trois reprises, sans trouver une syllabe à prononcer, et je m'enfuis comme un traître de mélodrame surpris au moment où son monologue explique au spectateur la profondeur de ses machinations.
J'étais furieux et j'étais attéré. J'avais vu, de mes yeux, vu, un rapide regard, échangé entre Philippe et son père à l'imprudente révélation d'Annette.
Imprudente n'est pas le mot; il faut dire extravagante, et c'est trop peu.
A quoi bon ce doigt mignon posé sur le sourire de ces lèvres roses, lors de ma première entrée? «C'est moi qui ai ouvert à M. René!» A quoi bon ce doux chuchotement?? «Nous avons causé!» Autant valait crier à tue-tête dans l'antichambre.
Et ce terrible aveu: «Je le connais depuis plus longtemps que toi!»
Quelle figure allais-je faire le lendemain?
—L'idée me venait qu'Annette s'était moquée de moi, tant je trouvais sa conduite folle ou cruelle!
Sans doute que vous devinez le plus mortel de mes embarras. J'étais percé à jour. Moi, je n'en eus pas conscience tout de suite. Cela me vint avec la sueur froide. A cette heure, que pouvait penser mon ami Philippe? Il savait le fin mot de ma passion subite pour les découpures. Il devait me regarder comme un de ces coquins qui prennent les vieux subterfuges de comédie pour entrer dans les familles. J'étais perdu, je songeai à me tuer.
Je ne rentrai pas à l'hôtel pour dîner. Je ne dînai pas. Comme les événements se croisent! quel jeu de cartes! quelle loterie! Tout à l'heure j'étais le plus heureux des hommes, et maintenant....
Qu'avait-elle dit après mon départ? Avait-elle tout avoué? Elle en était capable!
Ce n'étaient plus les paroles mêmes qu'elle avait prononcées qui bourdonnaient à mon oreille, c'en était la traduction, et voir la traduction que j'en faisais:
«Ne prends pas la peine de me présenter M. René. Nous sommes d'accord: nous nous aimons tous deux.
—Et qui le lui a dit?» m'écriai-je du fond de mon innocente colère.
—Oh! certes, qui le lui avait dit? Ce n'était pas moi, et j'avais raison de la trouver bien osée!
De quoi se mêlait-elle! N'avais-je pas fourni mes preuves d'habileté? ne pouvait-elle me laisser le soin de conduire notre chère intrigue?
Elle avait dû tout avouer. Moi parti, on l'avait sans doute interrogée. J'étais certain qu'elle avait tout avoué.
Avoué quoi, cependant? Qu'avait-elle pu dire, sinon que j'avais pris la même stalle six jours de suite pour assister au prologue de sa pièce? Il n'y a pas là de quoi pendre un homme.
Et, courant tout à coup d'un extrême à l'autre, je cherchais ce qu'il y avait décidément entre nous. Mes terreurs me semblaient alors burlesques; j'aurais voulu ravoir mes terreurs; elles valaient mieux que le désespoir où j'étais de ne trouver rien entre nous, rien, sinon je ne sais quel rêve qui m'appartenait en propre et dont elle n'était pas complice.
Elle m'avait adressé trois questions qui n'avaient pas le sens commun, en somme, trois questions qui trahissaient une véritable incohérence d'esprit ou un suprême enfantillage. Les voici, ces questions elliptiques, arrivant comme le résumé d'une explication qui n'avait pas eu lieu:
«Pourquoi n'êtes-vous jamais resté après le premier acte?
«Pourquoi revenez-vous?
«Pourquoi êtes-vous resté six jours sans revenir?»
Avant ces questions posées, il n'y avait eu d'elle à moi, ni de moi à elle, aucune communication, pas même de celles qui s'échangent par le regard. Nos yeux ne s'étaient point parlé.
Avait-elle la tête bien saine, cette ravissante fille?
Voilà le symptôme le plus assuré de folie. Tâtez-vous, chaque fois que vous vous demandez si quelqu'un de votre connaissance a perdu la raison.
Ces questions, qui composaient tout mon avoir amoureux, ne signifiaient rien: c'était donc un fait bien acquis.
Vous croyez cela? pour qui me prenez-vous! Rien! ces trois questions qui étaient le plus candide, le plus formel, le plus adorable aveu. Rien! ces trois questions que je n'aurais pas données pour tout l'or de l'univers. Il faut s'entendre. L'évidence est l'évidence! Avait-elle eu le temps de me dire: Je vous aime! Et cela se dit-il entre deux portes, quand on se voit pour la première fois, à deux pas d'un tiers, dans un entretien de deux secondes?
Je préférais mes trois questions à ce «je vous aime» impossible. Je ne me représentais pas Annette me disant: «Je vous aime.» Il n'y avait pas lieu. Elle avait fait assez, elle avait fait trop: un fat aurait dit en pensée qu'elle s'était jetée à sa tête.
Annette! Tout mon cœur s'élançait vers elle; j'aurais voulu la remercier à genoux. Jamais je ne l'avais si bien adorée.
Elle avait trop fait, disais-je. Hélas! hélas! elle avait défait aussi. A réfléchir sérieusement, sa dernière démarche biffait ses premières paroles. Deux fois, elle avait agi comme un enfant, et c'était tout. Accorder une importance quelconque aux allées et venues de cet esprit fantasque, c'était tomber soi-même en enfance.
