Nos regards eux-mêmes, il faut ajouter cela, étaient restés muets. A quoi servent donc les paroles et les regards, puisque nul pouvoir humain n'eût été capable désormais de séparer nos cœurs?
XXI.
FIANÇAILLES.
En sortant du théâtre, j'évitai à dessein M. Laïs et Philippe. Il était plus de minuit quand je regagnai l'hôtel. Le déjeuner du lendemain, comme on le pense, fut un peu orageux, bien que le président et sa femme ne connussent point encore l'emploi que j'avais donné à mes heures de bureau. Le président me dit qu'il avait écrit à mon père tout exprès pour l'informer de ce fait que j'avais enfin pris la résolution d'aller régulièrement au ministère. Ceci était une menace pour l'avenir et impliquait la condamnation du passé. Petite maman, opposition systématique et vivante à tous actes de son seigneur et maître, annonça qu'elle allait écrire à ma mère pour lui dire de moi tout le bien possible, mais quand le président eut quitté la table après son frugal repas, petite maman fit semblant de pleurer et j'eus une scène. Il fallait qu'elle fût tombée sur un mauvais cœur! Je lui arrachais les dernières illusions de sa jeunesse! Je n'y mettais pas même les formes! Je l'abandonnais brutalement! insolemment! J'étais ingrat comme peuvent l'être les cochers de fiacre! La baronne était venue et lui avait dit: On ne voit déjà plus le cousin! La vicomtesse était venue et lui avait dit: J'avais pronostiqué cela sans être sorcière! Une substitute enfin, hélas! oui, une substitute qui n'avait point passé vingt-huit ans, était venue et avait dit: C'est bien grave ici pour un garçon de son âge!
«Etais-je donc grave avec toi, René? Quel âge croient-elles donc me donner? Leurs calomnies ne peuvent pas faire que j'aie vingt-quatre heures de plus? Te faut-il des plaisirs? Mais je ne demande pas mieux! Nous irons tous les soirs au spectacle. Cet hiver, en domino, je peux très bien risquer le bal de l'Opéra. Et cet atroce Josaphat est venu aussi! Et sais-tu ce qu'il m'a dit? Il m'a dit: Quand on n'a pas soin de leur attacher un fil à la patte...... Mais c'est un homme, lui, au moins! J'avais payé quelqu'un pour arracher les yeux de la substitute! Qu'as-tu fait hier au soir?
—J'ai dîné avec des camarades de bureau,» répondis-je.
Je n'ai pas remords de ce mensonge. C'était de la bonté d'âme.
«Déjà! s'écria-t-elle. Du premier coup! Ces ministères sont de mauvais lieux! Et crois-tu que ton excellente mère t'ait envoyé à Paris pour de pareilles orgies! On s'échauffe la tête, on perd sa santé. Y avait-il des femmes?
—Nous étions entre hommes.
—Voilà qu'il apprend à mentir! s'écria Aurélie. Mettez les jeunes gens aux ministères! Et sais-tu ce que sont ces femmes qui vont avec les jeunes gens des ministères? Je vais écrire à Vannes. Ta maman était pour moi une sœur aînée, presque une mère: Je vais tout lui raconter, c'est mon devoir! Y en avait-il de jolies?
—Mais, petite maman.... voulus-je dire.
—Certes, certes! tu vas soutenir ton mensonge! Vous êtes Normands doubles en Bretagne! Ah! c'est la dernière fois! Ah! je ne m'y laisserai plus prendre! Ah! chevalier, vous m'avez fait aussi par trop de mal!»
Eh bien! vrai, ce n'était pas ma faute, car j'avais un fond de sincère affection pour ma cousine, qui n'était pas sans le mériter à de certains égards. Elle avait été bonne pour moi, en définitive; j'ajoute tout de suite qu'elle fut bonne pour moi dans la suite et jusqu'au bout. Ses ridicules, auxquels on pourrait appliquer un nom plus sévère, ne m'éloignaient point d'elle. Je lui pardonnais toutes ses anciennes faiblesses, en faveur de sa faiblesse actuelle dont j'étais le trop heureux objet. Je ne peux pas dire que je prisse fort au sérieux ses plaintes tragi-comiques, mais j'éprouvais le besoin de la consoler, à travers l'égoïsme même de ma préoccupation amoureuse.
Elle but son café trop chaud et m'en fit le reproche. J'étais cause, ce matin, de tous les malheurs.
«Encore, s'écria-t-elle tout à coup, monstre de bambin, si tu ne m'avais pas affichée vis-à-vis de toutes ces dames!»
Ici, je méritai mon pardon d'un seul coup: j'eus la force de comprimer le violent éclat de rire qui chatouillait tous les muscles de ma face.
«Je vais être la fable de tout notre petit cercle,» reprit-elle en versant une jolie dose d'eau-de-vie dans sa tasse.
Jusqu'à ce jour, elle n'avait même pas regardé l'eau-de-vie. Ses vaisseaux étaient brûlés. Outre ses vingt-huit ans, elle avait passé le Rubicon!
«Est-ce toi qui vas payer les verres cassés?» reprit-elle brusquement.
Le ciel sait bien que je n'avais cassé aucun verre.
Elle but son gloria d'un seul trait, car en touchant les lèvres d'une fille des croisés, ce vulgaire mélange ne pouvait devenir ambroisie.
Puis elle me regarda d'un air de défi et son œil prit une expression mauvaise, pour le coup.
«Là-bas, à Vannes, murmura-t-elle entre ses dents serrées, ils t'auront dit que j'avais quarante ans.»
Je protestai encore.
«Quarante ans! reprit-elle avec une amertume profonde. Madame Aurélie de Kervigné! La province est un tonneau où grouillent des vipères! Quarante ans! C'est absurde! Si on ne t'avait pas dit cela, je t'aurais tourné la tête! Voyons! la main sur la conscience, quel âge me donnes-tu?
—L'âge d'une femme charmante......
—Serpent! tu as fait une connaissance!»
Je maintiens ce mot qui, comme le gloria, franchit des seuils illustres.
Je dus rougir. Elle saisit ma chaise d'un bras vigoureux et la rapprocha de la sienne.
«Elles seraient trop contentes! s'écria-t-elle impétueusement. Si tu savais comme elles étaient jalouses! Ah! chevalier! chevalier!.... Je mettrais le feu à Vannes, vois-tu!
«Ce n'est pas que je sois à court, au moins? s'interrompit-elle ici en se redressant avec fierté. Tu as vu Sauvagel? C'est un garçon comme il faut et qui se tient bien. Mais tu leur avais plu à toutes: c'était un succès. Sauvagel est un peu nigaud et ses parents sont des bourgeois. Allons! je t'ennuie, petit. Embrasse-moi et n'en parlons plus.»
J'obéis de bon cœur, et le traité de paix fut signé aux conditions suivantes:
Article premier: comme j'avais affiché ma cousine, je m'engageai loyalement à ne rien faire qui pût modifier l'opinion de son cercle au sujet de nos prétendues relations; au contraire, je promis d'être amoureux devant ces dames et de désoler Sauvagel.
