WeRead Powered by ReaderPub
Annette Laïs cover

Annette Laïs

Chapter 49: VI.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A provincial Breton family is sketched in lively, detailed portraits that expose rivalries, foibles and loyalties across generations. Through the narrator's recollections the household is revealed: a domineering uncle, conflicting aunts, a devout yet worldly father, a melancholy mother, an ambitious sister and a military brother. Social position, marriage, money and local reputation shape daily life, while sentimental impulses, petty jealousies and comic eccentricities intersect. The book alternates anecdote and melodrama to examine how family honor, social expectation and personal desire collide in a small‑town setting.

LE STATUAIRE AMÉRICAIN.

I.

Paris est une singulière ville. De faux miracles y font un tapage infernal, tandis que des miracles vrais y restent absolument inconnus.

C'est ainsi que l'armoire des Davenport, la tête parlante de Talrich, l'enfant-torpille ont occupé pendant des mois l'attention publique, et que personne au monde ne s'est avisé de raconter les merveilles opérées par M. Bread.

A la vérité, celui-ci évite la réclame avec autant de soin que d'autres la cherchent, ce qui est rare chez un compatriote de Barnum.

Moi-même, je dois au plus grand des hasards de connaître M. Bread et ses corrections de la Nature.

L'autre jour, je montais la rue Blanche vers une heure.

L'ascension de la rue Blanche est une chose très pénible, mais qui le devient un peu moins lorsqu'on a devant soi une femme jeune, bien tournée et marchant avec grâce.

Cela arrive quelquefois. Cette fois j'avais devant moi une dame jeune, ayant une taille avantageuse, de belles tresses blondes enroulées l'une sur l'autre et paraissant authentiques, une jambe à souhait.

De tout ce que je voyais, les épaules seules laissaient à désirer. Aussi élevées à leur attache avec le bras qu'à leur attache avec le cou, elles n'avaient point le tour convenable, et je me disais:—Est-ce dommage qu'il ne soit au pouvoir d'aucun homme de leur donner cette pente douce que le souverain artiste a adoptée en dessinant les épaules humaines! Ah! si elles étaient aussi bien en pierre, je crois qu'à l'aide d'un ciseau, quoique je ne sois pas sculpteur, j'enlèverais juste ce qu'il faudrait enlever; mais l'auteur même de la Vénus du Capitole n'y pourrait rien. Il ne déplacerait ni ces os, ni ces muscles.

Je faisais ce petit raisonnement à part moi, lorsque je fus dépassé par un grand monsieur étrange qui s'approcha de la dame, la salua, et de la façon la plus grave et la plus polie, lui demanda si elle désirait se faire arranger les épaules.

La dame le regarda d'un air épouvanté et le pria d'aller son chemin.

Il insista:—Vous avez tort, madame, vous êtes belle personne. Il n'y a que vos épaules qui vous déparent. Une courte séance me suffirait pour vous les baisser.

En attendant, la dame les haussa et elle entra au numéro 78!

II.

—Comprenez-vous cela? me dit-il, en se tournant vers moi. J'offre à cette femme une chose qu'elle devrait accepter avec enthousiasme.... Bien sûr, elle s'imagine que je me moque d'elle.

—Je le crains, fis-je.

—Voilà sa seule excuse de me traiter ainsi.... reprit-il; mais celui qui a redressé des femmes complétement bossues et sa propre femme entre autres, peut à plus forte raison incliner de deux ou trois lignes les épaules d'une femme, très bien faite d'ailleurs.

—Vous êtes orthopédiste? dis-je en examinant ce bizarre personnage auquel sa perruque mal appliquée et laissant voir par place la peau de la tête, ses longs favoris ressemblant à des poils de sanglier, son nez cassé et ses petits yeux atones, mobiles et contournés donnaient l'aspect d'une caricature.

—Orthopédiste! pas du tout; au moins comme cela s'entend d'habitude. Je suis statuaire; mais depuis longtemps je ne travaille ni la glaise, ni la pierre, ni le marbre. Je modèle les corps humains eux-mêmes, ou plutôt je les remodèle quand la Nature les a mal modelés.

—Ah! vraiment!....

C'est un pauvre fou, pensai-je. Il n'a pas l'air méchant. Il ne faut pas le heurter.

—Et de quel instrument vous servez-vous? repris-je.

—D'aucun instrument!.... Je n'ai qu'à promener mes mains sur le corps de quelqu'un, avec un dessein prémédité; aussitôt il prend les formes qu'il me plaît de lui imprimer. C'est un don tout personnel, car jusqu'à présent je n'ai pu faire d'élèves.

—Donc, répondis-je en tenant mon sérieux le plus possible, quand il vous plaît de changer un homme en femme et réciproquement, c'est la chose la plus aisée du monde?

—Ah! cela non, reprit-il; mon pouvoir ne va pas si loin. Il se borne à remanier le système osseux et l'étoffe charnelle sur les bases mêmes du sexe, de l'âge et de la quantité animale. Je ne saurais faire passer un individu d'un sexe à un autre, ni le rajeunir, ni le vieillir, ni rien ajouter ou rien ôter à ses molécules constitutives. Seulement, qu'on me livre un don Quichotte, un Sancho Pança, et je m'engage à en tirer deux hommes bien proportionnés par le développement de l'un en largeur et de l'autre en hauteur.... Saisissez-vous?

—Parfaitement, monsieur, fis-je, ébahi de voir un fou raisonner avec une telle précision.

—Vous, par exemple, continua M. Bread, vous avez la figure un peu longue....

—Hélas! monsieur, j'en conviens.

—Eh bien, je ne demande que quelques secondes pour vous la raccourcir.... tenez, comme cela....

Et en même temps, avant que je puisse me garer, il me porta une de ses mains au menton et l'autre au front, et pressa rapidement, sans me causer, du reste, la moindre douleur.

Dans le mouvement, mon chapeau était tombé; il s'empressa de le relever et de me le tendre avec une politesse exquise.

Pourtant j'étais furieux que ce fou m'eût ainsi manié le visage, et je trouvais que l'expression de sa folie passait les bornes.

—Je vous prie de finir, m'écriai-je.

—Certes, répondit-il d'un grand sang-froid, je ne vais pas vous laisser dans cet état. Il faut bien que je finisse ce que j'ai commencé. Vous n'avez encore que l'ébauche de la nouvelle figure que je vous destine, et quand je dis l'ébauche, je suis bien honnête, car en vous débattant, vous avez fait dévier mes mains de telle sorte, qu'involontairement je vous ai beaucoup trop déprimé le visage entre le front et le menton.

—N'importe, lui dis-je avec un sourire de pitié, je me contente de cette ébauche, si imparfaite qu'elle soit. Adieu, monsieur.

Il me retint par la manche.

—C'est une chose impossible, s'écria-t-il, que je vous laisse une figure pareille; vous êtes horrible.

—Cela m'est égal....

—Je vois; vous répugnez à vous donner en spectacle. Voulez-vous que je vous accompagne chez vous?

Décidément, pensai-je, qui est cet animal-là? Est-ce un fou? Est-ce un escroc? Est-ce autre chose?

—Je veux, dis-je énergiquement, que vous me laissiez à l'instant.

—Tant pis pour vous, reprit-il; mais voici mon nom et mon adresse. Je suis convaincu que vous ne tarderez pas à venir me voir.

Je pris sa carte machinalement, et je ne fis qu'un bond jusque chez moi.

III.

Mon concierge, qui était tout près de l'escalier, en train de cirer mes bottes, m'arrêta au passage par ces mots:

—Qui demandez-vous, monsieur?

Je regardai mon concierge, qui me regardait.

—Ah! çà, père Sauvage, vous raillez-vous des gens? Vous ne me connaissez plus, maintenant?

—Je connais bien votre voix, et votre pardessus noisette, et votre bague d'argent à chaton noir, et votre grosse canne jaunâtre, et les bottines que vous avez aux pieds et que j'ai cirées hier, mais jamais de la vie je ne vous ai vu une tête pareille.

—Il est certain, père Sauvage, que je dois avoir les traits un peu bouleversés. J'ai rencontré tout à l'heure un fou dont j'ai eu toutes les peines du monde à me dépêtrer.

—Comment?.... les traits un peu bouleversés?.... C'est-à-dire que c'est vous et que ce n'est plus vous; c'est vous avec la tête d'un autre.

—Vieux farceur, allez! dis-je à mon concierge.

Et je montai l'escalier au pas de course.

J'entrai chez moi, en sifflotant gaiement un air de Thérésa; je posai, selon l'habitude, mon chapeau sur le secrétaire, ma canne dans le coin de la cheminée, et mon pardessus sur le lit; puis je jetai un coup d'œil à la glace.

Aussitôt, je poussai un cri d'horreur. A moins que je n'eusse aussi moi la berlue comme mon concierge, à moins que je ne fusse devenu fou comme le correcteur de la Nature, il me paraissait absolument sûr que je n'avais plus du tout ma tête habituelle.

Tandis qu'auparavant, elle mesurait dix pouces de haut sur cinq de large environ, elle aurait mesuré, à cette heure, le contraire, cinq pouces de haut sur dix de large; une vraie tête de poisson; une de ces têtes ridicules et odieuses comme vous en font certains miroirs mal réglés.

Quoique j'eusse éprouvé déjà cent fois et plus que celui-ci était bien réglé, je me regardai à celui de ma toilette, puis à un autre encore.

Toujours la même tête!

Alors j'essayai de la serrer à deux mains sur les côtés afin qu'elle reprît sa forme première.

Vains efforts!

J'avais une égale envie de rire et de pleurer.

De rire, parce que ma tête actuelle me rappelait celle d'un notaire de ma connaissance.

De pleurer, quand je pensais qu'elle était encore pire que la sienne.

IV.

Là-dessus, l'on frappe à ma porte trois petits coups secs.

Grand Dieu! je les connais ces trois petits coups-là. Et quand je les entends, mon cœur s'épanouit d'ordinaire. Mais où vais-je cacher ma tête, car je n'ose plus la montrer à la dame de mes pensées, comme on disait autrefois, ou, comme on dit aujourd'hui, à la dame de mes dépenses.

Eh bien! si!

Je la lui montrerai, afin de juger en dernier ressort si je suis, oui ou non, métamorphosé.

J'ouvre ma porte et mes deux bras.

Elle regarde, interdite.

—Pardon, monsieur, je me trompe....

—Hélas! non, tu ne te trompes pas, ange de ma vie? C'est bien moi, ton ami. Ne reconnais-tu pas ma voix. Entre sans crainte. Rien n'est changé ici, hormis ma tête; et encore, sois-en persuadée, ce n'est qu'une tête de transition que j'ai là.... Je puis me faire la tête que tu voudras. Tu n'auras qu'à choisir.... Tiens! voici la carte de l'animal qui s'est ingénié de me rendre joli garçon..

MONSIEUR JOHN BREAD,
STATUAIRE AMÉRICAIN.
124, rue de Vaugirard.

Elle restait pétrifiée.

Puis tout à coup:

—Non ce n'est pas possible que ce soit toi.... adieu, monsieur?

Et la voilà qui descend les marches de l'escalier quatre à quatre. Je lui crie par-dessus la rampe:

—Rosa, Rosa, comment veux-tu que soit ma nouvelle tête? Je t'en conjure, réponds-moi.... Il n'en coûtera pas plus à M. Bread.... Veux-tu que j'aie le nez retroussé et le menton fourchu?.... aimes-tu ce genre-là.... Veux-tu que ma petite barbe folle soit rassemblée en une moustache et une impériale imposantes?.... Rosa?....

Mais Rosa était déjà loin.

Je me mis à tempêter contre M. Bread qui était cause que j'allais passer une soirée détestable quand je m'en aurais pu promettre une charmante.

Il se faisait trop tard pour relancer ce maudit statuaire américain, rue de Vaugirard, et, d'ailleurs, il n'était guère probable qu'il fût chez lui.

Suffisamment édifié sur la réalité du changement qu'il avait opéré en moi, je ne jugeai point à propos de montrer à d'autres mon horrible tête.

Aussi je me privai de dîner, comme je le fais d'habitude, avec quelques-uns de mes amis, et je fus dîner tout seul dans un restaurant où personne ne me connaît, puis je rentrai me coucher.

V.

Le lendemain matin à neuf heures, je montais en fiacre et je me faisais conduire rue de Vaugirard.

En entrant dans la loge du concierge pour demander M. Bread, je fus émerveillé d'y trouver deux statuettes grecques vivantes et habillées à la française; c'est-à-dire: M. le concierge, père; Mme la concierge; M. le concierge, fils; et Mlle la concierge; en un mot, Agamemnon, Clytemnestre, Oreste et Electre. Tous faits sur le même moule, tous très beaux, trop beaux!

—Monsieur, me dit Clytemnestre, vient sans doute faire arranger sa figure par M. Bread. Ah! c'est un homme habile, M. Bread! à preuve, que le locataire du troisième était encore plus laid que monsieur, s'il est possible, et qu'à présent il est aussi beau que nous.

—Et les autres locataires? dis-je.

—Les autres locataires?.... La même chose, répondit Clytemnestre.

—Alors, repris-je, vous êtes tous semblables dans la maison?

—Ah! mon Dieu, oui.... N'est-ce pas, monsieur Pipelet? dit-elle à Agamemnon.

Voilà, pensai-je, en quoi ce M. Bread, qui est plus qu'un homme, à coup sûr, montre bien qu'il n'est pas tout à fait un Dieu, car un Dieu varie ses créations à l'infini, et lui, il ne paraît pas sortir du type grec. Eh bien! je ne veux pas de son grec. Je ne me soucie pas qu'il fasse de moi un Ménélas.

Et en pensant cela, je sonnai à la porte de M. Bread. Une jeune femme vint ouvrir, brune de cheveux, blanche de peau, de taille moyenne, d'un visage très pur et très noble...

—M. Bread est-il ici, madame?

—Oui, monsieur!

Et elle ajouta avec un sourire malin:

—Vous êtes probablement la personne qu'il a rencontrée hier, rue Blanche.

—Je suis cette personne-là, malheureusement, madame.

—Il est certain, reprit-elle en éclatant de rire, que votre figure actuelle.... Mais vous verrez; ce sera pour mon mari la chose la plus simple de vous en faire une autre.

Mme Bread me fit entrer dans l'atelier; puis je l'entendis qui disait à son mari, dans une chambre voisine:

—John, le monsieur que tu as rencontré hier, rue Blanche, est ici.

—Ah! ah!.... dit M. Bread, j'y vais à l'instant.

VI.

L'atelier de M. Bread ne se distingue en rien des autres, quoique l'art qu'il y exerce soit bien étrange.

On y voit quelques plâtres d'après les statues célèbres que nous a transmises l'antiquité, autre: le Faune de Praxitèle, l'Apollon du Belvédère, la Vénus du Capitole, la Vénus Callipyge du musée de Naples, l'Antinoüs, le Discobole du Braccio nuovo au Vatican, et quelques modernes d'après Canova.

J'admirais ces chefs-d'œuvre que j'avais déjà admirés en Italie, lorsque M. Bread entra: vêtu de la manière la plus simple, en vrai bonhomme: vous n'auriez jamais dit d'un magicien. Vous eussiez dit d'un vieux notaire venant jeter un coup d'œil sur ses petits clercs.

—Eh bien! fit-il d'un air narquois, ai-je eu raison de vous donner mon nom et mon adresse? Que seriez-vous devenu sans cela, jeune capricieux? Vous auriez gardé une tête impossible toute votre vie.

—Il ne fallait pas, répondis-je, commencer par la rendre impossible, car, avant d'avoir été manipulée par vous, elle était encore présentable.

—Alors vous m'en voulez?... Songez donc que je vais vous en faire une qui fera tourner celle de toutes les femmes.

—Une tête grecque, n'est-ce pas?

—Oui, tout ce qu'il y a de plus grec; et je vous arrangerai le corps à l'avenant.

—Merci, lui dis-je, je préfère rester ce que la nature a voulu que je fusse; si je devenais si beau que vous le désirez, je ne me reconnaîtrais plus; mais expliquez moi donc pourquoi vous qui avez le pouvoir extraordinaire d'embellir les gens, vous gardez votre laideur?

—Hélas! c'est que je puis embellir tout le monde, excepté moi.

Cette exclamation douloureuse de M. Bread motiva de ma part certaines réflexions philosophiques qu'il serait trop long de rapporter ici, que je laisse au lecteur perspicace le soin de faire à son tour, et qui plurent beaucoup à M. Bread.

Je lui en devins particulièrement sympathique.

Aussi me dit-il:

—Tenez, vous êtes l'homme du monde auquel il me serait le plus agréable de donner ce que je ne saurais donner à moi-même.... la beauté! Laissez-vous faire. Je vais chauffer le poële suffisamment, vous vous déshabillerez et vous vous placerez tout debout sur ce coussin de velours grenat. Si, au bout d'une demi-heure (je ne vous demande qu'une demi-heure), vous ne ressemblez pas au Faune de Praxitèle que vous voyez là.... que je perde à l'instant mon nom de John Bread!

—Non, non, lui dis-je, rétablissez-moi seulement le visage comme il était, je vous eu prie.

—Ceci est une chose bien simple, je n'ai qu'à le tirer un peu en longueur. Mettons-nous devant cette glace, et vous m'arrêterez quand il sera à son ancien point, car je ne me souviens pas de sa longueur précise.

En moins de temps qu'il n'en faut au dentiste le plus expéditif pour arracher une dent, M. Bread m'eut rétabli le visage.

Je le remerciai avec effusion; je lui dis qu'il était l'homme le plus étonnant que j'eusse rencontré, que j'étais parfaitement convaincu de son pouvoir extraordinaire, et que j'éprouverais même un vrai plaisir à le voir opérer.

—Qu'à cela ne tienne, dit-il! Vous allez avoir ce spectacle, et peut-être ensuite vous déciderez-vous pour votre propre compte.. Ah! s'il y avait moyen que je devinsse beau, moi, je vous garantis que je ne me ferais pas prier.

Puis ouvrant la porte de l'atelier, il appela;

—Jenny! Jenny!

VII.

La très belle personne qui était venue m'ouvrir, et qui n'était autre que Mme Bread, comme on sait, parut alors, et elle me dit avec une aisance toute parisienne:

—A la bonne heure, monsieur, vous voilà déjà mieux, mais vous avez encore de la marge pour être joli homme, et j'espère que vous n'allez pas en rester là.

Je m'inclinai sans répondre, très préoccupé du motif pour lequel M. Bread avait appelé sa femme à l'atelier.

Il y eut entre eux un court dialogue en anglais auquel, en ma qualité de Français ignorant, je ne compris rien; puis, Mme Bread s'approcha du poële, y mit quelques bûches, ôta ses bottines et ses bas, se plaça debout sur le coussin grenat, et dégrafa sa robe de l'air le plus simple et le plus naturel.

J'ouvrais de grands yeux, et je ne les en croyais pas.

—Ma femme, me dit M. Bread, veut bien consentir à ce que je refasse sur elle, devant vous, une double expérience que j'ai déjà faite plusieurs fois pour l'édification des incrédules. Je vous ai dit, je crois, hier, que la Nature avait affligé Mme Bread d'une difformité assez grave, et que c'était à moi qu'elle devait d'être aujourd'hui une fort belle femme, une femme tellement belle qu'elle soutient la comparaison, vous pourrez vous en convaincre, avec la Vénus du Capitole. Eh bien! je vais dans une première opération la ramener à son ancienne difformité, puis, dans une seconde, lui rendre sa beauté actuelle.

Et M. Bread étendit la main vers sa femme qui, dépouillée du dernier voile, les bras dirigés comme ceux de la Vénus du Capitole, le regard placide, livrait à mon admiration ses formes exquises.

Ensuite, il roula la Vénus du Capitole près de Mme Bread, et il me dit:

—Maintenant, comparez et jugez.

C'était merveilleux!

Le plâtre paraissait avoir été exécuté d'après Mme Bread, elle-même.

Et je me demandais par quel privilége, moi, pauvre poète, je voyais réunies en une femme vivante ces perfections que les plus grands sculpteurs de l'antiquité, pour les réunir dans leur œuvre, empruntaient à vingt femmes.

Je contai à M. Bread l'impression que je ressentais.

Mme Bread sourit.

—Hélas! dit-elle, ma coquetterie va être soumise à une rude épreuve; car cette magnificence que vous admirez, monsieur, je la perdrai tout à l'heure et je deviendrai bien affreuse.

—Es-tu prête? lui demanda son mari.

—Quand il te plaira, John, répondit-elle avec douceur.

VIII.

Alors M. Bread, posant une main sur l'épaule droite et l'autre sur la hanche gauche, fit dévier la colonne vertébrale; puis il renfonça la poitrine de telle manière qu'une gibbosité se manifesta à l'épaule gauche, gibbosité qu'il accrut considérablement au préjudice des bras et des membres inférieurs, qu'il dépouilla de leur ampleur harmonieuse et réduisit à un état de maigreur rachitique.

Les surfaces polies et comme marmoréennes de ce beau corps se distendirent et se plissèrent.

Il fit pitié à voir.

Restait le visage.

M. Bread le bouffit en prenant au cou son étoffe onduleuse, il changea l'arcature des mâchoires, il agrandit et déforma le nez et les oreilles; il altéra singulièrement les yeux, enfin, il repétrit le front et le crâne de manière à leur donner un aspect tout nouveau.

Pauvre Mme Bread!

Sa besogne finie, M. Bread me dit:

—Vous voyez ce qu'était Mme Bread avant que je me fusse avisé de la transformer.

—Mon ami, ajouta Mme Bread d'une voix toute nouvelle, ne fatigue pas trop monsieur d'un spectacle aussi désagréable.

—Je vous avoue, madame, repris-je, que le précédent était beaucoup plus de mon goût; et surtout quand je pense que M. Bread, par une fatalité qu'il faut prévoir, venant à mourir subitement, vous resteriez ainsi contrefaite.... J'en frémis.

—Mais c'est vrai ce que vous dites-là, s'écria Mme Bread.... Et moi qui n'y avais jamais songé; tu m'entends, John, il ne faudra plus recommencer ces expériences.

—Bien, bien, dit M. Bread.... puis se tournant vers moi.... Vous avez suffisamment vu, ajouta-t-il. Je puis opérer en sens contraire.

—Je vous en prie, lui dis-je, il ne faut pas faire languir madame.

Et aussitôt il se mit à modeler sa femme d'après la Vénus du Capitole, avec une sûreté de main et une promptitude merveilleuses.

Pendant cette seconde opération, qui dura tout au plus un quart d'heure, et dans laquelle les belles formes de Mme Bread réapparurent une à une, le statuaire, l'œuvre élaborée, et moi, nous causions sur le ton de la plus parfaite intimité.

—Ah! madame, disais-je à l'œuvre élaborée, si j'étais votre mari et si j'avais le talent de M. Bread, je voudrais que tout le monde vous vît bossue; mais quand nous serions bien seuls et que notre porte serait bien verrouillée, alors je vous rendrais splendidement belle.... Ce n'est pas un conseil que je donne à M. Bread, car je perdrais trop à ce qu'il le suivît.

—Vraiment? Comme vous êtes égoïstes, messieurs; vous voudriez qu'une femme ne plût qu'à vous; et vous trouveriez tout naturel qu'elle dégoûtât les autres... bien obligée!

Nous discutâmes sur la jalousie.

M. Bread souriait.

L'on eût parié que c'était un homme complétement étranger aux passions du cœur humain, et qui n'envisageait l'amour qu'au point de vue de la sensation plastique.

Il possédait à discrétion une femme admirablement belle et belle par lui. Cela lui suffisait.

Quant aux questions de savoir si elle lui était fidèle, si elle l'aimait exclusivement, si elle dissimulait avec lui, il y voyait du romantisme pur et il ne se les posait seulement pas.

D'ailleurs, il était d'avis qu'une beauté bien équilibrée produisait comme des fruits naturels un tempérament modéré et de bons instincts.

Et, à ce propos, je me souviens qu'il me dit:

—Avez-vous remarqué la différence radicale qui existe entre la voix de ma femme contrefaite et la voix de ma femme bien faite? Oui, n'est-ce pas? Eh bien! de même, et à plus forte raison, la structure du crâne variant d'un état à l'autre de la manière la plus notable, les appétits doivent forcement changer. Ce ne sont plus les mêmes. Ils sont beaucoup meilleurs lorsque ma femme est belle qu'ils ne le sont lorsqu'elle est difforme.

—Vous croyez au système de Gall?

—Si j'y crois!.... Tous les jours je l'applique et je le vérifie.

—Comment cela?

M. Bread me fit un clignement d'œil et un petit signe du doigt m'indiquant qu'il ne voulait point me répondre à cela devant sa femme, puis il rompit les chiens.

IX.

En ce moment, Mme Bread ayant recouvré sa beauté des pieds à la tête, était en train de se rhabiller.

Dès qu'elle eut mis la dernière agrafe:

—A présent, ma chère Jenny, lui dit son mari, monsieur et moi, nous te remercions. Tu peux vaquer à tes affaires.

—Monsieur, me dit-elle en me faisant une gracieuse révérence, j'espère que vous allez prendre ma place sur le coussin grenat, et que vous sortirez d'ici beau comme Endymion.

—Ma foi, non, madame! c'est évidemment une idée absurde, mais je reste comme je suis. Autrement personne ne me reconnaîtrait plus.

Elle se retira.

Comment, dis-je au statuaire américain, appliquez-vous et vérifiez-vous tous les jours le système de Gall?

—Ma femme est partie; je puis vous le dire. Vous savez que Gall divise les forces fondamentales, les penchants, les sentiments en vingt-sept catégories, toutes palpables sur un crâne humain.

—Oui, dis-je, un peu présomptueusement.

—Et bien! reprit-il, puisque je puis pétrir le crâne humain à ma fantaisie, vous comprenez qu'il m'est très facile de développer ou de déprimer les proéminences répondant à ces catégories. Je le fais aussi aisément que vous mettez votre montre à l'avance ou au retard. Il est une proéminence que je modifie presque quotidiennement chez ma femme, à son insu: c'est la première dans la classification de Gall; vous savez, celle qui est située derrière le cou... Tantôt je la déprime; tantôt je la développe. Quand je pars pour un voyage, vous comprenez que je ne manque point de l'annuler....

—Je voudrais bien avoir votre secret, monsieur Bread, dis-je en riant, mais vous n'êtes pas, il me semble, aussi étranger aux passions de l'âme que je l'avais supposé, et je constate que la jalousie vous mord tout comme un autre.

—Ah! bah! dit M. Bread, ne parlons pas de la jalousie.

X.

—Ecoutez, repris-je, je connais une petite femme qui n'est pas jolie, mais qui est charmante. Jusqu'à ses imperfections me plaisent. Ainsi elle a sur le devant de la bouche une dent un peu entamée par une carie blanche qui est pour moi un point de mire, un attrait; elle a sur le visage de légères taches de rousseur que je ne me consolerais pas de voir disparaître.

Elle a une main trop fluette dont je raffole. Tout cela n'est pas le moins du monde grec; et pourtant tout cela fait mon bonheur. Je vous amènerai cette petit femme. ...... Vous ne me la changerez en rien; seulement, sans qu'elle soupçonne le pourquoi et le comment, vous tâterez son crâne, et s'il s'y trouve, comme je le crains, des bosses regrettables, vous les détruirez; s'il en manque de désirables, vous les ferez saillir.

—Très volontiers, dit M. Bread.... Mais voyons, donnez-moi un aperçu sur son caractère, vous rendrez ma besogne plus courte, car j'irai droit aux bosses à remanier.... La croyez-vous dévouée?

—Je la crois-plutôt égoïste.

—Bon! c'est que la bosse de l'amitié, rangée par Gall sous le no 3, est déprimée. Je la relèverai, et dorénavant votre petite femme poussera le dévouement jusqu'au sublime.... A-t-elle l'instinct de la défense de soi-même?

—Hélas! j'ai peur qu'elle ne l'ait point et qu'elle ne cède trop vite à de certaines attaques.

—Nous lui donnerons cet instinct-là. C'est encore une bosse à produire, la bosse no 4.... Est-elle franche?

—Voilà ce que je n'ai jamais su!.... Elle pourrait bien être dissimulée, hypocrite et menteuse.

—A merveille!.... Je chercherai la bosse rangée par Gall sous le no 6, et, si je la rencontre, je l'effacerai net.... Est-elle docile?

—Pas trop.

—Alors nous atténuerons un peu la bosse no 27 dite: de la fermeté, de la persévérance, de l'opiniâtreté.

—Je vous en serai obligé, monsieur Bread.... Mais surtout, n'avertissez de rien la personne en question, car elle serait capable de ne vouloir pas être corrigée de ses défauts.

—Soyez tranquille!.... Vous n'avez pas autre chose à lui reprocher?

—Elle a bien une manie qui me désespère actuellement, parce que mes ressources n'y pourraient faire face.... la manie de voyager; mais qu'y pouvez-vous?

—J'y puis beaucoup, répondit M. Bread, et je vous assure que je vais la lui enlever en aplatissant la bosse no 12, celle des voyages.

XI.

—Décidément, m'écriai-je, vous êtes un homme admirable, monsieur Bread, et vous méritez que vos louanges soient chantées dans les cinq parties du monde; en attendant elles vont l'être par moi, je vous le promets, dans la capitale des cinq parties du monde.

—Je vous prie de n'en rien faire, me dit M. Bread; j'aurais peur que ma clientèle ne s'augmentât outre mesure; car il y a peu de personnes qui, comme vous, préféreraient rester ce que la nature les a faites, quand il ne tiendrait qu'à elles d'être plus belles.

—Et quels sont vos prix, lui dis-je, combien prenez-vous pour transformer votre homme ou votre femme?

—C'est selon le sexe, le sujet, et la fortune du sujet. Pour un homme je prends le double de ce que je prends pour une femme, car le travail est moins attrayant; et si le sujet est très difforme, naturellement ma peine étant plus grande, mon salaire doit être aussi plus grand; enfin, je tâche d'appliquer ce précepte de l'Evangile que le souffle du vent se proportionne à la toison des brebis, et mes prix varient toujours à ce point de vue entre vingt mille francs et cent francs. Je ne prends pas moins de cent francs ou je ne prends rien, ce qui m'arrive assez souvent. J'ai déjà gagné à mon métier de correcteur de la Nature une véritable richesse en Amérique et en Angleterre. Mais, comme je n'ai pas d'enfants, comme j'ai horreur du luxe, comme je suis, Dieu merci, doué d'assez de bon sens pour ne trouver aucun plaisir à thésauriser, je n'ai pas gardé cette richesse-là, et je ne me repens point de la manière dont je l'ai employée.

Avec l'argent que les uns me donnaient pour devenir beaux, j'ai rendu les autres heureux.

Là-dessus, je pris respectueusement congé de M. Bread en fixant avec lui le jour de jeudi prochain pour la reconstruction du crâne de Rosa.

—A jeudi, donc.

—A jeudi, monsieur Bread.

* * * * * * * * * * *

Et puis, je me réveillai.

Edmond Thiaudière.

FIN.

SEMAINE LITTÉRAIRE.

$6 par an.

La Semaine Littéraire, publiée par le Courrier des États-Unis, paraît tous les samedis par livraisons de 32 pages, et forme à la fin de l'année plusieurs magnifiques volumes grand in-8o, imprimés sur deux colonnes et sur beau papier.


PRIX D'ABONNEMENT:

      Par an
Semaine Littéraire   $ 6 00
Semaine Littér. et Courrier des Etats-Unis, Edi. Quotidienne 18 00
do do Hebdomadaire 11 00

Derniers Ouvrages Publiés dans la Semaine Littéraire.
Les Misérables, 5 vols.   Victor Hugo $ 4.00
Dieu et Diable   A. Dumas 50
Ange Pitou   do 75
Dieu Dispose   do 1.25
Renée de Varville   Mme Ancelot 35
Argile et Marbre   Paul Foucher 45
L'Anaïa   do 55
La Petite Pécheuse de Saint-Briac   Hip. Lucas 25
Mont Revêche   Georges Sand 55
Mystères de la Maison   Anaïs Segalas 50
Fernand Duplessis, 2 vols.   E. Sue 1.00
L'Oiseau du Desert   Elie Berthet 75
Bouche de Fer   Paul Féval 75
Victor Hugo,   raconté par un témoin de sa vie 75
Les Habits Noirs   Paul Féval 1.00
Le Fils du Fauconnier   Amédée Achard 1.00
La Comtesse Diane   Mario Uchard 50
Blanche et Marguerite   Arsène Houssaye 50
La Bague d'Argent   Paul Perret 75
Le Duc de Carlepon   Amédée Achard 1.25
M. Sylvestre   George Sand 60
Le Roman de la Duchesse   Arsène Houssaye 60
Paule Méré   Victor Cherbulies 70
Le Secret du Bonheur   Ernest Feydeau 1.00
Fior d'Aliza   A. de Lamartine 25
Le Combat de l'Honneur   Adrien Robert 50
Les Intrus de l'Amour   Léopold Stapleaux 25
La Confession d'une Jeune Fille   George Sand 1.25
Maître Guérin (comédie)   Émile Augier 45
Mademoiselle Cléopâtre   Arsène Houssaye 75
Mademoiselle la Quintinie   George Sand 1.25
Le Mat de Fortune   Ernest Capendu 1.25
L'École de la Vie
Madame Thérèse
} G. de la Landelle
Erckmann-Chatrian
1.25
Le Supplice d'une Femme   Émile de Girardin 25
Les Compagnons de la Mort   Ch. Ribeyrolles 50
Le Chevalier du Poulailler   Ernest Capendu 1.50
Les Animaux Malades de la Peste   Am. Achard 1.00
Héritière d'un Ministre   Madame D'Ash 1.50
Une Dernière Passion   Mario Uchard 60
Les Caprices d'un Régulier   Paul de Molènes 45
Les Amis de Madame
Hélène Hermann
} Edmond About
Aurélien Scholl
75
Les Amis de Madame   Edmond About 50
Le Capitaine Sauvage   Jules Noriac 75
Le Confesseur   L'Abbé *** 1.00  
L'Infame   Edmond About 75
Annette Laïs   Paul Féval 1.00