La nuit me prit dans ces parages déserts où j'avais l'habitude de rôder. J'avais plaidé déjà tant de fois le pour et le contre depuis quelques heures que mon misérable cerveau se creusait et devenait vide. Je travaillais encore pourtant, car ces fièvres sont implacables. Je tournais comme un écureuil à la peine dans le cercle vicieux de mes raisonnements. Je souffrais, j'étais heureux, j'espérais, je pleurais, j'aimais. Oh! j'aimais!
«Holà! mon élève, me dit la voix franche et sonore de Philippe, qui marchait à mon insu auprès de moi, vous êtes donc amoureux, vous aussi?»
Je faillis tomber à la renverse, et il fut obligé de me soutenir.
Nous restâmes un instant silencieux. Il me pressa contre sa poitrine.
A l'heure où j'écris, je suis prêt à donner le meilleur de ma vie pour Philippe Laïs, mon frère, qui est une part de moi, tout comme ma femme et mes enfants. A l'heure dont je parle, ma tendresse fit explosion, comme un délire; je baignai son visage de larmes en le couvrant de baisers.
Il m'était impossible de parler. Je voyais un sourire triste qui jouait autour de ses lèvres.
«Je connais cela, je connais cela....» murmurait-il, sans avoir conscience peut-être des paroles qu'il prononçait.
Nous étions au coin de la rue Saint-Bernard et du quai.
«Vous aimez!» m'écriai-je.
Il tressaillit dans mes bras, et, m'enlevant en quelque sorte,—car, à de certains moments, il avait la vigueur d'un Hercule,—il me fit faire quelques pas en avant. Ce mouvement démasqua pour nous une maison haute et d'aspect plus élégant que celles de ce quartier. Elle était blanche et toute neuve. Le premier étage avait six fenêtres, dont deux étaient éclairées: une à l'extrémité de droite, l'autre à l'extrémité de gauche.
«C'est un peintre aussi, me dit-il. Le bonheur lui a donné du talent. Il travaille comme doit le faire un honnête homme qui a de la famille: rudement et sans relâche. Il est là, cette lampe l'éclaire. Je l'ai guetté longtemps pour voir s'il rendait sa femme heureuse. Il la rend heureuse. Tant mieux. Je souffre tout seul. Si je pouvais quelque chose pour lui, je le servirais de bon cœur.»
Je ne comprenais pas bien encore, mais cette mâle résignation me tenait l'âme en suspens.
«On ne m'a pas trahi, reprit-il, faisant effort pour affermir sa voix qui tremblait. On ne m'a jamais aimé. Moi, j'aimais bien: je n'aimerai qu'une fois. Elle était le génie que j'aurais eu. Je ne parviendrai pas.»
«Je lui serrai les mains en silence.
«Oui, oui, murmura-t-il, vous avez bon cœur. Nous avons dit cela, le père et moi. Le père s'y connaît, moi aussi. Nous allons reparler de vous.... Elle était ma volonté, ma force et mon avenir. Un jour j'ai espéré; ce jour-là j'ai rêvé un tableau; je l'ai vu dans ma pensée éblouie. Je l'ai peint depuis, c'est le seul; il était beau, quoique je n'eusse plus d'espoir. Je l'ai brûlé. Personne ne l'a vu. Maintenant, je découpe mon deuil: du noir sur du blanc, comme les tentures funèbres qui sont noires. A quoi me servirait la gloire?
—La gloire remplace l'amour, voulus-je dire.
—Non, c'est une erreur: la gloire n'est bonne que dans l'amour. C'est pour l'idole qu'on veut la parure et la couronne. Rien ne vaut que par le bonheur. Tout se flétrit quand l'espoir s'en va. Je ne veux plus peindre.»
«Il me montra du doigt la seconde fenêtre éclairée:
«C'est là qu'elle est, reprit-il, avec ses enfants. Elle a vingt ans, elle est belle et bonne comme Annette. Elle a pleuré de ne pas pouvoir m'aimer. Il y a deux ans que je ne l'ai vue, mais je viens tous les soirs. Je connais ses petits enfants. J'ai été des mois avant de pouvoir les aimer. Maintenant je les aime.»
Il se tut. Un mouvement se fit dans la chambre éclairée. Sur les rideaux, une silhouette s'accusa. Je sentis que Philippe frémissait entre mes bras.
«Noir sur blanc! murmura-t-il. C'est l'ombre du bonheur. Toute la création est là pour moi, et je ne vois plus d'autre vérité.»
Il tourna le dos à la maison neuve, et nous remontâmes le quai, bras dessus, bras dessous, pour gagner le pont d'Austerlitz. Je m'étais oublié moi-même pour ne songer qu'à lui.
«Eh bien! René, me dit-il presque gaiement, voulez-vous toujours prendre de mes leçons?
—Toujours, répondis-je.
—Le père prétend que vous vous êtes moqué de moi....
—M. Laïs? interrompis-je.
—Il a été bien souvent trompé, m'interrompit-il à son tour. Il se vante d'être défiant et fait de son mieux pour ne plus croire. Mais, au fond, il est incorrigible, allez! C'est un homme des temps passés. Je n'ai qu'à le regarder pour voir nos aïeux des siècles héroïques. Je lui ai dit: Je connais René, je l'ai vu trois fois. Il est trop intelligent pour n'avoir pas compris le sérieux de ma pensée; il est trop honnête pour railler une pensée sérieuse. Ma sœur, alors, s'est approchée.... Mais d'abord, René, comment l'aimez-vous?»
Il s'était arrêté tout d'un coup et me regardait en face sous un réverbère qui m'éclairait d'aplomb.
