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Après le divorce

Chapter 21: VI
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About This Book

After a wedding the narrative lingers on a household clearing away revelry while a young woman remains with older relatives, revealing the domestic arrangements left by nuptial rites. Family conversation opens into a debate about religion, marriage, and social appearances, exposing compromises between private belief and public ritual. The young woman reflects on her position between affection and social expectation, gauging prospects of marriage and independence. A sudden letter requesting a consequential meeting injects suspense and promises to disturb the household's settled routine.

Mais s'apercevant du trouble d'Élisabeth:

«J'ai tort, s'interrompit-elle, de vous parler de cela, après votre grand chagrin.

—Non, non... je puis l'entendre. Éternellement je pleurerai cet ange que Dieu m'a repris. Mais un enfant me reste. Entre lui et mon cher mari, je connais la joie des pures et douces tendresses. Et parce que je les connais, je plains M. Lambertier, oui, vraiment, je le plains... Je regrette qu'il n'ait pas contracté une seconde union, laquelle peut-être aurait mieux réussi que la première. Vous l'avez dit, madame, j'ai ma revanche. De tout cœur, je souhaiterais qu'il eût la sienne aussi.»

C'était sa fierté qui parlait, ce sentiment de revanche, en effet, qui l'exaltait malgré tout. Combien amère cependant sa détresse, à sentir si incomplet le bonheur dont ainsi se paraît-elle... Et à cause de cela précisément, elle l'affirmait plus haut, car elle ne devait rien laisser soupçonner de la plaie vive qui la rongeait.

«Vous êtes, ma chère enfant, la bonté, la générosité mêmes... au delà encore de ce que j'attendais de vous. Et cela m'encourage à vous rendre le message de mon fils. Il n'a jamais été religieux, vous le savez, irréligieux pas davantage: indifférent seulement à ces choses, comme à tout ce qui n'était pas sa jouissance ou son plaisir. Depuis pourtant que son âme s'est révélée, une inquiétude l'a pris de ce qu'elle deviendra après son corps... ce corps duquel seul il s'est occupé pendant ses belles années de jeunesse et de maturité, et qui est aujourd'hui celui d'un vieillard. Sans avoir à ce sujet une croyance bien ferme, il pense que cette âme peut-être ne mourra point et il ne voudrait pas qu'elle quittât ce monde sans avoir obtenu le pardon de celle qu'il a offensée si gravement. Il m'a priée de venir le solliciter de vous.

—Oh! madame, pouviez-vous donc, pouvait-il en douter? Pourquoi, de quoi lui garderais-je rancune! Les chagrins d'autrefois sont effacés... Quel mal me fait-il à présent?»

Oh! la chère petite âme héroïque, qui saignait en prononçant ces paroles...

«La charité nous commande le pardon des injures... et je serais bien dure si je le lui refusais à lui, quand il souffre, quand il est malheureux. Mais, dites-le lui, madame, ce n'est pas uniquement par devoir de chrétienne que j'en use ainsi avec lui... dites-lui bien que c'est vraiment du fond de l'âme... Je ne sais quels mots trouver pour l'en assurer mieux.»

Mme Lambertier hocha la tête.

«Vos mots sont excellents, et il me suffirait de les lui rapporter tels quels. Seulement...

—Seulement?

—C'est que je n'ose... Comprenez cependant ma crainte. S'il allait croire... on doit tellement mentir aux malades, et ils s'en doutent bien... s'il allait croire que, pour l'apaiser, c'est moi qui les invente?... Et vous prier de lui écrire ces paroles, non vraiment, je ne saurais...»

Que se passait-il depuis un moment en Élisabeth? Quelque chose rayonnait autour d'elle, qui la transfigurait.

«Je ferai mieux, répliqua-t-elle: moi-même je les lui porterai.»

Cela était dit d'un ton si calme, si ferme, si fier aussi et si doux à la fois, que Mme Lambertier—pourtant n'était-elle pas sans avoir escompté cette réponse—en demeura d'abord muette de saisissement.

«Oui, madame, si vous le désirez, j'irai.

—Mais... M. Rogerin?...

—Il m'en coûtera sans doute d'avoir, pour la première fois, à lui cacher une de mes actions. Pour une bonne action, néanmoins, je puis me le permettre, je pense.

—Ah! Élisabeth, vous qu'autrefois j'ai appelée ma fille... comme autrefois laissez-moi vous embrasser.»

Non, ce n'est pas ainsi, jamais, qu'elle l'avait embrassée autrefois...

«Vite, que je porte à mon fils cette bonne nouvelle. Quand viendrez-vous?

—A l'instant même. Emmenez-moi. A cause de mon mari, en effet, à la réflexion peut-être me raviserais-je... Oh! à cause de lui seulement, car, pour le reste, rien ne serait changé dans mes sentiments... Plutôt que ce soit immédiat. Veuillez me donner quelques instants pour m'habiller et je vous suis.»

Sa toilette rapidement faite, des instructions laissées pour la promenade du petit Gabriel, et elle prenait place dans le grand coupé bas de Mme Lambertier, cette voiture de rhumatisante que toujours elle avait connue à sa belle-mère. Oh! ces souvenirs qui revenaient... Tandis que les emportait vers l'avenue d'Iéna le trot souple et allongé des deux beaux carrossiers normands, l'une et l'autre demeuraient silencieuses. Ce n'est pas tant le léger trouble causé par son coup de tête, à présent, qui remplissait l'esprit d'Élisabeth; ce n'était pas une émotion de revoir cet homme que jamais elle n'avait aimé, que même n'avait-elle point haï. C'était un bouillonnement de pensées confuses qui montaient en elle comme une houle, une sorte d'exaltation sans objet encore bien défini. Mme Lambertier respectait son mutisme.

Lorsque la voiture roula sous la voûte de cet hôtel où elle avait régné en maîtresse, ce lui fut une sensation singulière. Foulant la première des marches, cette remarque intérieurement se formula:

«Le tapis était vieux rose, à dessins gris... de la moquette d'Axminster... Aujourd'hui, c'est du Smyrne.

—Je vais le prévenir, lui dit Mme Lambertier. Voulez-vous attendre dans le petit salon blanc?»

Élisabeth s'étonna que le valet de pied lui montrât le chemin. Pierre, Jean, François, n'importe... c'était toujours avec même livrée verte, même facies rasé, sournoisement respectueux. Il lui semblait que cet homme fût à elle et qu'elle allait lui dire: «Victor, vous commanderez les chevaux pour quatre heures.» Oui, Victor, c'est ainsi que s'appelait, quand elle avait quitté cette maison, sa maison, celui spécialement affecté à son service personnel. Que lui revînt ce détail puéril, n'était-ce pas absurde? Puis, machinalement, elle constatait des transformations. L'escalier maintenant était tendu des tapisseries anciennes qu'elle avait connues dans la galerie, et la galerie était décorée de peintures. A la place du jardin d'hiver, un hall... En effet, c'est pour elle qu'avait été faite cette serre, galanterie de fiancé, à cause qu'elle avait dit aimer passionnément les fleurs. De tout ce que l'argent peut donner, il était libéral. Il n'était pas méchant. Et même, oui vraiment, les premiers temps, il avait essayé à sa façon de se faire aimer, de l'aimer peut-être. Ce souvenir l'attendrissait. Et son regard embrassant l'enfilade des pièces désertes, portes ouvertes afin d'égaliser la chaleur du calorifère, son cœur se serrait à cet aspect morne de la fastueuse demeure, si animée naguère, quasi bruyante, où ne s'entendait aujourd'hui que le frôlement noir des ailes de la mort qui y errait, guettant sa proie.

«Montez-vous, ma chère enfant?... Il vous attend.»

Arrivée à l'étage, Élisabeth se dirigeait vers la droite.

«Non... par ici. Son installation est changée.»

Mme Lambertier l'avait oublié peut-être, mais Élisabeth se reconnut; c'est de l'ancien boudoir de sa femme qu'il avait fait son fumoir, et la chambre dans laquelle lentement il se mourait était celle où, le soir de ses noces, il avait conduit la jolie vierge. C'était étrange en vérité qu'aujourd'hui y entrât Mme André Rogerin.


Au moment de monter dans le fiacre qu'on lui avait fait avancer, Élisabeth hésita à donner son adresse. Puis elle jeta la plus éloignée qui lui vint en tête, boulevard Berthier. Avant d'avoir ordonné ses pensées, elle appréhendait de se retrouver chez elle, entre son mari, qui bientôt rentrerait, et son petit garçon qui viendrait chercher ses caresses. Pauvre Élisabeth! N'eût-on pas dit une femme coupable sortant de son premier rendez-vous?...

Pelotonnée dans sa fourrure, profondément elle s'absorba. Et derrière ses paupières closes, afin de mieux regarder en soi, voilà que se dessine avec netteté l'état de son âme tel que l'a fait cette heure qui vient de s'écouler.

De cet examen intime d'abord se dégage le remords du tressaillement dont elle a été secouée aux premiers mots de Mme Lambertier, lui donnant à comprendre que bientôt peut-être aurait disparu l'obstacle à son bonheur, cette vie à cause de laquelle est troublée la paix de sa conscience, cette existence qui s'interpose entre son cœur et celui de son mari. Afin de se pardonner à elle-même ce mouvement de joie, suffisait-il qu'elle eût si spontanément, si généreusement rendu le bien pour le mal? Peut-être. Mais alors lui reviennent à l'esprit des paroles qui au surplus n'en sortent guère, ces paroles résumant ses entretiens avec le curé de Saint-Jacques-Saint-Christophe.

«Dieu seul a pouvoir pour lier et pour délier. L'homme ne saurait désunir ce que le Tout-Puissant a uni, ce qui, par sa volonté, n'a qu'un seul principe. Rappelez-vous le langage du rituel: «L'union des époux est assurée par un mystère si élevé, qu'elle figure l'union de Jésus-Christ avec son Église.» La loi des hommes a libéré votre personne—c'était son droit; mais pour libérer votre foi il n'est que la mort. Rome?... Non, madame. Même avant, dans vos circonstances, Rome vraisemblablement n'aurait pu le faire. Après, elle se refuserait même à examiner le cas. Tant que vivra celui qui est votre époux devant l'Église, l'Église assurément vous autorise à demeurer séparée de lui, mais non à entretenir commerce avec un autre. Votre péché est manifeste et ses conséquences sont inéluctables: ayant profané le sacrement du mariage, vous êtes indigne de recevoir celui de l'eucharistie. A cela il n'est de doute ni de remède. Mais est-ce une raison pour désespérer? Que la perte de votre chère enfant ait été un avertissement d'en haut, il ne m'appartient pas de vous le dire. Encore moins cette affirmation sied-elle à des personnes bien intentionnées certes, mais à qui leur piété ne confère sur ce point ni autorité ni lumières. Et qu'avez-vous affaire de rechercher cela? Que vous servirait-il d'en être assurée? Il ne nous est pas permis de scruter les intentions de Dieu. Il est la sagesse, il est la justice. Ce qu'il fait est bien fait, sa volonté doit être votre loi en toutes choses. Les croix qu'il nous envoie, nous les devons porter d'un cœur humble et soumis. Et si ce cœur saigne, nous devons nous rappeler les plaies de son Divin Fils qui ont saigné pour notre rédemption. Mais ne songez pas tant, madame, à la colère du Seigneur. Songez plutôt que, si sa droite est terrible, infinie est sa miséricorde. Parce que vous avez cessé de marcher dans ses voies, il ne vous connaîtrait plus? Ce serait oublier que le bon pasteur ouvre ses bras à la brebis égarée. Ayez confiance en lui, madame: la confiance le touche plus encore que la prière. Qui n'a jamais douté de sa bonté peut beaucoup attendre de sa clémence. Ce serait tomber dans le péché d'orgueil que se croire l'objet d'une réprobation implacable. L'Écriture le dit: «Dieu ne se met pas en colère chaque jour.» Remettez entre ses mains votre esprit troublé: il l'éclairera. Mettez à ses pieds votre contrition parfaite... Vous avez lu les psaumes de la pénitence: Cor contritum et humilitatum Deus non despiciet. Cela dépend de vous d'obtenir qu'il se tourne vers votre péché et délivre votre âme. Priez, madame: la prière est douce. Mais les œuvres sont efficaces. Si cela est bien d'implorer la grâce divine, cela est mieux encore de la mériter. A ces fins le Seigneur a pour agréable les oblations et les holocaustes... mais les holocaustes de soi-même, faites-y bien attention. En immolant votre conscience à votre passion, vous avez péché gravement; ne croyez pas vous en laver par l'immolation de votre devoir à votre rédemption. Le Créateur veut qu'on l'aime et qu'on le serve; il permet aussi et il ordonne qu'on serve et qu'on aime ses créatures. Vous êtes mère, madame... le sacrifice d'Isaac n'est pas demandé à tous, et d'ailleurs ce ne fut pas la volonté d'en haut qu'il s'accomplisse? Le chemin qui conduit l'âme vers son salut n'est point aussi étroit que d'aucuns le pensent. Trois routes y donnent accès, qui sont larges et qui sont belles: celles que jalonnent les actes de foi, de charité et d'amour.»

Si ferme, si consolant pourtant, ce langage avait apaisé Élisabeth. Mais que pouvait-elle faire? La foi, elle la possédait. Émoussée à présent l'acuité première de la douleur, elle était sans révolte contre le cruel décret qui lui avait arraché la chair de sa chair. Et depuis que ce prêtre lui avait ouvert la porte de l'espérance, la confiance était entrée en elle avec la soumission. La charité? Par ce mot, elle le savait, l'abbé Aldebert n'entendait point seulement cette action si peu méritoire de consacrer au soulagement des pauvres quelques heures de son loisir et une partie de son superflu. Mais, sans émuler le Philistin se glorifiant de ses vertus devant l'Éternel, elle se connaissait douce à autrui, pitoyable au prochain, charitable en ses jugements, sans haine pour ceux qui lui avaient fait du mal. L'amour? Ah! c'était là sans doute les œuvres attendues d'elle pour que Dieu la reçût en sa grâce. Mais comment? Prisonnière de ses si faciles devoirs de mère et d'épouse, où trouver l'occasion d'élever son cœur à l'héroïsme? C'est ce que chaque jour se demandait Élisabeth. Et une tristesse nouvelle l'envahissait de ce que, prête au sacrifice, le sacrifice ne se présentât point.

Eh bien! voilà qu'aujourd'hui il était venu à elle. Que ce sacrifice dût être tenu pour agréable, elle n'en pouvait douter. A peine avait-il surgi en son cœur, imprécis encore, qu'aussitôt elle en ressentait la volupté douloureuse. Et à présent qu'il se formulait dans sa précision cruelle, nulle hésitation ne la troublait. Elle, timorée plutôt, et faible, une certitude la pénétrait, cette assurance qui déjà l'avait conduite à faire une démarche aussi hasardée. Cela n'était-il point une indication d'en haut? N'y fallait-il pas voir un signe que la main du Tout-Puissant l'avait touchée pour lui montrer son chemin? Et y obéir, ne serait-ce point un témoignage de foi en même temps qu'une œuvre d'amour?

Cette âme en peine désormais voyait clair devant soi. Un instant plus tard, Élisabeth entrait dans l'église Saint-Augustin. Là, au pied de l'autel même où elle avait été liée pour la vie par le lien que, dans son orgueil, dans sa faiblesse aussi, elle avait cru pouvoir rompre—là, elle s'abîma en une prière ardente. Du cœur le plus sincère, le plus fervent, Élisabeth Rogerin demandait à Dieu que fussent épargnés les jours de cet homme, dont la mort l'eût soulagée du poids de son péché.

Et quand après un long recueillement elle se leva, elle se sentit purifiée, elle se sentit forte.

Rentrée au logis à une heure plus tardive qu'elle n'avait accoutumé, elle y trouva son mari. Libéré plus tôt au contraire des visites qu'à la fin du jour il recevait dans son cabinet, André était auprès du feu, parcourant les journaux du soir. Souriant, il lui dit:

«Je te croyais perdue. Tu as fait l'école buissonnière?

—Oui... beaucoup de courses... Je me suis attardée...

—Que m'a raconté Gabriel? continua-t-il gaiement... Une dame est venue te chercher et t'a emmenée dans une belle voiture?...»

Son visage enfoui dans les cheveux du petit garçon, qui s'était jeté à son cou, Élisabeth put rougir. Comment s'y prennent donc, pensait-elle, les femmes qui ont à se cacher de leur mari? Toute confuse d'avoir aussi vite trouvé un mensonge, elle répondit vaguement:

«Ah! oui... Mme Laurent-Janin... Elle était venue me parler pour sa vente de charité au profit de la Croix-Rouge, et nous sommes sorties ensemble... Elle m'a menée au Bois.

—Tu as très bien fait. Mais je ne savais pas que les Laurent-Janin fussent si fastueusement attelés. Bon métier que dépecer son prochain... Cela mène plus loin que la classique guimbarde du médecin d'antan.

—Oh! Gabriel a un peu exagéré, j'imagine.»

L'enfant, qui, comme souvent il faisait, avait suivi des yeux sa mère par la fenêtre, savait très bien que cette visiteuse n'était pas Mme Laurent-Janin et que la voiture était bien plus belle, avec les deux grands chevaux et un valet de pied tout fourré. Comme habituellement les petits infirmes, il était très observateur. Mais, comme eux aussi, il avait de la finesse, et une intuition l'avertit qu'il devait se taire.

«Vois, ma chérie, combien la distraction te réussit, reprit André. Depuis longtemps je ne t'avais vu aussi belle mine.»

Un regard dans la glace montra à Élisabeth ses yeux brillants d'une flamme singulière. Le sourire qui errait sur ses lèvres, allant très loin, très haut, là où était monté son cœur, s'accentua. Et, se penchant vers son mari, elle lui donna un baiser.

VI

Hélène Percheron avait fini par s'apercevoir que sa situation diminuée n'équivalait pas à la ruine. Au début cela lui avait été de peu de conserver l'aisance; dès qu'elle ne pouvait plus éblouir le prochain, autant être tout à fait pannée, pensait-elle. Néanmoins, on ne saurait indéfiniment bouder contre soi-même. Sans être réconciliée avec son nouveau destin, elle s'était arrangée pour en tirer le meilleur parti possible. Deux fois l'an, au changement de saison, elle faisait à Paris un séjour fort économique, l'appartement de l'avenue de Messine étant assez vaste désormais pour que ses parents l'y pussent hospitaliser. Son véritable objet était le renouvellement de ses toilettes; son prétexte, assez motivé, amuser sa fille, la marier surtout, entreprise qui n'allait pas sans peine. Cette grande Antoinette à qui son ample corsage, sa lourde structure, son imposant maintien, ses traits massifs, sa physionomie immuable avaient valu d'être surnommée par les intimes «la statue de Strasbourg» était insuffisamment pourvue d'attraits pour compenser la pénurie de dot, n'ayant en cela à compter que sur la générosité de son grand-père.

Ce printemps-là, sa mère avait fait précéder le voyage à Paris d'un mois à Nice pour le carnaval. Dînant chez les Rogerin peu de jours après son arrivée, elle leur en narrait les élégances, encore que cela ne les intéressât guère. Mais la laisser parler ne coûtait aucun effort, tant elle se chargeait bien de faire elle-même la réponse avec la demande. C'était une pluie qui tombait, une grêle plutôt, étant fort bruyante, sous laquelle il n'y avait qu'à courber le dos avec résignation. Sa fille en revanche—renonçant à la lutte sans doute—gardait habituellement le silence, et tout portait à croire qu'elle n'en pensait pas davantage.

«Oh! et figure-toi, Élisabeth, s'interrompit tout d'un coup Hélène, qui j'ai rencontré là-bas? Ton «ex» en personne, ma chère.»

Cette expression d'un goût médiocre étant en usage dans son milieu, où n'étaient pas rares les femmes divorcées, elle l'employait sans songer que cela risquait de déplaire à la délicatesse de sa cousine. Et cette fois, par aggravation, c'était en présence d'André, qui fronça légèrement le sourcil. S'en étant aperçue elle appuya lourdement sur son impair.

«Oh! pardon... cela ne vous est pas agréable qu'on parle de lui. Je comprends cela. Quoique à présent il n'y ait plus lieu de prendre la mouche. Si vous vous doutiez de l'état dans lequel je l'ai trouvé!... Depuis près d'un an il est très malade de la moelle épinière... Le savais-tu?

—Eh! comment Élisabeth l'aurait-elle su? fit André avec impatience.

—Voici quelques mois il était même condamné. Puis tout d'un coup s'est manifesté un mieux vraiment miraculeux. Est-ce le Midi qui l'a retapé ou quoi? Toujours est-il qu'il a repris du poil de la bête. La mauvaise herbe est la plus tenace. Tout de même il n'est pas destiné à faire de vieux os. Il te doit bien cela, Élisabeth... Car alors tu pourras régulariser ta situation.»

Très sec, de nouveau le mari répondit au lieu de la femme:

«Quelle irrégularité, ma chère cousine, voyez-vous donc dans notre situation?

—A mon point de vue, aucune. Évidemment c'est toujours mieux d'être mariés avec toutes les herbes de la Saint-Jean. Mais ce n'est pas moi qui trouve rien à reprendre dans un mariage civil, quand on ne peut pas faire autrement. Dernièrement il avait été question pour Antoinette d'un homme divorcé, à son profit... Cela n'aurait même pas été une cause d'hésitation, si sa fortune m'avait paru suffisante. Non: ce que j'en dis, c'est pour Élisabeth. Sans doute ne serait-elle pas fâchée de passer par l'église. Il est toujours temps, vous savez.

—Quel que puisse être mon sentiment à ce sujet, Hélène... et jamais je ne te l'ai fait connaître... en aucun cas je ne fonderais sur la mort de personne la réalisation du plus cher de mes désirs.

—Oh! la mort de celui-là serait une si petite perte, même pour lui... T'imagines-tu, pour un viveur, pour un sportsman, ce que ce doit être que se trouver réduit à l'état de cadavre ambulant? Le monsieur n'est guère intéressant, et pourtant c'est pitié de voir ce décartonnage. Des amis chez qui nous nous sommes trouvés ensemble... tu les as bien connus autrefois: les Caverois, les grands meuniers... les Paul, ceux qui ont un si beau yacht... ils ont racheté l'écurie de courses de Lambertier... Eh bien! ils me le disaient: la vie lui est tellement à charge qu'il parle souvent de se faire sauter le caisson. A la vérité, ce sont choses qu'on dit... cela ne coûte guère. Mais on ne les fait pas.»

Très calme et très grave, Élisabeth répliqua:

«J'espère bien que Dieu écartera de lui une tentation aussi coupable.

—D'autant qu'en définitive l'existence a encore du bon pour un homme tellement riche. Sa mère vit auprès de lui à présent. Dame, il n'est guère mariable... Quoique avec son argent, il trouverait bien quand même... Il a eu le tact de ne pas me parler de toi.

—Et je vous serai obligé, ma cousine, d'imiter sa réserve, intervint de nouveau André. Ce thème de conversation n'est point des plus plaisants.

—Je puis bien encore dire à Élisabeth que Mme Lambertier m'a tourné un joli compliment à son endroit. Elle trouve que depuis douze ans tu n'as pas pris un jour. Pourtant elle t'avait vue en deuil cet hiver, et le noir n'est guère avantageux aux brunes. De l'avoir quitté, tu es vraiment rajeunie. Et cela n'ôte rien à ton chagrin pour la pauvre petite, n'est-ce pas?»

Puis, par une de ces sautes d'esprit qui n'avaient d'égales chez Hélène que sa prolixité sur un même sujet:

«A propos, s'écria-t-elle... il n'y a d'ailleurs aucun rapport, mais puisque André veut qu'on parle d'autre chose... savez-vous ce que j'ai appris aujourd'hui? C'était chez Marescot, où se coiffe aussi la femme du procureur général. Nous nous y sommes trouvées ensemble, et elle m'a confié dans le tuyau que Gaston est compromis dans l'affaire des chemins de fer de Madagascar... Il serait un des 62, et non des moindres. Cela expliquerait comment il peut soutenir son train. La pauvre Jeanne ne se doute de rien. Il lui conte qu'il fait des affaires à la Bourse, et elle le croit, dur comme fer. Pensez donc, pour entretenir deux ménages... Un véritable collage à présent avec cette danseuse...»

Un regard machinalement jeté par Élisabeth vers «la statue de Strasbourg» rappela à sa mère qu'il serait séant d'abréger ces révélations peu faites pour des oreilles virginales. Au vrai, la placidité toute bovine d'Antoinette n'en semblait ni troublée ni intéressée.

«Encore pour papa un coup terrible, continua Mme Percheron ayant repris du souffle. Heureusement il est au mieux avec le garde des sceaux, son collègue de la Somme. Ils ont été camarades au collège, au quartier Latin... On pourra sans doute étouffer l'affaire en ce qui concerne Gaston.

—Ne vous inquiétez pas, dit André. On l'étouffera bien pour tous les chéquards. Ce n'en sera pas moins triste pour mon oncle. Mais la conscience publique aujourd'hui est plus indulgente que la sienne, et la prochaine crise ministérielle, je le parierais, fera de son gendre un sous-secrétaire d'État. Rien de tel que d'être pris la main dans le sac. On en rit, comme les nègres, et l'opinion est désarmée. Le tout est d'avoir de l'estomac. Or, à défaut de mérite plus saillant, de celui-là du moins votre beau-frère est copieusement pourvu.

—Vous pensez? Eh bien! tant mieux pour Jeanne. Et pour moi aussi: il pourra attacher Fred à son cabinet et en quittant le pouvoir lui refiler une bonne petite sous-préfecture. Eh! que voulez-vous, André?... A chacun de tirer son épingle du jeu. Autant mon fils qu'un autre... Il ne fera ni mieux ni plus mal. Sur ce, mes bons amis, vous me permettrez de vous souhaiter le bonsoir? J'en ai tant fait tantôt que je ne tiens plus ensemble. Mes essayages m'ont tuée. Ah! au fait, j'ai pour demain la loge du préfet pour la Comédie-Française. Tu ne voudrais pas venir, Élisabeth? Une belle seconde... Bartet y est, dit-on, excellente, et des toilettes délicieuses. Non?... C'est une baignoire, tu sais... et la pièce est tout à fait sérieuse. Je t'assure, ma chère, que tu devrais te distraire un peu. Non, vraiment? Et vous, André, vous ne voulez pas une place? J'en ai trois à offrir parce que ce n'est pas un spectacle pour Antoinette, et je vais demander à Georges et Cécile... Non?... Je regrette... Autrefois, j'avais horreur des places de théâtre données. Jamais on ne les a pour le jour qu'on voudrait. Ainsi demain cela dérange tous mes plans... Mais aujourd'hui je suis bien heureuse de profiter des aubaines...

—Et vous avez raison, ma chère cousine. On trouve de meilleures occasions de placer sa dignité... Oh! s'écria-t-il en revenant de l'accompagner jusqu'à la porte, l'insupportable crécelle...

—Cela lui fait plaisir de parler, et on n'est pas tenu de l'écouter.

—Bon gré, mal gré, on l'entend. Cela suffit pour que les dents en grincent. Si encore son parlottage était inoffensif...

—Elle n'a pas de mauvaises intentions.

—Les sots font plus de mal que les méchants.»

Sa femme ne répondit que par un sourire, et elle sortit pour aller voir si son fils dormait. Dans l'après-midi, l'enfant avait eu un petit mouvement de fièvre.

Souvent il revenait maintenant, le joli sourire d'autrefois. L'abbé Aldebert le lui avait dit:

«Soyez aimable à ceux qui vous entourent et à vous-même. Il ne faut pas confondre la contrition avec ce qu'en théologie nous appelons la délectation morose. Dieu aime qu'on tourne vers lui un visage riant. Il y voit une marque de la confiance qu'on met en sa miséricorde, et la prière lui arrive plus agréable.»

C'est presque sans effort aujourd'hui qu'elle obéissait à cette direction. Si la plaie demeurait ouverte, un baume du moins la rafraîchissait, en calmait les élancements douloureux. Le sentiment de sa faute ne s'était point affaibli; mais elle avait conscience d'avoir fait un pas vers son rachat. Et chaque jour elle répétait la généreuse supplique où elle mettait toute sa sincérité avec toute sa ferveur. Son mari sentait en elle, entre eux, la détente. Il en attribuait tout le mérite à cette intervention sacerdotale qu'il avait provoquée.

«Augustin, pensait-il, lui aura parlé raison. Il lui aura dit sensiblement les mêmes choses que moi, mais dans ces formes ecclésiastiques qui savent joindre l'onction à l'autorité. Élisabeth est une douce créature, mais une âme molle. Elle suit l'impulsion donnée, sans rien mettre de son effort personnel. Le tout était de la soustraire à des influences désastreuses. C'est fait... le temps se chargera du reste.»

Et il se réjouissait que fût conjuré le mal.

Ce soir pourtant, c'était le front d'André qui s'assombrissait d'un nuage. Quand sa femme fut rentrée dans le salon, où avant de se retirer pour la nuit elle remettait en ordre avec une exactitude un peu méticuleuse livres entr'ouverts, journaux dépliés, bibelots dérangés, brusquement il lui dit:

«Je voudrais, Élisabeth, te demander une chose. D'après ce que vient de dire Hélène, je crois comprendre que tu as vu Mme Lambertier cet hiver?

—Je l'ai vue.

—Et où cela?

—Ici.

—Tu ne m'en as jamais parlé.

—Il me semblait que ce nom n'est pas fait pour être prononcé devant toi.»

C'était donc là le petit mystère qui, voici quelques mois, lui avait trotté en cervelle. Cette explication, si naturelle pourtant, de certaine visite reçue par sa femme, lui était apparue inexacte. Incident de telle insignifiance qu'il n'y aurait plus songé néanmoins, si peu après, promenant son fils au Bois un dimanche matin, à la vue d'un grand coupé bas, attelé de deux beaux carrossiers normands, cocher et valet de pied engoncés dans le collet de vison, le petit garçon ne s'était écrié:

«Tiens! la voiture qui est venue l'autre jour chercher maman.»

Derrière la glace il avait aperçu une haute et sèche silhouette à cheveux blancs. Ce n'était pas la débordante Mme Laurent-Janin, de qui, en outre, il avait su depuis qu'elle s'était ralliée à l'automobilisme. Pourquoi ce petit mensonge? Puis il s'était dit que les femmes, les meilleures, sont enclines parfois à des cachotteries. Et nulle ne saurait être plus innocente que celle-ci, où se trouvait mêlée une vieille dame. C'était donc cela... Mais comment Élisabeth était-elle sortie avec Mme Lambertier, et pourquoi?

«Je ne suis pas curieux, reprit-il. Cependant, puisque l'indiscrétion de cette caillette me fait connaître une visite assez étrange, tu en conviendras...

—L'indiscrétion n'en est pas une. Je suis bien aise au contraire que tu saches la seule chose depuis notre mariage qu'à tort ou à raison j'avais cru devoir te laisser ignorer.

—Alors tu me conteras ce que venait faire chez nous ton ancienne belle-mère.

—En deux mots ce sera dit: elle venait de la part de son fils, gravement malade, solliciter le pardon des torts qu'il a eus envers moi.

—Honorable scrupule. Mais je n'aurais pas cru ce noceur croisé de maquignon si accessible à la peur du diable.»

L'ironie d'André était fort acerbe. Doucement, sa femme l'en reprit:

«Pourquoi parler ainsi d'un homme qui est malheureux?... tandis que nous ne le sommes point, que t'en semble?»

Le vaillant sourire reparut sur les lèvres, elle lui tendit une main où brillait l'anneau de leur union. Machinalement, il la prit, et presque aussitôt la laissa retomber. Y avait-il donc vu l'alliance qui, à ce doigt, avait précédé la sienne? Et sur le même ton il continua:

«Requête qui, d'ailleurs, fleure ridiculement la littérature.

—Un quasi mourant qu'il était alors?... Et la littérature jamais n'avait été son fait... Mais si nous quittions un sujet qui m'est pénible et ne t'est point agréable?...»

André s'entêta.

«Et tu lui as octroyé son absolution?

—Aurais-tu voulu me voir la lui refuser? Un jour, t'en souvient-il, c'est toi qui m'as rappelé les enseignements du Pater: pour que Dieu nous pardonne nos offenses, nous devons pardonner les offenses d'autrui... Quoiqu'en cette occasion j'aie eu bien peu de mérite...»

Et dans un mouvement de gracieuse coquetterie dont elle voilait son héroïque mensonge:

«Car je lui devrais même de la gratitude. S'il s'était un peu moins mal conduit avec moi, serais-je ici, monsieur, pour faire votre bonheur, comme je m'en flatte... sans compter le mien?

—Vrai, ma chérie, tu es heureuse?... tout à fait heureuse?»

Il la regardait jusqu'au fond des yeux. Élisabeth détourna légèrement son visage où montait un peu de rougeur.

«Tout à fait?... puis-je l'être, avec le souvenir toujours saignant de notre cher petit trésor?»

André eut le sentiment qu'elle s'évadait de la question. Sa réplique cependant était inattaquable. Pourquoi, en la forçant dans ses retranchements, risquer de troubler la douceur revenue entre eux? Et avec une gaieté un peu voulue:

«Malgré tout le gré, dit-il, que je lui sais pour t'avoir donnée à moi, je ne nourris pas à son endroit autant de mansuétude. Mais tu es meilleure...

—Je suis chrétienne, simplement.

—Et puisque tu as administré à ce vilain monsieur son viatique pour l'autre monde, qu'il s'y rende donc à bref délai. Ce sera un soulagement pour lui, un débarras pour l'humanité... unique parole sensée proférée tout à l'heure par ta linotte de cousine... Et pendant que c'est chaud, il courra meilleure chance que Dieu le reçoive en grâce sous tes auspices.

—Ne parle pas aussi légèrement, mon ami... C'est mal.»

De nouveau le visage d'André se rembrunit, et l'irritation, un moment détournée, s'accentua.

«Allons, Élisabeth, n'exagère point. Que tu aies bien agi en ceci, j'y consens. Mais à pousser trop loin ta magnanimité, elle prendrait un caractère désobligeant pour moi. A t'entendre, on croirait vraiment que tu portes au personnage une manière d'intérêt...

—Tu ne crois rien de pareil, et ce n'est pas bien de soulever même une idée aussi absurde.

—Il ne fallait pas me la suggérer par un excès de charité très chrétienne, sans doute, mais fort malplaisante pour un mari. Jamais, cela va de soi, je ne prononçais ce nom; jamais je ne pensais à celui qui le porte... presque jamais. Et puisque nous nous trouvons dans des milieux très différents, j'ai la bonne chance de ne pas même connaître son visage. Je ne serais pas un homme cependant, et je ne t'aimerais pas, si son existence n'était une épine qui parfois me blesse. Le jour où j'apprendrais sa mort, il serait légitime que j'en ressentisse de la satisfaction...

—André!...

—Et si, comme le professe la philosophie occultiste, je croyais que le désir est une force, qui porte en soi sa puissance de réalisation, je souhaiterais de tout mon cœur la disparition de cet être malfaisant. A tout hasard, tiens, je la souhaite... Cela servira peut-être.»

Avec une véhémence dont elle ne fut pas maîtresse, Élisabeth se récria:

«Non, non, mon chéri, il ne faut pas... c'est un souhait impie... Je t'en prie, ne fais pas cela... Non, non...»

Un flot de sang empourpra le visage d'André.

«En vérité, Élisabeth, tout à l'heure je plaisantais... Mais à présent, je me demande... Allons, ce n'est pas possible... je suis fou...

—Un peu...»

Et reprenant son sang-froid comme il perdait le sien:

«André, continua-t-elle, mon cher mari, ne me force pas à t'expliquer... car oui, cela est vrai, je souhaite, moi, que M. Lambertier vive... Ne me contrains pas à te dire pourquoi.»

Mais lui, sa colère montant:

«Je le prétends, au contraire. Que me disais-tu donc, tout à l'heure, n'avoir jamais rien eu à me cacher?... Et voici un mystère entre nous... un mystère offensant pour moi. Que signifie tout cela, Élisabeth?... J'ai le droit de le savoir.

—C'est une chose qui regarde uniquement ma conscience. Et toi-même me l'as déclaré un jour: même pour l'époux le plus tendrement chéri, ce terrain-là est sacré.

—Qu'est-ce que ta conscience peut avoir affaire avec la vie ou la mort de cet homme?

—Ne me demande pas cela, André, je t'en conjure. C'est puéril peut-être, c'est absurde... mais tu ne peux savoir combien tu m'affliges en insistant.

—Et pourquoi donc, si, comme je n'en veux pas douter, ton motif est avouable?

—Il est des choses avouables et même louables qu'une pudeur retient de révéler.

—Une pudeur, Élisabeth!...

—Une délicatesse, si tu préfères. André, sois généreux. N'abuse pas pour forcer un petit secret... et un secret bien innocent, tu en es certain, de l'imprudente protestation que m'a arrachée ton souhait malséant.

—Tu as même dit impie, rien que cela... Il est impie de souhaiter que M. Lambertier meure!

—Il est impie de souhaiter la mort de qui que ce soit.

—Eh! sais-je si celui-là ne t'inspire pas un intérêt particulier?

—André... oh! André...»

Il eut honte un peu de cette parole. Mais pour s'en excuser, son irritation était trop vive. Cette femme d'apparence frêle et de nature timide possédait des réserves inattendues de fermeté. Aussitôt elle se ressaisit.

«Mon pauvre ami, je ne te ferai pas l'injure de prendre sérieusement tes paroles. M'attribuer à moi l'ombre même d'un intérêt pour l'homme qui depuis douze ans est sorti, non de mon cœur, où jamais il n'était entré, mais de ma vie... de ma vie qu'il aurait ruinée si tu ne m'avais, toi, reconstruit le plus doux des foyers!... je me refuse à discuter semblable aberration.»

Fâché contre elle, plus encore mécontent de lui, André se taisait, tordant nerveusement la pointe de sa barbe.

«Si j'y consentais, poursuivit Élisabeth, je n'aurais qu'à en appeler au simple sens commun. Serait-ce lui vouloir du bien que désirer qu'il vive, quand lui-même appelle la mort et au besoin la hâterait de sa main?

—Tu raisonnes très bien, Élisabeth... trop bien... Je serais mieux convaincu si tu me dévoilais tout bonnement cet abîme d'iniquité. Peut-être ai-je eu tort de te presser là-dessus... mais à présent nous ne saurions rester sur une équivoque pénible. Pour toi, pour moi, il faut m'expliquer ce cri de tout à l'heure... un cri parti du cœur, quoi que tu en dises.

—Il est parti du cœur, cela est vrai. Je souhaite que M. Lambertier ne meure point, parce que j'aurais peur d'en éprouver trop de joie.

—C'est tout?... Cela ne valait pas une telle résistance à m'avouer un sentiment qui t'honore... encore qu'il me paraisse bien alambiqué.

—Non, ce n'est pas tout... Tu le veux?... Mets-toi ici, André, tout près de moi... Tu vas savoir le reste. Mais à cette condition que tu m'écouteras sans colère, sans humeur, sans m'interrompre même. Tu promets?»

Il promit. Et, la main dans la main de son mari, très simplement, Élisabeth lui dit tout: la démarche de Mme Lambertier, sa visite avenue d'Iéna,—ici elle dut, par une tendre pression des doigts, calmer le frémissement irrité de ceux qu'elle tenait entre les siens,—enfin cette résolution prise, ayant valeur de vœu, qui quotidiennement la faisait prier pour la vie de celui dont la mort eût délivré son âme. Fidèle à l'engagement pris, André gardait le silence.

«Tu vois, cher ami, dit-elle en finissant, il ne faut pas que ton souhait aille contre le mien.»

Mais lui, levant les épaules:

«Des souhaits, fit-il... des mots!

—Peut-être. Mais si dans ces mots je puise la consolation et l'espoir?... Oh! André, n'empêche pas Dieu de m'exaucer.

—Eh! ma chère, qu'empêcherais-je? Il t'écoute mieux que moi, assurément.

—Je le voudrais. André, ne sois pas ironique. Songe bien que, pour valoir un peu, ma prière doit partir d'un cœur sincère. Songe que, si elle recélait aucune arrière-pensée, elle ne serait qu'un honteux marché avec le ciel. Les sceptiques, je le sais, s'imaginent ces choses... ils s'imaginent que nous offrons un sacrifice en échange d'une grâce. Oui, cela semble ainsi. Il n'en est rien pourtant. Je sens cela si bien... Comment me faire comprendre?... Oui, je souffre amèrement de vivre avec toi en infraction aux lois de l'Église... oui, ce me serait une joie infinie de pouvoir être ta femme devant Dieu comme je le suis devant les hommes. Mais ayant péché si gravement, sans doute dois-je souffrir encore afin de mieux expier. Il faut donc que l'obstacle demeure, et mon vœu pour le conserver doit être ardent, et ma prière doit être fervente. Des mots, André, crois-tu?... Il va mieux cependant, un mieux miraculeux... Ce sont les propres paroles d'Hélène. Simple coïncidence, vas-tu me dire. Pense-le à ton gré, mais respecte mon illusion si c'en est une. Ce qui importe, c'est que mon intention soit tenue pour méritoire. Tout est dans l'intention, vois-tu. Quand on allume un cierge devant un autel, est-ce ce morceau de cire dont on fait offrande? Non: il n'est qu'un témoignage. Pratique puérile si tu veux, que peuvent dédaigner les esprits raisonneurs, et qui pourtant, venant d'un cœur plein de ferveur, touche celui de Dieu. La volonté du sacrifice m'appartient... Puisse-t-elle être acceptée miséricordieusement comme humblement je l'offre. Je donne tout ce que je puis dans ma faiblesse... le souverain juge fera de moi ce qu'il voudra.»

Une flamme incendiait les clairs yeux de pervenche, la voix douce vibrait d'un accent inconnu, et c'est sans exaltation pourtant qu'elle parlait, sans emphase. Vaincu par cette simple foi, André se taisait. Dans un élan de cette grâce mutine que parfois elle avait, avec un sourire, Élisabeth reprit:

«Toi d'ailleurs, incroyant, puisque tu ne reconnais pas l'efficacité de la prière, tu n'as pas à craindre qu'en soit influencé ce que tu appelles le cours logique et normal des événements. A ton sens, toute vie est mesurée au livre du destin... Ah! ne te dédis point, tu me l'as dit un jour. De deux choses l'une, André: ou tu admets l'intervention divine dans les choses d'ici-bas, et alors tu comprends le sens de la supplique que j'adresse là-haut... ou tu la méconnais, et en ce cas quel mal te semble-t-il que je puisse faire avec mes paroles vaines?... Et pourquoi, toi, émettre un souhait contraire au mien, puisque à tes yeux tous souhaits ne sont que des mots?

—Oh! sophiste... Mais tu as raison en ceci: que cet homme vive ou bien qu'il meure, cela ne m'est de rien, puisque nous nous aimons.»

Raisonnablement en effet, avait-il donc sujet de se plaindre? Illusion peut-être, superstition, conception puérile du divin... Peut-être... Mais en remettant à un prêtre le soin de cette âme malade, il avait bien dû prévoir que les remèdes employés ne seraient pas ceux suggérés par son esprit de logicien. L'essentiel était qu'Élisabeth fût soulagée, puisqu'elle ne pouvait guérir. Ce but atteint, allait-il discuter les chemins qui l'y avaient conduite?

Ainsi d'abord raisonna André. Puis il pensa plus loin et plus haut. Il pensa tellement que, parlant de cela au presbytère Saint-Jacques-Saint-Christophe, il fut amené à faire cette remarque:

«La religion jusqu'à présent m'était apparue comme relevant du sentiment... sans nier d'ailleurs que le sentiment n'ait ses droits.

—Fort bien, dit l'abbé Aldebert... Et à présent?

—A présent, un scrupule me trouble. Pour que dans cette douce petite âme, que je jugeais passive, une résolution soit entrée, dont, la valeur réelle en fût-elle nulle, l'héroïsme ne subsiste pas moins... pour qu'Élisabeth la tienne en y apportant une sincérité profonde, une ardente ferveur, une fermeté inébranlable... pour expliquer pareil phénomène, il faut, me semble-t-il, que la religion soit quelque chose de plus grand.»

Le prêtre sourit.

«Es-tu sûr, André, de n'avoir jamais auparavant pensé cela, dans le tréfonds de toi-même?

—Non, je n'en suis pas sûr. Lorsque, fugitivement, ma réflexion se fixait sur ces problèmes, un argument m'était apparu, probant, en faveur de la puissance de l'idée religieuse. C'était le spectacle de tout ce qu'elle a engendré de sacrifice et d'héroïsme. Preuve empirique, à la vérité, et remontant de l'effet à la cause, méthode de raisonnement des plus défectueuses. Mais, dans tout ce qui est du domaine moral, une démonstration scientifique est-elle possible? Je me disais donc qu'on ne souffre pas pour une non-entité, qu'on ne meurt pas pour une chimère. Ma femme assurément n'émule que de très loin les martyres dans le cirque. A deux mille ans de distance, cependant, son acte émane du même principe. Et ce principe ne serait qu'un mirage, fait de la faiblesse d'esprit de l'homme? Et pour lui faire enfin entrevoir la raison, pour lui montrer le néant de cette foi qui a transporté des montagnes, il aurait fallu que cent générations vécussent dans pareille erreur... cent générations ayant, d'autre part, opéré cette œuvre immense de conduire l'humanité du point où elle était alors à celui où elle se trouve aujourd'hui?... Et c'est en vain qu'auraient été manifestées tant de fidélités, tant d'immolations consenties, tant de sang versé avec enthousiasme?...»

André s'animait, les idées surgissaient, pressées, dans son cerveau.

«Cela confond la raison, poursuivit-il... le rationalisme si tu préfères, de considérer pour quelles infiniment petites divergences dogmatiques tant d'hommes ont donné leur vie. Tiens, je me souviens de ceci... Nous avons fait en Écosse notre voyage de noces. Race forte et énergique, positive même entre toutes, et pays entre tous déchiré par les luttes confessionnelles. Le catholicisme y fut persécuté; mais cela ne suffisait point à la violence des passions religieuses. Dans le vieux cimetière des Frères-Gris, à Édimbourg, je suis demeuré tout pensif devant le monument—fort laid d'ailleurs, ces puritains n'ayant aucun sentiment de l'esthétique—érigé à la mémoire de dix-huit mille martyrs covenantaires. Hors les érudits en cette spécialité, qui de nous sait aujourd'hui ce qu'était ce Covenant armant ainsi des protestants les uns contre les autres? C'est oublié, c'est enfoui sous les cendres de ceux qui sont morts pour ce morceau de parchemin. Et ailleurs, pour le signe de croix fait de gauche à droite ou de droite à gauche, combien de chrétiens se sont entr'égorgés? On sourirait de cela?... Des sots. C'est chose sérieuse que mourir volontairement, pour une idée... c'est chose sainte. Ah! pour un esprit de bonne foi, Augustin, que cela est donc troublant!»

Très attentif, l'abbé Aldebert écoutait.

«Veux-tu, André, lui dit-il simplement, me faire un plaisir? Viens dimanche à dix heures: c'est ma messe paroissiale. En chaire, tu m'entendras débuter par ces paroles: «Aujourd'hui, mes frères, pour texte je prendrai les pensées, très belles, d'un incroyant.»

Ce fut au tour de l'autre de sourire. Et le prêtre ajouta:

«Voyons-nous quelquefois, ami... nous causerons. Et qui sait?...»

André a hoché la tête. Mais il n'a pas dit non. Souvent il se rencontre avec le curé de Saint-Jacques-Saint-Christophe, et tous deux s'entretiennent longuement. Qui sait, en effet?...

A en croire Alcide Biscaras, il y aurait déjà de grands pas accomplis. L'autre jour, en l'honneur du docteur Georges, fraîchement décoré, un dîner réunissait, avenue de Messine, avec la famille et les intimes, quelques-uns des camarades du père et des maîtres du fils. La conversation ayant aiguillé sur la laïcisation des hôpitaux, un débat assez vif s'engagea entre le haut fonctionnaire de l'Assistance publique et certain membre de l'Académie de médecine, connu pour s'être érigé en champion des Sœurs. De la prétendue pression exercée par elle sur la conscience des malades, on vint à parler de l'ingérence du confesseur dans les ménages. Et le vieux jacobin s'en donna à cœur joie, jusqu'au moment où André finit par entrer en lice.

«Le besoin de confier ses difficultés, ses peines, voire ses fautes, est assez humain et très féminin. Si ce n'est un prêtre qu'une femme met dans ses secrets, c'est une amie souvent, par qui il sera moins bien gardé. Quel avantage y trouvez-vous?

—Qu'elle connaît les passions. Un prêtre les ignore.

—Vous croyez? Il ne les vit pas, soit, mais il les voit défiler à son confessionnal, où elles palpitent sous sa main, dans toute leur vérité. Et un confesseur intelligent—il y en a, je vous l'affirme—exercera toujours sur une âme en détresse une action plus salutaire que la plupart des confidentes. En tant qu'une robe doive se trouver en tiers entre sa femme et lui, un mari a tout intérêt, soyez-en sûr, à ce que ce soit une soutane au lieu d'un cotillon.»

Son interlocuteur demeurant quelque peu interloqué par une profession de foi aussi inattendue, avec cet accent de conviction profonde qui intimide la contradiction André ajouta:

«Croyant ou non à ce que détient le prêtre, on ne saurait douter, monsieur, que ce soit quelque chose de très grand.

—Voilà donc ton neveu Rogerin qui s'encapucine comme l'autre,» dit un instant plus tard Biscaras à son vieil ami.

Celui-ci haussa les épaules. A quelle adresse allait ce geste de dédain ou d'impatience? il ne s'en est point expliqué. La remarque cependant a fixé son attention sur ce que parmi les siens, groupés ce soir autour du patriarche et ayant respiré pourtant l'atmosphère de son athéisme, la religion conserve encore d'empire.

Le grand chirurgien mourra sans cesser de croire qu'il n'y a rien. Mais dans ses songeries de vieillard à présent, parfois il s'émerveille de la puissance de ce quelque chose à quoi tant d'autres croient.

Achevé d'imprimer
le vingt-huit janvier mil neuf cent huit
PAR
ALPHONSE LEMERRE
6, RUE DES BERGERS, 6
A PARIS