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Après le divorce

Chapter 4: II
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About This Book

After a wedding the narrative lingers on a household clearing away revelry while a young woman remains with older relatives, revealing the domestic arrangements left by nuptial rites. Family conversation opens into a debate about religion, marriage, and social appearances, exposing compromises between private belief and public ritual. The young woman reflects on her position between affection and social expectation, gauging prospects of marriage and independence. A sudden letter requesting a consequential meeting injects suspense and promises to disturb the household's settled routine.

The Project Gutenberg eBook of Après le divorce

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Title: Après le divorce

Author: Marie-Anne de Bovet

Release date: February 10, 2013 [eBook #42064]
Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

Credits: Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by The Internet Archive/Canadian Libraries)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK APRÈS LE DIVORCE ***

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.

Après le Divorce

DU MÊME AUTEUR

Confessions d'une Fille de trente ans 1 vol.
Roman de Femmes 1 vol.
Confessions conjugales 1 vol.
Partie du Pied gauche 1 vol.
Parole jurée 1 vol.
Par Orgueil 1 vol.
Petites Rosseries 1 vol.
Pris sur le vif 1 vol.
Marionnettes 1 vol.
Courte folie 1 vol.
Maîtresse Royale 1 vol.
La belle Sabine 1 vol.
Ballons rouges 1 vol.
Autour de l'Étendard 1 vol.
Ame d'Argile 1 vol.
Contre l'Impossible 1 vol.
Plus fort que la Vie 1 vol.
Noces blanches 1 vol.
La Repentie 1 vol.

Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays,
y compris la Suède et la Norvège.

MARIE ANNE DE BOVET


Après le Divorce

PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-33, PASSAGE CHOISEUL, 23-33


M DCCCCVIII

A mon cher et grand ami
FRANÇOIS COPPÉE
en toute affection
M. A. DE B.

APRÈS LE DIVORCE

PREMIÈRE PARTIE

I

Au jour finissant de cinq heures dont l'ombre obscurcit le vaste appartement de l'avenue de Messine, c'est mélancolique, ce désordre qui survit à la fête nuptiale. Dans les salons aux meubles épars, que tout à l'heure animait la rumeur d'une foule parée, et où flotte la poussière des tapis foulés longuement, vont se flétrissant les gerbes de lilas, de lis, de tubéreuses, blanches fleurs d'hyménée ennuagées de tulle. Et leurs parfums violents se font âcres en s'exaspérant de la chaleur lourde qui épaissit l'air.

La salle à manger est en proie aux valets faisant disparaître les reliefs du lunch et s'efforçant de la rétablir en son aspect usuel pour le repas familial du soir. Là-bas, c'est la chambre vide de la fille qui, au bras de l'époux, vient de s'envoler du nid. Les armoires béantes, les traces de bagages enlevés, la robe blanche et le chaste voile abandonnés sur le lit virginal, trahissent la précipitation du départ, ce départ solennel pour le grand voyage à travers la vie. Mme Bertereau, chez qui les légitimes émotions n'abolissent point le sens pratique, s'y active à enfermer argenterie et bijoux, fourrures et dentelles de prix, rapportés du petit salon où étaient exposés les cadeaux somptueux. Le docteur s'est réfugié dans son cabinet, dont la sévérité professionnelle n'exclut point l'opulence, seule pièce demeurée à peu près en ordre. Las de cette journée de représentation, lui qui jamais au chevet de ses malades ne connaît la fatigue, il s'échoue sur son large fauteuil pivotant et, d'un geste machinal d'homme sanguin, il donne de l'aisance au robuste cou de taureau qu'étrangle depuis des heures matinales la rouge cravate de commandeur.

Il n'est pas longtemps seul. Un pas léger, le froufroutement soyeux d'une jupe rose, un baiser mis sur le haut front chauve et bossué:

«Eh bien! mon oncle, cela s'est passé à merveille, dit une claire voix de cristal.

—Pour eux surtout, qui s'en vont. Et voilà, fillette, qu'à présent il n'y a plus que toi ici. Pas pour longtemps d'ailleurs... Ton tour va venir.

—Oh! moi, je n'en suis pas encore là.

—Pourquoi donc, mon enfant? J'espère bien qu'au contraire tu vas bientôt trouver un mari digne de toi. Et il sera chanceux, le coquin.... Une jolie fille bonne et gentille comme pas une...»

C'est avec des yeux paternels vraiment que le docteur Bertereau regarde la fille de son frère. N'est-elle pas sa fille, en effet, depuis sept ans? Et jolie certes, avec ses grands yeux de pervenche éclairant ses traits purs, et sa fraîcheur délicate rendue plus éclatante par le cadre sombre que lui font les légers bandeaux noirs; frêle de corps, bien que forte et saine, grave, douce, froide un peu, telle une vierge de missel. Sans rougeur, paisible, elle répond:

«Il n'y a pas de hâte, mon oncle. Je suis très heureuse comme je suis.

—Jeanne aussi était heureuse, et tout de même la voilà qui nous a faussé compagnie, comme avant elle Hélène... Ensuite ce sera toi... Les petits s'en vont et les vieux restent seuls.»

Un joli sourire de vingt ans passa sur les lèvres de la jeune fille.

«Si je demeurais toujours auprès de vous, qu'est-ce que vous diriez?

—Je dirais que tu me prends pour un affreux égoïste. Ta tante et moi nous avons quitté nos parents, comme avaient quitté les leurs nos pères et nos mères. Nos enfants nous quittent... C'est la loi, ma petite Élisabeth. Personne n'a le droit d'aller contre ce qui doit être.

—Vous avez raison, mon oncle; il ne faut pas prétendre en remontrer au bon Dieu.»

C'est avec un peu de malice qu'elle avait jeté le propos.

«Le bon Dieu, le bon Dieu, grommela le docteur, demi-fâché, demi-plaisant... s'il se mêlait de toutes vos affaires, à vous autres dévotes, il n'y suffirait pas.

—Vous savez bien que je ne suis pas dévote. Pourquoi me taquinez-vous là-dessus?

—C'est toi qui me taquines, avec ton bon Dieu.»

Mutine, sa nièce le gronda du doigt:

«Mon bon Dieu!... Il n'est pas seulement à moi, mon oncle, mais aussi à vous, que vous le vouliez ou non. Et vous le voulez bien un peu tout de même, puisque, ce matin, vous lui avez demandé sa bénédiction pour Jeanne.

—Voyez donc la petite ergoteuse!...»

Il riait, mais le savant à tête grise, au fond, se sentait vaguement troublé sous ce clair regard pur. Tout d'un coup, redevenu sérieux:

«Ma chère enfant, reprit-il, tu sais mes idées sur la religion. En avoir ne fait aucun mal aux braves gens...»

Vivement, Élisabeth l'interrompit.

«Et on peut être de braves gens quoique n'en ayant pas. Témoin le docteur Bertereau, lequel, sans qu'il s'en doute, est même un bon chrétien.

—Je fais de mon mieux pour être bon tout court, ce qui vaut autant. Mais à quel propos, fillette, cette controverse philosophique?»

Câline, elle s'était assise tout contre son oncle sur un siège bas. Lui posant sur ses genoux ses bras ronds et blancs dans les manches courtes de sa toilette de demoiselle d'honneur et, la tête levée, le regardant bien en face:

«Vous n'allez pas vous fâcher de ce que je vais vous dire?

—Est-ce qu'on se fâche jamais avec toi?

—Eh bien! mon oncle, expliquez-moi une chose. Vous n'avez pas de religion. Ma tante non plus. Et non plus mes cousines, depuis leur première communion. Dans la maison, je suis seule à aller à la messe. Étant «du gouvernement», mon nouveau cousin doit aussi sentir le fagot. Alors, pourquoi Jeanne s'est-elle mariée à l'église?... Pourquoi aussi Hélène, l'année d'après celle où je suis venue chez vous?...»

Toute la bonhomie du docteur Bertereau ne le défendit point d'un léger passage d'humeur. La dissimulant sous le ton de la plaisanterie:

«Non, mais elle vous pose de ces questions, cette petite! s'écria-t-il... Tiens, demande-le à ta tante...»