«Comme vous aimiez celle qui eût été votre inspiration et votre force,» répondis-je.
Il se reprit à marcher d'un pas plus rapide.
«Bien, René, bien, me dit-il. Quand je ne vous parle pas d'elle, ne me faites point souvenir. Mais, puisque nous y sommes, allons. Comprenez-moi: comme j'ai guetté celui qu'elle aime, je surveillerai celui que ma sœur aimera. Il me faut ces deux bonheurs complets pour payer ma misère.
«Si je pouvais vous ouvrir mon cœur! m'écriai-je.
—Je crois en vous, m'interrompit-il encore, parce que vous êtes tout jeune. Le père a frayeur de vous, parce que vous êtes trop jeune. Voilà déjà plusieurs semaines qu'il avait parlé mariage. Il dit qu'il se sent mourir.»
Le ton de Philippe me parut froid, vis-à-vis d'une pareille pensée.
«M. Laïs ne m'a pas semblé malade, objectai-je, et la manière dont vous parlez me prouve que vous ne partagez point ses craintes.
—J'ai appris à parler de tout courageusement, René. Le père ne craint rien. A la maison, il y a plus d'un genre de souffrance. Tout ce que dit le père est vrai. Il a soixante-sept ans. L'automne dernier, une de ses blessures s'est rouverte pour ne plus se refermer. Il va souvent à la tombe de ma mère. Il fait bien de songer à sa fille.
—Vous lui resterez, du moins, vous, Philippe.»
Il tourna la tête et répondit tout bas:
«Quand un homme cherche la couleur dans le blanc et le noir, il est permis, même à son père, de n'avoir pas confiance dans la solidité de sa raison. Pour que le père s'en aille tranquille et content, il faut qu'Annette soit mariée.
—Dieu veuille qu'elle accepte ma recherche!
—Etes-vous riche, René?
—Je ne suis pas pauvre.
—Etes-vous libre?
—Mon père et ma mère sont d'honnêtes gens qui m'aiment et qui ne voudraient pas faire mon malheur.
—Avez-vous aimé d'autre femme que ma sœur!
—Jamais!
—Feriez-vous serment de cela?
—Je vous le jure sur mon honneur.»
Il reprit mon bras qu'il avait quitté et poursuivit:
«Je ne suis point chargé de vous demander tout cela, mais j'ai voix au chapitre, malgré le noir et le blanc.... Ma sœur s'est donc approchée, comme je vous le disais. C'est de l'adoration que le père a pour elle: d'ailleurs, nous avons eu toujours le droit de tout dire. Elle s'est assise sur les genoux du père et j'ai entendu qu'elle murmurait: Veux-tu encore me marier! Il a fait signe qu'il le voulait. Annette a repris: Alors, c'est celui-ci que je choisis pour mari.
—Et M. Laïs? demandai-je.
—Ah! ah! M. Laïs a un peu froncé le sourcil. M. Laïs a voulu savoir où et comment vous vous étiez parlé.
—Nous ne nous sommes jamais parlé! m'écriai-je!
—Voilà ce qu'a répondu Annette. Mais alors, lui a dit le père, il faudra donc que j'aille solliciter la main de ce garçon pour toi? Elle a souri en répliquant: Il est fou de moi!»
Philippe s'interrompit.
«Jusqu'à présent, murmura-t-il, Annette était pour moi la raison enfantine et naïve, c'est-à-dire la vraie raison, la seule raison; mais il paraît que nous avons tous quelque chose dans la famille. C'est aussi drôle que mon noir et mon blanc, au moins. Je vous parle comme cela, René, pour qu'il n'y ait pas de surprise. Annette a dit: il est fou de moi!
—S'il y avait un mot plus fort!.... m'écriai-je.
—Bien, bien! Elle a deviné, alors, voilà tout. Vous ferez bien de dire au père qu'elle a deviné, et, s'il se peut, comment elle a fait pour deviner.
—Elle a fait comme moi!
—Très bien, René. Je suis un pauvre maniaque, et, certes, vous êtes tous des gens sages. Mais je ne sais pas railler, voyez-vous. Il y a deux voix qui parlent en moi, à cette heure où je sens votre cœur qui bat contre mon bras. L'une me dit: Leur folie s'appelle le bonheur; l'autre me dit de prendre garde. Prendre garde à quoi? Au bonheur? A qui? A vous, René, qui n'avez ni l'expérience ni la volonté du mal? C'est la première voix qui est la bonne. Je donne mon consentement à votre mariage avec ma sœur.»
Je le serrai sur ma poitrine d'un mouvement si passionné que je l'enlevai de terre, bien qu'il fût beaucoup plus grand et plus robuste que moi.
Je raconte ces choses exactement; je fais un procès-verbal plutôt qu'un livre, jetant sur le papier, sans artifice ni précaution, le fond même de mes souvenirs. Je sais bien que ces mœurs ne sont pas de notre temps non plus que de notre pays. Cela ressemble à l'Inde de Bernardin de Saint-Pierre. Nous étions pourtant à Paris, en 1842.
Il y a des peuples primitifs, des races vantées. On peut prêter beaucoup, en fait de bergeries, aux Bretons, aux Ecossais, aux Allemands même, à cause des livres qu'ils font pour les cœurs sensibles.
Mais ces Laïs étaient des Grecs. Je n'ai jamais ouï vanter la naïveté angélique des Grecs modernes. J'ai lu des œuvres charmantes, romans, pamphlets, comédies, qui malmenaient rudement les fils de Socrate et d'Alcibiade. La sagesse des nations a fait de leur nom une injure; vous le voyez toujours pris en mauvaise part, comme le mot Français à Londres, comme le mot Anglais à Paris, comme en toutes contrées les noms de Normand, d'Arabe, de Cosaque ou de Juif.
Je n'ai pas vu les Grecs en Grèce, et je n'ai pas d'ailleurs la science d'écrire qu'il faudrait pour les défendre contre leurs éloquents accusateurs. Je n'ai vu que mes bons amis, M. Laïs, Philippe, le frère de mon cœur, et Annette, la fleur de ma vie. Tous les trois eussent été peut-être des fous en Grèce comme en France.
Je raconte. Au moment où Philippe me parlait ainsi, m'engageant sa foi qui était solide comme un roc, il ne m'avait pas encore adressé une seule question sur ma famille ni sur moi-même. On eût dit qu'il appliquait à ce grand acte, l'introduction d'un étranger au cœur de la maison, les délicatesses exagérées de l'hospitalité antique.
Que je n'eusse pas l'idée de faire une enquête, moi, c'était la nature même: j'étais amoureux, j'avais dix-neuf ans, je restais un peu au-dessous du niveau de mon âge; mon rôle était d'aller tête baissée en avant, toujours en avant. Mais Philippe avait l'âge d'homme.
Mais M. Laïs était un vieillard. Philippe venait de me le dire: M. Laïs avait été trompé bien souvent; il se vantait d'être défiant.
Vous savez, c'est la fanfaronnade de ces pauvres bons cœurs. Ils ne veulent plus croire.
Malgré ma complète inexpérience, le consentement solennel de Philippe Laïs m'étonna d'autant plus que je ne l'avais pas même sollicité. Une fois le premier enthousiasme passé, une crainte essaya de naître en moi. Je l'étouffai, je fis bien; ce n'est pas ainsi que s'y prennent ceux qui veulent tromper.
«Vous n'avez jamais vu les coulisses d'un théâtre?» me demanda-t-il tout à coup.
Et sans attendre ma réponse, il ajouta:
«Allons faire une petite visite à ma sœur.»
L'idée me vint que M. Laïs serait là. Malgré tout, il me faisait peur. Je cherchai un biais pour dissimuler ma couardise.
«J'aime mieux la voir partout ailleurs que là, répliquai-je.
—Quand elle sera votre femme, vous ne la laisserez donc pas au théâtre? m'interrogea Philippe en s'arrêtant.
—Non, assurément, s'il dépend de moi de l'en éloigner.»
Il frappa ses mains l'une contre l'autre.
«Elle a dit cela! s'écria-t-il Notre Annette est une fée! ou bien c'est une sorcellerie que l'amour? Répétez-moi encore une fois que vous ne vous êtes jamais parlé.
—Jamais, je l'affirme.
—Le père a fait pour le mieux, reprit Philippe d'un ton de dignité où il y avait bien de la tristesse. Mon avis n'était pas le sien. On l'avait induit en erreur. Ce fut en discutant cette question du théâtre qu'il me parla pour la première fois de ses idées de mort prochaine. Il voulait faire à notre Annette une situation indépendante. Maintenant qu'il est désabusé, il cherche à rompre l'engagement. Mais le succès d'Annette est un obstacle.»
Il allait toujours, malgré mon demi-refus. Nous arrivâmes à la porte du théâtre; il la franchit, sans me consulter de nouveau. Je n'avais pas à choisir: il me fallut bien le suivre.
La comparaison de la sirène peut s'appliquer à tous les théâtres. Il ne faut point les regarder à l'envers. Je ne parle pas seulement de cette pauvre petite salle destinée aux délassements populaires. Les directeurs les plus opulents de Paris ne peuvent entrer chez eux qu'en traversant des ténèbres extérieures dont la peinture serait nauséabonde. Il paraît que c'est nécessaire. A toutes les splendeurs qu'on présente au public, il faut une compensation cachée. Toutes ces clartés, toute cette beauté, tout cet or, tout ce velours, toutes ces séductions dont le raffinement grandit sans cesse ne pourraient exister sans la fange qui les double. Je parle, bien entendu, sans figure; le lieu commun n'a pas d'attrait pour moi; il ne s'agit que d'une constatation matérielle.
On a fait remarquer parfois que c'était là un lamentable miroir de la vie de théâtre. Il se peut, je n'en sais rien; je n'en ai jamais rien voulu savoir.
J'admire seulement l'intrépidité dont font preuve nos étoiles en traversant chaque soir de pareilles horreurs et de pareilles odeurs. Marguerite de Bourgogne, encore passe; c'est une reine apocryphe et tannée comme un vieux cuir, mais la Dame aux Camélias, cette sensitive énervée par nos parfums, cet ange de notre débauche, cette pure émanation de nos vices, doit-on lui rappeler sans cesse la route qu'elle suivit une première fois pour monter jusqu'à son boudoir?
Ils disent pourtant que le chemin de l'enfer est tout jonché de roses! Allez-y voir, et prenez seulement par derrière le théâtre du Vaudeville, que l'esprit de Doche illumine encore et fleurit, ou ce splendide théâtre de la Porte-Saint-Martin, dont le cher directeur fait envie à tous les directeurs de l'Europe.
Je serai généreux et je vous épargnerai toute espèce de description, bien qu'il y eût çà et là dans les coulisses quelques profils appartenant à la jeunesse de chrysocale qui, certes, vaudraient la peine d'être esquissés.