Article deux: franchise entière, récit complet de mes orgies avec les amis du ministère, description authentique des femmes, procès-verbaux de mes amours.
Article trois: pas d'attache! pas de passion sérieuse! voltige habituelle de fleur en fleur comme il convient à don Juan qui a l'honneur d'appartenir à la fois à la noblesse historique et à la jeune administration.
Je commençai tout de suite, et je lui fis un conte à dormir debout qui la divertit outre mesure.
«T'es-tu grisé? me demanda-t-elle.
—Un peu. Gaieté d'officier.
—Ah! il les sait déjà toutes! Je voudrais te voir gris.
—J'aurais honte, ma cousine.
—Il y aurait de quoi, chevalier. Jurez-vous, quand vous êtes gris?
—Comme un Polonais.
—Et les demoiselles?
—Comme des anges!
—Est-ce que tu ne pourrais pas me faire voir cela? dans un petit coin, par un trou de serrure?
—Nous chercherons le moyen.
—Tout est pour elles? conclut-elle en soupirant. Et cela nous jalouse! As-tu rendez-vous aujourd'hui?
—Certes.
—J'ai bien envie de te nouer un fil à la patte, comme dit le docteur.
—Ah! ma cousine!
—Si j'avais été homme!....
Ce ne fut pas un soupir qui acheva sa phrase, ce fut un ouragan.
Ah! qu'eût-elle fait, dieux immortels!
La matinée était bonne; tout se trouvait ainsi arrangé pour le mieux. A deux heures, je partis pour mon bureau de la rue Saint-Sabin.
En route, je me demandais ce qu'aurait dit ma cousine, si je lui avais raconté au vrai mon entrevue avec Annette.
Pauvre cher entretien dont le souvenir gardait mon cœur sous le charme et, en même temps, remplissait mon esprit d'étonnement. Se pouvait-il que nous ne nous fussions rien dit? Rien absolument. Tout cet amour qui débordait en moi, se pouvait-il que je n'en eusse point versé une seule goutte?
Et se pouvait-il cependant qu'il y eût dans mon âme l'impression nette et profonde d'aveux échangés, la saveur de toute une scène de passion, l'empreinte et la chère fatigue d'une adorable lutte d'amour.
Se pouvait-il? Cela se peut-il, en effet? Je n'ai vu rien de pareil en aucun livre, même dans ceux de ma tante Kerfily Bel-Œil.
Cela est, nous avions tout dit, je ne sais comment, sans même employer l'éloquent langage du silence. Je sentais qu'elle n'ignorait plus rien de moi, et je savais tout d'elle.
Mais que de choses pourtant j'avais encore à dire! surtout que de choses à entendre! Quand je n'étais pas auprès d'elle, j'avais un impérieux besoin de lui parler. Je lui parlais tout seul. Je l'échauffais et je me brûlais. Il me semblait que mon cœur s'épandait hors de ma poitrine et se faisait parole pour entrer dans le sien.
Je n'étais pas sans inquiétude. La veille au soir, j'avais laissé volontairement les choses en suspens. Annette était en quelque sorte chargée de soumettre à son père le résultat de l'examen subi par moi. En me reportant à cet examen, je ne pouvais certes pas être tranquille.
De mes déclarations, un seul fait positif ressortait: à savoir, que j'avais nom René tout court.
En dehors de ce fait qui n'était pas à mon crédit, il y avait le malheur du nom lui-même.
Plus j'approchais de la rue Saint-Sabin, où mon sort allait se décider, plus mon trouble augmentait. Il était au-dessous cependant, beaucoup au-dessous de ce qu'il aurait dû être, car en consultant les lois de la sagesse mondaine, je n'avais aucune chance de réussir. Bien plus, et suivant les mêmes lois, ma réussite même devrait constituer un cas d'accusation grave contre la famille capable d'accueillir un jeune homme dans ma situation. Cette dernière phase de la question m'échappait; quant à l'autre, j'avais conscience du pouvoir absolu d'Annette et j'étais sûr qu'Annette m'appartenait.
Je trouvai M. Laïs seul, et je pense qu'il avait éloigné ses enfants à dessein, parce qu'il comptait être très sévère. Il était pâle comme un malade qui a passé une nuit sans sommeil. Son regard morne et fatigué annonçait la souffrance. Involontairement, douloureusement aussi, je songeai à cette attente où il était de sa fin prochaine. J'avais traité jusqu'alors ses pressentiments avec légèreté. Je fus converti aujourd'hui d'un seul regard.
M. Laïs me sembla condamné.
Il ne me tendit pas la main.
«Monsieur de Kervigné, me dit-il avec une froide douceur, le fils peut ne point ressembler à son père, il ne m'étonne point que vous nous ayez caché un nom devant lequel la porte de notre maison se serait fermée d'elle-même. Ce qui m'étonne et ce qui m'indignerait si votre âge ne plaidait pour vous, c'est que vous ayez osé renouveler la tentative de votre père.»
Je n'étais pas bien habile, mais pourtant je compris tout de suite l'avantage que me donnait sur lui son erreur. Aussi ne l'interrompis-je point.
«Comme vous pouvez le penser, reprit-il, voyant que je gardais le silence, toute explication est désormais inutile.
—Permettez-moi de croire le contraire, monsieur, répliquai-je cette fois avec fermeté. Mon père est un loyal gentilhomme, qui a passé comme vous une vie déjà longue à se faire aimer et respecter dans une sphère modeste. Je ne suis pas le fils de M. le président de Kervigné.
—Ah!....» fit M. Laïs dont le front se dérida.
Car nous étions tous complices, et il ne demandait qu'à pardonner.
«Je ne juge pas mon cousin le président, poursuivis-je. Si j'avais ma femme à défendre, je saurais ce que je dois faire pour repousser des tentatives semblables à la sienne. Je suis son obligé jusqu'à ce jour, et Annette Laïs me semble tellement au-dessus de ces petites hontes que je ne garde même pas de rancune à celui qui l'a méconnue. J'établis seulement ce fait, que je suis le fils d'un honnête homme et d'une vertueuse femme.
—Ah!.... fit une seconde fois M. Lais.
Il me donna sa main en murmurant:
«Je vous demande pardon, monsieur de Kervigné, je vous demande pardon. Je n'avais pas l'intention de vous offenser.»
Puis, pesant sur ma main jusqu'à ce que mon front fût à portée de ses lèvres, il y mit un baiser en ajoutant:
«Je n'avais que cette objection-là, monsieur René. Le reste est une chose qui ne vaut pas la peine d'être dite. C'est un pressentiment: j'ai la crainte d'un malheur.
—Mon amour est profond et sincère, répliquai-je en serrant ses pauvres mains froides sur ma poitrine; c'est beaucoup contre le malheur.
—Ce n'est pas assez, si le malheur est tel que je le crains. Pensez-vous donc que j'aie moins peur pour vous que pour elle?»
Je ne pus me retenir de sauter à son cou. Il me pressa sur son cœur en un long et paternel embrassement.
«Vous êtes un cher jeune homme, reprit-il, et le mari d'Annette sera le plus aimé de mes fils. Elle m'a rapporté ce que vous vous êtes dit hier. Vous vous aimez saintement, et que faudrait-il, mon Dieu, pour que cet amour fût la consolation de ma dernière heure?»
