WeRead Powered by ReaderPub
Après le divorce cover

Après le divorce

Chapter 10: III
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

After a wedding the narrative lingers on a household clearing away revelry while a young woman remains with older relatives, revealing the domestic arrangements left by nuptial rites. Family conversation opens into a debate about religion, marriage, and social appearances, exposing compromises between private belief and public ritual. The young woman reflects on her position between affection and social expectation, gauging prospects of marriage and independence. A sudden letter requesting a consequential meeting injects suspense and promises to disturb the household's settled routine.

III

Entrant en coup de vent, à son habitude, dans le petit salon d'Élisabeth, Georges Bertereau se heurta presque à Mme Guivarch qui en sortait.

«Vraiment, dit-il à sa cousine, il faut le savoir pour le croire qu'elle est ton amie d'enfance. Ce n'est pas deux ou trois ans qu'elle a de plus que toi: elle est ta grand'mère. Cette mine d'abbesse en rupture de clôture, ces costumes bons pour conduire le diable en terre, à moins que ce soit pour porter son propre deuil... Ah! je comprends son mari d'être toujours à courir le monde, afin de se secouer le sang.

—S'il la délaissait moins, repartit doucement Élisabeth, peut-être conserverait-elle mieux sa jeunesse. Quoique, je te l'accorde, la pauvre Monique ne sache pas se rendre aimable, et c'est apparemment pourquoi elle n'est pas ou elle n'est plus aimée. Elle tourne dans un cercle vicieux.

—Dans un cercle vertueux, veux-tu dire... Mon trait d'esprit est assez médiocre. Mais positivement ce serait pour faire prendre la vertu en grippe, si elle avait toujours cette allure. Où se trouve-t-il présentement, M. Guivarch?

—En Indo-Chine, où il fait une inspection des agences de la Compagnie. Il ne pouvait emmener sa femme, son petit garçon surtout dont les études commencent à prendre de l'importance.

—A cause de quoi, sans doute, il aura demandé la préférence pour ce voyage. Cela me rappelle notre ancien prosecteur à l'École... tu le connais bien, Gaucherin, ce petit gringalet qui a peur de son ombre, fait pour le sport comme moi pour la théologie, et qui s'adonne à la chasse au sanglier avec une passion aussi féroce qu'inattendue, parce que c'est l'unique occasion où sa terrible épouse est dans l'impossibilité de le suivre.

—Monique n'est pas si terrible.

—Tu trouves? Moi, elle me fait l'effet du «Frère, il faut mourir» des trappistes... une légende d'ailleurs, car, toute vérification faite, ils ne disent rien de pareil, puisqu'ils ne parlent pas. Mais t'imagines-tu ce que c'est pour un mari d'avoir constamment devant les yeux le rappel de son salut éternel? Allez, allez au couvent, Ophélie... Et le ciel nous préserve des dévotes!»

Souriant, Élisabeth lui demanda:

«Ta future ne l'est-elle pas un peu?

—Ah! oui, une petite dévote dans ton genre. Quand la religion rend une femme douce, gracieuse, bonne, et ne l'empêche pas d'être jolie ni d'avoir la coquetterie de plaire à celui qu'elle aime, je ne crains pas cela. Sans te ressembler du tout par ailleurs, dans le caractère Cécile a quelque chose de toi... Aussi est-elle charmante.

—Grand merci... On voit que tu es entraîné dans l'art de faire ta cour.

—Un mot de plus et je te bombarde d'une déclaration. Tu es à ravir, ce soir, Élisabeth.»

Déjà habillée pour le dîner qui allait réunir à la famille Bertereau celle où entrait le jeune docteur, elle était, en effet, très à son avantage dans une simple et légère toilette de mousseline de soie blanche, le corsage drapé en façon de fichu Marie-Antoinette garni de valenciennes, au cou un beau fil de perles, cadeau de noce de son oncle, l'unique bijou que jamais elle portât, laissant aux écrins ceux provenant de son triste mariage, et dans le corselet de velours noir, assujetti par des boucles de cailloux anciens, quelques branchettes de bruyère rose pâle—harmonie de tons en rapport exact de celle que ses fins cheveux sombres faisaient avec la blancheur délicatement rosée de son teint.

«Tant mieux, répondit gaiement Élisabeth; je ferai honneur à la maison.»

Sans retour amer sur soi, du meilleur cœur, elle prenait part au bonheur de Georges, très épris, apportant dans son personnage de fiancé l'ardeur qu'il mettait en toutes choses, et fort occupé pour le quart d'heure à rectifier devant une glace le nœud de sa cravate blanche, qui ne lui semblait pas d'un mouvement assez libre, puis à relever une des pointes de sa moustache, dont la frisure n'était pas symétrique avec celle de l'autre.

«Est-ce Mlle Rogerin qui a fleuri ta boutonnière? Non... Alors, laisse-m'en le plaisir.»

Elle remplaça le gros œillet saumon par un beau narcisse de serre à cœur d'or entre ses blancs pétales étoilés.

«C'est plus léger... les fleuristes font toujours trop massif.

—Tu as un goût parfait, Élisabeth. Aussi suis-je venu de bonne heure, afin de te demander une grâce. Pour le sérieux et le solide d'une corbeille, maman est inappréciable, mais dans le domaine de la fantaisie, déplorablement nulle. Si nous nous en rapportions à elle, certains articles seraient par trop pompier. Voudrais-tu m'aider à les choisir? Et même, pour faire mieux encore, nous irions courir les magasins avec Cécile. Les convenances seraient sauvegardées, nous aurions ton précieux conseil et nous serions servis à nos souhaits.

—Surtout vous auriez le plaisir de faire une petite escapade. Très volontiers, mon cher Georges... Cela m'amusera aussi, moi, de jouer les chaperons.

—Et l'on se demandera laquelle des deux est la grande sœur?

—Ainsi m'exercerai-je à mon futur emploi. Car, puisque tu veux bien rapprocher la parenté, tu verras quelle tante modèle je serai pour tes enfants.

—Allons! tu as mieux à faire...»

Un léger soupir échappa à Élisabeth. Tout ce qu'elle regrettait du mariage, c'était la maternité.

«Dieu ne l'a pas voulu, dit-elle.

—Il peut changer d'avis, répliqua Georges, moitié sérieux, moitié plaisant.»

Mais elle ne partageait pas son optimisme d'amoureux. Ne lui était-il point interdit d'aimer tant que vivrait l'homme dont pourtant elle ne portait plus le nom?

De tous les Bertereau, le jeune docteur était celui qui respectait le mieux les idées de sa cousine, sans doute parce que son esprit tendait à s'en moins éloigner. Au surplus, il y avait entente tacite pour ne point heurter de front la jeune femme en lui parlant de l'éventualité d'une seconde union. Aussi est-ce évasivement que Georges reprit:

«Tu as la vocation du mariage, Élisabeth... autant que l'avait peu ton austère amie. Les choses de ce monde sont tout à fait mal arrangées. Elle aurait dû prendre le voile, et toi épouser un aimable garçon dans le genre de M. Guivarch, à qui tu aurais mis du plomb dans la cervelle, en douceur, et qui t'aurait aimée comme tu mérites de l'être. Et cette brute de Lambertier serait resté pour compte. Ou bien Hélène en eût fait son affaire... Pour l'amour du charbonnage, elle aurait passé condamnation sur le charbonnier.

—Pauvre Hélène!... Ne la plaisante pas... elle est très malheureuse.»

Après la mésintelligence du ménage Vuillaume, la déconfiture des Établissements Percheron Frères avait apporté un nouveau nuage dans le ciel serein de la famille Bertereau.

«Malheureuse! malheureuse! répéta Georges... Sans doute c'est une forte tape. Mais, à l'entendre, on la croirait inscrite au bureau de bienfaisance. Sais-tu ce qu'elle m'a écrit? Qu'à son grand regret elle ne viendra pas pour mon mariage. Quand on est dans ma position, dit-elle, ce qu'on a de mieux à faire, c'est de rester dans son trou.

—Question de toilettes.

—Et tu veux qu'on s'apitoie sur son sort? En tant que frère, je le devrais peut-être. Mais comme homme, je ne puis m'empêcher de rire. Avec la partie dotalisée de ses propres et ce que Gustave gagne dans ces forges de Firminy, elle est plus riche que toi. Et puisqu'elle avait décrété que tu es pourvue selon tes mérites...