La première personne que je vis fut M. Laïs, sérieux et doux, feuilletant un elzévir sous un quinquet. C'était sa place accoutumée; la loge d'Annette s'ouvrait à quelques pas de là. M. Laïs passait en ce lieu ses soirées; il s'était résigné à entendre les mauvaises plaisanteries de ces dames, mais ces messieurs ne l'avaient jamais raillé qu'une fois.
Il connaissait le pas de Philippe, à notre approche, il quitta sa lecture. Son regard clair et franc, comme le reflet d'une conscience d'honnête homme, se fixa sur moi attentivement.
«Nous avons à causer, mon jeune ami, me dit-il avec un bon sourire. Hier, je ne vous connaissais pas. Aujourd'hui, vous êtes pour moi le plus important personnage qui soit en France. On peut causer ici aussi bien qu'ailleurs, et je vais vous apprendre qui nous sommes.
Je restai muet. Je m'attendais à être questionné; j'avais rassemblé mon courage pour répondre. Il me sembla que la façon d'agir de M. Laïs ajoutait une solennité singulière à l'interrogatoire qui sans doute allait suivre. Contre toutes les règles de notre jurisprudence mondaine, c'était ici le défendeur qui plaidait sa cause le premier. Le maître du logis ne se bornait point à ne rien demander à l'hôte, il lui ouvrait les pages de son livre de famille.
Quand on donne autant que cela, on gagne le droit d'exiger beaucoup.
Annette quitta sa loge pour faire son entrée. En passant, elle m'adressa un signe de tête souriant et familier. Vivaient-ils donc des mois en une journée? Le signe d'Annette et son sourire avaient l'aplomb d'une vieille amitié.
Eh bien! oui, j'eus défiance. Ma sauvagerie n'était pas leur candeur. Je sentis que j'aimais jusqu'à mourir, mais j'eus défiance. Mon cœur se serra et l'angoisse fit percer la sueur froide sous mes cheveux.
XX.
SERIEUSE EXPLICATION.
Je respecte la mémoire de M. Laïs comme celle d'un saint, mais je ne prétends pas le donner pour modèle de conduite à suivre dans cette grande affaire de l'introduction d'un gendre à la maison. Bien qu'à Paris nous ne soyons pas des Grecs, une confiance pareille à la sienne serait très souvent mal récompensée. Notre civilisation demande d'autres enquêtes, parce que, pratiquant la sagesse de la maxime antique, elle se connaît elle-même.
Il avait tort, étant données nos mœurs; étant donné l'état de notre société, il avait tort. La meilleure preuve, c'est que j'eus défiance, moi qui participais à peine à ces mœurs; moi qui appartenais si peu à cette société, j'eus défiance. En présence du bon marché inattendu, l'acheteur novice est comme l'acheteur habile: ils ont peur tous deux; c'est l'instinct. Chez nous, l'honnêteté de celui qui vend ne se suppose pas. Pour inspirer confiance, il faut surfaire. Vous connaissez tous ce médecin ignare, mais spirituel, qui gagne de l'or à être bourru. Il reste un charme à la vieillesse d'Aspasie, c'est de battre Périclès.
La joie fait peur, dit un des plus ingénieux écrivains de ce siècle. Ce n'était pas assez dire, tout ce qui est bon fait peur.
Je ne crois pas que j'eusse été capable de supporter une déception. Mon amour a pu pénétrer en moi plus profondément depuis lors et mieux englober tout mon être dans le réseau de ses racines, mais il était né tout entier d'un seul jet. Ma vie se jouait malgré moi sur cette chance unique. Annette était la nécessité de mon existence, je le sentais pleinement. Pendant quelques minutes, je le sentis douloureusement et c'est ce que j'appelle avoir défiance. L'idée ne me vint point de m'arrêter sur la pente où j'étais; j'eus conscience d'être en équilibre entre le bonheur et le malheur, voilà tout, et la présence même du danger n'éveilla point en moi la volonté de reculer.
M. Laïs et Philippe échangèrent quelques paroles. A une question de son père, j'entendis Philippe qui répondait:
«Tout est comme Annette l'a dit, exactement.»
Il commença une promenade de long en large derrière la toile de fond et M. Laïs me fit entrer dans la loge d'Annette.
Tout le monde connaît ce laboratoire qu'on appelle la loge d'une actrice, et vraiment mon livre n'est point écrit pour initier les profanes aux pauvres secrets de l'envers de la comédie. Si je ne m'étais astreint à toutes les rigueurs de la vérité vraie, je sortirais bien vite de ce lieu qui m'irrite et m'offusque. Je n'y ai pas d'air; tout m'y déplaît bien plus violemment encore que je ne veux le dire, car le vice apparent n'est souvent que la forfanterie de la souffrance, et cette pensée retient sur ma lèvre des paroles sévères.
Et n'était-ce point du lieu même que naissait ma défiance? Me serais-je défié ailleurs? Chaque lieu a son parfum moral, son influence, son magnétisme. Le pavé de l'église sue la prière, le logis paternel exhale la tendresse et le respect, l'amour est partout dans ce réduit blanc où dort la bien-aimée. C'est là, oh! c'est là qu'il faut faire parler le cœur.
Mais nous sommes dans les coulisses d'un petit théâtre, à la porte de l'étouffante officine où se fabriquent les longs yeux, les bouches roses, les tempes veinées d'azur, les fleurs du teint, les perles du sourire, pour notre cher tableau d'honneur modeste et sincère, nous avons le clinquant dédoré de ce cadre. Soyons résignés.