Nous nous aimions, en effet, nous nous aimions saintement, s'il est vrai que l'amour parfait soit une sainte chose; mais que pouvait lui avoir rapporté Annette? Peut-être ce que nous nous étions dit sans parler. Je ne l'ai jamais interrogée à ce sujet, parce qu'il est entre nous des choses qui n'ont pas encore été exprimées, mais il arriva plus d'une fois dans les semaines qui suivirent que Philippe et M. Laïs firent des allusions à nos entretiens. Je répète que nos entretiens furent très longtemps de silencieux tête-à-tête, coupés par des observations si frivoles qu'il semblait y avoir gageure ou parti-pris. Ce que je pensais tout bas quand j'étais seul, moi qui n'avais point de confident, Annette le pensait tout haut devant son père et son frère. Elle traduisait en langage vulgaire le bizarre idiome de notre bonheur.
Il y avait, du reste, quelque chose de semblable en moi. Jamais ces entrevues muettes et insignifiantes en apparence ne me laissèrent un vide dans l'esprit ni dans le cœur. Et quand la langue d'aimer nous fut donnée, il nous parut que nous répétions les mélodies déjà connues d'un répertoire charmant. Ce fut du plaisir de plus, mais cela n'ajouta rien au bonheur.
M. Laïs aborda enfin, cette fois, les questions principales et sur lesquelles, avec tout autre que lui, j'aurais été renvoyé avec boules noires. J'entends parler de ma situation de fils de famille mineur et de la dépendance complète où j'étais sous le rapport pécuniaire. J'arrangeais cela de mon mieux sans rien avancer cependant qui ne fût rigoureusement vrai. Je mis en avant la tante Renotte, ma protectrice, et l'excellent naturel de mes parents. M. Laïs, esprit naïf et large, mais fin, toutes les fois qu'il consentait à fixer sur un objet l'œil de son intelligence, me montra qu'il voyait les endroits faibles de mon explication. Mais pour répéter un mot qui est écrit déjà, il me montra aussi qu'il était complice. Annette avait dit: Je veux, et Annette était reine.
Il fut convenu entre nous que je solliciterais sur-le-champ le consentement de mon père. Comme je me faisais fort de l'obtenir, et cela de la meilleure foi du monde, M. Laïs secoua la tête et murmura:
«Nous sommes des étrangers, des étrangers pauvres. On dit que les Bretons sont fiers et qu'ils sont obstinés. Tout ceci est entre les mains de Dieu.
—Vous êtes ici chez vous, monsieur de Kervigné, ajouta-t-il en se redressant avec une solennelle dignité. Je mets ma fille sous la garde de votre amour et de votre bonheur.»
Nous dînâmes ensemble ce jour-là. Le repas fut triste. J'appris qu'Annette et Philippe étaient allés ensemble au tombeau de leur mère.
Après le repas, qui finit de bonne heure, à cause du spectacle, Annette me dit:
«Il ne faudra jamais venir me voir au théâtre. Hier, c'était le théâtre qui nous empêchait de parler.
—Quand faudra-t-il venir? demandai-je.
—Le matin. Vous ne m'avez jamais entendue au piano. Je sais des airs qui m'entretiennent de vous: ils vous parleront de moi.»
Elle me donna son front. M. Laïs était retiré déjà. Philippe me dit:
«Quand j'ai passé une heure avec ma mère il faut que je sois seul le soir.»
Il me serra la main et je fus seul.
Mais de ces mélancolies, une délicieuse impression se dégageait pour moi. Annette ne m'en avait jamais tant dit. J'avais un désir fougueux d'entendre causer le piano d'Annette.
J'eus beau prendre le chemin des écoliers, j'étais à huit heures à la porte de l'hôtel. Il y avait longtemps que je n'étais rentré de si bonne heure. Aurélie m'entendit monter et m'appela. Sauvagel, en grande tenue de séducteur, perchait au coin d'une jardinière et gardait sur les lèvres sa dernière fadeur comme les enfants gourmands se barbouillent avec des confitures. J'eus pitié de lui, tant son métier me parut lamentable. Il fut congédié ignominieusement.
«Qu'avez-vous fait, chevalier? me demanda Aurélie. Vous prenez décidément votre pension hors de chez nous.
—Une invitation.... répondis-je.
—C'est convenu. Et il n'y a pas eu de débauche!
—Pas tous les jours.»
Son éventail frappa gaillardement le bout de mes doigts.
«Sais-tu pourquoi j'ai renvoyé M. Sauvagel?
—Parce qu'il vous ennuyait.
—Toujours. Ah! si vous aviez été un bon sujet. Mais c'est de l'histoire ancienne. J'ai renvoyé Sauvagel parce qu'il y a du nouveau et que je suis à la tête d'une magnifique idée.
—Voyons la nouvelle.
—Léa Mouton n'a pas vécu. M. le président a trouvé sur son œil un noir qu'il n'avait pas fait. Trop poli pour cela! Il s'est plaint; Léa Mouton, qui n'est pas polie, l'a décoiffé d'un coup de pied à hauteur de président. Devine le reste.
—Une autre Irma....
—Quelle autre? Je te la donne en cent.
—Je renonce.
-Annette Laïs! s'écria-t-elle en éclatant de rire. Laroche prétend qu'il a été battu déjà. Il va bien!»
Cela ne m'émut point.
«Et l'idée? demandai-je froidement.
—Puisque tu en es à faire des fredaines, petit, une de plus, une de moins, peu importe. Ne te fâche pas: on a beau être un amour comme toi, avec ces demoiselles, il faut le nerf de la guerre. Je t'ouvre un crédit de cinquante louis, si tu veux nous souffler Annette Laïs!»
XXII.
LE PIANO D'ANNETTE.
C'était une bonne idée, une de ces excellentes idées qui servent à faire des comédies: une idée riche, féconde, inépuisable. Aurélie, je le suppose bien, ne connaissait pas elle-même tous les mérites de son idée. Elle mettait à ma disposition sa liste civile pour jouer un tour à son mari, et ne voyait rien au delà; mais il est certain que son idée ne s'arrêtait point à ces surfaces: en ce qui me concerne, elle gantait la situation avec un si rare bonheur qu'on aurait pu l'attribuer à un maître du vaudeville, mêlé de couplets. Petite maman était une femme d'esprit, en somme, et ne manquait point de cœur; elle avait de la vaillance; elle avait de l'influence à Paris et aussi en Bretagne, parmi les gens qui étaient les arbitres de mon sort. Supposez que je fusse entré ou seulement que j'eusse feint d'entrer dans son caprice, elle était intéressée à me soutenir. Etant donné son caractère, je puis affirmer qu'elle m'aurait soutenu.
En creusant l'idée, qu'y trouve-t-on? Une femme ayant charge d'âme, une sorte de tutrice envoyant son pupille à la bataille et disant au papillon: Tu vas t'approcher de la chandelle.
