Ce refrain me montrait toujours la mer, la petite mer, avec son troupeau d'îles moutonnantes, au delà desquelles bleuit l'immense horizon de l'Océan. Je l'entendais autrefois, l'Océan, les soirs d'été, du mouillage où le flot berçait ma baleinière, parmi les mugissements joyeux des bestiaux revenant au bercail et les échos murmurants du village. La cloche tintait au lointain, la cloche qui appelle la prière et qui secoue le sommeil au-dessus des berceaux.
Ah! qu'elle était belle et jolie! et comme je l'aimais! C'était le soir aussi. Le soleil couchant tremblait au travers des jeunes feuillées du printemps. Les vergers fleuris nous envoyaient la douceur de leurs parfums. Mille fois mieux que les parfums, sa voix pénétrait tout mon être.
Il y avait un merle. Que voulez-vous, l'amour est enfant! Il y avait un beau merle, fier et noir comme un petit corbeau. Le merle est un artiste campagnard qui vient volontiers faire un tour à Paris. Je ne sais pas d'oiseau mieux fait ni plus noble sous son plumage sévère. Et quel chanteur!
Ce merle me parlait de la Bretagne presque aussi éloquemment que la chanson d'Annette. Les merles ne gazouillent pas, ils chantent. Le rossignol ressemble à ces virtuoses, favoris du succès, dont tout le monde parle. C'est un beau talent, et Dieu me garde de médire du rossignol! Mais le merle a ce chant triomphal où éclate l'orgueil de la nature.
Oh! qu'elle était belle! comme tout s'embellissait autour d'elle! Quel paradis charmant elle faisait de cette humble demeure!
A mon réveil, le lendemain matin, Joson Michais m'apporta solennellement mes bottes cirées et mon habit de ville que je n'avais pas mis depuis des mois.
«Tout de même, me dit-il, monsié Philippe veut qu'ous alliez à c't'hôtel.»
Pour la première fois, je sautai hors de mon lit sans sourire. Décidément, il fallait aller à cet hôtel. Je m'habillai. Toutes ces choses ne m'étaient plus familières. Annette m'embrassa comme pour un long voyage et je partis.
C'était un long voyage, en effet. De ce jour-là, je n'ai jamais revu notre ermitage de Ménilmontant.
Paris me sembla tumultueux, troublé, insupportable. Je ne savais plus Paris. Je ne comprenais plus comment chaque roue de voiture n'écrasait pas un passant. Le bruit m'étourdissait; je ne voyais rien.
Comme j'arrivais au boulevard, je m'entendis appeler par mon nom.
Une tête s'allongea hors de la portière d'un coupé, tout près de moi, et me dit:
«Parbleu! voilà un miracle! D'où sortez-vous? J'ai mis votre nom parmi ceux qui peuvent témoigner en faveur de ma chaîne. Cela vous contrarie-t-il? Je lorgne l'Académie. Mais ils abominent les idées. Vous savez que Meyerbeer a dit que la juxtasonnance était une absurdité. Toute l'harmonie de la valse infernale de Robert est fondée là-dessus. J'ai répondu dans le Ménestrel. Il a trois pieds et demi de nez! Berlioz me soutient en dessous. Ah! coquin! vous nous avez volé cet amour d'Annette Laïs... Dites donc! c'est prodigieux, ces décès, chez vous là-bas! Aurélie m'a conté pour la Poule-Noire. Je trouve le cas étonnant. J'ai par devers moi des observations congénères. Avec la chaîne, on eût réglé tout cela. Voulez-vous que je vous mène?
J'étais si bien noyé, qu'il me fallut le mot juxtasonnance pour reconnaître le docteur Josaphat. Comme je refusais son offre obligeante, il me prit par le bouton de ma redingote et ajouta tout bas:
«Vous aurez peut-être entendu parler du bain galvanique? C'est une grosse affaire. Ah! ah! s'ils croient que je vais m'arrêter à des badauderies comme les cigarettes Raspail. J'entrevois le criterium, c'est clair! Il faut renouveler de fond en comble: cela dérange leur petit train-train de clinique. J'ai remplacé le forceps, l'autre jour, par la chaîne, dans un accouchement désespéré: trois jumeaux, mes enfants! Je peux le dire, car sans moi ils arrivaient morts! Ils ont vécu soixante-seize heures. Hein! Ma chaîne arrachera les dents quand je voudrai. A propos! ai-je rêvé qu'on parlait de vous interdire?»
Un embarras de voitures eut lieu. Il me salua de la main en criant:
«On n'en meurt pas. Venez me voir! Je vous montrerai mon piano juxtasonnant, à compteur, pour savoir le nombre exact des vibrations. C'est nécessaire. L'oreille ne vaut rien pour la musique. Il faut un compas. Mille choses aimables à notre Annette.»
M'interdire! Pourquoi pas me délivrer une lettre de cachet? Avions-nous rétrogradé de soixante-dix ans? L'oncle Bélébon était-il parvenu à faire réédifier la Bastille!
«Bon! ce n'est que toi! s'écria Aurélie en m'apercevant. J'attendais M. de Sauvagel.»
Elle était en deuil.
«Ah! malheureux enfant! s'interrompit-elle. C'est un massacre, là-bas! On dirait le choléra! Moi qui suis une Parisienne, maintenant, je n'ai pas peur de la Poule-Noire. Mais, en Bretagne, on est si reculé! M. de Sauvagel fait un ouvrage sur les superstitions bretonnes; en connais-tu de curieuses? C'est un jeune homme qui percera, désormais. Le docteur et lui ont beaucoup discuté à propos de la Poule-Noire. M. de Sauvagel prend la chose de haut et rattache le fait à l'ancien culte des druides, d'autant qu'il y a des dolmens à Landevan. La Poule-Noire, pour lui, est le même être que la Vénus-Noire de Locminé. Il est d'accord avec le Dictionnaire d'Ogée, et pense que ce doit être une divinité éthiopienne. Il parle de tout cela dans son livre, qui sera couronné par l'Académie française; nous avons des promesses. Le docteur, lui, prétend que Sauvagel n'a pas inventé la poudre; mais c'est jalousie. Il ajoute qu'une idée biscornue comme cela peut tuer tout un pays. C'est du magnétisme, à ce qu'il dit. Et le fait est que j'ai été bien malade, une fois que je croyais avoir bu du laudanum. Mais que vas-tu devenir, malheureux enfant, que vas-tu devenir?