Et saisissant la diversion qui s'offrait:

«Ma bonne amie, voilà Élisabeth qui nous reproche d'avoir marié nos filles à l'église...

—Oh! mon oncle!...

—Qui du moins s'en étonne. Elle nous accuse d'hypocrisie.

—Ma tante, ne l'écoutez pas. Comme c'est mal de me faire dire semblables sottises...»

Mme Bertereau souriait avec placidité. Le sourire semblait être un attribut inséparable de ce visage rose et dodu entre les coques de cheveux gris.

«Peut-être bien n'as-tu pas absolument tort, mon enfant, reprit le docteur, plus grave. Hypocrisie, non, mais lâcheté un peu... compromission tout au moins. Mon excuse est qu'étant incroyant, cependant ne suis-je pas de ceux qui ont en haine l'idée du divin. Si Dieu existe, il ne me gêne ni ne m'offense. Et les manifestations dirigées contre lui sont tellement de mauvais goût, que je préfère ne pas m'y associer. C'est également ton avis, ma femme?

—Mon avis... mon avis est que je suis bien lasse pour disserter sur des sujets aussi sérieux. Je vais me défaire. Tous les enfants reviennent dîner, tu sais. Je ne serais pas fâchée d'avoir un instant de repos... si je puis, car j'ai tant d'ordres à donner.»

Comme elle était entrée par une porte, par une autre elle sortit, à petits pas vifs de la femme active, malgré l'épaisseur de la ronde silhouette qu'alourdissait encore le somptueux velours dahlia incrusté de vieux point de Venise. Dans l'attendrissement de ce jour de noces, le docteur suivit d'un regard affectueux la compagne fidèle de trente années de sa vie.

«Tiens, Élisabeth, en ayant l'air de s'échapper par la tangente ta tante a dit le mot de la question. Quand on est très occupé, comme moi, comme elle, bonne mère de famille, épouse parfaite, ménagère modèle, on en a plein les mains. Et quand on remplit tous ses devoirs bien en conscience, qu'est-ce que Dieu, si Dieu il y a et s'il regarde d'aussi près à chacun de nous, pourrait donc demander de plus à de pauvres humains?

—Cela, mon oncle, c'est le temporel. Mais nous avons des devoirs spirituels aussi. Dieu veut qu'on pense à lui quelquefois.»

De nouveau le grand chirurgien, taillé en colosse, sentit devant cette enfant frêle l'impuissance de sa raison. Sa physionomie reprenant la rudesse naturelle qui chez lui n'était que dans les traits, et fronçant légèrement ses gros sourcils en broussaille, il essaya de se faire sévère pour dire à sa nièce:

«C'est ton amie Monique qui te met ces idées en cervelle. Pratique ta religion, fillette, puisque tu y crois... je n'y vois pas de mal et jamais, rends-moi cette justice, je n'ai rien fait pour t'en détourner. Mais défie-toi des dévotes... Cette fois je dis le mot sérieusement.

—Ma mère l'était.

—Ta mère avait eu sa vie brisée par un cruel chagrin. Du jour où mon pauvre frère lui a manqué, elle a cessé d'être de ce monde. Cela explique bien des choses.»

Mais il y avait de l'obstination derrière le petit front blanc. Et, pensive, Élisabeth reprit:

«Justement, mon oncle, voilà ce que je me dis souvent: pourquoi ceux qui souffrent se réfugient-ils en Dieu? Cela semblerait plus logique qu'ils s'en éloignent au contraire, puisque c'est de lui que viennent leurs épreuves. Je ne suis pas un philosophe, mais je vois là dedans une preuve de la grande force de la religion.

—Tant mieux pour ceux qu'elle console. Il serait inhumain de les décourager. Aussi ne fais-je point de prosélytisme. Et puisque tu tiens absolument, petite curieuse, à savoir pourquoi tes cousines ont été mariées à l'église... comme sans doute le seront tes cousins, à moins que cela ne leur convienne pas, car ils sont parfaitement libres dans leur conscience affranchie... puisque tu veux le savoir, donc, c'est parce que je l'ai été moi-même. Or mes idées d'aujourd'hui, déjà je les avais alors. Je me suis conformé à un usage général, qu'observent une foule de gens ne croyant à Dieu ni à diable. Ce que j'ai fait... dans un intérêt mondain peut-être, de quel droit aurais-je détourné mes filles de le faire? Concession au préjugé, soit, contradiction entre les actes et les principes... Mais je serais mal venu à leur demander plus d'intransigeance, plus de courage si tu veux, que je n'en avais eu moi-même. Et voilà comme se perpétuent les superstitions, dirait mon vieil ami Biscaras.»

Avec plus de vivacité qu'elle n'avait accoutumé, Élisabeth se récria:

«Oh! ce vilain homme... Ne me parlez pas de lui...

—Mais non, ce n'est pas un vilain homme. Jacobin à tous crins, je le reconnais, et athée fanatique. Ah! pour lui, Dieu est bien vraiment un ennemi personnel. Mais honnête homme quand même, et brave homme. Si bon pour les pauvres...

—Et méchant à proportion pour les riches.

—Oyez la fine mouche!... Il te répondrait, non sans quelque vérité, que les riches, prenant soin d'eux-mêmes, n'ont pas besoin qu'on s'en occupe.

—Est-ce une raison pour leur vouloir du mal? La charité chrétienne, mon oncle, s'exerce sur tous. D'ailleurs, n'est-il donc pas un riche, M. Biscaras? C'est même bien heureux pour lui qu'il y ait des pauvres. Ne disiez-vous pas l'autre jour que son emploi à l'Assistance publique lui vaut vingt-cinq mille francs par an? Et encore il y a placé son fils.

—J'y ai même contribué.

—C'est très mal, monsieur le sénateur, d'encourager le népotisme.

—Hum!» toussota le docteur, qui voyait sur son bureau une lettre ministérielle mettant dans la corbeille une jolie préfecture pour le jeune sous-préfet de première classe que sa fille avait épousé le matin...

Mais de cette gentille Élisabeth rien jamais ne l'irritait, moins que de ses propres enfants.

«Peste! fit-il, comme tu y vas, et que voilà mon vieux camarade proprement accommodé! Que te prend-il donc, fillette, d'être aussi combative? C'est à ne plus reconnaître notre petite bête à bon Dieu.

—Je vais vous dire ce qui m'a mise en colère. Ce matin, la quête a été interrompue un moment par l'élévation. Je me trouvais justement être arrivée auprès de M. Biscaras. Et si vous l'aviez vu, mon oncle!... Alors que tous les assistants inclinaient plus ou moins la tête, dans une attitude recueillie ou simplement convenable... tous, même des protestants, qui étaient là, et des incrédules, et même des juifs... lui affectait de se tenir bien droit, les bras croisés sur sa poitrine, le nez en l'air, tellement que la pointe de sa barbiche en menaçait le ciel, avec une mine de bravade, de défi, et des regards dédaigneux pour tous ces pauvres esprits... C'était un scandale. Mon cavalier, le capitaine Briffault, l'a remarqué comme moi.

—Et toi, ma petite fille, comment l'as-tu remarqué, puisque tu te recueillais, la tête entre tes mains?»

Elle rougit un peu, puis, rieuse:

«Je vous ai souvent entendu dire que les femmes ont un œil par derrière et un de chaque côté.

—Et tu l'es bien, femme: tu trouves toujours moyen d'avoir raison.»

Dans son sourire bonhomme se devinait l'indulgent dédain du rationaliste pour le défaut de logique de l'esprit féminin.

«Allons, reprit le docteur, je t'accorde que Biscaras a eu tort. Qu'on garde son chapeau à la synagogue, qu'à la mosquée on ôte ses souliers... Il ne faut scandaliser personne.

—Jésus-Christ l'a dit, mon oncle: «Malheur à celui par qui le scandale arrive!»

—C'est fort bien dit. Mais, que veux-tu? Lorsque des circonstances comme celles-ci le traînent de force à l'église, mon vieux camarade voit rouge. C'est sa marotte... On ne saurait être parfait. Et moi, fillette, me donnes-tu un satisfecit? Ai-je eu bonne tenue?

