—Parfaitement, papa... Tu me permettras seulement de rappeler en l'occurrence une observation que j'ai faite sur les protestants. Vis-à-vis du catholicisme ils s'affirment dégagés des entraves dogmatiques, en raison de leur faculté d'interprétation des livres saints. Mais allez donc nier la révélation... Adieu le libre examen!...
—Tu as trop d'esprit pour moi, mon cher garçon... Je te laisse le dernier mot.»
Il le garda, car on apportait le plateau du thé et de l'orangeade, et ce fut la rupture de l'entretien. Un malaise cependant demeura. Le fils était blessé de la remontrance du père, le père irrité du persiflage du fils. Presque aussitôt le commandant prit congé. Il quittait Paris le lendemain même. Dans le tumulte des adieux, Marcel fut le seul peut-être à s'apercevoir que son cousin avait omis de lui tendre la main.
Autant qu'il était susceptible d'affection, ce cœur desséché par l'outrance de la cérébralité en portait à Élisabeth, plus assurément qu'à son frère et à ses sœurs. Un moment avant que s'opérât la retraite générale, se trouvant seule à part avec lui, sur un ton de douceur attristée, elle lui demanda:
«Pourquoi es-tu ainsi, Marcel? Cela nous fait de la peine à tous.»
C'est sans raillerie et sans dédain qu'il répondit:
«Parce que, ma chère, j'ai l'horreur du juste milieu... chacun estimant que le juste, c'est le sien. J'aurais pu être catholique irréductible, monarchiste intransigeant. Je suis anarchiste et athée. Dès qu'on a cessé de croire à tout, il n'y a plus de raison pour croire encore à quelque chose.»
N'était-ce pas étrange? Chaque fois qu'Élisabeth s'agenouillait dans une église,—c'est une habitude qu'elle n'avait point perdue,—une pensée analogue lui revenait. Sous ce joli front fin, bien plus d'idées qu'on ne l'eût cru faisaient lentement leur évolution. Idées profondes, bien que souvent imprécises, dont, malgré la tendre confiance qu'elle lui portait, elle se taisait avec son mari. Et quand il la voyait pensive, André s'étonnait, s'effrayait un peu qu'elle fût si secrète.
III
Le vœu d'Élisabeth se trouva exaucé: ce fut une fille qui lui naquit. Et cette fois enfin semblait-il que fût conjuré le maléfice, l'enfant étant venue saine et vigoureuse au delà de l'ordinaire. Dès que la petite Yvonne eut émergé de cette phase du premier âge, tellement ingrate, même aux yeux prévenus d'un père et d'une mère, on eut lieu d'espérer qu'elle serait fort jolie. Elle tint loyalement ses promesses et devint la plus charmante enfant du monde, gracieuse et fine à miracle, d'une adorable gentillesse, d'une vivacité d'esprit peu commune, d'une rare précocité d'intelligence, en contraste avec le développement si laborieux, si tardif de son frère. Car, en dépit des soins les plus éclairés, Gabriel demeurait un demi-infirme, cerveau lent dans un corps souffreteux. La tendresse des Rogerin pour leur premier-né ne souffrait en rien du partage; mais celle qu'ils portaient à leur fille était de l'idolâtrie. Ils l'auraient outrageusement gâtée si son naturel n'eût été tellement excellent que rien de mauvais ne pouvait entrer en elle.
Ce charme de l'enfance, dont nul ne se défend, vient-il du monde mystérieux d'où les âmes descendent dans la chair de femme qui leur pétrit un corps? Est-il emprunté aux êtres de pureté suprême, habitants de l'invisible? Cela semble que le tout petit enfant, obscurément pensif, demeure attaché à cet invisible par quelque fibre profonde, lien qui va se relâchant à mesure qu'il entre davantage dans l'humanité. Le langage populaire, d'instinct si sûr, traduit cette hypothèse en qualifiant les enfants de chérubins. C'est par eux que, notre raison, notre sagesse, notre connaissance des choses de la terre étant aussi vaste qu'est nulle celle des choses du ciel, c'est par eux que nous nous trouvons en contact furtif avec l'inconnaissable, dont leur blancheur nous apporte le parfum.
Mais ce charme essentiel, tous ne le possèdent pas à degré égal, loin de là. Pourquoi certains de ces petits êtres sont-ils d'essence si notoirement supérieure? Secret du laboratoire divin où se forge l'étincelle qui anime l'argile humaine. Il en est que véritablement on croirait venus à nous chargés de quelque message d'en haut. De ceux-là, et à un point exceptionnel, était la petite Yvonne. Cet on ne sait quoi d'inconsciemment profond de la première enfance persistait en elle avec l'âge. Elle était vivace, elle était gaie, mais elle était réfléchie aussi et elle était grave. Elle jouait peu. Avant de savoir ses lettres, elle aimait demeurer assise aux pieds de sa mère, sur un carreau, feuilletant un livre à images sérieuses qui emportaient son imagination en des chevauchées lointaines. Elle avait une exquise petite manière à elle de se tenir bien sage, les mains croisées dans son giron, sa jolie tête blonde un peu penchée de côté, comme pour mieux écouter des chansons qu'elle seule entendait, ses grands yeux de violette fixés sur des choses qu'elle seule voyait, et auxquelles souriaient ses lèvres roses, choses de cet au-delà d'où nous venons et où nous retournerons. Sa curiosité très éveillée, et s'exerçant de préférence sur des abstractions bien supérieures à la portée de son intelligence, si avancée fût-elle, s'épanchait en questions infiniment subtiles, mettant dans un grand embarras ceux qui avaient charge d'y répondre. Particularité plus rare, une fleur mystique déjà s'épanouissait au fond de cette petite âme. Déjà ou encore? Intuition ou souvenir? La première fois que sa mère l'avait emmenée à la messe, ce n'est point, comme d'autres, un intérêt puéril qu'elle avait pris aux chants, aux lumières, aux ornements, bientôt lassé par l'obligation de rester silencieuse et tranquille. Ce n'était même pas ce vague respect un peu craintif inspiré à l'enfance par la solennité de l'appareil sacré sous les hautes voûtes sombres et sonores. Spontanément attentive et recueillie, il semblait que cette enfant de quatre ans eût pénétré le sens des saints mystères. Si loin encore de l'âge où on aurait commencé à l'instruire de la religion, elle en avait la prescience. C'était un petit être singulier et charmant.
Trop singulier au gré du physiologiste qu'était son grand-oncle, manière d'aïeul pour elle. A ces propos, à ces reparties, dont s'émerveillait toute la famille, le docteur Bertereau, soucieux, hochait sa grosse tête bourrue.
«Ne pousse pas cette petite, disait-il à sa nièce... Retarde-la au contraire. Pour une fille, rien ne presse. Empêche de travailler ce cerveau trop actif.
—Mais, mon oncle, protestait Élisabeth, elle n'est pas surmenée, je vous assure. Avant cinq ans, apprendre à lire a été pour elle un jeu.
—Eh bien! ne lui donne pas de livres, ou à peine.
—Un peu d'histoire sainte pour l'amuser, quelques fables, voilà toutes ses leçons. Nous ne lui enseignons rien et c'est vrai qu'elle sait déjà une foule de petites choses. Elle les trouve dans sa tête.
—Précisément, c'est ce que je n'aime pas. Elle est intuitive à l'excès, elle a l'imagination anormalement ardente. Rien de morbide en elle, non... seulement disproportion entre l'âge et la mentalité. Toute robuste qu'elle soit, le contenant déborde le contenu. Il faut prendre garde à une rupture d'équilibre... Je lui voudrais des poupées... mieux encore, des petits amis avec qui jouer et se gourmer... les quatre coins, les barres, la cachette. Et puis, le plus possible, la vie à la campagne, dans l'herbe, dans le sable, au milieu des bêtes, mollets égratignés, des bleus...»
Sans doute. Mais comment contraindre une enfant à des jeux qui ne lui donnent aucune joie? Comment lui imposer des sociétés de son âge, où elle se déplaît et où elle ne plaît point? Aux petits compagnons avec qui on essayait de la mettre en familiarité, elle n'avait rien à dire; pas davantage ne savaient-ils lui parler. Il en était de tout indiqués: les enfants de Georges Bertereau, car les deux ménages qu'unissait une double alliance se trouvaient en intimité étroite. Mais Andrée était une petite fille volontaire, étourdie, taquine, ne pouvant guère s'accorder avec Yvonne. Beau petit gars vif et dru, dont le maillot marin découvrait le cou de taureau de son grand-père, Jean avait voué à sa jolie cousine une de ces passionnettes enfantines qui présentent en raccourci, avec le charme de la sincérité et de la naïveté, tous les caractères de la passion. Il était son esclave, sa chose, en adoration devant elle comme le pèlerin devant la Madone. On riait de ce jeu au petit mari et à la petite femme—tiens, pourquoi pas? Mais Jean se tenait pour très offensé de n'être point pris au sérieux, à dater du jour surtout où il dépouilla les culottes courtes pour revêtir l'uniforme de l'école Albert-le-Grand... Oui, ce petit-fils du grand chirurgien athée fut confié à des religieux, de quoi le vieux docteur prit son parti au nom de la tolérance, laissant bouillonner d'indignation le jacobin Alcide Biscaras.
Mais l'objet de cette flamme y demeurait insensible. De quatre ans son aîné, son cousin était pour elle quantité négligeable. Douce et gentille avec lui comme avec tous, petits et grands, elle trouvait tout autant d'attrait à la compagnie de son loulou blanc, nommé Pom, à cause qu'il était de race poméranienne—une idée de Jean précisément, très fort en géographie et qui avait déjà décidé vouloir être explorateur. Un jour qu'en manière de plaisanterie son père lui reprochait tant d'indifférence:
«Mais, papa, répondit-elle, je l'aime bien, Jean... seulement, il ne comprend pas les choses.
—Quelles choses, ma chérie?»
Les grands yeux pensifs s'ouvrirent plus grands encore, comme pour regarder dans ce lointain qui l'attirait.
«Les choses qu'on sait quand on est grand.
—Et toi qui es toute petite, tu les comprends donc?»
Un instant elle réfléchit avant de dire:
«Je ne les comprends pas très bien, mais je les vois.»
Fidèle à la consigne de ne point encourager ces propensions vers les sujets abstraits, il laissa tomber le propos. Mais un instant plus tard Yvonne reprit:
«Dites, papa, quelqu'un qui saurait tout, tout... tout ce qu'il y a à savoir... toutes les sciences...
—Celui-là n'est pas né, mon trésor.
—Mais enfin, s'il y avait quelqu'un comme cela... ce n'est pas les sciences, n'est-ce pas, qu'il saurait, c'est la science?
—Voyez la petite philosophe!... Tu as tout à fait raison, ma chérie... Mais va donc jouer avec Pom... L'entends-tu qui gratte à la porte?»
Aux remarques de ce genre, la satisfaction de l'orgueil paternel se mitigeait d'un souci analogue à celui du grand-oncle. La campagne? Oui, certainement, ce serait bon de donner à ce cerveau suralimenté les dérivatifs de la vie animale. Mais, en sus des deux mois de vacances du Palais, sur lesquels la mère prenait une avance de quelques semaines et qu'elle prolongeait d'autant, pouvait-on séparer les enfants de leur père, la femme de son mari? On faisait de son mieux cependant pour se conformer à ces avis si autorisés. On s'efforçait de ramener à la puérilité ce sérieux précoce, d'entraver l'essor de cette spiritualité anormale. Ainsi le système d'éducation adopté pour Yvonne se trouvait-il être exactement le rebours de celui qui convenait à son frère dont, tout en ménageant la faiblesse physique, il fallait stimuler l'intelligence paresseuse. Dans l'accomplissement de cette double tâche, la tendresse de la mère, passionnée pour la fille, attendrie pour le garçon, lui était un guide plus sûr que toute la pédagogie du monde. Et André, qui n'avait pas le loisir de s'occuper de ses enfants, se louait de posséder à son foyer les plus solides, les plus hautes vertus domestiques, alliées à tant de grâce et de douceur. Il était très heureux.
Assez singulièrement cependant les préoccupations du docteur Bertereau, au sujet de cette enfant, semblaient trouver un écho chez l'enfant elle-même. Non seulement l'idée de la mort, aussi étrangère à cet âge qu'elle l'est aux animaux, lui représentait bien celle de la disparition, mais encore Yvonne possédait une conception de l'au-delà, guère moins définie que la nôtre, laquelle l'est si peu. A peine sa petite raison formée, les vêtements de deuil, les convois funèbres avaient eu un sens à ses yeux. Sa première question ayant reçu l'habituelle réponse que les morts vont au ciel,—on n'avait pas jugé devoir lui parler de l'enfer,—assez longtemps elle était demeurée silencieuse. Puis alors que, croyait-on, elle n'y pensait plus:
«Oh! dit-elle, comme ce doit être beau, le ciel... On doit y être bien.
—Sans doute, mignonne, avait-on répondu. Mais tout de même, personne n'est pressé d'y aller voir.
—Pourquoi, ma tante?...»
Oh! ces éternels pourquoi de l'enfance!...
«Pourquoi, puisqu'on y est bien?
—Mais comment sais-tu cela?
—Parce qu'on est auprès du bon Dieu.»
Quand elle se fut éloignée:
«Personne ne lui a jamais rien dit de tel, remarqua Élisabeth. Elle l'a trouvé d'elle-même.
—C'est très bien, fit son père. Toutefois à six ans, mieux vaut regarder la vie. Cela lui est mauvais de parler de ces choses-là.»
Mais l'enfant souvent en reparlait. Une jeune fille de l'entourage des Rogerin vint à mourir. Comme devant Yvonne on s'apitoyait sur la douleur des parents, la jolie petite voix claire et fraîche, semblant une goutte de rosée dans du cristal, vint à dire son mot:
«Il ne faut pas qu'ils pleurent... Ils la reverront dans le ciel, et ils seront ensemble, toujours, toujours.»
La notion de la vie future et la notion de l'éternité... C'était étrange vraiment. Plus on écartait ces sujets d'elle, plus elle y revenait.
«Sais-tu bien, Frédéric, que cela me fait peur, déclara Mme Bertereau à son mari quand on lui eut rapporté ce trait. On dirait, chez cette petite, comme un avertissement.»
Le docteur haussa les épaules. Les faits d'ordre psychique le trouvaient incrédule. Tout récemment encore, n'avait-il point, à l'Académie de médecine, soutenu une polémique vigoureuse contre un illustre confrère qui s'adonnait à l'étude des phénomènes télépathiques? Et comme, sans qu'en fût ébranlée sa sécurité scientifique, il n'avait pas laissé d'être déconcerté par quelques coups droits de ce brillant jouteur, le souvenir des horions reçus lui inspirait quelque dépit.
«Voilà que toi aussi, tu as la tête tournée par les extravagances de ce pauvre Charlys... Cet animal a une telle virtuosité qu'il fait gober sa marchandise comme muscade par des esprits sérieux. C'est vraiment pitié de voir un homme de si grande valeur se galvauder de la sorte.»
En matière scientifique, le docteur Bertereau était l'intolérance même.
Peu de jours plus tard, rentrant de son hôpital, il trouva un billet de son fils Georges. Celui-ci l'avisait que, mandé la surveille pour la petite Yvonne, et ce matin ayant trouvé l'état de l'enfant plus caractérisé, il voudrait bien avoir son avis, le cas lui paraissant alarmant. Aussitôt après le déjeuner, les deux Bertereau se trouvèrent réunis boulevard Saint-Germain. Défaite un peu de cette nuit sur pied, pendant l'examen attentif et prolongé de la malade, Élisabeth conserva quelque calme, son angoisse révélée seulement par le regard apeuré qui s'attachait implorant sur les deux hommes, comme s'il dépendait d'eux d'aller contre les desseins de Dieu. Quand ce fut fini:
«Oh! mon oncle, demanda-t-elle en lui prenant les mains, c'est très grave, n'est-ce pas?
—Grave?... Non, pas positivement... Mais c'est assez sérieux. Ne te frappe pas ainsi, mon enfant... Ces petits êtres sont pris avec une violence extrême, d'autant plus, justement, qu'ils sont plus forts... Mais la réaction se produit de même. Tout ce qu'a prescrit Georges est bien. Ce soir, je reviendrai pour me rendre compte. Allons, fillette, allons, un peu de fermeté... Tu as l'habitude des malades, que diable! avec Gabriel... lequel, par parenthèse, je trouve en très bonne voie. Et cette petite n'a jamais eu un bobo... Tôt ou tard, cela se paye d'un seul coup. A ce soir... Viens-tu, Georges? Je te mettrai là où tu as affaire. Non, non, André, ne me reconduisez pas. Restez auprès de votre femme et dites-lui de ne pas se laisser abattre. On intimide le mal en n'y croyant point.»
Mais sur l'escalier ils s'arrêtèrent, comme pour se soulager du poids qui les oppressait. Très ému, le jeune docteur articula ce mot seulement:
«Méningite?»
D'un signe de tête, le père acquiesça. Et sa grosse voix s'enrouant subitement, la faisant basse, comme s'il eût craint qu'on l'entendît:
«Elle est perdue, dit-il.
—Oh! les pauvres gens!...»
Le soir, l'état avait empiré, et le nom fatal dut être prononcé, le nom de cet horrible mal qui guette les enfants trop précoces. André ayant entraîné Georges dans son cabinet, sous prétexte d'y écrire une ordonnance, la porte soigneusement refermée, avec cet effort pitoyable de l'homme pour se montrer supérieur à la faiblesse, il lui demanda:
«La vérité?... Je veux la savoir.
—Mon pauvre ami, mon frère, ayez du courage... Il vous en faudra pour deux, songez-y.»
Les traits d'André se décomposèrent; un cri rauque sortit de sa poitrine. Vivement son beau-frère lui mit une main sur la bouche.
«Prenez garde... Élisabeth pourrait vous entendre. Tant qu'il reste une lueur d'espoir, nous devons la lui laisser.»
Écroulé sur un fauteuil, dans ses bras croisés en travers d'une table, il avait enfoui sa tête, secouée par les sanglots.
Lorsqu'ils rentrèrent dans la chambre, André prenant soin de tenir son visage hors du rayon de la lampe, le vieux docteur tapotait l'oreiller où gisait enflammée, baignée de sueur, la jolie petite tête blonde, au milieu des cheveux épars, tout humides de l'eau qui avait filtré des vessies de glace.
«Allons, mignonne, disait-il, il faut bien vite guérir, pour que ton papa et ta maman n'aient plus de chagrin. Qu'est-ce que cette vilaine méchante qui s'avise de faire des peurs à ceux qui l'aiment et de déranger le pauvre vieil oncle? Fi! que c'est laid...»
Mais ces propos puérils glissaient sans le frapper sur un esprit envolé déjà au pays de lumière. Plus loin que jamais regardaient, infiniment agrandis, les grands yeux de violette. Comme à regret, ils se tournèrent cependant vers la grosse tête grise penchée sur elle et qu'elle aimait. Elle lui sourit. Puis, ainsi que pour lui reprocher de l'avoir réveillée de son rêve:
«C'est beau là-bas, fit-elle... C'est si beau!...»
Agenouillée au pied du lit, la mère tressaillit à cette voix, qui semblait venir de là-bas, en effet. Se jetant, éperdue, sur le petit corps brûlant:
«Que dis-tu donc, mon amour chéri?... Il ne faut pas parler comme cela...
—Un peu de délire... Donnez-lui de la potion.»
Mais il savait bien que l'enfant ne délirait pas. Quand il s'éloigna pour partir, Élisabeth le suivit, s'attachant à ses vêtements, les doigts si convulsifs qu'à travers l'épaisseur du drap il en sentit les ongles.
«Oh! mon oncle, mon oncle, n'est-ce pas que vous la sauverez?»
Avec le sang-froid du vieux praticien qui a assisté à tant d'agonies, vu couler tant de larmes:
«Parbleu! répliqua-t-il, nous sommes ici pour cela. Demain matin j'amènerai Bernal, le spécialiste, qui pourra nous donner un bon avis. Il a opéré de véritables miracles sur les enfants. Et le tempérament de celle-ci offre de telles ressources...»
Hélas! la pratique du docteur Bernal fut aussi impuissante que la science de son illustre confrère, que le dévouement du jeune docteur Georges, qui soignait sa petite nièce comme il eût soigné sa propre fille. Pas davantage ne put la vigilance passionnée de la mère, ne quittant une minute cette chambre où c'était comme sa propre chair qui agonisait. L'enfant souffrait avec une patience hors nature. Docilement elle se prêtait à tous les soins. Mais il semblait que ce fût pour complaire à ceux qui les lui donnaient, car elle avait une étrange connaissance de son état. Et répétant ce propos qui avait tant frappé au sujet d'une jeune morte:
«Papa, maman chéris, disait-elle, il ne faut pas pleurer... C'est si beau là-bas, vous verrez... Vous y viendrez aussi, avec Gabriel... et on sera tous très heureux.»
Puis, son attention attirée par un jappement plaintif du loulou blanc qui, inquiet et attentif, constamment se tenait assis auprès du lit, comme elle n'avait pas sept ans, après tout, elle ajouta:
«Et Pom aussi voudra, parce que c'est un bon chien.»
Le délire cependant finissant par l'égarer, elle en vint à proférer des paroles sans suite, mais dans lesquelles toujours surnageait cette idée fixe:
«C'est beau, ce que je vois... Oh! comme c'est beau...»
C'était atrocement déchirant.
Enfin se fit l'apaisement suprême, et doucement, sans secousse, dans un sourire, la blanche petite âme en sa fleur remonta au pays merveilleux d'où, à regret, elle était descendue.
QUATRIÈME PARTIE
I
L'énergie virile d'André Rogerin n'eût pas suffi peut-être à le défendre contre l'accablement de cette affreuse douleur, n'eût été l'obligation qui lui incombait de réagir contre celle, effroyable, où, les premiers jours, on craignit de voir sombrer la raison d'Élisabeth. Ces excès de désespoir ne se dépeignent point. La crise aiguë conjurée, ce fut un affaissement lugubre presque aussi alarmant. Dans cette enfant adorable, présent de Dieu que Dieu lui avait repris, elle avait mis tout elle-même; morte l'enfant, il semblait qu'elle-même fût morte. Il appartenait à son mari de l'arracher par la force et l'autorité de sa tendresse à cette tombe où elle s'ensevelissait. Élisabeth l'aimait, elle chérissait son fils. En lui parlant de ses devoirs envers eux, envers surtout le pauvre petit être chétif et incomplet, impuissant à se développer hors l'abri doux et chaud de l'aile maternelle, on réussit à ranimer la flamme vitale, mais combien faible encore. Assez vite, car elle était plus robuste que ne le donnait à penser la fragilité de son apparence, elle se reprit à la routine physique et machinale de l'existence. La revanche des pauvres est dans cette impossibilité de se nourrir de leurs larmes, où les met la nécessité de gagner le pain quotidien par un labeur sans répit, par ce labeur manuel qui endort le chagrin en le berçant de fatigue. Parmi les riches mêmes, le chef de famille trouve dans ses responsabilités professionnelles cet anesthésiant de la douleur, ceux du moins, comme André Rogerin—et c'est la plupart—qui ne sont riches que parce qu'ils travaillent. Mais leurs femmes, supérieures aux besognes matérielles, le gouvernement d'un intérieur est insuffisant à leur donner cet oubli au moment de l'effort, avant-coureur de l'œuvre apaisante du temps. Et aujourd'hui devait-on tenir pour un bienfait l'état précaire du premier-né d'Élisabeth, lui imposant des occupations et des préoccupations qui constituaient l'unique dérivatif acceptable par sa détresse.
Les premiers jours néanmoins il avait fallu éloigner le petit Gabriel de la maison en deuil. D'abord nécessité de dérober à sa nervosité morbide des spectacles déchirants risquant de provoquer ces troubles convulsifs qui toujours le menaçaient. Puis on était trop absorbé par les soins à donner à sa mère pour s'occuper de lui. Cécile Bertereau l'aurait pris chez elle, mais sa petite fille relevait de la rougeole. La bonne Mme Bertereau ne pouvait s'en charger, appelée, dès le lendemain des funérailles, à Firminy, auprès de sa fille Hélène sur le point de subir une opération. Mme Guivarch offrit de recueillir l'enfant. On accepta de grand cœur. En son désarroi, le père n'opposa aucune objection, et au surplus n'en était-il point de valable.
Depuis trois ans Monique était veuve, fixée à Versailles, où elle vivait dans une retraite austère, vouée aux pratiques pieuses et aux œuvres charitables, sans autre intérêt humain que son fils, dont les études s'achevaient chez les Eudistes. Le refroidissement entre elle et son amie d'enfance, provoqué par un divorce la blessant dans sa foi, s'était accentué en scission complète après ce second mariage que n'avait pas béni l'Église. Non qu'aucune parole eût été dite de part ni d'autre; mais celle-ci se sentait réprouvée de celle-là, et elle avait eu la fierté de ne point frapper à la porte d'un cœur qui se fermait. Le silence s'était donc fait entre elles jusqu'au jour où les rapprocha une circonstance singulière.
Définitivement rebutée par la sévérité de son foyer, la nature joyeuse et jouisseuse de M. Guivarch avait cédé aux entraînements grossiers de ce monde d'affaires marseillais où l'immoralité est de règle, tenue quasiment pour une obligation affermissant le crédit de la maison, à l'égal d'une loge au Grand-Théâtre et d'un équipage bien tenu. Mais ses émoluments aux Messageries Maritimes ne lui suffisaient point pour lutter sur le terrain du plaisir avec les fortunes des savons et des huiles, de la commission et de l'armement. Afin de subvenir à ses doubles charges, il s'était lancé dans des spéculations sur les terrains de la Côte d'Azur. Trop léger à la fois et trop loyal pour réussir des opérations aussi dangereuses, roulé par un associé, il s'était vu contraint de lui intenter un procès. La compétence reconnue de Me Rogerin ne l'avait pas seule guidé dans le choix d'un conseil, mais aussi le souvenir de cette gracieuse figure souvent rencontrée chez lui naguère, et à laquelle il avait conservé une affectueuse sympathie. L'idée était heureuse, car pour l'amour de sa femme, vivement intéressée à la cause, André avait mis au service de son client quelque chose de plus que sa conscience professionnelle. Ayant réussi à faire rendre gorge au brasseur d'affaires véreuses, ainsi avait été conjuré un désastre dans lequel se fût trouvé englouti tout l'avoir du ménage. A la profonde gratitude de M. Guivarch pour l'avocat s'était jointe une vive estime pour l'homme, et un commerce amical s'était établi entre eux. Cette alerte l'avait assagi. Se sachant une atteinte au cœur, aggravée par ces émotions, un souci lui était venu de l'avenir des siens, ce qui semblait prématuré. Il ne se méprenait pourtant point, car, ayant eu le temps de mettre ordre à ses affaires, il ne tardait pas à être foudroyé par une embolie. Son testament instituait André Rogerin subrogé tuteur de son fils, alors âgé de quinze ans, qui était le filleul de Mme Rogerin. Voilà comment, sans qu'il lui fût possible de s'en défendre, Monique s'était trouvée remise en contact avec son amie d'enfance. Elles ne se fréquentaient point comme naguère. Mais malgré tout ne pouvait s'effacer l'emprise de l'intimité ancienne. Et n'ignorant pas ce qu'elle devait au mari d'Élisabeth, Mme Guivarch se jugeait tenue à surmonter son éloignement pour le péché dans lequel ils vivaient.
Cet éloignement, André le devinait et s'en irritait. Certes il se croyait bien dégagé de tout scrupule quant aux conditions de son mariage. Elles avaient été imposées, pensait-il, par des circonstances adverses, que c'eût été coupable de laisser mettre obstacle à son bonheur, à celui d'une autre. Sa finesse l'avertissait cependant que d'avoir l'épiderme aussi sensible au blâme pressenti sur ce point venait peut-être de ce que, dans son for intérieur, il se blâmait lui-même. Se blâmait-il? Non: un regret seulement. Regret dont, pour s'en excuser vis-à-vis de sa raison, il s'affirmait ne l'éprouver qu'à cause d'Élisabeth. Ainsi en raisonnait cette casuistique qui se glisse dans les consciences les plus loyales. Son existence, au surplus, était trop remplie pour qu'il eût loisir de s'attarder à l'analyse de soi. Lorsque ce doute l'assaillait, il le chassait comme une mouche importune. Mme Guivarch avait, à ses yeux, le tort de le lui ramener dans l'esprit, par la réprobation qu'elle dissimulait, mais qu'il ne se dissimulait point. A la vérité n'entretenait-il avec elle que les relations strictement nécessaires à l'accomplissement de son office. Mais Élisabeth parfois allait à Versailles. Et il avait remarqué chez elle, à la suite de ces visites, une recrudescence de cette mélancolie dont il eût préféré que la source lui demeurât mystérieuse.
«Qu'as-tu à faire, lui disait-il, avec cette béguine revêche? Si l'on n'avait des raisons de penser que la dévotion ainsi comprise est insupportable à Dieu autant qu'aux hommes, ce serait à vous inspirer pour la religion la vertueuse horreur du farouche Alcide Biscaras.
—Elle est malheureuse, mon amie. En dépit des si graves torts de son mari envers elle, Monique l'aimait...
—Hum! cela ne m'est pas démontré... Ou du moins l'aimait-elle si mal que mieux eût valu pour lui, pour elle pareillement, moins d'amour et plus de bonne grâce.
—Je te l'accorde. Cela pourtant excuse-t-il M. Guivarch?
—Ma chère enfant, sur cent mauvais maris il n'y en a qu'un ou deux peut-être de qui on ne puisse dire que c'est la faute de sa femme... Et la réciproque est non moins vraie. Cela n'excuse pas les torts, si tu veux, mais cela les explique. Dans le cas de ton amie, je conviens que son époux s'était dérangé plus que de raison. Mais aussi c'est qu'elle y avait mis vraiment trop du sien. Cette femme qui est de peu ton aînée et qui n'a plus d'âge, qui a été jolie, me dis-tu, et qui est un épouvantail à moineaux...
—Oh! André...
—Soit! de beaux yeux encore... ces grands yeux noirs qui survivent à la décrépitude des brunes. Mais qu'est-ce que cela et que toute beauté d'ailleurs, avec un tel abandon de soi? Tout à l'heure, je prononçais à son sujet le beau nom d'amour... Il hurle avec elle comme le violet avec le bleu. De ce que ce brigand-là se fait souvent le complice du diable, Dieu pourtant ne commande pas aux femmes d'en sevrer leur mari.
—Au contraire, dit étourdiment Élisabeth, puisqu'il leur commande d'être fidèles comme Sara, sages comme Rebecca, aimables comme Rachel...»
Une légère rougeur lui monta au front et, brusquement, elle s'arrêta. Ces paroles qui lui étaient revenues à l'esprit, pourquoi fallait-il qu'elles eussent consacré son triste mariage avec Edmond Lambertier, alors que cette union d'aujourd'hui, toute de douceur et de tendresse, de secs et froids articles de code en avaient constitué la seule formule? Fidèle comme Sara, elle, la femme d'un autre quand celui-là était vivant... Vivement, elle reprit:
«L'erreur de la pauvre Monique est de s'être mariée... Elle n'était pas faite pour le siècle.
—Mais il y a des religieuses amènes. Tiens, pendant mon volontariat, j'ai passé un mois à l'hôtel-Dieu de Caen, tenu par les Augustines. La sœur supérieure des salles militaires était une femme absolument charmante au sens mondain du mot. Je suis bien certain qu'elle fait une meilleure religieuse que n'aurait été Mme Guivarch.»
Bien que jamais André ne parlât avec irrévérence des choses saintes, c'étaient sujets que toujours avec lui évitait Élisabeth. A quoi bon, puisqu'elle avait perdu le droit d'essayer de le ramener à la foi?
«Enfin, poursuivit-elle, Monique a aimé à sa façon. Et d'avoir tellement souffert par son mari, elle ne l'en pleure pas moins.
—Oui, elle est de ces femmes qui chercheraient prétexte à s'endeuiller si elles n'en avaient motifs. Elle a manqué sa vocation: elle aurait dû être une de ces pleureuses de votre pays de Bretagne, qui font profession d'ensevelir les morts. Quand je la vois, c'est plus fort que moi, je cherche le corps.»
Mais Élisabeth lui mettant la main sur la bouche:
«Tais-toi, André, tais-toi... Il ne faut pas plaisanter avec cela.»
Il sourit à sa femme, lui baisa la main, puis on parla de n'importe quoi.
Louis Guivarch était un grand garçon bien découplé, très vivant, un peu léger de caractère, tenant beaucoup du tempérament paternel. Assez travailleur, intelligent, très doué pour les mathématiques, dès que s'était révélé chez lui cette aptitude spéciale, qui s'accordait avec des goûts militaires, l'École Polytechnique avait été son objectif. Ce fut un profond étonnement lorsque, muni de son baccalauréat ès sciences, aussitôt ses dix-huit ans révolus, il s'engagea dans l'artillerie coloniale. Sa mère en fut chagrine, d'abord dans l'intérêt de son avenir, qui eût été plus brillant s'il fût entré dans l'armée par la grande porte, aussi parce qu'elle s'alarmait de cette émancipation précoce. En ce moment à Morlaix, où elle réglait quelques affaires, ayant écrit au subrogé tuteur du jeune homme pour lui annoncer la nouvelle, elle reçut de lui cette réponse:
«Comme vous je déplore ce coup de tête, et si j'avais été consulté, j'aurais fait de mon mieux pour mettre du plomb dans cette folle cervelle. Folle?... Pas si sûr. Votre fils est un Breton pur sang. Sous des apparences un peu en l'air, il tient sans doute de sa race, de la vôtre,—vous la connaissez bien,—cette fermeté de propos qui, ne se gaspillant pas en paroles vaines, sait patiemment attendre son heure. J'en vois la marque dans sa dissimulation d'un dessein contre lequel vous auriez lutté de toute la force de votre autorité morale. Ainsi a-t-il laissé venir le jour où la loi l'autorisait, pour cet objet spécial, à disposer de soi par anticipation sur sa majorité. Alors, Sixte-Quint en herbe, il a jeté ses béquilles, vous mettant en présence du fait accompli. Je conçois certes que vous en ressentiez du déplaisir. Me permettrez-vous cependant de vous présenter son excuse, laquelle je crois connaître aussi bien que s'il me l'avait dite? La charge dont son père m'a fait l'honneur de m'investir ne comportant aucune ingérence dans son éducation, jamais je n'ai pris la liberté de vous adresser à ce sujet la moindre remarque. Mais je n'en pensais pas moins et, je vous l'avoue respectueusement, parfois je me donnais licence d'en désapprouver l'esprit. Les jeunes gens, madame, sont des jeunes gens. A leur tenir la bride trop haute, on risque de leur faire prendre le mors aux dents. Celui-là en particulier devait supporter impatiemment le joug d'une vie familiale que vous lui faisiez bien sévère. Pour s'affranchir trois ans avant l'âge légal, un moyen s'offrait à lui: il en a usé. Et peut-être n'est-ce que demi-mal. Qui sait si cette folie ne l'aura pas préservé de bien des sottises? Par le rang, il parviendra à l'épaulette; ce sera plus dur et il ira moins loin peut-être. D'autre part, le voici sous une bonne discipline pour le garder de graves écarts que je n'étais pas sans appréhender, par l'effet d'une loi de réaction contre laquelle rien ne prévaut dans le domaine moral, non plus que dans le domaine physique. De ce côté du moins aurez-vous donc satisfaction, et cela est raisonnable, aujourd'hui, de la part des mères, de ne pas trop attendre des garçons.»
Le jeune soldat incorporé à Rochefort en attendant son embarquement pour quelque pays d'outre-mer, seule désormais, Mme Guivarch devait se jeter plus complètement encore dans les bras de la religion. Toutefois n'était-elle point une mystique pure. Quelque chose d'ardent était en elle qui en eût fait une militante de la vie monastique.
L'exercice de la charité agréait moins à son tempérament que les œuvres d'apostolat. En visitant les pauvres, elle s'enquérait de l'état de leur âme plus que des besoins de leur corps. L'évangélisation des humbles toutefois ne lui inspirait qu'un intérêt relatif. Elle ne se payait pas d'illusion et savait qu'en ces champs ingrats l'ivraie le plus souvent repousse aussitôt arrachée. Faire revenir de ses égarements une âme éclairée lui semblait devoir être plus utile à la fois et plus agréable au Seigneur. En la rapprochant d'Élisabeth par une circonstance aussi imprévue, Dieu sans doute lui marquait sa voie. La piété de Monique n'était pas exempte de quelque orgueil, qui s'exaltait à la pensée de ce triomphe. Là était le secret de son apparente tolérance pour le péché de son amie, unique moyen de reprendre l'ascendant d'autrefois. Et quoique son zèle n'eût pas encore exercé d'action directe sur cet esprit sans endurcissement, quelque chose déjà se dégageait de son seul contact, qui y jetait ce trouble si bien deviné par André, les jours suivant les visites de sa femme à Versailles.
Le désastre où venait de chavirer le bonheur d'Élisabeth était-il l'occasion attendue par Monique? Sans doute ne se formula-t-elle point cette pensée cruelle. Très sincèrement, car elle l'aimait, elle lui apporta le tribut de ses larmes, en même temps que l'assistance matérielle dont avait si grand besoin la malheureuse mère. Outre qu'un homme, le plus tendre, le plus délicat, n'est guère apte à remplir auprès de la femme la plus chérie certains offices de sœur de charité, André se trouvait très pris par les nécessités concrètes de l'existence. De nature retirée, vivant beaucoup chez elle, Élisabeth n'avait pas d'autres amies intimes. Sa famille ne lui offrait guère de ressources. La tante Bertereau prenait de l'âge et avait assez à faire de soigner son grand homme vieillissant. Hélène Percheron, n'eût-elle pas été éloignée de Paris, ne s'était jamais occupée de personne que d'elle-même. La pauvre Jeanne Vuillaume, d'ailleurs effondrée dans ses propres chagrins, était trop apathique, trop maladroite pour se rendre d'aucune utilité. Pas davantage Élisabeth n'avait-elle à attendre de sa belle-sœur Cécile, gentil oiseau jaseur, au bon petit naturel affectueux, mais absorbée par un mari qu'elle adorait, par des enfants dont elle se parait, par des goûts mondains que partageait Georges. Ainsi la triste amie d'enfance se trouvait-elle seule indiquée pour la place à prendre dans cette vie dévastée par la douleur. Monique n'y faillit point. Pendant ces premiers jours de lutte terrible entre la raison d'Élisabeth et son désespoir, avec une intelligente sollicitude elle la remplaça auprès du petit Gabriel. Le moment venu de remettre l'enfant aux bras de sa mère, afin de provoquer une salutaire réaction, elle continua ses soins à tous deux, discrètement, sans s'imposer en tiers dans le ménage. Lorsqu'elle ne se jugea plus nécessaire, elle s'effaça.
Le plus farouche désespoir cependant ne saurait s'accommoder d'une solitude absolue. Précisément à cause qu'était insupportable à Élisabeth toute rumeur de dissipation, que lui était amer le commerce avec les heureux, sur ses crêpes les crêpes de Monique exerçaient une attraction. La distraction lui était recommandée—les médecins ont de ces ironies... Le petit voyage de Versailles lui en créait une. Aussi y trouvait-elle occasion de prendre l'air, de faire de l'exercice, ce qui lui était également prescrit. Entre le déjeuner d'onze heures, après lequel André se rendait au Palais, et le dîner qui de nouveau réunissait les époux, longues étaient les journées pour la tristesse d'Élisabeth. Souvent elle allait les passer dans le petit pavillon de cette rue de Mademoiselle, au nom évocateur d'un passé royal, où l'herbe pousse entre les pavés. Demeure retirée, silencieuse, au seuil de laquelle venaient expirer les bruits du monde, quasiment aussi monastique que le couvent mitoyen des Capucins, dont les grêles sonneries de cloche y marquaient la fuite des heures. Les études de Gabriel ne l'occupaient que le matin, son professeur spécialiste pour les enfants en retard venant le faire travailler à domicile. Elle l'emmenait. Il se plaisait mieux à jardiner dans le petit parterre qu'à s'aérer au Luxembourg, et cela lui était plus sain. Ou bien on faisait quelque promenade à pied ou en voiture dans le parc. Les deux amies parlaient du pays de leur race; elles évoquaient ces souvenirs si vivaces de la première jeunesse. L'entretien parfois tombait sur quelque matière pieuse. Monique exaltait la puissance de la religion pour panser les plaies saignantes en les rapportant à celles du Sauveur.
La pitoyable mère, alors, remuée dans ses fibres chrétiennes, s'essayait à cette résignation que Dieu donne en récompense aux cœurs animés de la foi profonde. Mais quand c'est la splendeur des sacrements qu'on lui vantait, leur efficacité consolatrice, un nuage lui montait au front, sa tête se courbait, elle demeurait sombre, accablée dans le sentiment de l'indignité qui la tenait éloignée de la sainte table. Et une honte la prenait de la légèreté avec quoi, depuis dix ans, elle acceptait de vivre hors la loi de l'Église, se tenant pour quitte envers sa conscience catholique par l'assistance régulière aux offices d'obligation.
Ces jours-là, elle revenait auprès de son mari plus lourde de tristesse. Ce qui la consumait, ce n'était plus seulement cet arrachement de la chair de sa chair. C'était la mémoire ravivée d'une parole entendue aux premiers jours de son deuil. Dans un paroxysme de désespoir, il lui était arrivé de s'écrier:
«Ah! Dieu n'est pas bon...»
Épouvantée de ce blasphème, Monique, pour l'en reprendre, avait manqué de douceur.
«Dieu ne permet pas qu'on lui préfère ses créatures. C'est de cela qu'il m'a châtiée, moi aussi.»
C'était son scrupule qu'en se dérobant à sa vocation d'épouse du Christ elle l'avait offensé. Elle professait cette piété sombre faite de plus de terreur que d'amour. Penchant de son âme austère, influence lointaine aussi de certain confesseur dont la stricte doctrine pesait sur elle, malgré les efforts de ses directeurs ultérieurs pour en effacer l'empreinte. La douce Élisabeth, toujours, avait été rebelle à pareille conception de l'idée divine. Cette fois tout son être s'était révolté.
«Dieu me punirait pour avoir trop aimé ma petite fille?... C'est ce que je dis alors: il serait méchant... Mais non, avait-elle repris, effrayée à son tour, non, non, ce n'est pas vrai. S'il me punit, c'est d'autre chose, peut-être... de cela, non...»
Monique n'avait répondu que par un geste évasif et n'y était pas revenue. Mais le trait avait pénétré profondément. C'était une de ces blessures qui d'abord ne produisent qu'un choc douloureux et rapide, pour ensuite, lentement, déterminer une plaie qui s'ouvre, s'étend, gagne et ronge l'os avec la chair. Sur cette plaie, au lieu d'un baume, c'est un corrosif qu'y versait l'esprit assombri d'Élisabeth, et ce corrosif, c'est à Versailles qu'elle le puisait.
De cela, bien qu'il ne sût pas tout, André avait le soupçon. Pour combattre cette hantise, il était armé par sa tendresse, par l'autorité de sa fermeté douce, par l'affectueuse confiance qu'il inspirait à sa femme. Il la sentait pourtant lui échapper un peu. Leur intimité morale subissait quelque atteinte—moins que cela, pensait-il: légère discordance seulement, passager défaut d'équilibre résultant du bouleversement de leur foyer. Certes, son cœur paternel saignait cruellement. L'obligation cependant de faire face à la vie l'allégeait de ce poids mort qu'est l'abandon de soi.
Passé les premiers mois, lorsqu'il se fut ressaisi, cette douleur dont il devait, dont il savait s'abstraire, ne vibrait plus à l'unisson de la douleur maternelle, toujours présente. Dans son existence très extérieure, tout concourait à l'en distraire; tout y ramenait dans celle, essentiellement domestique, d'Élisabeth. C'était quelque jouet retrouvé, le dernier livre feuilleté par l'enfant, ces chères petites choses qu'elle avait portées, qu'elle avait touchées, qui conservaient un peu de sa forme, de son empreinte, de son parfum. C'était un mot de Gabriel au sujet de la petite sœur. C'était le loulou blanc, dont d'abord on avait voulu se défaire, chacune de ses gambades, de ses caresses évoquant amèrement l'image de celle dont il avait été le compagnon favori; finalement, on s'était décidé à le garder, à cause que, dans ses longs poils soyeux, avaient erré jusqu'à la dernière heure les doigts fiévreux, glacés aujourd'hui. Cela au désespoir de Jean Bertereau, qui avait réclamé Pom comme souvenir de sa cousine chérie et à qui on n'en avait pas tenu la promesse. Puérils et touchants rappels de douleur, vivement ressentis par la sensibilité féminine et qu'épargnait au chef de famille la plus grande largeur de ses horizons. Élisabeth n'en faisait point à son mari le reproche. Elle était raisonnable: elle ne tenait pas pour mauvais qu'il cherchât dans des commerces étrangers, dans des distractions sérieuses, une détente indispensable pour maintenir la liberté de l'esprit, l'élasticité du cerveau. Mais il ne devait pas la blâmer non plus si elle s'écartait de lui parfois afin de pleurer.
Pour elle-même comme pour lui, il aurait voulu la voir réagir. Cette action lénitive du temps qui, sans frustrer les morts de ce qu'on leur doit, finit par restituer leur part aux vivants, elle était bien lente à faire son œuvre. Non sans raison, c'est à la fréquentation de Mme Guivarch qu'André attribuait le retard de cette évolution nécessaire. Doucement, prudemment, il essayait d'éloigner sa femme d'une atmosphère si peu propre à lui rendre la force et le goût de vivre. Un jour il avait à dessein mis ce sujet sur le tapis en présence de son beau-frère, afin de solliciter l'avis professionnel du jeune docteur quant à l'action non seulement moralement, mais physiquement déprimante d'une ambiance morose. Georges s'était prononcé dans son sens. Puis, comme souvent les gens de naturel joyeux, étant volontiers étourdi en ses propos, il avait ajouté:
«Je me demande d'ailleurs comment ton amie te peut porter une si belle tendresse, car enfin, soit dit sans t'offenser, tu es pour elle une pierre de scandale.»
Avec une âpreté dont elle n'était pas coutumière, sa cousine avait répondu:
«Monique pratique la charité... Elle prie pour les pécheurs.
—Elle est bien bonne. C'est seulement dommage qu'elle ne s'en soit point avisée plus tôt. Si Dieu l'écoute—et il doit bien cela à qui le sert d'un zèle si ardent—elle t'aurait épargné ton grand chagrin.»
Devenue toute pâle:
«Tais-toi, tais-toi, s'était écriée Élisabeth... Ne parle pas de cela... tais-toi.»
André s'étonna. D'habitude, loin d'écarter le souvenir de la chère petite morte, elle le recherchait. C'est lui au contraire qui s'étudiait à l'en détourner. Et au lieu que les paupières de la mère se fussent mouillées, que sa voix se fût faite tendre, c'est d'un accent presque dur qu'elle avait imposé silence à Georges, avec de la colère quasiment dans les yeux, une altération profonde du visage. Cela donna fort à penser à son mari. Il ne savait pas quel écho ces paroles imprudentes avaient réveillé dans cette conscience troublée.
II
«Qu'on ne me parle plus de lui, clamait le docteur Bertereau... Je ne le connais plus... Il n'est plus mon fils... Que jamais son nom ne soit prononcé devant moi...»
La colère empourprait son visage de façon alarmante; son cou puissant se gonflait dans sa cravate, où machinalement il passait les doigts pour l'élargir. Faiblement, sa femme s'efforçait de l'apaiser.
«Un égarement passager... l'entraînement de ces mauvaises compagnies où il se plaît... Il en reviendra.
—Et quand il en reviendrait?... Mon nom n'en demeurera pas moins déshonoré. Mon nom, lire mon nom au bas de cette ordure!...»
Il froissait avec violence le Temps, dont, dans sa large et forte main, l'ample feuille fut réduite en une petite boule que furieusement il lança à travers la chambre.
«J'interdis formellement à ce drôle l'entrée de ma maison... tu entends, Amélie? Si tu as envie de voir ton fils, tu iras chez lui... en quoi d'ailleurs tu me désobligeras entièrement. Mais qu'il franchisse le seuil d'un honnête homme, d'un bon citoyen, non... Quand je serais mourant même, je défends qu'il vienne... Quand je serai mort, qu'il marche derrière mon cercueil.
—Allons, Frédéric, calme-toi... Tu t'excites... Tu vas te faire du mal.
—C'est vrai qu'il y a de quoi s'en flanquer une attaque... Et ce serait péché que lui faire cet honneur de mourir du chagrin qu'il me donne. En voilà assez. J'avais quatre enfants, je n'en ai plus que trois... Un point, c'est tout.
—Vous comptez mal, mon oncle. C'est cinq que vous aviez... Il vous en reste donc quatre, si vous le voulez bien.»
Un baiser sur le grand front dénudé accentua les paroles d'Élisabeth, prononcées avec cette grâce affectueuse demeurée chez elle aussi fraîche qu'en ses vingt ans. Sous cette caresse, l'ébullition du vieux chirurgien tomba. Tout grondant encore, comme le flot qui se retire après s'être brisé au récif, il redressa sa haute taille, que l'âge commençait à courber, et sortit d'un pas lourdement appuyé, afin de l'assurer mieux.
Une stupeur régnait. Mme Bertereau s'essuyait les yeux; Jeanne Vuillaume poussait de grands hélas! incohérents, qui s'accordaient avec son attitude habituellement éplorée. André Rogerin avait ramassé le journal, le lissait avec ses paumes, et, les coudes sur la table, relisait le passage incriminé, sa physionomie et ses gestes trahissant une vive indignation. Mâchonnant avec fureur sa moustache, Maurice Briffault semblait absorbé dans la contemplation de l'aimable spectacle que présentait la pelouse aperçue par les portes-fenêtres grandes ouvertes. La petite Andrée Bertereau, gambadant de ses longues jambes menues, gainées de noir, sous la courte robe de broderie anglaise à ceinture rose, victimait de son mieux et impartialement son cousin Gabriel, tout essoufflé de tant de turbulence, et le bon gros dogue bringé, qui vainement prétendait lui faire peur avec ses grognements de bourru bienfaisant. Plus loin, tout en adressant aux enfants d'intermittentes objurgations, qui demeuraient de nul effet, Marguerite Vuillaume, un peu frêle pour ses dix-huit ans, et ressemblant à sa mère, avec la grâce en plus, faisait une moisson de roses destinée au surtout de table. Entre les deux gros catalpas, un envolement rythmé de jupes claires et de dessous vaporeux: la petite Mme Georges pelotonnée dans le hamac, qu'à grands éclats de rire balançait très haut son fils Jean, tout fier de la force déployée. Dans la lumière enveloppante de cette fin d'après-midi d'un chaud septembre, c'était un joli tableau familial heureux et paisible. Le vieux chirurgien aimait ces réunions dominicales à Marly-le-Roi, auxquelles, cet été-là, était exact le ménage Rogerin. Leur fils suivait un traitement d'hydrothérapie résineuse et de massage, dont on augurait grand bien pour sa coxalgie; ils avaient renoncé à la villégiature en Suisse ou en Bretagne pendant les vacances judiciaires et loué une villa à Saint-Germain, auprès de l'établissement de ce spécialiste. Depuis peu secrétaire du comité de l'infanterie au ministère, emploi du grade de lieutenant-colonel auquel il allait être prochainement promu, Maurice Briffault était venu ce dimanche dîner chez son oncle, assuré désormais de n'y point rencontrer Marcel dont, quoique sans rupture déclarée encore, la place au foyer paternel demeurait toujours vide.
Après un instant, Mme Bertereau quitta le salon. Il ne lui était pas habituel de s'abandonner à l'accablement. Et elle savait comment distraire son grand homme, unique procédé efficace pour le calmer dans ces colères auxquelles, en vieillissant, il devenait sujet.
«C'est ignoble, se récria André, frappant violemment le journal du dos de la main... c'est abominable... Vous avez lu cela, commandant?
—Oui, tout à l'heure, en venant, dans la Patrie.»
Tous deux se mirent à se renvoyer les phrases saillantes de ce factum affiché le matin sur les murs de Paris, à l'adresse des conscrits sur le point de se mettre en route, et au bas duquel, parmi d'autres notabilités de l'anarchisme scientifique, figurait la signature de Marcel Bertereau.
«L'infâme livrée militaire... les soudards galonnés... ces bagnes que sont les casernes... le troupeau de brutes abjectes auxquelles on enseigne l'art de tuer... La patrie bourgeoise, une marâtre, à qui vous ne devez dévouement ni obéissance... Quand on vous enverra à la frontière pour massacrer vos frères en humanité, vous répondrez par la grève, par l'insurrection... Vous abattrez dans la boue le drapeau, cette loque...»
Bien qu'il n'en eût pas la surprise, à ce mot l'officier sursauta, comme un moment auparavant, dans le train.
«Canaille!... Misérable!... Faut-il que nous ayons le même sang dans les veines... Grâce à Dieu, je porte un autre nom... Et pourtant, en vérité, je ne sais ce qui me retient d'aller de ce pas lui mettre ma main sur la figure, ou, mieux encore, ma botte... où vous savez.»
Une voix douce de nouveau intervint.
«Ce qui vous retient, je le sais: c'est la pensée que votre manifestation, bien justifiée, certes, aggraverait le chagrin de votre oncle et de votre tante.»
Maurice s'inclina.
«Mme Élisabeth a toujours raison.
—Et puis quoi? reprit André... Pareilles ignominies ne sont justiciables que du dégoût.
—Oui, avec une bonne correction autour. Le dégoût, si vous saviez ce que cela leur indiffère... Ces messieurs planent au-dessus de semblables fadaises. Le dégoût... Pour être sensible à celui qu'on inspire, il faudrait avoir le sens de la propreté.
—Celui-là justement le possède. C'est pitié de voir cette nature distinguée, cet esprit raffiné tombés à pareille déchéance. Je ne l'avais que trop prévu, tu t'en souviens, Élisabeth?... Il a été roulé par le torrent. Mais en dépit de tout ce qu'il peut affecter de cynisme, il a conscience, je le crois, de son abaissement... fût-ce seulement à cause de la profonde sottise de ces déclamations, pire encore peut-être que leur infamie. Et de se trouver en telle compagnie, c'est déjà pour lui, allez, un châtiment.
—Voilà l'auto de Georges, dit Jeanne qui regardait par la fenêtre. Il doit être furieux, lui aussi.»
Le jeune docteur Bertereau fit son entrée en rafale et brandissant la Liberté. A la vue de l'animation régnante:
«Ah! vous savez déjà, s'écria-t-il. Eh bien! c'est du joli. Papa est-il au courant? Il est capable d'en prendre une congestion.
—Dieu merci, répondit son beau-frère en montrant le Temps qu'il tenait, tant de tués que de blessés, il n'y a qu'un journal endommagé.
—C'est que je m'inquiétais, et j'ai fait de la quatrième vitesse. Il est tellement sanguin... On peut le trouver trop radical, mais du moins est-il un républicain patriote, genre vieille barbe de 48.
—Oui, fit André, hochant la tête: un de ces républicains qui voient la république comme elle devrait être... Et l'expérience a beau leur démontrer qu'elle ne peut pas être comme elle devrait, rien ne les décourage.
—Je suis loin d'être un fanatique du régime. Toutefois n'est-ce pas injuste de le rendre responsable de tels excès? Les doctrines de Marcel et de ses copains ne relèvent pas plus du dogme républicain que d'aucun autre... C'est le néant.
—Et c'est Charenton, ajouta le commandant avec un haussement d'épaules.
—Chez ceux qui sont sincères, reprit André, il y a bien, je crois, un élément de névrose. Mais lui ne croit même pas à sa négation. Ce n'en est que plus triste...
—Et plus honteux.»
Moins apte à juger des idées générales que des effets particuliers, en soupirant, Jeanne remarqua:
«Tout cela est bien fâcheux pour maman. Il est bon, papa, en lui disant d'aller chez Marcel si elle a envie de le voir... Est-ce que c'est possible avec sa situation fausse?... Eh! quoi, Maurice, tu ne sais pas? Tu arrives bien de ta province...
—Et même d'Embrun.
—Tu ne sais pas qu'il vit avec une étudiante finlandaise?... Très jolie, dit-on... Georges la connaît.
—Elle a été dans mon service à Lariboisière. Je te crois qu'elle est jolie: longue, frêle, pâle, blonde, des yeux vert de mer... une fée des neiges. Avec cela, la mâchoire carrée des travailleurs, un tempérament de fer, des nerfs d'acier... Elle te vous disséquait son cadavre en cinq sec, aussi tranquillement que ta fille, là-bas, dispose des roses en gerbe. Elle vient de passer le concours de l'internat et est arrivée dans un fauteuil. Le père Lestouvée, qui présidait le jury, et qui a horreur des doctoresses, s'est vu obligé, en grinçant des dents, de lui octroyer un très bien et de lui grimacer un compliment. Ce n'est pas seulement dans la spécialité qu'elle est calée... Cultivée comme le sont ces femmes du Nord quand elles s'en mêlent; une demi-douzaine de langues vivantes et du grec autant que régent en Sorbonne, et la philosophie allemande, et Herbert Spencer, et Lombroso, toute la lyre... Ah! pour banale, elle n'est pas banale, Nadèje Elsingborg.
—Ce que je me demande, fit Élisabeth, c'est pourquoi Marcel ne l'épouse pas.
—Parce que, ma chère, elle est une disciple de Tolstoï... la Sonate à Kreutzer... Tu n'as pas lu cela? Tant mieux pour toi. Le nihilisme de ces régions hyperboréennes englobe toutes institutions sociales, à commencer par la plus bourgeoise: le mariage. Union libre et métaphysique!... Pacifisme et dynamite!... Cela devrait être très simple, puisqu'il n'y a plus rien, et pourtant c'est très compliqué, parce qu'il y a de tout, de tout... Très obscur aussi... Cela vient bien d'un pays où les nuits sont de vingt-quatre heures.»
La quarantaine passée avait laissé à Georges Bertereau toute sa verve de carabin. Plus sérieux, il reprit:
«La demoiselle, au surplus, serait pour notre famille une acquisition peu enviable, car, avec sa mine d'iceberg, c'est une gaillarde qui inscrit à son actif plusieurs caprices antérieurs. Pour ces Scandinaves émancipées, cela compte comme expériences scientifiques.
—Si votre frère était ici, Georges, il vous dirait que les Finlandais ne sont pas des Scandinaves.
—Ah bah!... Oui, j'ai de cela une notion vague.
—Les Scandinaves constituent un rameau de la grande famille germanique, tandis que les Finlandais, ou Finnois, appartiennent à la race mongolique, comme les Hongrois, les Turcs et les Lapons... Pardon, ajouta André en souriant... Voilà que j'émule notre chère et excellente pédagogue Mme Biscaras.
—Ainsi, ma pseudo belle-sœur serait une petite Lapone. On ne s'ennuie pas en Laponie!
—Oh! Georges, comment peux-tu plaisanter de ces choses?...
—En pleurer, ma pauvre Jeanne, ne remédierait à rien. Parlant de Mme Biscaras, je m'étonne que cette apôtre de la paix ne figure point parmi les signataires du manifeste, au nombre desquels brillent quelques dames, aux fins d'égayer la situation. Voyez: une Roumaine, une Russe, une Norvégienne... très qualifiées pour parler à des conscrits français... non moins d'ailleurs qu'un Grec, un Espagnol, une couple de Belges. Il y manque vraiment Mme Biscaras, laquelle est Génevoise.
—Oh! tout de même, le vieux jacobin ne l'aurait pas permis. Si papa est de 48, lui remonte à 92: la patrie en danger, les armées en sabots... Il ne serait pas antimilitariste, notre Alcide, si seulement les soldats étaient moins militaires.
—Et surtout s'ils pouvaient se passer d'officiers. C'est nous qui les offusquons. Voilà où le bât les blesse dans leurs efforts pour concilier le patriotisme avec le jacobinisme: ils veulent une armée, mais ils détestent l'esprit des armes. C'est qu'ils n'oublient pas que, faute de Bonaparte pour les mettre dans sa poche, c'eût été Moreau, ou encore Kléber ou Desaix, Marceau ou Hoche... partis en sabots, oui, mais arrivés en bottes. Depuis cent ans, ce petit cliquetis du sabre sur l'éperon les épouvante pour leur chère R. F... tellement intangible cependant, à les en croire, que personne ne veut entendre parler d'autre chose. Que tout cela est donc logique!...»
En souriant, Élisabeth remarqua:
«M. Biscaras vous dirait, monsieur Maurice, qu'une armée républicaine doit être vouée uniquement à la défense du pays, laquelle est sainte, autant que coupable et barbare une guerre d'agression.
—Parfaitement. Et au jour de la mobilisation, je vois mes braves alpins, que j'ai quittés avec tant de regret, me dire: «Mon commandant, nous ne comprenons pas très bien ce que racontent les journaux. C'est-il vraiment que les Prussiens nous tombent sur le casaquin? Parce que, vous savez, si c'est nous qui leur cherchons des raisons, je ne marche pas.» Voilà les extravagances auxquelles on arrive. Ce sont les Alcide Biscaras qui conduisent aux Marcel Bertereau.
—Très juste, approuva André. Le frein intellectuel est un instrument délicat. A le trop relâcher, on le fausse, puis le brise. Le cas est fréquent chez les peuples du Nord, dont cette doctoresse finlandaise constitue un spécimen si remarquable. Leur culture, intensive à l'excès, révulse leur mysticisme naturel et le tourne en anarchisme. L'orgueil scientifique les affole; leurs orgies spéculatives les grisent: ils perdent pied dans le déchaînement de la pensée. Nietszche, un prodigieux esprit pourtant et d'une rare puissance, y a laissé sa raison. Le surhomme qu'il a créé si ingénieusement est en lui retombé à l'état d'imbécillité.
—Surmenage cérébral, dit Georges.
—Non, non: ce n'est pas un phénomène d'ordre physique, mais psychologique. Le mythe de la confusion des langues...
—Quelle que soit la cause, l'effet est une folie fort malfaisante. Pour se garder la tête fraîche, le mieux est de les laisser se gourmer entre eux, comme à la tour de Babel, en effet.»
Et le jeune docteur, dont l'esprit un peu léger ne s'attachait pas longtemps au même sujet, s'en alla au jardin retrouver sa femme et embrasser ses enfants. Depuis un moment déjà sa sœur s'était éclipsée. L'entretien la dépassait d'une longue portée. Élisabeth, au contraire, très attentive, songeait.
«André n'aurait-il pas tout à l'heure mis le doigt sur la plaie? dit-elle. Ces déraisons proviennent de l'orgueil. Et ce n'est pas sans cause que la religion enseigne l'humilité.»
Mais son mari protesta:
«Il n'est point nécessaire. On peut être parvenu à un étiage intellectuel assez élevé, Dieu merci, en demeurant dans la mesure et dans la règle.
—Mme Élisabeth pourrait bien avoir dit le mot de la situation. Cela vous étonne de m'entendre parler ainsi?... Je m'en étonne un peu moi-même. Et pourtant, moi, j'arrive à croire que la foi est encore le plus sûr des guides, le plus solide des freins. Toujours je l'avais respectée... mais je m'en tenais à cette déférence affectueuse, avec une nuance de condescendance, qu'on porte à sa bonne vieille nourrice. Et puis... et puis j'ai vingt ans de plus que quand j'en avais vingt cinq. Pour être soldat, on n'en réfléchit pas moins... dans ces garnisons alpestres surtout, où l'on n'a guère d'autre compagnie que celle de la nature du bon Dieu... dans ces campagnes coloniales où l'on se trouve en permanence alangui par la fièvre et face à face avec la mort. J'ai réfléchi. Et j'ai été conduit à me demander si la religion ne serait pas la discipline suprême qui engendre toutes les autres... la source unique de toutes idées de devoir, d'abnégation, de sacrifice...
—Je ne fais pas profession d'athéisme. Toutefois dois-je vous prier de remarquer que nombre d'incroyants sont gens de bien.
—Sans conteste. Mais le sens du bien, d'où le tiennent-ils?
—Notre oncle vous répondrait que la pratique du bien et l'accomplissement du devoir sont choses d'utilité sociale, nées de la loi d'échange; chacun faisant ce qu'il doit envers le prochain afin que le prochain en fasse autant pour lui... Mais, ajouta André en souriant, je me hâte de soulever l'objection qui vous vient aux lèvres. Le plus adroit et le moins scrupuleux étant assuré qu'il saura tout recevoir et ne rien donner, il se tiendrait quitte de sa part. Aussi je tombe volontiers d'accord avec vous pour attribuer à ces notions une origine plus haute.
—Eh bien! cette origine, je la trouve dans la foi.
—Peut-être, fit André pensif. Certes, elle est bien affaiblie à présent. Le sentiment religieux cependant est de ceux qui demeurent tenaces au cœur de l'homme. Vidé le vase, le parfum subsiste, lequel est long à s'évaporer. Dans les pays, dans les milieux les moins croyants, l'atmosphère morale en est encore assez imprégnée, sans doute, pour qu'inconsciemment nous en subissions l'influence. Peut-être...
—Eh bien! reprit Maurice Briffault avec quelque vivacité, là où vous admettez l'hypothèse, j'ai, moi, acquis la certitude. Et de catholique latent je suis devenu catholique pratiquant.
—Le sabre et le goupillon... Mais j'ai tort de sourire. Et très sincèrement, mon cher commandant, toutes mes félicitations. Être certain, c'est être heureux.»
Par petite taquinerie il ajouta:
«Les athées aussi le sont... Les athées bien convaincus.»
De cette voix sombre que parfois, à présent, avait Élisabeth:
«Non, dit-elle, ils ne sauraient l'être, parce que Dieu n'est pas avec eux.»
Cette voix-là, symptôme de ses retombées dans la tristesse, alarmait son mari et l'irritait un peu, car cette tristesse-là n'était pas, il le savait bien, celle qui leur était commune.
«Allons, répliqua-t-il, regarde autour de toi. Combien de gens fort religieux ont sujet de se plaindre alors que tout sourit à tant de mécréants.
—C'est qu'on ne regarde pas assez longtemps. Qui sait, à ceux-ci, ce que réserve l'avenir?»
D'un regard circulaire, s'assurant que personne ne serait offensé de sa remarque, elle ajouta:
«Existait-il famille plus heureuse que celle de mon oncle? Vois aujourd'hui tout ce qu'il y est entré de chagrins.