—J'ignore ce dont je suis menacé, répondis-je, mais, au moins, d'après vos paroles, je vois que le malheur n'a atteint ni mon père ni ma mère.
—Qu'entends-tu par le malheur? La mort? Ils sont en vie, c'est vrai; mais c'est tout. Ils ont été tous les deux très malades et ta mère est restée comme folle de la perte de ses deux petits-enfants. Te figures-tu la maison vide et deux pauvres vieillards abandonnés.... Qu'est-ce qu'on me veut?»
Une grande jeune fille, pensionnaire des pieds à la tête, entra et vint gauchement l'embrasser. Elle avait l'air sournois de celles à qui l'on défend de naître femmes, mais on voyait bien que, malgré tout, la beauté, la grâce et le charme allaient faire explosion en elle au premier jour.
«C'est Marguerite! me dit Aurélie avec mauvaise humeur; notre aînée: une perche pour la taille; deux fois trop grande pour son âge! Edouard est mieux quoiqu'il essaye de faire l'homme. Ces bambins! ils sont venus pour les vacances de Pâques. Ah! nous avons passé vingt-huit ans!»
Ma cousine Marguerite baissa les yeux. Elle n'avait garde de rire.
«Va, biche, reprit Aurélie. C'est le pauvre petit cousin de Bretagne. Dis à Julienne de jouer avec toi au corbillon.
«Cela ne veut plus de poupée!» s'interrompit-elle en s'adressant à moi.
Edouard vint aussi: un beau gars dont la barbe se permettait de pousser! Aurélie faisait pitié. Elle aurait tant voulu me les montrer au biberon. Elle m'avoua qu'elle avait envoyé Sauvagel en Bretagne pendant les vacances de Pâques. Dans l'escalier, elle avait pris mon pas pour celui de Sauvagel, et telle était la cause de sa mauvaise humeur.
«Et vous êtes ensemble? me demanda-t-elle brusquement, dès que nous fûmes seuls. Tu as le cou cassé tout net.... Maintenant, voilà l'histoire; j'ai cru d'abord que mon mari en était, par rancune contre la petite; mais c'est un homme comme il faut, en définitive, et il reste bien au-dessus de tout cela. D'ailleurs, l'âge vient, la goutte le mord, il laisse de côté ses habitudes et se réfugie dans le travail. Il grandit, au palais. Sais-tu que je serais encore bien jeune pour être la femme d'un garde des sceaux! Voilà donc l'histoire: c'est Laroche. Il nous a quittés et fait des affaires. Un fin matois! Bel homme et capable d'entrer chez le roi sans se faire annoncer! Ton pauvre père et ta pauvre mère sont réduits à rien, tu sais. Les Bélébon taillent en plein drap....
—Comment, les Bélébon! m'écriai-je.
—Tu n'en comptais plus qu'un? Erreur. Ça vit cent ans, pas une heure de moins! Le bonhomme a été administré deux fois, et il court comme un chat maigre. Laroche fait des voyages en Bretagne. On parle d'adoption pour Vincent. Ce doit être une idée de Laroche, qui est un Normand et demi. Quant à toi, tu vas être coffré bel et bien, mon mignon!
—Mais de quel droit?
—J'ai causé de cela avec le président. Il est assez de ton côté, parce qu'il connaît le Bélébon.... et surtout Laroche. Mais il ne fera rien; il est en hausse et a besoin plus que jamais des gens de là-bas pour la députation. La députation peut le mener loin. Le premier président s'en va. Le moment est d'or! Il dit que, dans ton affaire, tout est possible. Tu as donné prise. Il y a de gros mots à prononcer, et il suffit d'un seul, comédienne....
—Le docteur Josaphat m'a parlé d'interdiction....
—Ah! tu as vu ce fou! il n'y entend rien. A quoi bon t'interdire! Tous les mineurs sont interdits d'avance. Lis ton Code au titre De la puissance paternelle. Moi, je l'ai parcouru pour toi. L'interdiction viendra plus tard. Maintenant, je te le répète, on va te coffrer purement et simplement. Déjeunes-tu avec nous?»
Pour la première fois, l'idée que je pourrais être séparé d'Annette naquit en moi. Mon cœur cessa de battre et je chancelai sur ma chaise.
«Bah! bah! me dit Aurélie, on te tiendra huit jours, tu feras ta soumission et tout sera fini. Les Bélébon veulent te marier.»
Ma tête tomba sur ma poitrine.
«Ah ça! s'écria ma cousine, voilà pourtant six ou sept mois que cet amour dure. Il faut un terme à tout!
—Savent-ils où me trouver? balbutiai-je.
—Ah! pauvre minet! La police de Paris! Et Laroche derrière!»
Je me levai tout tremblant.
«Voyons! voyons! vas-tu faire comme elle et te trouver mal! dit ma cousine avec inquiétude. Je m'en souviendrai longtemps de l'affaire de Saint-Cyr! on est toujours dupe de son obligeance. Ecoute, si tu étais tout seul, je t'offrirais bien une retraite ici. Et encore que penserait M. de Sauvagel!... Mais ta Danaé, il ne faut pas y songer. Vous vivez aux crochets du frère, à ce qu'on dit?»
Je ne répliquai point. Elle poursuivit:
«Qu'est-ce qu'il fait donc, celui-là? Des découpures. Est-ce vrai? Là dedans, vois-tu, tout a une odeur de saltimbanquerie. Des découpures! Moi, j'ai cru que tu allais te mettre au théâtre. Si tu as besoin d'un peu d'argent, tu sais, c'est de bon cœur.»
Je saluai ma cousine et je sortis, bien qu'elle essayât de me retenir.
J'avais la tête en feu. Ma poitrine était serrée comme dans un étau. J'essayais en vain de faire le jour parmi le trouble de mes pensées.
Au moment où je mettais le pied dans la rue, je vis Joson Michais qui se promenait de long en large sur le trottoir et qui semblait me guetter. Il accourut à moi.
«M. Philippe m'a envoyé, me dit-il. Y â du tâbâc, aussi vrai!»
Je le regardai d'un air absorbé. Les paroles ne me venaient point pour l'interroger.
«Faut pas vous faire trop de chagrin, quoique çà, poursuivit-il. Je ne mens point, y â du tâbâc! Mais on nâvigue au plus près, un aviron sous le vent, et on attend le flot.... Ils sont venus pour vous pincer, quoi!
—Qui donc est venu?
—Mines d'argousins, pour vrai! C'est pas des contre-amiraux, préfets maritimes! Çà vous a l'œil de commissaires ou riz-pain-sel et soldats-marins, de gendarmes en permission. L'ancien domestique ed' mâme la présidente rôde dans les vergers. Quand c'est qu'on aura l'occasion de lui glisser deux mots à l'oreille, à celui-là, c'est avec plaisir.... comme quoi, monsié Philippe m'a coulé: rue du Regard! Nâge!
—Je ne peux pas rentrer à la maison?
—Pas mêche!
—Que faire? mon Dieu! que faire?
Il n'y a pas beaucoup de passants dans la rue du Regard. Néanmoins, je commençais à faire spectacle, criant et me tordant les mains sur le trottoir.
«Viens!» ordonnai-je à Joson Michais.
Et je pris ma course vers le jardin du Luxembourg.
La première idée qui me vint fut de fuir en Angleterre avec Annette.
Mais de l'argent!
Je parlais tout haut. Joson m'entendait.
«Pour quant à çâ, me dit-il, j'ai un petit saint-frusquin, là-bas, par Plouharnel: une vingtaine d'écus, pas moins... mais le manger coûte cher en Angleterre.»
On travaillait à transformer en jardin anglais la pépinière du Luxembourg. Je m'arrêtai au milieu d'un massif et l'idée ne me vint même pas de remercier ce pauvre bon garçon.
«Va me chercher Annette, m'écriai-je, tout de suite.
—C'est que, monsié el chevâlier....
—Répliques-tu?
—Non, monsié el chevalier.... Mais....»
Il prit sa course, je le rappelai.
«Que vas-tu lui dire? Ecoute: qu'elle prenne mes habits, ses hardes. Nous partons.
—Pour quel endroit?
—Je n'en sais rien.... Va!
—Oui, monsié el chevâlier.»
Je le rappelai encore pour lui ordonner de revenir avec Annette. Cette fois, il se fâcha et me répondit la tête haute:
«Faut pas mentir! Si monsié el chevâlier a cru que je le laisserais partir seul....
—Va, et ne sois pas longtemps.
—Nâge partout!»
Il s'enfuit comme un cerf qui serait chaussé de gros souliers ferrés.
Moi j'eus peur dès que je fus seul. Il me sembla que ces bosquets étaient pleins d'agents de police occupés à me poursuivre. Je me sentais positivement traqué. Les promeneurs, les gardiens, les terrassiers, tous me regardaient d'un mauvais œil.
La puissance paternelle! J'aurais voulu avoir le Code et lire ces terribles articles qui me condamnaient. Etait-il possible que j'eusse négligé d'apprendre ce que j'avais tant besoin de savoir.
Ce n'était pas la prison elle-même qui m'épouvantait, c'était la perte d'Annette. La seule idée que je pouvais être séparé d'Annette me laissait écrasé, sans force et sans courage.
Il y a loin du Luxembourg à Ménilmontant. J'attendis environ deux heures. C'était peu. Je ne puis exprimer ce que cet espace de temps me dura. J'essayais de trouver un expédient; je cherchais de me tracer une ligne de conduite. Impossible. Le chaos était dans mon cerveau; chaque fois qu'une idée y voulait naître, elle était aussitôt étouffée. Je ne pouvais penser qu'à Annette. Je me représentais notre pauvre maison entourée d'une espèce d'armée. Je me reprochais d'avoir parlé de hardes et de paquets: comment traverser avec des paquets ces lignes de circonvallation formidables? Ces paquets allaient trahir Annette; on allait faire main-basse sur elle, l'arrêter peut-être; non, mieux que cela, la suivre! J'avais éventé ma propre piste; j'avais mis l'ennemi sur mes traces!
Tout cela me paraissait tellement certain que je me couchai, découragé, sur l'herbe. La résistance était impossible. J'en étais à me dire que j'allais me laisser prendre et emmener par les sbires, quand la voix de Joson Michais m'éveilla.
«Là v'lâ, monsieur el chevâlier,» me dit-il en essuyant son front baigné de sueur.
Il avait un lourd paquet sur les épaules. Annette elle-même était chargée.
Je sautai sur mes pieds, et je me jetai à son cou. Il y avait des mois que je ne l'avais vue.
«Annette! ma petite femme chérie! m'écriai-je, tu me suivras partout, n'est-ce pas? Il n'est pas en leur pouvoir de nous séparer!»
Elle passa son bras sous le mien.
«Philippe est resté, me dit-elle pour ne pas donner de soupçons. Il voulait que je prisse tout son argent. J'ai arrêté nos places à la diligence pour Vannes.
—Pour Vannes! répétai-je abasourdi.
—Nous n'irons que jusqu'à.... Comment appelles-tu cet endroit-là, Joson?
—Jusqu'à Bilher, en haut de la côte, c'est sûr.
—De là, poursuivit Annette, nous prendrons une charrette pour gagner Auray, et d'Auray une voiture qui nous conduira à Etel. Ai-je bien retenu tous les noms, au moins, Joson?
—Je ne comprends pas... commençai-je.
—C'est convenu avec Philippe.
-Qu'est-ce que nous ferons à Etel?
—Et Philippe viendra nous y voir! Allons, Joson! explique à René, puisque l'idée est de toi.»
Joson se recueillit et parla ainsi:
«Il y a donc que vous ne pouvez pas poser ici, dans Paris, puisque l'argousin vous y suit sur vos talons depuis â ce matin et qu'y â du tâbâc, aux quatre aires de vent dans le temps.»
Je regardai autour de moi avec inquiétude.
«Quoique çâ, n'y a pas de danger, à c't'heure, s'interrompit Joson, rapport à ce que nous avons couru des bords, vent devant, à droite, à gauche et partout. J'ai donc dit: l'Angleterre, c'est trop cher y vivre dans le besoin. Il y a Plouharnel, chez nous, d'où je suis natif de père et mère, mais trop connu et sujet à ce que le Vincent Bélébon y vient ribotter de temps en temps avec les bambochardes qui fréquentent les soldats du port Penthièvre. En plus que c'est bien proche de Carnac où est le château de Monsieur et Madame. Ej'ne mens point, Dieu est Dieu! J'ai fait la pêche comme mousse au Magoër, de l'autre bord de la rivière d'Etel. C'est propre et blanc comme un linge. Les ceux de Vannes n'y a pas mis les pieds depuis que le monde dure, rapport à la rivière, et que çâ ne mène nulle part. J'arrive donc au Magoër avec les Castaouët de Paimpol: les Castaouët, c'est vous, sauf respect: des métayers ruinés qui se fait pêcheurs. Ni vu ni connu. Cent francs de maison, cent francs de pommes de terre: çâ fait l'année, et si la pêche donne, nom d'un cœur, faut pas mentir, on la passera douce, à l'abri du danger! Cric, crac! mon père était pas l'évêque. As-tu ton sac? pends ton hamac au clou qu'est dans le mur, ma vieille. C'est dit; n, i, ni, fini: un ris à la grand'voile et va-t'en voir à midi s'il fait nuit dans Paris.»
Tel fut le discours de Joson, qui mit le chapeau de cuir à la main et se tint immobile, dans la position d'un matelot au cabotage, satisfait des talents oratoires que la bonté du ciel lui a prodigués.
XXXIV.
ETEL.
A l'heure qu'il est, Joson Michais raconte encore à ses neveux de Basse Bretagne comme quoi monsié el chevâlier jetait sa langue aux chiens dans Paris, et comme quoi, lui, Joson, mit la barre tout au vent et sauva l'équipage.
«En foi de quoi, petit merlus du saint bon Dieu, ajouta-t-il, jamais mentir! Un quelqu'un qu'a perdu la cârte est bon qu'à noyer, v'lâ la vraie vérité. S'y a du tâbâc, ouvre l'œil, la main à l'écoute, et pare à m'en chauffer une chopine à la santé de Monsieur, Madame et les enfants, quoique çâ!»
Deux heures après avoir quitté la pépinière du Luxembourg, nous étions dans la diligence de Bretagne: nous deux en bas, Joson sous la bâche, où il chantait à tue-tête la chanson des gars de Locminé «pour pas faire semblant d'avoir peur de l'argousin, soldat-marin ou gendarme de terre.»
Annette laissait à Paris son meilleur ami, Philippe, qu'elle n'avait jamais quitté d'un jour; elle y laissait aussi un tombeau bien-aimé; je voyais parfois ses yeux se mouiller, mais elle me souriait à travers ses larmes. Le voyage fut gai, malgré tout. Nous ne pouvions pas être malheureux l'un près de l'autre. Dans les millions de pages que l'on a écrites sur l'amour, il n'y a qu'une chose absolument et souverainement vraie, c'est l'accusation d'égoïsme. L'amour qui confond deux cœurs en les isolant du reste du monde, amoindrit tout sentiment qui sort de son cercle étroit.
Son but providentiel étant la fondation, il cherche l'avenir en lui-même, écartant à la fois, par une force instinctive, l'extérieur et le passé. Il se suffit, parce qu'il est famille, dès l'instant où il naît. De là vient l'angoisse, mêlée à la joie du vieux père et de la vieille mère, quand le cœur de l'enfant chéri bat et va s'éveiller. C'est déjà la conception de la nouvelle famille; l'autre ne sera plus que le second plan du bonheur: le passé d'où l'on s'arrache pour s'élancer dans l'avenir.
J'ai vu de grandes douleurs ainsi faites, des parents abandonnés, maudissant la nature et revêtant un deuil qui ne devait jamais finir.
Mais nous n'avions point rejeté le souvenir de Philippe, ce grand, ce généreux ami. Philippe était avec nous; son nom venait à chaque instant sur nos lèvres. Nous le mettions de nos gaietés et de nos mélancolies.
Tout se passa comme Joson Michais l'avait réglé dans sa sagesse. Comme nous manquions de passe-ports, nous eûmes bien quelques alertes aux relais, le brave uniforme de la gendarmerie nous procura quelques émotions; mais, en somme, on n'avait pas fait jouer le télégraphe à cause de nous et personne ne nous adressa de questions indiscrètes. Joson descendait de temps en temps et venait à la portière nous dire avec triomphe:
«Oui, mais! èz-vous entendu ce que je leur chante, quand c'est qu'ils font mine d'y mettre leur nez? Quoique câ, appuie, si tu veux, caïmans! Pas de risque, avec cette brise-là, tant que je suis en vigie sur la dunette. Chauffe!»
Je me souviens de l'effet que produisit sur Annette notre entrée dans le Morbihan par la grande lande de Beignon. Nous étions en Bretagne depuis la veille au soir, mais le département d'Ille-et-Vilaine est une Bretagne normande qui ne dit rien à l'imagination. A Beignon seulement commence «la terre de granit.» Mor-bihan, Men-bras, dit le proverbe celtique: Petite mer, grande pierre!
Ce n'est qu'une pierre, en effet, depuis la rivière d'Aff jusqu'à l'Océan, une pierre que le genêt drape de son manteau d'or, parmi les forêts de pins qui grondent comme la tempête et l'interminable échiquier des fossés couronnés de chênes. La dent du roc est partout, perçant la bruyère ou le sillon.
Le jour naissait au moment où le sabot de nos chevaux fit tinter les cailloux de la lande. Il y a là du vent toujours. Le froid éveilla Annette, qui mit la tête à la portière et s'écria:
«Est-ce que c'est déjà la mer?»
Dans cette aube, la lande grise ondulait à perte de vue comme un lac immense que la gelée eût tout à coup pétrifié. La route montait une pente monotone. Rien ne la bornait. Le ciel avait des tons de cendre. Le vent apportait l'odeur des bruyères, qui ressemble à l'odeur d'un lointain incendie.
«Non, ce n'est pas la mer,» répondis-je.
J'avais le cœur plein. On a beau faire. Le vent de la patrie caresse l'âme. C'était pour moi comme un amer et doux baiser.
A l'horizon, une plaie de pourpre apparut, qui alla s'ouvrant avec lenteur comme les lèvres d'une longue blessure. Des clairs mystérieux se firent dans la masse des nuages, dont les contours se frangèrent de nuances métalliques. Au loin, par delà les vagues immobiles de cette mer qui nous entourait, des paysages naquirent et moururent, éclairés de lueurs bizarres. C'était comme une féerie mouvante voilée tout à coup et tout à coup revenant en lumière; des forêts, découpant sur un ciel d'acier poli la dentelle de leurs cimes, un clocher noir poignardant l'aurore, des sapins tranchant la silhouette de leur plumage au-devant du miroir de l'étang, des moulins à vent tournant avec une vitesse folle, un château carré, sombre sur la pelouse où courait le caprice des blanches allées et percé de cent fenêtres dont chacune était un diamant.
Et plus près, car l'industrie est là et le miracle, c'est que sa prose a gagné la poésie contagieuse, plus près un obélisque de briques, échevelant le désordre de son épaisse fumée.
«Est-ce vrai, tout cela?» me demanda encore Annette.
Je ne savais. Je ne l'avais jamais vu.
Il est une heure pour voir la lande bretonne; deux heures, à vrai dire: le lever et le coucher du soleil. Les clochers sortent mieux le soir sur la ligne bleue qui surmonte l'horizon de nuages; mais la forêt, mais le grand sapin isolé, mais le moulin, éveillé avant l'aube, tout ce prodigieux décor où vivent les contes du chercheur de pain, c'est le matin. Il y a des âmes plein l'air. Aveugle qui ne reconnaît pas là le pays des fées!
La diligence montait, le vent allait par rafales courtes et rares. La lumière était lente, lente à venir. Quelque chose passa sur la gloire du ciel ouvert; les contours de l'horizon s'amollirent, puis se noyèrent. C'était la brume qui jamais ne manque. Nous ne vîmes plus que la lande nue avec ses rangées d'arbres maigres, courant selon des lignes fantastiques et ses pierres groupées qui ressemblent à d'immenses troupeaux endormis.
Cet aspect vous pénètre comme un froid. Annette murmura toute frissonnante:
«Oh! c'est triste, triste.»
C'est triste. Elle avait raison. Cela parle un langage austère qui s'est perdu dans le temps et que nous n'entendons plus. Ailleurs, il faut la ruine peuplée de fantômes pour évoquer le passé; ici, non. Le passé va le long de la route que nul monument ne borde, les fantômes sont partout; c'est la patrie du souvenir obstiné. Cette croix brisée qu'il faut deviner sous l'herbe chante plus haut qu'une haute tour.
Avant d'être croix, ne fut-elle pas menhir? Combien s'écoula-t-il de jours depuis que le druide mit sa pointe en terre? C'est vieux. Rien n'a changé ici pendant les siècles. Ce qui vous serre la poitrine, c'est le temps.
La diligence montait; les chevaux fumaient grandis par la vapeur. Nous franchîmes le sommet de la côte.
«Voici la Bretagne! dis-je, saisi malgré moi par cette vaste et morne uniformité.
—C'est grand,» pensa tout haut Annette qui eut un soupir.
Devant nos yeux, jusqu'au clocher lointain de Campénéac qui semblait un point dans l'espace, la lande, toujours la lande, traversée par la route étroite et droite.
Annette se renversa au fond de la voiture. J'eus peine pour mon pays. Nous autres Bretons, nous sommes fiers de la Bretagne.
Je ne suis pas poète. Si j'avais été poète, j'aurais initié ma compagne aux arcanes de cette sévère beauté. C'est grand! avait-elle dit. Dans ce mot, il y avait de l'effroi.
Je gardai le silence: je ne suis pas poète. Mais, Dieu soit loué, la nature n'a pas besoin des poètes. Je les aimerais, les poètes, n'était la nature, et ma rancune vient de ce qu'ils me l'ont trop souvent gâtée. Elle n'a dit à aucun tous ses secrets.
Il est de muettes correspondances, écrites avec cette encre qu'on nomme sympathique. Vous ne voyez que la page blanche jusqu'à l'heure où vous communiquez au papier le degré de chaleur qu'il faut pour vivifier les caractères. Alors, l'œil étonné voit la pensée surgir.
Il plut à la nature de soulever son voile. Ce n'est pas la lumière de midi qui convient à ce mystique paysage; ce n'est pas non plus la grise lueur du crépuscule. Le soleil dépassa l'horizon et resta sous les nuées, étageant les plans discrètement et donnant à chaque relief le piédestal de son ombre. La couleur naquit, riche et remplie de suprêmes harmonies dans son apparente uniformité. La masse dorée des genêts épineux ondula, formant de grandes îles, dans ce lac d'un rose obscur, glacé de vert, que faisait la bruyère; le tronc des pins montra ses fentes carminées, la cime lointaine des chênes rougit, la foule des pierres prit une forme.
Nous vîmes les unes, couchées fièrement semblables à des sphinx énormes, tandis que les autres, rangées en rond, tenaient un grave conseil et que d'autres encore, horde turbulente, précipitaient vers le val leur course désordonnée. Çà et là, le fossé déchirant la terre, faisait éclater des nuances violentes; un ormeau, sorti de la fente d'une roche, pendait sur la route, une flaque d'eau mirait le ciel; et tout près, sur un tertre, tombeau d'un héros inconnu, la fougère agitée secouait ses ailes, parmi les troncs difformes et farineux des bouleaux.
Tout s'animait; la fumée bleuâtre montait du toit du sabotier; devant le bouquet de hêtres, l'aigle bretonne, la cocarde aux ailes de goëland, planait et criait au plus haut des airs, et l'horizon élargi montrait les opulents rivages de cet océan, infécond mais superbe.
«C'est beau! c'est beau!» murmura Annette qui se laissa glisser dans mes bras.
Le lendemain, nous couchâmes dans une cabane de pêcheurs, au Magoër, en la paroisse de Plouhinec, sur la rive droite de la rivière d'Etel.
On ment assez, en Bretagne, malgré l'axiome! «Faut pas mentir;» mais pour mentir avec fruit, quand on veut cacher son origine et son pays, il faut beaucoup de talent. Il y a d'abord le langage, divisé en trois dialectes principaux; Vannes, Quimper, Tréguier, qui eux-mêmes se subdivisent en une quantité de patois, de telle sorte qu'un vrai bretonnant reconnaît la provenance d'un passant rien qu'à la manière dont il dit: «Dieu vous bénisse.» Il y a ensuite le costume, chose importante, solennelle, sacrée, qui varie, non pas de district à district, mais de paroisse à paroisse, et qu'on ne peut abandonner sans honte.
Nous étions les Costouët de Paimpol, le mari et la femme, Jean Costouët et Anna Costouët. Il peut vous sembler que le nom manque d'euphonie, mais il était bien choisi. Chez nous, le Floch, le Goff et Costaouët peuplent des communes entières, comme Martin, Picard et Durand en France, comme Meyer, Schwartz et Müller en Allemagne, comme Brown, Smith et Johnson en Angleterre.
Les Costaouët de Paimpol devaient parler breton d'abord et subsidiairement le dialecte de Cornouailles. Ils devaient avoir le costume de Paimpol et leurs papiers.
Faut dire la vérité! Joson Michais fut obligé d'entasser un véritable monceau de mensonges pour nous faire un état civil dans ce hameau du Magoër, où il y avait une quinzaine de feux, sans autre autorité constituée que le brigadier de la douane.
Le maire était à Plouhinec, le syndic des gens de mer à Etel, de l'autre côté de l'eau. Nous donnâmes quelques douceurs au brigadier de la douane et à ses préposés, des sans cœurs de soldat-marins, au dire de Joson, et nous envoyâmes de temps en temps une douzaine de rougets, frais comme la rose, à M. le maire. Cela suffit pour nous mettre en règle. Deux de nos enfants furent inscrits à la mairie et baptisés à la paroisse sans autres papiers que notre rôle d'équipage.
Mais le rôle d'équipage, par quel moyen le put-on obtenir?
Quelques années avant l'époque dont je parle, Etel était un pauvre hameau comme le Magoër. Un homme s'était trouvé, un humble fondateur, qui dépensait son argent et sa vie à l'œuvre qu'il s'était imposée. Il venait d'élever Etel à la position de commune; il était en train d'y bâtir une église. A l'heure où j'écris, Etel a près de deux mille habitants, c'est un port de mer. Cela grandit et va devenir une ville.
Je ne demande pas pour ce digne homme la gloire de Romulus, et je pense qu'on l'embarrasserait fort en lui érigeant une statue. Mais depuis qu'Etel est une ville, des gens riches y sont venus qui oppriment le pauvre fondateur. Eternelle histoire. Sic vos non vobis! criait Virgile. Le maire d'Etel a travaillé pour des gros marchands de sardines qui jamais n'ont travaillé que pour eux-mêmes et qui sont arrivés tranquillement après la besogne faite. Je me souviens du maire d'Etel comme d'un ami.
En sa qualité de syndic des gens de mer, ce brave maire, M. Bourgeais, fit délivrer un rôle de pêche à Joson qui avait ses papiers en règle; Joson eut droit et devoir d'embarquer deux mousses. Je fus l'un et Annette l'autre: Jean et Anna Costaouët de Paimpol, l'homme et la femme. Il ne fallut pas une année pour faire d'Anna Costaouët un matelot fini.
A ceux qui jugent les pêcheurs de nos côtes par l'excellente littérature de l'Opéra-Comique, je n'ai rien à expliquer. Ils trouveront le fait tout simple. Pour être pêcheuse, on met une tunique rouge, liserée de noir, et l'on apprend une barcarolle d'Auber, cela suffit amplement. A ceux qui connaissent la mer et le métier, je dirai: Annette le voulut.
«Où tu iras, j'irai, décida-t-elle; ce que tu feras, je le ferai.»
Elle vint avec moi, elle fit comme moi. Plus d'une fois, en franchissant la barre de la rivière d'Etel, qui est dure en tout temps et terrible dès qu'il y a un peu de mer, elle fut couverte par la lame. Elle riait. J'étais là.
Nous eûmes notre premier enfant; Philippe Costaouët, quatre mois après notre arrivée au Magoër. Joson Michais fut son parrain et l'une de nos voisines sa marraine. Nous étions trop heureux, et souvent il m'arrivait de remercier Dieu passionnément. Annette ne regrettait rien: je le croyais alors. J'aimais à veiller près de son souriant sommeil, cherchant à deviner quelles joies tranquilles passaient dans son rêve. Au pied du lit, dans le coffre de chêne aux parois hautes et naïvement sculptées, le petit Philippe dormait. Je le trouvais plus beau que l'Amour: il ressemblait à sa mère.
Annette s'éveillait à son moindre cri. Pour elle, le réveil était encore un sourire. Son devoir de mère devenait le plus charmant de tous les jeux, et l'enfant rassasié qui s'endormait de nouveau sur sa poitrine l'embellissait mieux qu'une splendide parure. C'est au milieu d'un pauvre cadre aussi que rayonnent les vierges de Raphaël.
C'est bien le cher, l'admirable tableau qui tente le pinceau et le génie: la trinité humaine qui reflète le divin mystère de l'autre Trinité: un même amour en trois personnes: un seul bonheur, mais tout le bonheur.
La fenêtre de notre maisonnette regardait le sud-est. Ce ne sont pas les arbres ici qui font le paysage. L'herbe est rare. Nous avions un petit enclos, formé de quatre murs en pierres sèches qui ressemblaient à des digues. Quelques cerisiers aguerris à l'orage et un grand figuier y luttaient contre le vent d'aval. Dès juillet, le vent avait brûlé toutes les feuilles du figuier, mais il n'en donnait pas moins des fruits délicieux. Entre la grève et la mer, il n'y avait qu'un étroit sentier, conduisant à la caserne de la douane. Aux grandes marées, le flot venait dans nos fraisiers.
La rivière d'Etel, large comme la Loire, ridait son eau bleue sous nos croisées. Tous les jours, à fin de flot, l'escadre des barques de pêche, tumultueuse comme une charge de cavalerie, défilait devant nous. Au delà de l'eau, la petite ville, gracieuse et fraîche comme son nom, étageait ses modestes maisons sur la falaise aride.
Tout est aride, sauf la mer. C'est l'Océan qu'on ensemence et la récolte est au fond de l'eau, sur ces grèves noyées où paît l'innombrable troupeau de Neptune. La forêt n'a pas ses racines dans le sol: ce sont les mâts de mille barques, incessamment balancées; le vent siffle dans ces branches droites et nues, agitant la flamme qui claque à la rafale comme le fouet impatient du postillon, ou enflant avec fracas ces larges voiles brunes qui vont faire jaillir l'écume de la lame éventrée.
Les fruits enfin ne sont ni la pomme vermeille ni l'enivrante opulence du raisin; les voilà, les fruits, dans ces paniers à la forme pure et antique: c'est de l'argent vivant qui scintille et chatoie sous le soleil, c'est ce tas de cristal qu'on remue à la pelle comme le blé, c'est le miracle annuel de cette pêche qui vient, car tout désert à sa manne, mettre la provision de pain noir dans la huche vide de la chaumière bretonne: c'est la sardine, humble richesse des grèves infertiles.
Avec la sardine, le pauvre élève ses enfants, et, voyez, avec la sardine, l'âpre capital trouve encore moyen d'acheter son hôtel à la ville et son château à la campagne.
Un si petit poisson! Mais le pauvre mange peu et, pour le jeûne d'un millier de pauvres, il n'y a guère que la gourmandise d'un seul capital. Tout est bien. Qu'on meure d'indigestion ou de faim, et la place est la même au cimetière.
Il y a des riches à Etel. La sardine y fait venir de Paris des robes de soie. Néanmoins et malgré tout l'eau de Cologne qu'on y dépense chez «les bourgeois,» Vespasien y verrait mentir son proverbe impérial. A Etel, l'argent a de l'odeur.
Au dessus d'Etel, la falaise rejoignait la lande, morne et grande, coupée çà et là au lointain par de riantes oasis; à gauche, la rivière remontait jusqu'aux vieux ombrages sous lesquels saint Cado força le diable à lui construire une chaussée; à droite, c'était la mer où Rohellans, le noir écueil, s'élève une tour, au devant des horizons perdus de Quiberon.
La pêche était pour nous un déguisement bien plus qu'une nécessité, mais je suis pêcheur par vocation et je me surprenais à désirer que notre bon Philippe mît un terme à ses envois, qui nous faisaient trop riches. On ne saurait dépenser au Magoër plus d'argent que nous en dépensions. Sous le costume pimpant, coquet, mais correct, des Eteloises, Annette m'éblouissait. Je la voyais toujours gaie et contente, le petit venait bien; nous étions trop heureux.
Parfois, le soir, quand nous courions des bords devant l'entrée pour doubler la barre contre le vent, j'apercevais mon adorée madone sur la dune, à la pointe du phare, avec son enfant dans ses bras. Son mouchoir flottait comme un baiser qu'on envoie. Si j'avais été poète....
«Lofez, quoique çâ, monsié el chevâlier, me disait Joson Michais, sans vous commander, si c'est que vous ne voulez pas perdre la bârque.... Tenez! c't'âmour d'âgneau à tendu son petit bras, aussi vrai comme Dieu est au paradis!»
Et il oubliait d'orienter la voile. Nous embarquions deux ou trois seaux d'eau. «Ah! soldats-marins! peltas! gabeloux! gendarmes!»
Notre petite Anna vint la deuxième année. Il y eut deux berceaux.
Puis une autre année se passa encore. Notre Philippe avait des cheveux blonds frisés. Il parlait, il courait déjà sur le sable.
Il y a des jours si beaux qu'ils font craindre l'orage. Une des histoires antiques qui m'ont le plus frappé est celle de cet homme qui redoutait son bonheur et qui jeta son anneau à la mer pour établir lui-même une compensation à sa félicité trop complète. La mer lui rendit son anneau, et il dit: Jupiter me condamne.
J'aurais voulu un nuage dans mon ciel bleu. Je m'endormais souvent avec la pensée que je serais éveillé par un coup de tonnerre.
Il y avait quatre ans que nous étions au Magoër. Personne ne nous avait inquiétés. Nous étions oubliés. Chaque heure écoulée devenait une garantie de sécurité.
Un soir, je me promenais avec ma femme et mes deux enfants le long de la rivière. Nous avions remonté jusqu'au pont Lorois qui était alors en construction et sur lequel on passait déjà pour aller de Port Louis au fort Penthièvre. Une calèche venait du côté de Lorient. Il n'est pas rare de voir les touristes suivre ce chemin à cette heure, afin de coucher à Carnac et de visiter au soleil levant le fameux champ des pierres druidiques.
La calèche contenait un jeune couple, et deux enfants.
C'étaient des gens de Paris. On le voyait à la toilette des enfants. Rien ne ressemble aux enfants de Paris.
Certes, je ne suis pas de ceux qui admirent ces précoces élégances. Mais l'enfance embellit tout, et j'aime les enfants. Les enfants de Paris étaient restés dans mon souvenir. J'admirai ceux-ci, qui étaient charmants, et je dis:
«Philippe et Anna seraient comme ceux-là....»
Annette me regarda et devint si pâle que je m'élançai pour la soutenir.
«Je ne regrette rien! m'écriai-je. Je ne changerais pas mon sort pour celui d'un roi!»
Elle me sourit, mais elle resta pensive. J'avais le cœur serré. Il me sembla que cette calèche, environnée de son nuage de poussière, emportait quelque chose de notre bonheur.
XXXV.
COUP DE FOUDRE
Annette restait seule souvent. Pendant mes absences quotidiennes, elle n'avait que mon souvenir à qui parler. Peut-être que la parole qui m'était échappée répondait en elle à quelque mystérieux regret. Les mères veulent tout pour leurs enfants. C'était une nature forte et droite, mais impressionnable à l'excès et tendre jusqu'à l'inquiétude. Dans cette parole, qui n'avait aucune portée cachée, peut-être avait-elle vu pour moi le germe de tout un malheur.
J'avais dit:
«Philippe et Anna seraient comme ceux-là....»
Donc, je trouvais en ceux-là, ou du moins dans le luxe parisien qui les entourait, quelque chose que Philippe et Anna pouvaient envier. Nos deux petits étaient habillés comme les enfants du pays. Mais qu'ils étaient roses, et frais et robustes! Philippe balbutiait le breton aussi bien que le français. Sur mon honneur, comme ils étaient je les voulais.
Jamais Annette elle-même ne m'avait semblé plus charmante sous le costume parisien. Je ne la souhaitais pas autrement.
Quinze jours s'écoulèrent. Je m'étais bien gardé de revenir sur cet entretien. Je le croyais oublié. Annette me demanda une fois si je voulais qu'elle prît une femme pour l'aider auprès de ses enfants. Elle était avec moi, s'il est possible, plus affectueuse que de coutume, mais je la voyais souvent pensive. Elle entendait mal ce qu'on lui disait. A plusieurs reprises, le soir, il me sembla qu'elle essuyait ses yeux après avoir embrassé Anna ou Philippe.
Nous eûmes une voisine pour garder les enfants. J'appris qu'Annette avait fait deux voyages à Hennebont, petite ville distante de trois lieues, sur la route de Vannes.
Après la pêche, maintenant, quand je rentrais, j'avais peur. De quoi? Je n'aurais point su le dire, mais du plus loin que mon œil pouvait atteindre, j'interrogeais la pointe du phare, et dès que j'apercevais Annette, mon cœur était soulagé. Craignais-je de ne l'y plus voir? L'idée qu'elle pouvait me fuir était-elle entrée en moi? Oh! non, mille fois non! C'eût été un commencement de folie. Mais je souffrais. Il ne faut point essayer d'expliquer l'instinct ni le définir. La vérité, c'est que les pressentiments ne trompent jamais.
Un soir, j'eus beau regarder, je ne vis pas à l'extrémité de la dune cette forme bien-aimée qui était mon vrai phare. Joson remarqua comme moi l'absence d'Annette, car il borda un aviron sans mot dire pour aller plus vite.
Je sautai sur le sable et je montai la falaise en courant. Il fallait qu'Annette fut bien malade.
A la maison, je trouvai la voisine avec les deux enfants qui pleuraient, demandant leur mère. Annette était partie depuis le matin.
«Elle va revenir!» m'écriai-je.
Mais il y avait sur la table une lettre à mon adresse; c'était l'écriture d'Annette. Je l'ouvris, et Joson, qui entrait, me soutint comme je tombais à la renverse.
XXXVI.
L'ABBE RAFFROY.
Joson me porta sur mon lit. Je ne prononçai pas une parole dans le premier moment. Je ne sais pas bien si j'avais lu la lettre ou si la première ligne seule m'avait étourdi comme un coup de massue; ce dont je suis sûr, c'est que le contenu de la lettre m'échappait en cet instant. Ma fièvre d'autrefois était revenue foudroyante. La crise était plus forte, le rêve plus violent, mais les mêmes symptômes surgissaient.
Joson envoya un gars du village chercher un médecin à Port-Louis. Quand le médecin arriva, j'avais le transport.
Je voyais Annette dans un salon qui était beau sans avoir rien de féerique: le salon qu'elle aurait dû avoir. J'entendais le piano de la rue Saint-Sabin, le piano qui se taisait depuis quatre ans. Il était là, mais ses sons voilés semblaient venir de loin, de bien loin. Et il chantait, comme une voix dont les douceurs étaient infinies, le pauvre cher refrain: