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Annette Laïs

Chapter 33: XXXII. LES NOCES.
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About This Book

A provincial Breton family is sketched in lively, detailed portraits that expose rivalries, foibles and loyalties across generations. Through the narrator's recollections the household is revealed: a domineering uncle, conflicting aunts, a devout yet worldly father, a melancholy mother, an ambitious sister and a military brother. Social position, marriage, money and local reputation shape daily life, while sentimental impulses, petty jealousies and comic eccentricities intersect. The book alternates anecdote and melodrama to examine how family honor, social expectation and personal desire collide in a small‑town setting.

Comme Gérard baignait les tempes d'Annette avec son mouchoir trempé d'eau, elle rouvrit les yeux tout grands. Je n'en conclus point qu'elle vivait.

Il fallut son premier cri, qui fut mon nom.

Alors, je tombai la face contre terre, comme si la balle d'un pistolet m'eût traversé la poitrine à bout portant.

Il y eut un mouvement auquel je ne participai point. On alla, on vint autour de moi. J'entendis Aurélie qui demandait d'un ton dégagé:

«Eh bien! Minette, comment nous sentons-nous à présent?»

Une main me tâta le pouls. Ce devait être le médecin en chef de l'Ecole.

«Un peu de grimace dans tout cela, n'est-ce pas docteur? lui dit Aurélie. Ne me demandez pas comment je me trouve dans cette bagarre. J'aime à rendre service. Ce Gérard fait de moi ce qu'il veut, et quant à ce mauvais petit sujet de chevalier, nous l'avons eu chez nous, à Paris, vous savez. Le président se plaint de ne plus vous voir.»

Dès que le docteur fut parti, après avoir déclaré qu'il n'y avait aucun danger dans la position d'Annette, Aurélie se fit servir un blanc de poulet et une bouteille de bordeaux. Elle était d'une humeur détestable. Elle maudissait son caractère obligeant, qui l'entraînait sans cesse dans de nouveaux embarras. Le poulet était dur, le vin éventé. Elle défiait l'univers entier de la reprendre jamais à une pareille fête.

Gérard était assis entre Annette, couchée sur le lit, et moi, qui m'étendais sur une vieille bergère. Il tenait nos mains. J'ouvris les yeux parce qu'il disait d'une voix émue:

«Vous êtes bien véritablement ma sœur, maintenant, et je m'engage à réparer le mal que je vous ai fait.»

Mon second regard vit Aurélie qui avait la bouche pleine et qui haussait les épaules.

Ma confiance en Gérard n'était plus entière. Je croyais à la générosité de son premier mouvement, mais j'avais peur de la versatilité qui me semblait être le fond de son caractère. Il se tourna vers moi, et rapprochant ma main de celle d'Annette:

«Je vous marie, ajouta-t-il en riant.

—Grand fou! gronda la présidente.

—Et vous m'aiderez, petite maman!» poursuivit Gérard gaiement.

Il paraît qu'Aurélie avait été aussi la petite maman de Gérard!

Elle devint toute rouge et jeta sa fourchette, qui n'en pouvait plus.

«Ah! par exemple! s'écria-t-elle. Voilà bien mon impertinent traîneur de sabre. Ta petite maman, à toi! Je t'aurais donc eu avec mes dents de lait! J'ai passé vingt-huit ans, c'est vrai, mais je ne veux pas d'un fils colonel. Ta petite maman! mais, en vérité, tu me ferais donner la quarantaine!

—Du tout, ma nièce! lui répondit Gérard qui prit un grand partit. Vous faisiez votre première communion le jour où je sortis de Saumur!»

Elle le regarda avec inquiétude, puis, reprenant sa fourchette, elle d'un dit ton très sérieux:

«N'exagérons rien. J'étais mariée, mais je me suis mariée à quinze ans.

—Si bien que je pus me tromper et prendre votre voile de noces pour celui de votre baptême. Ma tante, il faut que ces enfants là soient heureux. Je ne suis pas méchant, vous savez: mais vous pouvez beaucoup, et si vous n'êtes pas avec nous, je vous déclare une guerre à outrance.»

Elle se leva, écarlate de colère. J'ignore quelles armes mystérieuses mon frère Gérard avait contre elle, mais, en faisant les dix pas qui la séparaient du lit, elle se ravisa. Un sourire à la bourru-bienfaisant joua autour de ses lèvres. Elle embrassa Annette et dit:

«Je ne réponds de rien! Ces vieux Kervigné sont entêtés comme des cailloux. Mais je ne refuse pas de donner un coup d'épaule.

«Ah! s'interrompit-elle en déposant un second baiser sur le front d'Annette, je connais les souffrances du cœur et je sais y compatir.... Mais sont-ils drôles! Ils ne se sont pas dit un mot depuis que les voilà libre de se parler! Seigneur colonel, avez-vous vu des pareils amoureux dans vos voyages? On dirait les jumeaux siamois qui se communiquent leurs pensées par un cordon. Moi, je voudrais les entendre roucouler.»

Gérard me dit tout bas:

«C'est une moitié de marquise et une moitié de vivandière.

—Mais, reprit-elle, ce n'est pas d'à-présent que je m'étonne. J'ai eu le temps de m'étonner depuis Paris! La Minette m'a d'abord suivie roide comme balle et j'ai cru que c'était une affaire finie. Elle n'avait pas même demandé à revoir une dernière fois, comme c'est la coutume, son René ni ses parents. A la barrière de Passy, je l'ai entendue qui pleurait; j'ai fait la sourde oreille: il fallait bien s'attendre à quelques larmes. Au bas d'Auteuil, elle a eu un spasme. Je n'aime pas les spasmes; mais on ne peut pas empêcher cela. D'ailleurs Laroche était sur le siége à côté du cocher. Après les spasmes, je craignais bien quelques cris, des sanglots, une bonne attaque de nerfs. Mais il n'y eut rien, sinon quelques paroles de sa voix dont le son m'effraya comme une chose surnaturelle:

«Dites-lui qu'en mourant, j'ai prononcé son nom. René, mon René, adieu!»

«Elle tomba aussitôt sur moi tout d'une pièce, comme une morte.»

Je collai mes lèvres sur les pauvres doigts d'Annette froids et pâles comme l'albâtre. Elle me sourit doucement, mais si tristement!

Ma cousine reprit:

«Versailles était passé, nous étions en plein champ. Allez donc chercher du secours! Je fis descendre Laroche, qui s'assit entre elle et moi, car j'avais peur. Impossible de la ranimer. De temps en temps Laroche disait:

«Elle froidit, elle froidit....»

—Quelle galère! mon obligeance me portera malheur! Je n'avais pas dîné. J'avais des crampes d'estomac à tout briser. Et encore cinq lieues pour le moins avant d'arriver chez la supérieure, où j'aurais pu prendre quelque chose. Ah ça, Minette, tout cela est bel et bon, mais j'ai l'air de la femme de Croquemitaine, moi! Dites au moins à ces messieurs que vous n'avez pas à vous plaindre de moi.

—Ah! madame!.... protesta Annette.

—C'est égal! Demain j'aurai une migraine qui pourra compter! Je la sens venir. Tu fais le bon apôtre maintenant, seigneur colonel, mais c'est toi qui m'as embarquée dans cette histoire. Que vont dire M. Sauvagel et le président!

«Ma parole! s'interrompit-elle en arrangeant l'oreiller sous la tête d'Annette, cette petite est mignonne à croquer! Et douce! et bonne! Elle serait morte sans que je l'eusse entendue se plaindre! Si cela dépendait de moi, je ferais la sottise.... Mais à l'âge de ta mère, mon pauvre chevalier, on ne se sent plus comme au mien.»

L'aube commençait de poindre derrière les carreaux enfumés de la croisée. Gérard consulta sa montre et se leva.

«Je voudrais te parler un instant,» me dit-il.

Je le suivis aussitôt. Il me fit descendre l'escalier et me conduisit sur la grand'route, devant la porte de l'auberge. Il faisait froid. Comme il passait son bras sous le mien, il me sembla que je le sentais frissonner. A cette heure humide et triste du crépuscule du matin, on est pâle, mais sa pâleur allait jusqu'au livide. Il riait, cependant, et ce fut d'un ton de gaieté qu'il reprit:

«Petit frère, il y a un proverbe qui dit: Aux innocents les mains pleines: Tu as mis à la loterie comme un fou et tu es tombé sur le gros lot. Je ne regrette pas ce que j'ai fait; les apparences étaient tellement contre cette jeune fille et contre sa famille, qu'il n'y avait pas pour moi deux manières d'envisager mon devoir. Le principal était de te sauver; ne me juge pas sur la ruse que j'ai employée; je te jure que je suis un honnête garçon. Annette Laïs est désormais ma sœur: tu peux compter là-dessus. On m'aime, à la maison, et le bonheur que j'ai eu dans ma carrière me donne un certain poids. Toute mon influence t'appartient. Supposons qu'elle échoue: j'ai reçu beaucoup trop d'argent de chez nous depuis dix ans. Si l'on essaye de te prendre par la famine, je suis là: ce ne sera qu'une restitution.»

Je lui serrai la main sans répondre.

«Voici une affaire réglée, poursuivit-il, à moins que je ne reçoive, ce matin, une balle de pistolet dans la tête ou un coup d'épée au cœur.»

Sa voix avait baissé malgré lui; je lâchai sa main et je reculai.

«Ce matin, répétai-je. Et pourquoi?

—J'ai eu plusieurs duels en ma vie, répondit-il d'un accent rêveur. Je crois n'être ni un querelleur ni un fanfaron, mais il est certain que je ne me souviens point d'avoir éprouvé jamais une pareille tristesse au moment d'aller sur le terrain.

—Mais quels sont les motifs de ce duel, frère!

—Il y a trois ans, j'étais au 2e cuirassiers, chef d'escadron, sous le colonel Offroy d'Aubemas, un brave officier, mais de mœurs un peu rudes. Un jour, il me traita publiquement d'une façon qui me parut offensante, et publiquement aussi je lui dis:

«Colonel, il ne me faut plus que deux grades pour avoir le droit de vous payer mes dettes avec usure.

—Et si je passe général? me répliqua-t-il en riant.

—Ce sera trois grades, colonel.

—Et après trois ans, l'interrompis-je, pour un motif si frivole! Quand tu avoues toi-même que c'est un brave officier!.... C'est là une misérable rancune, Gérard, et qui n'est pas digne de toi!»

Il secoua la tête.

«Pas l'ombre de rancune! murmura-t-il. Je ne sais pas si, depuis que je suis au monde, j'ai gardé jamais rancune à personne. D'ailleurs, il y un fait bien connu: quand on rattrape ses chefs, on ne leur en veut plus.

—Eh bien, alors.

—Eh bien! petit frère, prononça-t-il, avec un sourire triste, je ne pense pas qu'il y ait au régiment un registre spécial pour cela, mais il est certain que rien ne se perd. Je te l'ai dit: la chose a eu lieu publiquement. D'autres que moi s'en souviennent. Le jour où ma nomination a paru au Moniteur, on a dit à la table des officiers du deuxième:

—Colonel et colonel: bataille!»

XXXI.
LA LETTRE ANONYME.

Je me souviens alors de ce que mon frère avait dit, la veille au soir, comme nous passions sur la route, entre l'escalier des géants et la pièce d'eau des Suisses, à Versailles, il avait dit:

«Si nous étions au matin, je me trouverais là tout porté.»

Au régiment, ces fadaises sont des affaires sérieuses. Le colonel Offroy et mon frère n'avaient certes pas plus envie l'un que l'autre de se couper la gorge. Mais il y a un mauvais esprit qui veille et une méchante mémoire qui tient état de ces lugubres promesses. C'était comme une vieille lettre de change qui arrivait à échéance. Impossible de la protester.

Je compris bien vite qu'il n'y avait plus à revenir. Les préliminaires du duel s'étaient en quelque sorte réglés d'eux-mêmes comme si l'insulte eût été toute fraîche. Je regarde comme parfaitement inutile de parler ici pour ou contre le duel. Jamais cause n'a suscité pareille surabondance de plaidoyers prolixes. Puisque le duel n'est pas mort sous les coups de ses adversaires, puisqu'il vit malgré l'éloquence de ses défenseurs, il faut croire qu'il est une des nécessités de notre excellente civilisation. C'est un courtois appendice à l'héroïsme de cet autre remède: la peine de mort. Pour divertir une douzaine de subalternes qui prennent aujourd'hui leur revanche, deux officiers supérieurs, se servent mutuellement de cible. Cela est bien. Comment notre siècle en progrès résisterait-il à la tentation de railler les sottises du passé?

Je voulus à tout le moins accompagner mon frère, mais il me fit aisément comprendre que ma présence était indispensable ici. Là bas, du reste, il devait trouver tout ce qu'il lui fallait: des témoins et le chirurgien major.

Dans les montagnes d'Ecosse, ils se battent pour tuer. Au lieu d'amener ce meuble incroyable, le chirurgien, on prend une autre précaution qui me paraît bien plus logique: on creuse la fosse d'avance.

A mon sens, cette fatalité seule de la mort peut expliquer le duel.

Pourquoi, chez nous, prennent-ils des épées (je parle des militaires surtout) ces deux-là qui, dans leur âme et conscience n'ont pas le désir de s'exterminer?

Est-ce décidément pour fournir une preuve de leur courage? Notre armée travaille depuis dix siècles à mériter qu'on veuille bien regarder cette preuve comme faite. J'ajoute que la preuve est puérile et ne démontre rien.

L'usage ici vous prend l'homme par les épaules et le mène bon gré, mal gré. Refusez un duel, vous qui portez l'uniforme et vous serez montré en foire comme un mouton à cinq pattes.

On a connu des lâches qui se sont battus une bonne fois pour toutes, afin d'acquérir le droit de ne plus se battre jamais.

Dans la vie civile, on ne peut le nier, le duel a une signification quelconque. C'est un fait grave que de prendre l'épée quand on ne l'a pas pendue au côté. Mais sous l'uniforme c'est voler le canon.

Nous allâmes éveiller Joson Michais qui, tout moulu qu'il était, se déclara prêt à monter à cheval. Quatre heures sonnaient à l'église de Saint-Cyr quand Gérard, déjà en selle, me tendit la main.

«Je ne crois pas à la Poule-Noire, au moins, me dit-il en souriant, mais j'ai froid et j'aurais voulu rester avec vous deux.»

C'est toujours ce dernier sourire que je vois quand je pense à mon frère.

En partant, il me donna rendez-vous à Paris chez M. Laïs.

Moi non plus je ne croyais pas à la Poule-Noire! Encore maintenant, je ne crois pas plus à la pauvre sibylle de Landeven qu'à ces autres prophétesses dont les antres bien meublés sont encombrés chaque jour de Parisiens et de Parisiennes, formant partie intégrante de la population la plus éclairée de l'univers. Car Paris, superstitieux au moins autant que Quimper-Corentin, passe sa vie à consulter des somnambules et à se laisser dire, pour vingt-cinq sous, au Vaudeville, pour deux sous, dans un journal, qu'il est beau, bien fait, instruit, galant, vaillant, spirituel surtout. Ah! c'est la prétention de Paris! Les ânes eux-mêmes y braient avec finesse.

Je ne crois pas à la Poule-Noire; je ne crois qu'en Dieu. La Poule-Noire avait parlé au hasard, comme elles font toutes. Seulement les malheurs vont en troupe. Le bataillon des malheurs passa, frappant à droite et à gauche, dans le rayon indiqué par elle. Ce fut étrange, ce fut terrible au point qu'on ne saurait blâmer les esprits ignorants et faibles, qui restèrent effrayés de la coïncidence.

Nous partîmes, Annette et moi, de Saint-Cyr dans la calèche de la présidente. Elle ne nous parla même plus du couvent. Sa principale préoccupation, pendant le voyage, fut de chercher le coin le plus obscur de la calèche et de laisser tomber en double son visage, à cause du lamentable état de ses peintures. La tableau avait coulé complétement. Elle était d'une humeur massacrante.

Laroche avait disparu. Je ne sais comment il avait déjà trouvé moyen de se mettre en relations avec les Bélébon. Ces braves s'entre-devinent. Sans doute, il était à faire son rapport.

En passant à Versailles, je ne pus résister au désir de prendre langue. J'entrai dans un café qui s'ouvrait et où se trouvaient déjà des militaires, mais rien n'avait encore transpiré de ce que je voulais savoir.

Aurélie nous mit à la porte de M. Laïs et nous quitta en nous souhaitant bonne chance. Elle avait réellement de l'amitié pour moi, et pour Annette un petit peu de sympathie combattue par beaucoup de jalousie. Aurélie aurait eu le meilleur cœur du monde si elle avait pu passer définitivement la trentaine.

Pendant tout le voyage, j'avais vu Annette silencieuse et triste. Je savais qu'elle pensait à son père et je partageais très-sérieusement ses inquiétudes. Gérard avait promis à M. Laïs que sa fille serait de retour avant minuit; il était huit heures du matin, quand nous passâmes la barrière. Il y a longtemps que je n'ai parlé de la santé du père: il allait mal: ses forces déclinaient et le médecin redoutait pour lui la moindre émotion. Dans l'état où il était, ce long retard pouvait déterminer une crise funeste. Déjà bien des fois, cette nuit, j'avais eu l'idée de monter à cheval et de courir à Paris lui porter des nouvelles. Mais ma confiance en Gérard n'était pas revenue tout d'un coup et j'avais toujours peur d'Aurélie. L'idée d'abandonner la garde de mon cher trésor m'avait trouvé sans force.

Je comptais d'ailleurs sur l'élément chevaleresque, qui était le fond du caractère des Laïs, surtout chez le père et qui éloignait d'eux sans cesse la pensée d'une trahison. La première parole d'Annette, dès que nous fûmes seuls, me témoigna que cet espoir était précisément le sien.

«Le père m'a dit hier, murmura-t-elle en s'appuyant sur mon bras pour descendre de voiture: Je douterais de moi même avant de rien craindre de ce soldat français, de ce gentilhomme breton, de ce jeune homme qui a son cœur dans ses yeux et qui est le frère de notre ami René.»

Je ne répondis point, mais je pensai: «Quand on parle ainsi, c'est que déjà la crainte est née.»

Nous montâmes. Malgré tout, quelque chose nous serrait le cœur. Dans la chambre d'entrée, nous trouvâmes Philippe tout seul. C'était une bien pauvre maison: ils mettaient le bois à brûler dans l'antichambre: Philippe était assis sur le bois et tenait sa tête entre ses deux mains.

Eu nous voyant, il tendis ses bras vers nous et un sourire éclaira ses larmes.

«Il a sa connaissance, nous dit-il d'une voix qui me navra jusqu'au fond de l'âme. Vous n'arriverez pas trop tard.»

Je soutins, chancelant que j'étais, Annette qui s'affaissait à la renverse.

Philippe ajouta:

«Il est avec le prêtre.»

En même temps, il me présenta un papier qui contenait ces mots sans signature:

«Mademoiselle Annette Laïs était vouée aux Kervigné. Le président de Kervigné l'a inventée, René de Kervigné l'a promenée, Gérard de Kervigné l'a enlevée.»

Je n'ai jamais su qui avait écrit cet infâme billet. Ma première pensée alla vers l'oncle Bélébon, mais malgré tout le mal qu'il m'avait fait déjà, j'écartai mes soupçons de la tête de ce vieillard. Restaient Vincent et Laroche. Ils étaient, l'un et l'autre, capables de tout. Cela était trop bien fait pour Vincent, lourde brute dont la plume n'aurait su tracer que de grossières injures, derrière l'abri de l'anonyme. Quant à Laroche....

Mais il eût fallu ici des preuves certaines. Il s'agissait de condamner un homme à mort.

M. Laïs avait reçu cette lettre la veille, vers onze heures avant minuit, c'est-à-dire à l'heure où Gérard et moi nous montions à cheval après notre explication terminée. Il avait passé une journée excellente; la visite de Gérard l'avait charmé; il ne parlait que de Gérard. Il disait à Philippe: «René nous a toujours dit que ses parents avaient bon cœur; cela doit être vrai puisqu'ils ont élevé de pareils enfants. Le colonel de Kervigné ressemble à ces jeune héros de nos poèmes, princes par le sang et par la vaillance. Il est de ceux qu'on ne peut voir sans les aimer.»

Puis il reprenait, joyeux et attendri de ses espérances:

«Notre Annette n'est-elle pas ainsi! N'avons-nous pas un trésor dans notre humble maison? De loin, ils l'ont répudiée, mais il leur suffira d'un coup d'œil pour l'aimer. Cette Bretagne est un noble pays.»

Cependant, ce ne fut pas sans inquiétude qu'il vit partir Annette, non point que Gérard lui inspirât aucune défiance personnelle, mais parce qu'il lui parut étrange que je ne fusse pas venu moi-même chercher ma fiancée. Philippe était plus inquiet que lui.

Toute la soirée, ils essayèrent de se rassurer mutuellement et de se consoler aussi, car le père disait:

«Il faut nous habituer à être seuls et à nous suffire désormais l'un à l'autre. La femme suit son mari. Je crois bien que la volonté de René est de ne nous abandonner jamais. Je le crois: c'est mon autre fils; mais peut-on compter pour rien les parents de Bretagne? Ils auront leurs prétentions naturelles et justes comme les nôtres; ils souhaiteront d'avoir leurs enfants auprès d'eux. Philippe, Philippe, que sera notre maison sans le sourire d'Annette!»

Ce fut une voisine qui apporta la lettre anonyme: il n'y avait pas de concierge. M. Laïs examina l'adresse longuement. Il mit la lettre sur la table et la reprit par deux fois avant de l'ouvrir. En l'ouvrant, il dit:

«Ceci contient l'annonce d'un grand malheur.»

Philippe le vit pâlir terriblement. Il était en quelque sorte frappé avant d'avoir lu.

Il passa le papier à Philippe. Pendant que celui-ci en parcourait le contenu d'un seul regard, M. Laïs glissa de côté sur la chaise et tomba évanoui.

Cette première syncope dura peu. Il reprit ses sens au bout de quelques minutes et se reprocha sa faiblesse amèrement. Croit-on aux lettres anonymes? Mais pendant qu'il parlait avec énergie, plaidant contre lui-même la cause de notre loyauté bretonne, une seconde syncope survint. Philippe, ayant desserré ses vêtements, vit que sa blessure rendait du sang frais en abondance. Il porta le père évanoui sur son lit. En quelques minutes, le lit fut inondé.

Le médecin, qu'on avait été querir en toute hâte arriva sur le minuit. M. Laïs avait recouvré sa connaissance; comme il demandait un prêtre, le médecin dit; «Si nous n'arrêtons pas l'hémorragie avant le lever du jour, il y aura lieu.»

Philippe acheva en disant que, depuis une heure environ, le prêtre était avec M. Laïs.

Annette avait écouté, immobile et silencieuse. Elle était assise entre nous et tenait nos mains serrées contre sa poitrine. Le prêtre sortit et nous dit:

«Allez voir mourir un saint.»

Philippe le pria de rentrer pour annoncer à son père le retour d'Annette et le mien.

Nous entendîmes presque aussitôt après la voix de M. Laïs, forte et profonde, qui disait:

«Béni soit le nom de Dieu! qu'ils viennent, qu'ils viennent!»

Nous fûmes obligés de porter Annette. M. Laïs était soulevé sur son séant. Ce qui me frappa, ce fut l'idéale beauté de ce visage de vieillard. C'était un buste de marbre, illuminé par l'auréole. Nulle contraction ne dérangeait le dessin correct et antique de ses traits; les masses de ses cheveux blancs tombaient, comme la veille, sur la blancheur de ses joues: rien ne me semblait changé, sinon le regard de ses yeux agrandis.

«René, me dit-il, comme je m'agenouillais, baisant sa pauvre main froide et mouillée, je crois que je vous aime mieux que mes propres enfants. Je vous aime pour vous et pour Annette. Vous avez deux parts dans mon cœur. René, mon cher fils, je serais mort triste si j'étais mort en doutant de votre frère.»

Je lui répétai les propres paroles de Gérard. Je lui dis combien il était à nous et le jugement qu'il portait sur Annette.

«Tu me caches quelque chose!» murmura-t-il.

Et Philippe ajouta:

«Le père a droit de tout savoir.

—C'est vrai, m'écriai-je. J'ai soustrait l'amertume du baume, et j'ai mal fait. Sachez donc toute votre fille.»

Et je lui racontai l'épreuve folle tentée par Gérard. Il m'écouta en souriant. Ses yeux rendaient grâces au ciel.

«Elle ne s'est point défendue! dit-il, comme on chante un cantique; elle n'a point été indignée; elle a pris la main qui voulait l'outrager, elle l'a appuyée contre son cœur; elle a dit un seul mot: Mon frère! et toute l'âme de ce bon soldat s'est réveillée! Ah! je suis comme elle, je n'en veux pas à Gérard de Kervigné. Moi aussi, je lui donne le baiser de paix et je l'appelle mon fils devant Dieu.»

Il se pencha; je sentis ses lèvres glacées sur mon front.

A ce moment, sa voix changea et reprit une vague expression de frayeur pour nous dire:

«Mes enfants, quelque chose a passé devant mes yeux. Voilà que j'ai grand'peine à vous voir. C'est comme un voile qui tombe entre nous. Je ne vous vois plus. Etes-vous toujours là?»

Trois voix, brisées par les larmes, lui répondirent en même temps:

«Père, toujours.»

La sérénité revint à son front et nous vîmes le sourire qui renaissait autour de ses lèvres.

«Je sais comment il faut appeler ce quelque chose, reprit-il avec une douceur d'accent qui déjà ne sentait plus la terre. Il est permis de ne pas reconnaître ce voile qu'on n'a jamais vu et qu'on ne voit qu'une fois: c'est la mort. Mes enfants, je ne souffre pas; je sens que je reste autour de vous et en vous. Aimez-vous tendrement: ce sera encore m'aimer.»

Parmi nos mains, il choisit la main d'Annette et l'attira tout contre lui. Deux belles larmes roulèrent lentement sur sa joue, tandis qu'il murmurait:

«Toi, je vais dire à ta mère comme tu lui ressembles, et tout ce que tu m'as donné de joie. Cœur de mon cœur, ange de mon foyer ma fille, ma douce et sainte fille, c'est par toi que j'aime Dieu; tu es le bonheur de ma mort comme tu as été le sourire de ma vie....»

Ce fut un baiser long et tout plein de suavités cruelles. Les sanglots faisaient bondir le corps d'Annette.

«Votre main, René,» reprit M. Laïs dont la voix sembla raffermie tout à coup.

Je la lui donnai, tremblante qu'elle était. Il la réunit dans les siennes à celle d'Annette et prononça solennellement:

«J'ai droit; Dieu me l'a dit: Au nom de Dieu, je vous marie!»

Et il fit le signe de la croix sur nos fronts.

C'était la seconde fois que nous entendions ces mots aujourd'hui. Gérard aussi, d'un ton moitié badin, moitié sérieux, nous avait dit: Je vous marie!

Je ne sais pourquoi l'identité de cette formule fit naître en moi une comparaison entre le vieillard mourant et le robuste jeune homme en qui surabondaient le mouvement et la vie. Mon sang eut froid dans mes veines. Pour exprimer la chose comme je la sentis, je perçus la saveur de deux agonies.

M. Laïs nous repoussa et dit en se parlant à lui-même:

«Philippe va croire que je l'oublie!

—Non, mon bien-aimé père, non, répliqua Philippe, ce n'est pas m'oublier que de songer à eux.

—Viens ici. Te voilà le dernier Laïs, le chef et le père. Sois pour eux ce que tu as été pour moi, généreux et fidèle ami. Tu es la sécurité de ma dernière heure, et je ne crains rien, puisque tu restes après moi.»

Il voulut parler encore, mais sa gorge eut un râle, et Philippe, devinant son désir, déposa doucement sa tête sur l'oreiller.

En ce moment, l'agonie commença, si l'on peut appeler agonie la courte lutte qui eut lieu entre le corps épuisé et l'âme impatiente de jaillir hors de sa prison.

Nous étions agenouillés tous trois et nos regards avides retenaient le souffle sur ses lèvres.

«Je vous vois, prononça-t-il si bas que nous pûmes à peine l'entendre. Le voile est tombé. Je vous vois encore une fois, mes enfants chéris.... Adieu!»

Sa bouche resta ouverte, dans ce suprême sourire qui remerciait la bonté de Dieu. Il ne respira plus. Philippe lui ferma les yeux.

Il se fit un grand bruit dans l'antichambre, et je reconnus la voix de Joson Michais qui criait:

«Monsieur le chevalier! monsieur le chevalier!»

Je croyais courir, mais je me traînais chancelant. Il y avait une main de fer qui étreignait ma poitrine.

Je trouvai Joson Michais accroupi par terre au milieu de l'antichambre. Il leva sur moi des yeux stupides et me dit:

«Faut pas mentir! Notre monsieur Gérard a tiré sans viser. Ils n'avaient rien pu se faire avec leurs épées. La balle de l'autre colonel l'a frappé là, sous l'aisselle. Il a fait: Ah!—il est tombé roide, la figure dans l'herbe, il était mort.

XXXII.
LES NOCES.

Je ne crois pas à la Poule-Noire. L'oracle de la sorcière de Landevan s'appuyait sur deux faits également faux: Annette n'était plus une comédienne et les Laïs n'étaient pas des schismatiques. J'avais vu mourir le père, et je souhaite aux plus saints le calme de sa dernière heure. Annette avait la piété d'un ange. L'oracle ignorait le passé et le présent, comment aurait-il connu l'avenir?

Mais je crois à une chose terrible, c'est que le prophète qui prédit vaguement le malheur a grande chance de ne se point tromper.

Cela faisait déjà deux deuils qui me touchaient et dont l'un frappait directement ceux qui étaient menacés par l'oracle: M. Laïs et Gérard!

La mort entrait dans la maison de Kervigné. Son coup d'essai éclatait comme la foudre. Elle choisissait parmi nous tous le plus fort, le plus heureux. Gérard n'était plus, celui-là que tous les officiers de l'armée française admiraient et enviaient hier, Gérard, le favori de la fortune, l'éblouissant soldat, marqué pour le succès certain, le plus jeune des colonels, le mieux aimé, celui qui avait tout pour lui: le nom, la richesse et déjà la gloire, Gérard, si beau, si joyeux, si brave et si bon!

Je n'ai pas honte de l'avouer: l'idée que j'étais un porte-malheur naquit en moi en dépit de ma raison et m'écrasa.

Je ne suis pas superstitieux, mais quand le pauvre Joson Michais balbutia en pleurant: «Elle l'avait bien dit, la Poule-Noire!» ce fut comme un poignard qu'on» eût retourné dans mon cœur.

Comme la foudre aussi, la mort de Gérard chassa de Paris tous ceux qui étaient venus de Vannes. L'orgie du Palais-Royal n'eut pas de lendemain.

De nous tous, c'était Gérard que mon pauvre excellent père aimait le mieux. Les succès militaires de Gérard le flattaient outre mesure. Gérard était véritablement le lustre de sa maison.

Le départ de Paris fut bien différent de l'arrivée. On était venu armé pour la guerre et le plaisir. Au retour, la route se fit lugubre et désolée. On emportait les restes mortels du colonel vicomte de Kervigné, pour leur donner place dans la sépulture de famille, au cimetière de Carnac.

La guerre prenait fin en même temps que le plaisir. Je sus plus tard qu'au moment de la catastrophe, Laroche et les Bélébon étaient en pleine conspiration. Ce Laroche, comme presque tous les coquins, connaissait assez bien la loi. Il était le meneur et le conseil des Bélébon, qui ne connaissaient rien du tout. On comptait attaquer M. Laïs en justice pour captation et détournement de mineur.

Gérard nous eût défendus, vivant; mort, il nous protégea; car le coup de foudre dispersa momentanément nos ennemis.

De tous ceux qui étaient venus de Vannes, il ne resta que Joson Michais, et celui-là n'était pas contre nous.

Mais nous n'en avons pas fini avec la Poule-Noire. Le jeudi qui suivit le départ de ma famille, Joson reçut une lettre du pays qui lui annonçait le décès de ma bonne tante Renotte de Landevan. A l'article de la mort, elle m'avait déshérité comme étant la cause immédiate de tous les désastres qui allaient fondre sur la maison de Kervigné.

Le dimanche un billet d'Aurélie m'apprit la mort du petit Charles, mon neveu, et la maladie très dangereuse de ma petite nièce Mimi.

Le mardi de la même semaine, une lettre de ma pauvre bonne mère, largement encadrée de noir, arriva. La vue seule de l'enveloppe me terrifia. Je crus à la mort de mon père. Ce n'était pas mon père. J'étais fils unique. Ma sœur n'était plus, et Mimi râlait son agonie.

Je me mis au lit, frappé d'une congestion cérébrale. La lettre de ma mère me disait en propres termes que j'avais tué mon frère, ma sœur, les enfants, ma tante Renotte, tout le monde.

Elle était folle de douleur, la pauvre femme! Ma sœur et les deux petits étaient tout son cœur.

Cela était inouï, n'est-il pas vrai? Cela rappelait les temps ténébreux où la chambre ardente, siégeant nuit et jour, ne pouvait empêcher la mort de faucher des familles entières.

J'eus le délire pendant deux semaines. Je croyais à la Poule-Noire, ou plutôt une lugubre pensée m'était venue, je croyais au mauvais œil, à la sorcellerie, au poison. Il y avait là une influence physique ou surnaturelle. On tuait, chez moi, on tuait!

Vers le milieu de ma convalescence, je trouvai deux lettres qui étaient vieilles de date. La première annonçait deux décès, la seconde un: mes deux tantes de Kerfily et mon beau-frère le marquis.

C'était tout! Rien ne protégeait plus mon père et ma mère.

Il ne restait que les deux Bélébon!

Sans doute c'était ma fièvre, mais il me parut en ce moment plus clair que le jour que cette prodigieuse épidémie avait un nom et qu'elle s'appelait Bélébon.

Mais, alors, le monstre se mordait lui-même, car une dernière lettre m'apprit que l'oncle Bélébon venait de recevoir les derniers sacrements.

A dater de cette missive, qui était de l'abbé Raffroy, je ne reçus plus aucune nouvelle. Philippe avait désiré quitter une demeure qui lui rappelait trop de souvenirs. La maison était pleine de M. Laïs; nous le voyions partout, et Philippe, nature tendre à l'excès, malgré ses apparences de froideur, perdait le boire et le manger.

Deux mois se passèrent. Nous habitions une petite maison au revers des collines de Ménilmontant. Notre jardin, modeste et à peine large comme la façade exiguë de notre demeure, s'enlevait dans de magnifiques vergers.

Nous dominions Vincennes avec son donjon triste, entouré de riantes forêts et le cours sinueux de la Marne. J'étais homme à trouver dans cet humble paradis Capoue et ses délices; j'avais fait mes preuves à cet égard; de parti-pris je m'arrangeai pour oublier l'univers, engourdi que je comptais être bientôt dans mon paisible bonheur.

J'aimais tant, qu'il me semblait que je pouvais vivre toujours content de mon amour même. N'avais-je pas le sourire d'Annette, et que me fallait-il au delà?

Annette devint pâle. Il y eut entre nous tout à coup des malaises sans nom et d'étranges défiances. La présence de Philippe nous gênait; nous avions frayeur de son absence. L'amour tel que je l'éprouvais ne devine pas cet écueil qui est la nature même, et fatal comme tout ce qui est la nature. Cette souffrance inconnue étonnait Annette et m'épouvantait. Nous étions trop près l'un de l'autre et trop loin. Au matin, il me semblait parfois que les grands yeux d'Annette, plus grands dans sa pâleur amaigrie, avaient des traces de larmes.

Et nous nous disions cependant: Nous sommes heureux! nous sommes heureux!

Philippe avait l'air inquiet, parfois. Il souriait, d'autres fois, en nous regardant.

Joson Michais, qui remplissait chez nous l'office de factotum avec un zèle que le succès ne couronnait pas toujours, me dit un soir:

«Quoique çâ, monsié el' chevalier, avèz-vous les fièvres? Vous qu'étiez si cœuru, vous v'là comme un linge! Aussi vrai! faut pas mentir, çâ fait mal au cœur ed' vous voir changé ed' bout en bout! Est-ce que, par Pâris, nan ne vend point ed' lâ bonne médecine?»

Ce même soir, quand je voulus prendre Annette dans mes bras, comme à l'ordinaire, avant de lui souhaiter la bonne nuit, elle se retira de moi.

«Ah! m'écriai-je, il y a longtemps que je redoutais cela: vous ne m'aimez plus!»

Elle bondit. Je sentis un feu sur ma bouche. C'étaient ses lèvres. Mes doigts essayèrent de se nouer autour de sa taille. Elle était en fuite déjà.

Philippe entra.

«A ce jeu-là, gronda-t-il les sourcils froncés comme un homme en colère, on meurt ou l'on devient fou!»

Je le regardais ébahi; j'avais l'esprit tout chancelant. Il ajouta:

«Il faut vous marier.»

Annette se glissa dans la chambre. Il y avait de la honte et de l'égarement dans ses yeux.

«J'irai au couvent, murmura-t-elle, et, cette fois, je ne veux pas qu'on m'arrête en chemin!

—Au couvent!» balbutiai-je.

Et je répétais comme un malheureux insensé:

«Vous ne m'aimez plus! vous ne m'aimez plus!»

Philippe était grave. Il avait l'air d'un juge à l'audience ou mieux d'un docteur au lit du malade.

«Il faut vous marier!» prononça-t-il pour la seconde fois.

Mon frère Gérard avait dit, quelques heures avant de mourir: Je vous marie. Je vous marie! avait répété M. Laïs en mourant. C'étaient deux solennelles bénédictions. Nous étions mariés moralement et, dans la pensée de chacun de nous, le divorce restait impossible. Mais pour que ce mariage nous fît époux, il fallait l'église et la loi: l'une des deux à tout le moins. Et quel moyen prendre? La loi nous fermait la porte de son temple, l'église ne s'ouvre qu'avec la protection de la loi.

Cette nuit, je ne fermai pas l'œil. Annette couchait tout à l'autre bout de la maison et il me semblait que je ressentais les agitations de son insomnie. Le mot de Philippe était pour moi la lumière. Désormais, je savais donner un nom au dépérissement étrange et semblable qui s'opérait en nous deux. Notre pouls battait la même fièvre. Nous avions le mal d'amour, chanté ingénûment par les vieux poètes, mais dont on ne saurait plus parler, Seigneur Dieu! tant nos hypocrisies modernes montent haut leur collet. Désormais, nous entendons malice à tout. Le mot baiser commence à devenir un peu bien obscène. Nous mettons sur notre langage le voile derrière lequel brille bien plus sûrement et bien mieux la prunelle provocante du plaisir. Nos livres, tous vêtus de feuilles de figuier, ressemblent à ces trous, recouverts de ramée, piéges perfides où doit tomber le gibier imprudent.

L'art, et il s'en vante bien haut, consiste à tout dire sans rien parler. Le talent passe à l'état de pantomime, à moins qu'il ne préfère vaguer dans ce pays des précieuses métaphores dont Molière s'est tant amusé. On dirait que le grand problème consiste désormais à renfermer le vice dans des capsules sucrées, comme on fait pour certains médicaments trop amers.

Singulière pharmacie! «Habillez-moi cela!» disait un censeur du temps de Louis-Philippe; «l'attentat à la pudeur peut courir les rues s'il boutonne son paletot.»

«Messieurs, diront bientôt aux filous les passants et les sergents de ville complices, faites votre état, mais soyez décents. On n'entre plus dans la poche du prochain qu'en gants paille!»

Qui trompe-t-on, cependant, avec ces naïves hypocrisies?

Annette et moi nous avions le mal d'amour; nous vivions sous le même toit; aucune barrière n'était entre nous, sinon l'innocence d'Annette et mon respect. Philippe parlait vrai: à ce jeu, il faut mourir ou devenir fou.

Philippe avait bien trouvé le remède: le mariage; mais l'imagination a beau s'évertuer, on ne se marie pas malgré la loi, à moins d'aller faire emplette d'une de ces malodorantes bénédictions dont l'Ecosse puritaine tient boutique. Comme marieur, le forgeron de Gretna-Green me paraît de la même force que la Poule-Noire en tant qu'oracle; Philippe ne songea pas à cette banale excentricité.

Mais il nous aimait bien, et il avait peur de nous. Pour tout ce qui regardait ceux qu'il aimait, son esprit paresseux devenait actif et tenace. Quand il nous dit: il faut vous marier, c'est qu'il avait trouvé moyen de nous unir, non point selon la loi, mais de manière à contenter sa conscience et la nôtre.

Il y avait un prêtre d'origine grecque à la paroisse de Bagnolet, dont nous étions très voisins. C'était un jeune homme savant et doux qui avait nom l'abbé de Brienne. Philippe élevait très haut sa naissance, dont lui ne parlait jamais. L'abbé de Brienne vint à la maison; il nous entretint ensemble, puis séparément. Je n'ai aucunement l'intention de plaider la régularité de l'acte qu'il crut pouvoir oser et qui devait recevoir plus tard toutes les sanctions que la religion et la société exigent. Je dis que c'était un saint jeune homme, suivant de son mieux la trace miséricordieuse de son divin maître, un prêtre éloquent et hautement doué, une âme belle et modeste. Il nous confessa tous les deux. Le sacrifice de la messe fut célébré par lui dans une chapelle improvisée; il bénit notre union en présence de deux témoins, Philippe et Joson Michais, sous promesse que nous lui fîmes tous les quatre d'accomplir, aussitôt que les circonstances le permettraient, les rites et formalités imposés par l'Eglise.

Il y eut fête. Nous allâmes au tombeau de M. Laïs, qui était notre voisin aussi, car il reposait en un petit coin de cette énorme ville des morts: le cimetière du Père-Lachaise.

En chemin, Joson Michais nous quitta. Il avait son idée. Nous le retrouvâmes à la maison, qui chantait à tue-tête les interminables antiennes celtiques du mariage morbihannais. Il était ivre, mais là, solidement. D'ordinaire, il ne se dérangeait jamais. Il avait agi de parti-pris et par dévouement tout pur.

Dès qu'il nous aperçut, il se mit à danser.

«Oui mais! s'écria-t-il joyeusement, oui mais! sûr et vrai, monsié el chevâlier, faut pas mentir! y aura eu tant seulement un quelqu'un de cyaud-de-boire à vos noces!»

Le contraire porte malheur. Joson Michais avait rempli un devoir sacré.

XXXIII.
JOSON MICHAIS.

Nous vécûmes cinq mois à Ménilmontant. La santé était revenue, le calme aussi; je ne ferai pas le tableau de ce souriant bonheur: il est convenu que le bonheur raconté fatigue. Nous avions eu autrefois ce rêve d'être heureux au bord de la mer; souvent, cette idée nous revenait à tous deux, à moi par le souvenir, à elle par les peintures que je lui traçais de ces merveilles inconnues, mais il ne fallait pas songer à quitter Paris. Philippe était attaché à Paris par son malheur. C'était un de ces hommes au cœur obstiné qui entretiennent patiemment leur propre souffrance.

Chaque soir il sortait seul. Je savais où il allait. Il avait besoin de cette promenade solitaire et triste qui toujours le menait au même endroit, là-bas, le long du quai, de l'autre côté du Jardin des Plantes, devant cette fenêtre éclairée sur laquelle passait de temps en temps l'ombre du bonheur, perdu pour jamais.

Philippe rentra une fois tout soucieux. Il était allé à la maison de la rue Saint-Sabin.

«Il faudrait faire une visite à l'hôtel de Kervigné, mon frère, me dit-il. J'ai idée qu'il se trame quelque chose contre vous.»

Ce fut comme si l'on m'eût parlé d'un autre monde. L'hôtel de Kervigné! il y avait des siècles entre ces souvenirs et moi! Ma vie ne sortait pas de notre intérieur, qui vivait animé par une seule âme: Annette. Je fus comme effrayé à l'idée de ces distances qui me séparaient du passé. J'interrogeai pourtant Philippe. On était venu me demander rue Saint-Sabin: des personnes inconnues qui n'avaient pas voulu dire leur nom. La voisine qui donnait ces détails avait ajouté: «Ils avaient l'air de gens de justice.»

Je répondis: «Je verrai.» Mais cela ne me frappa point.

J'allai m'asseoir ou plutôt me coucher sur le tapis, aux pieds d'Annette, qui était au piano et qui chantait: