—Il est trop facile de te répondre que les plus croyants ne sont point à l'abri des traverses. S'il en était autrement, la piété prendrait fâcheuse couleur de prime d'assurance avec le ciel. Sans chercher plus loin, tiens, ta chère Mme Guivarch, Dieu l'aurait donc abandonnée? Ce serait bien ingrat de sa part.
—Du moins a-t-elle puisé dans la foi et dans les pratiques la force nécessaire pour supporter ses épreuves.
—Toujours n'y trouve-t-elle pas un visage riant ni une aimable humeur. La religion pourtant, me suis-je laissé dire, veut qu'on soit gai.
—Oui, quand on a le cœur pur.
—Est-ce que ton amie?... Oh! Élisabeth...
—A tort ou à raison, elle se sent, je te l'ai dit, troublée par le scrupule d'avoir failli à sa vocation. Puis, Monique est de nature morose.
—Et elle a été l'artisan de ses malheurs, dans lesquels en effet n'est pour rien la colère céleste. Ainsi de nous tous. Mais, hormis la mort des êtres chers, tout ce qui nous atteint vient de notre fait, va, sans qu'il soit nécessaire que Dieu y mette le doigt.»
Sous prétexte d'aller fumer un cigare, Maurice Briffault s'était dérobé d'un entretien qu'il voyait tourner à l'intime.
«Puisque, continua André, tu invoques l'exemple des Bertereau, ce qui afflige ton oncle dans ses enfants est la conséquence logique de l'éducation et du milieu. S'il est, lui, non seulement un homme éminent, mais un caractère irréprochable, c'est qu'il a grandi dans cette rigide, rude et forte bourgeoisie provinciale d'il y a trois quarts de siècle. En ce temps-là, les bleus comme les blancs, les rouges comme les noirs étaient retenus sur les pentes par un solide frein moral. Les plus libéraux admettaient l'obligation d'une discipline de l'esprit et s'y soumettaient. De Proudhon, tu ne connais sans doute que l'aphorisme fameux: «La propriété, c'est le vol!» L'auteur cependant de cette formule un peu bien hardie professait d'autre part une sévérité morale ne le cédant en rien à celle de la religion. Aujourd'hui, c'est le règne du laisser-aller, laisser-faire, un relâchement général dont les ravages s'exercent jusque parmi les plus conservateurs, voire les plus chrétiens. Notre oncle, si rigide pour lui-même, comment a-t-il élevé ses enfants? Au nom de la liberté individuelle, du droit imprescriptible de chacun à son développement intégral—n'est-ce pas pitié de voir des hommes de sa grande valeur se bercer de pareilles sornettes?—il les a laissés pousser comme herbes folles. A-t-on tenté de combattre chez Marcel, d'enrayer les tendances d'un tempérament intellectuel si singulier? A-t-on pris la peine d'arracher l'ivraie dès qu'elle apparaissait parmi le bon grain? La moisson a été ce qu'elle devait être. Le mauvais laboureur est bien venu vraiment à s'en étonner et à s'en courroucer.»
Mal convaincue, Élisabeth se taisait, un pli têtu barrant son front.
«Vois Georges, continua son mari. Lui a-t-on donné plus de religion qu'à son frère? Il est ce qu'il est parce que, livrée à elle-même, sa nature meilleure était moins exposée à la détérioration.
—Georges ne s'est pas soumis à l'Église, comme l'a fait son cousin, mais il ne nie point. Ta sœur est à son côté, une bonne catholique... Son fils est élevé par des ecclésiastiques...
—Effet, mais non point cause. Le docteur Bertereau junior est de tempérament beaucoup moins positif que son père... ce qui, soit dit en passant, pourrait bien expliquer pourquoi il n'est pas aussi grand chirurgien. Or, mieux que le doute, la foi, j'en conviens, satisfait aux besoins d'idéal. A telles enseignes que nombre de gens aujourd'hui lui demeurent attachés, ou même y reviennent, uniquement par élégance morale, par sentiment artistique.
—Ceux-là ne sont guère agréables au cœur de Dieu.
—Crois-tu? Des prêtres me l'ont dit pourtant: tout leur est bon, qui n'est pas la négation absolue. Et moi-même, plus éloigné encore de la foi véritable, ils me recevaient en grâce parce que, ne la possédant point, je ne lui suis point hostile.
—C'étaient des prêtres bien indulgents.
—Les prêtres le sont plus que les dévotes.»
Dans son humeur contre Mme Guivarch, il ajouta:
«Car ton amie, j'imagine, me présente à tes yeux comme un réprouvé.
—Oh! André... A supposer qu'elle pensât ainsi, lui permettrais-je de le dire?
—Merci pour cette bonne parole. Mais à bon entendeur salut. Et l'insinuation est une arme plus efficace souvent que l'affirmation... Une arme perfide... une arme de femme.»
Élisabeth eut son sourire des bons jours.
«Et les procès de tendances, dit-elle en le menaçant gentiment du doigt, est-ce une arme d'homme? Laissons la pauvre Monique, veux-tu?... et parlons de l'oncle Frédéric.»
Heureux de ce rayon de soleil qui perçait le nuage, André n'insista point et, prenant la tangente:
«Eh bien! ma chérie, si tu prétends que l'oncle Frédéric et tous les siens pèchent par défaut d'idéal, nous sommes d'accord. C'est là que je vois la source des autres déboires qui sont venus à l'encontre de son bel optimisme. Les infortunes de Jeanne? Assurément n'est-elle pas la première à qui soit advenu de tirer un mauvais numéro à la loterie matrimoniale. Mais c'est jouer à coup presque sûr que choisir un gendre dans ce monde de petits arrivistes féroces, d'une immoralité inconsciente, embusqués aujourd'hui sur toutes les routes gouvernementales et parlementaires, qui commencent par être de vulgaires noceurs et finissent dans la peau d'un député prévaricateur ou d'un ministre concussionnaire... Tu verras si je suis mauvais prophète pour Vuillaume. Les Percheron?... Leur déconfiture même, d'ailleurs honorable, n'est point un accident aussi fortuit que cela semble. On est hypnotisé par le gros lingot à l'américaine. Dans la ruée, la plupart se cassent les reins. Et une femme comme ta cousine, matérialisée dans les seules jouissances de vanité, constitue un actif agent de ruine en demandant à son mari de gagner trop d'argent, ce qui est le plus sûr moyen d'en perdre. Leur fils Fred? S'il n'a pas tourné au pire, c'est que les natures médiocres le sont en tout, même dans le mal. Mais vingt-quatre ans, fruit sec de tous ses examens, cent sottises, des dettes... et, au lieu de briller dans la diplomatie républicaine, à quoi le destinait madame sa mère, par grande protection, ce rejeton de deux princes de la science s'échoue dans les bureaux du P.-L.-M., à deux cents francs par mois. Est-ce un effet du hasard? Jamais ce garçon n'a entendu une parole élevée. Dans son esprit, on n'a pas mis un goût délicat, pas une idée noble. Il n'y a trouvé que la blague bête, que le penchant pour des plaisirs grossiers. A quinze ans, il passait ses dimanches aux courses et y jouait avec des camarades de collège, une pépinière de jolies fripouilles. Aussi discutait-il pertinemment les mérites respectifs des étoiles de tous les beuglants de Paris. Certes, le grand docteur Bertereau a des sujets de s'affliger... Mais c'est un phénomène tout scientifique, cette décadence... je dirai même cette déchéance de son sang. Bien heureux encore si Marcel et sa doctoresse ne font pas souche de petits anarchistes qui fabriqueront des bombes à renversement. Tout cela, te dis-je, était fatal. Oui, les erreurs se paient, les fautes s'expient. Mais cela se fait mécaniquement... Que vas-tu donc, à ce propos, invoquer l'intervention de Dieu?... lequel, à vous en croire, vous autres dévotes, ne s'occuperait jamais de nos affaires que pour les gâter...»
Une explosion de joie, un déchaînement de rires, l'entrée bruyante des enfants poussant, devant eux, douloureusement résigné, le gros dogue qu'ils avaient coiffé d'un vieux bonnet de leur grand'mère... Et plus avant ne parla-t-on, ce jour-là, de telles choses.
III
De ces choses, d'ailleurs, Élisabeth jamais ne discutait avec son mari. A quoi bon, alors que leurs angles de vision étaient si divergents? Elle se renfermait en soi-même, se nourrissant d'une souffrance que la souffrir seule faisait plus amère. Chaque jour aggravait le tumulte de sa conscience, chaque jour grandissait en elle le sentiment de son péché. Même entre les retours de plus en plus fréquents de ces crises morales que dénotaient le front buté, les yeux d'angoisse, même lorsqu'elle voulait sourire, André la sentait lui échapper chaque jour davantage. Les troubles apportés par sa grande douleur dans la santé d'Élisabeth avaient interrompu l'intimité conjugale, jusqu'alors très étroite. Après douze années d'heureuse et paisible possession, assagi par l'âge qui commençait à lui grisonner les tempes, quoique toujours épris de la jolie créature demeurée si jeune, André attendait que l'amour de la femme triomphât du deuil de la mère. Mais au lieu d'amener le rapprochement, le temps semblait confirmer la séparation. Elle lui était l'amie la plus douce, la plus tendre; elle n'était plus l'épouse heureuse de donner du bonheur à l'époux et d'en recevoir. Il souhaitait vivement un autre enfant pour prendre dans ce cœur déchiré la place demeurée vide, une fille peut-être, qui serait la consolation, non l'oubli, car en elle on aimerait la chère petite Yvonne. Lorsqu'il crut pouvoir se risquer à évoquer cette image, il pensait provoquer quelques larmes. Ce fut un cri de révolte qui lui répondit.
«Encore un enfant né dans le péché?... Non, non, je ne veux pas.»
A son tour André eut un sursaut, qui était de colère.
«Né dans le péché!... Qu'est-ce que cette folie?...»
Mais aussitôt il se calma. C'est parla douceur qu'il pourrait avoir raison de ce désordre d'âme. En effarouchant Élisabeth, en la heurtant, il ne parviendrait qu'à refermer la porte du cœur, si longtemps clos, qui venait de s'entr'ouvrir. C'était le soir, au coin du feu, sous la lampe rose, à l'heure charmante des foyers heureux. Reprenant place à son côté sur la causeuse, et s'emparant de ses mains d'un geste d'affectueuse autorité:
«Élisabeth, dit-il, tu me rendras ce témoignage que jamais je n'ai pris position devant toi sur le terrain confessionnel... le seul qui ne nous soit pas commun. Je ne suis nullement hostile à ta croyance; mais, le fussé-je, je la respecterais, parce que tu la professes. Il est des maris pour vouloir que, de leur femme, tout leur appartienne, jusqu'à sa conscience. J'admets, moi, chez les époux les plus unis, le droit de chacun à un coin d'âme inviolable: le domaine des convictions profondes. Et il n'en existe point, je le sais, de plus infrangibles que les convictions religieuses. Mais du moins ne faut-il pas que ce jardin secret recèle pour l'autre un ennemi. Or, depuis longtemps déjà, je sens que ta religion se dresse entre nous... contre moi... Ta religion... ou seulement peut-être une influence néfaste.
—Monique?... Quand même ce que tu dis serait exact...»
Faible effort pour protester, dont André ne fut pas dupe.
«Derrière elle il y aurait les matières de foi. Elle ne ferait qu'interpréter la vérité.
—En quoi elle se mêlerait de ce qui ne la regarde pas. La direction de conscience... ainsi cela se dit-il, je crois... me semble incomber aux prêtres, non aux dévotes.
—Aussi ne prétend-elle point me diriger. Ai-je besoin d'ailleurs de direction pour savoir que je vis en état de péché mortel?»
De nouveau il bondit:
«Quand tu m'as épousé, tu ne savais donc pas ce que tu faisais?
—J'étais aveugle alors. Depuis, Dieu m'a éclairée... Il m'a éclairée par un premier avertissement... puis par un second, bien cruel.
—Si je te comprends, Dieu... ton Dieu aurait condamné le pauvre petit qui dort là à n'être qu'un infirme?... Oh! la belle justice... Et non content qu'un innocent déjà ait payé pour toi... pour nous... comme il y a eu récidive, c'est notre petite fille, cette fois, qui a dû mourir?
—Pour elle, où est le mal? Elle a un peu souffert. Mais l'âme blanche, à présent, est à jamais heureuse, tandis que moi, que toi, nous restons pour pleurer.»
Comme André se contenait, étouffant les paroles violentes qui lui montaient aux lèvres, après un instant elle murmura:
«La victime expiatoire doit toujours être pure.
—Chez les païens, oui. Mais le christianisme, j'imagine, a marqué un progrès de l'humanité. Et ce Dieu qui ne manifeste que par des châtiments... est-ce là sa bonté dont vous parlez toujours?
—Ne convient-il pas de châtier nos enfants pour leur bien? Tu envisages uniquement, mon ami, la vie de ce monde... Elle n'est qu'une minute dans l'éternité.»
Nerveux, il allait et venait par la chambre, s'irritant de sentir sa raison impuissante contre la foi. Et comme il était d'esprit droit, à son irritation se mêlait une déférence involontaire pour la fermeté inébranlable qui fonde sur le roc le sentiment religieux. Confusément, Élisabeth démêlait son avantage.
«Du haut de ta philosophie, reprit-elle, dis-le-moi, André, si ce n'est pas une expiation, pourquoi notre enfant bien-aimée nous a-t-elle été reprise?... une enfant qui semblait n'avoir été exceptionnellement adorable que pour rendre la perte plus atroce encore. Dis, pourquoi?
—Pourquoi?... Eh! ma pauvre chérie, pourquoi toutes les douleurs humaines? Encore en est-il qui n'atteignent que soi... En bonne logique, celles-ci ne devraient-elles pas être réservées aux coupables?
—Non, car ils sont mieux frappés dans les êtres qui leur sont chers.
—Mais elle est féroce, ta doctrine... Elle est féroce et elle est absurde. Alors si je commets une mauvaise action, c'est sur ta tête que s'écroulera une cheminée.»
Derechef s'apaisant:
«Et puis, vois-tu, Élisabeth, le malheur qui nous est échu, ce n'est pas pour nous qu'il a été inventé. Tu as lu les vers de Musset:
Cette grande peine de perdre ceux qu'on aime et de les perdre avant le temps, elle est de tous les jours. Ma mère, à moi, jeune, belle, heureuse, pourquoi a-t-elle été fauchée dans sa fleur? Je l'adorais. Ce que, si petit encore, je l'ai pleurée, le temps que j'ai mis à me consoler, tu ne saurais le croire. Lorsque, quatre ans après, mon père s'est remarié, j'ai cru que jamais je ne lui pardonnerais. Ce chagrin-là, dis-moi, était-ce une punition de mes péchés d'enfant de dix ans? Le pourquoi de ces injustices du destin, il ne faut pas le chercher. C'est user son énergie, car cela décourage de vivre; c'est se mettre le trouble dans l'esprit, puisqu'on ne saurait aboutir qu'à des hypothèses. Ce que nous qualifions d'injustice n'en a que l'apparence. Tout se résout en formules qui nous échappent. Je crois fermement à l'existence d'une intelligence supérieure pour gouverner le monde tangible et intangible. Tu l'appelles Dieu... j'y consens. Pour les athées, ce sont des lois de la matière, encore inconnues, que de plus ou moins bonne foi ils se flattent de découvrir quelque jour. Un objet tombe en vertu de sa pesanteur; cela, nous le savons. Qu'est-ce qui précipite un être dans son éternité avant l'échéance normale de l'âge? La philosophie l'ignore, comme la science, et mon sentiment est que toujours cela demeurera ignoré. Mais la religion n'en est pas mieux instruite. Et, tiens, ne le dit-elle point: les voies de Dieu sont impénétrables? Combien téméraire donc de lui attribuer des intentions... et, qui pis est, des intentions mauvaises.»
Il essayait de la faire sourire. Mais elle secouait la tête avec tristesse, avec quelque chose aussi de sombre, d'accablé:
«Je sais que j'ai péché... que je pèche... et que je dois expier. Voilà.»
Toujours le mur sur lequel venait se briser l'argumentation d'André, comme sa tendresse. Pourtant, il ne se lassait point.
«Tu as péché, soit!... J'entre dans ton idée catholique, tu vois, d'où il ne s'ensuit point que je la partage... Mais hors cette erreur, tu es la plus droite, la plus pure, la meilleure des créatures. Tu aimes Dieu, tu le crains, tu le sers... Et cette seule erreur, il te la ferait payer de ton bonheur—sans parler du mien?... Pour cette unique faute, il te frapperait comme épouse, il te frapperait comme mère?... Il te déchirerait de cette pensée atroce que tu voues au malheur les enfants de ta chair?... Et cela alors que nous voyons tant de coquins triomphants?
—Le péché n'est pas une simple erreur... Tu ne peux comprendre, André... C'est plus qu'une faute, c'est autre chose qu'un crime: c'est une souillure. C'est ce qui nous rend impurs, ce qui nous rend indignes. C'est ce qui met en péril notre salut éternel... Oh! sens-tu bien tout ce qu'il y a dans ce mot de terrible?... Te rends-tu compte avec ton intelligence, sinon avec la foi que tu n'as pas, de l'angoisse éprouvée à voir que le Seigneur irrité s'est détourné de soi?
—Mais à quoi le vois-tu, ma pauvre enfant, à quoi? C'est ton imagination assombrie, ton esprit exalté, qui veulent interpréter dans ce sens un malheur tout fortuit, ou du moins dont notre faible entendement humain ne peut déterminer les causes... un malheur dont le pareil en a atteint d'autres, purs de tout péché... un malheur épargné à d'autres encore, lesquels se trouvent devant l'Église dans la même situation que nous. Ce serait donc au hasard que descendrait la colère d'en haut? Ce qui toujours a défendu ma raison des doctrines matérialistes, c'est leur impuissance à m'expliquer tant de choses obscures et profondes qui nous environnent. A s'en tenir aux faits, ce serait l'incohérence qui régirait l'univers. C'est absolument antiscientifique. Eh bien! Élisabeth, ta conception du divin pèche par la même base...»
Avec un faible sourire de malice, elle l'interrompit:
«Toi-même l'as dit tout à l'heure: les voies de Dieu sont impénétrables. Ce qui te semble le hasard est en conformité avec sa loi.
—Diable! s'écria André, demi-plaisant: en matière théologique, j'ai affaire à forte partie, et j'ai eu tort de me risquer sur ce terrain qui m'est peu familier. Mais, continua-t-il, devenu grave et très ferme, ce que je puis dire, c'est que je me fais de la justice divine une idée plus haute que la tienne. Je me refuse à admettre qu'elle châtie le coupable dans l'innocent. Je crois aussi à une bonté suprême, source de ce qu'il y a de bon en nous. Et je soutiens que cette bonté veut le bonheur de deux braves gens qui, loyalement, ont fondé une famille dans les seules conditions permises par les circonstances. Je proclame que cette bonté et cette justice ne sauraient autoriser le cœur d'une femme à se reprendre après s'être donné à un homme qui n'a point démérité d'elle...
—Que dis-tu là, André?... Je t'aime... jamais je ne cesserai de t'aimer.»
Et des larmes brusquement montées voilèrent les jolis yeux clairs, remplis d'une infinie détresse.
«Est-ce m'aimer que me faire souffrir par l'éloignement qui est entre nous aujourd'hui? Est-ce m'aimer que me tenir pour l'instrument de ta damnation?... Car tu n'as pas prononcé le mot, mais tu l'as dans l'esprit... ou on te l'y a mis. Si tu m'aimais, Élisabeth, voudrais-tu me faire croire que mes enfants sont marqués du sceau des réprouvés? Si tu m'aimais, ne souhaiterais-tu pas comme moi la venue d'une autre petite tête blonde qui aurait ce qui manque à notre pauvre Gabriel et ainsi compléterait la joie de la maison?... Non, non, tu ne m'aimes plus. Et si je croyais vraiment que ton Dieu fût cause de la ruine de ta vie et de la mienne, si je le croyais...»
De sa main posée sur les lèvres de son mari, arrêtant les paroles que faisait pressentir la violence du geste:
«Tais-toi, André, tais-toi, s'écria-t-elle... Ne blasphème pas.»
Il saisit cette main et la retint dans les siennes. Puis, plus doux:
«Si tu veux que je respecte l'idée divine... la tienne, montre-la moi respectable. Ne me donne pas à penser qu'elle peut séparer une femme de son mari, éloigner une mère de son enfant, empoisonner deux existences honnêtes. Car, s'il en était ainsi, la religion du Christ serait dépouillée de ce qui fait sa beauté: l'amour et la miséricorde.
—Elle parle de miséricorde, soupira Élisabeth, mais de pénitence aussi.
—Et aussi de contrition, laquelle, si je ne m'abuse, est très puissante au tribunal de Dieu... Vois, ajouta-t-il en souriant: tu m'inspires un langage de prédicateur. Mais je n'ai pas oublié la prière primordiale, celle des tout petits enfants: «Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.» Tu as été offensée, Élisabeth, offensée gravement. Y a-t-il jamais eu dans ton cœur place pour la rancune?... Non. De cela, va, Dieu te tiendra compte. Calme, ma chérie, cette exaltation qui t'égare, qui te fait beaucoup de mal et à moi également. N'avons-nous pas déjà été assez malheureux.»
Sur la poitrine de son mari, qui lui baisait les cheveux, Élisabeth pleurait doucement. Il pensa l'avoir vaincue. Mais lorsque, plus tard, il voulut la suivre dans sa chambre:
«Oh! André! lui dit-elle, plaintive, je suis si lasse... je souffre tant de la tête, si tu savais...»
Avec un geste de colère, il la quitta.
Ainsi viendrait toujours à crouler—André le sentait bien—l'édifice fragile de son éloquence. Ce sentiment, plus fort que sa raison, plus fort que sa tendresse, ranimé des cendres sous lesquelles si longtemps il avait couvé, inextinguible, brûlait chaque jour d'une flamme plus haute, d'une flamme dévoratrice menaçant de consumer leur bonheur, bien entamé déjà. Et en présence de ce désastre lui ne pouvait rien, rien. Il ne pouvait rien pour apaiser cette âme en détresse.
«Qui donc, pensait-il en arpentant à grands pas son cabinet dans la tristesse de sa veillée solitaire, qui donc pourrait lui parler?... Qui pourrait lui rendre la paix?...»
Brusquement il arrêta sa promenade machinale. Une idée lui était venue et il la mettrait à exécution dès le lendemain.
IV
«Cocher! à l'église Saint-Jacques-Saint-Christophe... Vous savez où c'est?... A la Villette, rue de Crimée, je crois. A l'heure, ajouta André Rogerin, voyant le visage rougeaud se renfrogner à l'énoncé de cette adresse, tellement inattendue de la part d'un bourgeois emmitouflé d'une aussi belle pelisse.»
Bougonnant quand même, afin de n'en pas perdre l'habitude, l'automédon enveloppa sa haridelle de ce long coup de fouet en douceur, qui a pour objet moins de la stimuler que de la préparer à la résignation.
Durant cette longue route, André avait tout loisir pour songer. Il songeait à sa vieille camaraderie avec Augustin Aldebert, depuis le lycée de Rouen, où ils s'étaient liés dès la classe de seconde, jusqu'à leurs doctorats, l'un en droit, l'autre ès lettres, passés simultanément à Paris. Commerce étroit et affectueux sans autre interruption, en ces dix années, que celle du service militaire accompli par André, tandis que, dispensé comme fils aîné de veuve, Augustin poursuivait ses études en demeurant auprès de sa mère, atteinte d'un mal sans remède, qui bientôt la devait emporter. Aussitôt qu'elle fut morte, le jeune homme entrait au séminaire de Saint-Sulpice. Encore que ses sentiments religieux fussent connus de son ami, aussi la singulière rigidité de ses mœurs, cette détermination avait semblé imprévue. Rien pourtant de moins romanesque. Dès l'adolescence, Augustin s'était dans son cœur voué au sacerdoce. S'il avait su s'en taire, cela d'abord avait été pour s'éprouver soi-même. Puis son devoir envers cette mère condamnée, dont il était l'unique enfant, l'avait retenu dans le monde. Mais sa vocation était de celles, fortes et sûres, qui s'affermissent encore à attendre leur heure. Libre, il était allé à l'autel comme le fleuve va à la mer.
La carrière de l'abbé Aldebert avait été celle d'un prêtre instruit et pieux, que son caractère énergique, son inlassable activité, ses facultés administratives et organisatrices désignent plus spécialement pour le ministère paroissial. Ces qualités même les possédait-il à un degré si éminent, qu'elles eussent dû le conduire rapidement au sommet de la hiérarchie ecclésiastique. Sa franchise cependant, parfois un peu rude, certaine indépendance d'esprit qui, sans ébranler sa soumission à la discipline, ne lui laissait pas la souplesse nécessaire pour se concilier les faveurs de l'autorité épiscopale, non plus que du pouvoir civil, avaient quelque peu entravé son essor. En attendant d'être évêque, s'il devait le devenir, il était le curé par excellence, pour une paroisse populaire surtout comme celle qu'il gouvernait depuis plusieurs années. Croyant plus à l'efficacité sociale de l'éducation chrétienne qu'à celle de l'aumône, sans négliger le soin des pauvres, il se montrait particulièrement attentif aux écoles libres, aux patronages, aux cercles et associations catholiques, à la diffusion des bons livres et de la bonne presse. En chaire, ce lettré savait approprier son langage au développement intellectuel de l'auditoire. Sa parole chaude, colorée, précise, exposait une doctrine très simple, mais très ferme, qui élevait l'homme à Dieu, sans porter préjudice au siècle. En enseignant le devoir, la patience, la charité, la pureté, l'amour, il ne s'efforçait pas uniquement de provoquer en ces âmes frustes dont il était le pasteur l'éclosion de la fleur d'idéal qui adoucit, qui embellit, qui ennoblit les existences rudes et humbles: il s'adressait aussi à la raison pour faire entendre que les plus sûrs chemins vers le bonheur sont encore ceux de la vertu et de la foi. Ainsi obtenait-il, dans cette population toute de prolétaires, des résultats surprenants pour qui ne sait quelles réserves de droiture demeurent encore sous les scories de la démoralisation populaire si difficiles à déblayer.
A cette tâche qu'il aimait, le curé de Saint-Jacques-Saint-Christophe dépensait sans compter, outre l'appoint non négligeable en cette paroisse pauvre de ses deniers personnels, un zèle ardent, une rare puissance de travail, donnant l'exemple à ses six vicaires, de qui il exigeait la besogne de douze. Par là avait-il acquis dans la partie saine de ses paroissiens, même parmi ceux, le plus grand nombre, qui ne fréquentaient pas l'église, une popularité de bon aloi, car elle n'était pas due à la faiblesse.
«C'est un costaud,» disaient de lui les fortes têtes du quartier...
Dans ce mot, à la Villette, tient tout un jugement, et des plus flatteurs.
Par la force des choses, sans qu'en fût diminuée leur affection réciproque, l'entrée dans les ordres de l'un des deux jeunes gens avait relâché leur intimité. Cet ecclésiastique n'était pas un mondain. Bien que ne mettant dans sa vie nul ascétisme, il la vivait de façon purement sacerdotale. Il estimait qu'en raison de ce que la mission du prêtre présente de si haut, du privilège moral qu'elle lui confère sur les autres hommes, elle lui impose l'obligation de se tenir à l'écart d'un train où il n'a que faire et où risque de s'amoindrir le prestige dérivant de son caractère sacré. Toute sa carrière s'étant faite dans le diocèse de Paris, de temps à autre son ami allait causer avec lui de philosophie, de théologie parfois, plutôt de lettres ou de politique. Alors premier vicaire à la Trinité, il avait célébré le mariage de Cécile Rogerin. Puis, presque aussitôt, André se mariait à son tour. En rupture ouverte avec l'Église, il avait pensé qu'en serait rendu malaisé son commerce avec un prêtre. Aux occasions, il y avait échange de communications affectueuses, et c'était tout. Ainsi l'avocat ignorait-il le presbytère de Saint-Jacques-Saint-Christophe.
Le boulevard traversé sous la porte Saint-Martin et le fiacre poursuivant de l'autre côté l'indéfiniment longue rue de ce nom, puis, plus loin que la gare de l'Est, la non moins interminable rue d'Allemagne, pour ensuite gravir les Buttes-Chaumont par le ruban de queue de la rue de Crimée, André, qu'étonnait la longueur du trajet, regardait à l'entour, et il lui semblait se trouver dans un monde étranger. Immense ruche humaine bourdonnant au milieu des chantiers, des ateliers, des usines, à grands fracas de lourds camions glissant sur le pavé gras, hommes en bourgeron, femmes en cheveux, enfants innombrables, un grouillement sentant la sueur, aspect non de misère, mais de rude et morne labeur exclusivement manuel. Particularité qui frappe tout passant égaré dans les régions ouvrières, sur deux boutiques, l'une est un étalage de victuailles, à moins que ce soit la boisson qu'on y débite. Évidence matérielle du fait que l'effort de ces milliers et de ces milliers d'êtres humains se concentre sur le pain quotidien, à la lettre—y compris l'alcool. Se vêtir, se chausser, le tabac, de loin en loin une pharmacie, un coiffeur, un petit horloger, un marchand de fer ou de papeterie commune, et voilà tous les besoins satisfaits, nécessaire et superflu, l'élément plaisir représenté par la manille et le zanzibar, qui se jouent dans tous les endroits où «on prend un verre», depuis le mastroquet jusqu'à l'estaminet, le vice s'indiquant par des bals musette, des beuglants borgnes, des garnis louches. Ces tableaux suggestifs d'existences si profondément différentes de celles qu'on connaît, qu'on coudoie, éveillaient chez André cette pensée:
«Combien de ces politiciens qui se prétendent les interprètes des besoins et des aspirations du peuple, qui en font le suc de leur éloquence et le tremplin de leurs ambitions, combien vivent cette vie, combien même la voient vivre? Les démocrates dorés, les socialistes en chambre, ont-ils seulement jamais mis le pied dans ces quartiers? L'excellent docteur Bertereau, ce vieux républicain fermement convaincu que sa doctrine politique a pour unique objectif le bonheur du peuple, lui, le praticien recherché des grands et des riches, quand, pour aller à l'hôpital où il soigne les corps de ces pauvres dont il ignore les âmes, il traverse ces parages excentriques, absorbé dans la lecture des journaux du matin, jette-t-il parfois un coup d'œil à travers les vitres de son coupé? Le jacobin Biscaras, en son confortable logis bourgeois où, parmi ses bibelots d'art et ses toiles de maître, il s'occupe administrativement de la misère publique, a-t-il jamais pris contact avec ces masses pullulantes et peinantes dont il se prétend l'ami, le frère? Non: de ces âmes, de ces mentalités dont les sépare un abîme, ils ne savent rien, rien, pas plus que moi-même.»
Et songeant à la visite qui, pour la première fois de sa vie, l'amenait en pareil quartier, André se dit encore combien le clergé, vivant au milieu d'elles, pour elles, est plus apte à les comprendre, ces mentalités et ces âmes, mieux placé pour leur parler, pour les éclairer, pour les relever, les encourager, les consoler. Par quelle étrange et détestable aberration faut-il que ceux qui sont les meilleurs amis du peuple, qui devraient lui être ses guides, ses soutiens, aient pris à ses yeux figure d'ennemis?...
«M. le curé est à la chapelle des catéchismes. Mais cela va être fini... Il sera ici dans l'instant.»
En cette pièce où on l'avait introduit, salon et cabinet de travail, André retrouvait l'arrangement familier de naguère. Le meuble quelconque, noyer ciré et velours olive, un peu plus défraîchi, le grand bureau de bois noir, les étagères chargées de livres fatigués; au milieu du parquet bien brillant, une carpette française; aux murs, des gravures à la manière noire de tableaux de sainteté: la Cène, de Léonard; la Descente de Croix, de Rubens; l'Assomption, du Titien; le Mariage de la Vierge, du Pérugin; un portrait du Pape, une copie du Ravissement d'Ezéchiel, de Raphaël; sur la cheminée, une réduction en bronze du Moïse de Michel-Ange, donnant seule une note artistique, et c'était—il sourit en se le rappelant—son propre présent à l'occasion de la première messe de son ami. Sans affectation de sévérité, dans un caractère plutôt bourgeois, mais studieux et de confort suffisant, intérieur bien ecclésiastique, caractérisé par l'absence de toute esthétique corruptrice et d'amollissante élégance.
«Bonjour, André.
—Bonjour, Augustin.»
Dans leur serrement de main passa la chaleur de l'affection ancienne.
«Je suis content de te voir,» ajouta le prêtre, et un sourire très franc accentuait la cordialité de sa parole.
Par un contraste auquel il devait un charme singulier, cet homme d'action, au tempérament de lutteur, était de stature peu élevée, le corps menu, plus nerveux que robuste, la physionomie fine et douce, animée par l'éclat des yeux gris très perçants, le front haut du penseur, encadré de cheveux noirs qu'il portait assez longs autour de la tonsure, mais l'énergie s'indiquant dans la carrure du menton, comme la bonté dans la bouche aux lèvres fortes.
«Moi aussi, Augustin, je suis content. Tu ne crois pas que je t'oublie, au moins?... Nos voies sont tellement divergentes... et la vie emporte chacun dans son tourbillon. A moins de nous chercher expressément, où nous rencontrerions-nous?
—-Notre vieille amitié est à l'épreuve de l'absence. Y a-t-il dix ans que nous ne nous sommes vus? Est-ce hier?... Je n'en sais rien, sinon que te voici.
—Tu m'as écrit une bonne lettre au moment de mon cruel chagrin. Je t'ai bien répondu, n'est-ce pas?
—Et tu as bien su que je m'étais présenté chez toi?
—Je l'ai su, et j'en ai été profondément touché. Mais en ces premiers jours l'état de ma pauvre femme était tel que je n'existais plus pour personne. Je te l'ai dit en t'écrivant.
—Tu m'as dit aussi la fin de tes alarmes. Souvent j'y pensais, et j'ai prié pour elle et pour toi. Le mieux s'est confirmé, j'espère?
—Physiquement, oui; elle va tout à fait bien à présent.»
Après un peu d'hésitation, André ajouta:
«Pourquoi n'es-tu pas revenu?
—Parce que, comme prêtre, j'aurais craint de paraître vouloir imposer des consolations qu'on ne me demandait pas.»
De nouveau il y eut un passage de silence. Approchant un fauteuil de chaque côté de la cheminée où grésillait un feu de coke:
«Viens donc t'asseoir ici, reprit le curé... Il fait très froid.»
Mais André poursuivait son idée. Ayant pris place, c'est d'un ton très légèrement agressif, crainte de paraître s'excuser, qu'il dit à son ami:
«Depuis mon mariage, je t'aurais volontiers prié à dîner avec nous quelquefois, en famille. J'aurais aimé que ma femme te connût. Mais j'y ai mis de la discrétion... Ton habit ne saurait fréquenter chez des gens qui vivent en état de péché mortel.»
De nouveau l'abbé Aldebert sourit, d'un sourire très fin cette fois:
«Mon habit, au contraire, a plus affaire avec les réprouvés qu'avec les saints. Et quant au péché mortel, comme tu y vas, ami!... Pour perdre irrémissiblement l'âme, sais-tu bien dans quel esprit le péché doit être commis? Celui, très grave, par lequel tu offenses Dieu... Mais au fait, crois-tu toujours en Dieu? Tu ne le niais pas jadis?
—Pas davantage à présent... pas plus que je ne l'affirme. Quoique, après tout, j'y inclinerais plutôt. L'idée de Dieu pourrait bien être nécessaire à l'humanité... et sans elle aussi me semble-t-il difficile d'expliquer tant de choses... Mais comment répondre à un prêtre? Ma conception du divin s'éloigne tellement de la sienne que ce que je crois, pour lui, c'est de l'incroyance.
—Oui, oui, je sais... Pas de l'athéisme, non certes... une cote mal taillée entre le positivisme, qui se dit scientifique, et le déisme, dilution de la religion en religiosité... L'homme se donne une peine infinie pour inventer des complications, alors que se trouve à son service une foi si simple, qui le dispenserait de se mettre martel en tête... Enfin, tant qu'il n'y a pas négation, la porte demeure ouverte à l'affirmation. Que ta croyance donc soit au Dieu chrétien ou à quelque raison suprême, lorsque tu as contracté cette union devant la loi, union qui n'est pas valable pour l'Église, est-ce avec le propos délibéré d'offenser celui qui a institué le sacrement du mariage? En péchant, dis-le moi, aimes-tu ton péché?
—Pour te répondre, il faudrait que je crusse pécher, et je ne le crois point. Traduisant ta question en une langue qui m'est plus familière, je te dirai ceci. Loin qu'aucune intention irrespectueuse ou hostile ait déterminé le caractère purement civil de mon mariage, j'ai eu regret de ne pouvoir lui donner une consécration que je ne tiens pas pour indispensable, mais qui ne saurait nuire et qui a sa grandeur... un sentiment analogue à celui qui me faisait aimer la présence du Christ dans les prétoires, d'où il ne s'ensuit point que me soit moins sacré le serment prêté en dehors de lui... Mais je t'avais écrit tout cela, en t'en faisant part.
—Je ne l'ai pas oublié. Si je te le fais répéter aujourd'hui, c'est afin de te faire toucher du doigt l'erreur commune à bien des laïques. Songe donc, André, que le juste pèche sept fois par jour... véniellement, soit! Mais dans le tas comment ne se glisserait-il point de temps à autre quelque péché mortel? Tous réprouvés, alors?... Pas un élu pour s'asseoir à la droite du Seigneur?... Non, non... En dehors du péché qui se délecte de soi-même, le péché démoniaque qui a perdu Lucifer, il n'en est point dont ne se puisse obtenir la rémission. N'est-ce pas la doctrine de la pénitence qui est le sang et la moelle de notre sainte religion? Le plus bel attribut de Dieu n'est-il pas la miséricorde?»
Le prêtre était devenu grave, et cela pourtant était dit avec une grande simplicité. Un instant, André se tut. Puis, brusquement, d'un accent au fond duquel il y avait une ironie légère, un peu voulue:
«A ce compte, dit-il, ma femme et moi, nous ne serions pas damnés?»
Question, certes, imprévue sur ses lèvres. Un instant les yeux gris se fixèrent sur lui, avec, dans leur éclat, de la curiosité et de l'intérêt. Mais ce manieur d'âmes en possédait trop l'expérience pour s'étonner d'aucun retour. En souriant, il répliqua:
«La damnation, mon cher André, est un mot que je prononce le moins possible. Pour obtenir le bien, la crainte de l'enfer est un moyen... moi, je préfère montrer le ciel. Puisque tu m'interroges sur ce point, je te répondrai que nul pécheur ne saurait être dit damné tant qu'il a devant lui le temps pour se repentir. Plus il en a, mieux cela vaut. Un monde de contrition, néanmoins, peut tenir en des minutes bien courtes... ces minutes suprêmes qui précèdent la comparution devant le divin juge, et que l'homme vit plus intenses, cent fois, comme au moment de s'éteindre la flamme brille plus haut et plus clair. Là est le secret de cette absolution in articulo mortis raillée par ceux qui ne la comprennent point. Damné parce que tu vis dans le péché?... Mais ce serait presque l'équivalent de cette effroyable doctrine calviniste de la grâce, prétendant que certaines créatures sont marquées par le Créateur du sceau de la réprobation éternelle, sans qu'efforts ni souffrances, sans que foi ni amour puissent jamais fléchir la malédiction de leur naissance. Attends, André, attends d'être au seuil de la mort. Si tu y appelles non l'ami, mais le prêtre, nous causerons... et c'est à ce moment que je te répondrai.»
Cette assurance des croyants déconcerte toujours quelque peu ceux qui doutent. Avec un geste évasif, du même ton railleur de soi-même, André reprit:
«A ces scrupules que je t'expose, ne te demandes-tu point si j'aurais trouvé mon chemin de Damas?
—J'en ai vu bien d'autres. Tu as été éprouvé cruellement... Ceux qui souffrent apprennent facilement le chemin qui conduit vers nous.»
En dépit de la douceur dont s'enveloppaient ces paroles, quelque chose de fier y passait, dont fut atteint au vif l'orgueil du rationaliste. Vivement il répondit:
«Ce n'est pas ma souffrance que je t'apporte... La raison aussi bien que la religion enseigne à se résigner. C'est de ma femme qu'il s'agit.»
L'abbé Aldebert s'inclina en façon de dire:
«Tout à son service comme au tien.
—Ma femme souffre, Augustin... elle souffre d'autre chose... bien que ce soit à cette occasion... que de la mort de son enfant. Depuis notre grand malheur, j'ai cherché à pénétrer le secret de son âme. J'ai fini par y parvenir et j'ai découvert une plaie que je suis, moi, impuissant à guérir. En venant à toi, mon vieil et cher ami, ce n'est pas tant le prêtre que j'ai cherché: c'est l'homme de qui me sont connus l'élévation d'esprit, la sûreté de jugement, la bonté de cœur, le sens droit et profond de la vie. Si tu n'étais qu'un homme toutefois, une pudeur m'interdirait de te livrer ainsi la pensée de ma femme, l'intimité de mon ménage. Ta robe te revêt d'une immunité me permettant de te confier sa peine, qui fait la mienne. Elle te donne aussi pouvoir de l'alléger peut-être... Et me voici.
—Le prêtre et l'homme sont tout à toi, André... Parle.»
D'un geste bien ecclésiastique, enfonçant ses deux mains dans sa ceinture, pour écouter, il s'adossa, très attentif.
André raconta tout. Quand il eut fini:
«Je vois, dit le curé... Scrupules d'une âme demeurée religieuse malgré qu'elle se soit écartée des sentiers de la foi... Absence de direction de conscience...»
Percevant chez son ami un léger signe d'irritation, il s'interrompit:
«C'est un mot, je le sais, dont les maris prennent ombrage. A la pensée d'une intervention étrangère auprès de leur femme, l'exclusivisme de possession se hérisse... Eh! mon ami, la conscience n'appartient qu'à Dieu... saint tabernacle dont il a remis la clé en nos mains indignes. Toi-même, tout à l'heure, ne l'établissais-tu pas, cette prérogative de notre ministère? Adresse à Dieu ta jalousie, alors, non pas à nous, ses serviteurs.»
Se souvenant que la veille lui, le raisonneur, presque en ces mêmes termes il avait parlé à sa femme, André aussitôt se détendit.
«Soit! j'ai tort... J'ai tort, puisque c'est moi qui sollicite pour elle ton conseil. C'est que, vois-tu, nous avons peine, nous autres dégagés des liens dogmatiques, à comprendre qu'une conscience ne trouve pas sa direction en soi-même. N'est-ce donc point à ces fins que nous avons reçu la connaissance du bien et du mal?
—Tu parles d'une conscience d'honnête homme, non d'une conscience catholique. Ne t'imagine pas, d'ailleurs, que nous encouragions le scrupule... tout au contraire en réprimons-nous l'excès. Et personnellement je suis ennemi de l'abus de direction comme de l'abus des sacrements... Mais, à soulever ce débat, nous nous écartons de l'objet proposé. Je reprends donc. Faute de direction, une conscience qui s'affole... D'autre part, zèle indiscret d'une personne dont la piété ardente et militante est sujette à oublier que, de toutes les vertus chrétiennes, la charité est la plus agréable au Seigneur... Une de ces femmes qui, exaltées par l'orgueil de leur foi, pensent pouvoir se substituer au prêtre pour la conduite des âmes... qui, dans la louable intention de travailler à la gloire de Dieu, s'instituent de leur autorité privée mères de l'Église... Ah! mon ami, les laïques qui rendent la religion comptable du mal fait dans le monde par certaines dévotes plus dévotes que le pape ne se doutent pas qu'elles en font à la religion bien plus encore, et quelles croix elles sont pour nous, leurs confesseurs!... Mais, reprit l'abbé en riant, voilà que moi aussi je manque à la charité... Tu vois combien c'est vite fait de choir dans le péché... oh! véniel, celui-ci, à n'être même pas compté dans les sept quotidiens du juste...»
Puis, redevenu sérieux:
«Allons, André, le mal n'est pas sans remède. Ta femme peut guérir.
—Tu crois?... Tu crois que la paix peut rentrer en elle?...»
Mais le front du prêtre s'était fait plus sévère.
«La paix?... Entendons-nous. Il ne saurait être de paix véritable que dans les sacrements, et l'approche lui en demeure interdite.
—Tu veux dire qu'elle ne peut pas communier?
—Elle ne le peut pas. La loi canonique est formelle.
—Cela pourtant est d'obligation?
—Absolue, au moins une fois l'an.
—Alors tu ne saurais la réconcilier avec l'Église.
—Tant qu'entre l'Église et elle se dresse son péché, le Saint-Père lui-même n'en aurait pas pouvoir.»
André eut un geste violent.
«Oh! cet homme, s'écria-t-il d'un accent de haine... Auparavant, je ne songeais pas plus à lui que s'il eût été mort. Mais depuis que le malheur est entré dans ma maison... depuis que son existence... une existence imbécile et coupable... est cause que ma femme s'éloigne de moi...»
Avec une gravité douce, le prêtre l'interrompit.
«Tais-toi, ami, tais-toi... Dieu tient tout dans ses mains... Certes, ce me serait une grande joie le jour où vous monteriez à ma pauvre paroisse pour me demander de vous bénir au nom du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob... Mais il ne sied point de penser à ces choses...
—C'est juste, fit André, ironique... Une superstition affirme que ceux-là dont la mort est désirée enterrent qui la souhaite.»
C'est en souriant que son ami le reprit:
«Le point de vue auquel je me place diffère un peu du tien.»
Mais l'amertume était montée aux lèvres d'André et y restait.
«L'amour du prochain?... Pour ne pas vouloir de mal à celui-là, je ne suis pas assez chrétien, mon cher. Mais ces remarques sont oiseuses. Lambertier est de ce monde, ce qui est tant pis pour le monde... Aux fins d'abolir son péché, ma femme dispose d'une autre ressource. Elle n'aurait qu'à m'abandonner, n'est-ce pas?... Son salut éternel vaut bien ce sacrifice.
—Qui parle de cela?
—Eh! sais-je donc tout ce que peut lui suggérer sa funeste amie? M'abandonner, c'est tellement simple... et abandonner son enfant aussi... ou bien me le prendre. A ce prix, elle ferait sa paix avec Dieu.»
Il s'était levé et marchait par la chambre, en proie à une surexcitation peu habituelle à cet esprit ferme et pondéré.
«Allons, André, garde-toi des jugements téméraires. Mme Rogerin assurément ne songe à rien de pareil et personne sans doute ne l'y pousse.
—Explicitement, non... ce serait trop abominable et monstrueux. Mais, dans cette pauvre tête exaltée, Dieu sait quel chemin font les idées, et les transformations qu'elles subissent. Oui, ce serait monstrueux... Car enfin, Augustin... pardonne-moi de parler dans un esprit aussi profane... acceptant même la doctrine catholique et ne me considérant pas comme le mari de ma femme, elle a des devoirs envers moi... elle n'a pas le droit de me rendre malheureux.
—Le droit au bonheur, mon ami, il n'est inscrit nulle part. Et je te ferai remarquer que, dans l'espèce, ton malheur étant issu de la faute que tu as commise en détournant une conscience catholique, c'est bien toi qui en es l'artisan.»
Encore une chose que lui-même avait dite et qui se retournait contre lui. Voyant sur son visage une contraction d'humeur:
«Mes paroles te blessent? reprit le curé... Tu m'as cherché, André, je te réponds.»
Vivement une main se tendit vers la sienne:
«De toi, Augustin, rien jamais ne me blessera.»
Et s'asseyant, plus calme, mais amer encore:
«Ainsi tu n'admets pas que l'homme soit justifié à chercher le bonheur, le plus honnête, le plus légitime des bonheurs: celui du foyer? Dieu permet l'amour pourtant, puisqu'il le bénit. Où donc est sa bonté, alors?
—Tu viens de le dire: Dieu bénit l'amour... C'est sa bénédiction qui manque au tien. Oui, il est bon, oui, il permet et il veut le bonheur de ses créatures, mais en tant que ce bonheur ne viole pas sa loi; car sa loi est plus forte que sa bonté.»
Et s'animant:
«Là est bien, poursuivit-il, le vice qui ronge comme une lèpre les sociétés modernes: elles prétendent subordonner tous principes à la satisfaction de l'individu. En matière sociale, tu réprouves cet esprit. Pourquoi le défends-tu dans le domaine de la morale? Tu professes que le citoyen se doit à la cité... Pareillement le fidèle se doit à la foi. Tu honores l'homme qui s'immole à son idée... Dieu aime celui qui s'immole à sa conscience.
—Tu oublies que ma conscience à moi n'est point en cause. C'est à celle de ma femme que je serais sacrifié. Magnanimité excessive, ce me semble...
—En ce moment, André, nous battons l'eau. Il n'est point question de disputer sur des articles de foi ni d'examiner des éventualités chimériques. Revenons au fait, veux-tu? Tout à l'heure tu alléguais qu'en certains cas un commerce illicite crée des devoirs... C'est un terrain sur lequel je ne saurais te suivre. Toutefois, je dois le reconnaître, bien qu'absolument identique aux yeux de Dieu à celle que je viens de mentionner, votre situation ne l'est point aux yeux du monde. Puis il y a un lien né de votre chair, qui vous unit dans votre péché commun. Mme Rogerin le sait et ne nourrit aucunement, sois-en sûr, le dessein que tu lui prêtes. Vous vous trouvez, mes pauvres amis, dans une impasse douloureuse... Il s'agit de vous aider, non pas à en sortir, la porte en étant hermétiquement close, mais à y vivre le moins mal possible.»
Les lèvres d'André s'ouvrirent pour parler, puis se refermèrent. Coupant court enfin, par un petit rire amer et sec, à son hésitation:
«Ma femme croit avoir découvert une solution, dit-il... Ce serait que, sous le même toit, nous soyons comme frère et sœur.»
Grave, un peu froid, l'abbé Aldebert répondit:
«Cela serait bien, en effet.
—Tu es prêtre, Augustin... Je ne suis, moi, qu'un homme.»
D'un léger mouvement de la main, cette main qui savait bénir, son ami apaisa sa révolte:
«Tu n'as pas si complètement oublié ton catéchisme que tu ne te rappelles les commandements de Dieu... «Œuvre de chair ne désireras qu'en mariage seulement...» Et ce mariage-là, c'est le sacrement: l'Église n'en connaît pas d'autre. Non possumus... Je ne puis faire que ta femme ne soit exclue de la Sainte-Table. Mais il ne me paraît pas impossible de lui donner de la consolation et de l'espérance... Envoie-la moi.»
Une ombre passa sur le front d'André.
«Te l'envoyer?... Voudra-t-elle?... Depuis notre mariage elle n'a pas vu de prêtre...
—Eh! qui te parle de confession?... Car c'est bien là, n'est-ce pas, où le bât te blesse!... Cette défiance du confesseur qu'ont les maris... Et tu as pensé pourtant que le mal de cette âme, un prêtre seul pourrait t'indiquer le moyen de le soulager... Mon cher ami, s'il plaît à Mme Rogerin de se présenter au tribunal de la pénitence, mon confessionnal est ouvert à tous... et je ne connais pas ceux qui s'y agenouillent. Mais, à te dire vrai, je préférerais qu'elle allât tout bonnement à sa paroisse, et je l'y engagerais au besoin... Ces choses-là gagnent à être faites simplement. Non: ce qu'il faut, c'est que j'aie occasion de m'entretenir avec elle... c'est qu'avec le peu que je puis avoir de pénétration et de prudence, je sonde sa plaie... c'est que dans mon humble jugement je trouve le dictame propre à l'adoucir. Néanmoins, tu as raison... Peut-être serait-ce mieux de ne pas l'effaroucher en l'abordant de front... Ces âmes meurtries sont délicates... Cherchons une entrée en matière... Tiens, si tu pouvais l'associer à mes œuvres?... J'en ai une bien faite pour toucher son pauvre cœur maternel: un orphelinat qui a grand besoin d'assistance. Tu lui dirais m'avoir rencontré fortuitement, que je t'en ai touché mot, que tu serais aise de la voir s'y intéresser, que ce lui serait une occupation salutaire... Oui? C'est entendu.»
Tous deux s'étaient levés. Posant ses mains sur les épaules de son ami:
«Allons, reprit-il de sa voix plus sonore, sa voix d'espoir, toute réchauffée par l'amitié, Dieu qui m'envoie par toi une œuvre à accomplir me donnera les lumières nécessaires. Mes ferventes prières seront pour vous... Demain je dirai ma messe à votre intention... Puis vous avez là-haut un avocat: cette chère petite âme qui était trop belle pour demeurer parmi nous. Tu bondiras, si je parle en ceci comme la pieuse amie de Mme Rogerin... mais il est véritable que ces purs holocaustes désarment le Seigneur. Puisque tu ne nies pas Dieu, André, mets ta foi en lui: il est favorable à qui, d'un cœur sincère, se confie à sa clémence.
—C'est à ta sagesse surtout que je me confie et à ton affection. Je parlerai donc à Élisabeth des œuvres paroissiales de Saint-Jacques-Saint-Christophe... En attendant, Augustin, accepte ma modeste offrande pour tes orphelines.»
Et dans la main du curé il glissait un billet bleu.
«Merci, André. Reviens me voir, reviens souvent... Et embrasse-moi, ami.»
V
«Une dame demande si madame veut la recevoir. Elle n'a pas donné son nom, mais elle dit que madame la connaît bien.
—Est-ce une quémandeuse?
—Oh! madame... En revenant de la poste, je passais devant la loge comme elle demandait l'étage et je l'ai vue descendre d'un équipage à deux chevaux.»
A une heure... Une personne qui jamais n'était venue chez elle... Quelque quêteuse sans doute...
«Faites entrer dans le petit salon.»
S'étant assurée qu'elle avait sa bourse sur elle, Élisabeth suivit de près le valet de chambre. Elle eut peine à étouffer un cri d'étonnement en se trouvant en présence de Mme Lambertier. Comme elle demeurait interdite, sans que lui vinssent aux lèvres les machinales formules d'accueil, ce fut celle-ci qui prit la parole:
«Vous m'excuserez de vous surprendre ainsi... Je craignais tellement que, sachant qui était là, vous ne me receviez point.
—Et pourquoi donc?... Pourquoi... madame?...»
Élisabeth avait hésité, ne sachant d'abord comment s'adresser à celle que, pendant cinq années, elle avait appelée «ma mère».
«Prenez ce fauteuil, je vous prie...»
Autant qu'elle, Mme Lambertier semblait en proie à l'embarras. Cela frappait chez cette femme à l'esprit si ferme, à l'attitude si assurée. Un changement à la vérité s'était opéré en elle. Tout blancs aujourd'hui, ses cheveux naguère si terriblement noirs. Mais, on le devinait à l'ensemble de la physionomie, cela était moins l'œuvre naturelle des douze ans écoulés que le renoncement à certains soins pris dans le secret du cabinet de toilette. Et ce visage sec, aux traits durs un peu, y gagnait un adoucissement en même temps qu'il en tenait un caractère vénérable. Une émotion aussi se lisait sur ses traits. Instinctivement Élisabeth eut un regard vers ses vêtements... Non: ils étaient sombres, mais n'étaient pas de deuil.
«Je me suis présentée chez vous aussi matin, reprit la visiteuse, afin d'avoir la certitude de vous rencontrer. Puis je sais qu'à cette heure M. Rogerin est au Palais... et il lui aurait déplu, sans doute, de me savoir ici.»
Élisabeth ne répondit que par un geste de politesse vague.
«Pour vous aussi, j'ai le sentiment de n'être point la bienvenue... C'est un passé douloureux que ma présence fait revivre.
—Ce passé est lointain, il est aboli... Tout ce que j'en veux retenir, c'est la mémoire de votre bonté et de votre affection. Si vous venez me chercher, c'est que peut-être puis-je vous être de quelque service. Je serai heureuse, croyez-le, que vous fassiez état de moi.
—Merci, ma chère enfant... vous permettez à une vieille femme cette appellation familière? Merci... Je ne viens qu'en ambassadeur... Je viens de la part de mon fils.»
Une vive rougeur monta au front d'Élisabeth. Elle en fut confuse et en rougit davantage. Elle aurait tant voulu ne point paraître troublée...
«Mon fils est très malade. La vie qu'il a menée depuis son adolescence devait finir par avoir raison de la constitution la plus robuste. C'est fait. Que ses jours ne soient pas en danger immédiat, sans rien affirmer les médecins m'en donnent l'espérance. Ce qui est certain, c'est que jamais il ne se relèvera du mal qui l'a terrassé. D'abord nous l'avons guéri d'une fièvre typhoïde, puis d'une pneumonie. Ces accidents consécutifs ont déterminé le bouleversement complet d'un organisme usé par les excès de toute nature. A présent la moelle épinière se trouve atteinte sous forme d'ataxie du caractère le plus grave. Voilà six mois que je le dispute à la mort. Tout ce temps-là, hors les périodes aiguës de fièvre et de délire, il a conservé sa pleine connaissance. Vigoureux comme il était, il ne pouvait crouler entièrement tout d'un coup, et son moral, au contraire, a gagné une partie de la force qu'a perdue le physique. Oh! combien il est changé... Je savais ce que valait mon malheureux fils... jamais je ne me suis fait à son sujet d'illusions maternelles. Et ce n'est pas auprès de vous, ma pauvre enfant, si cruellement outragée par lui, que j'entreprendrais de réhabiliter son caractère. Je dois le dire cependant, parce que c'est la vérité qui à présent se révèle: il n'était pas foncièrement mauvais.
—Jamais je n'ai pensé cela de lui.
—N'est-ce pas? Il a été, voyez-vous, victime de cette grande fortune dont, trop jeune, il s'est trouvé le maître. Son éducation avait été détestable. A ma décharge, je dois représenter que, passé sa petite enfance, je n'ai eu sur lui aucune autorité. M. Lambertier estimait que l'héritier appartient au père... façon de dauphin de l'argent, retiré des mains des femmes presque dès ses premières culottes. Il m'abandonnait sans contrôle la direction de ma fille; il s'attribuait exclusivement celle de son fils. Direction qui, par malheur, consistait à faire de lui un homme avant l'âge, et par les plus mauvais côtés de la nature masculine. Sous prétexte de le viriliser, on a étouffé en lui la sensibilité, la délicatesse. Et comme, en réalité, Edmond était un faible, c'est la brutalité qui s'est développée au lieu de la force. J'ai honte à le dire, mais on l'a prématurément corrompu. Cela donnait à son père un plaisir malsain que, dès sa seizième année, il connût la débauche. Dans cet esprit on n'avait rien mis de sérieux, rien d'élevé dans cette âme, rien de noble dans ce cœur, rien que des principes sommaires d'honneur mondain... et encore, je crois bien qu'Edmond les a trouvés en lui-même. Sans doute j'aurais dû lutter contre cette démoralisation systématique... Mais mon mari était autoritaire et violent. Je tenais de lui ce grand luxe que j'aimais... pour en mieux jouir, je voulais la paix dans mon ménage, et ainsi me suis-je désintéressée de ce qu'au surplus je n'aurais pu qu'imparfaitement combattre. Lorsque son père est mort, il avait dix-huit ans. Par son émancipation précoce, il m'échappait. Que pouvais-je faire?...»
De nouveau, Élisabeth protesta.
«Qui songerait, madame, à vous reprocher les défauts de votre fils?
—Moi, aujourd'hui, j'y songe... Lorsqu'il vous a épousée, j'avais conçu quelque espoir. Il semblait épris... il l'était... l'amour opère des miracles...»
Mme Lambertier s'embarrassa. Quelque chose d'importun lui montait dans la gorge au souvenir de certaine équivoque qu'il lui avait paru expédient de ne point chercher à dissiper. Rapidement elle passa.
«Je n'ai pas regardé d'assez près peut-être... Je n'ai pas réfléchi qu'avec un homme de son caractère une inclination honnête risquait de n'être que feu de paille... Je n'ai pas assez considéré les périls auxquels on expose une pureté comme l'était la vôtre en la jetant dans des bras vicieux...
—Mon oncle a bien commis la même erreur... cet homme de jugement si sûr et qui me chérissait tendrement.
—Votre oncle ne connaissait pas mon fils comme le connaît sa mère.
—Mais une mère est pardonnable de se méprendre sur son fils.
—Cela est digne de votre cœur, ma chère petite, d'atténuer ainsi ma responsabilité. Mais je veux, moi, l'assumer tout entière...»
De nouveau elle s'éclaircit la voix, qui s'enrouait un peu, car elle savait ne pas dire toute la vérité.
«Et j'ai le sentiment d'un tort envers vous, Élisabeth, d'un grand tort. Voulez-vous me le pardonner?
—Oh! madame... Enfin, puisque vous y tenez, je vous accorde le tort, pour vous prier de n'y plus penser jamais.»
D'un geste cordial auquel donnait plus de prix son habituelle froideur, la vieille femme tendit ses deux mains à celle qui avait été sa fille. Et, dans cette étreinte, ce qui restait de glace entre elles se fondit.
«C'est trop parler de moi, reprit Mme Lambertier. Je n'ai pas été la seule à réfléchir. La vie jusqu'à présent n'en avait point laissé le loisir à mon fils... la vie telle qu'il la brûlait, les compagnies dans lesquelles il se plaisait. Depuis ces mois qui l'ont tenu cloué sur son lit ou sur un fauteuil, dans le silence, dans la solitude qui se sont faits autour de lui, il s'est mis enfin à regarder en lui-même. Et quand on a vu la mort de près, quand on la sait qui rôde autour de soi, chassée par la porte, rentrant par la fenêtre, la conscience la plus endurcie s'éveille. C'est alors seulement qu'avec lui j'ai connu le regret de ce qu'il aurait pu être. Tout ce temps-là, je ne l'ai pas quitté. Cet homme, qui a les cheveux gris aujourd'hui, il est redevenu pour sa mère le petit blondin aux joues roses que seul j'avais possédé, puisque, dans l'intervalle, quarante années durant, il ne m'avait pas appartenu. Non qu'Edmond m'ait beaucoup entretenue de ces choses. C'est lentement, silencieusement qu'il les a dégagées de lui. Le sentiment de ses fautes lui est venu, le tardif regret d'avoir irrémédiablement gâché une vie qui s'offrait si belle...
—Pourquoi irrémédiablement?... Il est assez jeune encore pour la refaire et la revivre mieux.
—Ne vous ai-je pas dit que ses années sont comptées... si même ce sont des années ce qu'il a devant lui? Et puis, quand même... jamais il ne sera plus qu'une épave... Ah! vous êtes bien vengée, Élisabeth...
—Vengée, madame!... Oh! comment pouvez-vous m'attribuer un désir de vengeance? Comment, vous qui me connaissiez, me jugez-vous capable de me réjouir du mal d'autrui?»
Dans ce cœur si doux, que sa propre détresse rendait plus pitoyable encore, une profonde commisération était entrée. Et très sincère était sa protestation impétueuse.
«Par votre fils, il est vrai, j'ai souffert... Ses torts envers moi ont été grands... Mais ce n'est point volontairement qu'il m'a fait du mal, ce n'est point par méchanceté. Il y avait entre nous un malentendu... Je l'ai bien compris: je n'étais pas la femme qu'il lui fallait... Si j'avais été autre, peut-être aurait-il bien vécu avec moi... Il a essayé à sa façon, puis s'est découragé. Il avait l'habitude que tout se pliât à ses désirs... Moi, je n'ai pas pu, cela l'a rebuté. Mais je n'ai pas eu que des reproches à lui faire? Pourquoi donc aujourd'hui me souviendrais-je du mal et non du bien?»
En cet instant, au contraire, le jeu fantasmagorique de la mémoire soudain réveillée qui lui remettait ce passé sous les yeux, semblable à des images de cinématographe, lui montrait seulement les quelques bons procédés qu'avait eus pour elle ce mauvais époux, bon garçon par intermittences.
«Et puis, dit Mme Lambertier, vous avez pu, grâce à Dieu, vous refaire un bonheur. Vous avez eu votre revanche.
—Oui, madame. Mon mari me rend infiniment heureuse. Et si un immense malheur ne m'avait frappée...
—Je l'ai su et j'ai eu bien pitié de vous. En cette occasion, j'ai songé à cet événement d'il y a quinze ans ou seize...»
Élisabeth détourna la tête pour cacher que de nouveau elle rougissait. C'était, cette fois, un mouvement de pudeur.
«Laissez-moi encore vous dire ceci, continua Mme Lambertier... C'est un autre et bien amer regret pour mon fils que celui de la paternité perdue par la faute de son imprudence et de son entêtement. A l'époque déjà, il en avait été chagriné... beaucoup, je vous assure. Il n'a pas su vous le faire comprendre... C'était un de ses grands travers, cette affectation d'indifférence, cette fausse honte de ce qu'il possédait de sensibilité. Mais depuis... ah! depuis... Aujourd'hui qu'il voit se dresser devant ses yeux, s'il me survit, le spectre de l'isolement au milieu de tout son or, avec, autour de lui, rien que des mercenaires ou des parasites... aujourd'hui que cet or se trouve sans héritier de son sang... seulement des neveux qu'à peine connaît-il, car il était brouillé, vous vous le rappelez, avec sa sœur, et le replâtrage qui s'est produit à l'occasion de sa maladie n'a pas ramené grande affection entre eux... aujourd'hui, quelle tristesse est la sienne, à cette pensée qu'il pourrait, qu'il devrait avoir dans sa maison de petits êtres à aimer et qui l'aimeraient... un premier-né qui bientôt serait un homme, ou déjà une douce et gracieuse jeune fille...»