Il est vrai que le papillon avait, d'avance, les ailes brûlées jusqu'aux aisselles, mais elle n'en savait rien, et là gît précisément le vaudeville. Les ailes brûlées se voient tôt ou tard; quand on eût découvert l'horrible vérité, quand le papillon, puni de ses téméraires escarmouches, serait venu dire: Je suis vaincu, j'aime, il faut que j'épouse, représentez-vous la figure de ma cousine!
C'était une révoltée; elle avait à un très haut degré l'honneur et la loyauté du bandit d'opéra comique. Son affection pour moi était vraie, malgré l'étrange toilette sous laquelle ce sentiment disparaissait. J'aurais eu en elle une alliée solide, intrépide et fidèle.
Mais je ne suis pas poète, mais je ne suis pas même vaudevilliste! Je ne compris point cela. L'eussé-je compris, j'avoue que je n'aurais pas agi mieux ni plus adroitement. Il est des vocations. Ma nature ne contenait pas un atome de comédie.
Annette, je ne dis pas. Annette était franche comme l'or, mais son intelligence subtile se plaisait parfois à combiner des calculs pleins de finesse. Annette devait un jour venir en aide à son mari et à ses enfants, au moyen de la comédie la plus gracieuse, la plus charmante, la plus touchante qu'ait jamais représentée dévouement de femme et de mère.
Moi, je restai froid comme un marbre. Je n'eus pas même l'esprit de faire à la triomphante idée d'Aurélie l'aumône de quelques applaudissements. Petite maman se fâcha, car elle était possédée d'une soif permanente de flatterie. Elle me dit que j'étais un sot et m'envoya me coucher.
J'y allai paisiblement. Que m'importait une disgrâce dans cette maison, qui était pour moi l'exil?
La route de la rue du Regard à la Bastille me semblait longue, longue! Tout Paris me séparait de ce que j'aimais. Je n'avais pas fait encore dessein de quitter le toit de mon cousin le président, je n'avais fait aucun dessein, à vrai dire, mais le besoin naissait en moi de me rapprocher et d'être libre.
Que m'importait la colère d'Aurélie? C'est à peine si je pensais à Aurélie pendant qu'elle me parlait. J'avais le cœur plein d'une autre image. Annette était là, toujours là, devant mes yeux.
Ceci est la nature même; tout le monde me comprendra et m'excusera. Mais ce qui fut moins naturel, parce que cela tenait à la maladie exceptionnelle de mon caractère, c'est la sécurité fainéante et profonde où je m'endormis. Je m'étais engagé de bonne foi à obtenir le consentement de mon père et de ma mère; en rentrant chez lui, un autre eût pris la plume et plaidé ardemment sa cause; moi je me mis au lit, me disant: Je verrai demain. Je comptais écrire, oh! certes. J'espérais même réussir, mais la pensée du devoir à accomplir ne pesa jamais suffisamment sur moi. Dussé-je tuer l'intérêt de ma pauvre épopée d'amour, il me faut bien le confesser: devant tout effort qui n'a pas pour but immédiat mon amour même, je suis lent, c'est-à-dire lâche. Je n'étais capable de rien, sinon d'aimer. Je l'ai trop prouvé en ma vie. Je suis le fils paresseux de ma bonne mère. Sa placidité expectante est en moi. Je dors comme elle, et comme elle je m'éveille dans une angoisse ou dans une caresse.
Demain, c'est le mot funeste; demain, c'est l'aurore qui ne se lève jamais. J'ai dormi des années en disant: Demain.
Avant de me donner tout entier à la pensée d'Annette, je fis cependant l'effort d'accorder dix minutes à un travail indolent et stérile. J'évoquai en moi même la famille de Vannes et je me demandai quel devait être l'effet de cette lettre que je n'écrivais pas.
Ils vinrent tous à mon appel. Je les vis où j'avais coutume autrefois de les voir: à table. L'énorme soupière d'argent, blasonnée, mais bosselée, trônait au milieu de la nappe bien blanche et fumait comme une cheminée à vapeur; Charlot et Mimi pendaient à droite et à gauche aux jupons de ma mère. Mon beau frère le marquis, tiré à quatre épingles dans son costume de chasse, avait perdu des cheveux noirs et gagné des cheveux gris; ma sœur était de mauvaise humeur; Bel-Œil avait sous l'une et l'autre paupière des larmes traduites de l'allemand; Nougat, enflée comme une daube, gardait cette pâleur bleue des tantes apoplectiques qui s'obstinent à trop digérer; l'abbé Raffroy, qui venait de donner raison à deux opinions ennemies, attachait, d'un air content, sa serviette à l'aide d'une épingle; ma tante Renotte, éveillée comme une souris, arrivait de Landevan tout exprès pour avoir de mes nouvelles; l'oncle Bélébon ressassait impudemment pour la millième fois tout l'esprit de la famille, et l'ignoble Vincent, se trompant de carafe, trempait son vin rouge avec du vin blanc.
Quoique ça, Joson Michais avait sa serviette sur le bras et regardait ma lettre que mon père tenait à la main.
Car elle était là, ma lettre. Mon père disait:
«A la soupe! à la soupe! Bon appétit, bonne conscience! Je voudrais que le chevalier eût sa part de la trempée. Ah! ah! mangeons d'abord. Voilà un potage qui va tomber dans mes bottes.»
Ma mère réclamait tout doucement la lecture préalable de la lettre, et ma tante Renotte l'exigeait à grands cris, mais une imposante majorité soutenait le potage.
Le potage l'emporta. Pendant qu'on mangeait le potage, on parla de moi. Ma sœur dit que j'étais bien heureux de n'avoir que moi à penser. Les enfants, c'est la ruine. Nougat fit l'éloge de l'eau-de-vie stomachique, objet de mon dernier envoi, et Bel-Œil se plaignit de n'avoir pas encore reçu La famille d'Anspach ou l'Heureuse torture, par Mme la baronne de Pfafferlohenlohe, née Fréderica Bierbrawer.
«Bon cœur et ne manquant pas d'intelligence, plaça l'abbé Raffroy entre deux cuillerées trop chaudes.
—Ce n'est pas Gérard, approuva Nougat, mais enfin....
—Ah! Gérard, riposta aigrement Bel-Œil, s'il est beau, il coûte cher.
—On ne l'a pas envoyé là-bas, fit observer l'oncle Bélébon, pour faire l'ornement de la capitale. Aussi! c'est le cadet! Un tabouret pour chauffer les pieds de la présidente. Il passera trois ans là bas, et il reviendra à votre charge!»
Le croirait-on? Je m'endormis au moment où l'on allait ouvrir ma lettre! Je rêvai d'Annette, comme c'était mon droit et mon devoir. Avant dix heures, le lendemain, j'étais assis auprès d'Annette, dont les doigts blancs rêvaient sur les touches de son piano.
Elle avait dit vrai, rigoureusement vrai, son piano parlait; ce fut notre première conversation d'amour. Mon âme vibre encore à ces chants dont le souvenir l'imprégnera jusqu'au dernier jour de ma vie. J'écoutais en extase, je naissais à une existence nouvelle. Pour moi, la passion est quelque chose de suave et de profond qui pénètre et qui berce. Je ne me suis jamais senti si bien moi-même qu'en écoutant ce langage inarticulé des sons.