—Selon mes besoins.

—Oui, oui: tes goûts simples... C'est bientôt dit. Et chacun de les attribuer libéralement au voisin, non sans une nuance de mépris, alors que pour soi-même la vie sans luxe ne vaut pas d'être vécue.

—Ils ont deux enfants.

—Mon père nous avait déjà tous les quatre alors qu'il était loin de prévoir où le conduirait la fortune. Crois-tu qu'il se trouvait à plaindre, et maman non plus? On tient trop à l'argent aujourd'hui.

—Mon oncle comme les autres... pour ses enfants du moins.»

C'est la première fois que, des lèvres d'Élisabeth, sortait une parole ayant couleur de reproche pour cette sollicitude mal entendue qui lui avait gâché sa vie. En dépit de la résignation dont elle voulait se cuirasser, le spectacle du jeune bonheur s'édifiant sous ses yeux remuait ce cœur qui n'avait pas trente ans.

«Tu l'as dit: ce n'est pas pour lui-même, et il s'imagine que toute notre génération est prosternée devant le veau d'or. Eh! je ne prétends point m'ériger en Spartiate, à l'instar des Biscaras... lesquels, d'ailleurs, n'en perdent pas un coup de dent. J'ai toujours connu le bien-être; ma vie de garçon aura été aussi large et joyeuse qu'on peut raisonnablement le souhaiter. Je suis très aise d'entrer en ménage avec une aisance que je ferai de mon mieux pour augmenter par mon travail. Mais c'est pour ma satisfaction personnelle que je trouve appréciable l'argent honnêtement acquis, non pour le plaisir de faire de la poussière au nez du prochain.

—Tu prêches une convertie.»

Dans son égoïsme d'amoureux, Georges ne s'était pas encore aperçu qu'il touchait à une plaie mal cicatrisée. Averti par le léger soupir de sa cousine, il rompit brusquement l'entretien.

«Tu vas faire connaissance avec mon futur beau-frère... le frère consanguin de Cécile, d'une quinzaine d'années plus âgé qu'elle, et qui lui servira de père. Un homme de cœur et de mérite... Tu as dû voir son nom dans les journaux, car il est déjà en belle place au Palais.

—Me André Rogerin, parfaitement. Il plaide au civil, n'est-ce pas?

—Oui, et il est de ceux qui ne prennent que les bonnes causes. Cela ne l'empêche pas de se faire un joli revenu, preuve que l'honnêteté réussit tout de même quelquefois. On parle de lui pour le conseil de l'ordre, et il a toutes chances de devenir bâtonnier.

—Son père n'était-il pas conseiller à la cour de Paris?

—Et réputé pour son intégrité comme pour son savoir. Son fils est digne de lui. Avec cela gentil garçon, pas du tout à la pose, très sympathique... Mais c'est tantôt huit heures. Si nous passions au salon? On va arriver.»

Bien qu'à peine âgé de trente-six ans, en l'honneur de la solennité André Rogerin s'efforça, il est vrai, de paraître très paternel auprès de cette jolie petite figurine de Saxe, blonde, rose et blanche, qu'était la fiancée du docteur Georges. Il n'y parvint qu'à demi, le sérieux de l'esprit allant chez lui de pair avec la jeunesse du caractère, apanage souvent des hommes à qui le travail n'a pas laissé loisir de se blaser. De la distinction et du naturel, une physionomie dégagée et fine, le front haut, large, un peu dénudé déjà du cérébral, une apparence robuste que marquaient des lèvres fortes et colorées sur des dents très blanches, dans la courte barbe châtain très soignée, il était agréable de sa personne, aux allures également éloignées de la sévérité professionnelle et de la légèreté mondaine. Voisin de table d'Élisabeth, ils causèrent beaucoup. Et outre la vivacité de sa conversation, elle goûta le charme d'une voix chaude et claire, très douce, très prenante. A la séduction de son organe, il devait, assuraient les chers confrères, le meilleur de ses succès à la barre. Quelque chose aussi de franc, d'ouvert, de sûr, émanait de lui, appelant la confiance. Plus qu'à son ordinaire la jeune femme se livra. L'heure venue de la retraite, à grandes effusions de tendres accolades, de chaleureuses poignées de mains, le maître du logis, dans la bonhomie un peu vulgaire parfois de sa cordialité, dit à son hôte:

«Vous voyez, cher monsieur, nous sommes d'assez bonnes gens... Votre sœur ne sera pas trop malheureuse avec nous.»

Au geste et au sourire d'assentiment muet, André Rogerin ajouta:

«Et si vous voulez bien, docteur, me considérer comme étant un peu de la famille aussi, je prendrai la liberté de revenir souvent.»

Ce n'est pas son interlocuteur qu'il regardait en prononçant ces mots, et il eut la satisfaction de voir rougir un joli visage.

En croyant sa vie irrévocablement fixée dans ce veuvage légal, Élisabeth avait beaucoup présumé de sa jeune sagesse. Pour s'en apercevoir, point ne fut-il besoin qu'André Rogerin eût souvent repris le chemin de l'avenue de Messine. Tout étourdie d'abord par ce trouble exquis du cœur qui s'éveille, étouffant la voix de la raison, masquant la vue du péril, redoutable complice de la passion imprudente ou coupable, le jour venu où les paroles d'amour furent dites, sa joie se trouva noyée dans une détresse infinie. De l'amour, oui, c'en était bien vraiment: c'était cette émotion ardente et douce, impondérable et profonde, dont son instinct virginal lui avait montré l'absence dans les soins du fiancé d'autrefois, sur laquelle, depuis, l'expérience du monde lui avait donné des lumières, sans qu'elle l'eût encore ressentie ni eût conscience de l'avoir jamais inspirée. Ainsi se retrouvait-elle aujourd'hui face à face avec l'épreuve: on l'aimait, elle aimait, elle était légalement libre de s'abandonner à un penchant de tous points honorable—et aux yeux de Dieu, elle demeurait la femme d'un autre.

Ce cœur qui s'offrait cependant arrivait à son heure. Élisabeth était sans goût, sans capacités aussi pour l'indépendance. Essentiellement, uniquement femme, dès qu'elle avait dû renoncer à être épouse et mère, hors une émancipation extérieure dont elle ne faisait guère usage, elle était retombée à sa vie de jeune fille, cette vie effacée, puérile, sans responsabilités, sans autorité, presque sans devoirs, n'ayant pour tromper l'oisiveté que de menues occupations. Dans la toute première fraîcheur de jeunesse, cela a son charme et sa grâce, pierre d'attente d'un avenir uni ou tourmenté, selon comme il plaira au destin. Mais pour la maturité de la trentaine proche et avec derrière elle des années vécues et souffertes, c'était bien vide, et c'était un peu morne. L'apaisement fait, le repos savouré, elle commençait à se sentir oppressée entre ces horizons étroits. Puis elle ressentait la fausseté de sa situation. Pour se créer l'intérieur personnel actuellement nécessaire à son équilibre social, l'initiative lui faisait défaut. La crainte aussi de la solitude l'en avait jusqu'alors retenue. Et dans la maison de son oncle, qu'était-elle? Fille ni femme, n'apportant dans l'état de veuve ni le deuil qui parfois remplit une existence, ni la satisfaction d'être libre de toutes entraves. Une désorbitée en somme. Toute ambiguïté porte en soi un malaise. Et celle-ci était d'autant plus sensible à une nature exacte, ordonnée, faite pour la règle. Voici que, pour l'en sortir, pour renouveler le ressort brisé faute duquel allait s'affaissant sa vitalité sans emploi, se tendait une main loyale et tendre. Auprès de ce galant homme, de qui dès l'abord l'avait rapprochée une attirance réciproque, Élisabeth connaîtrait enfin les joies douces, calmes, profondes, de l'union intime, but normal, à ses yeux, de l'existence féminine. Il y avait plus encore. Des cruels déboires éprouvés, le regret de la maternité était le seul dont Élisabeth eût conservé l'amertume. Et ce serait certes autre chose de donner le jour à des enfants qui auraient pour père un André Rogerin qu'un Edmond Lambertier.

Edmond Lambertier... Cet homme qui ne lui était plus rien, qui jamais plus ne serait rien pour elle, dont elle avait oublié les fugitives caresses, dont elle eût voulu ignorer jusqu'au nom, évocateur de douloureux souvenirs, et qui surgissait aujourd'hui dans son chemin, obstacle insurmontable au bonheur d'aimer, d'être mère... Pour la première fois, la douce créature sentit monter en elle une révolte contre la destinée, une colère contre celui qui en avait été l'instrument.

Car, dès les premiers mots d'André, elle lui avait opposé le Non possumus de l'Église, très convaincue qu'il était également le sien. Résistance de sa part réflexe plutôt que réfléchie. Que le mariage valût uniquement par le sacrement, c'était chez elle une de ces idées primordiales qu'on porte en dépôt au fond de soi, sans avoir jamais l'occasion ou la fantaisie de la discuter. Article de foi, oui, mais de foi qui depuis ces dernières années avait subi de notables atteintes. Non que le doute fût entré dans son esprit. Ce n'est point par action qu'elle péchait: c'était par omission. Ce desséchement de son être spirituel contre lequel, jeune fille, elle avait eu à se défendre, s'était aggravé dans l'atmosphère plus lourde encore de matérialité respirée pendant ses années de mariage. Dans l'entourage d'Élisabeth Bertereau, du moins le travail était-il tenu en honneur, et cela constituait une manière d'idéal manquant à celui de Mme Edmond Lambertier. Pour celui-là sans doute n'avait-elle éprouvé que répulsion. Elle n'était pas néanmoins de trempe si forte que ne l'en eussent pénétrée quelques émanations toxiques. Et si sa pureté n'en avait point été altérée, c'est sur sa spiritualité que cela avait agi, la flamme mystique aujourd'hui éteinte en son âme, ou ce qu'il en subsistait, cette faible étincelle d'où quelque jour peut-être un brasier jaillira, demeurant enfouie sous la cendre grise de la tiédeur.

Mme Guivarch avait cessé d'exercer sur son amie l'influence de naguère. Leurs voies étaient trop divergentes pour que demeurât possible entre elles l'intimité, l'une se confinant de plus en plus dans ses devoirs domestiques et ses pratiques pieuses, l'autre de plus en plus, quoique à son corps défendant, appartenant au monde. L'humeur aussi de Monique s'assombrissant de ses chagrins conjugaux, la rigidité et la frigidité toujours croissantes de sa religion rebutaient l'âme douce d'Élisabeth. Elle blâmait le divorce de celle-ci, elle ne le lui avait point caché. Sans que cela eût amené de brouille, un refroidissement s'en était suivi, un ralentissement de leur commerce déjà bien moins étroit. Enfin M. Guivarch ayant été placé à la tête des services de la Compagnie à Marseille, l'éloignement aidant, c'était le relâchement quasi jusqu'à la rupture du lien qui rattachait à son passé de «petite dévote», comme on l'appelait autrefois, la pupille du grand chirurgien incroyant.

Dans ce terrain en jachère qu'était devenue la conscience religieuse d'Élisabeth, ce devait être un jeu pour l'homme qu'elle aimait de faire germer les mêmes sophismes vainement invoqués par le docteur Bertereau auprès du capitaine Maurice. Et il avait pour auxiliaire l'action latente du milieu, cette action démoralisante des choses coudoyées, tolérées, admises, qui conduit à se dire: «Pourquoi pas moi aussi bien que d'autres?» Elle en avait tant vu, de femmes divorcées et remariées, qu'on fréquentait, qu'on choyait, qu'on honorait—elle en avait tant vu, que chez elle s'était émoussé même le préjugé mondain, adjuvant des scrupules de la foi défaillante. Comment donc eût-elle résisté à la caresse de cette voix qui l'avait captivée et que venait échauffer encore l'éloquence de l'amour.

Non que pour soi-même André Rogerin n'eût souhaité une consécration religieuse à son union. Son cas était celui de beaucoup d'hommes de la bourgeoisie lettrée. Il avait été élevé chrétiennement. Mais, dès son temps de rhétorique, l'avait entraîné ce courant d'indifférence polie pour les choses divines, qui est faite partie de l'insouciance de l'âge, partie de la vanité juvénile de se montrer esprit fort, de cette impatience aussi de toute entrave par où l'adolescence moderne s'imagine faire preuve de virilité. Puis c'est l'absorption dans les études spéciales, l'âpre souci de la lutte pour l'existence, avec, comme diversion, la poursuite du plaisir. Et ainsi la spiritualité sombre-t-elle dans un vague positivisme, dont le faible bagage doctrinal oscille du sceptique «Que sais-je?» au consolant «Peut-être», mais n'excluant pas le respect de la religion ni même un certain sentiment de son utilité sociale pour les humbles, de son efficacité morale pour la sensibilité féminine. A André Rogerin, en particulier, le christianisme apparaissait comme un agent civilisateur et moralisateur de l'humanité, dont la mission, parvenue à son terme, avait été assez belle pour lui donner droit à l'hommage des honnêtes gens. Dans son rituel, il trouvait de la poésie, de l'élévation dans son symbolisme. La bénédiction nuptiale valait pour lui par la grâce, comme par la majesté le service des morts. En manière d'irrévérencieuse paraphrase de saint Paul, volontiers il eût dit: «Mariez-vous civilement, vous ferez bien, religieusement, vous ferez mieux.» Puisqu'il advenait que le mieux lui fût interdit, force lui était donc de se contenter du bien.

Du côté de sa sœur et de sa belle-mère, d'abord avait-on un peu fait la moue. Mais ni l'une ni l'autre ne pouvaient exercer d'action sur lui. La personne d'ailleurs de la mariée les avait bientôt réconciliées avec la forme du mariage. La jeune Mme Georges s'était prise de si vive affection pour sa nouvelle cousine que, n'eût été ce revers de médaille, elle se fût réjouie grandement de la nouvelle alliance qui en faisait sa belle-sœur.

Et les choses, au surplus, passent tellement inaperçues en ce grand Paris trépidant... Certain matin, par-devant le maire de Marly-le-Roi, où le grand chirurgien possédait une belle propriété pour villégiaturer non loin de sa clinique, fut célébrée, dans la stricte intimité familiale, l'union d'André Rogerin et d'Élisabeth Bertereau. Triomphant de cette victoire remportée sur Dieu, le bon jacobin Alcide Biscaras aurait bien voulu être témoin de la jeune femme. Mais ni elle ni son mari n'eussent consenti à ce que la cérémonie prît ainsi couleur de manifestation. Ce fut un ancien compagnon d'armes de son père qui, sans se parer de ses étoiles et de ses plumes d'autruches, en simple redingote comme les autres, lui rendit cet office au côté de son oncle. Les faire-part envoyés et reçus, quelques réflexions faites et tout fut dit. Si son second départ pour le grand voyage de la vie s'attristait chez Élisabeth d'un murmure protestant au fond de sa conscience, sans grande peine elle l'étouffa en s'affirmant qu'elle était bien cette fois en route vers le bonheur.

TROISIÈME PARTIE

I

«Rien de grave... une de ces petites alertes comme il en a déjà donné et en donnera encore. Élisabeth, dans sa sagesse, avait jugé qu'il ne fallait pas, en vous inquiétant, risquer de nuire à vos moyens.»

André Rogerin revient de Bordeaux, où il a passé trois jours pour plaider une grosse affaire de conseil judiciaire. C'est avec quelque émoi qu'en arrivant il a trouvé son beau-frère le docteur Georges au chevet de son petit garçon. Rassuré à présent, il sourit pour dire:

«J'ai quand même perdu mon procès.

—Est-ce possible? La cause était si bonne.

—Ingénuité d'une âme honnête!... Depuis quatre ans qu'elle me voit défendre la veuve et l'orphelin, ma femme en est encore à croire que les arrêts s'inspirent du bon droit au lieu du droit tout court.

—Et aussi voudrait-elle que son cher époux comptât une victoire pour chaque bataille.»

De ce ton plaisant qu'on prend volontiers, revenu d'une alarme:

«Si on y songe, remarqua l'avocat, ce n'est vraiment pas juste qu'on nous impute à grief la défaite de nos clients, tandis que vous, les morticoles, vous avez licence de tuer impunément les vôtres.

—Certes!... Et même ce sont eux qui sont dans leur tort de mourir.

—Mais vous irez en appel? insista Élisabeth.

—Nous irons et nous gagnerons. L'échec était à prévoir devant un tribunal esprit nouveau, qui considère la famille comme une institution caduque et tient pour attentatoire à la liberté sacro-sainte sa prétention de protéger le prodigue contre soi-même. N'est-ce pas d'ailleurs conforme à la doctrine socialiste, de dissiper l'infâme capital?... Mais la cour est composée de vieux messieurs encore imbus de préjugés.

—Vous aviez Roussin pour adversaire, je crois?

—Lequel, à son habitude, a usé d'ironie agressive, d'insinuation venimeuse. Une mère bigote, qui ne veut pas que jeunesse se passe... avare et n'admettant point que l'argent soit fait pour rouler... autoritaire et entendant garder son fils en tutelle sous ses jupes...»

De nouveau Élisabeth s'indigna.

«Comment peut-on attaquer un pareil caractère? L'admirable usage que Mme Lehardy fait de cette énorme fortune, auprès de laquelle elle vit quasiment sans y toucher pour elle-même, devrait au moins commander le respect.

—Cas de folie douce, te dira-t-on, voire dangereuse, car ce dédain des richesses mal acquises est d'un déplorable exemple.

—Oh! il risque si peu d'être suivi... Chez vous, Georges, on va bien?

—A merveille. Votre filleule a fini de dévorer la Jeanne d'Arc en cotignac de votre dernier voyage, et s'inquiète fort de savoir quand son oncle ira de nouveau plaider à Orléans.

—Et Jean, toujours un démon?

—A nous faire tourner en bourrique. Béni le jour où nous pourrons le fourrer à l'école!... Mais à son âge, quoiqu'il en paraisse le double, ce serait vraiment prématuré.»

Penchée sur le lit où dort d'un sommeil fiévreux le pauvre petit être si chétif, de six mois seulement le cadet de ce vigoureux et turbulent poulain au pré qu'est son cousin Jean Bertereau, Élisabeth laisse échapper un soupir. Georges l'a comprise. Jetant un regard sur l'ample peignoir où se dissimule l'épaisseur de la taille, de la voix claironnante et joyeuse dont il sait si bien encourager ses malades, il lui dit:

—Bah! à toi le tour. Quand tu auras donné à Gabriel un beau petit frère dru et gaillard...

—Pardon: ce sera une fille... C'est convenu avec André.

—Ne disputons point là-dessus. L'essentiel est qu'il ou elle soit bien réussi, et cette fois, j'en réponds... Tu verras si je suis bon prophète. Sur ce, mes bons amis, je file pour procéder à l'ablation d'un rein.

—Beaucoup d'opérations en ce moment, Georges?

—Beaucoup. Le fibrôme surtout se porte énormément cette année. A propos vous ne savez pas la nouvelle? Le Chah serait menacé d'appendicite et papa est mandé à Téhéran. Mais il décline l'honneur: il se trouve trop vieux pour le voyage. Moi, je suis trop jeune pour qu'il me le repasse. C'est Laurent-Janin qui en héritera. Grandeur et décadence des Bertereau!

—Décadence très relative. Et Gaston Vuillaume d'ailleurs ne va-t-il pas jeter un nouveau lustre sur la famille? Le beau-père au Sénat, le gendre à la Chambre...»

S'associant à l'ironie légère d'André, le jeune docteur leva les épaules. L'élection récente du mari de Jeanne à un siège vacant n'avait causé parmi les parents de sa femme qu'une médiocre satisfaction.

«Entre nous, remarqua-t-il, nous pouvons bien le dire... Un préfet révoqué pour les motifs que nous savons... inutile de les étaler... à qui le suffrage universel refait une virginité en faisant de lui un législateur... et ils sont légion de la même farine... C'est vraiment bien pour donner à respecter le peuple souverain et son Parlement!

—Aussi voilà-t-il bel âge qu'on y a renoncé.

—Enfin, pour ma sœur, nous devons nous estimer satisfaits de cette solution. Peut-être la verrons-nous femme de ministre.

—Oh! la pauvre Jeanne, je crois qu'elle n'y tient guère. Je ne l'ai pas vue depuis quelque temps, continua Élisabeth... Comment marche le ménage?

—Toujours de même, cahin-caha, tant bien que mal et plutôt mal que bien. Lui plastronnant, portant beau, un monument de cynique inconscience. Elle, dolente, bêlante, geignante, ne sachant pas s'arrêter à un parti: ou bien lâcher ce vaurien... c'est ce qu'elle pourrait faire de mieux... ou bien faire tête à la situation. Loin de moi la pensée de chercher à Gaston une excuse; mais tout de même, ces yeux rouges et ces attitudes éplorées à l'état chronique, ce n'est pas pour reconquérir un mari. On sait ce qu'on veut, que diable!...»

Doucement Mme Rogerin hocha la tête.

«Ce n'est pas aussi simple que tu crois, Georges. Une femme a bien de quoi réfléchir avant de prendre cette grave résolution du divorce.

—Regretterais-tu de l'avoir fait?

—Oh! André...»

Dans le ton demi-plaisant du mari se devinait une susceptibilité éveillée et comme une légère réticence dans la protestation de la femme.

«C'est assez drôle, reprit Georges en riant, le spectacle qu'offre notre famille au point de vue politique. Tous républicains, et pas deux qui soient de même nuance. Le prisme dans son complet. Papa, républicain de gouvernement, inclinant vers le radicalisme. Gustave Percheron, l'ancien opportunisme, programme de la rue du Sentier. Gaston Vuillaume, radical-socialiste, parce qu'il doit combattre le cabinet qui l'a mis à pied. Marcel, anarchiste en chambre. Moi, tendances centre gauche. Vous... oh! vous, André, un affreux réactionnaire. L'êtes-vous seulement, républicain?

—Je le suis... parce que nous sommes en république.

—Bon! c'est jugé. Maurice Briffault?... Il nous dira: «Je ne suis pas royaliste, bonapartiste non plus... mais votre régime me dégoûte...»

—Et Alcide Biscaras, presque de la famille, le pur jacobin dans toute son horreur, ce qui est encore autre chose.

—Plus sa femme, une tricoteuse.

—Voilà bien, conclut André, ce qui fait l'unité d'une nation.»

Consultant sa montre, le docteur Georges sursauta.

«Et mon rein flottant que j'oubliais... Adieu, mes enfants. Nous dînons ensemble dimanche, avenue de Messine? N'y manquez pas; c'est pour les adieux de Maurice qui s'en va prendre le commandement de son bataillon de chasseurs alpins à Embrun. Il ne se tient pas de joie. Belle garnison!...

—Mais beau service, Georges. Cela vaut bien une belle épidémie.

—Oui, oui, cousine, on te sait cocardière.

—Mon père était soldat.

—Il n'y a pas de mal à cela, tout au rebours. Maurice aime son métier, qui est de tuer, dirait notre chère Mme Biscaras... laquelle vient d'être bombardée vice-présidente de certaine ligue pour la paix, composée d'un demi-quarteron de bonnes toquées, et destinée assurément à avoir voix prépondérante dans le conseil des nations... Moi, j'aime le mien... qui, à ce que prétendent les méchants, n'est pas sans analogie...

—En temps de paix, remarqua André, le bistouri est même plus meurtrier que le sabre.

—Sans nul doute. Bref, comme dit papa, nous sommes tous de braves gens. A dimanche.

—Si je peux quitter Gabriel.

—Tu pourras. A moins de complications improbables, il sera sur pied demain. Aujourd'hui la potion, puis les cachets... le régime bien surveillé... je ne vois aucune nécessité à revenir. Cécile passera tantôt t'embrasser et prendre des nouvelles.»

C'était l'épine de leur bonheur, cet état de santé du pâle et malingre enfant, venu au monde dans de si déplorables conditions que, pour aller déclarer sa naissance à l'état civil, le père avait tardé jusqu'à la dernière heure du troisième jour, délai de rigueur, redoutant d'avoir du même coup à en déclarer le décès. De ces convulsions terribles dont il avait été atteint à l'entrée de la vie, le petit Gabriel était demeuré rachitique, une jambe retirée, menacé de coxalgie, sujet à de graves accidents nerveux, joli de visage cependant, le naturel doux, l'intelligence nette, quoique de développement tardif. Les médecins donnaient à penser que peut-être, avec des soins très attentifs, parviendrait-on à triompher de sa tare physiologique, à l'atténuer tout au moins. La sollicitude certes ne lui faisait point défaut. Tout choyé qu'il fût néanmoins, et chéri comme le sont les enfants débiles, à qui sont plus nécessaires encore la chaleur et la douceur du nid, c'est avec grande joie que ses parents avaient accueilli une espérance nouvelle. Joie qui, chez Élisabeth, n'était pas sans mélange d'appréhension. Jusqu'alors elle avait si peu réussi dans sa fonction maternelle, qu'elle craignait quelque nouvelle malencontre. Volontiers elle inclinait aux prévisions fâcheuses. Parfaitement heureuse dans son union avec un galant homme, de qui elle appréciait le mérite intellectuel comme la valeur morale, elle n'y avait pas cependant trouvé cet épanouissement de tout l'être propre aux natures souples et fortes, dès que l'existence vient à leur sourire.

Une mélancolie flottait autour d'elle, qui n'était pas de la tristesse, sorte de vapeur dont s'estompaient sa beauté pure et son âme douce, telles ces nuées mauves des crépuscules du Nord. Effet sans doute de l'ambiance de deuil où avait respiré son enfance, des meurtrissures ensuite infligées par sa première expérience de la vie. Ainsi du moins son mari expliquait-il ces ombres légères passant sur son front, et qui, au demeurant, lui étaient un charme. Il ne s'attardait point à pénétrer plus avant. L'esprit d'André Rogerin, très fin, délié, eût été porté vers l'analyse; mais il l'avait discipliné aux labeurs d'activité et de précision. Sachant se reposer—la marque et la condition du bon travailleur—sorti de ces dossiers, il ne surmenait pas son cerveau à rechercher de ces problèmes psychologiques dont la solution demeure toujours douteuse. La vie lui était bonne: il se gardait de la compliquer. Assuré de la tendresse de sa femme, certain qu'il la rendait heureuse, hors le souci qui leur venait de cet enfant, quelle peine aurait donc pu se trouver au fond de ce cœur si pur! Ainsi pensait-il. Et pourquoi en aurait-il pensé plus long, alors que sur elle-même Élisabeth peut-être n'en savait guère davantage?

L'état du petit malade s'améliora suffisamment pour que sa mère pût se rendre au dîner dominical. Elle y tenait particulièrement, car, approchant de son terme, ce serait la dernière fois peut-être pour bien des semaines. Dans la voiture qui les conduisait du boulevard Saint-Germain à l'avenue de Messine, André dit à sa femme:

«J'espère que Marcel aura le tact de n'être pas là ce soir. Depuis longtemps le commandant le regarde de travers. Aujourd'hui il ne faudrait qu'une étincelle pour faire sauter la sainte-barbe.»

Voyant une interrogation dans les yeux d'Élisabeth:

«Tu n'as donc pas lu les journaux, ces jours-ci?

—Superficiellement, je l'avoue. J'étais tellement occupée et préoccupée de Gabriel...

—Puis tu ne t'intéresses que médiocrement à ce qui se passe. Tu as bien raison, car c'est d'ordinaire fort vilain. Alors tu n'as pas eu connaissance de ces articles de ton cousin qui font le tour de la presse?»

Devançant des mesures disciplinaires probables, Marcel Bertereau avait abandonné sa chaire pour faire du journalisme. Essayiste mordant, d'une subtilité perfide et d'une cynique audace dans le paradoxe, puissant polémiste dont la virulence était sans mesure comme sans scrupule, il y brillait de l'éclat de son esprit incisif nourri par une culture profonde, servi par une langue très châtiée en même temps que très personnelle, par la force aussi de ce persiflage impitoyable devant lequel ne trouvaient grâce rien ni personne.

—Des articles dans l'Aube, demanda Élisabeth, ou dans la Revue Verte?

—Dans la Revue, par malheur, que lisent nombre d'honnêtes gens. La Légende de Jeanne d'Arc... Tu devines dans quel esprit il a traité le sujet. On en glose fort en ce moment. Toujours cette absurdité: sous couleur de réfutation, faire de l'écho à ces pétards, tout ce que veulent ceux qui les tirent. Si nul n'avait prêté attention au chien d'Alcibiade, il en aurait été pour sa queue coupée en pure perte.

—Maurice Briffault, en effet, doit être tout bouillant d'indignation. Toucher à une figure nationale... à une femme, qui pis est...

—Il a la tête près du képi... Marcel, de son côté, pratique avec maestria l'art de faire monter les gens à l'échelle en leur poussant des sophismes, comme on exaspère le taureau en lui posant des banderilles. Qu'une parole imprudente fuse et la collision se produira.

—Mais qui de nous irait soulever ce sujet irritant?

—Ma chère, la funeste gaffe ne manque jamais de sévir au moment opportun. Tiens, sans chercher bien loin, cette odieuse pédante, Mme Biscaras, avec la rage agressive caractéristique de l'intolérance jacobine, bien plus accentuée chez elle que chez son époux, car lorsque les femmes se mêlent d'être sectaires, elles n'y vont pas de main morte...

—Oh! mais elle n'est pas du tout portée pour Marcel. Il se fait un sport, au contraire, tu le sais, de les taquiner tous deux en leur démontrant qu'ils sont des réactionnaires et des obscurantistes.

—Le prisme, ainsi que Georges le remarquait l'autre jour... Se trouve-t-il deux Français dont les opinions s'accordent? Sous le même drapeau, tous s'entre-tirent aux jambes... Voilà bien ce qui fait au contraire la force de l'Église: elle demeure homogène dans sa doctrine. On est catholique ou bien on ne l'est pas...»

Si léger que fût le changement de visage d'Élisabeth, l'intuition de la tendresse fit comprendre à son mari que lui non plus n'était pas à l'abri de l'impair. Cette pensée en effet lui venait parfois: serait-ce de n'être point en règle avec la foi à laquelle elle demeure attachée qui jette une ombre dans cette âme scrupuleuse? La voyant, d'un mouvement frileux, ou nerveux peut-être, se draper plus étroitement dans sa pelisse, bien vite il détourna l'entretien.

—Tu as froid, ma chérie? Je me demande ce qu'on attend pour chauffer les bouillottes. Décidément, je veux que tu prennes des remises. Ces fiacres parisiens sont la honte d'une capitale civilisée.

—Ils me suffisent bien, je t'assure. Tant d'autres s'en contentent, qui valent mieux que moi... Comme le dit Hélène avec commisération, je n'ai pas le sens de la grandeur.»

Après avoir joui d'un si grand luxe pendant son premier mariage, Élisabeth mettait une coquetterie délicate à montrer dans le second une simplicité fort au-dessous de la très large aisance qui y régnait. Cela au surplus sans mérite. Outre qu'au regard de ce que donne l'argent, le propos de Mme Percheron était juste, elle l'avait tellement détesté, son luxe insolent et brutal...

«Crois-tu Marcel sincère? demanda-t-elle après un moment.

—Qui saurait établir le point exact où finit le voulu et où le vrai commence? Il y a, cela est certain, des tempéraments réfractaires à toute discipline morale. Lorsque, comme chez ton cousin, cette disposition va avec un esprit aigu, au sens hypercritique, ils se plaisent à ce jeu de massacre qui prend pour cible tout ce qu'autrui respecte, précisément parce que c'est respecté. Dans leur mépris du préjugé—lequel n'est après tout que l'envers du principe—ils englobent le principe lui-même. En haine du lieu commun, ils vont à l'encontre de tout ce qui a été dit avant eux. L'outrance... je dirai l'insolence de leur individualisme se refuse à rien accepter qui soit de consentement général. Afin de justifier leur rébellion au pacte social, ils prennent texte de ses imperfections pour le dénoncer en bloc. Dans leur cas, il y a aussi de ce goût de malfaisance qui nous porte à planter notre canne au milieu d'une fourmilière. Mais ce virus finit par leur brûler le sang. L'intoxication fait son œuvre et ce qui n'était que turlupinade devient conviction. Ce sont des êtres bien malfaisants.

—Surtout quand ils ont du talent. Car Marcel en a, n'est-ce pas?

—Il en a. Il a surtout celui de manier le sarcasme, de jongler avec le sophisme, et pas plus n'en faut pour déconcerter les bonnes gens. Bien creux en définitive ce genre de talent, si on le passe au crible. Lorsqu'on écrit, lorsqu'on parle à plume et à langue débridées, c'est facile d'aller loin et de frapper dur. Une fois qu'on a démoli, force est de reconstruire. Et, là encore, ces esprits dissolvants s'en tirent par des tours d'escamotage. Pour édifier une humanité nouvelle... pardon: intégrale, selon leur jargon, ils font table rase du passé qui a engendré la nôtre. Le sang, la race, les traditions, les formations historiques, les passions héréditaires... passez, muscade! Cela simplifie la besogne théorique. Mais qu'ils se mettent à l'œuvre concrète et nous les attendons, eux et leur talent.»

Avec sa culture superficielle de femme assez passive par nature, intelligente pourtant, surtout très réfléchie, Élisabeth était un de ces esprits essentiellement réceptifs qui savent comprendre et sont satisfaits d'écouter. Les maris, d'ordinaire, aiment assez cela. Aussi André se plaisait-il, et elle l'y encourageait, à parler devant elle plutôt qu'avec elle, de choses abstraites.

«Mon oncle voit ainsi tourner son fils, s'afflige et s'irrite de tout cela.

—Peut-être ne se trouve-t-il pas au bout de son ennui. Passé le point d'équilibre, c'est une loi physique de verser du côté où l'on penche... une loi morale bien davantage encore. Cet anarchisme de dilettante est d'une perversité détestable, mais non sans quelque élégance. D'employer cependant à aussi pernicieux usage des facultés supérieures, on finit par les détériorer. Que la main s'alourdisse, que l'esprit s'aigrisse, que l'ironie se tourne en acrimonie, et aux coups de griffes on substitue les coups de poing. Alors c'est la chute dans le bas révolutionnarisme brutal. Marcel ne serait pas le premier à qui c'est arrivé. Qui sème le vent récolte la tempête.

—Pourvu qu'il n'en éclate pas une ce soir!... Déjà entre Georges et son frère, c'est bien tendu. Je m'étonne même... et j'en suis heureuse pour la paix de la famille... que tu ne te sois pas encore trouvé en conflit avec Marcel.

—Parce que moi, homme sage, je tiens ces défis au sens commun pour indignes des honneurs de la discussion. Ou si j'y prends garde, j'essaie, dans la mesure de mes moyens, de les combattre avec leurs propres armes en les traitant par la raillerie. Mais les militaires aiment la bataille. Et quand quoi que ce soit se trouve en jeu qui tient à sa religion du drapeau, celui-là n'entend plus du tout la plaisanterie. Notre anarchiste, à la vérité, possède une rare souplesse pour, au moment extrême, rompre les chiens par quelque cabriole. Et cela me donne à penser qu'il en est encore à la phase de l'acrobatie intellectuelle.

—Peut-être alors en reviendra-t-il?»

André hocha la tête.

«On revient de l'immoralité, mais non de la démoralisation. Comment veux-tu qu'on change de doctrine, lorsque celle qu'on professe consiste à n'en avoir aucune?...

—Pourquoi, soupira Élisabeth, toutes ces divisions?

—Parce que, ma chérie, l'homme se jugeant sans doute trop heureux en cette vallée de larmes, s'ingénie à susciter des sujets de querelle. Ainsi, n'en déplaise à Mme Biscaras et à ses émules en apostolat anti-belliqueux, est-ce une utopie de fonder sur la paix le bonheur de l'humanité. L'humanité veut être battue.

—Se battre à coup d'idées, c'est tout de même moins meurtrier qu'à coups de canon.

—Pas bien sûr.

II

Malgré la bonhomie, fine sous ses rudesses, du grand chirurgien, malgré la souriante placidité de Mme Bertereau et le gentil caquet de leur gracieuse belle-fille, cela sentait la poudre, en effet, au dîner de famille. Et André Rogerin ne se trompait pas en pensant que les fusils chargés finissent toujours par partir tout seuls, car ce fut une voie bien inattendue qui amena l'éclat. M. Biscaras se piquait de quelque compétence en esthétique et il possédait une bonne petite collection de peinture moderne. Au cours de la soirée, on l'entendit qui disait dans un groupe:

«Avec la sécheresse de son modelé, sa couleur plombée, la pauvreté de son dessin, Bastien-Lepage était un assez méchant peintre. Mais c'était un artiste, car il savait dégager la subjectivité de son sujet. Ainsi sa Jeanne d'Arc, qui fut tant discutée à l'époque... Si le personnage a vraiment été une visionnaire, elle était hystérique. C'est donc à juste raison que, la représentant qui «entend ses voix» sous les pommiers d'un verger, il avait choisi un modèle que l'on croirait emprunté à la Salpêtrière.»

Le commandant Briffault n'était pas à la conversation. Mais ces mots parvinrent jusqu'à lui. Aussitôt se rassembla-t-il dans cette attitude combative qui évoque l'image du chevalier dressant sa lance et se haussant sur les étriers. Ce ne fut pas lui cependant qui répliqua.

«Pas si juste que vous croyez. L'hystérie est un état morbide qui atteint l'individu dans ses forces vives, le rendant impropre aux œuvres d'énergie. Or Jeanne était une femme qui faisait besogne d'homme, et des plus rudes.

—Georges parle en médecin, ajouta André, moi en avocat. Lisez les procès-verbaux de Rouen. Cette dignité, cette fermeté dans sa défense sont-elles le fait d'une déséquilibrée?»

Mme Biscaras n'aimait pas l'ironiste qui, fort irrévérencieusement, se divertissait volontiers à la mettre en contradiction avec elle-même. Mais elle détestait cordialement Maurice Briffault, tant à titre de militaire que de réactionnaire. Aussi ne laissa-t-elle point échapper l'occasion de mettre aux prises les deux cousins, persuadée que la supériorité intellectuelle du normalien aurait aisément le dessus.

«Nous avons ici, suggéra-t-elle, un historien qui a élucidé le problème et, mieux que nous tous, en possède les données.»

Nonchalant à son ordinaire, car l'absence de passion dans la discussion était chez lui un parti pris déconcertant, mis en cause, Marcel s'exécuta:

«A considérer la spécialité dans laquelle a œuvré celle qu'on appelle la Pucelle d'Orléans, ainsi que l'ambiance soldatesque où elle se trouvait tellement à l'aise, il semble logique, en effet, de voir en elle plutôt une luronne...

—Pourquoi, pendant que tu y es, ne dis-tu pas une fille à soldats? intervint brusquement son cousin, le sang aux joues.

—Parce que c'est un gros vilain mot, et qu'il y a des dames. Pour parler tout à fait noblement, j'emploierai celui de virago...»

Afin d'éviter une nouvelle explosion imminente, André de nouveau s'en mêla.

«Un lettré ne saurait le prendre que dans la pureté de son acception latine «vierge forte», et cela n'est point fait pour offenser une héroïne. C'est seulement le sens altéré passé dans la langue courante qui présente un caractère injurieux.»

Marcel esquissa ce geste vague qui se peut interpréter en acquiescement. Et, attentif aux spirales blondes de sa cigarette, sans y prendre part, il écouta, indifférent, sinon dédaigneux, l'entretien assez banal qui se généralisa sur les émules historiques de la bonne Lorraine. Le docteur Bertereau aussi s'en désintéressait, légèrement assoupi. Le chêne commençait à fléchir et la digestion du soir, maintenant, quelques instants l'appesantissait.

«Ma mère, dit André Rogerin, portait le prénom peu commun de Philis, dont l'origine vaut d'être relatée. Sa famille avait trois cents ans de bourgeoisie, dans ce district du Dauphiné, confinant à la Provence, qui fait encore usage de son ancienne désignation: les Baronies. Et ce nom d'allure pastorale y était héréditaire, en mémoire d'une aïeule, fille de Jean Duranton, notaire royal et consul de la ville de Nyons, présentée au baptême par une Jeanne d'Arc locale dont vous avez connaissance, Marcel, vous qui devez tout savoir.

—Philis de la Charce?

—Philis de la Tour du Pin de la Charce, cette fille de qualité qui, lors de l'invasion du pays par le prince Eugène, en l'an... A moi, l'historien!

—Ce que les historiens savent le moins, ce sont les dates. Voyez Larousse.

—Enfin, le grand siècle finissant, ladite demoiselle, vu que tous les gentilshommes de la région étaient aux armées, souleva les paysans, les équipa et organisa dans la montagne une guerre de guérillas, qu'elle commanda en personne, avec autant de capacité que d'intrépidité, car les Impériaux durent battre en retraite.

—Une femme! se récria Jeanne Vuillaume, écarquillant ses bons gros yeux ovins, toujours étonnés et humides... Une jeune fille!...

—A cette époque, corrigea André en souriant, on disait: fille... Et d'autant plus justement en l'espèce que celle-ci allait alors sur ses quarante-cinq ans.

—Ce qu'on est ignorant! s'exclama Maurice Briffault... Pardon: je parle pour moi. Pourquoi ne nous apprend-on point cela à Saint-Cyr?

—Ce n'est pas oublié dans votre nouvelle garnison, commandant, car Gap et Embrun eurent fort à souffrir des gens du duc de Savoie.

—Bon! je me documenterai pour conter cela à mes chasseurs.

—Mlle de la Charce eut son heure de gloire. Le roi la manda à Versailles afin de la complimenter et lui octroya une pension militaire de deux mille livres, ordonnant en outre que son épée et ses pistolets fussent déposés au trésor de la basilique Saint-Denis.

—C'était, remarqua Marcel, faire acte de bonne politique. La famille de la Tour du Pin ayant récemment abjuré la Réforme, en l'honorant il encourageait les conversions dans ce nid de huguenots, illustré par le baron des Adrets. De fait, ce capitaine en jupons espadonnait d'une main et cathéchisait de l'autre, déployant autour d'elle un zèle de néophyte.

—Cela m'est égal, dit le commandant. Qu'ils soient ou non de la vache à Colas, les braves gens sont les braves gens, et quand c'est une brave femme, c'est encore mieux.

—Tu veux dire une femme brave?

—Je veux dire ce que je dis, monsieur le pion... On sait tout de même sa grammaire, quoique traîneur de sabre, mais j'ai observé... en ayant connu plus que toi... que les braves sont presque toujours de braves gens.»

Acide, Mme Biscaras fit cette observation:

«Il est d'autres courages que celui du soldat.

—D'accord, madame. Aussi les tiens-je tous en égale estime. Mais pour l'instant nous sommes sur le terrain militaire. Et je demanderai à Marcel, qui ne fait pas grand état du patriotisme, si même il n'en nie absolument le mérite, ce qu'il pense du sentiment qui peut pousser une femme à accomplir des actions pour lesquelles ni physiquement ni moralement elle n'est préparée.

—Je pense que la guerre est un sport comme un autre. Cette amazone, de qui André a l'honneur de descendre approximativement, avait du goût sans doute pour arquebuser reîtres et lansquenets, comme pour courre le cerf. Elle a profité de l'occasion.

—Alors tu considères que nous autres soldats nous faisons notre métier par vocation sanguinaire?»

Selon son procédé habituel, se donnant l'apparence de désarmer l'humeur de son interlocuteur, quoique en réalité l'exaspérant, toujours imperturbable, le normalien riposta:

«Il n'est pas question d'un chef de bataillon d'infanterie breveté, mais d'une noble dame qui guerroyait en amateur. Puisque ce genre d'illustration t'intéresse, je puis te mentionner encore certaine Catherine Sforza qui, en l'absence de son époux tenant la campagne, avait revêtu le harnois pour défendre je ne sais plus quelle place. Et comme les assiégeants, s'étant emparés de ses enfants, lui faisaient sommation de capituler si elle ne voulait qu'ils fussent mis à mort, cette Bradamante répondit: «A votre guise. J'en ferai d'autres.»

—Quelle horreur!» s'écria la petite Mme Georges...

Froidement, parce qu'il était très excité, le commandant répliqua:

«Pourquoi donc? Il faut, ma chère cousine, faire la part de la dureté du temps. Cette atrocité sublime vous révolte. Mais tout se tient. Aujourd'hui, elle n'aurait plus de raison d'être, parce que le droit des gens défend qu'on vous prenne en otages Jean et Andrée. Rappelez-vous cependant ces paroles admirables du maréchal Fabert, inscrites sur le piédestal de sa statue à Metz: «Si pour défendre la place que le Roi m'a confiée il me fallait mettre à la brèche ma personne, ma famille et tout mon bien, je n'hésiterais pas une minute à le faire.» Les Allemands, qui ont respecté le monument du grand capitaine, en peuvent, chaque fois qu'ils traversent l'Esplanade, tirer une moralité pour nous bien amère: c'est que si Bazaine avait médité ces paroles, les casques à pointe, aujourd'hui, ne seraient pas les maîtres de la cité jusqu'alors inviolée.

—Bravo! Maurice,» s'exclama Georges, tandis qu'André Rogerin approuvait du geste, la bonne Mme Bertereau levant les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin de la malignité humaine et des horreurs de la guerre.

Mme Biscaras se disposait à émettre quelque aphorisme en situation. Marcel la prévint en disant à son cousin, de ce ton pince sans rire dont on ne savait jamais si on devait se formaliser:

«Tu raisonnes, mon cher, selon la saine méthode de critique historique: mesurer les actes à l'étiage moral de leur époque. Quant à moi, je trouve de la ligne au geste de la Sforza. Il surpasse en élégance celui des femmes cimbres, ne craignant pas d'occire de leurs mains époux et fils qui fuyaient la mêlée... sans parler de ce théâtral «Reviens dessus ou dessous» des mères lacédémoniennes, lequel me fait fort l'effet d'être un mot d'auteur. De ces faits toutefois la logique m'impose de déduire que la barbarie est le bouillon de culture des vertus militaires.

—Soit! je préfère la barbarie engendrant l'héroïsme, à la civilisation si elle doit faire des lâches.»

Un léger froid tomba sur ce mot dans lequel avait passé un souffle provocateur.

«Voyons, dit Mme Bertereau à son neveu, n'es-tu pas un peu excessif dans tes appréciations? Car enfin...»

Bien que l'excellente femme fût loin d'être sotte, ayant à la vérité plus de sens commun que d'esprit, rarement elle parvenait à se faire entendre. Dans cette famille où, hors quand parlait le grand homme, dès l'enfance chacun disait son mot sur tout en se coupant la parole, avec une inlassable patience elle commençait des phrases qu'avec une souriante résignation elle devait abandonner avant de les avoir finies. Cette fois, ce fut Mme Biscaras qui l'interrompit. Elle avait un propos désobligeant à placer.

«Inutile, chère amie, de discuter sur ces sujets avec des militaires dont la mentalité est tellement spéciale... Ils ne rêvent que plaies et bosses...

—Pardon, madame, rectifia Maurice Briffault: nous sommes armés pour riposter par des plaies à ceux qui seraient tentés de faire des bosses aux pays... ou des trous au drapeau. D'ailleurs, ajouta-t-il, le sabre n'est pas seul à avoir un tranchant.

Plures occidit lingua quam gladium...»

Cette remarque d'André Rogerin était adressée au docteur Georges, entre haut et bas. Mais l'ex-institutrice avait l'ouïe fine et elle entendait quelque peu de latin. Se tournant vers Marcel, comme étant le seul en état de la comprendre:

«Ce qui m'a particulièrement intéressée dans votre étude, c'est le commentaire si ingénieux que vous donnez de cet appareil mystique dont Jeanne d'Arc a enveloppé son aventure.»

Le commandant eut un sursaut.

«Son aventure!... Avoir relevé le courage de la patrie vaincue, avoir victorieusement combattu l'envahisseur, avoir rendu au roi de Bourges le royaume de France, et avoir payé cette œuvre de sa vie, vous appelez cela, madame, une aventure?

—Je veux parler du point de départ. Il s'agissait de frapper les imaginations, afin d'attirer l'attention sur elle. Ce n'était pas une petite entreprise à machiner. Rien ne pouvait la mieux servir que cette intervention du surnaturel, si puissant alors.

—Hum! objecta Georges, cela conduisait plutôt au bûcher. Et tel, si je ne m'abuse, fut le dénouement.

—Cela a mal fini, mais avait bien commencé. Ainsi s'est-elle attaché des champions, a-t-elle été conduite du fond du pays de Bar jusqu'à la cour de Chinon, s'est-elle imposée, s'est-elle créé une atmosphère...

—Sa petite réclame, quoi!» fit ironiquement André.

Mais Maurice Briffault n'était pas en humeur de sourire.

«Ainsi, madame, si je vous comprends bien, elle aurait usé de simulation, d'imposture?... Une aventurière enfin, pour demeurer dans votre interprétation si moderne de la bataille de Patay et du siège d'Orléans?

—Adressez-vous à votre cousin. Il a fait de la question un exposé lumineux.

—Je te l'avais bien dit, glissa son mari à l'oreille d'Élisabeth... Cette pacifique personne en est venue à ses fins de faire battre les montagnes ensemble.»

Avec beaucoup de calme, le commandant riposta:

«Je n'ai pas voulu lire la Revue Verte, car, d'après ce que j'en sais, si j'en avais su davantage je n'aurais pu me trouver ici ce soir. Mais puisque vous avez jugé à propos, madame, de m'instruire plus avant, je déclare qu'attribuer de bas calculs, de méprisables intrigues, pire encore peut-être, à la glorieuse vierge objet d'une vénération universelle, sans en excepter le peuple qu'elle a vaincu et qui l'a fait périr d'une mort inique, je déclare que c'est une mauvaise action, une action lâche.»

Prononcé pour la seconde fois, et avec une application plus directe, le mot jeta dans l'air quelque malaise. Seul celui qu'il visait n'en parut pas atteint.

«Allons, Maurice, dit-il gouailleur, vas-tu imiter ce Castillan qui, entendant un mauvais plaisant risquer sur la Vierge une facétie que je ne mentionnerai point crainte d'affliger Élisabeth et ma chère belle-sœur Cécile, lui jeta son gant au visage avec ces mots: «Je crois, monsieur, que vous venez d'insulter une femme?»

—Je ne te jetterai rien du tout au visage, d'abord parce que tu es le fils de ma tante... et aussi parce que ce serait sans conséquence, le mépris des injures étant la caractéristique par excellence de ce que Mme Biscaras appellerait votre mentalité spéciale à vous autres, messieurs les intellectuels.»

Une légère flamme cependant traversa les yeux pâles de Marcel, aussitôt éteinte dans une expression dédaigneuse mitigée d'insouciance, qu'accentua un haussement d'épaules.

«Allons, allons, mes enfants, intervint doucement Mme Bertereau, laissez ces sujets irritants. Sachant que vous ne pouvez vous accorder, ne vaudrait-il pas mieux...

—Eh quoi! maman?... Nous causons.»

La moustache hérissée de Maurice Briffault, son teint échauffé, son regard qui flambait, n'étaient pas positivement dans le ton d'un paisible colloque.

A son tour, M. Biscaras entra dans le débat.

«Demeurant sur le terrain purement historique et abandonnant toute discussion quant à la personne de Jeanne d'Arc, puisque le commandant s'en tient pour désobligé, il n'est pas démontré que ce n'eût été pour la France un bonheur d'appartenir aux Anglais.»

Avant que l'indignation soulevée chez Maurice par cette hypothèse lui eût permis d'en trouver l'expression, Marcel avait répondu:

«Cela se pourrait soutenir. Qui nierait que la Gaule a tout gagné à la conquête germanique? Le nom même de la nation n'est-il pas celui de ses vainqueurs?

—Il me semble acquis, reprit le vieux jacobin, que l'évolution de la race se serait modifiée dans un sens offrant de grandes chances de lui être favorable...»

Ces considérations de psychologie ethnique furent interrompues par une grosse voix bourrue qui disait:

«Halte-là, Alcide!... tu vas trop loin...»

Depuis quelques instants sorti de son demi-sommeil, le docteur Bertereau avait entendu l'échange des dernières répliques.

«Tu vas trop loin, et de pareilles doctrines déconsidèrent les idées radicales. Je ne suis pas, moi, de ces républicains qui abandonnent à la réaction le monopole du patriotisme.

—Et moi non plus, certes. Mais à l'époque dont il s'agit, le mot de patrie n'avait pas la valeur que nous lui attribuons actuellement... si même il existait.»

Depuis un moment, Maurice Briffault étranglait de ne rien dire.

«S'il existait! protesta-t-il... Le mot, je ne sais et peu m'en chaut, mais la chose à coup sûr. La Pucelle aurait-elle donc porté les armes pour son plaisir ou bien dans quelque intérêt féodal? Et que signifieraient, je vous prie, ses paroles: «Il faut bouter l'Anglais hors de France»?

—Et elle était sujette du duc de Lorraine, objecta avec ironie Mme Biscaras, toujours attentive à faire montre de sa forte culture.

—Du Guesclin n'était-il pas vassal du duc de Bretagne? La patrie existait déjà, vous le voyez, puisque déjà Bretons et Lorrains étaient Français.»

A cette remarque d'André Rogerin, le commandant ajouta:

«Le patriotisme, monsieur Biscaras, ne date pas des volontaires de 92.

—Lesquels, fit Marcel, se battaient pour les biens nationaux.»

L'épais sourcil en broussaille grise du docteur se fronça.

«Je sais, dit-il à son fils, ton parti pris de négation et de démolition universelles, lequel me déplaît fort, tu t'en doutes, bien que je m'abstienne de t'en faire connaître mon sentiment. Au regard du point particulier qui a provoqué ce débat assez vif, puisque l'occasion s'en présente, je ne te cacherai pas, mon garçon, que je réprouve hautement la besogne d'avilissement d'une figure nationale, légendaire assurément dans beaucoup de ses traits, mais dont la légende ne porte que des fruits bienfaisants. Car, négligeant les visions et les voix du ciel que rejette notre rationalisme, il reste d'elle une œuvre héroïque, ennoblie encore par une fin cruelle, et qui, en parlant à l'imagination, est susceptible d'exalter dans les esprits simples la notion nécessaire du devoir envers la patrie.

—Parbleu! appuya Maurice, nous faisons présenter les armes à ses statues. Pense-t-on que cela n'impressionne pas le troupier?

—Les procédés empiriques sont bons en effet pour entretenir les sentiments factices...»

De nouveau s'éleva, très autoritaire, la voix rude du vieux chirurgien.

«Voilà, Marcel, des mots qui ne sont pas à dire et qu'il ne me plaît point d'entendre chez moi.»

Avec une ironique affectation de soumission, le normalien s'inclina.

«C'est bien, papa. Mais alors, l'affranchissement de la pensée, qu'en faisons-nous?

—Rien ne saurait être absolu. Est-ce à un coupeur de cheveux en quatre que j'enseignerai la science des limitations?

—Oui, oui, je sais... la liberté ne doit pas dégénérer en licence... Cela a déjà été dit.»

A ce sarcasme, la face sanguine de son père se colora d'un pourpre plus intense.

«Par Joseph Prudhomme, pourrais-tu ajouter... Ne te gêne pas. Il a souvent raison, le bonhomme. C'est par leur forme naïve et emphatique, saugrenue parfois, que pèchent les aphorismes du gros sens commun: mais le fond n'en est pas tellement mauvais.

—Ainsi M. de La Palice. Combien ce doit être fatigant de ne jamais vouloir se trouver d'accord avec lui!»

Un peu sec, le normalien répondit à André:

«C'est surtout moins facile.

—Croyez-vous? Marcher sur les mains exige sans doute certaine aptitude naturelle et quelque entraînement. Mais aussi, comme on est plus assuré de se faire remarquer qu'en allant sur ses pieds!»

Étouffant un léger bâillement qui témoignait du médiocre intérêt pris par lui dans cette joute:

«Allons, dit Marcel, je suis ici, décidément, le diable dans un bénitier.

—En parlant de ma maison, répliqua son père, bénitier est plutôt exagéré. Je confesse cependant être trop vieux jeu pour comprendre les beautés de l'internationalisme. Tous ici, avec nos divergences d'opinion, nous nous accordons là-dessus, même au fond ce vieux rouge d'Alcide...

—Excepté Mme Biscaras.»

Cette remarque malicieusement faite par Élisabeth amena un sourire goguenard sur les grosses lèvres rasées du docteur. Il n'aimait point que les femmes fussent méchantes, et il possédait le sens du ridicule.

«C'est un apostolat louable quoique chimérique, je le crains, en faveur de la paix universelle qui l'entraîne un peu plus loin sans doute qu'elle ne pense. Tu as donc, Marcel, froissé le sentiment qui nous unit tous dans cette chambre, et qui unit, je l'espère, tous les Français dans le pays. Ta pensée est libre. Mais si ton anarchisme ne va pas jusqu'à s'affranchir de toutes convenances familiales, tu m'obligeras en te souvenant que je demeure attaché à quelques grands principes primordiaux, et que, chez moi, je veux les voir respecter.