—Excellente. N'est-ce pas que c'est beau, ces cérémonies?

—Très beau. L'autel était décoré avec infiniment de goût, l'organiste s'est surpassé, la maîtrise a été admirable. Qui donc est cet artiste de l'Opéra, qui a chanté le solo de ténor?

—Fi! le méchant oncle qui se moque de moi...»

Puis, avec un doux entêtement, revenant à la charge:

«Comme si vous ne compreniez pas que je veux parler du sens spirituel des pompes religieuses...»

Élisabeth s'était levée. Appuyée à présent sur le dossier du fauteuil et inclinant son frais visage vers les grosses joues rasées et tannées où mettaient leur flamme deux yeux gris très vifs:

«Voyons, mon oncle, insista-t-elle, est-ce que vous n'avez pensé à rien pendant l'élévation?

—Pendant qu'au lieu de te repentir de tes péchés tu mouchardais ce pauvre Biscaras?... Si fait. J'ai pensé que Jeanne fera une brave petite femme et que si Vuillaume la rend malheureuse il sera un polisson.»

Secouant sa tête fine et douce, la jeune fille reprit, très grave:

«Raillez, raillez, mon oncle... je suis sûre que Dieu a quand même été content de vous voir chez lui ce matin.

—Tu crois? C'est bien aimable de sa part. Au surplus, continua le docteur d'un ton plus brusque, nous sommes des gens très heureux, et nous le méritons, n'ayant rien à nous reprocher, que je sache. Ton Dieu ne nous tient donc pas rigueur pour être des mécréants.

—Parce qu'il est très bon... Et vous aussi, d'ailleurs.

—Merci de cet hommage. Là-dessus je vais déposer ce harnais de fête et reprendre celui du travail. Un gros courrier à ouvrir, mon carnet de visites pour demain à vérifier, la dernière main à mettre au mémoire que je dois lire à l'Académie de médecine... Embrasse-moi, petite mystique... je ne te retiens pas.»

Ce soir-là, retirés de bonne heure dans la chambre conjugale, le docteur dit à sa femme:

«Il faudrait qu'Élisabeth se marie. Voilà ses idées de religion qui la reprennent.

—L'influence de son amie Monique.

—Elle la voit donc beaucoup?

—Beaucoup trop. Mme Guivarch a sur Élisabeth l'autorité morale que lui confèrent ses deux années de mariage... Ces souvenirs sont du temps où, au couvent, elle était sa petite mère. Lorsqu'elle s'est fixée à Paris, le lien s'est renoué.»

Le docteur hocha sa grosse tête rude.

«Je n'aime pas cela, Amélie... je n'aime pas du tout cela.

—Qu'y faire? Je ne puis mettre obstacle à une intimité aussi parfaitement honorable. Je tenais le plus possible Élisabeth avec Jeanne. Depuis les fiançailles de notre fille, il y a eu relâchement. Et, à présent, la voilà partie... Il faut bien à cette enfant une amitié de son âge.

—Je n'en vois pas la nécessité. De ces papotages de femmes il ne résulte que sottises. S'il en est ainsi, raison de plus pour la marier au plus vite.

—Je crains qu'elle ne soit guère portée vers le mariage.

—Laisse donc... La nature est là, ma bonne amie, qui n'a cure de ces imaginations de petite fille. Un bon mari y pourvoira... Et deux ou trois beaux enfants par-dessus le marché, voilà un dérivatif infaillible pour le mysticisme.

—Mme Guivarch, cependant...

—Pour le peu que je la connais, elle me fait l'effet d'une religieuse ratée. Rien n'y a pu. Notre nièce est autrement vivante.»

Un instant, Mme Bertereau songea.

«Ne crois-tu pas, Frédéric, que Maurice aurait quelque penchant pour elle?

—Je n'ai pas remarqué.

—Je n'y pensais pas non plus. Mais ce matin, les voyant quêter ensemble, cette idée m'a frappée qu'ils feraient un joli couple. Et cela m'est revenu que ces derniers temps il s'occupait passablement d'Élisabeth.

—Ton neveu est un très gentil garçon. Seulement, rien que sa solde et peu de chose à attendre après ses parents...

—Elle a des goûts sérieux et simples...

—Voilà qui est bientôt dit. On croit cela, et puis quand on se trouve aux prises avec les difficultés de l'existence... Elle a été élevée ici... Sans qu'elle s'en doute, elle y a contracté certaines habitudes... elle ignore le prix de l'argent. De très bonne foi elle s'embarquerait dans une existence besogneuse, et nous serions responsables de ses désillusions.»

Comme toujours avec l'époux très révéré, Mme Bertereau opina du bonnet.

«Aussi, reprit-il, pour tout dire, cela me déplairait que la fille de mon frère, et de qui nous avons fait notre cinquième enfant, fût établie dans des conditions trop mesquines en comparaison avec les nôtres, qu'elle est habituée à considérer comme ses sœurs.

—Je reconnais bien là tes sentiments si délicats. Moi pareillement, je souhaite la voir bien mariée. Il faudrait lui trouver un jeune médecin distingué que tu patronnerais... un fonctionnaire d'avenir, comme Gaston... Ton influence, c'est une dot.

—Soit. Mais, au département de la guerre précisément, elle est à peu près nulle. Non... un mariage avec Maurice ne serait admissible que si nous pouvions faire un sacrifice pour la petite.»

Mme Bertereau aimait fort sa nièce, mais elle était mère. Donnant l'approbation mitigée qui était sa forme de contradiction la plus hardie:

«Assurément, dit-elle, si nous pouvions... Mais la dot de Jeanne après celle d'Hélène... Georges et Marcel qui n'ont pas encore leur position faite...

—Sans doute, sans doute... Bah! l'enfant est jolie... Il y a encore des hommes qui préfèrent cela à un sac d'écus.»

Le grand chirurgien professait l'optimisme des gens heureux.

II

Heureux, le docteur Bertereau l'était, et il se glorifiait d'y avoir pris de la peine. A considérer le bonheur par les côtés purement positifs, véritablement en effet le sien était son œuvre. Rude et inlassable travailleur, sobre, patient, tenace, donnant tout de soi, cœur, intelligence, énergie au labeur qu'il aimait, sa situation de grand opérateur s'était fondée sur un solide savoir servi par une habileté de main peu commune. Parvenu à la tête du corps médical, il avait été envoyé au Sénat par les républicains de gouvernement de son département picard. N'ayant guère le goût, moins encore le temps d'être politicien, il se bornait à faire autorité au Luxembourg sur les questions d'hygiène publique, y marquant l'attention nécessaire à celles d'intérêt régional, et quant au reste, ministériel imperturbablement. Aimé de ses élèves pour la conscience de son enseignement, aussi pour sa grande bonté un peu bourrue, estimé de ses confrères, en dépit de l'envie, pour sa probité professionnelle, la loyauté de son caractère, la sûreté de son commerce, respecté de tous pour la dignité de sa vie, jouissant d'une réputation européenne qui souvent lui valait de lointains déplacements: illustres appendicites, litotrithies augustes, cancers royaux, tumeurs impériales, se chiffrant par le gros chèque accompagné d'une plaque ou d'un cordon—le docteur Bertereau possédait tout ce que peut souhaiter l'ambition légitime.

Personnellement, il était d'une simplicité d'habitudes confinant à la rusticité. Matineux et couche-tôt, robuste mangeur sans aucun raffinement gastronomique, ne buvant que de l'eau rougie, ne fumant point, ne connaissant d'autre plaisir que le travail, n'ayant pas le plus petit vice, même de collectionneur ou amateur de quoi que ce fût—de tout ce luxe qu'il créait autour de lui, il goûtait uniquement la joie de le donner aux siens. A condition que l'argent fût honnêtement acquis et que le rechercher ne détournât point de l'accomplissement des devoirs primordiaux, c'était, lui semblait-il, le but essentiel de l'activité humaine, comme le dépenser largement, afin d'en faire profiter autrui, constituait à ses yeux l'excuse, voire la raison d'être de la fortune.

Pas davantage ne lui faisaient défaut les satisfactions intimes. De complexion assez autoritaire, il gouvernait sa famille sans rencontrer de résistance, n'en abusant point cependant pour jouer les despotes. Mme Bertereau, de cœur excellent, de personnalité nulle, née pour être un reflet, était en admiration devant son grand homme, non toutefois sans exercer sur lui cette influence, d'autant plus occulte qu'elle est inconsciente, de l'épouse soumise, agissant en quelque sorte par la force du poids mort. Insignifiantes et sans beauté, ses filles avaient dû à leur dot très ronde des établissements avantageux dans la bourgeoisie industrielle et gouvernementale. L'aîné des fils, bien doué, laborieux, déjà interne des hôpitaux, promettait une belle carrière. Du second, «cacique» à l'École normale, section des lettres, l'esprit singulier, de tour ironique, acerbe, réfractaire aux dogmes sociaux qui constituent la religion civique de ce milieu, n'était pas sans déconcerter quelque peu son père, l'inquiétant même parfois. Mais du moins l'avenir s'ouvrait-il devant lui brillant et sûr. Tout ce monde était bien portant; l'union domestique régnait, ainsi que l'ordre dans les affaires. Hors ce qui, en Marcel, se révélait d'originalité périlleuse, gourme intellectuelle sans doute, qui s'éliminerait comme toutes effervescences de jeunesse, on ignorait chez les Bertereau ces complexités morales que le robuste ouvrier de science tenait pour manifestations morbides. On était des gens bien situés dans la vie, carrément assis et d'aplomb, solidement attachés aux choses de ce monde et les prenant telles quelles sans en chercher plus long ni plus haut, n'ayant qu'à se louer au demeurant de la façon dont elles sont arrangées.

Pour cette calme prospérité, ils auraient eu sujet de louer le ciel. Mais ils n'y songeaient point. Chez le père, ce n'était pas cet athéisme doctrinaire et agressif dont il se gardait comme d'une infraction à la loi de tolérance,—une tolérance faite plus d'indifférence que de charité,—mais le matérialisme serein du physiologiste qui, n'ayant jamais rencontré sous son bistouri l'organe nommé âme, n'a désir ni loisir de le chercher ailleurs. A quoi bon, puisqu'il est inutile au fonctionnement physique et mental de la machine humaine? Pour le reste, sa droiture native l'ayant toujours incliné vers les bonnes actions et détourné des tentations mauvaises, ce lui était assez de se savoir honnête homme, sans qu'il fût curieux de la source intangible où se puisent la distinction du bien et du mal, la conception de l'honneur, le sentiment de la bonté, et l'esprit de sacrifice, et l'instinct de justice et la lumière d'amour. Il y voyait simplement les fruits d'un exact équilibre de nature, ainsi que d'une éducation conduite selon de saines méthodes scientifiques. Tout l'édifice moral lui semblait fondé avec une solidité suffisante sur le principe de l'échange: ce qu'on doit à autrui, c'est afin qu'autrui vous le doive, toutes vertus ainsi abaissées au rang vulgaire de simples rouages sociaux. Et par ainsi tenait-il la culture de l'idéal pour pernicieuse autant qu'oiseuse, comme propre à fausser les données de la vie, à engendrer des chimères, à produire une déperdition des forces vives de l'homme au regard des besognes concrètes.

Issue d'un milieu de sec et froid positivisme,—elle était la fille du chimiste Vergniol, de l'Institut,—depuis longtemps Mme Bertereau avait tout oublié des premiers enseignements chrétiens qu'on lui avait donnés, dans un esprit de vague déférence pour des traditions surannées tombées à l'état d'usage, que répudie la supérieure raison masculine, mais encore convenables peut-être à la faiblesse du cerveau féminin. Absorbée en ses devoirs temporels et ses affections paisibles, elle ne ressentait nulle velléité d'intérêt pour les abstractions en général, ni pour rien qui fût extérieur au rayon intellectuel de son mari.

De même que ses parents lui avaient fait faire sa première communion, elle l'avait fait faire à ses enfants, et pour le même motif vulgaire. Mais depuis lors, fermés à des idées absentes de leur berceau, auxquelles leur entourage était étranger, voire hostile, ceux-ci avaient grandi dans une insouciance absolue des choses du divin. Hélène et Jeanne étaient de trop chétives âmes pour que jamais les eût effleurées aucune aspiration supérieure à leur cercle étroit de petits devoirs familiaux et mondains, d'occupations menues, de pensées frivoles. Chez Georges, la culture scientifique dépourvue de contre-poids spirituel avait desséché une nature, moins rude que celle de son père, moins forte aussi. D'essence plus subtile, Marcel subissait profondément l'intoxication de cette intellectualité aiguë qui, sans le frein moral, mène grand train à l'anarchisme. Seul de la famille, se trouvait-il ainsi affranchi de cette mentalité épaisse et vulgaire de la bourgeoisie arrivée. S'il ricanait aux idées séculaires, il ne respectait pas davantage le dogme jacobin. Par cette tangente il s'évadait de l'orbite paternel, de quoi le docteur commençait à éprouver un assez vif déplaisir.

Tel était le terrain, combien peu favorable au développement logique de sa nature si différente, où, à cet âge transitoire qui de l'enfant commence à dégager la jeune fille, le destin avait transplanté l'orpheline, dont le docteur et Mme Bertereau avaient fait comme leur dernière née.

De son père, Élisabeth ne conservait que la mémoire, estompée dans les brumes du recul, d'un bel homme très bon, avec de l'or sur un uniforme éclatant, d'un jour surtout où, après l'avoir embrassée plus fort que de coutume, il était parti à cheval—un jour où sa mère avait beaucoup pleuré. Ensuite, une lacune dans ce petit cerveau de quatre ans. Puis les larmes de nouveau étaient entrées dans la maison, des larmes plus éperdues, plus désespérées. On l'avait habillée de noir, on lui avait dit que son père était au ciel, que jamais il ne reviendrait. De ce jour-là, elle ne vit plus sa mère sourire. La balle prussienne qui avait foudroyé glorieusement le brillant chef de bataillon des grenadiers de la garde avait atteint sa veuve aux sources vives d'un frêle organisme. Réduite, outre le revenu de sa dot réglementaire, à sa modique pension, augmentée d'un bureau de tabac de maigre rapport, Mme Charles Bertereau avait quitté Versailles pour se fixer à Morlaix, son pays d'origine. Lentement la maladie de cœur avait exercé ses implacables ravages, et dix ans plus tard une crise d'asystolie l'emportait, sans qu'eussent réussi à conjurer le mal la science et le dévouement de son beau-frère accouru auprès d'elle. Du moins eut-elle la consolation suprême de savoir que sa fille, tout ce qu'elle regretterait d'ici-bas, trouverait affection et sollicitude chez l'oncle et tuteur, qui en fit à la mourante solennelle promesse—le bonheur même, peut-être, qu'elle eût été sans doute impuissante à lui donner.

Il semblait en effet que, part faite au déchirement de son petit cœur très tendre, la fillette gagnât à ce bouleversement d'existence. Tant qu'elle eût aimé sa mère et en eût été aimée, entre cette valétudinaire neurasthénique, vieillie avant l'âge, noyée dans un deuil éternel, et l'enfant saine, vivace, chez qui une précoce gravité, née de la tristesse ambiante, n'étouffait point cependant l'ardente sève de jeunesse—entre elles cette intimité morale n'avait pu exister qui fait vraiment la force des liens du sang. Au sortir d'une enfance retirée et morose, la joie de vivre bientôt eut raison de son chagrin. Il s'atténua, puis passa, laissant place à un souvenir attendri. Et dans une chaude atmosphère familiale la jolie fleur s'épanouit doucement, fraîche, pure, délicate. Son oncle était parfait pour elle. Mme Bertereau avait une de ces vocations de mère poule qui se réjouit de chaque poussin ajouté à la couvée. Si dans les rapports d'Élisabeth avec ses cousines il y avait quelque chose à reprendre, c'eût été plutôt de la partialité en sa faveur. Cette gracieuse et fine créature, au charme un peu austère et très prenant, séduction qui, de s'ignorer, n'en était que plus profonde, avait apporté dans sa nouvelle famille un élément qui y faisait défaut.

La bonne Mme Bertereau avait si bien pris pied dans son emploi de matrone, qu'on ne pouvait se l'imaginer—son mari lui-même—avoir été jeune et avoir été femme. Hélène était une grande fille massive et vulgaire, du type haquenée, haute en couleur, le verbe bruyant autant que le cerveau vide, futile sans grâce, coquette sans féminité, n'ayant de goût que pour le chiffon et à cause de ce qu'il coûte. Peut-être eût-elle ressenti quelque dépit de ne point posséder les attraits de cette cousine qu'on lui donnait pour sœur. Mais ce mauvais sentiment était emporté par la vanité de se savoir riche, le plus appréciable à ses yeux des biens de ce monde. Bientôt mariée d'ailleurs, épousant moins son mari que les Établissements Percheron frères, dans les enfants qui lui naquirent elle aimait surtout de petites poupées à attifer, et, passionnée de luxe uniquement, elle s'asseyait dans son argent avec cette ostentation grossière qui le fait prendre en dégoût par les âmes délicates.

Effacée au contraire et timide, bonne petite nature moutonnière dénuée de tout relief, pas positivement laide, mais de physique ingrat et de façons gauches, Jeanne non plus n'avait rien pour attirer ni pour attacher. Élisabeth se trouvait ainsi la grâce et la lumière de la maison.

Assurément elle y était heureuse. On remarquait en elle toutefois des rêveries, que son oncle mettait sur le compte de l'aspiration plus ou moins consciente au mariage. En cela le trompait ce diagnostic quasi infaillible quant aux choses brutales de la pathologie. Élisabeth était la jeune fille très jeune fille que ne soupçonnent guère les hommes et qu'ils comprennent mal. Elle aimait les plaisirs de son âge, mais avec assez de retenue pour que cela n'entravât point le développement des côtés sérieux d'un caractère incliné vers la paix et l'intimité domestiques. Qu'elle jouît de cette paix et de cette intimité au foyer des siens ou à celui d'un époux, cela lui était de peu. Se sachant mal pourvue, encore que pour soi-même elle crût à l'amour la vertu de suppléer au défaut d'argent, elle n'ignorait point que son établissement s'en trouvait rendu malaisé. Cela sans doute était selon la sagesse courante, que ne discutaient pas son esprit soumis, son âme douce. Seul un penchant maternel assez prononcé lui eût fait éprouver du regret de rester fille. Mais à vingt ans elle n'en était pas là. Et sans souci du présent, sans impatience de l'avenir, paisible, elle attendait que s'accomplît son destin.

Un malaise pourtant troublait Élisabeth. Trouble léger, dont elle-même ne possédait pas le secret. Elle avait été élevée dans la pratique exacte de la religion. A l'opposé de ce qui arrive souvent, au lieu que le cœur meurtri de sa mère se fût jeté dans la dévotion, plutôt s'en était-il éloigné d'abord. La douloureuse veuve en voulait un peu à Dieu de son malheur. Bretonne cependant, foncièrement chrétienne de par la profonde empreinte héréditaire, elle n'était pas allée jusqu'à la révolte contre une foi qui la consolait si imparfaitement. Sa santé chancelante ne lui permettant guère de continuer elle-même l'éducation de sa fille, elle l'avait mise au courant, tout près d'elle. Élisabeth y avait connu l'effervescence mystique qui naît à l'époque de la première communion et s'entretient volontiers dans l'ombre des cloîtres. Mais son brusque et si radical changement d'atmosphère était venu tarir l'afflux de cette adolescente piété. Non qu'elle cessât d'être régulière. Le docteur eût préféré sa pupille détachée de croyances qu'il jugeait puériles et caduques. Pour une femme toutefois, cela tirait à moins de conséquence. Et, au surplus, auprès de la mère mourante, pleinement réconciliée avec Celui qui l'avait éprouvée si cruellement, il s'était engagé à respecter les principes catholiques de l'enfant. Il avait scrupuleusement tenu parole. On faisait accompagner Élisabeth à la messe par une femme de chambre. Elle accomplissait le devoir pascal. Son oncle ayant pris, pour lui interdire le maigre, des prétextes de santé, docile à la prescription médicale comme au commandement de l'Église, elle en demandait dûment la dispense. Ainsi se tenait-elle en règle stricte avec les obligations.

Cela était insuffisant pour ses besoins d'âme. De pratique, elle aurait eu assez, mais c'est la vie intérieure qui lui faisait défaut. L'action d'un milieu indifférent est plus dissolvante que celle d'un milieu hostile. Heurtées, les idées religieuses d'Élisabeth se fussent exaltées par réaction naturelle. Ce qui même contribuait le plus efficacement à maintenir sa foi, c'étaient les paroles de sarcasme et de dénigrement qui sortaient de la bouche de certains amis de la maison. Mais ces propos ne lui étaient point personnellement adressés et nul jamais n'avait fait de tentative sur sa conscience. Aussi, dans la liberté dédaigneuse qui lui était laissée, ne trouvait-elle pas à puiser cette généreuse ferveur qu'inspire la persécution. Et, au point de vue même le plus largement ésotérique, tous autour d'elle étaient tellement étrangers à ces choses, que le sentiment qu'elle en avait s'étiolait faute d'aliments. Nature un peu molle, l'énergie lui manquait pour lutter contre son isolement moral. Puis cela était bien abstrait, bien complexe pour sa jeunesse. En sorte que, dans l'ambiance de matérialisme où elle vivait, les rites finissaient par prendre pour elle ce caractère machinal qui en amoindrit le sens divin. Fidèle à la lettre, Élisabeth sentait en elle se refroidir l'esprit.

De ce desséchement de son être spirituel, elle souffrait. Sujette à des réchauffements subits, comme celui qui s'était manifesté pour la cérémonie nuptiale de sa cousine Jeanne, ce lui était l'occasion de ces petites crises intimes auxquelles on attribuait faussement une cause si concrète. Car elle ne s'en ouvrait à personne, sachant que personne ne la comprendrait.

Sa tante toutefois ne se méprenait point en voyant dans ses élans de ferveur l'ascendant de son ancienne compagne de couvent. Jamais elles ne s'étaient perdues de vue. Plusieurs étés de suite, Élisabeth avait passé un mois ou deux chez une sœur de sa mère qui habitait un petit manoir sur la rivière de Morlaix. Monique Le Huédé était la fille d'un officier supérieur de la marine retiré dans le voisinage très proche. Déjà, lorsque les deux jeunes filles avaient été séparées par les circonstances, chez l'aînée s'était déclaré ce penchant pour la vie religieuse assez commun aux alentours de la seizième année. Le temps semblait l'avoir confirmé, quoique, soumise à ses directeurs spirituels, Monique n'en parlât guère, la prudence ecclésiastique lui ayant imposé l'essai de la vie du siècle avant qu'elle envisageât sérieusement l'éventualité d'une prise de voile. En attendant, elle s'adonnait aux pratiques de la piété la plus exaltée. Moralement dépaysée comme l'était, avenue de Messine, la nièce du grand chirurgien athée, sur cette terre de Bretagne si intensément catholique, où Élisabeth se retrempait dans le sang de sa race maternelle, il lui semblait retrouver son équilibre rompu. Ce n'était pas encore tout à fait cela néanmoins. La dévotion de Monique était trop rigide, trop exaltée aussi pour satisfaire complètement à ses propres tendances la portant vers une foi simple, calme, douce. Aussi ne suivait-elle pas son amie jusqu'au bout du chemin où celle-ci, dévorée d'un zèle d'apôtre qu'exagérait l'absolutisme de l'extrême jeunesse, s'employait ardemment à l'entraîner sur ses pas. N'empêche que les impressions subies laissaient leur empreinte et, rentrée à Paris, jusqu'à ce que l'eussent effacée des contacts si différents, Élisabeth ressentait le malaise créé par cette dualité morale.

Sans qu'aucune confidence épistolaire eût fait prévoir l'événement, comme Monique venait d'atteindre sa vingtième année elle se maria. Ayant eu dans leur famille la douloureuse aventure d'une fausse vocation au lendemain amer, ses parents l'avaient voulu détourner du cloître. Soit qu'à ce moment une détente se fût produite en elle, soit que la personne du prétendant qu'on lui fit connaître eût triomphé de son éloignement réel ou factice pour les fins normales des filles, elle consentit à épouser l'aimable et galant homme qu'était Alain Guivarch. Lui, las de la vie de garçon assez joyeusement menée, s'était volontiers épris de cette jolie personne un peu austère et frigide, mais qu'un mari aurait d'autant plus de mérite et d'agrément sans doute à conquérir à l'amour. Quittant le commissariat de marine, il venait d'entrer dans les bureaux de la Compagnie Transatlantique à Saint-Nazaire. Puis un emploi supérieur l'appela à l'administration centrale. Ainsi furent plus étroitement rapprochées les amies d'enfance. Leur intimité s'était encore accrue du fait qu'Élisabeth ayant perdu sa tante de Bretagne, ce deuil l'avait, six mois durant, tenue éloignée du train mondain, et la famille Bertereau ne le portant pas, un peu isolée dans la maison. A ce moment, Monique se trouvait séparée de son mari, en voyage de service aux ports des Antilles. Elle vivait très retirée. Il allait de soi que la jeune fille fréquentât beaucoup chez elle, et d'autant plus que celle-ci n'allait qu'à contre-cœur avenue de Messine, où tout lui était sujet de scandale. Car le mariage n'avait guère adouci cette âpre dévotion qui faisait d'elle—comme le remarquait le docteur Bertereau—une religieuse égarée dans le monde, avec plus d'intransigeance que n'en ont d'ordinaire les saintes filles nourries d'esprit de charité. Ses occupations conjugales et maternelles—un fils lui était né—l'empêchaient de donner autant de soi qu'auparavant aux pratiques pieuses, mais sans qu'eût fléchi la rigidité de sa religion. M. Guivarch aurait souhaité chez sa femme une foi plus amène. De trouver son foyer si morose, il commençait à le délaisser. Monique s'en affligeait. En humanisant son austérité, il n'eût tenu qu'à elle de retenir ce mari un peu léger, encore épris pourtant. Mais, scrupuleuse observatrice de tous les devoirs de l'épouse chrétienne, il en est un qu'elle ne savait pas remplir: celui de se faire aimer. Son humeur allait s'assombrissant de ce chagrin dont elle était l'artisan, et cela rejaillissait en sévérités envers le prochain. Élisabeth était si tendrement attachée aux parents très bons à qui elle devait d'oublier la tristesse d'être orpheline, qu'il lui eût déplu d'entendre sur eux des paroles de blâme. Aussi se taisait-elle avec son amie du malaise spirituel qui parfois l'oppressait. Et puis n'était-elle point assez heureuse par ailleurs pour éviter de s'y attarder, troublant ainsi la joie de vivre la vie douce et tiède de ses vingt ans en fleur?

III

C'était maison ouverte chez les Bertereau. Pour paysan du Danube que fût le grand chirurgien, dans ses façons rudes comme dans sa massive personne, il n'ignorait pas l'art de mettre en valeur le mérite. Il savait notamment que les échos sous la rubrique «Mondanités» servent mieux que les comptes rendus de l'Académie de médecine à entretenir la réputation d'un praticien. Tout le monde lit ceux-là, et qui donc jette un œil sur ceux-ci? Puis l'eau va à la rivière; aussi, dans toute profession, montrer qu'on gagne beaucoup d'argent est le moyen d'en gagner davantage. Et c'était bals, matinées de musique, soirées de comédie et de tableaux vivants, très somptueuses fêtes où se pressait «l'aristocratie républicaine», de compagnie avec le monde médical et scientifique, ainsi que le personnel bigarré et cosmopolite de la clientèle, sans omettre les sommités de la presse, cette puissance que se doit concilier quiconque vit du public et a besoin de réclame.

On dînait aussi beaucoup, avenue de Messine, forme de réception préférée du docteur, lequel, matineux par goût comme par obligation de métier, ne se retirait jamais passé minuit, même lorsque ses lustres demeuraient allumés bien plus tard. Le dîner dominical était réservé à la famille, augmentée de quelques intimes, parfois d'un ou deux de ses élèves favoris. Le mariage de sa fille cadette ne l'avait pas éloignée de cette réunion hebdomadaire, la proximité de Beauvais permettant au jeune ménage de venir souvent à Paris. Non que Jeanne se déplût dans sa résidence provinciale. Naïvement pénétrée de l'importance de son nouveau personnage, par cette royauté sur le personnel médiocre qui hante les salons préfectoraux elle se sentait relevée de l'état insignifiant dont le sentiment l'avait faite si timide. Mais c'était pour Gaston. Tellement Parisien, ce Bordelais débarqué au «Quartier» pour y faire son droit, quelque quinze ans plus tôt, s'étant poussé par le bagou et l'intrigue dans des cabinets de ministre, d'où le testament de son dernier patron lui avait ouvert la bonne porte de la carrière administrative. La paisible cité bellovaque lui semblait un fâcheux exil, et l'air du boulevard lui était indispensable, assurait-il, pour se retremper périodiquement dans le mouvement d'esprit. Il s'y retrempait si bien que d'ordinaire, un instant avant qu'on se mît à table chez son beau-père, un petit bleu arrivait, l'excusant sur quelque rencontre faite au Cercle National, un homme politique avec qui il avait intérêt à causer... Il viendrait dans la soirée, le plus tôt possible... Jeanne en soupirait un peu. Elle aimait son mari. Elle tirait quelque vanité aussi, elle, le laideron de la famille, de ce joli garçon bien tourné, aux yeux luisants, aux lèvres vermeilles dans la fine barbe noire, dont elle prenait pour de l'esprit la faconde gasconne mâtinée de blague boulevardière, comme sa suffisance lui semblait du mérite, et ses allures faraudes habillées par un bon tailleur lui donnaient l'illusion de la distinction et de l'élégance. Elle était moins riche qu'Hélène; mais ainsi avait-elle l'avantage sur le gros homme lourd et vulgaire, rougeaud et rageur, quoique bon diable au demeurant, qu'était son beau-frère Gustave Percheron.

Ce dimanche-là, sur le coup de huit heures, fut apporté le pneumatique. On ne se trouvait pas encore au complet. Le retard était usuel dans cette famille, où les principes d'indépendance sur lesquels se fondait l'éducation prenaient volontiers la forme du désordre. Jeanne seulement et Élisabeth, qui étaient allées à un concert classique, avaient achevé l'après-midi auprès de Mme Bertereau, l'aidant à écrire des invitations pour un raout prochain. Les premiers arrivèrent M. et Mme Biscaras, habituels commensaux du dimanche. Puis le maître du logis, revenant de Saint-Germain, où il suivait la lente et atroce agonie d'un premier ministre déchu, rongé d'un cancer au foie, et chez qui la décomposition du sang s'aggravait des rancœurs que donne le sentiment d'une vie mal vécue, sans avoir recueilli le fruit de ses compromissions, de ses vilenies, de ses lâchetés, triste exemple de la faillite d'une intelligence supérieure s'accordant avec une conscience amorphe et un caractère dénué de noblesse.

«Il est perdu, dit le docteur. Je me suis nettement prononcé contre l'opération. Il mourrait sous le bistouri. On appellera, si on veut, de Berlin ou de Londres, Vogel ou Mackay. Moi, je ne commettrai pas un assassinat.

—Dix mille francs de manque à gagner, gouailla le normalien qui entrait. Qu'est-ce que cela peut te faire, papa? Ce serait même une bonne action, puisqu'il cesserait de souffrir.»

Le chirurgien fronça ses gros sourcils.

«Et la probité professionnelle, qu'en fais-tu?»

Marcel eut ce geste léger et ironique qu'il opposait aux mots à ses yeux démodés.

«Ce sera un grand deuil pour la démocratie, soupira Alcide Biscaras, dont la maigre figure aux lignes aiguës, qu'allongeait encore la pointe d'une barbiche poivre et sel et qu'éclairaient des yeux de jais, vifs et perçants comme des vrilles, présentait bien les traits physionomiques du jacobin buveur d'eau.

«La démocratie? riposta Marcel... Ce qu'elle s'en fiche de votre grand homme! Qu'a-t-il fait pour elle, je vous le demande?

—Il a sauvé la république, tout simplement. Nieras-tu que la coalition des forces cléricales et réactionnaires ait les reins cassés?

—Diable! il fallait qu'elle fût bien branlante, votre république, remarqua gaiement un nouveau venu. Car, en vérité, la fameuse alliance du sabre et du goupillon... pistolet de paille et sabre de bois, monsieur Biscaras... Croyez-moi, puisque j'en suis.»

Cette remarque du capitaine Maurice Briffault ne sembla point au vieux sectaire digne d'être relevée. Qu'attendre du raisonnement d'un soldat? Le normalien, d'ailleurs, avec son ton mordant et dédaigneux de raffiné, appuyait aussitôt l'offensive blagueuse de son cousin.

«Aussi faudrait-il démontrer que république est synonyme de démocratie. Vous y auriez de la peine. Son analogie avec ploutocratie s'impose davantage. Votre grand manitou a défendu le râtelier unguibus et rostro... Geste rempli d'intérêt pour ceux qui y mangent. Mais a-t-il avancé d'une ligne l'évolution vers l'humanité intégrale? Y a-t-il dans la masse populaire une once de moins d'asservissement moral ou de misère matérielle?»

Les désaccords alarmaient la placidité de Mme Bertereau. Afin de faire diversion, compatissante, elle demanda:

«Se rend-il compte de son état, le pauvre homme?

—Il n'a pas un instant d'illusion, et il montre devant la mort la même impassible froideur qu'il avait à la tribune... En apparence du moins, car... c'est étrange, s'interrompit, pensif, le docteur... on dit qu'il aurait reçu un prêtre.

—Allons donc! se récria Biscaras... Des bruits tendancieux... Ce jésuite avec qui il est personnellement lié lui aura fait une visite amicale. Il n'en faut pas davantage...

—Le Père Malroy? Pas du tout. J'en suis fort étonné moi-même, mais ce serait le curé de la paroisse.

—Hum! fit Maurice en riant, voilà qui ne fleure pas bon.

—Renier ainsi tout son passé! reprit le jacobin, l'œil enflammé d'une véritable indignation... Sa femme pourtant n'a jamais été pratiquante... Et, quand même, pour se laisser endoctriner, son admirable cerveau serait-il affaibli à ce point?

—N'a-t-il pas été élevé chez les dominicains de Sorèze?

—J'ai bien fait mes études au petit séminaire, madame, jusqu'à ma philosophie.

—Attendez un peu, remarqua Marcel... Vous n'êtes pas encore mort.»

Biscaras haussa les épaules. Les systématiques contradictions du normalien déconcertaient et décourageaient la discussion.

«Ce me semble, dit le capitaine, qu'il n'est pas besoin d'en chercher aussi long. Je ne suis qu'un médiocre catholique. Mais j'ai vu mourir au Tonkin, de maladies ou de blessures, des camarades pas plus encapucinés que moi, comme vous diriez, voire quelque peu mécréants. Je vous assure, monsieur, que quand un missionnaire arrivait avec le bon Dieu dans sa soutane, ils ne faisaient pas les malins.

—Vos camarades, jeune homme, n'étaient point représentatifs d'une doctrine. Pour employer une comparaison qui touchera votre cœur de soldat, lorsque sa vie durant on a combattu sous un drapeau, passer sous un autre dans une circonstance éclatante qui donne un triomphe aux adversaires, cela ne s'appelle-t-il pas déserter?

—Vous me permettrez, monsieur, de décliner l'assimilation entre les trois couleurs pour lesquelles nous versons notre sang et des étiquettes de parti qui ne font couler que de l'encre.

—Oui, oui, je sais... la suprématie de l'idée militaire sur l'idée civile...»

Ce ton dédaigneux irrita le jeune officier.

«Alors ce n'est pas une idée civile que formulent les mots: «Honneur et Patrie»? Mourir pour ces mots-là, monsieur, c'est autre chose qu'en enfiler les uns au bout des autres aux fins de décrocher un portefeuille.

—Vos batailles ne vous donnent-elles pas aussi de l'avancement?

—Petits profits achetés très cher et auxquels je vous assure qu'on ne pense guère sous la mitraille.

—J'en suis convaincu. Mais faites-moi la grâce de croire, mon jeune ami, qu'il y a aussi des républicains désintéressés.

—Hum! fit Marcel, voyant son cousin hésiter à la réplique... Tout de même la princesse prodigue ses biens à ceux qui font vœu d'être siens.

—Souvent aussi, remarqua le docteur, elle se montre fort ingrate. Témoin l'abandon de ce pauvre Duboys-Leroux, après les services considérables, en effet, qu'il lui a rendus, et en considération desquels, mon vieil Alcide, tu lui pardonneras s'il t'afflige en recevant les sacrements... ce qui, d'ailleurs, est encore douteux.»

Silencieuse et grave, Élisabeth écoutait. Elle songeait qu'au seuil du suprême et redoutable mystère, des lueurs inconnues peuvent pénétrer les âmes. Elle se disait aussi que discuter à l'égal d'un acte de la vie publique les mouvements secrets de la conscience d'un mourant constituait, de la part de ces libres penseurs, un singulier attentat à la plus sacrée des libertés. Sa sensibilité délicate, en outre, s'en trouvait froissée comme d'une profanation de cette agonie. Pour en exprimer son sentiment, elle était d'habitudes trop réservées. Mais son joli regard bleu avait rencontré celui de Maurice Briffault et une onde de sympathie était passée entre eux.

Au soulagement de la bonne Mme Bertereau, l'entrée en coup de vent de sa fille aînée vint rompre l'entretien. Très affairée, elle s'excusa, bruyamment, faisant la demande et la réponse.

«En sortant de l'Hippique, un thé au Palace, chez des Américains, avec qui je viens de faire connaissance... des gens charmants, très riches... Cela s'est prolongé. Rentrée chez moi horriblement tard... on rentre toujours tard... les journées sont si courtes pour tout ce qu'on a à faire... J'avais ramassé une poussière!... Et puis, c'est une habitude que j'ai: je ne peux pas dîner avec la même toilette que je portais dans l'après-midi... Joli, n'est-ce pas, ce costume?... Rouff, bien entendu... il n'y a que lui... J'ai essayé de lui faire des infidélités, mais on revient toujours à ses premières amours... Oui, papa, les enfants vont bien. Ils sont allés au cirque avec Fraülein... Gustave arrivera dans un moment... Je lui ai renvoyé la voiture... La dernière battue de l'année... on a tiré une quantité de lapins... Il n'a pu prendre que le train de 6 h. 40 et il est en train de se changer. C'est excellent pour lui... il a tant besoin de prendre de l'exercice... Aussi va-t-il louer une chasse à lui pour l'année prochaine, dans l'Oise... il y a du faisan en masse... Cela fera l'affaire de Gaston... Tiens, il n'est pas là, ton mari... faux bond, comme d'habitude. Je te trouve un peu pâlotte, Jeannot... Oh! sais-tu, dans une nouvelle maison de lingerie où je me sers, j'ai vu des layettes d'un goût, d'un chic... Par exemple, ce n'est pas donné... Mais quand on veut quelque chose de bien il faut y mettre le prix... Quoi, tu veux t'adresser au Petit-Saint-Jean?... Tu n'y penses pas, ma chère... C'est tout à fait toc, leurs modèles.»

Profitant de ce qu'elle reprenait haleine:

«Tu crois que le bébé de Jeanne en verra la différence? dit Élisabeth en riant.

—C'est pour soi-même, voyons. Je ne comprends pas les mères qui mettent tout sur elles et fagotent leurs enfants. Moi, Fred et Nanon me ruinent.

—Luxe bien immoral, vraiment, quand tant de petits malheureux vont tout nus...»

Sèche et pointue comme sa personne, cette remarque émanait de Mme Biscaras. Nature raisonneuse d'ancienne institutrice, elle professait un humanitarisme pédant en accord avec les fonctions de son mari. Personnellement aumônière, d'ailleurs, mais dans le froid esprit utilitaire qui, en sevrant de douceur l'exercice de la bienfaisance, lui enlève la moitié de son prix.

«Faudrait-il donc aussi nous mettre dans un sac parce qu'il y a des femmes en guenilles?

—Peut-être ferait-on mieux, en effet, de songer à la misère avant de gaspiller autant d'argent en chiffons... Que voulez-vous, ma chère enfant, moi, j'aime les pauvres.»

La rudesse de verbe qu'Hélène tenait de son père se trouvait parfois mise au service de sens commun.

«Je crois bien, riposta-t-elle... ils vous rapportent assez!

—Ça, c'est envoyé, glissa le capitaine à l'oreille du normalien, qui, ricanant dans sa barbe légère, lui répondit:

—Laïque ou cléricale, la charité est toujours la même: elle cultive le paupérisme pour se donner le mérite de le soulager.

—C'est mal, ce que tu dis là, Marcel, protesta Élisabeth, qui avait entendu. Pourquoi voir en tout de vilains sentiments?

—Parce qu'ils y sont, ma chère. Je t'accorde pourtant que le caractère mystique de la charité d'Église lui confère une élégance morale dont est dénuée celle de l'administration, fondée sur ce raisonnement d'ordre très positif: en jetant un os à un chien affamé, on l'empêche de mordre. Chaque cent sous que donnent nos amis Biscaras est une prime d'assurance contre le pillage; les tiens, Élisabeth, sont capitalisés au profit de ton âme. Eux placent à intérêts sur la terre: toi, c'est sur le ciel. Spéculation pour spéculation, j'estime celle-ci davantage, ne fût-ce qu'à cause de son aléa.

—Ne lui répondez pas, mademoiselle, dit Maurice. Il joue son air de flûte et cela l'amuserait trop qu'on le prît au sérieux.

—Je n'aurais garde de discuter sur un terrain intellectuel où je suis battue d'avance. Toutefois il est un point sur lequel tu te trompes, Marcel. La charité... du moins la charité chrétienne, ne tient pas dans l'aumône, mais dans la bonté. Et elle n'a pas assez d'esprit pour en chercher aussi long que toi.

—Dis donc, ma femme, si on dînait?»

L'arrivée de son gendre Percheron motivait cette remarque du docteur. Son fils Georges, pourtant, manquait encore.

«Est-ce qu'il est de garde à son hôpital? demanda Biscaras.

—Non, mais on ne l'attend pas. Il court à travers la vie comme s'il avait toujours un express à prendre, et souvent il le manque.

—Il se fatigue. C'est le malheur de ces gaillards qui trouvent leur pain tout cuit. S'ils consentent à travailler, c'est à condition de s'amuser également. A son âge, nous autres, nous ne faisions que bûcher, et pour cause.

—Bah! quand l'estomac est bon, il n'y a pas de mal à mettre les morceaux doubles. Et le gars est de trempe solide.»

Comme on achevait le potage, l'interne prit sa place.

«Je te demande pardon, maman, mais pour cette fois il n'y a pas de ma faute. Un camarade que j'ai rencontré aux courses et qui m'a accroché par le bouton. On est allé prendre un verre chez Maxim... Impossible de m'en dépêtrer. Il avait à me parler de choses très sérieuses... Mais oui, sans blague: tout ce qu'il y a de plus sérieuses.»

Il appuyait sur les mots, de cet air entendu destiné à intriguer. Puis, du même ton, s'adressant à sa cousine:

«C'est quelqu'un de ta connaissance, Élisabeth... Tu ne rougis pas?

—Et de quoi, grand Dieu?»

Souriante, elle ne marquait pas en effet le plus léger trouble.

«Tu ne te rappelles pas, l'autre soir, au bal chez les Laurent-Janin, un beau jeune homme qui t'a fait la cour?... On a sa police, ma chère... Tu as dansé avec lui deux ou trois fois et vous êtes restés ensemble au buffet je ne sais combien de temps. Quand je dis beau, j'exagère un peu... Mais enfin un grand diable bien bâti, moustache rousse...»

Très tranquillement, en se servant du turbot, Élisabeth répondit:

«Je me souviens, maintenant, tu me l'avais présenté... M. Lambertier, je crois.

—Edmond Lambertier. Ce nom-là ne te dit rien?

—Rien du tout.

—Oh! candeur... Demande à Gustave.

—Lambertier et Cie, une des plus grosses houillères du Borinage...

—Mais dont l'héritier préfère Paris à la Belgique, savez-vous.

—Un des héritiers, rectifia Percheron. S'il avait été fils unique, il aurait une fortune colossale.

—Tel quel, ça lui fait toujours bien une pièce de cinq cent mille francs de rente... de quoi vivre...

—Et faire beaucoup de sottises, sans doute...»

Vivement Georges coupa la parole à Mme Biscaras.

«S'il en a fait, il se range, car le voici amoureux pour le bon motif. C'est de cela qu'il vient de me parler pendant deux heures. Ah! ah! cette fois, tu as compris, Élisabeth.»

Toute confuse, il est vrai, mais seulement de se trouver ainsi mise en évidence:

«Voyons Georges, protesta-t-elle, ne dis pas de bêtises.

—Il est certain que s'il fallait être amoureux de toutes les jeunes filles avec qui on a causé un quart d'heure...

—D'abord, Hélène, je te ferai remarquer que Lambertier n'accorde d'ordinaire aucune attention aux jeunes filles...

—Naturellement... il a autre chose à faire.

—Et ensuite qu'il ne danse jamais. Ce divertissement puéril et genre famille est au-dessous de sa dignité de «petit charbonnier».

—Il préfère la chorégraphie de l'Opéra.»

Persistant dans ses intentions évasives, l'interne, innocemment, remarqua:

«Il est abonné du mercredi. Donc, pour en revenir à ce bal, son attitude auprès d'Élisabeth est tout à fait symptomatique.»

Mme Percheron n'était pas méchante. Mais sa jalouse passion de l'argent souffrait malaisément la pensée qu'il y eût des femmes plus riches qu'elle-même. Et cette petite Élisabeth, qu'elle aimait bien, certainement... mais si insignifiante, si popote... Non: c'était trop absurde. Avec son rire aigu, elle dit à son frère:

«Voilà que tu fabriques des romans pour journal de modes. Cette idée qu'on se marie comme ça, à la suite d'un petit flirt entre une valse et un sorbet...

—Pourquoi pas? fit Jeanne Vuillaume, de complexion sentimentale, comme il arrive souvent aux femmes sans beauté, et qui, en outre, portait à sa jolie cousine une affection admirative.

—Mais je n'ai pas flirté avec ce monsieur, se récria Élisabeth... Je ne flirte jamais, vous le savez bien.»

La rougeur légère montée à son front pur s'accentuait cependant, car le souvenir lui revenait de propos tenus par son cavalier de l'autre soir, auxquels sur le moment elle avait prêté peu d'attention et qui, en y songeant, étaient de galanterie assez caractérisée.

«Allons, mes enfants, intervint la grave voix du docteur, ne la taquinez pas. Si ce jeune homme la trouve à son gré, il est assez grand garçon pour le dire lui-même.»

Mystérieux et joyeux, Georges marmonna dans sa petite moustache blonde:

«Bon, bon... On verra...

—As-tu entendu parler de cette visite que le curé de Saint-Germain aurait faite à Duboys-Leroux? lui demanda son père.

—C'est tout ce qu'il y a de plus véritable. J'ai des tuyaux par son secrétaire René Framery. Prenez-en votre parti, monsieur Biscaras, le grand homme sautera le pas. La consigne est donnée. Seulement il attend l'extrémité dernière, afin d'échapper aux attrapages des journaux. Une fois ad patres, on criera tant qu'on voudra... il n'entendra plus.»