«Elle reste en scène une demi-heure, me dit M. Laïs en m'offrant l'une des deux chaises qui composaient le mobilier de la loge. Mon histoire n'est pas bien longue, nous avons le temps. Vous êtes tout jeune, monsieur René. Il me semble que j'étais jeune hier encore. Mes deux enfants vous aiment. La façon dont naît l'affection importe peu, et il est certain que je me suis senti porté pour vous à première vue. Je tiens grand compte de ceci: on ne voit bien les gens que du premier coup. J'aurais souhaité que mon gendre eût quatre ou cinq années de plus, mais nous ne sommes pas de ceux qui choisissent. Pour le cœur seulement, j'ai le droit d'être difficile, car nous sommes trois bons cœurs à la maison. Les deux enfants aiment bien leur père. On n'est pas trop de trois. L'idée de marier Annette m'est venue en même temps que l'idée de mourir.»
J'ouvris la bouche. D'un geste il me pria d'écouter encore.
«Philippe a dû vous dire cela, reprit-il. La séparation sera un grand deuil, car nous vivons les uns par les autres. Philippe sait; Annette ne veut pas croire. Je suis un vieux soldat, mais pour elle j'ai peur de mourir....
«Vous êtes bon, s'interrompit-il en raffermissant sa voix qui s'altérait; je vois cela dans vos yeux. Seulement vous êtes bien jeune. Annette a dix-huit ans. Un an de différence! Je vous manquerai. J'aurais voulu un gendre.... C'est peut-être de l'ingratitude envers Dieu qui vous envoie. Elle n'a rien que la bonté de son âme. L'épreuve du théâtre est faite. A Paris, la misère est un gouffre. Je laisse parler ma pensée, monsieur René: quelque chose me dit que je suis pleinement compris par vous.
«Pleinement,» répétai-je d'un accent pénétré.
Il prit ma main et la serra.
«La pauvreté n'est pas encore chez nous, poursuivit-il, et je ne saurais exprimer quelle noblesse relevait dans sa bouche la vulgarité de ces détails. Annette n'a jamais connu la vraie pauvreté. Philippe gagne quelque chose, et tout ce qu'il gagne est pour nous. Mais Philippe a une blessure aussi. Elle n'a pas besoin de se rouvrir, car jamais elle n'a été fermée. Sa blessure, qui est au cœur, lui répond dans la tête. Annette ne peut rester à la seule garde de Philippe.»
Il s'arrêta et demeura pensif un instant, pour reprendre en baissant la voix.
«Est-ce bien sa blessure? Nous avons tous quelque tour singulier dans l'esprit. Quand j'examine ce qu'Annette m'a dit de vous aujourd'hui.... Mais nous sommes trois à vous juger. Je ferais serment que vous n'apporterez jamais sous un pauvre toit comme le nôtre ni le chagrin ni la honte.
—Puissé-je y ramener la joie au prix de tout mon bonheur! m'écriai-je.
«La jeunesse a son bon côté!» se dit-il à lui-même.
Il me semble encore que je vois son sourire paternel dans le cadre de ses beaux cheveux blancs.
«Elle a perdu sa mère de bonne heure, poursuivit-il. C'était une enfant faible qu'on pouvait rendre malade en fronçant le sourcil ou en élevant la voix: gaie comme un oiseau chanteur au printemps, et si belle dans ses rieuses allégresses! mais une sensitive! Nous ne savions pas la contrarier, elle a toujours été notre reine; ses désirs devenaient nos caprices. Elle nous payait en baisers. Ah! vous verrez quelle douce chose c'est de lui obéir! J'en voulais arriver à ceci; elle aime, elle nous l'a dit, parce qu'elle ne nous cache jamais rien; elle nous a demandé celui qu'elle aime, parce que jamais nous ne lui avons rien refusé.»
J'écoutais les yeux humides. «Vous verrez quelle douce chose c'est de lui obéir!» Philippe m'avait déjà donné son consentement; n'était-ce pas là celui de M. Laïs.
«Le temps passe, reprit-il avec un brusque soupir, comme s'il eût chassé de force un vol de pensées pénibles. Je ne vous ai rien dit encore de ce qu'il vous faut savoir. Ecoutez-moi et ne m'interrompez pas, afin que tout soit fini, quand Annette va revenir.»
Je n'avais pas à l'interrompre. Il me dit la courte histoire que j'ai déjà racontée, depuis son premier départ de Corfou, jusqu'à l'entrée d'Annette au théâtre. J'attendais, je dois le dire, un mot, une allusion au moins, ayant trait aux tentatives de mon cousin de Kervigné, mais ce nom ne fut point prononcé.
«Annette, dit-il seulement en terminant, a été fort malade au commencement du mois dernier. Nous avons été mécontents du médecin qui l'a soignée, et peut-être l'avons-nous trop vite privée de ses conseils. Physiquement, le théâtre la fatigue; au moral, elle est comme le diamant, dont rien ne peut ternir le pur éclat. Nous sommes des étrangers, mon jeune ami, j'ai dû vous faire connaître notre vie, notre origine, nos croyances. Annette n'a pas de dot pour le présent, dans l'avenir elle n'attend rien. Vous n'avez point à me répondre. La nuit porte conseil; vous viendrez me voir demain.»
Il se leva. On entendait la tempête d'applaudissements qui annonçait la sortie d'Annette.
«La première fois, murmura-t-il, ce bruit m'a fait battre le cœur. Maintenant il m'attriste.
—Ce bruit m'a toujours attristé,» répliquai-je.
Il mit la main sur mon épaule, et me dit:
«Vous avez le cœur haut. Cherchez bien en vous-même: s'il se pouvait que vous eussiez un regret....
—Vous l'avez dit, l'interrompis-je; rien n'altère le diamant.
Son noble front s'éclaira si visiblement, que ce fut comme une lueur qui l'eût frappé à l'improviste.
«J'ai confiance! prononça-t-il avec force.
—Ce Laroche est revenu! s'écria Annette en foulant aux pieds un énorme bouquet de roses. Il m'a jeté ces fleurs.»
M. Laïs pâlit et je sentis que j'avais le visage en feu.
«Allons, père, reprit Annette, j'ai les deux entr'actes et tout ce tableau pour retourner M. René comme un gant. Laissez-moi faire. Dans une demi-heure, je vous dirai au juste si nous sommes des sages ou des fous.
Le vieillard me tendit la main avec quelque embarras, ajoutant:
«Elle a désiré cela. Elle dit que nous sommes trop bons et qu'elle sera bien plus sévère que nous. Je n'ai pas besoin de vous faire souvenir que vous lui devez l'exacte vérité.»
La surprise me réduisit au silence. Je cherchais encore ma réponse que déjà la porte était fermée sur Annette et sur moi Nous étions seuls.
«J'appellerai l'habilleuse, avait-elle dit au moment où son père sortait. Je ne suis pas du tableau. Que personne ne nous dérange.»
Elle avait, en parlant ainsi, un petit air d'importance qui me fit frissonner. J'étais troublé jusqu'à la détresse, et, certes, je ne songeais guère à parler d'amour. Je me disais: Elle est la raison, elle est le bon sens de cette famille. L'examen que les autres n'ont su faire, je vais le subir ici. Et par combien de points ne suis-je pas vulnérable! Ma minorité, la dépendance où je suis vis-à-vis de mes parents, la tutelle de cet odieux cousin de Kervigné, pas de bien venu, pas d'état! L'idée d'épouser une jeune fille sans fortune et d'entrer chez ces bonnes gens en qualité de protecteur me sembla en ce moment si impossible et si absurde, que je restai comme écrasé. Philippe, au moins, avait ses découpures; à moins de pêcher des congres, et la rivière de Seine n'est pas favorable à cette industrie, moi, je ne savais rien faire de mes dix doigts.
Annette jeta sur son costume de papillon son petit châle-mantelet de soie noire. Gavarni a crayonné souvent cette tenue de l'actrice qui attend son tour de reparaître en scène. Les croquis de celui-là gardent la grâce dans leur gaieté et n'enlaidissent pas la nature, au contraire. Cependant, même chez Gavarni, cette opposition a quelque chose de si franchement burlesque qu'elle ferait fuir le rêve d'amour le plus entêté. C'est ici la prose professionnelle; l'actrice, ainsi fagotée, porte sa petite tenue comme le superbe carabinier qui coiffe un bonnet de coton au lieu de son casque, et chausse, à la place de ses bottes, de gros sabots pleins de paille. Le parfum de l'illusion s'enfuit, chassé par l'odeur du métier qui empeste.
Hélas! oui, tout cela est la vérité même. Il n'y avait rien autour de nous qui ne fût contre Annette, et j'essayai lâchement d'élever entre elle et moi cette prose ignominieuse comme un rempart. J'étais précisément fait pour user de cet avantage mieux qu'un autre, car je hais, oui, je hais le théâtre jusque dans ses splendeurs.
Or, jugez: j'avais ici pour moi le côté caricatural du théâtre, et de quel théâtre! Ce trou semblait fait tout exprès pour rencontrer le ridicule en drogue amère et capable d'empoisonner la passion même.
Je le crus, tant j'avais peur de ma misère. Je l'espérai, tant j'étais furieusement l'ennemi d'Annette perdue pour moi.
Elle s'assit sur la chaise où naguère était M. Laïs. La petite lampe posée sur la table de toilette l'éclairait par derrière et jouait dans les masses admirablement soyeuses de ses cheveux. Je voyais ressortir en lumière le profil de sa joue et le pur contour de son cou, tandis que ses yeux, demi-perdus dans l'ombre, rayonnaient la douce lueur de ses prunelles. Où était la mascarade? Par où s'épanouissait le ridicule du costume? Il n'y avait là qu'une chère jeune fille à la pose digne et à la fois familière, une enfant gracieuse et modeste, un délice de candeur et de noblesse: la plus jolie, la plus belle, la plus suave des vierges.
C'est à peine si mes projets de révolte eurent le temps de naître.
Annette me fit signe de prendre place. J'obéis. J'attendais sa première question avec une véritable angoisse.
«Je ne sais pas par où commencer, me dit-elle enfin. Il faut être franc avec moi, monsieur René. Est-ce que vous me trouvez du talent?
—Mademoiselle....balbutiai-je littéralement abasourdi.
—Non, n'est-ce pas? m'interrompit-elle. Ni moi non plus. Ce n'est pas du tout de cela que je voulais vous parler. J'avais bien des choses à vous dire. Attendez!»
Son doigt mignon toucha son front entre ses deux yeux. Je ne crois pas l'avoir vue si jolie.
«Nous y voilà! s'écria-t-elle. Vous étiez déjà venu auparavant?
—Auparavant?.... répétai-je, car mon cerveau était plein d'imbécile engourdissement.
—Oui, fit-elle avec douceur et comme un juge clément qui ne veut pas brusquer son accusé, avant le premier soir où vous prîtes une stalle d'orchestre.
—En effet, répondis-je.
—Quel jour?
—Il doit y avoir un mois.
—Le jour où je tombai?
—Précisément, mademoiselle.
—Me vîtes-vous tomber?
—Non, j'étais tombé avant vous.
—Vous étiez bien pâle.... Dans la loge de côté, n'est-ce pas, à droite?
—Oui.
—Avec une vieille dame très-élégante?»
Les vingt-huit ans passés d'Aurélie.
«Oui, répondis-je encore.
—C'est votre mère cette dame?
—Non, c'est ma tante.
—Tant mieux.»
Il y eut un instant de silence, puis elle me dit gravement:
«Voilà ce que je voulais savoir.
—Et encore, pourtant, reprit-elle, comment aimez-vous votre mère?
—Comme il me semble que j'aimerais votre père! répliquai-je.
—Mon pauvre bon père! murmura-t-elle pendant que ses yeux charmants se mouillaient. Vous ne le quitterez jamais, n'est-ce pas?
—Jamais! j'épouse aussi votre famille.»
Elle me tendit la main. Je n'eus pas l'idée de la porter à mes lèvres. Nos deux mains étaient glacées. J'ignore pourquoi nous ne nous disions rien de ce que nous sentions. A nous écouter, à nous voir même, personne n'eût deviné la passion qui nous entraînait l'un vers l'autre. Annette avait l'air d'être satisfaite du résultat de son interrogatoire frivole. Je lui ai demandé bien souvent depuis ce qu'elle sentait et quelle était la signification de sa conduite. Elle m'a répondu: Je t'aimais.
Et pourtant cette première entrevue restait glaciale comme nos mains. Il semblait que nous n'eussions à faire aucun échange de pensées. Il m'est arrivé de croire que l'échange était opéré déjà et que cet étrange amour vivait en nous de lui-même. Il en fut longtemps ainsi. Pendant des semaines, notre bonheur fut sans voix. Je ne saurais mieux peindre la physionomie de nos premiers entretiens qu'en les comparant au calme plat d'un ménage où perce le bout d'oreille de l'ennui qui va grandir. C'était l'apparence, mais comme l'apparence mentait! Nous étions un ménage, en effet, par l'accord de volontés, par l'incroyable identité de nos désirs. Mais comment la fatigue aurait-elle pu naître? Notre bonheur n'était qu'un bouton, lent à s'épanouir. A nous deux, nous n'avions qu'un cœur qui ne savait pas encore se parler à lui-même.
Ce fut moi qui rompis le silence. J'avais cette double conscience de subir un examen mystérieux qui suffisait à ma belle Annette et d'en sortir vainqueur, mais ce n'était pas là l'examen demandé par M. Laïs et il fallait y arriver.
«Je dois vous dire, mademoiselle, commençai-je en faisant un effort capable de soulever une montagne, que j'ai trompé votre frère......
—Vous! m'interrompit-elle d'un accent incrédule.
—J'ai une excuse. Vous devez tous détester le nom que je porte.»
Son regard curieux se releva sur moi.
«René n'est pas votre vrai nom? murmura-t-elle.
—Si fait, mon nom de baptême.
—Ah! vous êtes noble, n'est-ce pas?
Cette question fut faite avec vivacité.
«Nous aussi, poursuivit-elle sans attendre ma réponse, nous avons été nobles, riches et même puissants.»
Puis souriant, comme pour railler elle-même cette bouffée de son orgueil d'enfant, elle ajouta:
«Tout cela est bien loin de nous. Quel est votre nom de famille, monsieur René? Mon père et mon frère ne détestent personne, sinon les oppresseurs de notre pays, là-bas. Vous êtes Français; la France a fait de son mieux pour la Grèce.
—Je m'appelle René de Kervigné.»
En laissant tomber ce nom, j'eus un frémissement par tout le corps, et je pris malgré moi le ton qui convient quand on fait un aveu terrible. Je regardai Annette du coin de l'œil, je ne vis point son visage changer.
«Eh bien? me dit-elle.»
Je restai stupéfait.
«Je croyais.... balbutiai-je.
—Qu'est-ce que vous croyiez? m'interrompit-elle avec pétulance.
—On m'avait dit que M. Laïs avait chassé de chez lui, tout récemment....
—Deux personnes, c'est vrai: M. Laroche et le docteur Josaphat, mais je n'ai jamais entendu prononcer ce nom de Kervigné........ A moins, se reprit-elle, à moins....
Elle s'interrompit en un éclat de rire et ajouta:
«A moins que ce ne soit le vieux bonhomme qui se mettait dans la baignoire d'avant scène, à gauche. Mais qu'est-ce qu'ils veulent donc? le père avait envie de battre M. Laroche et je crois qu'il a battu tout à fait le docteur Josaphat. Mais le docteur Josaphat avait glissé une lettre sous mon oreiller. Ils sont fous! Moi, cela m'est bien égal que vous vous appeliez René de Kervigné. Je ne vous ai rien dit de ce que j'avais à vous dire, et vous?
—Oh! moi...... commençai-je impétueusement.
—Vous, je sais tout ce que vous pensez. D'ailleurs il est trop tard. Laissez-moi, et appelez l'habilleuse.
Son sein battait. Dieu sait mon éloquence n'y était pour rien. Moi, j'étais ému jusqu'au tremblement, et j'aurais cherché en vain dans ses paroles le motif de ce trouble excessif. Nous n'avions rien dit de ce que nous avions à dire.