Tous les aveux étaient là dedans, tous les serments, et aussi toutes les délicatesses infinies de la gamme d'aimer que la parole ne sut jamais rendre. Je contemplais le profil si pur d'Annette et le rayon de sa prunelle qui allait au ciel. Quand ses doigts s'arrêtaient, elle se retournait vers moi souriante.
«Etes-vous pieux, René? me demanda-t-elle pendant que le dernier accord d'un cantique de Haydn errait encore autour de nous.
—J'adore Dieu en vous,» répondis-je.
Et, comme si ma langue se fût déliée par un charme:
«Je ne suis que vous, ajoutai-je. Il me semble que je n'existais pas avant d'avoir porté à mes lèvres cette coupe qui est notre tendresse. Je n'ai pas le cœur ivre, mais je languis comme si je me mourais étouffé par des parfums. Vous m'entourez, je vous respire, je suis pieux de vous.
—Païen,» me dit-elle en riant.
Mais sa belle bouche était toute pâle.
Et ses doigts, promenés sur les touches, exhalèrent je ne sais quels sons qui renvoyaient du ciel l'écho de mes paroles terrestres.
Elle me dit encore:
«Chantez-moi une chanson de notre Bretagne.»
Entendez-vous? Notre Bretagne! Oh! je l'avais vue dans nos champs et sous nos ombrages. Mais les anges eux-mêmes, ces âmes ailées qui sont des femmes, n'auraient pu trouver un mot pour remuer plus délicieusement les voluptés entassées dans mon cœur.
Notre Bretagne! sa bouche gardait la forme de ce mot, qui était répété dans l'enchantement de son sourire.
J'obéis.... Je ne savais pas que j'avais une belle voix. Elle me le dit et je fus heureux, car j'étais heureux de tout ce qui tombait de ses lèvres.
Je chantai un de ces refrains que se renvoient les pâtures au travers de la lande. Des larmes roulèrent sur sa joue.
«Je voudrais voir la mer,» murmura-t-elle.
Je lui racontai la mer, vaste et sereine comme le ciel.
C'est là, sur la côte, à l'abri des derniers arbres, que nous bâtîmes la maison de notre bonheur. Il y avait un champ de blé qu'une vieille haie d'aubépine aux troncs bossus protégeait contre le vent du large. Devant le champ de blé, c'était la lande qui allait s'affaissant jusqu'aux sables où commençait la prairie marine, avec ses herbes bleues qui sentent le sel. La dune faisait à cet horizon une bordure d'or, au delà de laquelle brillait l'Océan, glorieuse ceinture de la terre.
Les fenêtres de notre maison regardaient en face l'Océan. Son mur blanc servait de phare aux mariniers qui la voyaient au loin, qui la connaissaient, qui l'aimaient.
Par derrière, il y avait un jardin, le verger, puis la forêt, autre immensité.
J'ai ouï dire: C'est triste! Bonté de Dieu! L'amour entre la mer et les bois!
Mais oui, c'est triste comme toute grandeur, triste comme la suprême félicité.
Il n'y a là ni petites gaietés, ni grimaçants éclats de rire. Il n'y faut point exiler celles qui soupent à la Maison d'Or, ni celles qui rêvent le long des rives du lac, au bois de Boulogne, privées comme les canards de ces ondes domestiques. Elles y mourraient peut-être si elles y vivaient, leurs piaulements insulteraient au silence et leurs bons mots, extraits de Déjazet, offenseraient la solitude.
A chaque contrée sa flore. Paris s'amuse, il a raison, ne pouvant mieux faire. Pourquoi transporter ses jouets? Je sais des lieux où la poésie des Bouffes-Parisiens serait lugubre; je sais de pauvres gens qui ne comprendraient pas le sire de Framboisy.
Mais méditez bien ceci: tout besoin d'amusette suppose l'ennui, car les gens bien portants ne font pas queue à la porte des pharmaciens.
Eh bien! je vous jure qu'on ne s'ennuie jamais entre la forêt et la mer.
Le charme était rompu cependant, notre amour avait une voix, nous trouvions des paroles pour ajouter sans cesse aux joies de ce paradis lointain qui était notre avenir. Le mot aimer ne revient pas si souvent qu'on le dit dans l'échange des caressantes pensées. Entre nous deux, il était sous-entendu sans cesse, et il arrivait ceci que tous les autres mots du langage lui volaient son sens pour signifier: je t'aime.
Je m'en allai, le cœur gros de bonheur. M. Laïs m'avait appelé son fils et Philippe son frère. Dans la rue, sous la fenêtre d'Annette, j'entendis son piano qui chantait:
Les enfants! nos enfants! La jeune mère auprès du berceau! Est-ce parce que ce furent là mes seules folies que jeunesse en moi ne s'est jamais passée?
Nous brûlons cependant, comme disent les bambins dans leurs jeux. Nous arrivons aux scènes importantes de notre drame, et il faut faire trêve aux détails. Quinze jours se passèrent ainsi, durant lesquels je ne fis rien absolument de ce qui était nécessaire pour sauvegarder au moins ma situation. Je n'écrivis point la fameuse lettre à ma famille, et pas une seule fois je ne mis le pied au ministère.
J'ai dit que je ressemblais à ma mère. Certes, ma bonne mère elle-même n'aurait point poussé jusque là l'imprévoyance et l'insouciance. Je me laissais aller à mon bonheur comme un bateau à la dérive; je ne pensais à rien, je ne craignais rien. Il ne m'arrivait jamais de me dire que, de toute nécessité, mon cousin de Kervigné apprendrait tôt ou tard mes absences au ministère; je ne faisais pas réflexion que mon sans-gêne à l'égard du bureau et de l'Ecole de droit avait été jusqu'à l'impudence. Et tout en n'ayant pas l'ombre de remords, je me disais toujours: Il faut que je travaille! Il faut que je me crée une indépendance! Je vais commencer, mais là, sérieusement...
Quand? demain.
Il y avait une chose pourtant qui me tenait au cœur: la lettre. Je n'avais garde d'oublier la lettre, à cause des transes qui me serraient la poitrine chaque fois que je passais le seuil de M. Laïs. A ce moment-là, je me promettais sous les serments les plus sacrés d'écrire ma lettre dès le soir même. Je la rédigeais tout entière dans ma tête, quoique j'eusse pu déjà la réciter par cœur.
Mais M. Laïs me donnait une poignée de main et me disait: «Annette est là,» en poursuivant sa ligne commencée. J'entrais dans la chambre d'Annette; le charme m'enveloppait, tout était dit.
Je pense bien que Philippe, toujours tendre et bon, mais absorbé dans sa manie, avait oublié parfaitement qu'il y avait une lettre à écrire. J'étais son frère, puisque les paroles étaient échangées. Cela lui suffisait.
Ce qui m'étonne, c'est que cette situation ait pu durer quinze jours. Je ne parle pas des Laïs, mais bien de mon cousin de Kervigné qui avait des rapports journaliers avec le ministère de la justice. D'un autre côté, c'est à peine si l'on me voyait de temps en temps à l'hôtel. Je n'avais observé aucun des articles du traité de paix signé avec ma cousine. Elle n'était pas du tout ma confidente; je ne lui racontais jamais ni orgies, ni fredaines. J'étais, en vérité, protégé par le hasard, ce dieu qui donne si souvent raison aux insouciants.
Le président, en effet, ne s'occupait pas de moi, et quant à Aurélie, elle avait élevé son Sauvagel à la hauteur d'un personnage.
J'étais libre comme l'air.
Et, pour casser les vitres, il fallut une circonstance fortuite. Si Laroche ne m'avait pas vu entrer chez les Laïs, je ne sais pas quand le dénoûment serait venu.
Laroche dut éprouver ici une joie sans mélange, car il était pour moi un ennemi venimeux et mortel. Il s'informa; il apprit aisément dans le voisinage que je ne quittais presque plus la maison.
J'ai su plus tard par Aurélie qu'il m'accusa formellement, auprès du président, d'avoir accepté les subsides offerts et rempli mon rôle dans cette comédie dont elle m'avait proposé le scénario.
Ce fut un matin, et le lendemain du jour où il avait été décidé chez les Laïs qu'Annette payerait le dédit pour quitter décidément le théâtre, qu'eut lieu la scène que je vais rapporter.
Laroche vint de grand matin dans ma chambre et me pria, de la part de mon cousin, de ne point manquer au second déjeuner. Je descendis chez Aurélie pour savoir de quoi il s'agissait. Aurélie n'était pas dans la confidence; néanmoins, elle prévoyait une catastrophe, à cause de Laroche, qui riait et se frottait les mains en parlant de moi.
«Vous comprenez, chevalier, me dit-elle, moi, je ne sais plus rien de vos affaires. Vous êtes cause que j'ai découvert en notre jeune ami, M. Sauvagel, des qualités que je ne soupçonnais vraiment pas, et j'aurais grand tort de me plaindre. M. de Kervigné s'intéresse beaucoup maintenant à M. Sauvagel. C'est trop juste. Je ne veux pas dire que vous ayez perdu toute mon amitié. Voyons, avez-vous fait quelque sottise un peu trop pommée? Cela peut-il se réparer avec de l'argent? Les jeunes gens qui, au lieu de fréquenter la bonne compagnie, se lancent parmi ces demoiselles des ministères..... enfin, n'importe, ma petite bourse est toujours à votre disposition.»
Je remerciai comme je le devais et j'attendis le déjeuner.
Au déjeuner, mon cousin fut tout particulièrement bienveillant et poli, mais, vers le dessert, il me dit:
«René, vous êtes destitué de votre emploi au ministère. J'ai appris avec surprise que personne ne vous y connaissait.
—Comment! s'écria ma cousine rouge de colère. Il m'avait dit....
—Je vous ai menti, madame, l'interrompis-je.
—Ah!.... ah!.... voilà qui est répondre la bouche ouverte.»
M. de Kervigné reprit:
«Je n'ai adressé à votre sujet aucune plainte à votre famille, René. Je n'en adresserai aucune, si vous consentez à partir pour Vannes, ce soir même.
—Ce soir! répéta ma cousine. Et pourquoi?
—Il s'agit d'une affaire malheureuse et grave, madame, répondit M. de Kervigné. Je pense que notre jeune cousin appréciera ma façon d'agir et entrera dans mes vues...
—Vous vous trompez, monsieur, l'interrompis-je avec la fermeté tranquille qui me venait toujours en ces occasions. Votre façon d'agir m'étonne et vos vues ne peuvent pas être les miennes. J'ai l'intention de rester à Paris: j'y resterai.»
XXIII.
CHATEAUX EN ESPAGNE.
J'étais un singulier mélange de force et d'enfantillage; mais l'enfantillage l'emportait de beaucoup en moi sur la force, qui procédait encore directement de la nature de ma mère. Cette force, malgré la précision et l'à-propos de certaines réponses qui me sont échappées dans des circonstances solennelles, n'était que mon inertie soudainement modifiée. Elle a droit au titre de sang-froid. Le mien était passif et l'action ne tenait pas chez moi ce que promettait la fierté de la parole.
M. le président de Kervigné n'en fut pas moins désarçonné du coup.
«Quel garçon! s'écria Aurélie avec admiration: quel garçon! c'est de l'acier! Ah! nous autres Bretons!»
Elle me fit en même temps un signe de tête protecteur comme pour me dire: Courage!
Le président surprit le signe. Il avait eu le temps de se remettre.
«Je suis forcé de vous avouer, madame, reprit-il avec un redoublement de douceur, que vous êtes pour beaucoup dans la détermination que j'ai prise à l'égard de notre jeune parent. Il appartient à une famille chrétienne et sévère sur le chapitre des mœurs.
—Est-ce à moi que vous parlez, monsieur! s'écria ma cousine en bondissant sur sa chaise.
—Je vous supplie de m'écouter sans emportement, madame. Je ne pense pas avoir jamais manqué aux convenances à votre égard....
—Et vous avez bien fait, c'est moi qui vous le dis. Les mœurs! les mœurs! Verse-moi un verre d'eau, René mon ami, car il y a des mots qui étouffent, vois-tu!»
Le président repoussa son siége et plia sa serviette paisiblement.
«Si vous m'aviez fait l'honneur de m'écouter sans m'interrompre, dit-il, vous auriez vu que nul ne songe à s'attaquer à vous, et vous n'auriez pas rendu notre jeune parent, aux derniers moments de son séjour dans notre famille, témoin d'excès dont le récit sera peu édifiant aux oreilles de nos cousins de Bretagne.
—Vous pouvez compter, monsieur, dis-je en me levant, que je n'ai rien entendu, sinon le congé que vous me donnez.
—Et que je ne ratifie pas, René, mon enfant chéri, interrompit Aurélie. Il y a quelque chose là-dessous. Je saurai le fin mot! Et si l'on écrit en Bretagne, il y aura deux lettres!
M. de Kervigné était très pâle. Evidemment, les choses ne tournaient point comme il l'aurait souhaité.
«Il y a quelque chose, en effet, là-dessous, madame, reprit-il, faisant un violent effort pour garder son sang-froid, et je vous demande la permission de vous prendre pour juge, puisque, paraît-il, je ne suis plus le maître ici. Notre jeune cousin, non content de négliger l'Ecole et son bureau, passe sa vie, sa vie, entendez-vous, chez une fille appartenant à l'un des théâtres les plus infimes du boulevard......
—Ah bah! fit Aurélie, au hasard de son impitoyable rancune, aurait-il eu l'indiscrétion de s'adresser à son Altesse Présidentissime Mlle Annette Laïs.»
Elle resta effrayée. La joue du président avait des tons verdâtres, et j'étais aussi pâle que lui. Un instant son regard alla de lui à moi, exprimant un certain embarras; et tous les muscles de sa face se détendirent en un audacieux éclat de gaieté. Son rire me blessa et fit lever mon cousin comme si un ressort l'eût lancé hors de son fauteuil.
«Madame! menaça-t-il entre ses dents serrées.
