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Antoine et Cléopâtre

Chapter 14: SCÈNE VI
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About This Book

A Roman triumvir is pulled between imperial duty and a consuming relationship with an Egyptian queen, while a rival in Rome maneuvers to consolidate power. The action alternates between public spectacle and private intimacy, as military confrontations, shifting alliances, and political calculation erode judgment. A loyal companion defects and later dies haunted by remorse. Miscommunication, pride, and the collapse of fortunes lead the central lovers to tragic ends. The narrative examines divided loyalties, the tension between statecraft and passion, and how performative grandeur can accelerate personal and political decline.

MÉCÈNE.—Si la beauté, la sagesse et la modestie peuvent fixer le coeur d'Antoine, Octavie est pour lui un heureux lot.

AGRIPPA.—Allons-nous-en. Cher Énobarbus, deviens mon hôte pendant ton séjour ici.

ÉNOBARBUS.—Seigneur, je vous remercie humblement.

(Ils sortent.)

SCÈNE III

Rome.—Appartement de la maison de César.

CÉSAR, ANTOINE, OCTAVIE au milieu d'eux, suite et un DEVIN.

ANTOINE.—Le monde et ma charge importante m'arracheront quelquefois de vos bras.

OCTAVIE.—Tout le temps de votre absence j'irai fléchir les genoux devant les dieux et les prier pour vous.

ANTOINE.—Adieu, seigneur...—Mon Octavie, ne jugez point mes torts sur les récits du monde. J'ai quelquefois passé les bornes, je l'avoue; mais, à l'avenir, ma conduite ne s'écartera plus de la règle. Adieu, chère épouse.

OCTAVIE.—Adieu, seigneur.

CÉSAR.—Adieu, Antoine.

(César et Octavie sortent.)

ANTOINE.—Eh bien! maraud, voudrais-tu être encore en Égypte?

LE DEVIN.—Plût aux dieux que je n'en fusse jamais sorti, et que vous ne fussiez jamais venu ici!

ANTOINE.—La raison, si tu peux la dire?

LE DEVIN.—Je la devine par mon art; mais ma langue ne peut l'exprimer: retournez au plus tôt en Égypte.

ANTOINE.—Dis-moi qui, de César ou de moi, élèvera le plus haut sa fortune.

LE DEVIN.—César.—O Antoine, ne reste donc point à ses côtés. Ton démon, c'est-à-dire l'esprit qui te protège est noble, courageux, fier, sans égal partout où celui de César n'est pas; mais près de lui ton ange se change en Terreur16, comme s'il était dompté. Ainsi donc, mets toujours assez de distance entre lui et toi.

Note 16: (retour) A fear. La Peur était un personnage dans les anciennes Moralités; quelques commentateurs ont voulu lire a feard, effrayé, le sens est le même, mais l'allusion n'existe plus.

ANTOINE.—Ne me parle plus de cela.

LE DEVIN.—Je n'en parle qu'à toi; je n'en parlerai jamais qu'à toi seul.—Si tu joues avec lui à quelque jeu que ce soit, tu es sûr de perdre. Il a tant de bonheur, qu'il te battra malgré tous tes avantages. Dès qu'il brille près de toi, ton éclat s'éclipse. Je te le répète encore: ton génie ne te gouverne qu'avec terreur, quand il te voit près de lui. Loin de César, il reprend toute sa grandeur.

ANTOINE.—Va-t'en et dis à Ventidius que je veux lui parler. (Le devin sort.)—Il marchera contre les Parthes... Soit science ou hasard, cet homme a dit la vérité. Les dés même obéissent à César, et, dans nos jeux, il gagne; ma plus grande adresse échoue contre son bonheur, si nous tirons au sort; ses coqs sont toujours vainqueurs des miens, quand toutes les chances sont pour moi, et ses cailles battent toujours les miennes dans l'enceinte où nous les excitons entre elles.—Je veux retourner en Égypte. Si j'accepte ce mariage, c'est pour assurer ma paix; mais tous mes plaisirs sont dans l'Orient. (Ventidius paraît.) Oh! viens, Ventidius; il faut marcher contre les Parthes: ta commission est prête; suis-moi, et viens la recevoir.

(Ils sortent.)

SCÈNE IV

Une rue de Rome.

LÉPIDE, MÉCÈNE, AGRIPPA.

LÉPIDE.—Qu'aucun soin ne vous retienne plus longtemps: hâtez-vous de suivre vos généraux.

AGRIPPA.—Seigneur, Marc-Antoine ne demande que le temps d'embrasser Octavie, et nous partons.

LÉPIDE.—Adieu donc, jusqu'à ce que je vous voie revêtus de votre armure guerrière, qui vous sied si bien à tous deux.

MÉCÈNE.—Si je ne me trompe sur ce voyage, Lépide, nous serons avant vous au mont de Misène.

LÉPIDE.—Votre route est la plus courte: mes desseins m'obligent de prendre des détours, et vous gagnerez deux journées sur moi.

AGRIPPA ET MÉCÈNE.—Bon succès, seigneur!

LÉPIDE.—Adieu.

SCÈNE V

Alexandrie.—Appartement du palais.

CLÉOPÂTRE, CHARMIANE, IRAS, ALEXAS.

CLÉOPÂTRE.—Faites-moi de la musique. La musique est l'aliment mélancolique de ceux qui ne vivent que d'amour.

LES SUIVANTES.—La musique! Eh!

(Mardian entre.)

CLÉOPÂTRE.—Non, point de musique; allons plutôt jouer au billard. Viens, Charmiane.

CHARMIANE.—Mon bras me fait mal; vous ferez mieux de jouer avec Mardian.

CLÉOPÂTRE.—Autant jouer avec un eunuque qu'avec une femme. Allons, Mardian, veux-tu faire ma partie?

MARDIAN.—Aussi bien que je pourrai, madame.

CLÉOPÂTRE.—Dès que l'acteur montre de la bonne volonté, quand il ne réussirait pas, il a droit à notre indulgence.—Mais je ne jouerai pas à présent.—Donnez-moi mes lignes; nous irons à la rivière, et là, tandis que ma musique se fera entendre dans le lointain, je tendrai des pièges aux poissons dorés: mon hameçon courbé percera leurs molles ouïes.....et à chaque poisson que je tirerai hors de l'eau, m'imaginant prendre un Antoine, je m'écrierai: Ah! vous voilà pris.

CHARMIANE.—C'était un tour bien plaisant, lorsque vous fites une gageure avec Antoine sur votre pêche, et qu'il tira de l'eau avec transport un poisson salé que votre plongeur avait attaché à sa ligne17.

Note 17: (retour) La fameuse Nelly Gwyn amusa Charles II par une espièglerie semblable.

CLÉOPÂTRE.—Ce temps-là! O temps! Je le plaisantai jusqu'à lui faire perdre patience; la nuit suivante, ma gaieté lui rendit la patience, et le lendemain matin, avant la neuvième heure, je l'enivrai au point qu'il alla se mettre au lit: je le couvris de mes robes et de mes manteaux, et moi je ceignis son épée Philippine18.... (Entre un messager.) Oh! des nouvelles d'Italie! Introduis tes fécondes nouvelles dans mes oreilles, qui ont été si longtemps à sec.

Note 18: (retour) Shakspeare donne ce nom à l'épée d'Antoine en mémoire de ses exploits à Philîppes.

LE MESSAGER.—Madame.... madame....

CLÉOPÂTRE.—Antoine est mort? Si tu le dis, misérable, tu assassines ta maîtresse. Mais s'il est libre et bien portant, si c'est là ce que tu viens m'apprendre, voilà de l'or, et baise les veines azurées de cette main, de cette main que des rois ont pressée de leurs lèvres, et n'ont baisée qu'en tremblant.

LE MESSAGER.—D'abord, madame: il se porte bien.

CLÉOPÂTRE.—Tiens, voilà encore de l'or; mais prends garde, coquin. Nous disons ordinairement que les morts vont bien. Si c'est là ce que tu veux dire, cet or que je te donne, je le ferai fondre et le verserai tout brûlant dans la gorge qui annonce des malheurs.

LE MESSAGER.—Grande reine, daignez m'écouter.

CLÉOPÂTRE.—Allons, j'y consens; poursuis: mais il n'y a rien de bon dans ta figure. Si Antoine est libre et plein de santé, pourquoi cette physionomie si sombre, pour annoncer des nouvelles si heureuses? S'il n'est pas bien, tu devrais te présenter devant moi comme une furie couronnée de serpents, et non sous la forme d'un homme.

LE MESSAGER.—Vous plaît-il de m'entendre?

CLÉOPÂTRE.—J'ai envie de te frapper avant que tu parles. Cependant, si tu me dis qu'Antoine vit et se porte bien, ou qu'il est ami de César, et non pas son esclave, je verserai sur ta tête une pluie d'or et une grêle de perles.

LE MESSAGER.—Madame, il se porte bien.

CLÉOPÂTRE.—C'est bien parlé.

LE MESSAGER.—Et il est ami de César.

CLÉOPÂTRE.—Tu es un brave homme.

LE MESSAGER.—César et lui sont plus amis que jamais.

CLÉOPÂTRE.—Tu feras ta fortune avec moi.

LE MESSAGER.—Mais cependant, madame...

CLÉOPÂTRE.—Je n'aime point ce mais cependant, il gâte les bonnes nouvelles; j'abhorre ce mais qui précède cependant. Mais cependant est comme un geôlier qui va traîner après lui quelque monstrueux malfaiteur. De grâce, ami, verse tout ce que tu portes dans mon oreille, le bien et le mal à la fois... Il est ami de César, il est en pleine santé, dis-tu? il est libre, dis-tu encore?

LE MESSAGER.—Libre, madame, non; je ne vous ai rien dit de semblable. Il est lié à Octavie.

CLÉOPÂTRE.—Pour quel service?

LE MESSAGER.—Pour le meilleur service, celui du lit.

CLÉOPÂTRE.—Je pâlis, Charmiane.

LE MESSAGER.—Madame, il est marié à Octavie.

CLÉOPÂTRE.—Que la peste la plus contagieuse t'atteigne!

LE MESSAGER.—Madame, de la patience.

CLÉOPÂTRE.—Que dis-tu? Sors d'ici, horrible scélérat! (Elle le frappe) ou avec mon pied je repousserai tes yeux comme des billes; j'arracherai tous les cheveux de ta tête. (Elle le maltraite.) Tu seras fouetté avec des verges de fer trempées dans de l'eau salée; tes plaies, imprégnées de saumure, seront cuisantes.

LE MESSAGER.—Gracieuse reine, je vous apporte ces nouvelles, mais je n'ai pas fait le mariage.

CLÉOPÂTRE.—Dis que ce n'est pas vrai, et je te donnerai une province; tu parviendras à la fortune la plus brillante. Le coup que tu as reçu te fera pardonner de m'avoir mise en fureur, et je t'accorderai, en outre, tout ce que tu jugeras à propos de demander.

LE MESSAGER.—Il est marié, madame.

CLÉOPÂTRE.—Scélérat, tu as trop vécu.

(Elle tire un poignard.)

LE MESSAGER.—Ah! alors, je me sauve. Madame, que prétendez-vous? Je ne suis coupable d'aucune faute.

CHARMIANE.—Madame, contenez-vous; cet homme est innocent.

CLÉOPÂTRE.—Il est des innocents qui n'échappent pas à la foudre!... Que l'Égypte s'ensevelisse dans le Nil, et que toutes les créatures bienfaisantes se transforment en serpents!... Rappelez cet esclave: malgré ma rage, je ne le mordrai point; rappelez-le.

CHARMIANE.—Il a peur de revenir.

CLÉOPÂTRE.—Je ne le maltraiterai point: ces mains s'avilissent en frappant un malheureux au-dessous de moi, sans autre sujet que celui que je me suis donné moi-même. Approche, mon ami. (Le messager revient.) Il n'y a pas de crime; mais il y a toujours du danger à être porteur de mauvaises nouvelles. Emprunte cent voix pour un message agréable, mais laisse les nouvelles fâcheuses s'annoncer elles-mêmes en se faisant sentir.

LE MESSAGER.—J'ai rempli mon devoir.

CLÉOPÂTRE.—Il est marié? Il ne m'est pas possible de te haïr plus que je ne fais, si tu dis encore oui.

LE MESSAGER.—Il est marié, madame.

CLÉOPÂTRE.—Que les dieux te confondent! tu oses donc persister?

LE MESSAGER.—Dois-je mentir, madame?

CLÉOPÂTRE.—Oh! je voudrais que tu m'eusses menti; dût la moitié de mon Égypte être submergée et changée en citerne pour les serpents écailleux! Va, va-t'en. Eusses-tu la beauté de Narcisse, tu me paraîtrais hideux... Il est marié?...

LE MESSAGER.—Je demande pardon à Votre Majesté.

CLÉOPÂTRE.—Il est marié?

LE MESSAGER.—Ne soyez point offensée de ce que je ne voulais pas vous déplaire. Me punir, pour obéir à vos ordres, ne me paraît pas juste. Il est marié à Octavie.

CLÉOPÂTRE.—Oh! pourquoi son crime fait-il de toi, à mes yeux, un scélérat que tu n'es pas! Quoi! es-tu bien sûr de ce que tu dis?... Va-t'en, la marchandise que tu as apportée de Rome est trop chère pour moi. Qu'elle repose sur ta tête, et qu'elle cause ta perte.

(Le messager sort.)

CHARMIANE.—Noble reine, de la patience.

CLÉOPÂTRE.—En louant Antoine, j'ai déprécié César.

CHARMIANE.—Bien, bien des fois, madame.

CLÉOPÂTRE.—J'en suis punie aujourd'hui. Qu'on m'emmène de ce lieu. Je succombe. Oh! Iras, Charmiane.—N'importe.—Cher Alexas, va trouver cet homme, dis-lui de te rendre compte des traits d'Octavie, de son âge, de ses inclinations; qu'il n'oublie pas de dire la couleur de ses cheveux. Reviens promptement m'en instruire. (Alexas sort.) Qu'il m'abandonne à jamais!—Mais non.—Charmiane, quoique sous une face il m'offre les traits de Gorgone, sous les autres il me parait un dieu Mars.—Recommande à Alexas de me rapporter de quelle taille elle est.—Aie pitié de moi, Charmiane; mais ne me parle pas, conduis-moi à ma chambre.

(Elles sortent.)

SCÈNE VI

Les côtes d'Italie, près de Misène.

POMPÉE ET MÉNAS entrent d'un côté au son du tambour et des
trompettes; de l'autre
, CÉSAR, ANTOINE, LÉPIDE, ÉNOBARBUS,
MÉCÈNE ET AGRIPPA paraissent avec leurs
soldats.

POMPÉE.—J'ai reçu vos otages, vous avez les miens, et nous causerons avant de nous battre.

CÉSAR.—Il convient que nous commencions par conférer ensemble, et c'est pourquoi nous vous avons envoyé nos propositions par écrit. Si vous les avez examinées, faites-nous savoir si elles enchaîneront votre épée mécontente, et renverront en Sicile une foule de belle jeunesse, qui autrement doit périr ici.

POMPÉE.—C'est à vous trois que je parle, vous les seuls sénateurs de ce vaste univers et les illustres agents des dieux.—Je ne vois pas pourquoi mon père manquerait de vengeurs, puisqu'il laisse un fils et des amis; tandis que Jules César, dont le fantôme apparut à Philippes au vertueux Brutus, vous vit alors travailler pour lui. Quel motif engagea le pâle Cassius à conspirer? Et ce Romain vénéré de tous les hommes, le vertueux Brutus, quel motif le porta, avec les autres guerriers de son parti, amants de la belle liberté, à ensanglanter le Capitole? Ils ne voulaient voir qu'un homme dans un homme, et rien de plus. C'est le même motif qui m'a porté à équiper ma flotte, dont le poids fait écumer l'Océan indigné; avec elle, je veux châtier l'ingratitude que l'injuste Rome a montrée à mon illustre père.

CÉSAR.—Prenez votre temps.

ANTOINE.—Pompée, tu ne peux nous intimider avec tes vaisseaux. Nous te répondrons sur mer. Sur terre, tu sais combien nos forces dépassent les tiennes.

POMPÉE.—Sur terre, en effet, tes biens dépassent les miens, tu as la maison de mon père; mais puisque le coucou prend le nid des autres oiseaux, reste-s-y tant que tu pourras.

LÉPIDE.—Ayez la bonté de nous dire, car tout ceci s'éloigne de la question présente, ce que vous décidez sur les offres que nous vous avons envoyées?

CÉSAR.—Oui, voilà le point.

ANTOINE.—On ne te prie pas de consentir. C'est à toi de peser les choses, et de voir quel parti tu dois embrasser.

CÉSAR.—Et quelles suites peut avoir l'envie de tenter une plus grande fortune.

POMPÉE.—Vous m'offrez la Sicile et la Sardaigne, sous la condition que je purgerai la mer des pirates, et que j'enverrai du froment à Rome; ceci convenu, nous nous séparerons avec nos épées sans brèche et nos boucliers sans traces de combat?

CÉSAR, ANTOINE ET LÉPIDE.—C'est ce que nous offrons.

POMPÉE.—Sachez donc que je suis ici devant vous, en homme disposé à accepter vos offres. Mais Marc-Antoine m'a un peu impatienté. Quand je devrais perdre le prix du bienfait en le rappelant, vous devez vous souvenir, Antoine, que, lorsque César et votre frère étaient en guerre, votre mère se réfugia en Sicile, et qu'elle y trouva un accueil amical.

ANTOINE.—J'en suis instruit, Pompée, et je me préparais à vous exprimer toute la reconnaissance que je vous dois.

POMPÉE.—Donnez-moi votre main.—Je ne m'attendais pas, seigneur, à vous rencontrer en ces lieux.

ANTOINE.—Les lits d'Orient sont bien doux! et je vous dois des remerciements, car c'est vous qui m'avez fait revenir ici plus tôt que je ne comptais, et j'y ai beaucoup gagné.

CÉSAR.—Vous me paraissez changé depuis la dernière fois que je vous ai vu.

POMPÉE.—Peut-être; je ne sais pas quelles marques la fortune trace sur mon visage; mais elle ne pénétrera jamais dans mon sein pour asservir mon coeur.

LÉPIDE.—Je suis bien satisfait de vous voir ici.

POMPÉE.—Je l'espère, Lépide.—Ainsi, nous voilà d'accord. Je désire que notre traité soit mis par écrit et scellé par nous.

CÉSAR.—C'est ce qu'il faut faire tout de suite.

POMPÉE.—Il faut nous fêter mutuellement avant de nous séparer. Tirons au sort à qui commencera.

ANTOINE.—Moi, Pompée.

POMPÉE.—Non, Antoine, il faut que le sort en décide. Mais, que vous soyez le premier ou le dernier, votre fameuse cuisine égyptienne aura toujours la supériorité. J'ai ouï dire que Jules César acquit de l'embonpoint dans les banquets de cette contrée.

ANTOINE.—Vous avez ouï dire bien des choses.

POMPÉE.—Mon intention est innocente.

ANTOINE.—Et vos paroles aussi.

POMPÉE.—Voilà ce que j'ai ouï dire, et aussi qu'Appollodore porta...

ÉNOBARBUS.—N'en parlons plus. Le fait est vrai.

POMPÉE.—Quoi, s'il vous plaît?

ÉNOBARBUS.—Une certaine reine à César dans un matelas.

POMPÉE.—Je te reconnais à présent. Comment te portes-tu, guerrier?

ÉNOBARBUS.—Fort bien; et il y a apparence que je continuerai, car j'aperçois à l'horizon quatre festins.

POMPÉE.—Donne-moi une poignée de main: je ne t'ai jamais haï; je t'ai vu combattre, et tu m'as rendu jaloux de ta valeur.

ÉNOBARBUS.—Moi, seigneur, je ne vous ai jamais beaucoup aimé; mais j'ai fait votre éloge, quand vous méritiez dix fois plus de louanges que je ne le disais.

POMPÉE.—Conserve ta franchise, elle te sied bien.—Je vous invite tous à bord de ma galère. Voulez-vous me précéder, seigneurs?

TOUS.—Montrez-nous le chemin.

POMPÉE.—Allons, venez.

(Pompée, César, Antoine, Lépide, les soldats et la suite sortent.)

MÉNAS, à part.—Ton père, Pompée, n'eût jamais fait ce traité. (À Énobarbus.) Nous nous sommes connus, seigneur?

ÉNOBARBTUS.—Sur mer, je crois.

MÉNAS.—Oui, seigneur.

ÉNOBARBUS.—Vous avez fait des prouesses sur mer.

MÉNAS.—Et vous sur terre.

ÉNOBARBUS.—Je louerai toujours qui me louera. Mais on ne peut nier mes exploits sur terre.

MÉNAS.—Ni mes exploits de mer non plus.

ÉNOBARBUS.—Oui, mais il y a quelque chose que vous pouvez nier, pour votre sûreté.—Vous avez été un grand voleur sur mer.

MÉNAS.—Et vous sur terre.

ÉNOBARBUS.—A ce titre, je nie mes services de terre.—Mais donnez-moi votre main, Ménas: si nos yeux avaient quelque autorité, ils pourraient surprendre deux voleurs qui s'embrassent.

MÉNAS.—Le visage des hommes est sincère, quoi que fassent leurs mains.

ÉNOBARBUS.—Mais il n'y eut jamais une belle femme dont le visage fût sincère.

MÉNAS.—Ce n'est pas une calomnie: elles volent les coeurs.

ÉNOBARBUS.—Nous sommes venus ici pour vous combattre.

MÉNAS.—Quant à moi, je suis fâché que cela soit changé en débauche. Pompée, aujourd'hui, perd sa fortune en riant.

ÉNOBARBUS.—Si cela est, il est sûr que ses larmes ne la rappelleront pas.

MÉNAS.—Vous l'avez dit, seigneur.—Nous ne nous attendions pas à trouver Marc-Antoine ici. Mais, je vous prie, est-il marié à Cléopâtre?

ÉNOBARBUS.—La soeur de César se nomme Octavie.

MÉNAS.—Oui; elle était femme de Caïus Marcellus.

ÉNOBARBUS.—Mais elle est maintenant la femme de Marc-Antoine.

MÉNAS.—Plaît-il, seigneur?

ÉNOBARBUS.—Rien de plus vrai.

MÉNAS.—Les voilà donc, César et lui, liés ensemble pour jamais.

ÉNOBARBUS.—Si j'étais obligé de deviner le sort de cette union, je ne prédirais pas ainsi.

MÉNAS.—Je présume que la politique a eu plus de part que l'amour à cette alliance?

ÉNOBARBUS.—Je le crois comme vous. Vous verrez que le noeud qui semble aujourd'hui resserrer leur amitié étranglera l'affection. Octavie est d'une humeur chaste, froide et tranquille.

MÉNAS. Qui ne voudrait que sa femme fût ainsi?

ÉNOBARBUS.—Celui qui n'a lui-même aucune de ces qualités; c'est-à-dire Marc-Antoine. Il retournera à son plat égyptien. Alors les soupirs d'Octavie enflammeront la colère de César; et, comme je viens de le dire, ce qui paraît faire la force de leur amitié, sera précisément la cause de leur rupture. Antoine laissera toujours son coeur où il l'a placé; il n'a épousé ici que les circonstances.

MÉNAS.—Cela pourrait bien être. Allons, seigneur, voulez-vous venir à bord? j'ai une santé à vous faire boire.

ÉNOBARBUS.—Je l'accepterai. Nous avons utilisé nos gosiers en Égypte.

MÉNAS.—Allons, venez.

(Ils sortent.)

SCÈNE VII

A bord de la galère de Pompée, près de Messine.

SYMPHONIE. Entrent deux ou trois serviteurs avec un dessert.

PREMIER SERVITEUR.—C'est ici qu'ils se placeront, camarade. La plante19 des pieds de quelques-uns ne tient plus guère à la terre, le plus faible vent du monde les renversera.

Note 19: (retour) Some of their plants are ill rooted already.

SECOND SERVITEUR.—Lépide est haut en couleur.

PREMIER SERVITEUR.—Ils lui ont fait boire les coups de charité20.

Note 20: (retour) Coup de charité, alms-drink. La boisson d'aumône, terme usité parmi les buveurs, pour signifier la portion du verre que boit un convive, pour soulager son compagnon. C'est ainsi que Lépide se charge volontiers de ce qui répugne à ses collègues.

SECOND SERVITEUR.—Quand ils se disent leurs vérités, il leur crie: Allons, laissez cela, les réconcilie par ses prières, et puis se réconcilie avec la liqueur.

PREMIER SERVITEUR.—Ce qui élève une guerre violente entre lui et sa tempérance.

SECOND SERVITEUR.—Et voilà ce que c'est de mettre son nom dans la compagnie des hommes supérieurs. J'aimerais autant avoir dans mes mains un inutile roseau, qu'une pertuisane que je ne pourrais soulever.

PREMIER SERVITEUR.—Être élevé dans une vaste sphère pour s'y mouvoir sans y être vu, c'est n'avoir que les cavités où les yeux devraient être; ce qui déforme cruellement le visage.

(Les trompettes sonnent: arrivent Octave, Antoine,
Pompée, Lépide, Agrippa, Mécène, Énobarbus, Ménas
et autres capitaines.)

ANTOINE, à César.—Voilà comme ils font, seigneur; ils mesurent la crue du Nil par certains degrés marqués sur les pyramides: ils connaissent, par la hauteur plus ou moins grande des eaux, si la disette ou l'abondance suivront. Plus les eaux du Nil montent, plus il promet; quand il se retire, le laboureur sème son grain sur le limon et la vase, et bientôt les champs sont couverts d'épis.

LÉPIDE.—Vous avez là de prodigieux serpents.

ANTOINE.—Oui, Lépide.

LÉPIDE.—Vos serpents d'Égypte naissent du limon par l'opération de votre soleil: il en est de même de vos crocodiles?

ANTOINE.—Tout comme vous le dites.

POMPÉE.—Asseyons-nous, et qu'on apporte du vin. Une santé à Lépide.

LÉPIDE.—Je ne suis pas aussi bien que je devrais être, mais jamais je ne reculerai.

ÉNOBARBUS, à part.—Non, jusqu'à ce que vous ayez dormi. Jusque-là, je crains bien que vous n'avanciez.

LÉPIDE.—Oui, j'ai entendu dire que les pyramides de Ptolémée étaient bien belles. En vérité, je l'ai entendu dire.

MÉNAS, à part, à Pompée.—Pompée, un mot....

POMPÉE.—Parle-moi à l'oreille. Que veux-tu?

MÉNAS, à part, à Pompée.—Levez-vous, mon général, je vous en conjure, et daignez m'entendre.

POMPÉE.—Laisse-moi; tout à l'heure...—Cette coupe pour Lépide.

LÉPIDE.—Quelle espèce d'animal est-ce que votre crocodile?

ANTOINE.—Il a la forme d'un crocodile; il est large de toute sa largeur et haut de toute sa hauteur. Il se meut avec ses propres organes; il vit de ce qui le nourrit; et quand ses éléments se décomposent, la transmigration s'opère.

LÉPIDE.—De quelle couleur est-il?

ANTOINE.—De sa couleur naturelle.

LÉPIDE.—C'est un étrange serpent!

ANTOINE.—Oui! et les pleurs qu'il verse sont humides.

CÉSAR.—Sera-t-il satisfait de cette description?

ANTOINE.—Il le sera de la santé que Pompée lui propose, ou sinon c'est un véritable Épicure.

POMPÉE, à Menas.—Allons, va te faire pendre. Tu viens me parler de cela? Va-t'en; fais ce que je te dis.—Où est la coupe que j'ai demandée?

MÉNAS, à part.—Si, au nom de mes services, vous daignez m'entendre, levez-vous de votre siége.

POMPÉE. (Il se lève, et se retire à l'écart.)—Je crois que tu es fou. Qu'y a-t-il?

MÉNAS.—Pompée, j'ai toujours servi, chapeau bas, ta fortune.

POMPÉE.—Tu m'as servi avec une grande fidélité. Qu'as-tu encore à me dire?—Allons, seigneurs, de la gaieté.

ANTOINE.—Lépide, garde-toi de ces sables mouvants, car tu t'enfonces.

MÉNAS, à Pompée. Veux-tu être le seul maître de l'univers?

POMPÉE.—Que veux-tu dire?

MÉNAS.—Encore une fois, veux-tu être le seul maître de l'univers?

POMPÉE.—Comment cela se pourrait-il?

MÉNAS.—Consens-y seulement; et, quelque faible que tu puisses me croire, je suis l'homme qui te fera don de l'univers.

POMPÉE.—As-tu bien bu?

MÉNAS.—Non, Pompée; je me suis abstenu de boire.—Tu es, si tu oses l'être, le Jupiter de la terre: tout ce que l'Océan embrasse, tout ce que la voûte du ciel enferme est à toi, si tu veux le saisir.

POMPÉE.—Montre-moi par quel moyen?

MÉNAS.—Ces trois maîtres du monde, ces rivaux sont dans ton vaisseau: laisse-moi couper le câble, et, quand nous serons en mer, leur trancher la tête, et tout est à toi.

POMPÉE.—Ah! tu aurais dû le faire et non pas me le dire. Ce serait en moi une trahison; de ta part, c'était un bon service. Tu dois savoir que ce n'est pas mon intérêt qui conduit mon honneur, mais mon honneur mon intérêt. Repens-toi de ce que ta langue ait ainsi trahi ton projet. Si tu l'avais exécuté à mon insu, j'aurais approuvé ensuite l'action; mais à présent, je dois la condamner: renonce à ton idée et va boire.

MÉNAS, à part.—Eh bien! moi, je ne veux plus suivre ta fortune sur son déclin. Quiconque cherche l'occasion et ne la saisit pas, lorsqu'elle s'offre une fois, ne la retrouvera jamais.

POMPÉE.—A la santé de Lépide!

ANTOINE.—Qu'on le porte sur le rivage; je vous ferai raison pour lui, Pompée.

ÉNOBARBUS, tenant une coupe.—A ta santé, Menas.

MÉNAS.—Bien volontiers, Énobarbus.

POMPÉE, à l'esclave.—Remplis, jusqu'à cacher les bords.

ÉNOBARBUS, montrant l'esclave qui emporte Lépide.—Voilà un homme robuste, Ménas.

MÉNAS.—Pourquoi?

ÉNOBARBUS.—Il porte la troisième partie du monde, ne vois-tu pas?

MÉNAS.—En ce cas, la troisième partie du monde est ivre: je voudrais qu'il le fût tout entier, pour qu'il pût aller sur des roulettes.

ÉNOBARBUS.—Allons, bois, et augmente les tours de roues.

MÉNAS.—Allons.

POMPÉE, à Antoine.—Ce n'est pas encore là une fête d'Alexandrie.

ANTOINE.—Elle en approche bien.—Heurtons les coupes, holà! à la santé de César.

CÉSAR.—Je voudrais bien refuser. C'est un terrible travail pour moi que de laver mon cerveau, et il n'en devient que plus trouble.

ANTOINE.—Soyez l'enfant de la circonstance.

CÉSAR.—Buvez, je vous en rendrai raison; mais j'aimerais mieux jeûner de tout pendant quatre jours que de tant boire en un seul.

ÉNOBARBUS, à-Antoine.—Eh bien! mon brave empereur, danserons-nous à présent les bacchanales égyptiennes, et célébrerons-nous notre orgie?

POMPÉE.—Volontiers, brave soldat.

ANTOINE.—Allons, entrelaçons nos mains jusqu'à ce que le vin victorieux plonge nos sens dans le doux et voluptueux Léthé.

ÉNOBARBUS.—Prenons-nous tous par la main. Faites retentir à nos oreilles la plus bruyante musique. Moi, je vais vous placer: ce jeune homme va chanter, chacun répétera le refrain de toute la force de ses poumons.

(Musique. Énobarbus place les convives.)

AIR.

Viens, monarque du vin,

Joufflu Bacchus à l'oeil enflammé:

Noyons nos soucis dans tes cuves,

Couronnons nos cheveux de tes grappes.

Verse-nous, jusqu'à ce que le monde tourne autour de nous:

Verse-nous jusqu'à ce que le monde tourne autour de nous.

CÉSAR.—Que voulez-vous de plus? Bonsoir, Pompée. Mon bon frère, laissez-moi vous prier de partir. Nos affaires sérieuses s'indignent de cette légèreté. Aimables seigneurs, séparons-nous. Vous voyez comme nos joues sont enflammées. Le vin a triomphé du robuste Énobarbus, et ma langue entrecoupe tout ce qu'elle dit. Cette folle débauche nous a tous vieillis, en quelque sorte. Qu'est-il besoin de plus de paroles? Bonne nuit. Cher Antoine, ta main.

POMPÉE.—Je vous mettrai à l'épreuve sur le rivage.

ANTOINE.—Vous nous y verrez, seigneur. Donnez-moi votre main.

POMPÉE.—Oh! Antoine, tu possèdes la maison de mon père!—Mais, n'importe: nous sommes amis. Allons, descendez dans la chaloupe.

(Sortent Pompée, César, Antoine et leur suite.)

ÉNOBARBUS.—Prenez garde de tomber.—Ménas, je n'irai point à terre.

MÉNAS.—Non, venez à ma cabine.—Ces tambours, ces trompettes, ces flûtes!—comment donc! Que Neptune entende le bruyant adieu que nous disons à ces grands personnages; sonnez et soyez pendus, sonnez comme il faut.

(Fanfares et tambours. Lépide et Octave s'embarquent.)

ÉNOBARBUS. Holà! voilà mon chapeau.

MÉNAS.—Ah! noble capitaine, venez.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE TROISIÈME

SCENE I

Une plaine en Syrie.

VENTIDIUS arrive en triomphe avec SILIUS et d'autres
Romains, officiers et soldats. On porte devant lui le corps de
Pacurus, fils d'Orodes, roi des Parthes
.

VENTIDIUS.—Enfin, Parthes habiles à lancer le dard, vous voilà frappés; et c'est moi que la fortune a voulu choisir pour le vengeur de Crassus. Qu'on porte en tête de l'armée le corps du jeune prince. Ton fils Pacorus, Orodes, a payé la mort de Marcus Crassus!

SILIUS.—Noble Ventidius, tandis que ton épée fume encore du sang des Parthes, poursuis les Parthes fugitifs: pénètre dans la Médie, la Mésopotamie, dans tous les asiles où fuient leurs soldats en déroute. Alors ton grand général Antoine te fera monter sur un char de triomphe et mettra des guirlandes sur la tête.

VENTIDIUS.—Oh! Silius, Silius, j'en ai fait assez. Souviens-toi bien qu'un subalterne peut faire une action trop éclatante; car, apprends ceci, Sinus, qu'il vaut mieux laisser une entreprise inachevée que d'acquérir par ses succès une renommée trop brillante, lorsque le chef que nous servons est absent. César et Antoine ont toujours remporté plus de victoires par leurs officiers qu'en personne. Sossius, comme moi lieutenant d'Antoine en Syrie, pour avoir accumulé trop de victoires, qu'il remportait en quelques minutes, perdit la faveur d'Antoine. Quiconque fait dans la guerre plus que son général ne peut faire, devient le général de son général; et l'ambition, vertu des guerriers, fait préférer une défaite à une victoire qui ternit la renommée du chef. Je pourrais faire davantage pour Antoine, mais je l'offenserais; et son ressentiment détruirait tout le mérite de mes services.

SILIUS.—Ventidius, tu possèdes ces qualités sans lesquelles il n'y a presque point de différence entre un guerrier et son épée. Tu écriras à Antoine?

VENTIDIUS.—Je vais lui mander humblement tout ce que nous avons exécuté en son nom, mot magique dans la guerre. Je lui dirai comment, avec ses étendards et ses troupes bien payées, nous avons chassé du champ de bataille et lassé la cavalerie parthe, jusqu'alors invaincue.

SILIUS.—Où est-il maintenant?

VENTIDIUS.—Il doit se rendre à Athènes. C'est là que nous allons nous hâter de le rejoindre, autant que le permettra le poids de tout ce que nous traînons après nous. Allons, en marche... Que l'armée défile.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

Rome.—Antichambre de la maison de César.

Entrent AGRIPPA ET ÉNOBARBUS qui se rencontrent.

AGRIPPA.—Quoi! nos frères se sont-ils déjà séparés?

ÉNOBARBUS.—Ils ont terminé avec Pompée, qui vient de partir; et actuellement ils sont tous les trois à sceller le traité. Octavie pleure de quitter Rome. César est triste et Lépide, depuis le festin de Pompée, à ce que dit Ménas, est attaqué de la maladie verte21.

Note 21: (retour) Chlorose, pâles couleurs.

AGRIPPA.—C'est un noble Romain que Lépide!

ÉNOBARBUS.—Un excellent homme. Oh! comme il aime César!

AGRIPPA.—Oui, et avec quelle tendresse il adore Antoine!

ÉNOBARBUS.—César? mais c'est le Jupiter des hommes.

AGRIPPA.—Et Antoine? Le dieu de ce Jupiter?

ÉNOBARBUS, contrefaisant Lépide.—Vous parlez de César? Comment, de ce sans pareil?

AGRIPPA.—O Antoine! ô oiseau d'Arabie22

Note 22: (retour) Le Phénix.

ÉNOBARBUS.—Voulez-vous vanter César? dites César, et restez-en là.

AGRIPPA.—Vraiment, il leur a appliqué à tous deux d'excellentes louanges.

ÉNOBARBUS.—Mais c'est César qu'il aime le mieux: cependant il aime Antoine. Oh! le coeur, la langue, les chiffres, les scribes, les bardes, les poètes ne peuvent penser, exprimer, peindre, écrire, chanter, calculer son amour pour Antoine. Mais pour César: à genoux, à genoux, et admirez.

AGRIPPA.—Il les aime tous deux.

ÉNOBARBUS.—Ils sont les ailes et lui l'escarbot; ainsi... (Fanfares.) Mais voici le signal pour monter à cheval... Adieu, noble Agrippa.

AGRIPPA.—Bonne fortune, brave soldat; adieu.

(Entrent Antoine, César, Lépide, Octavie.)

ANTOINE.—Seigneur, n'allez pas plus loin.

CÉSAR.—Vous m'enlevez la plus chère portion de moi-même. Songez à me bien traiter dans sa personne.—Ma soeur, soyez une épouse telle que ma pensée vous peint à mes yeux, et que votre conduite justifie tout ce que je garantirais de vous.—Noble Antoine, que ce modèle de vertu, qui est placé entre nous comme le ciment de notre amitié pour la soutenir, ne devienne jamais le bélier qui en renverse l'édifice; car il aurait été plus aisé de nous aimer sans ce nouveau lien, si nous ne le soignons pas chacun de notre côté.

ANTOINE.—Ne m'offensez pas par votre défiance.

CÉSAR.—J'ai dit.

ANTOINE.—Quelque scrupuleux que vous soyez sur ce point, vous ne trouverez pas le moindre sujet aux craintes qui paraissent vous alarmer. Que les dieux vous gardent et fassent obéir le coeur des Romains à vos desseins; nous allons nous séparer ici.

CÉSAR.—Adieu, ma chère soeur: sois heureuse. Que tous les éléments te soient propices et ne donnent à ton esprit que des jouissances! Adieu.

OCTAVIE.—O mon noble frère!

ANTOINE.—Le mois d'avril est dans ses yeux; c'est le printemps de l'amour, et ces larmes, la pluie qui favorise son retour.—Consolez-vous.

OCTAVIE.—Seigneur, veillez sur la maison de mon époux, et...

CÉSAR.—Quoi, ma soeur?

OCTAVIE.—Je vais vous le dire à l'oreille.

ANTOINE.—Sa langue refuse d'obéir à son coeur, et son coeur ne peut exprimer ce qu'il sent à sa langue, comme le duvet du cygne qui flotte sur l'onde à la marée haute, sans incliner ni d'un côté ni de l'autre.

ÉNOBARBUS, à part, à Agrippa.—César pleurera-t-il?

AGRIPPA.—Il a un nuage sur le front.

ÉNOBARBUS.—Ce serait un mauvais signe s'il était un cheval; à plus forte raison, étant un homme23.

Note 23: (retour) On dit qu'un cheval a un nuage sur la tête, lorsqu'il a une ligne noire entre les deux yeux. Cet accident de couleur lui donne un air soucieux, et indique un mauvais caractère.

AGRIPPA.—Pourquoi, Énobarbus? Antoine rugit presque de douleur lorsqu'il vit Jules César mort, et à Philippes, il pleura sur le corps de Brutus.

ÉNOBARBUS.—Cette année-là, il est vrai, il était incommodé d'un rhume, il pleurait l'homme qu'il aurait de bon coeur détruit lui-même. Crois à ses larmes jusqu'à ce que tu m'aies vu pleurer aussi.

CÉSAR.—Non, chère Octavie, vous recevrez encore des nouvelles de votre frère; jamais le temps ne vous fera oublier de moi.

ANTOINE.—Allons, seigneur, allons; je disputerai avec vous de tendresse pour elle. Je vous embrasse ici, et je vous quitte en vous recommandant aux dieux.

CÉSAR.—Adieu, soyez heureux.

LÉPIDE.—Que tous les astres du firmament éclairent votre route!

CÉSAR embrasse sa soeur.—Adieu, adieu!

ANTOINE.—Adieu!

(Ils partent au son des trompettes.)

SCÈNE III

Alexandrie.—Appartement du palais.

Entrent CLÉOPÂTRE, CHARMIANE, IRAS, ALEXAS.

CLÉOPÂTRE.—Où est ce messager?

ALEXAS.—Il a un peu peur de paraître devant vous.

CLÉOPÂTRE.—Qu'il vienne, qu'il vienne... (Le messager parait.) Approche.

ALEXAS.—Grande reine, Hérode de Judée n'oserait lever les yeux sur Votre Majesté que lorsque vous êtes satisfaite.

CLÉOPÂTRE.—Je veux un jour avoir la tête de cet Hérode; mais quoi! depuis qu'Antoine est parti, qui pourrais-je charger de me l'apporter?—Approche-toi.

LE MESSAGER.—Très-gracieuse reine...

CLÉOPÂTRE.—As-tu vu Octavie?

LE MESSAGER.—Oui, redoutable reine.

CLÉOPÂTRE.—Où?

LE MESSAGER.—A Rome, madame. Je l'ai regardée en face, et je l'ai vue marcher entre son frère et Marc-Antoine.

CLÉOPÂTRE.—Est-elle aussi grande que moi24?

Note 24: (retour) Cette scène est une allusion évidente aux questions adressées par Elisabeth à sir James Melvil sur la malheureuse Marie Stuart; en consultant les Mémoires de sir James Melvil on s'apercevra que ce rapprochement n'est pas imaginaire.

LE MESSAGER.—Non, madame.

CLÉOPÂTRE.—L'as-tu entendue parler? A-t-elle la voix aiguë ou basse?

LE MESSAGER.—Madame, je l'ai entendue parler; elle a la voix basse.

CLÉOPÂTRE.—Ce son de voix n'est pas si agréable! il ne peut l'aimer longtemps.

CHARMIANE.—L'aimer? Oh! par Isis, cela est impossible.

CLÉOPÂTRE.—Je le crois, Charmiane. Une langue épaisse et une taille de naine.—Quelle majesté a-t-elle dans sa démarche? Souviens-t'en, si tu as jamais vu de la majesté.

LE MESSAGER.—Elle se traîne: qu'elle marche ou qu'elle s'arrête, c'est la même chose; elle a un corps, mais sans vie; c'est une statue, plutôt qu'une créature qui respire.

CLÉOPÂTRE.—En es-tu bien sûr?

LE MESSAGER.—Oui, ou je ne m'y connais pas.

CHARMIANE.—Il n'y a pas trois hommes en Égypte plus en état que lui d'en juger.

CLÉOPÂTRE.—Il est plein d'intelligence, je m'en aperçois.—Il n'y a encore rien en elle.—Cet homme a un bon jugement.

CHARMIANE.—Excellent.

CLÉOPÂTRE.—Devine son âge, je te prie?

LE MESSAGER.—Madame, elle était veuve.

CLÉOPÂTRE.—Veuve? Tu l'entends, Charmiane.

LE MESSAGER.—Et je pense qu'elle a trente ans.

CLÉOPÂTRE.—As-tu son visage dans ta mémoire? Est-il long ou rond?

LE MESSAGER.—Rond à l'excès.

CLÉOPÂTRE.—Des femmes qui ont ce visage, la plupart n'ont aucun esprit.—Ses cheveux, quelle est leur couleur?

LE MESSAGER.—Bruns, madame; et son front est aussi bas qu'il soit possible de le désirer.

CLÉOPÂTRE.—Tiens, prends cet or. Il ne faut pas t'offenser de mes premières vivacités. Je veux t'employer; je te trouve très-propre aux affaires; va te préparer à partir; nos lettres sont prêtes.

CHARMIANE.—Un homme de sens.

CLÉOPÂTRE.—Oui, en vérité; je me repens bien de l'avoir ainsi maltraité.—Eh bien! il me semble, d'après ce qu'il en dit, que cette créature n'est pas grand'chose.

CHARMIANE.—Rien du tout, madame.

CLÉOPÂTRE.—Cet homme a vu parfois de la majesté et doit s'y connaître.

CHARMIANE.—S'il en a vu? Bonne Isis! Lui qui a été si longtemps à votre service?

CLÉOPÂTRE.—J'aurais encore une question à lui faire, chère Charmiane; mais peu importe: tu me l'amèneras là où j'écrirai. Je crois que tout ira bien.

CHARMIANE.—J'en réponds, madame.

(Elles sortent.)

SCÈNE IV

Athènes.—Appartement de la maison d'Antoine.

Entrent ANTOINE, OCTAVIE.

ANTOINE.—Non, non, Octavie, j'excuserais ce tort-là et mille autres de ce genre; mais il a rallumé la guerre contre Pompée, il a fait son testament et l'a rendu public. Il a parlé de moi avec dédain; et, lors même qu'il ne pouvait s'empêcher de me rendre un témoignage honorable, c'était avec froideur et dégoût; il m'a fait bien petite mesure. Toutes les fois qu'on a ouvert sur mon compte une opinion favorable, il a fait la sourde oreille, ou ne s'est expliqué que du bout des dents.

OCTAVIE.—Ah! mon cher seigneur, ne croyez pas tout; ou, si vous croyez tout, ne vous offensez pas de tout. S'il faut que cette rupture arrive, jamais femme plus malheureuse que moi ne se trouva, entre les partis, obligée de prier pour tous deux. Les dieux se moqueront désormais de mes prières, lorsque je leur dirai: Ah! protégez mon seigneur et mon époux! et que, démentant aussitôt cette prière, je leur crierai de la même voix: Ah! protégez mon frère! La victoire pour mon époux, la victoire pour mon frère! Je prierai et je contredirai ma prière. Point de milieu entre ces deux extrémités.

ANTOINE.—Douce Octavie, que votre amour préfère celui qui se montrera plus jaloux de le conserver. Si je perds mon honneur, je me perds moi-même. Il vaudrait mieux que je ne fusse pas à vous, que d'être à vous sans honneur. Mais, comme vous l'avez demandé, vous pouvez être médiatrice entre nous deux. Pendant ce temps, je vais faire des préparatifs de guerre capables d'arrêter votre frère. Faites toute la diligence que vous voudrez, vos désirs sont accomplis.

OCTAVIE.—J'en rends grâce à mon seigneur.—Que le tout-puissant Jupiter fasse de moi, femme faible, bien faible, votre réconciliatrice! La guerre entre vous deux, c'est comme si le globe s'entr'ouvrait et qu'il fallût combler le gouffre avec des cadavres.

ANTOINE.—Dès que vous reconnaîtrez où commencent ces maux, tournez de ce côté votre déplaisir; car nos fautes ne peuvent jamais être si égales, que votre amour puisse se diriger également des deux côtés. Disposez tout pour votre départ; nommez ceux qui doivent vous accompagner, et faites toutes les dépenses que vous voudrez.

(Ils se séparent.)

SCÈNE V

Athènes: un autre appartement de la maison d'Antoine.

ÉNOBARBUS ET ÉROS se rencontrent.

ÉNOBARBUS.—Eh bien! ami Éros?

ÉROS.—Il y a d'étranges nouvelles, seigneur.

ÉNOBARBUS.—Quoi donc?

ÉROS.—César et Lépide ont fait la guerre à Pompée.

ÉNOBARBUS.—Ceci est vieux; qu'elle en a été l'issue?

ÉROS.—César, après avoir profité des services de Lépide dans la guerre contre Pompée, lui a refusé ensuite l'égalité du rang, n'a pas voulu qu'il partageât la gloire du combat, et, ne s'arrêtant pas là, il l'accuse d'avoir entretenu auparavant une correspondance avec Pompée. Sur sa propre accusation, il a fait arrêter Lépide. Ainsi, voilà le pauvre triumvir à bas, jusqu'à ce que la mort élargisse sa prison.

ÉNOBARBUS.—Alors, ô univers, de trois loups, tu n'en as plus que deux; jette au milieu d'eux toute la nourriture que tu possèdes, et ils se dévoreront l'un l'autre.—Où est Antoine?

ÉROS.—Il se promène dans les jardins,—comme ceci—et il foule aux pieds les joncs qu'il rencontre devant lui, en s'écriant: O imbécile Lépide! Et il menace la tête de son officier, celui qui a assassiné Pompée.

ÉNOBARBUS.—Notre belle flotte est équipée.

ÉROS.—Elle est destinée pour l'Italie et contre César. D'autres nouvelles: Dominus.... Mais Antoine vous attend. J'aurais pu vous dire mes nouvelles plus tard.

ÉNOBARBUS.—Ce sera peu de chose; mais n'importe. Conduis-moi près d'Antoine.

ÉROS.—Venez, seigneur.

(Ils sortent.)

SCÈNE VI

Rome.—Appartement de César.

CÉSAR, AGRIPPA, MÉCÈNE.

CÉSAR.—Au mépris de Rome, il a fait tout ceci, et plus encore dans Alexandrie; et voilà comment, dans la place publique, Cléopâtre et lui se sont assis publiquement sur des trônes d'or, dans une tribune d'argent; à leurs pieds était placé le jeune Césarion, qu'ils appellent le fils de mon père avec tous les enfants illégitimes issus depuis lors de leurs débauches. Antoine a fait don de l'Égypte à Cléopâtre, il l'a proclamée reine absolue de la basse Syrie, de l'île de Chypre et de la Libye.

MÉCÈNE.—Quoi! aux yeux du public?

CÉSAR.—Au milieu même de la grande place, où le peuple fait tous ses exercices. C'est là qu'il a proclamé ses fils rois des rois; il a donné à Alexandre la vaste Médie, le pays des Parthes et l'Arménie; il a assigné à Ptolémée la Syrie, la Cilicie et la Phénicie. Cléopâtre, ce jour-là, a paru en public vêtue comme la déesse Isis, et souvent auparavant elle avait, dit-on, donné ses audiences dans cet appareil.

MÉCÈNE.—Il faut que Rome soit instruite de toutes ces choses.

AGRIPPA.—Rome, déjà lassée de son insolence, lui retirera sa bonne opinion.

CÉSAR.—Le peuple en est instruit, et cependant il vient de recevoir les accusations d'Antoine!

AGRIPPA.—Qui donc accuse-t-il!

CÉSAR.—César. Il se plaint de ce qu'ayant dépouillé Sextus Pompée de la Sicile, je l'ai frustré de sa part de cette île; et il dit ensuite m'avoir prêté quelques vaisseaux qui ne lui ont pas été rendus. Enfin, il se montre indigné de ce que Lépide a été déposé du triumvirat, et de ce qu'une fois déposé j'ai retenu tous ses revenus.

AGRIPPA.—Seigneur, il faut lui répondre.

CÉSAR.—C'est déjà fait, et le messager est parti. Je lui mande que Lépide était devenu trop cruel, qu'il abusait de son autorité, et qu'il a mérité d'être déposé. Quant à mes conquêtes, je lui en accorde une portion; mais, en retour, je lui demande ma part de l'Arménie et des autres royaumes qu'il a conquis.

MÉCÈNE.—Jamais il ne vous la cédera.

CÉSAR.—Alors, je ne dois pas lui céder, moi, ce qu'il demande.

(Entre Octavie.)

OCTAVIE.—Salut, César, monseigneur, salut, mon cher César.

CÉSAR.—Que je sois obligé de t'appeler une femme répudiée!

OCTAVIE.—Vous ne m'avez pas appelée ainsi, et vous n'en avez pas sujet.

CÉSAR.—Pourquoi donc venez-vous me surprendre ainsi? Vous ne revenez point comme la soeur de César: l'épouse d'Antoine devrait être précédée d'une armée, son approche devait être annoncée par les hennissements des chevaux, longtemps avant qu'elle parût; les arbres de la route auraient dû être chargés de peuple, impatient et fatigué d'attendre votre passage désiré; il fallait que la poussière élevée sous les pas de votre nombreux cortège montât jusqu'à la voûte des cieux. Mais vous êtes venue à Rome comme une vendeuse de marché: vous avez prévenu les démonstrations de notre amitié, ce sentiment qui s'éteint souvent si on néglige de le témoigner. Nous aurions été à votre rencontre par mer et par terre, et à chaque pas nous aurions redoublé d'éclat.

OCTAVIE.—Mon bon frère, rien ne me forçait à revenir ainsi: je n'ai fait que suivre mon libre penchant. Mon époux, Marc-Antoine, ayant appris que vous vous prépariez à la guerre, a affligé mon oreille de cette fâcheuse nouvelle; et moi aussitôt je l'ai prié de m'accorder la liberté de revenir vers vous.

CÉSAR.—Ce qu'il vous a accordé sans peine: vous étiez un obstacle à ses débauches.

OCTAVIE.—N'en jugez pas ainsi, seigneur.

CÉSAR.—J'ai les yeux sur lui, et les vents m'apportent des nouvelles de toutes ses démarches. Où est-il maintenant?

OCTAVIE.—A Athènes, seigneur.

CÉSAR.—Non, ma soeur, trop indignement outragée, Cléopâtre, d'un coup d'oeil, l'a rappelé à ses pieds. Il a abandonné son empire à une prostituée, et maintenant ils s'occupent tous deux à soulever contre moi tous les rois de la terre. Il a rassemblé Bocchus, roi de Libye; Archélaüs, roi de Cappadoce; Philadelphe, roi de Paphlagonie; le roi de Thrace, Adellas; Malchus, roi d'Arabie; le roi de Pont; Hérode, de Judée; Mithridate, roi de Comagène; Polémon et Amintas, rois des Mèdes et de Lycaonie; et encore une foule d'autres sceptres!

OCTAVIE.—Hélas! que je suis malheureuse d'avoir le coeur partagé entre deux hommes que j'aime et qui se haïssent!

CÉSAR.—Soyez ici la bienvenue. Vos lettres ont retardé longtemps notre rupture: jusqu'à ce que je me sois aperçu à quel point vous étiez abusée, et combien une plus longue négligence devenait dangereuse pour moi. Consolez-vous; ne vous agitez pas des circonstances qui amènent sur votre bonheur ces terribles nécessités, et laissez les invariables décrets du destin suivre leur cours, sans vous répandre en gémissements. Rome vous reçoit avec joie: rien ne m'est plus cher que vous. Vous avez été trompée au delà de tout ce qu'on peut imaginer, et les puissants dieux, pour vous faire justice, ont choisi pour ministres de leur vengeance, votre frère et ceux qui vous aiment. Vous êtes la plus douce de nos consolations, et toujours la bienvenue auprès de nous.

AGRIPPA.—Soyez la bienvenue, madame.

MÉCÈNE.—Soyez la bienvenue, chère dame; tous les coeurs, dans Rome, vous aiment et vous plaignent. L'adultère Antoine, sans frein dans ses désordres, est le seul qui vous rejette pour livrer sa puissance à une prostituée qui la tourne avec bruit contre nous.

OCTAVIE.—Est-il bien vrai, seigneur?

CÉSAR.—Rien n'est plus certain, vous êtes la bienvenue, ma soeur; je vous prie, ne perdez pas patience, ma chère soeur!

(Ils sortent.)

SCÈNE VII

Le camp d'Antoine près du promontoire d'Actium.

Entrent CLÉOPÂTRE, ÉNOBARBUS.

CLÉOPÂTRE.—Je m'acquitterai envers toi, n'en doute pas.

ÉNOBARBUS.—Mais pourquoi? pourquoi? pourquoi?

CLÉOPÂTRE.—Tu t'es opposé à ce que j'assistasse à cette guerre, en disant que ce n'était pas convenable.

ÉNOBARBUS.—Eh bien! est-ce convenable, dites-moi?

CLÉOPÂTRE.—Pourquoi pas? La guerre est déclarée contre moi, pourquoi n'y serais-je pas en personne?

ÉNOBARBUS.—Je sais bien ce que je pourrais répondre: si nous nous servions en même temps de chevaux et de cavales, les chevaux seraient absolument superflus, car chaque cavale porterait un soldat et son cheval.

CLÉOPÂTRE.—Que murmures-tu là?

ÉNOBARBUS.—Votre présence doit nécessairement embarrasser Antoine: elle prendra de son coeur, de sa tête, de son temps, ce dont il n'a rien à perdre en cette circonstance. On le raille déjà sur sa légèreté, et l'on dit dans Rome que c'est l'eunuque Photin et vos femmes qui dirigent cette guerre.

CLÉOPÂTRE.—Que Rome s'abîme! et périssent toutes les langues qui parlent contre nous! Je porte ma part du fardeau dans cette guerre, et, comme souveraine de mes États, je dois y remplir le rôle d'un homme. N'objecte plus rien, je ne resterai pas en arrière.

ÉNOBARBUS.—Je me tais, madame.—Voici l'empereur.

(Entrent Antoine et Canidius.)

ANTOINE.—Ne te parait-il pas étrange, Canidius, que César ait pu, de Tarente et de Brindes, traverser si rapidement la mer d'Ionie et emporter Toryne?—Vous l'avez appris, mon coeur?

CLÉOPÂTRE.—La diligence n'est jamais plus admirée que par les paresseux.

ANTOINE.—Bonne satire de notre indolence, et qui ferait honneur au plus brave guerrier.—Canidius, nous le combattrons sur mer.

CLÉOPÂTRE.—Oui, sur mer, sans doute.

CANIDIUS.—Pourquoi mon général a-t-il ce projet?

ANTOINE.—Parce qu'il nous en a défié.

ÉNOBARBUS.—Mon seigneur l'a aussi défié en combat singulier?

CANIDIUS.—Oui, et vous lui avez offert le combat à Pharsale, où César vainquit Pompée; mais toutes les propositions qui ne servent pas à son avantage, il les rejette. Vous devriez en faire autant.

ÉNOBARBUS.—Vos vaisseaux sont mal équipés, vos matelots ne sont que des muletiers, des moissonneurs, des gens levés à la hâte et par contrainte. La flotte de César est montée par des marins qui ont souvent combattu Pompée: leurs vaisseaux sont légers, les vôtres sont pesants; il n'y a pour vous aucun déshonneur à refuser le combat sur mer, puisque vous êtes prêt à l'attaquer sur terre.

ANTOINE.—Sur mer, sur mer.

ÉNOBARBUS.—Mon digne seigneur, vous perdez par là toute la supériorité que vous avez sur terre: vous démembrez votre armée, qui, en grande partie, est composée d'une infanterie aguerrie; vous laissez sans emploi votre habileté si justement renommée; vous abandonnez le parti qui vous promet un succès assuré: vous vous exposez au simple caprice du hasard.

ANTOINE.—Je veux combattre sur mer.

CLÉOPÂTRE.—J'ai soixante vaisseaux; César n'en a pas de meilleurs.

ANTOINE.—Nous brûlerons le surplus de notre flotte; et avec les autres vaisseaux bien équipés, nous battrons César, s'il ose avancer vers le promontoire d'Actium. Si la fortune nous trahit, nous pourrons alors prendre notre revanche sur terre. (A un messager qui arrive.) Ton message?

LE MESSAGER.—Les nouvelles sont vraies, seigneur, César est signalé; il a pris Toryne.

ANTOINE.—Peut-il y être en personne? Cela est impossible; il est même étrange que son armée y soit arrivée. Canidius, tu commanderas sur terre nos dix-neuf légions et nos douze mille chevaux; nous, nous allons à notre flotte. Partons, ma Thétis. (Un soldat paraît.) Que veux-tu, brave soldat?

LE SOLDAT.—O noble empereur, ne combattez point sur mer; ne vous fiez pas à des planches pourries. Est-ce que vous vous défiez de cette épée et de ces blessures? Laissez aux Égyptiens et aux Phéniciens l'art de nager comme les oisons: nous, Romains, nous avons l'habitude de vaincre sur terre, et en combattant de pied ferme.

ANTOINE.—Allons, allons, partons.

(Antoine, Cléopâtre, Énobarbus sortent.)

LE SOLDAT.—Par Hercule, je crois que j'ai raison.

CANIDIUS.—Oui, soldat; mais Antoine ne se repose plus sur ce qui fait sa force. C'est ainsi que notre chef se laisse mener, et nous sommes les soldats de ces femmes.

LE SOLDAT.—Vous gardez à terre les légions et toute la cavalerie, n'est-ce pas?

CANIDIUS.—Marcus Octavius, Marcus Justéius, Publicola et Caelius sont pour la mer; mais nous restons tranquilles à terre.—Cette diligence de César passe toute croyance.

LE SOLDAT.—Pendant qu'il était encore à Rome, son armée marchait par légers détachements, qui ont trompé tous les espions.

CANIDIUS.—Quel est son lieutenant, le sais-tu?

LE SOLDAT.—On dit que c'est un certain Taurus.

CANIDIUS.—Oh! je connais l'homme!

(Un messager arrive.)

LE MESSAGER.—L'empereur demande Canidius.

CANIDIUS.—Le temps est gros d'évènements, et en enfante à chaque minute.

(Ils sortent.)