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Antoine et Cléopâtre

Chapter 26: SCÈNE III
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About This Book

A Roman triumvir is pulled between imperial duty and a consuming relationship with an Egyptian queen, while a rival in Rome maneuvers to consolidate power. The action alternates between public spectacle and private intimacy, as military confrontations, shifting alliances, and political calculation erode judgment. A loyal companion defects and later dies haunted by remorse. Miscommunication, pride, and the collapse of fortunes lead the central lovers to tragic ends. The narrative examines divided loyalties, the tension between statecraft and passion, and how performative grandeur can accelerate personal and political decline.

SCÈNE VIII

Une plaine près d'Actium.

Entrent CÉSAR, TAURUS, officiers et autres.

CÉSAR.—Taurus!

TAURUS.—Seigneur!

CÉSAR.—N'agis point sur terre; reste tranquille, et ne provoque pas le combat que l'affaire ne soit décidée sur mer: ne dépasse pas les ordres de ce parchemin, notre fortune en dépend.

(Ils sortent.)
(Entrent Antoine et Énobarbus.)

ANTOINE.—Plaçons nos escadrons de ce côté de la montagne, en face de l'armée de César; de ce poste, nous pourrons découvrir le nombre de ses vaisseaux et agir en conséquence.

(Ils sortent.)

(Canidius traverse le théâtre d'un côté avec son armée
de terre, et Taurus, lieutenant de César, passe de l'autre
côté, dès qu'ils ont disparu on entend le bruit d'un
combat naval.)

ÉNOBARBUS rentre.—Tout est perdu! tout est perdu! Je n'en puis voir davantage. L'Antoniade25, le vaisseau amiral de la flotte égyptienne tourne son gouvernail et fuit avec les soixante autres vaisseaux. Ce spectacle a foudroyé mes yeux.

Note 25: (retour) «La galère capitainesse de Cléopâtre s'appelait Antoniade, en laquelle il advint une chose de sinistre présage; des arondelles avaient fait leurs nids dessoubs la pouppe: il y en vint d'autres puis après qui chassèrent ces premières, et démolirent leurs nids.» PLUTARQUE.

(Entre Scarus.)

SCARUS.—Dieux et déesses, et tout ce qu'il y a de puissances dans l'Olympe!

ÉNOBARBUS.—Quel est ce transport?

SCARUS.—La plus belle part de l'univers est perdue par pure ignorance. Nous avons perdu royaumes et provinces pour des baisers.

ÉNOBARBUS.—Où en est le combat?

SCARUS.—De notre côté, comme la peste lorsqu'on a vu les boutons et que la mort est certaine. Cette infâme prostituée d'Égypte, que la lèpre saisisse, au fort de l'action, lorsque les avantages semblaient jumeaux, tous deux semblables, et que nous semblions même être l'aîné, je ne sais quel taon26 la pique comme une génisse au mois de juin, mais elle fait hausser les voiles et fuit.

Note 26: (retour) Taon, mouche qui fait affoler les boeufs en été par la violence de sa piqûre.

ÉNOBARBUS.—J'en ai été témoin; mes yeux, rendus malades par ce spectacle, n'ont pu en soutenir plus longtemps la vue.

SCARUS.—À peine a-t-elle cinglé, en s'enfuyant, qu'Antoine, noble victime de ses enchantements, déploie les ailes de son vaisseau, et, comme un insensé, abandonne le combat au fort de la mêlée, et fuit sur ses traces. Je n'ai jamais vu d'action si honteuse. Jamais l'expérience, la bravoure et l'honneur ne se sont aussi indignement trahis.

ÉNOBARBUS.—Hélas! hélas!

CANIDIUS arrive.—Notre fortune sur mer est aux abois et s'abîme de la manière la plus lamentable. Si notre général s'était souvenu de ce qu'il fut jadis, tout allait à merveille. Oh! il nous a donné bien lâchement l'exemple de la fuite!

ÉNOBARBUS, à part.—Oui. Ah! en êtes vous là? En ce cas, bonsoir; adieu.

CANIDIUS.—Ils fuient vers le Péloponèse.

SCARUS.—Cela est aisé; et j'irai aussi attendre là l'événement.

CANIDIUS.—Je vais me rendre à César avec mes légions et ma cavalerie; déjà six rois m'ont donné l'exemple de la soumission.

ÉNOBARBUS.—Je veux suivre encore la fortune chancelante d'Antoine, quoique la prudence me conseille le contraire.

(Ils sortent par différents côtés.)

SCÈNE IX

Alexandrie.—Appartement du palais.

ANTOINE et sa suite.

ANTOINE.—Écoutez, la terre me défend de la fouler plus longtemps. Elle a honte de me porter! Approchez, mes amis; je me suis si fort attardé27 dans le monde que j'ai perdu ma route pour jamais.—Il me reste un vaisseau chargé d'or, prenez-le; partagez-le entre vous. Fuyez, et allez faire votre paix avec César.

Note 27: (retour) Benighted, surpris par la nuit; nous avons conservé le mot attardé, qui rend assez bien le mot anglais.

TOUS.—Fuir? Non, pas nous.

ANTOINE.—J'ai bien fui moi-même, et j'ai appris aux lâches à se sauver et à montrer leur dos à l'ennemi. Amis, quittez-moi; je suis décidé à suivre une voie dans laquelle je n'ai aucun besoin de vous. Allez. Mon trésor est dans le port; prenez-le.—Oh! j'ai suivi celle que je rougis maintenant d'envisager! Mes cheveux eux-mêmes se révoltent, car mes cheveux blancs reprochent aux cheveux bruns leur imprudence, et ceux-ci reprochent aux autres leur lâcheté et leur folie.—Mes amis, quittez-moi; je vous donnerai des lettres pour quelques amis, qui vous faciliteront l'accès auprès de César. Je vous en conjure, ne vous affligez point: ne me parlez pas de votre répugnance, suivez le conseil que mon désespoir vous donne bien haut; abandonnez ceux qui s'abandonnent eux-mêmes. Descendez tout droit au rivage. Je vais dans un instant vous mettre en possession de ce trésor et de ce vaisseau.—Laissez-moi, je vous prie, un moment.—Je vous en conjure, laissez-moi; je vous en prie, car j'ai perdu le droit de vous commander. Je vous rejoindrai tout à l'heure.

(Il s'assied.)

(Entrent Éros, et Cléopâtre soutenue par Charmiane et Iras.)

ÉROS.—Oui, madame, approchez-vous; venez, consolez-le.

IRAS.—Consolez-le, chère reine.

CHAHMIANE.—Le consoler! Oui, sans doute.

CLÉOPÂTRE.—- Laissez-moi m'asseoir. O Junon!

ANTOINE.—Non, non, non, non.

ÉROS.—La voyez-vous, seigneur?

ANTOINE, détournant les yeux.—Oh! loin de moi, loin, loin!

CHARMIANE.—Madame....

IRAS.—Madame, chère souveraine....

ÉROS.—Seigneur, seigneur!

ANTOINE.—Oui, mon seigneur, oui, vraiment.—Il portait à Philippes son épée dans le fourreau, comme un danseur, tandis que je frappais le vieux et maigre Cassius, et ce fut moi qui donnai la mort au frénétique Brutus28. Lui, il n'agissait que par des lieutenants et n'avait aucune expérience des grands exploits de la guerre; et aujourd'hui...—N'importe.

Note 28: (retour) «C'est ainsi que le débauché Antoine traitait le sublime patriotisme de Brutus.» WARBURTON.

CLÉOPÂTRE.—Ah! restez-là.

ÉROS.—La reine, seigneur, la reine!

IRAS.—Avancez vers lui, madame. Parlez-lui. Il est hors de lui, il est accablé par la honte.

CLÉOPÂTRE.—Allons, soutenez-moi donc.—Oh!

ÉROS.—Noble seigneur, levez-vous: la reine s'approche; sa tête est penchée et la mort va la saisir; mais vous pouvez la consoler et la rappeler à la vie.

ANTOINE.—J'ai porté un coup mortel à ma réputation! le coup le plus lâche....

ÉROS.—Seigneur, la reine...

ANTOINE.—O Égyptienne, où m'as-tu conduit? Vois, je cherche à dérober mon ignominie à tes yeux, en jetant mes regards en arrière, sur ce que j'ai laissé derrière moi, plongé dans le déshonneur.

CLÉOPÂTRE.—Ah! seigneur, seigneur, pardonnez à mes timides vaisseaux; j'étais loin de prévoir que vous me suivriez.

ANTOINE.—Égyptienne, tu savais trop bien que mon coeur était attaché au gouvernail de ton vaisseau, et que tu me traînerais à la remorque. Tu connaissais ton empire absolu sur mon âme, et tu savais qu'un signe de toi m'eût fait désobéir aux ordres des dieux mêmes.

CLÉOPÂTRE.—Oh! pardonne-moi!

ANTOINE.—Maintenant il faut que j'envoie d'humbles propositions à ce jeune homme. Il faut que je supplie, que je rampe dans tous les détours de l'humiliation; moi qui gouvernais, en me jouant, la moitié de l'univers, qui créais et anéantissais, à mon gré, les fortunes! Tu savais trop à quel point tu avais asservi mon âme, et que mon épée, affaiblie par ma passion, lui obéirait toujours.

CLÉOPÂTRE.—Oh! pardon.

ANTOINE.—Ah! ne pleure pas; une seule de tes larmes vaut tout ce que j'ai jamais pu gagner ou perdre: donne-moi un baiser, il me paye de tout.—Nous avons envoyé notre maître d'école29.—Est-il de retour?—Ma bien-airnée, je me sens abattu. Un peu de vin là-dedans et quelques aliments.—La fortune sait que plus elle me menace, et plus je la brave.

Note 29: (retour) Euphronius.

SCÈNE X

Le camp de César en Égypte.

CÉSAR, AGRIPPA, DOLABELLA, THYRÉUS, suite.

CÉSAR.—Qu'on fasse entrer l'envoyé d'Antoine. Le connaissez-vous?

DOLABELLA.—César, c'est son maître d'école; preuve qu'il est bien déplumé, puisqu'il envoie ici une si petite plume de son aile, lui qui avait tant de rois pour messagers, il n'y a que quelques mois.

(Entre Euphronius.)

CÉSAR.—Approche et parle.

EUPHRONIUS.—Tel que je suis, je viens de la part d'Antoine; j'étais, il n'y a pas longtemps, aussi petit dans ses desseins que la goutte de rosée sur une feuille de myrte en comparaison de l'Océan.

CÉSAR.—Soit; remplis ta commission.

EUPHRONIUS.—Il salue en toi le maître de sa destinée et demande à vivre en Égypte. Si tu refuses, il abaisse ses prétentions et te prie de le laisser respirer entre la terre et le ciel, en simple citoyen, dans Athènes. Voilà pour ce qui le regarde.—Quant à Cléopâtre, elle rend hommage à ta grandeur; elle se soumet à ta puissance et te demande, pour ses enfants, le diadème des Ptolémées, qui maintenant est assujetti à ta volonté suprême.

CÉSAR.—Pour Antoine, je n'écoute point sa requête.—Quant à la reine, je ne lui refuse point ni de l'entendre, ni de la satisfaire; mais c'est à condition qu'elle chassera de l'Égypte son amant déshonoré ou qu'elle lui ôtera la vie. Si elle m'obéit en ce point, sa prière ne sera point rebutée. Annonce à tous deux ma réponse.

EUPHRONIUS.—Que la fortune continue de te suivre!

CÉSAR.—Faites-lui traverser le camp. (Euphronius sort—A Thyréus.) Voici le moment d'essayer ton éloquence, pars, détache Cléopâtre des intérêts d'Antoine; promets-lui, en mon nom, tout ce qu'elle te demandera; ajoute toi-même des offres de ton invention. Les femmes dans la meilleure fortune ne sont pas fortes; mais l'infortune rendrait parjure les vestales mêmes. Essaye ton adresse, Thyréus, fixe toi-même ta récompense, tes désirs seront obéis comme des lois.

THYRÉUS.—César, je pars.

CÉSAR.—Observe comment Antoine soutient son malheur; apprends-moi ce que tu conjectures de sa manière d'agir et de ses démarches.

THYRÉUS.—César, je le ferai.

SCENE XI

Alexandrie.—Appartement du palais.

Entrent CLÉOPÂTRE, ÉNOBARBUS, CHARMIANE, IRAS.

CLÉOPÂTRE.—Que faut-il faire, Énobarbus?

ÉNOBARBUS.—Penser et mourir30.

Note 30: (retour) Les uns veulent qu'il y ait drink and die, boire et mourir, parce que Énobarbus est ami des festins; mais la plus ancienne version porte think and die; et d'ailleurs Énobarbus est indigné et cherche à justifier la trahison qu'il médite; naturellement généreux, ce n'est pas avec une gaieté hypocrite qu'il se prépare à déserter.

CLÉOPÂTRE.—La faute est-elle à Antoine ou à moi?

ÉNOBARBUS.—A Antoine seul: lui qui permet à sa volonté de maîtriser sa raison. Eh! qu'importe que vous ayez fui loin de ce grand spectacle de la guerre, où la terreur passait alternativement d'une flotte à l'autre! Pourquoi vous a-t-il suivie? L'ardeur de son affection n'aurait pas dû porter un coup fatal à sa réputation de grand capitaine, au moment où la moitié de l'univers combattait l'autre, lui, étant le seul sujet de la querelle. Ce fut une honte égale à sa perte d'aller suivre vos pavillons fuyants et d'abandonner sa flotte étonnée de sa fuite.

CLÉOPÂTRE.—Tais-toi, je t'en prie.

(Entrent Antoine et Euphronius)

ANTOINE.—Et c'est là sa réponse?

EUPHRONIUS.—Oui, seigneur.

ANTOINE.—Ainsi, la reine sera bien accueillie si elle veut me sacrifier.

EUPHRONIUS.—C'est ce qu'il a dit.

ANTOINE.—Qu'elle le sache.—Envoyez au jeune César cette tête grise, et il remplira de royaumes, jusqu'aux bords, la coupe de vos désirs.

CLÉOPÂTRE.—Votre tête, seigneur!

ANTOINE.—Retourne vers lui.—Dis-lui qu'il porte sur son visage les roses de la jeunesse, que l'univers attend de lui plus que des actions ordinaires; dis-lui qu'il serait possible que son or, ses vaisseaux, ses légions, appartinssent à un lâche; que des généraux subalternes peuvent triompher au service d'un enfant aussi bien que sous les ordres de César: et que je le défie de venir, mettant de côté l'inégalité de nos fortunes, se mesurer avec moi, qui suis déjà sur le déclin de l'âge, fer contre fer et seul à seul. Je vais lui écrire. (Au député.) Suis-moi.

(Antoine sort avec Euphronius.)

ÉNOBARBUS.—Oui, cela est bien vraisemblable que César, entouré d'une armée victorieuse, ira mettre en jeu son bonheur, et se donner en spectacle comme un spadassin!—Je vois bien que les jugements des hommes ressemblent à leur fortune, et que les objets extérieurs entraînent les qualités de l'âme et les font en même temps déchoir. Qu'il puisse rêver, lui qui connaît la valeur des choses, que César dans l'abondance répondra à son dénùment! César, tu as aussi vaincu sa raison.

(Un esclave entre.)

L'ESCLAVE.—Voici un envoyé de César.

CLÉOPÂTRE.—Quoi! pas plus de cérémonies?—Voyez, mes femmes!—On se bouche le nez près de la rose épanouie dont on venait à genoux admirer les boutons!

ÉNOBARBUS, à part.—Mon honneur et moi nous commençons à nous quereller. La loyauté gardée à des fous change notre constance en vraie folie; cependant, celui qui persiste à suivre avec fidélité un maître déchu est le vainqueur du vainqueur de son maître, et acquiert une place dans l'histoire.

(Entre Thyréus.)

CLÉOPÂTRE.—Que veut César?

THYRÉUS.—Venez l'entendre à l'écart.

CLÉOPÂTRE.—Il n'y a ici que des amis; parle hardiment.

THYRÉUS.—Mais peut-être sont-ils aussi les amis d'Antoine.

ÉNOBARBUS.—Il aurait besoin d'avoir autant d'amis que César, sans quoi nous lui sommes fort inutiles. S'il plaisait à César, Antoine volerait au-devant de son amitié: pour nous, vous le savez, nous sommes les amis de ses amis, j'entends de César.

THYRÉUS.—Allons! Ainsi donc, illustre reine, César vous exhorte à ne pas tenir compte de votre situation, mais à vous souvenir seulement qu'il est César.

CLÉOPÂTRE.—Poursuis.—C'est agir loyalement.

THYRÉUS.—Il sait que vous restez attachée à Antoine moins par amour que par crainte.

CLÉOPÂTRE.—Oh!

THYRÉUS.—Il plaint donc les atteintes portées à votre honneur comme des taches forcées, mais non méritées.

CLÉOPÂTRE.—Il est un dieu qui sait démêler la vérité. Mon honneur n'a point cédé, il a été conquis par la force.

ÉNOBARBUS, à part.—Pour m'assurer de ce fait, je le demanderai à Antoine.—Seigneur, seigneur, tu es un vaisseau qui prend tellement l'eau qu'il faut te laisser couler à fond, car ce que tu as de plus cher t'abandonne.

(Énobarbus sort.)

THYRÉUS.—Dirai-je à César ce que vous désirez de lui; car il souhaite surtout qu'on lui demande pour pouvoir accorder. Il serait enchanté que vous fissiez de sa fortune un bâton pour vous appuyer. Mais ce qui enflammerait encore plus son zèle pour vous, ce serait d'apprendre de moi que vous avez quitté Antoine, et que vous vous réfugiez sous l'abri de sa puissance, lui le maître de l'univers.

CLÉOPÂTRE.—Quel est ton nom?

THYRÉUS.—Mon nom est Thyréus.

CLÉOPÂTRE.—Gracieux messager, dis au grand César que je baise sa main victorieuse en la personne de son député; dis-lui que je m'empresse de déposer ma couronne à ses pieds et de lui rendre hommage à genoux. Dis-lui que j'attends de sa voix souveraine la sentence de l'Égypte.

THYRÉUS.—C'est le parti le plus honorable pour vous. Quand la prudence et la fortune sont aux prises, si la première n'ose que ce qu'elle peut, nul hasard ne peut l'ébranler.—Accordez-moi la faveur de déposer mon hommage sur votre main.

CLÉOPÂTRE.—Plus d'une fois le père de votre César, après avoir rêvé à la conquête des royaumes, posa ses lèvres sur cette main indigne de lui, et la couvrit d'une pluie de baisers.

(Antoine entre avec Énobarbus.)

ANTOINE.—Des faveurs!... par Jupiter tonnant!—Qui es-tu?

THYRÉUS.—Un homme qui exécute les ordres du plus puissant des hommes et du plus digne d'être obéi.

ÉNOBARBUS.—Tu seras fouetté!

ANTOINE, à ses esclaves.—Approchez ici.—(A Cléopâtre.)—Et toi, milan!—Eh bien! dieux et diables! mon autorité s'évanouit! Naguère, quand je criais holà! des rois accouraient aussitôt, comme une troupe d'enfants dans une course, et me répondaient: Que me voulez-vous?—N'avez-vous point d'oreilles? Je suis encore Antoine. (Ses gens entrent.) Saisissez-moi cet insolent, et fouettez-le.

ÉNOBARBUS.—Il vaut mieux se jouer à un jeune lionceau qu'à un vieux lion mourant.

ANTOINE.—Par la lune et les étoiles!—Qu'il soit fouetté! Fussent-ils vingt des plus puissants tributaires qui rendent hommage à César, si je les surprenais ayant l'insolence de baiser la main de cette... Comment s'appelle-t-elle? Jadis, c'était Cléopâtre! Fouettez-le jusqu'à ce que vous le voyiez vous regarder d'un air suppliant comme un écolier et vous demander miséricorde par ses gémissements. Qu'on m'emmène.

THYRÉUS.—Marc-Antoine...

ANTOINE.—Qu'on l'entraîne, et quand il sera fouetté, qu'on le ramène. Ce valet de César lui reportera un message. (On emmène Thyréus.—A Cléopâtre.) Vous étiez à moitié flétrie quand je vous ai connue.—Ai-je laissé dans Rome ma couche vierge encore? Ai-je renoncé à être le père d'une postérité légitime, et par la perle des femmes, pour être trompé par une femme qui regarde des valets?

CLÉOPÂTRE.—Mon cher seigneur...

ANTOINE.—Vous avez toujours été perfide. Mais quand nous nous endurcissons dans nos penchants dépravés, ô malheur! les justes dieux ferment nos yeux, laissent perdre notre raison dans notre propre infamie, nous font adorer nos erreurs, et rient de nous voir marcher fièrement à notre perte.

CLÉOPÂTRE.—- Oh! en sommes-nous là?

ANTOINE.—Je vous ai trouvée comme un mets refroidi sur la table de Jules-César mort; de plus, vous étiez aussi un reste de Cnéius Pompée; sans compter toutes les heures souillées de vos débauches clandestines, et qui n'ont pas été enregistrées dans le livre de la Renommée; car je suis sûr, quoique vous puissiez deviner, que vous ne savez pas ce que c'est, ce que ce doit être que la vertu.

CLÉOPÂTRE.—Pourquoi tout cela?

ANTOINE.—Souffrir qu'un malheureux qui reçoit un salaire et dit: Dieu vous le rende, prenne des libertés familières avec cette main qui s'enchaîne à la mienne dans nos jeux, avec cette main, sceau royal et gage des grands coeurs! Oh! que ne suis-je sur la montagne de Bascan, pour couvrir de mes cris le mugissement des bêtes à cornes! car j'ai un motif terrible de fureur; et m'exprimer avec courtoisie, ce serait être comme un homme qui, se voyant la corde au cou, remercie le bourreau de l'adresse qu'il montre. (Thyréus rentre avec les gens d'Antoine.) Est-il fouetté?

L'ESCLAVE.—Solidement, seigneur.

ANTOINE.—A-t-il jeté des cris? A-t-il demandé grâce?

L'ESCLAVE.—Oui, seigneur.

ANTOINE, à Thyréus.—Si ton père vit encore, qu'il regrette de n'avoir pas eu une fille au lieu de toi. Repens-toi d'avoir suivi César dans ses triomphes, puisque tu as été fouetté pour l'avoir suivi. Désormais, que la blanche main d'une dame te donne la fièvre, tremble à sa seule vue.—Retourne à César; apprends-lui ta réception. Vois et dis-lui à quel point il m'irrite contre lui; car il affecte l'orgueil et le dédain, et s'arrête à ce que je suis, sans se souvenir de ce que je fus. Il m'irrite, et, dans ce moment, cela est fort aisé, à présent que les astres favorables qui jadis étaient mes guides ont fui de leur orbite et ont précipité leur feu dans l'abîme de l'enfer. Si mon langage et ce que j'ai fait lui déplaisent, dis-lui qu'Hipparchus, mon affranchi, est en sa puissance et qu'il peut, à son plaisir, le fouetter, le pendre ou le torturer comme il voudra, pour s'acquitter avec moi. Presse-le de le faire; maintenant, toi et tes coups, allez-vous-en.

(Thyréus sort.)

CLÉOPÂTRE.—Avez-vous fini?

ANTOINE.—Hélas! notre lune terrestre est éclipsée; ce présage seul annonce la chute d'Antoine.

CLÉOPÂTRE.—Il faut que j'attende qu'il puisse m'écouter.

ANTOINE.—Pour flatter César, avez-vous pu échanger des regards avec un homme qui lui lace ses chaussures?

CLÉOPÂTRE.—Vous ne me connaissez pas encore?

ANTOINE,—Je vous connais un coeur glacé pour moi.

CLÉOPÂTRE.—Ah! cher amant, si cela est, que le ciel change mon coeur glacé en grêle et l'empoisonne dans sa source! que le premier grêlon s'arrête dans mon gosier et s'y dissolve avec ma vie! que le second frappe Césarion jusqu'à ce que, l'un après l'autre, tous les fruits de mes entrailles, et mes braves Égyptiens écrasés sous cet orage de grêle, gisent tous sans tombeau et deviennent la proie des mouches et des moucherons du Nil!

ANTOINE.—Je suis satisfait. César veut s'établir dans Alexandrie; c'est là que je lutterai contre sa fortune. Nos troupes de terre ont tenu ferme; notre flotte dispersée s'est ralliée et vogue encore sous un appareil menaçant. Où étais-tu, mon coeur? Entends-tu, reine, si je reviens encore une fois du champ de bataille pour baiser ces lèvres, je reviendrai tout couvert de sang. Mon épée et moi, nous allons gagner notre place dans l'histoire. J'espère encore.

CLÉOPÂTRE.—Je reconnais mon héros.

ANTOINE.—Je veux que mes muscles, que mon coeur, que mon haleine, déploient une triple force, et je combattrai à toute outrance. Quand mes heures coulaient dans la prospérité, les hommes rachetaient de moi leur vie pour un bon mot; mais maintenant je serrerai les dents et j'enverrai dans les ténèbres tout ce qui tentera de m'arrêter.—Viens, passons encore une nuit dans la joie. Qu'on appelle autour de moi tous mes sombres officiers; qu'on remplisse nos coupes; et pour la dernière fois, oublions en buvant la cloche de minuit.

CLÉOPÂTRE.—C'est aujourd'hui le jour de ma naissance. Je m'attendais à le passer dans la tristesse. Mais puisque mon seigneur est encore Antoine, je veux être Cléopâtre.

ANTOINE.—- Nous goûterons encore le bonheur.

CLÉOPÂTRE.—Qu'on appelle auprès de mon Antoine tous ses braves officiers.

ANTOINE.—Oui. Je leur parlerai; et ce soir je veux que le vin enlumine leurs cicatrices.—Venez, ma reine, il y a encore de la sève. Au premier combat que je livrerai, je forcerai la mort à me chérir, car je veux rivaliser avec sa faux homicide.

(Ils sortent tous les deux.)

ÉNOBARBUS.—Allons, le voilà qui veut surpasser la foudre. Être furieux, c'est être vaillant par excès de peur; et, dans cette disposition, la colombe attaquerait l'épervier. Je vois cependant que mon général ne regagne du coeur qu'aux dépens de sa tête. Quand le courage usurpe sur la raison du guerrier, il ronge l'épée avec laquelle il combat.—Je vais chercher les moyens de le quitter.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME

SCÈNE I

Le camp de César près d'Alexandrie.

CÉSAR entre, lisant une lettre avec AGRIPPA, MÉCÈNE
et autres.

CÉSAR.—Il me traite d'enfant; il me menace, comme s'il avait le pouvoir de me chasser de l'Égypte. Il a fait battre de verges mon député; il me provoque à un combat singulier; César contre Antoine!—Que le vieux débauché sache que j'ai bien d'autres moyens de mourir. En attendant, je me ris de son défi.

MÉCÈNE.—César doit penser que lorsqu'un aussi grand homme qu'Antoine entre en furie, c'est qu'il est aux abois. Ne lui donnez aucun relâche, profitez de son égarement; jamais la fureur n'a su se bien garder elle-même.

CÉSAR.—Annoncez à nos braves officiers que demain nous livrerons la dernière de nos nombreuses batailles. Nous avons dans notre camp des gens qui servaient encore dernièrement Antoine pour l'envelopper et le prendre lui-même.—Voyez à ce que ce soit fait et qu'on régale l'armée. Nous regorgeons de provisions, et ils ont bien mérité qu'on les traite avec profusion.—Pauvre Antoine! (Ils sortent.)

SCÈNE II

Alexandrie.—Appartement du palais.

ANTOINE, CLÉOPÂTRE, ÉNOBARBUS, CHARMIANE,
IRAS, ALEXAS, et autres officiers.

ANTOINE.—Il ne veut pas se battre avec moi, Domitius.

ÉNOBARBUS.—Non, seigneur.

ANTOINE.—Pourquoi ne se battrait-il pas?

ÉNOBARBUS.—C'est qu'il pense qu'étant vingt fois plus fortuné que vous, ce serait vingt hommes contre un seul.

ANTOINE.—Demain, guerrier, nous combattrons sur mer et sur terre. Ou je survivrai, ou je laverai mon affront en mourant dans tant de sang, que je ferai revivre ma gloire. Es-tu disposé à te bien battre?

ÉNOBARBUS.—Je frapperai en criant: tout ou rien.

ANTOINE.—Bien dit. Allons, appelez mes serviteurs, et n'épargnons rien pour notre repas de ce soir. (Ses serviteurs entrent.) Donne-moi ta main, tu m'as toujours fidèlement servi; et toi aussi... et toi... et toi; vous m'avez tous bien servi, et vous avez eu des rois pour compagnons.

CLÉOPÂTRE.—Que veut dire cela?

ÉNOBARBUS, à part.—C'est une de ces bizarreries que le chagrin fait naître dans l'esprit.

ANTOINE.—Et toi aussi, tu es honnête.—Je voudrais être multiplié en autant d'hommes que vous êtes, et que vous formassiez à vous tous un Antoine pour vous pouvoir servir comme vous m'avez servi.

TOUS.—Aux dieux ne plaise!

ANTOINE.—Allons, mes bons amis, servez-moi encore ce soir. Ne ménagez pas le vin dans ma coupe, et traitez-moi avec autant de respect que lorsque l'empire du monde, encore à moi, obéissait comme vous à mes lois.

CLÉOPÂTRE.—Que prétend-il?

ÉNOBARBUS.—Faire pleurer ses amis.

ANTOINE.—Servez-moi ce soir. Peut-être est-ce la fin de votre service; peut-être ne me reverrez-vous plus, ou ne reverrez-vous plus qu'une ombre défigurée; peut-être demain vous servirez un autre maître.—Je vous regarde comme un homme qui prend congé.—Mes fidèles amis, je ne vous congédie pas; non, inséparablement attaché à vous, votre maître ne vous quittera qu'à la mort. Servez-moi ce soir deux heures encore; je ne vous en demande pas davantage, et que les dieux vous en récompensent!

ÉNOBARBUS.—Seigneur, que voulez-vous dire? Pourquoi les affliger ainsi? Voyez, ils pleurent, et moi, imbécile, mes yeux se remplissent aussi de larmes, comme s'ils étaient frottés avec un oignon. Par grâce, ne nous transformez pas en femmes.

ANTOINE.—Ah! arrêtez! arrêtez, que la sorcière m'enlève si telle est mon intention! Que le bonheur croisse sur le sol qu'arrosent ces larmes! Mes dignes amis, vous prêtez à mes paroles un sens trop sinistre; je ne vous parlais ainsi que pour vous consoler, et je vous priais de brûler cette nuit avec des torches. Sachez, mes amis, que j'ai bon espoir de la journée de demain, et je veux vous conduire où je crois trouver la victoire et la vie, plutôt que l'honneur et la mort. Allons souper; venez, et noyons dans le vin toutes les réflexions.

(Ils sortent.)

SCÈNE III

Alexandrie.—Devant le palais.

Entrent deux soldats qui vont monter la garde.

PREMIER SOLDAT.—Bonsoir, camarade; c'est demain, le grand jour.

SECOND SOLDAT.—Il décidera tout. Bonsoir. N'as-tu rien entendu d'étrange dans les rues?

PREMIER SOLDAT.—Rien. Quelles nouvelles?

SECOND SOLDAT.—Il y a apparence que ce n'est qu'un bruit; bonne nuit.

PREMIER SOLDAT.—Camarade, bonne nuit.

(Entrent deux autres soldats.)

SECOND SOLDAT.—Soldats, faites bonne garde.

TROISIÈME SOLDAT.—Et vous aussi; bonsoir, bonsoir.

(Les deux premiers soldats se placent à leur poste.)

QUATRIÈME SOLDAT.—Nous, ici. (Ils prennent leur poste.) Et si demain notre flotte à l'avantage, je suis bien certain que nos troupes de terre ne lâcheront pas pied.

TROISIÈME SOLDAT.—C'est une brave armée et pleine de résolution.

(On entend une musique de hautbois sous le théâtre.)

QUATRIÈME SOLDAT.—Silence! Quel est ce bruit?

PREMIER SOLDAT.—Chut, Chut!

SECOND SOLDAT.—Écoutez.

PREMIER SOLDAT.—Une musique aérienne.

TROISIÈME SOLDAT.—Souterraine.

QUATRIÈME SOLDAT.—C'est bon signe, n'est-ce pas?

TROISIÈME SOLDAT.—Non.

PREMIER SOLDAT—Paix, vous dis-je. Que signifie ceci?

SECOND SOLDAT.—C'est le dieu Hercule, qu'Antoine aimait, et qui l'abandonne aujourd'hui.

PREMIER SOLDAT.—Avançons, voyons si les autres sentinelles entendent la même chose que nous.

(Ils s'avancent à l'autre poste.)

SECOND SOLDAT.—Eh bien! camarades!

PLUSIEURS, parlant à la fois.—Eh bien! eh bien! entendez-vous?

PREMIER SOLDAT.—Oui. N'est-ce pas étrange?

TROISIÈME SOLDAT.—Entendez-vous, camarades, entendez-vous?

PREMIER SOLDAT.—Suivons ce bruit jusqu'aux limites de notre poste. Voyons ce que cela donnera.

PLUSIEURS à la fois.—Volontiers. C'est une chose étrange.

SCÈNE IV

Alexandrie.—Appartement du palais.

ANTOINE, CLÉOPÂTRE, CHARMIANE, suite.

ANTOINE.—Éros! Éros! mon armure.

CLÉOPÂTRE.—Dormez un moment.

ANTOINE.—Non, ma poule... Éros, allons, mon armure, Éros! (Éros paraît avec l'armure.) Viens, mon brave serviteur, ajuste-moi mon armure.—Si la fortune ne nous favorise pas aujourd'hui, c'est que je la brave. Allons.

CLÉOPÂTRE.—Attends, Éros, je veux t'aider. A quoi sert ceci?

ANTOINE.—Allons, soit, soit, j'y consens. C'est toi qui armes mon coeur... A faux, à faux.—Bon, l'y voilà, l'y voilà.

CLÉOPÂTRE.—Doucement, je veux vous aider; voilà comme cela doit être.

ANTOINE.—Bien, bien, nous ne pouvons manquer de prospérer; vois-tu, mon brave camarade! Allons, va t'armer aussi.

ÉROS.—A l'instant, seigneur.

CLÉOPÂTRE.—Ces boucles ne sont-elles pas bien attachées?

ANTOINE.—À merveille, à merveille. Celui qui voudra déranger cette armure avant qu'il nous plaise de nous en dépouiller nous-mêmes pour nous reposer, essuiera une terrible tempête.—Tu es un maladroit, Éros; et ma reine est un écuyer plus habile que toi. Hâte-toi.—O ma bien-aimée, que ne peux-tu me voir combattre aujourd'hui, et si tu connaissais cette tâche royale, tu verrais quel ouvrier est Antoine! (Entre un officier tout armé.) Bonjour, soldat, sois le bienvenu; tu te présentes en homme qui sait ce que c'est que la journée d'un guerrier. Nous nous levons avant l'aurore pour commencer les affaires que nous aimons, et nous allons à l'ouvrage avec joie.

L'OFFICIER.—Mille guerriers, seigneur, ont devancé le jour, et vous attendent au port couverts de leur armure.

(Cris de guerre, bruit de trompettes. Entrent plusieurs capitaines suivis de leurs soldats.)

UN CAPITAINE.—La matinée est belle. Salut, général!

TOUS.—Salut, général!

ANTOINE.—Voilà une belle musique, mes enfants! Cette matinée, comme le génie d'un jeune homme qui promet un avenir brillant, commence de bonne heure; oui, oui.—Allons, donne-moi cela;—par ici;..... fort bien.—Adieu, reine, et soyez heureuse, quel que soit le sort qui m'attende. (Il l'embrasse.) Voilà le baiser d'un guerrier: je mériterais vos mépris et vos reproches si je perdais le temps à vous faire des adieux plus étudiés; je vous quitte maintenant comme un homme couvert d'acier. (Antoine, Éros, les officiers et les soldats sortent.) Vous, qui voulez vous battre, suivez-moi de près; je vais vous y conduire. Adieu.

CHARMIANE.—Voulez-vous vous retirer dans votre appartement?

CLÉOPÂTRE.—Oui, conduis-moi.—Il me quitte en brave. Plût aux dieux que César et lui pussent, dans un combat singulier, décider cette grande querelle! Alors, Antoine... Mais, hélas!... Allons, sortons.

(Elles sortent.)

SCÈNE V

Le camp d'Antoine, près d'Alexandrie.

Les trompettes sonnent; entrent ANTOINE ET ÉROS;
un soldat vient à eux.

LE SOLDAT.—Plaise aux dieux que cette journée soit heureuse pour Antoine!

ANTOINE.—Je voudrais à présent en avoir cru tes conseils et tes blessures, et n'avoir combattu que sur terre.

LE SOLDAT.—Si vous l'aviez fait, les rois qui se sont révoltés, et ce guerrier qui vous a quitté ce matin, suivraient encore aujourd'hui vos pas.

ANTOINE.—Qui m'a quitté ce matin?

ÉROS,—Qui? quelqu'un qui était toujours auprès de vous. Appelez maintenant Énobarbus, il ne vous entendra pas; ou du camp de César il vous criera: Je ne suis plus des tiens.

ANTOINE.—Que dis-tu?

LE SOLDAT.—Seigneur, il est avec César.

ÉROS.—Ses coffres, son argent, il a tout laissé, seigneur.

ANTOINE.—Est-il parti?

LE SOLDAT.—Rien n'est plus certain.

ANTOINE.—Éros, va; envoie-lui son trésor: n'en retiens pas une obole, je te le recommande. Écris-lui, je signerai la lettre; et fais-lui mes adieux dans les termes les plus honnêtes et les plus doux: dis-lui que je souhaite qu'il n'ait jamais de plus fortes raisons pour changer de maître.—Oh! ma fortune a corrompu les coeurs honnêtes.—Éros, hâte-toi.

SCÈNE VI

Le camp de César devant Alexandrie.

FANFARES. CÉSAR entre avec AGRIPPA, ÉNOBARBUS,
et autres.

CÉSAR.—Agrippa, marche en avant, et engage le combat. Notre volonté est qu'Antoine soit pris vivant; instruis-en nos soldats.

AGRIPPA.—J'y vais, César.

CÉSAR.—Enfin le jour de la paix universelle est proche. Si cette journée est heureuse, l'olivier va croître de lui-même dans les trois parties du monde.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.—Antoine est arrivé sur le champ de bataille.

CÉSAR.—Va; recommande à Agrippa de placer à l'avant-garde de notre armée ceux qui ont déserté, afin qu'Antoine fasse tomber en quelque sorte sa fureur sur lui-même.

(César et sa suite sortent.)

ÉNOBARBUS.—Alexas s'est révolté: il était allé en Judée pour les affaires d'Antoine; là il a persuadé au puissant Hérode d'abandonner son maître et de pencher du côté de César; et pour sa peine César l'a fait pendre.—Canidius et les autres officiers qui ont déserté ont obtenu de l'emploi, mais non une confiance honorable.—J'ai mal fait, et je me le reproche moi-même, avec un remords si douloureux qu'il n'est plus désormais de joie pour moi.

(Entre un soldat d'Antoine.)

LE SOLDAT.—Énobarbus, Antoine vient d'envoyer sur tes pas tous tes trésors, et de plus des marques de sa générosité. Son messager m'a trouvé de garde, et il est maintenant dans ta tente, où il décharge ses mulets.

ÉNOBARBUS.—Je t'en fais don.

LE SOLDAT.—Ne plaisante pas, Énobarbus, je te dis la vérité. Il serait à propos que tu vinsses escorter le messager jusqu'à la sortie du camp: je suis obligé de retourner à mon poste, sans quoi je l'aurais escorté moi-même... Votre général est toujours un autre Jupiter.

(Le soldat sort.)

ÉNOBARBUS.—Je suis le seul lâche de l'univers; et je sens mon ignominie. O Antoine! mine de générosité, comment aurais-tu donc payé mes services et ma fidélité, toi qui couronnes d'or mon infamie! Ceci me fait gonfler le coeur; et si le remords ne le brise pas bientôt, un moyen plus prompt préviendra le remords... Mais le remords s'en chargera, je le sens.—Moi, combattre contre toi! Non: je veux aller chercher quelque fossé pour y mourir; le plus sale est celui qui convient le mieux à la dernière heure de ma vie.

(Il sort au désespoir.)

SCÈNE VII

Champ de bataille entre les deux camps.
(On sonne la marche. Bruits de tambours et de trompettes.)

Entrent AGRIPPA et antres.

AGRIPPA.—Battons en retraite: nous nous sommes engagés trop avant. César lui-même a payé de sa personne, et nous avons trouvé plus de résistance que nous n'en attendions.

(Agrippa et les siens sortent.)
(Bruit d'alarme. Entrent Antoine et Scarus blessés.)

SCARUS.—O mon brave général! voilà ce qui s'appelle combattre. Si nous avions commencé par là, nous les aurions renvoyés chez eux avec des torchons autour de la tête.

ANTOINE.—Ton sang coule à grands flots.

SCARUS.—J'avais ici une blessure comme un T, maintenant c'est une H.

ANTOINE.—Ils battent en retraite.

SCARUS.—Nous les repousserons jusque dans des trous.—J'ai encore de la place pour six blessures.

(Éros entre.)

ÉROS.—Ils sont battus, seigneur; et notre avantage peut passer pour une victoire complète.

SCARUS.—Tirons-leur des lignes sur le dos, prenons-les par derrière comme des lièvres; c'est une chasse d'assommer un fuyard.

ANTOINE.—Je veux te donner une récompense pour cette saillie, et dix pour ta bravoure... Suis-moi.

SCARUS.—Je vous suis en boitant.

(Ils sortent.)

SCÈNE VIII

Sous les murs d'Alexandrie.

FANFARES. ANTOINE revient au son d'une marche guerrière,
accompagné de Scarus et de l'armée
.

ANTOINE.—Nous l'avons chassé jusqu'à son camp.—Que quelqu'un coure en avant et annonce nos hôtes à la reine. Demain, avant que le soleil nous voie, nous achèverons de verser le sang qui nous échappe aujourd'hui. —Je vous rends grâces à tous; vous avez des bras de héros. Vous avez combattu, non pas en hommes qui servent les intérêts d'un autre, mais comme si chacun de vous eût défendu sa propre cause. Vous vous êtes tous montrés des Hectors. Rentrez dans la ville; allez serrer dans vos bras vos femmes, vos amis; racontez-leur vos exploits, tandis que, versant des larmes de joie, ils essuieront le sang figé dans vos plaies, et baiseront vos blessures. (A Scarus.) Donne-moi ta main. (Cléopâtre arrive avec sa suite.) C'est à cette puissante fée que je veux vanter tes exploits; je veux te faire goûter la douceur de ses louanges. O toi, astre de l'univers, enchaîne dans tes bras ce cou bardé de fer: franchis tout entière l'acier de cette armure à l'épreuve; viens sur mon sein pour y être soulevée par les élans de mon coeur triomphant.

CLÉOPÂTRE.—Seigneur des seigneurs, courage sans bornes, reviens-tu en souriant après avoir échappé au grand piège où le monde va se précipiter31?

Note 31: (retour) The world's great mare, le grand piége du monde est la guerre.

ANTOINE.—Mon rossignol, nous les avons repoussés jusque dans leurs lits. Eh bien! ma fille, malgré ces cheveux gris, qui viennent se mêler à ma brune chevelure, nous avons un cerveau qui nourrit nos nerfs, et peut arriver au but aussi bien que la jeunesse.—Regarde ce soldat, présente à ses lèvres ta gracieuse main; baise-la, mon guerrier.—Il a combattu aujourd'hui, comme si un dieu, ennemi de l'espèce humaine, avait emprunté sa forme pour la détruire.

CLÉOPÂTRE.—Ami, je veux te faire présent d'une armure d'or; c'était l'armure d'un roi.

ANTOINE.—Il l'a méritée, fût-elle tout étincelante de rubis comme le char sacré d'Apollon.—Donne-moi ta main; traversons Alexandrie dans une marche triomphante; portons devant nous nos boucliers, hachés comme leurs maîtres. Si notre grand palais était assez vaste pour contenir toute cette armée, nous souperions tous ensemble, et nous boirions à la ronde au succès de demain, qui nous promet des dangers dignes des rois. Trompettes, assourdissez la ville avec le bruit de vos instruments d'airain, mêlé aux roulements de nos tambourins; que le ciel et la terre confondent leurs sons pour applaudir à notre retour.

SCÈNE IX

Le camp de César.

Sentinelles à leur poste; entre ÉNOBARBUS.

PREMIER SOLDAT.—Si dans une heure nous ne sommes pas relevés, il nous faut retourner au corps de garde. La nuit est étoilée; et l'on dit que nous serons rangés en bataille vers la seconde heure du matin.

SECOND SOLDAT.—Cette dernière journée a été cruelle pour nous.

ÉNOBARBUS.—Ô nuit! sois-moi témoin...

SECOND SOLDAT.—Quel est cet homme?

PREMIER SOLDAT.—Ne bougeons pas, et prêtons l'oreille.

ÉNOBARBUS.—Ô lune paisible! lorsque l'histoire dénoncera à la haine de la postérité les noms des traîtres, sois-moi témoin que le malheureux Énobarbus s'est repenti à ta face.

PREMIER SOLDAT.—Énobarbus!

TROISIÈME SOLDAT.—Silence! écoutons encore.

ÉNOBARBUS.—Ô souveraine maîtresse de la véritable mélancolie, verse sur moi les humides poisons de la nuit; et que cette vie rebelle, qui résiste à mes voeux, ne pèse plus sur moi; brise mon coeur contre le dur rocher de mon crime: desséché par le chagrin, qu'il soit réduit en poudre, et termine toutes mes sombres pensées! Ô Antoine, mille fois pins généreux que ma désertion n'est infâme! ô toi, du moins, pardonne-moi, et qu'alors le monde m'inscrive dans le livre de mémoire sous le nom d'un fugitif, déserteur de son maître! Ô Antoine! Antoine!

(Il meurt.)

SECOND SOLDAT.—Parlons lui.

PREMIER SOLDAT.—Écoutons-le; ce qu'il dit pourrait intéresser César.

TROISIÈME SOLDAT.—Oui, écoutons; mais il dort.

PREMIER SOLDAT.—Je crois plutôt qu'il se meurt, car jamais on n'a fait une pareille prière pour dormir.

SECOND SOLDAT.—Allons à lui.

TROISIÈME SOLDAT.—Éveillez-vous, éveillez-vous, seigneur; parlez-nous.

SECOND SOLDAT.—Entendez-vous, seigneur?

PREMIER SOLDAT.—Le bras de la mort l'a atteint. (Roulement de tambour dans l'éloignement.) Écoutez, les tambours réveillent l'armée par leurs roulements solennels. Portons-le au corps-de-garde; c'est un guerrier de marque. Notre heure de faction est bien passée.

SECOND SOLDAT.—Allons, viens; peut-être reviendra-t-il à lui.

SCÈNE X

La scène se passe entre les deux camps.

ANTOINE, SCARUS et l'armée.

ANTOINE.—Leurs dispositions annoncent un combat sur mer; nous ne leur plaisons guère sur terre.

SCARUS.—On combattra sur mer et sur terre, seigneur.

ANTOINE.—Je voudrais qu'ils pussent nous attaquer aussi dans l'air, dans le feu, nous y combattrions aussi. Mais voici ce qu'il faut faire. Notre infanterie restera avec nous sur les collines qui rejoignent la ville. Les ordres sont donnés sur mer. La flotte est sortie du port; avançons afln de pouvoir aisément reconnaître leur ordre de bataille et observer leurs mouvements.

(Ils sortent.)

CÉSAR entre avec son armée.—À moins que nous ne soyons attaqués, nous ne ferons aucun mouvement sur terre; et, suivant mes conjectures, il n'en sera rien; car ses meilleures troupes sont embarquées sur ses galères. Gagnons les vallées, et prenons tous nos avantages.

(Ils sortent.)
(Rentrent Antoine et Scarus.)

ANTOINE.—Il ne se sont pas rejoints encore. De l'en-droit où ces pins s'élèvent je pourrai tout voir, et dans un moment je reviens t'apprendre quelle est l'issue probable de la journée.

(Il sort.)

SCARUS.—Les hirondelles ont bâti leurs nids dans les voiles de Cléopâtre.—Les augures disent qu'ils ne savent pas, qu'ils ne peuvent pas dire... Ils ont un air consterné, et ils n'osent révéler ce qu'ils pensent. Antoine est vaillant et découragé; par accès sa fortune inquiète lui donne l'espérance et la crainte de ce qu'il a et de ce qu'il n'a pas.

(Bruit dans l'éloignement, comme celui d'un combat naval.)

ANTOINE rentre.—Tout est perdu! l'infâme Égyptienne m'a trahi! ma flotte s'est rendue à l'ennemi; j'ai vu mes soldats jeter leurs casques en l'air, et boire avec ceux de César, comme des amis qui se retrouvent après une longue absence; ô femme trois fois prostituée32, c'est toi qui m'as vendu à ce jeune novice!... Ce n'est plus qu'avec toi seul que mon coeur est en guerre. Dis-leur à tous de fuir; car dès que je me serai vengé de mon enchanteresse, tout sera fini pour moi. Va-t'en. Dis-leur à tous de fuir. (Scarus sort.) O soleil! je ne verrai plus ton lever. C'est ici que nous nous disons adieu. Antoine et la fortune se séparent ici.—C'est donc là que tout en est venu! Ces coeurs qui suivaient mes pas comme des chiens, dont je comblais tous les désirs, se sont évanouis, et prodiguent leurs faveurs à César, qui est dans toute sa fleur. Le pin qui les couvrait de son ombre est dépouillé de toute son écorce. Je suis trahi! Perfide coeur d'Égyptienne! Cette fatale enchanteresse, dont le regard m'envoyait au combat ou me rappelait auprès d'elle, dont le sein était mon diadème et le but de mes travaux; telle qu'une véritable Égyptienne33, elle m'a entraîné dans le fond de l'abîme par un tour de gibecière34. Éros! Éros!

Note 32: (retour) Triple turn'd whore. Elle s'était donnée d'abord à Jules César, dont elle avait eu besoin, puis à Antoine, et enfin il voit qu'elle le trompe déjà pour Octave.

Note 33: (retour) Gipsy est encore employé ici pour signifier Égyptienne d'Égypte et Égyptienne moderne, cette caste vagabonde si bien peinte par l'auteur de Tom Jones, et de nos jours par sir Walter Scott dans Guy Mannering.

Note 34: (retour) On plie une bourse de cuir ou une ceinture en plusieurs plis, on la pose sur une table, un des plis semble présenter le milieu de la ceinture, celui qui y enfonce un poinçon croit tenir bien ferme au milieu de la ceinture, tandis que celui avec qui il joue la prend par les deux bouts et l'enlève.

(Entre Cléopâtre.)

ANTOINE.—Ah! magicienne! va-t'en!

CLÉOPÂTRE.—D'où vient ce courroux de mon seigneur contre son amante?

ANTOINE.—Disparais ou je vais te donner la récompense que tu mérites, et faire tort au triomphe de César. Qu'il s'empare de toi et te montre en spectacle à la populace de Rome; va suivre son char au milieu des huées, comme le plus grand opprobre de ton sexe. Tu seras exposée aux regards des rustres, comme un monstre étrange, pour quelque vile obole. Et puisse la patiente Octavie défigurer ton visage de ses ongles, qu'elle laisse croître pour sa vengeance! (Cléopâtre sort.) Tu as bien fait de fuir, s'il est bon de vivre. Mais tu aurais gagné à expirer sous ma rage; une mort eût pu éviter mille morts...—Éros, ici!—La chemise de Nessus m'enveloppe. Alcide, ô toi! mon illustre ancêtre, enseigne-moi tes fureurs, que je lance comme toi Lychas sur les cornes de la lune35, et prête-moi ces mains robustes qui soulevaient ton énorme massue, que je m'anéantisse moi-même. La magicienne mourra. Elle m'a vendu à ce petit Romain, et je péris victime de ses complots. Elle mourra.—Éros, où es-tu?

(Il sort.)

Note 35: (retour) Let me lodge Lychas on the horns of the moon, ce que Letourneur traduit par lancer Lychas dans le sein des nuages ensanglantés, pour se rapprocher de l'expression de Sénèque, qui dans son Hercule peint Lychas lancé dans l'air teignant les nuages de son sang, et écrasé contre un rocher. C'est ce Lychas qui avait apporté à Hercule la chemise de Déjanire, qui l'avait reçue du centaure Nessus.

SCÈNE XI

Alexandrie.—Appartement du palais.

CLÉOPÂTRE, CHARMIANE, IRAS, MARDIAN.

CLÉOPÂTRE.—Secourez-moi, mes femmes. Oh! il est plus furieux que ne le fut Télamon, frustré du bouclier d'Achille; et le sanglier de Thessalie ne se montra jamais plus menaçant.

CHARMIANE.—Venez au tombeau de Ptolémée. Enfermez-vous là, et envoyez lui annoncer que vous êtes morte. L'âme ne se sépare pas du corps avec plus de douleur que l'homme de sa grandeur.

CLÉOPÂTRE.—Allons au tombeau36... Mardian, va lui annoncer que je me suis tuée. Dis-lui que le dernier mot que j'ai prononcé était Antoine, et fais-lui, je t'en conjure, un récit attendrissant. Pars, Mardian, et reviens m'apprendre comment il prend ma mort.... Au monument...

Note 36: (retour) Mausolée près du temple d'Isis, que Cléopâtre avait fait bâtir pour sa sépulture, selon la coutume des rois d'Égypte.

SCÈNE. XII

Alexandrie.—Un autre appartement du palais.

ANTOINE, ÉROS.

ANTOINE.—Éros, tu me vois encore!

ÉROS.—Oui, mon noble maître.

ANTOINE.—Tu as vu quelquefois un nuage qui ressemble à un dragon, une vapeur qui nous représente un ours ou un lion, une citadelle avec des tours, un rocher pendant, un mont à double cime, ou un promontoire bleuâtre couronné de forêts qui se balancent sur nos têtes; tu as vu ces images qui sont les spectacles que nous offre le sombre crépuscule?

ÉROS.—Oui, seigneur.

ANTOINE.—Ce qui nous paraît un coursier est effacé en moins d'une pensée par la séparation des nuages, et se confond avec eux comme l'eau dans l'eau.

ÉROS.—Oui, seigneur.

ANTOINE.—Eh bien! bon serviteur, cher Éros, ton général n'est plus qu'une de ces formes imaginaires. Je suis encore Antoine, mais je ne puis plus garder ce corps visible, mon serviteur.—C'est pour l'Égypte que j'ai entrepris cette guerre, et la reine, dont je croyais posséder le coeur, car elle possédait le mien, mon coeur qui, pendant qu'il était à moi, s'était attaché un million de coeurs, perdus maintenant; elle, qui a arrangé les cartes avec César, et, par un jeu perfide, a livré ma gloire au triomphe de mon ennemi.—Non, ne pleure pas, cher Éros; pour finir mes destins, je me reste à moi-même. (Entre Mardian.) Oh! ta vile maîtresse! elle m'a volé mon épée!

MARDIAN.—Non, Antoine, ma maîtresse vous aimait, et elle a associé sans réserve sa fortune à la vôtre.

ANTOINE.—Loin de moi, eunuque insolent; tais-toi. Elle m'a trahi, il faut qu'elle meure.

MARDIAN.—La mort est une dette que chacun ne peut payer qu'une fois, et elle l'a déjà acquittée. Ce que vous vouliez faire est fait; elle a prévenu votre bras; et le dernier mot qu'elle a prononcé, c'est: Antoine, généreux Antoine! Elle a voulu encore prononcer votre nom, mais un dernier gémissement l'a laissé à moitié prononcé entre ses lèvres et son coeur; elle a expiré avec votre nom enseveli dans son sein.

ANTOINE.—Elle est morte?

MARDIAN.—Morte.

ANTOINE.—Éros, ôte-moi mon armure: la tâche de la longue journée est finie, et il est temps de dormir. Tiens-toi pour bien payé de ton message, puisque tu sors vivant de ces lieux. Va-t'en. (Mardian sort.) Ôte-moi cette armure, le septuple bouclier d'Ajax ne peut comprimer les battements de mon coeur. Ô mes flancs! brisez-vous; toi, mon coeur, sois une fois plus fort que la chair qui t'emprisonne.—Dépêche, Éros, dépêche. Je ne suis plus un guerrier.—Débris de mon armure, allez loin de moi, vous avez été portés avec honneur.—Laissez-moi seul un moment.—(Éros sort.) Ô Cléopâtre! je je vais te rejoindre, et implorer ton pardon par mes larmes. Allons, il faut finir, tout délai est un nouveau supplice. Puisque la torche est éteinte, couchons-nous et n'allons pas plus loin. Maintenant toute résistance serait inutile, et nuirait au lieu de servir. La force s'embarrasse de ses propres efforts; apposons notre sceau, et tout est fini.—Éros!—Je viens, ô ma reine!—Éros!—Attends-moi dans ces lieux, où les ombres reposent sur les fleurs. Là, les mains dans les mains, nous fixerons sur nous les regards des ombres attirées par l'héroïque majesté de nos mânes. Didon et son Énée verront leur cour déserte, et toute la foule nous suivra.—Éros! Viens donc!

(Éros paraît.)

ÉROS.—Que veut mon maître?

ANTOINE.—Depuis que Cléopâtre n'est plus, j'ai vécu avec tant de déshonneur que les dieux abhorrent ma bassesse. Moi, qui avec mon épée partageais l'univers, moi qui construisit sur le dos verdâtre de Neptune des cités avec mes vaisseaux, je m'accuse de manquer du courage d'une femme. Mon âme est moins noble que la sienne, elle qui par sa mort dit à notre César: Je n'ai d'autre vainqueur que moi-même.—Éros, tu m'as juré que, si jamais les circonstances l'exigeaient (et elles l'exigent bien maintenant), quand je me verrais poursuivi par une suite de malheurs et d'horreurs inévitables, alors, sur mon ordre, tu me donnerais la mort. Fais-le, le temps est venu. Ce n'est pas moi que tu frapperas; c'est César que tu vas priver du fruit de la victoire. Rappelle la couleur sur tes joues.

ÉROS.—Que les dieux m'en gardent! Ferais-je ce que n'ont pu faire tous les traits des Parthes ennemis, lancés vainement contre vous?

ANTOINE.—Cher Éros, voudrais-tu donc, des fenêtres de la vaste Rome, voir ton maître les bras croisés, courbant son front humilié et le visage dompté par une honte pénétrante, tandis que l'heureux César, marchant devant lui dans son char, raillerait la bassesse de celui qui le suit?

ÉROS.—Non, je ne voudrais pas le voir.

ANTOINE.—Approche donc: car il n'y a qu'une blessure qui puisse me guérir. Allons, tire ton épée fidèle, qui dans tes mains fut tant de fois utile à ta patrie.

ÉROS.—Ah! seigneur, pardonnez!

ANTOINE.—Quand je t'ai affranchi, ne juras-tu pas de faire ce que je te demande ici dès que je te l'ordonnerais? Obéis, ou je regarderai tous tes services passés comme des accidents involontaires; tire ton épée et approche.

ÉROS.—Détournez donc de moi ce noble visage, fait pour être adoré de l'univers entier.

ANTOINE, détournant son visage.—Allons.

ÉROS.—Mon épée est tirée.

ANTOINE.—Alors, fais tout de suite la chose pour laquelle tu l'as tirée.

ÉROS.—Mon cher maître, mon général, mon souverain, permettez qu'avant de frapper ce coup sanglant je vous dise adieu.

ANTOINE.—Tu l'as dit, ami. Adieu.

ÉROS.—Adieu, mon illustre chef. Frapperai-je?

ANTOINE.—A l'instant, Éros.

ÉROS.—Eh bien! ici alors... (Il se jette sur son épée.) C'est ainsi que j'échappe à la douleur d'immoler Antoine.

(Il expire.)

ANTOINE.—O toi! qui es trois fois plus noble que moi! brave Éros, tu m'apprends ce que je devrais et ce que tu n'as pu faire. Ma reine et le fidèle Éros ont, par leur courageux exemple, gagné sur moi de la gloire dans l'histoire. Mais je serai comme un nouvel époux pour la mort, et je vole dans ses bras comme au lit de mon amante. Allons, c'en est fait, Éros, ton maître meurt selon ton exemple. Voilà ce que tu m'as appris. (Il se précipite sur son épée.) Comment, pas mort encore? pas mort? Holà, gardes! Oh! achevez-moi!

(Entrent Dercétas et la garde).

PREMIER GARDE.—D'où viennent ces cris?

ANTOINE.—Amis, j'ai mal fait mon ouvrage... Oh! achevez ce que j'ai commencé.

SECOND GARDE.—L'astre est tombé.

PREMIER GARDE.—Sa période est achevée.

TOUS.—Hélas! ô malheur!

ANTOINE.—Que celui de vous qui m'aime achève ma mort.

PREMIER GARDE.—Pas moi.

SECOND GARDE.—Ni moi.

TROISIÈME GARDE.—Ni personne.

(Ils sortent.)

DERCÉTAS.—Ta fortune et ta mort font déserter tes amis. Que je montre seulement cette épée à César, et avec cette nouvelle je suis sûr d'être bien accueilli.

(Diomède entre.)

DIOMÈDE.—Où est Antoine?

DERCÉTAS.—Là, Diomède, là.

DIOMÈDE.—Est-il en vie?—Veux-tu répondre?

(Dercétas sort.)

ANTOINE.—Est-ce toi, Diomède? Tire ton épée et frappe; que j'achève de mourir.

DIOMÈDE.—Illustre souverain, ma maîtresse Cléopâtre m'envoie vers toi.

ANTOINE.—Quand t'a-t-elle envoyé?

DERCÉTAS.—Dans le moment, seigneur.

ANTOINE.—Où est-elle?

DIOMÈDE.—Elle est enfermée dans son monument: elle avait un pressentiment de ce qui est arrivé. Lorsqu'elle a vu que vous la soupçonniez, soupçon dont on ne trouvera jamais la preuve, de s'être arrangée avec César, et que rien ne pouvait apaiser vos fureurs, elle vous a fait annoncer qu'elle était morte; mais ensuite, craignant l'effet de cette nouvelle, elle m'envoie vous déclarer la vérité, et je viens, je le crains bien, trop tard.

ANTOINE.—Trop tard, bon Diomède. Appelle mes gardes, je te prie.

DIOMÈDE.—Holà! les gardes de l'empereur! Gardes, avancez, votre seigneur vous appelle.

(Les gardes entrent.)

ANTOINE.—Portez-moi, mes bons amis, aux lieux où est Cléopâtre; c'est le dernier service que je vous demanderai.

UN GARDE.—Nous sommes désolés, seigneur, que vous ne puissiez pas survivre au dernier de tous vos fidèles serviteurs.

TOUS.—O jour de calamité!

ANTOINE.—Allons, mes chers camarades, ne faites pas au sort barbare l'honneur de vos larmes; souhaitez la bienvenue aux coups qui viennent nous frapper. C'est se venger de lui que de les recevoir avec insouciance. Soulevez-moi; je vous ai conduit souvent: portez-moi à votre tour, mes bons amis, et recevez tous mes remerciements. (Ils sortent, emportant Antoine.)