—Monsieur! repartit ma cousine les larmes aux yeux, ne vous fâchez pas, c'est involontaire. Ah! vous me tueriez bien que ce serait tout de même. Ah! le scélérat de chevalier! Ah! cette coupable Annette Laïs! Ah! mon Dieu! c'est une crise, voyez vous, une crise. Je voudrais de l'éther. Chevalier, vous ne m'aviez pas dit cela.»
Et le rire allait, donnant à tout son corps un peu replet des secousses spasmodiques. Et les larmes abondantes creusaient des rigoles dans le badigeon de ses joues.
Je crois que M. de Kervigné l'aurait volontiers poignardée. Mais c'était un gentilhomme à sa manière et presque un grand seigneur. Il fut très beau. Il sonna et dit froidement au domestique qui parut d'apporter le flacon de Mme la vicomtesse.
Aurélie le remercia en une dernière convulsion et fut calmée du coup.
«Voyons, René, me dit-elle avec une impertinente componction, avez-vous eu vraiment le courage de chasser, vous aussi, un pareil gibier?»
J'eus un mot sanglant sur la lèvre, car la colère me montait au cerveau; mais ce fut le président qui répondit:
«Madame, prononça-t-il avec une véritable dignité, j'ignore à quels événements comiques il vous plaît de faire allusion. Moi je ne ris jamais quand il s'agit de l'avenir perdu d'un jeune homme. Je ne veux pas vous demander comment il se fait que vous en sachiez plus long que moi sur des choses et des personnes qui ne sont pas de notre sphère....
—Si vous appelez cela des sphères, murmura Aurélie, je connais des gens qui en ont deux: une de jour, une de nuit.
—Je ne chasse pas mon jeune cousin, reprit le président, qui fit, cette fois, comme s'il n'eût point entendu; ceci non-seulement par égard pour notre famille de Bretagne, mais encore par amitié pour lui. Mais ne voulant, sous aucun prétexte, assumer une responsabilité fâcheuse, je lui indique la route à suivre.
—La route de Vannes! interrompit encore Aurélie. Cela ne fera pas votre élection.
Le président dédaigna ce dernier trait.
«J'ai désormais peu de paroles à prononcer, madame, répliqua-t-il, et je vous prie de me laisser achever. J'indique à mon jeune cousin la route à suivre pour sortir d'une situation qui est dangereuse et qui n'est pas honorable. Les deux rôles que nous jouons, madame, ne se ressemblent pas: permettez-moi de préférer le mien. René de Kervigné est à un âge où les folies, faciles à commettre, sont faciles à expier. Je ne veux pas,—je m'exprime clairement,—je ne veux pas couvrir de mon hospitalité une conduite semblable à la sienne; mais s'il s'engage sur sa parole d'honnête homme à rompre d'ignominieuses relations....
—Le laisserez-vous ici? s'écria Aurélie.
—Je consens de tout mon cœur, acheva le président, à oublier purement et simplement le passé.
—A la bonne heure donc! dit Aurélie, non sans un reste de persiflage. Que ne commenciez-vous par là? Allons, chevalier, ne faisons pas la mauvaise tête. Promettons! jurons! Si vous saviez tout ce que M. le président m'a promis autrefois! Jurons! promettons! embrassons-nous et que cela finisse!»
Il y avait longtemps que je n'avais parlé. J'ai dit qu'en ces heures de bataille j'avais l'esprit lucide, prompt et singulièrement net. J'avais réfléchi vite, sinon bien. Je me sentais maître de moi à un très haut degré.
«Mon cousin, dis-je, avec une douceur qui ouvrit tout grands les yeux d'Aurélie, je vous remercie de vos bonnes intentions; moi aussi, je m'exprime clairement; je vous remercie. J'ai conscience de mes torts. Si d'autres ont eu des torts, je ne suis ni en position ni en âge de les en faire rougir. J'accepte vos reproches; ils sont mérités; je me regarde comme justement puni. Mais il est une personne dont vous n'avez point prononcé le nom et vous avez bien fait....
—Tu es un rodomont, René! voulut m'interrompre Aurélie.»
Le calme de mon regard lui ferma la bouche. Je poursuivis:
«Vous avez bien fait, dis-je, monsieur de Kervigné, de ne point prononcer le nom de cette personne, car cela me permet de quitter votre maison dignement et sans châtier à mon tour. En faveur de cette réserve, il me plaît de passer sur le malheur de certaines expressions. Nous nous comprenons à demi-mot tous les deux, je le sais, et je devine l'effort qu'ont dû vous coûter vos paroles. Vous ne renouvellerez jamais ces écarts devant moi, monsieur; je vous tiens pour averti; j'aime Mlle Laïs comme un homme de cœur aime une honnête femme; un autre l'avait mise au théâtre; un autre a tenté vainement de la déshonorer: je lui donne mon nom et je fais d'elle ma femme. Adieu, monsieur.»
En finissant, je m'étais rapproché de ma cousine, dont je baisai la main. Elle resta muette. Je me dirigeai vers la porte.
J'entendis le président qui disait:
«C'est de la démence.»
Et la porte opposée se ferma avec bruit.
«Ici! me cria Aurélie comme je passais le seuil.»
Il y avait dans cet appel presque autant de cœur que de brutalité. Il ne m'arrêta point, et j'étais déjà dans le corridor quand ma cousine, forte comme un homme, me saisit par les épaules, me fit tourner sur moi-même et me ramena dans la salle à manger.
Elle m'assit auprès d'elle de force et m'emprisonna les deux mains.
«Ah çà! me dit-elle, ah çà! mais, mais, mais, mais.... Bigre!!!»
Elle avait le sang à la tête; elle avait besoin à la fois de rire et de pleurer. Elle m'embrassa, et, cette fois, ce fut bien un baiser de mère.
«Tu as été superbe, mon chéri, reprit-elle. Quelles têtes nous avons en Bretagne! Ma parole! tu as été de toute beauté! M. de Kervigné me faisait mal. Il avait cru te rouler! Ah! bien oui! Si seulement cette fille était de qualité, ce serait une pièce pour le Théâtre-Français! Ma parole! ma parole! le président a été écrasé! Tu as passé sur lui comme une diligence! Miséricorde! si j'avais le quart de ton flegme, il ne me faudrait pas six semaines pour le rendre fou! Moi je ne trouve pas que tu aies frappé trop fort. Ma foi, non! il fallait bien lui faire un noir ou deux. Avez-vous vu! Entamer cette matière-là devant moi! Tu sais que c'est Laroche, qui t'a joué le tour! J'en suis sûre. Ah! le coquin! il est méchant comme un singe! Il parviendrait à tout, si ce n'était pas un domestique. Dis donc, tu restes, n'est-ce pas? Laroche dira ce qu'il voudra. Moi d'abord, je suis déterminée à faire des barricades pour que tu restes!
—Ma bonne, ma chère petite maman, répondis-je, je le voudrais, à cause de vous, mais c'est impossible.
—Ah çà! répéta-t-elle encore par trois fois, ah çà! ah çà!....
Et son front se rembrunissait à vue d'œil.
«Est-ce qu'il y aurait un mot de vrai dans ce que tu lui as dit? ajouta-t-elle.
—Il n'y a pas un mot qui ne soit vrai, répliquai-je.
—Tu es amoureux?....
—Passionnément.
—Bah! bah!.... Mais je l'ai donc mal vue, moi, cette Annette Laïs. Après tout, les femmes ne savent pas s'entre-regarder. Tu es amoureux, c'est très-bien. Ce n'est pas une raison pour te jeter à l'eau avec une pierre au cou. En amour, on fait des promesses. A propos! tu m'as menti assez bien, tous ces temps-ci, pour ton bureau et le reste. D'où viens que tu as parlé si raide au président!
—Il est vrai, répondis-je en rougissant de honte; j'ai menti à vous et à d'autres encore. Je ne mentirai plus jamais.»
Elle fixa sur moi un regard où il y avait de l'étonnement.
«Je te crois, murmura-t-elle. Je ne sais pas ce qui s'est passé en toi, te voilà grand comme père et mère; d'aujourd'hui tu es un homme! Raison de plus pour te conduire en homme. Fais tes farces tant que tu voudras avec Annette Lais; plus tu en feras, mieux le président sera battu; mais ne prends pas la chose au sérieux, je t'en supplie!
—Ma cousine, répondis-je en me levant, il est inutile d'insister; ma résolution est irrévocable.»
Elle se pinça les lèvres pour ne pas rire, car elle avait dû prendre, elle aussi, dans sa vie, bien des résolutions irrévocables qui avaient vécu ce que vivent les roses. On ne croit jamais aux résolutions irrévocables des jeunes premiers.
«Au fait, dit-elle, nous avons le temps d'y songer. Mlle Annette Laïs ne refera pas le Code civil, et, pour marier quelqu'un, il faut M. le maire, indépendamment de M. le curé. Une dernière fois, veux-tu rester?
—Non, ma cousine.
—Eh bien! va te promener. Tu es un monstre. Viens me voir souvent et donne-moi ta nouvelle adresse. Tu dois bien penser qu'il va se machiner quelque chose contre toi. Je suis de ton parti quand même. Tiens-moi au fait de ce qui t'arrive. Et, bonsoir, roi des entêtés! Si tu avais voulu, on t'aurait mis dans du coton.»
Elle me pinça la joue et nous nous séparâmes.
Dans le vestibule, je rencontrai Laroche, qui m'évita par un large et prudent circuit.
Savez-vous quelle impression me resta de tout ceci? J'étais libre! Ma poitrine fut soulagée d'un poids quand je mis le pied dans la rue. J'allais être désormais tout entier à Annette! Je me sentais content.
Ce fut seulement vers le milieu de ma route, en traversant les ponts, qu'une vague inquiétude me vint. Qu'allait-il arriver de tout ceci? Le président ne pouvait manquer d'avertir ma famille. Il le devait, et ceci, de sa part, n'était même pas un mauvais procédé. Quel effet sa lettre allait-elle produire?
Cette inquiétude qui voulait naître, je l'étouffai. J'avais répugnance à réfléchir en ce moment. Je pressai le pas pour être plus tôt auprès d'Annette.
Elle m'avait attendu; elle était triste: je la trouvai si belle que mon cœur se fondit en une incroyable joie. Elle était à moi, toute à moi, désormais. Entre nous, le dernier obstacle était rompu.
«Annette, lui dis-je, je ne vous ferai jamais plus attendre, je suis libre; nous vivrons l'un près de l'autre, et nous nous verrons à toutes les heures du jour.»
Son regard m'interrogea. Elle voulait savoir. Mais ce que je voulais, moi, c'était la paresse de mon bonheur, et ce sommeil plein d'extase que je dormais auprès d'elle. Je la conduisis au piano et je m'agenouillai à ses côtés.
«Que s'est-il passé, René?» me demanda-t-elle.
Mes yeux l'adoraient. Elle pencha ses lèvres jusqu'à mon front.
«Au bord de la mer, lui dis-je, là-bas, je sais l'endroit, dans l'anse du Pouldu, à l'embouchure de la rivière de Quimperlé, qui a deux noms si doux, l'Isole et l'Ellé, il y a une maison qui s'accoude à la dune comme une jeune fille penchée à son balcon. Une vieille maison, avec un enclos de murs gris au-dessus desquels le vent fouette les pampres de la vigne. J'en ai rêvé toute cette nuit. Je la connais, mais on ne voit rien, quand on n'aime pas; je ne l'ai bien vue que dans mon rêve. A marée basse, les sables font un grand tapis d'or, ridé comme un lac, caressé doucement par la brise. La rivière, plus limpide qu'un cristal, passe entre les deux piles d'un pont celtique qui n'a plus de manteau; son cours tortueux remonte et va se perdre dans la forêt, sous le château de Saint-Maurice, un palais des vieux temps. L'Océan est au sud, portant l'île de Groix comme une nef immense; à l'ouest, encore l'Océan, tout parsemé de barques aux voiles blanches ou vermeilles, parmi lesquelles, au lointain, fuit le mystérieux steamer, trahi par sa longue chevelure. A l'est, la lande morbihannaise, un peu de terre de bruyère sur la gigantesque masse des granits, grimpe la montagne escarpée où serpentent les caprices de tout un écheveau de sentiers. Au nord, enfin, nos jardins, nos fleurs, nos fruits du Finistère, les chênes, dont la racine énorme perce le roc, les châtaigniers touffus, les hêtres élancés comme des femmes. C'est là, c'est là que nous allons tous deux, dans les chemins pleins d'ombre creusés par la route patiente et par le temps entre deux haies de prunelliers, qui s'inclinent sous le poids fleuri des chèvrefeuilles. C'est là. Les enfants rient, la bouche teinte du jus des cerises noires. Ils nous ont vus; ils nous poursuivent et nous provoquent avec des paquets de primevères.... Oh! voici deux pauvres amours! des rouges-gorges dont ils menacent la couvée, ici, dans la mousse de ce pommier! Halte-là! nous rachetons les petits des rouges-gorges, et vous voilà plus rose que la cerise, Annette, car c'est aussi notre printemps; Dieu a mis en vous une promesse et vous avez senti la caresse de la couvée invisible. Nous chantons comme les oiseaux à l'heure des fécondes amours. La nature qui leur sourit vous fait plus belle. Appuyez-vous à mon bras, car il faut de la prudence, ô jeune mère! Le père l'a recommandé, le bon père qui nous attend à la maison, avec Philippe, guéri du mal de son âme! Oh! que Dieu est bon, ma bien-aimée! et que ceux qui vivent par le cœur sont heureux!»
Elle m'écoutait, la bouche entr'ouverte, comme si mes paroles fussent tombées de ses propres lèvres. Je ne suis pas poète, et je voudrais l'être à cette heure pour dire les délices de notre commun rêve. Je ne sais pas parler, je ne sais qu'aimer. Ah! je sais bien aimer! En m'écoutant, ses yeux se mouillaient et il me semblait que j'étais inondé par les larmes qui perlaient à ses cils. Quand je me tus, ses doigts distraits effleurèrent les touches du piano, qui chanta parmi de confuses harmonies: