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Annette Laïs

Chapter 30: XXIX. LE COMPLOT.
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About This Book

A provincial Breton family is sketched in lively, detailed portraits that expose rivalries, foibles and loyalties across generations. Through the narrator's recollections the household is revealed: a domineering uncle, conflicting aunts, a devout yet worldly father, a melancholy mother, an ambitious sister and a military brother. Social position, marriage, money and local reputation shape daily life, while sentimental impulses, petty jealousies and comic eccentricities intersect. The book alternates anecdote and melodrama to examine how family honor, social expectation and personal desire collide in a small‑town setting.

XXVII.
A PARIS COMME A PARIS!

Il y avait dans ces derniers mots de mon bon père: «Sans toi, je ne serais pas à Paris,» une vive et chaude reconnaissance. J'eus grand plaisir à l'embrasser, ainsi que mes deux tantes, qui, au demeurant, avaient été les amies de mon enfance. Quant aux deux Bélébon, je ne les embrassai point. La guerre était déclarée. Toute la diligence, ceux qui me connaissaient et ceux qui ne me connaissaient pas, me firent fête. La Rimassu déclara que j'avais grandi et pris du truc. La poissonnière et la veuve de la flotte m'adressèrent d'aimables paroles. Pour m'utiliser, on but tout de suite à ma santé, et ce Judas de Vincent doubla la politesse.

Gérard semblait surpris et mécontent de trouver là des étrangers. Il s'assit entre Nougat et l'adjoint. Aussitôt qu'il eut pris place, il me fut aisé de voir qu'on lui décochait de tous côtés des œillades interrogatives. Il ne se pouvait point, cependant, que ce loyal et fier soldat, si élevé au-dessus du niveau des autres convives, fût engagé avec eux dans une conspiration contre moi.

Non, cela ne se pouvait pas. Il y aurait eu folie à le croire.

Je m'assis au bas bout de la table, non loin de Joson Michais, qui me faisait des signes en tirant les mèches de ses cheveux plats et me regardait avec des yeux humides. Je lui tendis la main. Il la baisa bel et bien et me dit tout bas:

«Ah! monsié el chevâlier! y a du tâbâc!

—Qu'est-ce? demandai-je en me cachant derrière ma serviette que je dépliai.

—E j'ne sais point, me répondit Joson; mais, quoique ça, y en â! aussi vrai comme ej'ne mens point, faut dire la vérité!

—Pstt!» me fit Bel-Œil mystérieusement.

Et, arrangeant ses deux mains en porte-voix, elle me dit, en confidence, au travers de la table:

«Tu as souffert, René! T'avais-je mis en garde contre les entraînements de cette funeste passion?

—Qu'elle est bête!» grommela Vincent.

Je ne prétends pas qu'il eût tout à fait tort au fond; mais, sur un geste de Gérard, il se hâta de mettre son nez dans son verre.

Gérard était le maître ici. Cela sautait aux yeux et je ne pouvais me défendre de penser: «Si je suis condamné, c'est qu'il l'aura bien voulu.»

Pauvre frère chéri! si beau! si jeune! si heureux! Les secrets desseins de la Providence ressemblent parfois à un jeu cruel.

Mais faut-il passer sous silence les monstrueuses toilettes qui émaillaient, ce soir-là, le salon bleu des Frères-Provençaux! A Paris comme à Paris, c'est clair. On peut tout se permettre dans cette grande cohue où chacun passe inaperçu: c'est évident. Retournez vos habits, si vous voulez, et portez une paire de volailles plumées sous vos aisselles, personne ne vous dira: mon cœur. Voilà l'axiome. Vous iriez tout nus dans les rues sans les sergents de ville.

Partant de là, pourquoi la province arrive-t-elle toujours avec l'idée bien arrêtée d'éblouir ce Paris qui ne la regardera pas? Ma tante Bel-Œil avait une robe de velours amarante, achetée pour les noces de ma sœur et un certain crêpe de Chine bleu tendre, je dis tendre comme son cœur sensible. Sur son front jouait une ferronnière, et un oiseau de paradis un peu pelé hérissait ses cheveux. Elle était splendide, mais moins que Nougat, rouge comme une tomate dans un spencer collant de satin blanc, sur lequel se drapait une écharpe de barége vert foncé frangée d'or. Un collier de topazes serrait son gros cou, et un perruquier de Paris lui avait arrangé sur la tête un effrayant turban apporté de Bretagne. Les garçons cassaient les assiettes en la regardant.

Mme Rimassu, maigre fruit de la Cythère provinciale, avait déployé le châle Ternaux de ses anciens triomphes. Son comique était moins effréné que celui de mes tantes. La veuve de l'armée navale était presque à la mode, parce que le corps de MM. les officiers se fournit à Paris. C'était en sa personne même que le ravage apparaissait. On a beau dire: le service de la mer use la chair comme le fer et le bois.

Parlez-moi des poissonnières de Lorient! Savez-vous ce que coûte au pêcheur qui le prend ce faisan de la mer, ce poisson vêtu d'argent mat, le plus beau, le mieux fait, le plus délicat de nos côtes, le lupus d'Horace, le bar de Véfour? Les bars s'en vont. Le prix d'un bar de vingt livres varie entre une journée et la noyade. La poissonnière de Lorient l'achète quarante sous et le revend un louis. A Paris, il vous coûtera soixante francs. Nos bateliers seraient bien riches s'ils avaient seulement le quart du prix réel de leurs pêches. Mais ils sont très pauvres. La poissonnière a des pendants d'or qui allongent ses oreilles jusqu'à l'épaule. Le conducteur de diligence met de côté. Le consignataire de Paris devient millionnaire dès sa seconde faillite. Ainsi va la marée.

Quant aux hommes, ils avaient généralement l'habit bleu barbeau à boutons d'or, sauf le gendarme, agrafé dans une redingote longue dite demi-solde. La cuisine des Frères-Provençaux était très franchement de leur goût. Les deux sexes faisaient assaut de bonnes dispositions, et les encouragements de mon père obtenaient l'approbation générale.

J'entendis Nougat qui demandait à Gérard:

«L'as-tu vue, mon colonel?»

L'oncle Bélébon ajouta en clignant de l'œil:

«C'est peut-être déjà chose faite, dis donc?»

Tous les membres de ma famille, et même les gens de Vannes, semblèrent comprendre cette question dont le sens m'échappait. Je m'étais promis d'être calme; mais cette convocation de toute la diligence,—coupé, intérieur et rotonde,—m'exaspérait sourdement. C'était un surcroît de torture dont l'idée devait appartenir à cet abominable Bélébon.

J'attendis avec anxiété la réponse de Gérard. Tout me faisait peur. Gérard ne répondit que par un geste d'impatience.

«Bon, bon! dit l'oncle, tu as vingt-quatre heures. C'est la première fois que je vois la capitale, mais, de mon temps, on n'y mettait pas tant de façons, hein, Vincent?

—Ah! mais, répliqua le rustre, c'est que tu étais un gaillard, papa!

—Nous les savions toutes! A la santé du colonel, dont le rapide avancement honore à la fois sa famille et le pays qui l'a vu naître!»

Mon père avait déjà froncé le sourcil, mais ce toast le dérida. Ce vieux Bélébon était un idiot d'esprit.

Les verres se choquèrent avec fracas.

«Voyons, Parisien, reprit l'oncle à haute et intelligible voix, vas-tu nous parler de ta donzelle, à la fin! Tu as dû faire danser les écus bretons! Je voudrais bien savoir qu'est-ce que c'est que cette paroissienne-là, pour s'être mise avec un oiseau comme toi!»

Sans les gens de la diligence, il est fort possible que j'eusse répondu tranquillement, tant j'étais fait aux despotiques boutades du vieux Bélébon. Mais sur tous ces vulgaires visages, le même sourire satisfait se montra. Je perdis patience du premier coup:

«Chez nous, les portes étaient fermées, mon oncle, répliquai-je en contenant ma voix, et il y a dans toutes les maisons des inconvénients qu'il faut supporter de son mieux. Mais ici, nous ne sommes pas chez nous et nous ne sommes pas seuls. Je vous préviens que les oreilles de Vincent payeront votre première impertinence!

—Attrape à scier, quoique ça! grogna voluptueusement Joson Michais.

—Tiens! tiens! fit le gendarme.

—Peste! dit l'adjoint, qui lança une œillade à la garde civique. Ah! diable!»

La garde civique repartit:

«Ah! diable! Peste!»

Rimassu me lança une boulette de mie de pain qui témoignait de son estime; la veuve maritime battit des mains, et la poissonnière s'écria au milieu d'un fou rire:

«Tranchée, la vieille morue! Parée, vidée, salée, séchée! Que faut-il avec ça?»

Vincent s'était levé à demi, blême de rage, Gérard le fit rasseoir d'un coup de plat de main au sommet du crâne. Mon père, moitié riant, moitié contrit, me dit:

«René! René! monsieur.»

Puis, s'adressant au Bélébon il ajouta:

«C'est pour rire, mon oncle. Mais vous avez quelquefois trop d'esprit. Voyons, la paix! On ne prend pas les mouches avec du vinaigre.»

Ceci était énorme de la part de mon père, car rien ne saurait donner une idée de l'influence qu'avait prise sur lui le vieux Bélébon.

«L'oncle va souvent trop loin! dit aussitôt Nougat.

—Si ce n'était son âge et son défaut de fortune.... ajouta Bel-Œil qui avait d'anciennes querelles à vider.

—La paix! la paix! répéta mon père. Au fricot! Qui veut de la perdrix au choux? C'est cuisiné à la papa! Mange cette corporaille, fils René, ou je te déshérite! Ah! ah! mon oncle! écoutez donc! il a son franc parler: il n'est pas encore mésallié. Nage partout, matelots! et en mesure! Les truffes vont venir! Bon appétit, bonne conscience! A la santé de sainte casserole!

—Bravo! cria la poissonnière. Des marquis comme ça, ça fait plaisir à voir!

—J'avais oublié de te dire, René, chanta Nougat, exaltée; depuis mon départ de Vannes, je n'ai pas eu mal à l'estomac une seule fois. J'étais faite pour les voyages. Paris est un paradis.

—Loin du bruit, murmura Bel-Œil, à l'heure même où nous sommes, combien de cœurs sensibles doivent y chercher le bonheur!»

Vincent absorbait pour se consoler; l'oncle Bélébon cherchait un moyen de prendre sa revanche. Si j'avais pu manger la carcasse de perdrix que mon père m'avait imposée, j'aurais gagné cent pour cent, mais c'était l'impossible.

J'étouffais dans cette atmosphère chaude et chargée de vapeurs culinaires. Ma tête brûlait. Je travaillais comme jadis aux heures de ma fièvre, poursuivant toujours le mot d'une énigme qui sans cesse me fuyait.

Quel était ici le rôle de Gérard? Il n'y avait pas à s'y tromper; j'avais surpris des signes d'intelligence. Il avait honte de ses alliés, mais il avait des alliés. Contre qui cette alliance? Contre moi? Et pourtant, Gérard m'aimait, j'en étais sûr: je l'aurais juré.

Il est des circonstances où ceux qui vous aiment peuvent être contre vous. Je n'avais pas le sang-froid qu'il faut pour raisonner dans cet ordre d'idées, très multiples et très subtiles, dont le résumé est la phrase proverbiale: Sauver un noyé malgré lui. Les demi teintes m'échappaient. Gérard devait être mon ami ou mon ennemi; entre ces deux extrêmes, point de milieu.

A chaque instant, des frissons me passaient par le corps. La grotesque bombance qui m'entourait ne faisait sur moi qu'une impression très vague. Toute autre chose m'eût gêné pareillement et peut-être davantage. Je travaillais, je cherchais, j'épuisais mon effort à m'isoler. Je souffrais à un degré terrible, et je n'aurais pas su dire de quoi je souffrais.

Quelque chose menaçait, voilà le vrai. Tout grand malheur qui pend a son cri muet. On l'écoute, il trouble, il navre.

La pensée d'Aurélie me vint. Pourquoi? Eût-elle été à sa place, si sévèrement que je l'aie pu juger, parmi ces incongruités de bas étage? Et, cependant, son absence me causait de l'étonnement et de la peur.

Elle était la correspondante naturelle de ma famille à Paris, tant à cause du lien de parenté qu'en raison de mon séjour chez elle. Seule elle pouvait fournir sur moi certains renseignements. On avait dû l'aller voir au saut de la voiture.

A moins que ce voyage ne fût un pur prétexte pour s'empâter aux Frères-Provençaux.

Cette dernière hypothèse n'était pas l'absurde, comme le lecteur pourrait le supposer. On a vu parfois la province se ruer sur Paris, les mains pleines d'intérêts encore plus respectables, et revenir chez elle, vaincue plus qu'Annibal, par les délices du Palais-Royal, cette Capoue des vaillances départementales. Cependant je n'admis point qu'il en pût être ainsi. L'absence d'Aurélie en vint à me préoccuper de plus en plus.

Elle était la femme des escapades. Elle avait l'esprit qu'il fallait pour rire aux larmes et savourer le comique de cette prodigieuse exhibition. Elle était du monde, mais à sa façon, et ce qu'on appelle la distinction était pour elle un vêtement plutôt qu'une peau. Cette soirée eût été mémorable dans sa vie. Elle y aurait payé place au poids de l'or.

Ne l'avait-on point invitée? Etait-ce réserve? La réserve n'étouffait ici personne, et mon bon père, qui détestait si cruellement les mésalliances, n'avait pas honte du tout de ses convives. A Paris comme à Paris! La truffe purifie toutes choses.

L'idée naissait en moi qu'Aurélie pouvait être employée à quelque ténébreuse machination.

Mais on me gardait à vue. Les truffes venaient d'arriver. L'oncle Bélébon avait réédité coup sur coup trois de ses plus forts calembours; sa faveur renaissait de ses ruines.

«Monsieur mon neveu, me dit-il, puisqu'il faut prendre des gants de satin blanc pour vous parler, vous n'avez pas encore demandé des nouvelles de votre tante Renotte qui, Dieu merci, vous en a assez fourré. Je m'en vas vous en dire. La pauvre Renotte est restée malade de l'affaire de la Poule Noire, et c'est elle qui partira la première, à ce qu'elle dit. Vincent n'est pas si bien habillé que vous, mais il n'a pas porté malheur à sa famille.»

Il y eut un grand tumulte. Les uns voulaient savoir à fond l'affaire de la Poule Noire, les autres maudissaient l'oncle Bélébon qui mettait du noir dans la fête. Mon père jeta sur moi un regard attristé.

«On a du chagrin à la maison, René, murmura-t-il; les deux petits sont malades aussi. Mais servez le chambertin, garçon, et toi, l'oncle, que le diable t'emporte!

—L'ignorance engendre la superstition, formula Bel-Œil.

—T'ai-je dit, me demanda Nougat, que depuis Vannes, je n'avais pas senti mon estomac? Quelques truffes, Kervigné, s'il vous plaît. Figurez-vous, ma bonne madame Rimassu, qu'à Vannes, je ne peux pas digérer un blanc de poulet!

—Quoique ça, glissa Joson Michais à mon oreille, où donc qu'est allé notre monsié Gérard?»

Je tressaillis comme si j'avais reçu un coup violent. Gérard, en effet, n'était plus à sa place.

«Pour sûr et pour vrai, acheva Joson, y a du tâbâc, ej'ne mens pas!»

Mon père arrivait en ce moment de joie qui précède la plénitude.

«Garçon! dit-il avec une emphase symptomatique, versez aussi du chambertin à ce simple villageois que j'ai fait aujourd'hui asseoir à notre table. Jadis nos ancêtres avaient la coutume de s'entourer de leurs serviteurs. J'aime le souvenir de ces époques patriarcales.

—Ah! Kervigné! soupira ma tante Bel-Œil, que n'avez-vous toujours ce style élevé!

—Demain, nous serons au noble faubourg, risqua Nougat imprudemment. On peut bien s'encanailler un peu aujourd'hui.

—De quoi, ma grosse? interrogea la poissonnière de Lorient, hérissée comme une brosse. Dites-vous cela pour les personnes qui sont dans le commerce?

—Nous ne sommes plus sous l'ancien régime! proclama la garde nationale.

—Mords la! excita Vincent. Kiss! kiss! kiss!

—La canaille, s'écria loyalement le gendarme, c'est les réfractaires et les perturbateurs de l'ordre public, sous un prince ami de la Fayette!

—Et de son cheval blanc, grinça le vieux Bélébon. Un sou à qui chantera la Parisienne

L'adjoint chercha son écharpe. Je vis bien que mon père allait hisser le drapeau blanc, mais le champagne parut. On s'embrassa. Nougat et Mme Rimassu pleurèrent. Au troisième verre de champagne, ils étaient tous Français et militaires. La poissonnière de Lorient eût pu crier vive l'Empereur sans rencontrer la moindre opposition.

«A la musique, mon oncle! ordonna mon père d'une voix tonnante.»

Aussitôt Bélébon:

On dit qu'aux noces de Thétis
Tous les dieux s'assemblèrent:
Junon, Pallas, Cérès, Iris
Et Vénus s'y trouvèrent.

Mais il ne chantait pas seul. La poissonnière faux-bourdonnait:

Ce sont les maires et les préfets
Qui sont de jolis cadets;
Ils nous font tirer z'au sort,
Tirer z'au sort,
Tirer z'au sort,
Et nous envoient-z-à la mort!

Rimassu grinçait en fifre:

Ah! la jolie vie que l'on mène
Dans un régiment de hussards!
L'on rit, l'on chante, l'on aime
Et l'on ne craint point les hasards.

Le capitaine de gendarmerie, sans respect pour son uniforme, se mit à siffler la Marseillaise, Vincent fit le coq, ma tante Bel-Œil roucoula:

Pour gente bergère,
Galant cavalier......

«Devine devinaille! hurla l'adjoint, furieux de ne pas savoir une chanson: trois moines passant, trois poires pendant, chacun en prit une et il en resta deux....

—Mon premier, proposa Bel-Œil, est un métal précieux, mon second un envoyé des cieux, mon tout un fruit délicieux: un baiser à qui devinera ma charade!

—Jouons à la main chaude! opina Nougat:

Le petit dieu qui gouverne le monde
Avec un bandeau sur les yeux....

—Eh! houp, Jabadâo! criait Joson, en brandissant son verre de champagne, c'est mignon, cte petit cidre, monsié el chevâlier. Ej' suis vot'mâtelot à la vie, à la mort, faut pas mentir.... Mais n'empêche qu'y a du tâbâc!

—Grenadiers! déclama tout à coup la garde civique, vous êtes la nation armée! La France libérale vous a confié ses institutions. Si jamais l'étranger....

—A bas les Anglais!

—Ah! l'Allemagne! fit Bel-Œil, la rêveuse Allemagne. Que Dieu m'envoie l'auteur de Lottchen ou la Filleule du Rhingrave

L'adjoint demanda:

«Jetez-vous vos langues aux chiens? Un des trois moines s'appelait Chacun.... Bêtes!»

Et il s'affaissa dans un rire homérique. Vincent lui versa une demi-tasse de café à l'intérieur de sa cravate.

«Celui qui s'appelait Chacun prit une poire, continua l'adjoint qui essaya de l'embrasser, et de la sorte il restait deux poires..... Bêtes!.... madame me croit dans mon lit.

—Viens danser, pataud! dit Nougat qui saisit le gendarme à bras-le-corps. Je n'ai pas mal à l'estomac!

—A la danse! A la danse!

—Garçon, des violons!

—Nous deux, me dit Bel-Œil en se pendant à mon bras, comme si j'eusse été l'auteur de Lottchen ou la Filleule du Rhingrave, cherchons un lieu écarté pour parler la seule langue qui convienne aux cœurs sensibles.»

XXVIII.
L'EPREUVE.

On dansa. Quatre couples, suivis par la galerie, passèrent dans le salon voisin, où il y avait un piano. Le piano fut touché par un garçon du restaurant que la dureté des temps avait précipité des sommets de l'art. Le personnel des Frères-Provençaux éprouvait un malaise visible. On fit des choses insensées, en vertu du principe: «A Paris comme à Paris.» Rimassu et la veuve des marins étaient deux maîtresses femmes, rompues à toutes les excentricités chorégraphiques; elles enseignèrent le cancan à Nougat, qui ne se possédait pas de joie. La poissonnière tutoyait tout le monde et fumait sa pipe en exécutant la pure danse de l'ours, telle qu'on peut l'admirer, à Lorient, dans les bouges les mieux fréquentés de la rue du Port. Vincent et elle, en guise de galanteries, se livraient de véritables combats à coup de poing. Mon pauvre père regardait tout cela d'un air béat et battait la mesure sur le dos du garçon virtuose en criant:

«C'est Paris! voilà ce que c'est que Paris!»

L'oncle Bélébon, lâche flatteur, venait de temps en temps lui chatouiller les flancs par derrière et c'étaient d'interminables éclats de rire. On se mit à chanter en dansant. Je n'oserais citer même les titres des poésies exhumées par la coupable Rimassu. Nougat en voulut des copies. Si le maître et seigneur des Frères-Provençaux n'avait pas vu avec nous un instant le colonel vicomte de Kervigné, un de ses habitués les plus respectables, il nous aurait lancés vingt fois à la porte.

Dans l'intervalle des quadrilles, on se hercaillait, selon l'expression de la poissonnière. La hercaille est une poussée générale, mêlée de horions sincères et de cris appropriés. Vincent qui cachait sous un extérieur grossier des talents de société fort étendus, imitait en ces occasions la voix de tous les animaux domestiques. On aurait cru qu'il y avait là des ânes, des vaches, des cochons, des dindons, des canards et des oies.

Ah! c'était Paris! c'était bien Paris! chacun se promettait d'y revenir.

«Amusez-vous, mes enfants, disait mon père. C'est de votre âge. La Bretagne fut toujours renommée pour sa franche et cordiale gaieté. Nous ne sommes pas des Anglais! On va monter les glaces et le punch. Quand vous voudrez, nous souperons. Voilà Paris!

—Tu es un cœur, toi, ancien marquis!» applaudissait la poissonnière.

Et par-dessus les acclamations, on entendait la voix triomphante de Nougat qui criait:

Je ne sens pas mon estomac!»

Depuis longtemps, j'aurais pu m'esquiver, mais j'avais peur de mécontenter mon père et il me semblait que je gagnais auprès de lui quelque mérite, en subissant ce purgatoire. D'ailleurs, j'attendais toujours Gérard. A force d'hésiter, je me laissai prendre, comme je l'ai dit, par ma tante Bel-Œil, et la fuite devint impossible.

Ma tante Bel-Œil ne dansait pas et la gaudriole soulevait son cœur sensible, mais elle avait soif de théories sentimentales. Son aspect était un peu effrayant. Ses cheveux grisonnants s'ébouriffaient sous un bonnet terriblement couronné de fleurs des champs; sa longue figure se marbrait de tons livides et lilas; son grand zieu restait fixe et demesurément ouvert, tandis que son petit zieu exécutait des merveilles de gymnastique.

«Hélas! me dit-elle avec un soupir gastrique, voici donc Paris et les orgies sans frein de la Babylone moderne! Se peut-il que je m'y trouve compromise après tant d'années d'une existence virginale! J'en avais lu la description dans les Exilés de Heilbronn, ou à quoi sert la vertu? un livre charmant, quoique rempli de dangereuses peintures. As-tu été à la Chaumière?

—Non, ma tante répondis-je.

—Sois franc. Notre patrie a aussi des auteurs. Je connais les mœurs vives et dévergondées du pays latin. Je voudrais voir quelques grisettes de Paul de Kock avant de mourir!»

Elle me serra tout à coup le bras:

«Jeune imprudent, s'interrompit-elle, tu as gâté ta vie! Nous vivons dans un siècle où l'amour est proscrit. Le démon de l'or s'est emparé de toutes les consciences. Et tu t'es avisé de chercher un cœur pour ton cœur! Ce n'est pas moi qui te blâme: la religion naturelle ne connaît pas de schisme et, du haut de ma philosophie, je vois les comédiennes au niveau des princesses. Passez le punch, monsieur le garçon. Ah! qu'il est fort! Remettez-y un peu de rhum pour le rafraîchir. C'est bien! Nous disions donc que ton Annette Laïs.... D'abord j'aime ce nom: Annette Laïs, ou les secrets de la comédie. Combien de fois n'ai-je pas été sur le point de composer un livre, afin d'épancher dans le sein de l'humanité les émotions brûlantes de mon âme! Ecoute-moi. Et ne te méprends pas sur mes intentions. C'est la tendresse désintéressée d'une parente qui va dicter mes paroles. Cette jeune fille avait-elle déjà connu l'amour? ou bien l'as-tu conduite le premier dans ce sentier émaillé de fleurs fatales où le dieu qui porte un carquois?...»

Elle me donna un coup sur les doigts, et son petit zieu fit pour le moins cinquante tours en une seconde.

«Eh! bonhomme? s'interrompit-elle, cessant soudain de traduire l'allemand, ne crains pas de tout dire. C'est comme si j'étais ton confesseur. Tu conçois, si je suis contente des détails, je te fourre de quoi lui faire un mignon cadeau.

—Prenez moi ce gaillard là! ordonna mon père, et qu'on me le fasse danser de force.»

On fit mine d'obéir, mais Bel-Œil m'entoura de ses deux maigres bras; prête à défendre par la force le trésor de confidences intimes qu'elle attendait de moi.

En ce moment, Joson Michais me glissa à l'oreille par derrière:

«Notre monsié Gérard est en bas qui vous attend. Il est pâlot et blême censé comme un linge, et je ne mens pas! Pour le tâbâc, il y a du tâbâc!»

Je ne fis qu'un saut jusqu'à la porte et je m'enfuis.

Gérard était bien pâle, en effet. Il m'attendait, appuyé contre l'entrée du vestibule, sur ce petit trottoir en contre bas qui borde la rue de Beaujolais. Il semblait avoir peine à se soutenir. L'idée me saisit qu'il venait de commettre une mauvaise action.

«Ah! me dit-il, te voilà.»

Il posa ses deux mains sur mes épaules et je le sentis chanceler.

«Sois homme! ajouta-t-il en quelque sorte machinalement. Sois homme!»

Le vertige me monta tout de suite au cerveau. J'eus la pensée furieuse de lui briser le crâne contre la rampe de fer qui était derrière nous. Je sentais, à vrai dire, le coup de poignard qu'il venait de me porter en plein cœur.

«Qu'as-tu fait?....» balbutiai-je d'une voix étranglée.

Il répéta:

«Sois homme! sois homme!»

Je vis que ses yeux étaient rouges et que des larmes roulaient sur sa joue.

Je ne saurais rendre l'angoisse poignante que j'éprouvai. Ce doit être ainsi quand on meurt, ma colère tomba, mon énergie aussi. Il fut obligé de me soutenir à son tour.

Il me porta peut-être, peut-être eus-je la force de marcher. Je n'ai pas souvenir. Je me retrouvai assis sur un des bancs de pierre collés aux arcades qui donnaient au jardin du Palais Royal un aspect de familière hospitalité. Il était tard déjà. De rares promeneurs allaient et venaient dans les allées. Sous les fenêtres des Frères Provençaux, il y avait néanmoins un groupe assez nombreux formé par des badauds qui écoutaient crier nos gens de Vannes.

La première parole de Gérard fut celle-ci:

«Il faut renoncer à elle.»

Puis, comme je ne répondais pas, il ajouta:

«Petit frère, je te jure devant Dieu que je t'aime! Après notre mère, tu es ce que j'aime le mieux au monde!»

Je gardais toujours le silence. J'étais mort. Je n'aurais pu faire un mouvement ni prononcer une parole. Seulement il y avait en moi un sauvage besoin de frapper. Si j'avais eu la force j'aurais tué. Je le dis comme cela est: je suis sûr que j'aurais tué.

Il me baisa au front. Je sentis ses larmes qui me mouillaient. De quoi se repentait-il? J'aurais voulu avoir les griffes d'un tigre.

Car on s'était attaqué à elle! On me l'avait frappée! Je ne me serais pas défendu moi-même, non! Moi-même, je ne me serais pas vengé! Mais elle!

«C'est un ange! murmura Gérard, c'est un pauvre bel ange!»

Il s'assit auprès de moi, et appuya sa tête contre mon épaule.

Il me faisait horreur, car sa voix sonnait à mon entendement comme s'il eût parlé d'une morte.

Je devais souffrir encore davantage.

«Je serais vrai, reprit-il, je ne pourrais pas mentir avec toi. J'ai eu mes amours de jeune homme. On juge les autres par soi-même. Là bas, en Bretagne, lors de mon arrivée, ils m'ont tous dit: Ce pauvre René est en train de se casser le cou! Et déjà, j'étais bien mécontent de toi, frère; tu vas avoir vingt ans. Tu n'es rien. J'avais de l'ambition pour toi. Est-ce que tu m'entends?»

J'éprouvai une sorte de surprise à pouvoir répondre. Ma langue joua dans mon palais. Tout le surplus de mon être restait rigide et perclus, mais je pus dire comme un automate qui parle:

«Oui, je t'entends.

—Eh bien! petit frère, je leur avais promis de t'empêcher de te casser le cou, en principe et sans rien spécifier. L'oncle Bélébon me mettait les éperons dans le ventre en me parlant du jeune Sauvagel, un fils de bourgeois qui est en train de parvenir très haut, à Paris, par le crédit de la présidente. J'étais jaloux pour toi de ce Sauvagel, et je me disais: il a un boulet au pied, je l'en débarrasserai, il reviendra sur l'eau. En voiture, nous n'avons parlé que de toi. Notre père est le meilleur des hommes, mais il roule dans un cercle d'idées qui va se rétrécissant, et le métier de ces Bélébons est de l'abrutir. Quelque jour, je me mêlerai de cela.... Mais non! que le diable m'emporte s'il m'arrive de me mêler jamais de la moindre des choses!.... Notre père a donc son tic contre les mésalliances. Moi, je ne suis pas partisan des mésalliances, mais je ne sais pas ce que je ferais pour toi. Mon père, c'est indifférent: il m'a dit cent fois, à moi, qu'il aimerait mieux me voir mort que mésallié. Or, voilà: en diligence, le vieux Bélébon dit: Le meilleur moyen serait de lui souffler sa donzelle....»

Je poussai un sourd gémissement.

«Tu vas voir, reprit Gérard. Sur ma foi, j'ai été puni! Nous sommes fanfarons, en Bretagne, et ce n'est pas le régiment qui corrige de cela. Tout le monde me poussa, disant: Si le petit se voit trompé, il est fier, il sera guéri d'emblée. Moi, vois-tu, j'ai rencontré en ma vie cent présidentes, les unes plus, les autres moins folles qu'Aurélie. Sous l'uniforme, nous ne sommes peut-être pas aux meilleures places pour bien voir les femmes. Celles qui nous laissent approcher savent ce qu'elles font et cachent les autres. Il s'agissait d'une comédienne qui s'était fait promettre le mariage par un enfant de dix-huit ans....

—Gérard, l'interrompis-je, mon immobilité cataleptique me donnant les apparences de la froideur, je souffre beaucoup: dis-moi ce que tu as fait.»

Il se méprit.

«Te voilà plus calme, murmura-t-il. Pauvre fille!»

Il la plaignait presque de ma résignation.

«Je suis retourné chez M. Laïs, poursuivit-il. J'ai dit que tu m'avais chargé de la venir prendre....

—Pour la présenter à mon père? devinai-je.

—Oui, pour la présenter à notre père.

—Et ils t'ont cru, car ils croient tout.

—Oui...... ce sont de bonnes âmes. Ils m'ont cru, en effet, la fille, le père et le fils.

—C'est bien, Gérard, continue.»

Je pensais: «Si je ne peux pas le tuer, M. Laïs ou Philippe se chargeront de cela.»

Il reprit:

«Annette s'est habillée à la hâte, tremblant un peu, mais souriant aussi. Au bout de dix minutes, elle était prête. Le père et le fils sont venus nous conduire jusqu'au fiacre et l'ont aidée à y monter. Le père a dit: Ne crains rien; celui-là est un gentilhomme de Bretagne et un soldat français.

Mon cœur qui avait cessé de battre, se prit tout à coup à bondir dans ma poitrine. Je voyais et j'entendais M. Laïs.

Gérard reprit encore:

«Annette me demanda: Où donc sont-ils? Je répondis: loin d'ici, dans le faubourg Saint Germain. Et je me mis à songer aux moyens d'accomplir ma promesse....»

Gérard s'arrêta et passa son mouchoir sur son front.

La sueur froide coulait en ruisseaux le long de mon corps. Je n'essayais même pas de savoir si je pouvais bouger maintenant. Je n'avais qu'une pensée: écouter. J'étais avide de chaque mot qui retournait le poignard dans ma blessure.

Par bouffées, les éclats de rire et les chants sortaient par les fenêtres ouvertes des Frères-Provençaux.

«Oui, poursuivit Gérard, et Dieu sait si j'avais envie de réussir! C'est la sottise des gens comme moi, que veux-tu? Ils croient à leurs mères et ils ne croient pas aux femmes! comme si chacun n'avait pas sa mère et comme si toutes les mères ne faisaient pas toutes les femmes! Je ne sais pas si tu es irrité contre moi, depuis que mon aveu franc et complet te demande pardon, mais je te demande pardon deux fois que j'eus. Elle me souriait si bien! Je me dis: ce sera trop facile! Je pris sa main, ou plutôt elle me la donna; je la tirai vers moi, elle fit les trois quarts du chemin: sur l'étroite banquette de la voiture, nous eussions tenu quatre! Je lui dis: Annette, je n'ai point rencontré de femme si belle que vous.....»

Il s'arrêta encore et je voulus parler. Ma langue était de nouveau frappée. Je vivais seulement par l'atroce angoisse qui me tordait le cœur. Oh! pourtant, mon intelligence était nette. Je sentais chaque coup distinctement, et il semblait que mon martyre, arrivant sans cesse à son comble, pût indéfiniment s'aggraver.

«Je te dis, continua Gérard en se redressant, que je ne connais pas la femme ainsi faite. La résistance a été pour moi jusqu'ici le souverain gage de la vertu. Celle-là qui est une angélique créature, ne m'a point résisté.» Tant mieux! m'a-t-elle dit. J'ai ajouté: Je suis majeur, moi, je suis colonel, la femme que j'aime, je puis l'épouser. Et, en parlant ainsi, j'ai voulu porter sa main à mes lèvres. Elle m'a tendu son front. Puis, attirant à son tour ma main jusqu'à sa bouche, elle l'a baisée en murmurant: Mon frère.....

Gérard pleurait. Ses larmes attirèrent les miennes. Un délire de joie remplaça ma torture. Je ne voulais plus son sang; si j'avais pu, je me serais précipité dans ses bras.

«Avant ce soir, dit-il en essayant de sourire, il y avait bien longtemps que je n'avais pleuré «Mon frère!» Elle a seulement prononcé ce mot. La honte m'a pénétré comme une sueur. René! comme elle t'aime! comme elle t'aime!

Et avec un élan d'enthousiasme:

«J'ai vu qu'il y avait quelque chose au-dessus de la vertu qui s'irrite, la vertu qui reste calme, tant il est loin de sa pensée qu'elle puisse être en danger de faillir; la vertu qui pardonne du haut de sa sainteté miséricordieuse, la vertu angélique, pour employer ce mot qu'on prodigue si follement, vertu de celle que je te donnerais pour femme à l'instant même, si Dieu avait voulu que je fusse ton père!»

J'eus froid. Ma joie se glaça. Un instant, j'avais cru que tout était fini et qu'ici était le dénoûment heureux de mon supplice. Mais les dernières paroles de Gérard firent entrer en moi une terreur nouvelle, plus subtile et plus pénétrante, quoiqu'il ne s'y mêlât point encore de colère.

Je retrouvai la parole pour demander:

«Où est-elle? Ai-je rêvé ou n'as-tu pas dit qu'elle était perdue pour moi?»

Gérard baissa la tête.

«Nous étions à la porte de l'hôtel de Kervigné.... prononça-t-il péniblement.

—Ah! fis-je en m'accrochant à ses habits, il y avait un complot! un odieux complot! contre une enfant!

—Mon frère, ceci n'est plus ma confession, m'interrompit Gérard. Je t'ai dit toute ma faute. A dater de ce moment, je n'ai fait que remplir un devoir. Mlle Laïs a agi librement. Nul ne l'a forcée. Son dévouement s'est accompli dans la plénitude de sa volonté.

—Mais où est-elle? m'écriai-je en luttant contre ma défaillance et refoulant le râle qui obstruait ma gorge, où est-elle? Qu'avez-vous fait d'elle? Je la veux! Je serai assassin, s'il le faut, et, si l'on m'y pousse, parricide! Je la veux! C'est ma vie! Ecoutez! Je ne vous tuerai pas! Je ferai mieux, je me tuerai devant vous! Vous serez tous éclaboussés de mon sang! Je la veux! Annette! Annette! mon âme! Soyez maudits, vous tous qui m'avez arraché le cœur!»

XXIX.
LE COMPLOT.

Je tombai. Gérard me reçut dans ses bras, et j'y restai quelques minutes sans connaissance. Il y avait eu complot, en effet. On avait exécuté ici la stricte volonté de mon père, qui avait participé à la conception du plan et fourni les fonds nécessaires.

Je vais raconter le fait comme je le sus plus tard, car l'explication de Gérard finit là pour ce soir, et les événements qui suivirent ne laissèrent point de place aux longs discours.

Annette entra dans la maison du président de Kervigné sans connaître les noms des maîtres de céans. Au lieu de moi qu'elle attendait, on la mit en présence d'Aurélie. Elle avait aperçu Aurélie une seule fois, avec moi, dans la loge du théâtre Beaumarchais; elle la reconnut, mais cela ne lui apprit rien: j'ai dit qu'elle ignorait le rôle joué par le président auprès de sa famille.

On se garda bien de lui montrer Laroche.

Elle demanda mon père. Aurélie répondit qu'elle avait mission de parler pour lui.

Annette et Aurélie étaient seules désormais. Gérard avait passé dans un appartement voisin, après s'être exprimé ainsi:

«Mademoiselle Laïs mérite plus que des égards. Quelles que soient les apparences, je déclare que mes sentiments pour elle sont une tendre affection et un sincère respect.»

Aurélie put être étonnée, mais elle ne le fit point paraître. Elle avait du cœur et savait vivre. Son ridicule n'était point en jeu. Elle s'acquitta décemment et bien de la difficile mission qui lui était confiée.

«Mademoiselle, lui dit-elle en substance, je suis presque une mère pour celui que vous aimez; néanmoins, je n'aurais point pris sur moi d'agir comme je vais le faire. Ecoutez mes paroles comme si elles tombaient de la bouche même de M. le comte de Kervigné, père du chevalier. Votre mariage avec ce dernier est impossible. M. de Kervigné n'y consentira jamais de son vivant et il s'arrangera de manière à ce que sa volonté lui survive. Les raisons de ce refus n'ont point trait à vous personnellement: c'est pourquoi il n'est pas besoin de vous les faire connaître. Ce sont des opinions, des préjugés de caste, si vous voulez, et des arrangements de famille. Le chevalier doit épouser une de ses cousines, riche et belle; il l'aimait avant de vous connaître.»

Ce dernier détail, le seul qui fit impression sur Annette, était aussi le seul qui ft controuvé. Quant au mariage, il était en effet arrangé. Si je n'en ai point parlé, c'est qu'on avait cru pouvoir en poser les préliminaires sans me consulter.

Je n'ai pas besoin de peindre la situation d'Annette, isolée et privée de ses conseils naturels, en face d'une pareille déclaration. Elle n'eut d'abord à donner que ses larmes.

Aurélie poursuivit.

«La loi française ne nous accorde aucun moyen de vous combattre, mademoiselle, en dehors des actions criminelles qui nous répugnent et qui seraient, paraîtrait-il, d'une souveraine injustice, employées contre vous. Néanmoins, je dois vous dire que le chevalier, mineur et attiré dans la maison d'une comédienne, par le père et le frère de celle-ci, fournit à M. de Kervigné un motif légitime d'intervenir. J'ajoute que cette intervention, si elle avait lieu, ne serait pas sans danger pour MM. Laïs.»

Annette voulut protester. Aurélie l'arrêta d'un mot.

«Je plaide la cause d'une famille malheureuse, dit-elle. Dieu me garde d'accuser ni surtout d'insulter ceux qui vous sont chers! Je veux seulement vous faire comprendre que leur qualité d'étrangers prête une gravité nouvelle à la situation. Coupables ou non, MM. Laïs prêtent ici le flanc, et vous savez bien que, pour se défendre, il est parfois besoin d'attaquer. Mais ne parlons point de ceci, mademoiselle. Vous êtes en présence d'une femme qui connaît et qui excuse les entraînements du cœur. Moins jeune que vous et peut-être moins belle, cette femme possède encore quelque beauté. Pour être un juge rigoureux dans un procès de cette sorte, il faudrait avoir passé l'âge des charmantes imprudences et des passions irrésistibles. Tel n'est point mon cas: vous ne trouverez en moi que clémence. Je ne veux point vous menacer; je veux vous prier, non pas tant au nom d'une famille au sein de laquelle vous avez jeté involontairement le trouble, qu'au nom de René lui-même. Vous ne pouvez pas être sa femme, vous pouvez seulement briser son avenir en restant sa maîtresse. Voyez le vrai des choses: René a dix-neuf ans; il est dans toute la force du terme, en équilibre entre le bonheur et le malheur. Je vous fais observer, avant de poursuivre, qu'il n'a pas, comme beaucoup de jeunes gens, la possibilité de parer par lui-même aux embarras matériels de la vie; il n'est ni peintre, ni sculpteur, ni écrivain, ni avocat, ni médecin. J'entends en herbe. Non-seulement il n'a pas d'état, mais il n'a pas même de vocation. Je le connais aussi bien que vous. Lui retirer l'appui de sa famille, c'est le plonger matériellement dans une misère dont il n'aura aucun moyen de sortir. Pour un homme tel que lui, la misère est une impasse où l'on meurt. Peut-être avez-vous fait ce rêve de prendre sa place dans la lutte et de combattre la misère par votre talent. Ce n'est qu'un rêve. On meurt aussi de honte, et un Kervigné ne vit pas d'une femme. Vous pouvez briser son existence, mais vous ne pouvez rien pour son salut.»

Annette écoutait atterrée. Les arguments d'Aurélie la frappaient comme le choc répété d'un marteau qui aurait battu son cœur. Elle ne pleurait plus; elle regardait avec égarement cette femme qui lui arrachait une à une toutes ses espérances et toutes ses joies. Elle ne discutait point en elle-même la valeur de ces diverses affirmations. Toutes, au même degré, lui semblaient claires comme l'évidence. Mais, à l'encontre de ce plaidoyer écrasant, il y avait une autre évidence: l'impossibilité de renoncer à son amour.

Elle restait là, silencieuse et la tête baissée, comme une pauvre enfant, trahie par son angoisse et qui ne trouve plus de paroles pour repousser une accusation imméritée. C'était si bien une enfant, une chère et adorable enfant, elle était si belle et d'une beauté si touchante, la candeur de son inexpérience parlait si haut, à défaut de sa voix, que la présidente eut pitié. Parmi les banalités de ce cœur, il y avait des élans sincères. Elle eut remords de son succès, et regretta sans doute la mission qu'elle avait acceptée, car elle rapprocha d'elle Annette et la baisa au front d'un brusque mouvement.

J'affirme que ce ne dut pas être une comédie, mais cela réussit comme le plus habile des stratagèmes. Il n'y avait de vaincu chez Annette que sa raison. Restait l'instinct, que les arguments ne trompent point. Sans ce baiser, l'instinct d'Annette eût résisté.

«Madame, madame! s'écria-t-elle tandis que les larmes jaillissaient inondant son visage, vous êtes bonne et j'ai confiance en vous. Il vaut bien mieux que ce soit moi qui meure! oh! je le laisse libre! Je lui rends sa parole! Mais s'il revenait, madame, et s'il me disait: Je souffre....

—Pauvre fille! pauvre fille! murmura Aurélie, qui avait aussi des larmes dans les yeux.

—Et s'il me disait, poursuivit Annette: J'aime mieux mourir avec toi que de vivre sans toi!....

Elle joignait ses chères petites mains tremblantes et regardait son bourreau comme on implore Dieu.

Aurélie s'essuya les yeux. Ah! c'était de bien bon cœur qu'elle pleurait! Mais les larmes d'Aurélie sont de cette espèce toute particulière qui coulent à torrents sous les banquettes d'un théâtre, au cinquième acte d'un mélodrame. Ces larmes viennent aussi du cœur, je le pense, comme la sueur sort de la peau. C'est l'expulsion d'un liquide. J'ai connu une brave dame fort à son aise qui plaidait depuis cinq ans contre sa mère très pauvre, au sujet d'une pension alimentaire, et qui mouillait comme cela tout d'un coup trois mouchoirs à ce moment suprême où le premier rôle ouvre ses robustes bras à l'ingénue, au son de cette musique: «Ma fille! ma mère! Est-ce bien toi! Mon Dieu! merci!»

Elle perdit son procès et interjeta appel.

Aurélie était loin de là. Néanmoins, les larmes ne lui enlevaient jamais tout son sang-froid.

«Il vous dira cela, mon enfant, répondit-elle. Comptez-y bien! Ils disent tous cela! Ah! si vous les connaissiez comme moi! sacrifiée dès l'âge de quinze ans et livrée à un homme qui était déjà presque un vieillard, j'ai éprouvé des peines, dont le récit.... Mais il ne s'agit pas de cela!»

Elle eut la force de ne pas raconter son histoire!

«C'est de vous qu'il s'agit, reprit-elle. Il vous dira cela: c'est le refrain obligé. On me l'a dit vingt fois, et j'ai su garder mon innocence! Ah! il faut de la force dans notre sexe! Il ne faut pas qu'il vous dise cela. Comment l'en empêcher? Je réponds nettement et franchement: vous devez fuir.

—Fuir!... répéta Annette stupéfaite.

—Il n'y a pas deux manière de trancher la question. C'est à savoir si vous voulez le perdre ou le sauver.

—Je veux le sauver, madame! Sur tout ce que j'ai de plus cher au monde, je vous jure que je veux le sauver!

—Vous êtes une chère et digne créature.

—Mais pourquoi fuir? et où fuir? et comment?»

L'accent d'Aurélie devint solennel.

«C'est ici, ma chère demoiselle, dit-elle, que vous allez mesurer par vous-même toute la gravité des circonstances. Les parents étaient décidés à tout. Et laissez-moi vous dire, quoique mon intention ne soit point de marchander, ah! certes, laissez-moi vous dire que vous n'avez pas ici affaire à des millionnaires. Il se peut que vous ayez nourri quelque petite illusion à cet égard. Je vous crois le désintéressement même; cependant l'imagination va, on se fait des idées: il y a en Bretagne de ces vieilles maisons qui ont l'opulence du marquis de Carabas.

—Dieu m'est témoin, madame.... voulut l'interrompre Annette.

—Evidemment, ma fille, évidemment. Je suis comme cela. Je n'ai jamais pu me mettre en tête une idée d'argent. Je gagnerais deux mille écus par an à savoir marchander. Cela dépend des natures. On ne se fait pas. Je constate seulement que les Kervigné ont une fortune honnête et voilà tout. Ils sont trois enfants; René est le cadet; on a fourré beaucoup aux deux aînés, qui seront avantagés. Une fortune honnête de Bretagne n'est pas une fortune honnête de Paris. En somme, s'il y a en tout trente à quarante mille livres de rente.... c'est encore joli, je suis de votre avis, mais ce n'est pas le Pérou!»

Annette Laïs était muette maintenant.

«J'arrive à la conclusion, poursuivit Aurélie, car ceci est tout un raisonnement. Comme je vous le disais, vous allez juger de la gravité des circonstances par le sacrifice que la famille consent à s'imposer.»

Annette releva la tête involontairement et devint pâle, mais elle n'interrompit point.

«Le docteur Josaphat trouve cela énorme! continua Aurélie. C'est notre médecin, et je crois que vous le connaissez. Il a dit le mot: énorme! La famille offre dix mille francs.»

Annette resta immobile.

Aurélie attendit un instant, puis elle reprit:

«Mademoiselle, j'avoue que vous m'étonnez. La somme est ronde et l'on ne vous doit rien du tout, puisque René est mineur.»

Ce ne furent pas des larmes, cette fois, ce fut un feu qui jaillit des prunelles d'Annette Laïs. Aurélie eut peur. Bien que le fond de sa pensée ne fût pas la délicatesse même, son expression avait été plus malheureuse encore que sa pensée. Elle le sentit et recula.

«Mon enfant, dit-elle avec bonhomie, nous ne sommes pas ici dans le joli pays du roman. Je serais au regret de vous avoir blessée, mais il faut appeler les choses par leur nom. Pour se déplacer, il faut de l'argent. Nul ne songe à vous payer. Vous n'avez point mérité d'être humiliée; si vous l'aviez mérité, peut-être ne me serais-je point chargée de la mission difficile que je remplis auprès de vous. Ces dix mille francs sont pour les frais de votre voyage.»

Annette répéta:

«Mon voyage!....»

Aurélie eut un geste d'impatience.

«Ne vous fâchez pas, madame, dit Annette avec douceur. Je suis avec vous contre moi-même. J'ai compris une partie de ce que vous m'avez expliqué, surtout ceci: je peux lui faire beaucoup de mal. Je ne veux pas lui faire de mal. Expliquez encore.

—Chère petite! murmura Aurélie, sincèrement touchée. Vous voulez donc que je leur dise à tous: C'est un ange, cette enfant-là! Je ne sais plus où j'en suis, moi... Eh bien, oui, votre voyage. Si vous restiez à Paris, comment empêcher René de vous voir?

—Il ne faut plus qu'il me voie, murmura Annette, c'est juste.»

La présidente lui jeta un regard défiant, tant ceci dépassait les bornes de la résignation vraisemblable. Annette reprit:

«Mon père et mon frère ne consentiront jamais à cela.

—Si vous leur dites....

—Madame, chez nous, chacun sait lire dans le cœur des autres. J'ai montré mon amour. J'aurais beau dire moi-même au père et à Philippe: je ne l'aime plus, ils ne me croiraient pas. Ce sont des exilés, mais ils sont fiers autant que pas un d'entre vous. Je partirai seule.»

Aurélie ouvrit de grands yeux.

«Je partirai seule, répéta Annette, dont la voix devenait paisible et qui essayait de comprimer ses sanglots. Je ne veux pas être entre lui et le bonheur. Oh! non! Je n'ai rien à lui donner. Vous avez dit la vérité, madame: il n'accepterait pas le pain qui se gagne au théâtre. J'en suis sûre. Et en dehors de cela, que puis-je faire? Nous sommes deux pauvres malheureux, nous ne savons qu'aimer. Je n'avais jamais pensé à cela. Dites à son père et à sa mère qu'ils me pardonnent: je n'avais pas la volonté de les offenser.... et à lui.... Oh! à lui, ne lui dites rien, madame. Il saurait bien que vous mentez, si vous lui disiez que je l'ai oublié!»

Elle se leva et fit un pas vers la porte. Aurélie, presque aussi émue qu'elle, lui demanda où elle allait.

«Je ne sais pas, répondit Annette.

—Pensez-vous donc, chère enfant, que nous puissions vous abandonner ainsi?»

Annette appuya ses deux mains contre son front. Elle se sentait devenir folle.

«René! René!» murmura-t-elle.

Puis, regardant la présidente en face avec une farouche énergie:

«Si j'allais le tuer, au lieu de le sauver!» dit-elle.

Aurélie ouvrait la bouche; elle lui imposa silence d'un geste et ajouta:

«Est-ce que vous savez comme il m'aime? Il n'y a que moi pour le savoir, parce que nous nous aimons l'un comme l'autre. Moi, j'en mourrai, je le sais. S'il allait mourir!

—Ma pauvre chérie, murmura Mme de Kervigné, nos jeunes Français ne meurent pas de cela! Et quant à vous, le temps, l'absence....»

Son sourire sceptique ne tint pas contre la pâleur indignée d'Annette.

«Dieu veuille donc qu'il n'y en ait que deux à mourir, murmura celle-ci d'une voix brisée: le père et moi! ceux-là sont condamnés.»

Elle revint d'un pas ferme vers le milieu de la chambre.

«Vous aviez un projet, dit-elle, un plan arrêté. Tout ceci n'a pas été fait à la légère. La conduite du frère de René prouve qu'on voulait tenter plus d'un moyen de se défaire de moi. Me voici prête à entrer dans vos vues, quelles qu'elles soient, pour lui garder sa famille et son bonheur. Ne craignez pas de parler franchement: j'écoute.

—En vérité, balbutia la présidente qui perdait contenance, je ne m'attendais pas... Nous comptions tout uniment obtenir votre départ et celui de MM. Laïs pour l'étranger.

—Ne songez plus à cela. N'espérez rien que de mon isolement. S'ils étaient ici, je me souviendrais que René m'aime et je vous braverais.

—Un couvent....

—Un couvent soit. J'y pensais. Mais hâtez-vous. Je ne sais plus si je suis folle et si mon réveil sera la raison, ou bien si j'ai ma raison et si je me réveillerai dans la folie, mais je sais que je vais m'éveiller: hâtez-vous!»

Aurélie hésita. Un instant, tout ce qui restait en elle de noblesse et de générosité se révolta. Ce fut court. Elle se dit: C'est une comédienne.

Elle était tout habillée et coiffée. Elle jeta son mantelet sur ses épaules.

«Vous avez deviné juste, prononça-t-elle résolûment. Nos mesures étaient prises. Rien ne devait nous arrêter, sinon la violence matérielle. Ce qui arrive me fend le cœur, mais je jure que c'est la nécessité. Mademoiselle Laïs, je vous estime et je vous aime; si, quelque jour, vous avez besoin de moi....

—Moi, je vous jure que je n'aurai jamais besoin de vous, madame! l'interrompit Annette. Je suis prête: hâtez-vous!»

Il y avait une voiture attelée dans la cour de l'hôtel. Elles partirent, et Gérard se précipita comme un fou hors du cabinet où il avait tout entendu. Il était ivre en faisant le chemin de la rue du Regard au Palais-Royal. Il me dit, ce soir-là même, que jamais en sa vie il n'avait éprouvé de torture pareille.

Mais il n'eut pas le loisir de me faire le récit qui précède, et ce fut ici ma dernière entrevue avec le colonel vicomte de Kervigné, mon frère, à qui Dieu laissa juste le temps de me montrer son loyal cœur.

Il était agenouillé près de moi quand je sortis de mon évanouissement et me tenait serré dans ses bras.

«Petit frère! me dit-il, au moment où je rouvrais les yeux, je crois que j'ai bien fait. Il y a des choses impossibles. Je me suis jeté entre toi et un malheur. On ne fera jamais revenir mon père: voilà pour la raison. Au diable la raison! je sais où est ton Annette: je vais aller te la chercher, si tu veux!»

Je me pendis à son cou dans un transport de joie. Je ne savais pas encore ce qui était arrivé; mais je devinais au pire, et cette bonne parole était pour moi comme la corde lancée à l'homme qui se noie.

«Partons! m'écriai-je. Crois-tu que je ne puisse pas te suivre?»

Et je bondis sur mes pieds, frémissant d'aise et d'impatience.

«Ma parole! murmura Gérard, il était mort tout à l'heure, et maintenant le voilà qui danse comme un cheval trop ardent. On n'apprend pas tout à l'école, ni même au régiment. Je ne connaissais pas de femme pareille à Annette et je pensais que les amours comme le tien étaient bons à mettre dans les livres. Oui. Et je suis arrivé jusqu'au grade de colonel avant d'en savoir si long que cela!

—Mais partons donc!

—C'est qu'il nous faut des chevaux, petit frère.

—Quoi! déjà enlevée!

—Presque nonne! Ah! c'était bien mené! Mais nous avons dix lieues de marge, et je te promets que nous la rattraperons en route.»

Le tambour roulait pour la fermeture du jardin. Tous les gens de Vannes s'étaient mis aux fenêtres des Frères-Provençaux pour voir cette chose curieuse. Les badauds, de leur côté, avaient peine à quitter leur poste et jetaient un dernier regard d'envie aux croisées du restaurant.

«Si nous avions quelqu'un.... commença Gérard.

—Présent, quoique ça! l'interrompit la bonne voix de Joson. Ej' savais qu'y âvait du tâbâc! Faut pas mentir. J'écoutais.... sans écouter, comme on dit....

—Mon cheval est ici près, aux écuries de l'hôtel des Princes, dit Gérard. Va prévenir qu'on le selle avec deux autres bons coureurs: tu viendras avec nous.»

Joson poussa un long cri de triomphe et fit la roue sur place, une fois à droite, une fois à gauche.

«Nâge, tribord! appuie, bâbord! allume partout, courtequeue! J'ai bu du punje! A la houp! Et des glâces! C'est-il froid, pour sûr et pour vrai? Nâge!»

Il perçait déjà le groupe des badauds à coups de poing.

Cinq minutes après, nous allions à franc étrier sur la route de Versailles.

XXX.
BATAILLE.

«Quoique çâ, y avait du tâbâc! Nâge, bijou! saille de l'avant, blaireau! C'est-il bon el' punje, aussi vrai comme Dieu est not' maître! Les glâces, c'est trop froid! Serre un peu voir le vent, mauvaise bârque! Nâge partout ou gare l'avancement que j'te vas donner, soldat marin de mousse de carcan de girafe!

Ainsi parlait Joson Michais, qui galopait de son mieux à une cinquantaine de pas derrière nous. A la mer, il eût été le premier, sans contredit, mais mon frère Gérard était un cavalier accompli, et moi-même j'avais une grande habitude du cheval. La distance entre Paris et Versailles fut franchie en cinquante minutes. Il m'est arrivé de faire la même route en chemin de fer et plus lentement.

Nous traversâmes Versailles sans nous arrêter. Il était onze heures et demie du soir. En quittant la rue de l'Orangerie pour passer entre l'escalier des géants et la pièce d'eau des Suisses, Gérard me dit:

«S'il était seulement sept heures du matin, je me trouverais ici tout porté.»

Je lui demandai ce qu'il entendait par là. Il me répondit:

«C'est une autre histoire. Je vais te toucher un mot ou deux de cela, dès que nous aurons rattrapé la petite sœur.»

Je lui tendis la main tout en courant pour le remercier d'avoir appelé Annette: la petite sœur.

C'étaient les premiers mots que nous eussions échangés depuis Paris.

Il n'y avait à parler que Joson Michais, et Joson Michais ne parlait qu'à son cheval. Son cheval, qui était le moins bon des trois, commençait à renifler et la distance s'élargissait entre lui et les nôtres, qui restaient frais comme au sortir de l'écurie. Joson, voyant que le français n'y pouvait rien, se mit à parler breton. Son cheval était normand; on ne s'entendit pas; ce que, voyant, Joson Michais accomplit la promesse déjà faite et prodigua de l'avancement, à l'aide d'un bon bâton de houx qu'il avait en guise de cravache. Le Normand parut ne point goûter ce nouveau langage et donna des embardées, selon l'expression de Joson, qui mirent le cou de ce dernier en péril.

«Nâge, banian! Avant partout, méchant balaou! c'est-il çâ une embarcation? Je vas t'en casser une, faut dire la vérité, gendarme!»

Nous apercevions les lumières de Saint-Cyr.

«Est-ce loin encore? demandai-je.

—Auprès de Neauphle-le-Château: cinq lieues.

—Il y a un couvent dont la supérieure est la cousine de la présidente.»

Mon cheval eut de la cravache et bondit comme un cerf.

Mais, à ce moment, nous entendîmes derrière nous un cri de détresse. Joson Michais avait lassé la patience de son normand qui, fournissant une dernière et triomphante embardée, l'avait lancé par-dessus ses oreilles, sur la route, à une demi-douzaine de pas en avant.

Cela fait, le méchant balaou se tenait tranquille et broutait même quelques brins d'herbe sur le bord du fossé. Joson hurlait comme un diable. Il traitait sa monture de caïman, de merluche, de Savoyard, de Malgache, de Nantais, de calfat et même de commissaire, ce qui est la suprême injure. Le banian n'y prenait point garde et jouissait modestement de sa victoire. Nous fûmes obligés de mettre pied à terre. Joson prétendait avoir le cou démoli et les deux jambes cassées.

«Quoique ça, grondait-il pendant que nous le relevions chacun par une aisselle, c'est pas fond de sable, ici, ni de vase non plus, j'ne mens point! Roches partout, coraux, cailloux, coquillages. J'ai touché en grand, quoi! Portez-moi jusqu'à cette girafe de soldat-marin que je le saborde! Foi de Dieu! c'est çà un coup de mer! Sans vous commander, notre monsié Gérard, nous sommes ici en rade d'une paroisse, rapport aux feux qui paraissent là au sur-sur-ouâ de nous, dans le vent. Mettez-moi à la buvette.»

Au train dont nous allions naguère, nous aurions traversé Saint-Cyr comme Versailles, sans dire gare, et il y a dix à parier contre un que nous n'eussions point aperçu l'élégante calèche qui stationnait, toute attelée, dans la cour du meilleur cabaret du pays. A quelque chose malheur est bon: cette calèche était celle d'Aurélie.

Le premier objet qui frappa mes regards en entrant dans la salle basse du cabaret fut le corps d'Annette. Je dis le corps: elle était étendue comme une morte, sur un matelas, au milieu de la chambre. Des routiers et des paysans formaient autour d'elle un cercle bavard. Aurélie, agenouillée auprès d'elle, se tordait les mains, et derrière Aurélie, il y avait une espèce de frater qui choisissait une lancette dans une trousse.

Je vis cela du dehors, et je ne sais comment. Si j'en croyais la forme bizarre de mon souvenir, je dirais que je vis Annette au travers du groupe qui me la cachait. Comme je franchissais le seuil, tête baissée, un homme me barra le passage. Je le saisis des deux mains aux cheveux, et sa tête sonna sur le pavé derrière moi. Je ne me retournai point. C'était Laroche.

Quand Aurélie m'aperçut, elle poussa un grand cri. Ses jambes tremblaient et l'on entendait ses genoux se choquer sous sa robe. Je devais être effrayant à voir. Elle eut peur d'être tuée.

«Ce n'est pas moi! ce n'est pas moi! s'écria-t-elle. Je jure que je ne lui ai pas fait de mal!»

Je ne l'écoutais pas. Je ne sais pas si je la voyais. Je tombai de mon haut sur mes deux genoux et je regardai la figure blême d'Annette.

J'étais convaincu que j'avais une morte devant les yeux. Je ne pleurai point. J'étais assez calme, je n'avais ni le pouvoir ni l'envie d'interroger: il me semblait si aisé de la rejoindre, et si impossible de rester dans la vie où elle n'était plus!

Seulement, j'étais comme un enfant qui s'attarde à un spectacle que le hasard lui présente sur la route. Je voulais la voir encore et la contempler si admirablement belle dans sa pâleur. Ces gens qui continuaient de radoter autour d'elle les stupides commérages du cabaret campagnard me gênaient. Je m'impatientais à les entendre interroger, sans se lasser, leur mutuelle ignorance, parler de la justice et des gendarmes, proposer chacun son remède et dire avec prolixité ce qu'on aurait dû faire. Pour moi, elle était morte de notre séparation, comme j'en serais mort moi-même si je n'avais eu le devoir de la poursuivre et de la sauver. Que faire à cela? Une chose m'étonnait, c'est qu'on ne me laissait point seul avec elle. Qui donc avait droit d'être là, excepté moi? J'avais l'intention formelle de chasser tout ce monde et d'ordonner en homme qui doit être obéi, mais je ne disais rien. Je regardais et, l'espoir me vint qu'à force de regarder, j'allais retrouver son sourire dans les lignes immobiles de ce visage livide.

J'entendis le chirurgien villageois qui demandait du linge et une cuvette. Je ne compris son intention qu'en voyant reluire l'acier auprès du bras d'Annette. J'écartai le bonhomme sans effort et sans colère, je lui dis:

«Elle n'a plus de sang.»

Le frater leva sur moi son œil rouge de vin. La foule se mit à dire:

«Il faut saigner! il faut saigner!»

J'ai remarqué qu'un coup de lancette fait toujours plaisir à la foule. Ma cousine criait dans un coin où elle s'était réfugiée:

«Vous voyez! J'ai envoyé chercher le médecin! J'ai fait tout ce que j'ai pu! Ah! quel malheur! Une femme comme moi dans des embarras pareils! Mêlez-vous donc de rendre service! Je suis sûre d'en faire une maladie.»

Il est à croire qu'elle avait perdu la tête, car il n'était pas dans sa nature de penser uniquement à elle-même en face d'un si cruel événement.

Gérard entra en ce moment. Il venait de remettre sur pied Joson Michais, qui avait eu plus de peur que de mal. Aurélie lui dit, comme il passait près d'elle:

«J'ai donné mon flacon. Il faut que ce médecin fasse quelque chose. Me voyez-vous dans la calèche avec une morte? J'aurais déboursé cinquante louis pour avoir Josaphat.»

Gérard fit comme moi, il se mit à genoux, à côté du matelas, mais il fit mieux que moi, car son premier soin fut de prendre ce pauvre bras de marbre pour y chercher le pouls. Aussitôt un tollé général s'éleva. C'est dans les environs de Paris surtout qu'est répandue cette bizarre croyance qu'il ne faut point toucher la victime d'un accident avant l'arrivée de la justice. Les environs de Paris ne forment pas la zone de l'univers. On y lit beaucoup de journaux.

Il y eut un instant où les bonnes gens de Saint Cyr, qui se consultaient à haute et intelligible voix, furent sur le point d'intervenir par la force pour empêcher Gérard de se compromettre. La main de celui-ci avait déjà quitté le pouls d'Annette et interrogeait son cœur.

«Combien d'ici l'Ecole? demanda-t-il sans se retourner vers les assistants.

—Un demi-quart de lieue, lui fut-il répondu.

—Deux louis à qui ramènera le médecin en chef dans dix minutes. On lui dira que c'est pour le colonel de Kervigné.»

Tout le monde s'élança dehors, y compris le frater, qui semblait avoir des ailes. A Saint Cyr, on saigne quarante fois pour deux louis. Ce dut être, dans la grande rue, une terrible course au clocher. Aurélie, cependant, ramena précipitamment son voile et s'écria d'une voix gémissante:

«Je connais le médecin en chef. Aucun scandale ne me sera épargné. Ah! quelle aventure?»

Gérard avait soulevé doucement la tête d'Annette. Je le regardais faire. Mon cerveau était vide horriblement. Quand je vis Gérard ouvrir le flacon de sels, j'eus une impression de répugnance mêlée de pitié. J'aurais voulu Annette tranquille sur un matelas.

«De l'eau! réclama Gérard. De l'eau froide!

—Un verre aussi pour moi, dit Aurélie. Il y a des grâces d'état. Je n'ai pas perdu connaissance une seule minute!»