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Après le divorce

Chapter 8: I
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About This Book

After a wedding the narrative lingers on a household clearing away revelry while a young woman remains with older relatives, revealing the domestic arrangements left by nuptial rites. Family conversation opens into a debate about religion, marriage, and social appearances, exposing compromises between private belief and public ritual. The young woman reflects on her position between affection and social expectation, gauging prospects of marriage and independence. A sudden letter requesting a consequential meeting injects suspense and promises to disturb the household's settled routine.

La conversation aiguilla sur ce que le vieux jacobin qualifiait de scandale, et on ne s'occupa plus d'Élisabeth. Mais un peu plus tard, tandis qu'on fumait dans son cabinet, le docteur Bertereau, ouvrant son courrier du soir, y trouva un billet qui lui fit faire un haut-le-corps. On lui demandait une entrevue pour affaire de conséquence, et c'était signé: «Emma Lambertier.»

IV

Instruite de l'objet de cette démarche si inattendue, c'est de la surprise qu'Élisabeth en avait ressenti, presque de la confusion. Car ce qui avait été dit la veille était passé sur elle sans laisser de traces. Petite taquinerie, pensait-elle, de son cousin Georges, et autant en emportait le vent. La réalité cependant s'imposait. Sentant ce qu'il y a d'insolite à solliciter la main d'une jeune fille rencontrée une seule fois, Mme Lambertier avait argué du caractère impulsif de son fils, d'habitudes d'enfant gâté à qui sa grande fortune permettait de satisfaire ses fantaisies sans compter avec aucun obstacle. Captivé par la beauté et la grâce de cette charmante jeune personne, il s'était senti tout d'un coup converti à l'idée de mariage. Disposition à encourager, certes, et trop douce au cœur d'une mère pour que celle-ci ne se fût décidée à brusquer la situation. Dans le fait d'avoir inspiré à première vue un sentiment aussi vif, Mlle Élisabeth devait voir une garantie de bonheur. Quant aux avantages positifs de cette union, ils étaient de notoriété assez publique pour dispenser Mme Lambertier d'insister au delà de ce que comporte le bon goût.

Ébloui par l'aurore dorée se levant pour l'enfant qu'il chérissait à l'égal des siens propres, le docteur avait accueilli cette recherche avec l'empressement qu'elle méritait, sous réserve, s'entend, de la volonté de sa nièce, de qui il n'influencerait en nulle manière la décision.

Comme il le disait, il le croyait. Lorsqu'il vit pourtant Élisabeth plus interdite que touchée d'aussi éclatante conquête, il ne négligea aucun des arguments de nature à lui en faire apprécier la valeur, dont elle ne semblait pas suffisamment frappée.

«Mais avant toute chose, conclut-il, tu dois consulter ton cœur. Est-ce qu'il te déplaît, ce jeune homme?

—Que vous dirai-je, mon oncle?... je ne le connais pas.

—J'en conviens. C'est assez cependant d'une rencontre pour déterminer l'antipathie, phénomène d'ordre purement physiologique, tu peux m'en croire. A cela tu répondras peut-être que, par réciprocité, la sympathie... ou plutôt, dans l'espèce, l'amour, pour l'appeler par son nom, naît également de la première approche...

—Je ne répondrai rien de pareil, mon oncle. Que sais-je, moi, de ces choses?

—Allons donc!... C'est là une science sur laquelle les petites filles en remontrent aux barbons. Tout vieux monsieur que je sois, et n'ayant d'ailleurs jamais eu de temps pour les occupations sentimentales, je ne méconnais pas le coup de foudre. J'accorde même que de lui seul sort la passion. Mais la passion est un sentiment particulier et rare, qui le plus souvent fait faire de grosses sottises. Tellement rare, que s'il était indispensable dans le mariage, le monde finirait. Pour fonder une famille, il n'en faut pas autant... ou il faut davantage, peut-être: la confiance et l'estime. Vois tes cousines... Ce n'est assurément pas un amour romanesque qui les a poussées vers leurs maris. Ne sont-elles pas heureuses? Ta tante et moi, ne faisons-nous pas le meilleur des ménages? Eh bien! la première fois que j'ai dîné chez son père, elle a déclaré que j'étais un ours mal léché.

—Justement, mon oncle, c'est en vous connaissant mieux qu'elle a appris à vous estimer et à vous aimer.»

Le docteur toussa. Fréquemment ce petit esprit simple et droit le mettait au pied du mur, lui et ses sophismes. Lui-même au surplus sentait bien ce qu'il y avait d'inquiétant dans telle soudaineté.

«D'accord, répondit-il, et c'est flatteur pour moi. Mais je n'étais qu'un méchant carabin de plus ou moins d'avenir, sans autre fortune que l'espérance. Je n'avais aucuns motifs pour le prendre de haut, et j'ai pu attendre avec tranquillité que mon mérite éclatât au soleil. Tout épris que soit le jeune Lambertier, si tu prétendais lui imposer un stage, je doute qu'il consentît à s'y soumettre.

—Mais je ne prétends rien de pareil, se récria Élisabeth. Ce serait très mal de demander à le voir davantage pour ensuite lui dire: non, décidément, monsieur, vous ne me plaisez pas.»

Le docteur se mit à rire.

«Comme de se faire apporter la carte des gens et ne point les recevoir... Tu es remplie de tact, mon enfant. Pour en revenir au coup de foudre, je te ferai remarquer que, si tu ne l'as pas, toi, ressenti, il s'est produit de son côté. Or un homme aussi amoureux est assuré de faire partager son sentiment à sa femme, à moins, cela va de soi, que de la part de celle-ci il y ait éloignement préalable. De la physiologie, tout cela, quoi qu'on en pense, de la simple physiologie que nous habillons de phrases afin de la rendre plus aimable, mais quand on va au fond...»

Se rappelant à temps que cette doctrine n'est pas de celles précisément qu'il convient d'approfondir avec un esprit virginal, brusquement le grand chirurgien s'interrompit:

«Tu es très jeune. Élisabeth, reprit-il, très sérieuse aussi, et peu curieuse des choses qui, prématurément parfois, troublent les jeunes filles. Cela est préférable ainsi, car comme elles ne sauraient jamais qu'en être très imparfaitement instruites, ces idées qu'elles se forgent, le plus souvent fausses, à tout le moins incomplètes, servent plutôt à les égarer qu'à les guider dans la grave affaire du mariage. Hors des cas très exceptionnels et qui, je le répète, sont loin de toujours tourner pour le mieux, elles ont donc tout avantage à s'en reposer sur l'expérience de ceux qui ont vécu. L'essentiel est qu'elles y aillent de bonne grâce et de bon cœur... la nature se charge du reste. C'est une vieille personne fort sage, la nature, qui sait ce qu'elle fait et à qui les plus malins sont incapables de rompre en visière. Ainsi, ma chère petite, ne te mets point martel en tête pour chercher d'où vient l'amour et comment... ce sur quoi d'ailleurs jeunes ni vieux ne sont guère mieux informés les uns que les autres. Ce qu'il s'agit de savoir, c'est si la recherche d'Edmond Lambertier t'est désagréable, si sa personne te déplaît, si la pensée d'unir ta vie à la sienne te repousse. De cela, toi seule es juge. Tu connais mon principe en toutes choses: liberté absolue, en tant que ce n'est pas pour faire le mal. Tu es souveraine maîtresse de toi-même. Seulement, tu le reconnais, une réponse dilatoire est impossible: c'est un oui qu'il faut, ou un non. Pas sur l'heure, pas aujourd'hui, ajouta le docteur, voyant la perplexité peinte sur le joli visage de sa nièce... Naturellement, j'ai à me renseigner quant à la moralité de ce jeune homme, et cela nous donne quelques jours de répit. Fais tes réflexions. De mon côté, après la petite enquête discrète, je te dirai s'il est vraiment digne de faire le bonheur de la fille de mon frère... de la mienne. Embrasse-moi, mon enfant chérie... Et crois-le bien, je suis aussi heureux de cette bonne fortune que si elle s'était présentée pour Jeanne ou Hélène. A présent, je te laisse causer de cela avec ta tante, et je vais travailler de mon état.»

Sur quoi il s'en fut, d'un esprit serein et d'une main sûre, pratiquer certaine laparatomie d'importance scientifique considérable, qui l'intéressait pour l'amour de l'art autant que pour celui du patient. Autant, mais pas davantage, le docteur Bertereau étant réputé très paternel pour ses opérés.

Réfléchir... c'était bientôt dit. Sur quelles bases asseoir ces réflexions? Son oncle n'avait-il pas déjà tout élucidé? Accoutumée à tenir pour un oracle cet homme de si haut mérite, dont la parole faisait loi dans sa famille, sachant aussi la tendre affection qu'il lui portait, et certaine qu'il voulait son bien, exception faite pour la question religieuse qui les divisait, elle se fiait aveuglément à lui en toutes choses. Docilement donc, sans discuter ce qui était lettre morte pour son inexpérience, elle s'interrogea sur le seul point qui dépendît d'elle. Non, assurément, ce jeune homme ne lui était pas antipathique. Edmond Lambertier, possédait cet attrait qui, aux yeux de ceux mêmes le moins portés à adorer le veau d'or, résulte du prestige de l'opulence avec la quasi toute-puissance qu'elle confère. Assez bien fait de sa personne, un vernis cercleux et sportif maquillant sa vulgarité foncière, une manière de bon garçonisme le défendant en apparence de la sottise et de l'infatuation du parvenu, il n'avait rien en somme pour inspirer la déplaisance. S'étant mis au profit d'Élisabeth en frais de galanterie, si peu coquette qu'elle fût, elle était femme, elle avait vingt ans, et cela l'inclinait à le trouver aimable. Aurait-elle de la répugnance pour le mariage? Non, certes pas. N'est-ce point le lot et le devoir communs? Elle avait pleine confiance dans la vertu du sacrement. Dieu, lui semblait-il, doit bénir les unions qu'il consacre, et une honnête femme aime toujours son mari, s'il est honnête homme et s'il l'aime. Or, des sentiments de celui-ci elle ne pouvait douter—revanche des filles mal pourvues sur celles dont la dot jette son poids dans la balance.

Vivant en un milieu de propos assez libres, quoique de mœurs très familiales, Élisabeth n'était pas d'une innocence absolue de pensionnaire. Elle n'ignorait point qu'il y a de par le monde, le monde surtout de loisir et de plaisir, des jeunes hommes de vie déréglée—encore que le mot ne présentât pas à son esprit d'image précise—et aussi des époux qui ne sont pas pour leur femme ce que commande la loi divine et humaine. Mais c'étaient choses qui au lieu d'éveiller sa curiosité la repoussaient. La parfaite pureté de son imagination la retenait de chercher à approfondir ce qui lui était appris à la volée par des bribes de conversation auxquelles elle ne prenait point part et ne prêtait qu'une oreille distraite. Cela, c'était l'affaire de son oncle. Et dès qu'il lui eut affirmé que tout était bien, elle n'avait plus à s'en préoccuper.

Tout d'ailleurs, autour d'Élisabeth, conspirait pour peser sur sa détermination. Bien plus, on la considérait comme acquise. On était très en dehors dans cette famille, expansif, voire un peu bruyant en ses manifestations. Après un léger passage de regret que ses filles n'eussent point eu les attraits nécessaires pour décrocher pareille timbale, la bonne Mme Bertereau avait souhaité joie et bonheur à sa nièce du meilleur de son cœur. Jeanne pareillement, tout heureuse dans l'alanguissement de sa maternité prochaine. Et de quoi eût-elle été jalouse, elle qui n'eût pas troqué son beau Gaston contre tous les trésors de Golconde? Marcel, en l'occurrence, garda par devers lui l'expression de cette ironie corrosive dont il empoisonnait toutes choses; quoique de complexion médiocrement tendre, il se sentait désarmé devant la douce et jolie créature que tous aimaient. Le capitaine Maurice lui-même la félicita avec toutes les apparences d'une parfaite sincérité. A la vérité remarqua-t-on que désormais il vint moins souvent avenue de Messine. Mais cela s'expliquait fort naturellement: il n'y a plus de place pour les célibataires dans une maison où se chante l'alleluia de fiançailles. Quant à Georges, qui était pour sa cousine le frère le plus affectueux, il se réjouissait avec éclat et des «Je l'avais bien dit» qui exaspéraient sa sœur Hélène. Celle-ci seule jetait dans ce concert de bénédictions une note acide.

«Comme si cette pauvre Élisabeth était la femme qui convient à ce fêtard!... Elle si pot-au-feu, si simplette... Elle ne saura même pas comment s'y prendre pour dépenser son argent. Cela ne peut pas bien tourner. Jolie certainement, Élisabeth... Mais ce n'est pas tout, ce n'est même rien pour un noceur fieffé qui en a vu bien d'autres. Il n'en fera qu'une bouchée, et après?... Ce n'est pas sérieux, ce mariage-là. Je ne comprends vraiment point que papa encourage pareille folie.»

Mais elle n'aurait eu garde d'adresser cette remarque au docteur, lequel, avec ses côtés débonnaires, était un chef de famille des plus intransigeants sur le respect dû à son infaillibilité. Les «renseignements», pris hâtivement et superficiellement,—ces renseignements pour mariage qui ne sauraient être véridiques et dont tout au plus peut-on espérer qu'ils demeureront neutres, n'affirmant pas plus dans le sens du bien que dans celui du mal,—n'avaient rien révélé qui fût de nature à disqualifier le prétendant. Ses aventures bruyantes, ses fantaisies coûteuses, quelques culottes formidables, péchés de la vie de garçon trop riche qui s'amenderait dans un mariage d'amour. Autrement passait-il pour honorable dans ses affaires de jeu et d'écurie, et nul scandale n'avait marqué son libertinage, confiné dans les milieux de haute noce.

Qu'exiger de plus? Le «petit charbonnier» pouvait-il apporter à sa femme un passé de bon jeune homme? Le docteur Bertereau n'était rigoriste que pour lui-même—sans mérite au surplus, disait-il, la sagesse de conduite étant la première obligation du travailleur—et son optimisme l'inclinait toujours aux jugements favorables. Celui-ci étant signifié à sa nièce, ce n'est pas elle qui l'aurait pu révoquer en doute. Les notes discordantes jetées par la pénétration née de l'envie dans le concert de félicitations et de bénédictions dont elle était l'objet ne parvenant point aux oreilles de la partie intéressée, Élisabeth en vint à croire qu'un refus équivaudrait à un symptôme de dérangement d'esprit.

C'est ainsi que, quelques jours après ce coup de foudre éclatant dans la sérénité de son ciel, elle autorisa Edmond Lambertier à lui mettre au doigt l'anneau des accordailles, et la splendeur déjà de ce saphir princier accolé d'un diamant royal était un avant-goût de l'opulence qui allait être sienne. Pendant la période de cour, aussi brève que le permettaient les nécessités légales, celles surtout de la préparation du trousseau et de la corbeille, menée bon train en payant triples guides, Élisabeth fut roulée dans un tourbillon ne lui laissant pas un instant de tête-à-tête avec son cœur. Étourdie plutôt que captivée, cependant était-elle grisée aussi un peu par cette musique d'amour qui porte en soi son ivresse, extérieure à la personne qui la chante. Le viveur repenti se montrait fiancé pressé plus encore qu'empressé; mais ce sentiment-là n'est-il pas un hommage dont l'ardeur touche la femme sommeillant dans la vierge?

Si Élisabeth avait eu du temps pour se reconnaître, elle eût préféré toutefois que fût mieux enveloppé de tendresse ce désir manifesté trop brutalement peut-être. Les façons d'être aussi de son futur lui semblaient bien légères pour une circonstance aussi solennelle, avec quelque chose de cavalier où elle ne sentait rien de l'émotion qui, lui disait son instinct de ces subtiles et douces choses, est l'accent de leur sincérité, la marque de leur profondeur. Mais où eût-elle pris le loisir d'en raisonner? Et, au demeurant, n'avait-elle pas ouï soutenir que la raison doit pour un temps céder le pas à l'amour? Or, on l'aimait, cela ne pouvait faire doute. Elle aimait aussi, ne l'avait-elle pas déclaré implicitement le jour où sa main était tombée dans celle qui s'offrait pour la vie et pour l'éternité? Les événements marchaient, marchaient, l'entraînant dans la rapidité et le vague du rêve, par un chemin fleuri, parfumé, rayonnant, jusqu'au pied du maître-autel de Saint-Augustin où, pour la troisième fois, le docteur Bertereau conduisit une épousée, jolie à miracle, celle-ci, qui en toute l'honnêteté et la ferveur de son doux petit cœur tendre jura devant Dieu et devant les hommes foi et amour à Edmond Lambertier.

Ce fut le grand mariage de la saison pour ce tout Paris bigarré de l'argent et de la politique. Lorsque, comme quelques mois auparavant, un jeune couple eut quitté les salons en désordre de l'avenue de Messine, où dans une atmosphère de fête se flétrissaient les blanches fleurs nuptiales, le vieux ménage cette fois demeura seul. Comme, pour conjurer la tristesse qui les prenait un peu, M. et Mme Bertereau commentaient ensemble les menus incidents de la journée, ils vinrent à parler de l'absence de leur neveu Maurice. Encore que le capitaine se fût excusé de paraître à la cérémonie sur l'imminence d'un voyage d'état-major dans les Vosges, dont la préparation l'accablait de travail,—et à la vérité l'École de guerre se mettait en route le lendemain,—ils se demandèrent si ce n'était pas là un prétexte. Ils ne surent que se répondre. Mais après tout cela n'importait guère. Tout énergie et vaillance, appartenant corps et âme au métier qu'il aimait passionnément, il saurait se consoler de son regret, si regret était. Et quant à la jolie fleur fragile, objet de leur sollicitude, jamais, on en était bien certain, elle n'avait ressenti pour lui rien de plus qu'une amicale sympathie.

DEUXIÈME PARTIE

I

Cinq ans plus tard, sur l'impassible registre de l'état civil de la mairie du huitième arrondissement, en marge de l'acte de mariage de M. et Mme Edmond Lambertier était inscrit leur divorce.

Ce naufrage du bonheur qu'il s'était réjoui de donner à sa nièce fut pour l'optimisme du docteur Bertereau une cruelle déconvenue. C'est qu'il avait ignoré—ne l'ayant pas assez cherché peut-être—le véritable mobile de la recherche dont il s'émerveillait. Loin que le jeune viveur eût cédé à un entraînement auquel n'était pas accessible sa nature positive et passablement grossière, c'est d'un esprit très réfléchi au contraire que, sans mettre de visage sur cette détermination, il avait résolu de prendre femme. Menacé par sa mère d'un conseil judiciaire que justifiaient amplement ses extravagances, souhaitant d'autre part complaire à un oncle de qui il attendait une grosse succession—le tiers des parts du charbonnage—et qui voulait des petits-neveux, en enrayant temporairement sa vie de désordres il pacifiait les siens, et à chaque jour sa peine. N'ayant point à se préoccuper de la dot, il tenait seulement à la beauté. Plus encore que pour son agrément, c'était par vanité, par habitude de se payer ce qui se fait de mieux en tous genres. Donc, il s'était mis à regarder les jeunes filles, variété féminine jusqu'alors totalement dédaignée par lui. Le destin aussitôt avait mis celle-ci sur sa route. Élisabeth était assez jolie pour lui plaire. Mais davantage est-ce le charme de la pureté, en elle si profond et si vif, qui avait fixé son choix, non moins rapide que ses fantaisies libertines. Impulsif, en effet, volontaire extrêmement, chez lui il n'y avait guère de place entre un désir et sa satisfaction.

Jusqu'à quel point Mme Lambertier avait-elle démêlé les mobiles secrets de son fils? Cette grande femme sèche, belle encore sous ses bandeaux d'un noir excessif, était un de ces esprits froids et ténébreux dont nul ne saurait discerner où la sincérité finit et où commence le calcul. Qu'elle s'aveuglât sciemment sur la réalité de cette conversion tellement subite, ou que, de bonne foi, elle escomptât l'amendement par l'amour, cela, au surplus, lui était de peu. La veuve du grand charbonnier tenait l'argent pour baume à toutes plaies. N'ayant point eu à se louer de son époux, grand coureur de filles, l'opulence qu'elle en recevait lui avait été une large compensation. Pareillement, à son sens, en irait-il pour sa bru, le cas échéant. Si donc elle soupçonnait une équivoque, elle ne s'était point fait scrupule de la couvrir. Elle estimait que cela tournerait au mieux pour le bien de tous.

Prise dans le filet d'or ainsi tissé de toutes parts autour d'elle, Élisabeth n'avait pas tardé à reconnaître combien l'instinct de la sensibilité avertit mieux l'ignorance que cette sagesse vulgaire qui prétend gouverner la vie selon des données exclusivement positives. Ce fut une lune de miel brève et sans joie. D'un côté, échauffement brutal, que le mari ne prenait pas la peine d'envelopper de ces soins délicats auxquels tant bien que mal s'était efforcé le fiancé. Chez elle, étonnement confinant au malaise de trouver cette entrée dans la vie conjugale si peu semblable à ce qu'en dit aux jeunes filles leur imagination, à ce que leur en ont laissé deviner les nouvelles mariées de leur entourage, et dont les plus chastes ressentent une curiosité. Dénués de cette ardeur tendre dont, vidée même la coupe de l'amour, demeure le parfum, qui jamais entièrement ne s'évapore, au lieu que dans les débuts du mariage la féminité s'épanouisse, ils provoquent le repliement sur soi-même d'une pureté froissée. Et de ce déboire qui glace et paralyse l'éclosion de l'épouse, jamais une union ne revient.

Puis bientôt, l'assouvissement venu de plaisirs pour lui fort pâles dès qu'en fut évanoui l'attrait de la nouveauté, Edmond Lambertier ne s'occupa plus guère de sa femme. En outre du luxe dont elle jouissait par le jeu naturel des choses, il se montrait avec elle très libéral et en parfaite sincérité, pensant ainsi être quitte de toutes obligations. Si médiocre observateur qu'il fût, et d'ailleurs ne se mettant point en peine de personne hors lui-même, il finit bien par s'apercevoir qu'elle eût souhaité plus ou mieux. Cela lui parut infiniment déraisonnable. S'imaginait-elle donc que, toute la vie, il allait filer le parfait amour à ses pieds? C'est en ces termes qu'un jour il avait répondu à une bien légère plainte. C'était la première, ce fut la dernière. La douce Élisabeth avait sa fierté. Et aussi était-elle assez intelligente pour voir qu'ils ne parlaient pas la même langue. Dès lors l'abîme se trouvait ouvert entre eux.

Ce n'était pas la seule pierre d'achoppement du ménage.

Pendant le peu de temps qu'Edmond Lambertier avait vécu dans quelque intimité avec sa femme, il avait voulu l'initier aux perversités dont, à l'égal de bien des hommes plus raffinés que lui, il s'imaginait que la connaissance est pour toutes jeunes filles la plus belle conquête du mariage. Il pensait lui être agréable, et il trouvait son amusement aussi à corrompre cette jolie petite âme, à en ternir au moins le cristal, à bronzer ce front pur qui, chez la femme, conservait les rougeurs de la vierge. Jeu grossier et d'une naïve imprudence, qu'un mari souvent voit tourner à son détriment. Ici rien de pareil n'était à redouter. Non seulement l'honnêteté d'Élisabeth se trouvait à l'épreuve du péril, mais encore son indélébile pureté demeurait réfractaire à ces influences pernicieuses. Elle avait de l'éloignement pour les spectacles risqués, pour les lectures malsaines; la promiscuité dans certains lieux publics avec la mauvaise compagnie l'effarouchait; les propos cyniques, les histoires scabreuses lui causaient du malaise et du déplaisir. Sa résistance passive, plutôt que voulue, à s'assimiler la dépravation ambiante, fut taxée par lui de bégueulerie, voire de sottise, et cela le rebuta.

Pas davantage la nature sérieuse et recueillie d'Élisabeth n'était-elle propre à l'existence agitée, vide, bruyante comme un grelot, des jeunes femmes de son entourage, ayant pour unique objet l'étalage des vanités les plus basses, la poursuite des plus vulgaires plaisirs. Afin de plaire à son mari, elle s'était efforcée d'en suivre le train. Mais vainement avait-elle fait le sacrifice de ses répugnances: elle s'y essoufflait sans réussir qu'à l'impatienter par son inaptitude à vivre ce qu'il appelait la grande vie. Décidément, elle n'était bonne qu'à demeurer au logis, et il en reprit plus promptement et plus complètement sa liberté de jouisseur, sans aucun frein de travail ni de devoirs.

Un événement, d'ailleurs, était survenu qui, en fournissant à Edmond Lambertier un prétexte pour négliger sa femme, apportait à Élisabeth beaucoup de bonheur. Outre que cette grossesse l'autorisait à se retirer du tourbillon mondain où elle se noyait, le sentiment maternel qu'en germe elle possédait, très vif, éveillé à présent dans ses entrailles, mettait en elle une détente infiniment douce. Ces quelques mois furent les seuls heureux que connut Mme Edmond Lambertier. Ils prirent fin par suite de l'entêtement de son mari à la faire monter sur un drag attelé de quatre chevaux dressés insuffisamment. Naturellement peu hardie, rendue nerveuse par son état, Élisabeth avait grand'peur et ne sut pas le cacher. Son peu de goût pour les sports avait maintes fois irrité ce gaillard taillé en force, de qui c'était l'absorbante passion, et il n'avait pas la politesse de se taire du dédain ressenti pour la pusillanimité physique de la frêle et douce créature. Pas méchant ni même absolument despote, il était sujet à de ces caprices impérieux en raison même de leur frivolité, contre lesquels, tant par faiblesse de caractère que parce qu'elle y voyait son devoir, Élisabeth ne savait pas se défendre. Ainsi en arriva-t-il ce jour-là. Tant habile que «le petit charbonnier» fût à conduire, l'accident ne put être évité, sans conséquence grave pour personne, sinon pour le petit être obscur tué avant d'avoir vécu. Des souffrances de sa femme, comme de l'anéantissement de son héritier, Lambertier ne fut pas sans ressentir quelque émotion, qui prit la forme de la contrariété. Si peu qu'en cette occasion il dût s'occuper d'elle, cela lui était un dérangement. Ne s'en trouva-t-il pas empêché d'assister au Critérium d'Ostende, où sa pouliche Belle Lurette était grande favorite et qui ne fut même pas placée?... Les malheurs toujours vont par deux. Et la mauvaise humeur combinée du père, du mari, du sportsman s'épancha dans ce reproche qui fut sa façon d'excuse:

«La chute n'était rien, mais quand on ne sait pas se recevoir...»

Élisabeth aurait pu arguer à sa décharge n'avoir point été instruite en cet art indispensable aux gens de cheval et dont au surplus il n'est guère demandé de faire montre à une femme dans sa position. Mais elle n'était pas combative. Et, toute au regret amer de l'espoir caressé si chèrement, de peu lui était cette sécheresse du mari pour qui déjà elle ne nourrissait plus d'autre sentiment que la gratitude de l'avoir rendue mère. Qu'importait donc, puisque ce lien se trouvait brisé désormais? Car longtemps la jeune femme se ressentit de son accident, tenue à des ménagements qui davantage encore la confinèrent dans sa solitude dorée. Edmond Lambertier complètement retourné à ses habitudes de garçon, ce fut la fin du peu qui restait entre eux de vie commune.

Quelque temps encore pourtant crut-il devoir conserver certaines apparences permettant à Élisabeth de pouvoir ignorer la réalité de l'outrage. Dans les romans, c'est tout d'un coup, par quelque révélation brutale, que se découvre la trahison, et avec même éclat dramatique que l'épouse offensée s'arrête aux résolutions violentes. La vie, souvent, va de toute autre manière. C'est peu à peu qu'Élisabeth avait pris conscience de la situation.

Elle en avait souffert dans sa sensibilité, mais ne pouvait souffrir dans l'amour que son mari n'avait pas su faire naître. Meurtrissure plutôt que blessure, endolorissement d'une âme délicate, effeuillement d'une illusion douce, flétrissement d'une fleur froissée par des doigts méchants au moment d'éclore. Mais ce cœur était sans colère et sans haine. Certaine passivité aussi de sa nature la rendait un peu fataliste. Encore qu'elle ne fût point curieuse des vilenies de la vie, dans le milieu relâché où l'avait jeté son destin, ses yeux s'étaient ouverts à des réalités instructives. Ayant connaissance de tant de ménages dérangés, qui souvent même en faisaient fanfaronnade comme d'une élégance, Élisabeth pensait devoir supporter patiemment une épreuve plus commune sans doute que son ignorance ne l'avait imaginé. Sa belle-mère s'employait à l'entretenir dans cette illusion. Mme Lambertier escomptait quelque rapprochement fugitif, certaine que, le cas échéant, la mère enseignerait le pardon à l'épouse. Et ainsi se trouverait définitivement écartée l'éventualité d'un divorce, qui exposerait de nouveau au péril de quelque union sans honorabilité ce fils dont, depuis l'âge d'homme, avaient été son constant effroi les foucades, les bravades, le penchant pour les basses compagnies. Et puis, autant que sa froideur était susceptible d'affection, elle en portait à la douce et droite créature des chagrins de qui elle se sentait bien un peu comptable. Elle la lui témoignait par d'excellents procédés, et de la confiance ainsi conquise elle usait pour agir sur l'esprit de sa belle-fille dans un sens concordant avec les sentiments chrétiens qui inclinaient Élisabeth à la résignation.

Retirée et discrète comme elle était, avec tous autres la jeune femme se taisait de ses chagrins intimes. Ils étaient soupçonnés: ce sont choses sur lesquelles ne saurait guère être mise en défaut la perspicacité du monde. Lorsqu'il avait loisir d'y songer, le docteur Bertereau parfois fronçait ses gros sourcils. En outre de l'affection qu'il portait à sa nièce, il se sentait atteint dans son infaillibilité, et cela l'irritait.

Ce n'était pas l'unique souci qui lui échût en matière familiale, son plus jeune gendre étant loin de lui donner satisfaction. Dans sa naïveté de femme très éprise en même temps que passablement bornée, Jeanne Vuillaume avait été la dernière à incriminer les rencontres au cercle, les dîners avec des hommes politiques, et, de Beauvais, les si fréquents appels du ministre, donnant à croire que le paisible département de l'Oise était le plus malaisément administrable de France. On s'en préoccupait fort avenue de Messine. Certain dimanche soir, le docteur et Mme Bertereau, ainsi que les autres convives du dîner intime, écoutant une sonate de Mozart, exécutée par un élève du grand chirurgien, presque aussi habile à manier l'archet que le scalpel, et que, de fort triste mine, Mme Vuillaume accompagnait au piano, dans le second salon, où se tenait un petit groupe, Hélène Percheron commentait le cas de sa sœur fort crûment, à son habitude. Elle en vint à se récrier:

«Cette pauvre Jeanne est vraiment trop sotte... Elle se met des écailles sur les yeux, plutôt que de les ouvrir...

—Dans l'intérêt de sa paix, peut-être est-ce le parti le plus sage, remarqua Mme Edmond Lambertier.

—Pourquoi? Avec des griefs plein les mains, si seulement elle voulait se donner la peine de se baisser pour les ramasser, elle serait certaine de garder sa petite fille.

—Ah! fit Élisabeth, c'est au divorce que tu penses?

—Sans doute. Quel intérêt a-t-elle à demeurer avec son mari? Papa le tient du directeur du personnel à l'intérieur: la carrière de Gaston est très compromise, sinon perdue. Déjà il n'était guère sérieux ni travailleur. Avec cette vie de bâton de chaise, il ne fait plus rien. Continuellement il s'absente de son poste. Au prochain mouvement, au lieu de décrocher sa seconde classe, il sera expédié en disgrâce dans un petit département du Midi. Et, comme on est sur l'œil à cause des criailleries des journaux de l'opposition pour ces scandales récents parmi des fonctionnaires de province, s'il lui arrive la moindre histoire, dégommé... D'autant plus qu'on lui a découvert des attaches cléricales... Parfaitement: une tante religieuse et son père très lié avec je ne sais plus quel évêque de leur pays. Alors, qu'est-ce que fera Jeanne de ce garçon qui n'a sou ni maille et n'est bon à rien, sinon à plastronner dans un uniforme brodé d'argent et à haranguer les pompiers?... Mais elle en est tellement entichée de son bellâtre, ajouta Hélène après avoir repris du souffle, qu'elle serait capable de se cramponner à lui.»

De nouveau la voix d'Élisabeth se fit entendre, grave et douce, après la crécelle de sa cousine:

«Peut-on faire à une femme le reproche de demeurer fidèle au devoir?»

Sans intention de méchanceté, Mme Percheron possédait l'art du propos désobligeant et brutal.

«Oh! toi, répliqua-t-elle, pour rester avec Edmond tu as une autre raison, qui est meilleure.»

Bien qu'un peu de rouge lui fût monté aux joues, c'est avec beaucoup de dignité qu'Élisabeth releva l'insinuation:

«Est-ce que je me plains de mon mari?

—Non. Mais tout de même on se doute bien que vous n'êtes pas positivement le modèle des ménages. On n'a pas ses yeux dans sa poche.»

Le jeune docteur Georges préférait infiniment sa gentille cousine à la grande haquenée mal gracieuse qu'était sa sœur aînée. Vivement il repartit:

«Tu ferais mieux de te servir des tiens pour regarder ce qui se passe chez toi.»

Hélène eut un de ces éclats de rire rude et bruyant qui semblait hennissement de cavale.

«Gustave! s'exclama-t-elle... Ah! bien, tu en as de bonnes... S'il t'entendait il serait flatté... Mais tu peux être tranquille, il a autre chose à faire qu'à courir, et il n'y pense guère.»

Ce n'est pas non plus à quoi son frère pensait. Cependant il ne s'en expliqua point. Qu'elle aussi s'aveuglât sur ce qui la touchait le plus au monde, la prospérité des Établissements Percheron frères dont, dans les cercles industriels, on savait la solidité très compromise, il ne lui incombait pas de l'éclairer. Hélène aurait pu établir une corrélation entre cette parole et quelques représentations, d'ailleurs demeurées sans effet, que peu auparavant son mari lui avait adressées, en vue de réduire un train devenu trop lourd. Mais accoutumée à n'écouter qu'elle-même, son épaisse insouciance ne s'y arrêta point.

«Ne crois-tu pas, reprit Élisabeth, s'animant plus qu'à l'ordinaire, qu'en refusant de se prévaloir, pour rompre son mariage, des torts de son mari, une femme peut obéir à d'autres mobiles qu'à ceux de l'intérêt?»

Mme Biscaras était présente à l'entretien. De son ton aigu et péremptoire d'institutrice émérite, accentué de l'ironie que son libre esprit appliquait à toutes questions relevant de la conscience religieuse:

«Ah! oui, dit-elle, les principes!...

—Le trouvez-vous mauvais, madame, vous qui êtes inflexible sur les vôtres?

—Les miens, ma chère enfant...»

Sur les lèvres minces et sèches de Mme Biscaras, les vocables affectueux prenaient une expression condescendante et légèrement dédaigneuse.

«Les miens sont fondés sur la raison. Qu'est-ce qui fait le caractère respectable du mariage? C'est la fidélité réciproque aux engagements librement consentis. Le jour où l'une des deux parties y a failli de façon flagrante, l'autre se trouve déliée des siens.

—Pardon, madame, objecta Georges, ceci ne serait-il pas plutôt le principe de l'amour?»

Insoucieux de ce que la forme de sa remarque avait de peu courtois à l'égard de Mme Biscaras, Marcel dit à son frère:

«Autre absurdité, mon cher. L'amour n'a pas plus souci de principes que du maire et du curé.

—Sa raison d'être, si tu préfères. Sans prendre le conjungo tellement au tragique qu'Élisabeth, j'estime quand même qu'il comporte un élément supérieur aux fluctuations sentimentales.

—Seriez-vous antagoniste au divorce? demanda avec quelque aigreur l'épouse du fonctionnaire jacobin.

—Je crois qu'il n'en faut pas abuser.

—Il est un moyen bien simple de l'abolir: supprimons le mariage.

—Allons, Marcel, toujours vos paradoxes!

—Très sérieusement, madame, quand je considère les arrangements sociaux, je n'en vois pas un qui mérite d'être conservé. Je suis, moi, un esprit vraiment libre.

—Être libéral ne signifie point qu'on veuille détruire la société de fond en comble.»

Actuellement professeur d'histoire dans un lycée de Paris, où le caractère de son enseignement commençait à effaroucher les pères de famille et à être commenté par la presse, Marcel sacrifiait encore, non sans ennui, à la tradition bourgeoise de ce dîner dominical. De quoi il se vengeait en ne perdant pas une occasion d'ergoter avec les Biscaras. Du haut de son impertinence tranquille, il riposta:

«Je sais: vous prétendez limiter la destruction au point où cela vous appert expédient. Souvenez-vous, chère madame, de ce qu'approximativement a dit le poète:

Le principe est une île escarpée et sans bords:
On n'y peut plus rentrer quand on en est dehors.

Ce tournoi de paroles fit bâiller Hélène. Les idées générales n'étaient pas son fait. Georges riait, marquant les coups.

Grave et douce, Élisabeth ramena les discuteurs au point de départ.

«Ce sont, dit-elle, considérations qui m'échappent. Vous envisagez le mariage comme un simple contrat. Pour nous, vous le savez, il est revêtu de la majesté sacramentelle.

—Majesté au nom de laquelle l'épouse trahie doit sacrifier sa dignité en subissant l'outrage...»

Ah! c'est qu'elle ne plaisantait pas, Mme Biscaras, sur la fidélité de son Alcide...

«Les catholiques, madame, font du sacrifice une vertu.»

Cette simple repartie d'Élisabeth ne fut pas relevée par la raisonneuse personne, la fin de la sonate venant couper court au débat.

L'événement cependant tourna au triomphe de Mme Biscaras. Tandis que Jeanne Vuillaume s'accrochait désespérément à son épave conjugale, dans le ménage Lambertier, à force d'être tendue, la corde cassa. Le libertinage d'Edmond avait fini par se fixer en une liaison avec certaine comédienne d'un théâtre de genre, dont les talents s'exerçaient plus brillamment à la ville qu'à la scène. Grisée par sa conquête, elle ne visait à rien moins qu'à se faire épouser. Grave chance à courir, celui qu'on continuait à appeler bien improprement aujourd'hui de ce surnom juvénile «le petit charbonnier», ayant dépassé, et n'ayant pas atteint les âges où l'homme est une proie facile. Mais dût-elle échouer dans son honnête entreprise, toujours aurait-elle avantage à ce que fût rompu le lien légitime qui, au mari le plus dénué de la conscience de ses devoirs, impose pourtant certain minimum d'obligations constituant une apparence de partage. Connaissant bien ses cartes, elle les joua au mieux. Sous le vernis mondain qui s'écaillait facilement, Edmond Lambertier avait conservé un tréfonds d'âme populaire, comme tel enclin à cette cynique grossièreté de l'homme se sentant quitte, parce qu'elle a cessé de lui plaire, de tous égards envers sa femme. Puis aussi, passé l'attrait fugitif exercé par la pureté sur la dépravation, il était retombé dans cette aversion quasi haineuse pour les honnêtes femmes, habituelle aux natures vicieuses, faite d'une honte secrète à leur préférer les compagnies infâmes. Habilement exploité, ce double sentiment le fit passer d'une indifférence relativement polie à des procédés brutalement injurieux qui rendaient intolérable la fiction même de vie commune. En présence d'un scandale devenu public, le docteur Bertereau intervint. Et un jour Élisabeth quitta, pour n'en plus franchir le seuil, l'opulente demeure où elle n'avait que souffert.

A se consulter seulement soi-même, elle se fût contentée de la séparation judiciaire. Mais son oncle lui préconisa les moyens radicaux de régulariser sa situation. Il lui représenta qu'après trois années la loi donnait à son mari la faculté, dont il se prévaudrait certainement, de convertir en divorce cette demi-mesure. Plutôt en finir d'un coup, avec dignité. Condescendant à tenir compte du scrupule religieux, sans peine il lui fit admettre que l'Église, en définitive, ne proscrit pas le divorce: elle l'ignore seulement, ou du moins ne le tient que pour une séparation aux effets purement civils, laissant indélébile le sacrement. Meurtrie comme Élisabeth l'avait été par le mariage, il ne semblait pas que jamais la tentation lui vînt d'en recommencer l'expérience. Dès lors, à reprendre son entière liberté elle ne faisait rien de mal, lui disait le docteur. Au contraire, car son existence se trouverait rétablie sur des bases honorables. Même cela s'imposait-il, pour sauver sa délicatesse du soupçon de ces mobiles sordides que, sans intention de blâme, Mme Percheron un jour lui avait attribués. Cette considération fut celle qui emporta la décision d'Élisabeth.

La procédure ne fut que pour la forme, Edmond Lambertier ne tentant point une défense impossible. Fort aise d'être débarrassé d'une femme qu'en ses moments mauvais—les plus fréquents—il qualifiait d'«emplâtre» et dont, dans les fugitifs réveils de son sens moral, l'existence lui était un reproche vivant, il avait donné pour instructions à son avoué de régler les questions d'intérêt avec la plus grande largeur. Car, mariés sous le régime de la communauté réduite aux acquêts, Élisabeth se trouva retirer profit de la liquidation. Compensation bien légitime pour la pauvre petite, remarqua l'excellente Mme Bertereau. Et, avec ce sens commun de genre particulier qui caractérisait généralement la vulgarité de ses appréciations, Hélène déclara que cette petite fortune était exactement ce qui convenait à l'insuffisance de sa cousine dans l'art de dépenser de l'argent, si bien que, tout compte fait, l'opération n'avait pas été mauvaise.

Ce n'est point sous cette forme, certes, qu'Élisabeth se formulait la sensation de bien-être moral ressentie lorsqu'elle eut repris possession de sa chambre de jeune fille, à laquelle les vides successifs qui s'étaient produits dans la famille avaient permis d'ajouter deux autres pièces pour son usage personnel. Rentrée sous le toit qui avait abrité son heureuse adolescence, il lui sembla que les cinq années écoulées étaient un mauvais rêve dont elle sortait sans autre dommage que cette courbature du réveil des cauchemars. Son miroir le lui donnait à croire vraiment, tant l'intacte beauté de ses vingt-six ans avait conservé ce caractère virginal auquel elle devait le meilleur de son charme. A peine si, au fond des jolis yeux clairs, quelque chose de plus grave, de plus intense, une légère mélancolie très douce et qui avait sa grâce, mettait la marque des douloureuses épreuves traversées, mais sans qu'en fût altérée sa fraîcheur de jeunesse. Et reprenant sa vie au point où elle l'avait laissée, pas un instant ne songea-t-elle que peut-être était-ce seulement une halte sur la route. Lorsque, tous les arrangements conclus, aussi définitifs en apparence que le peuvent être les choses d'ici-bas, un peu d'émotion dans sa grosse voix rude, le grand chirurgien lui dit:

«Eh bien! fillette, te voilà donc revenue avec les vieux!»

C'est très sincèrement qu'elle lui répondit:

«Et pour ne plus jamais vous quitter, mon oncle.»

Il hocha la tête, mais jugea que c'était trop tôt pour exprimer son incrédulité.

II

Dans son milieu professionnel aux compétitions si violemment jalouses, le docteur Bertereau avait ses détracteurs. Obligés de rendre hommage à l'habileté du praticien, ils contestaient la valeur du savant, la déclarant faite surtout du sentiment qu'il nourrissait de son infaillibilité. L'assurance en effet est une force. Elle s'impose par intimidation, et ainsi se fondent les autorités sinon absolument usurpées, du moins excessives. Dans cet esprit puissant, mais massif, tout d'une pièce, dédaigneux du doute, de l'hésitation même, qu'il tenait pour faiblesse, les idées s'enracinaient profondément, prenant intransigeance de dogme. Jamais oppositions les plus véhémentes—on sait combien sont âpres ces polémiques thérapeutiques—n'avaient si peu que ce fût ébranlé ses doctrines. Non moins imperturbable était-il dans le domaine de la psychologie, qu'à l'égal de la plupart des hommes de science il prétendait réduire en formules d'après la méthode expérimentale. Au regard de ses affaires intimes, la certitude théorique était chez lui d'autant plus absolue que parmi les siens il ignorait la contradiction. Marcel lui-même, l'éternel disputeur, réfractaire à toutes idées qui ne lui fussent pas exclusivement personnelles, bridait, en présence de son père, le goût de sophisme dont était empoisonné cet esprit d'essence raffinée et de haute culture. Et ainsi le grand homme allait-il toujours droit devant lui avec la rigidité d'une trajectoire de projectile.

Fort de cette imperturbabilité scientifique, c'est avec chagrin, mais sans trouble, qu'il avait considéré le double naufrage conjugal dont était assombri son foyer. Il admettait que le mariage est une loterie. Mais si on a tiré le mauvais numéro, à tout mal son remède. Pour celui-là, c'est le divorce, opération chirurgicale plutôt, d'effet radical et parfaitement efficace lorsqu'il s'accompagne d'une seconde union, corollaire indispensable, pensait le docteur, tant au regard du bonheur de l'individu que de l'intérêt de la société. Car d'autre part, en vertu du calcul des probabilités, une nouvelle expérience présente toutes chances d'être heureuse. Aussi lui était-ce un sujet d'irritation que la résistance de sa fille à reprendre une liberté dont elle avait encore longuement le temps de faire usage pour se reconstruire un foyer. Et il regardait comme une observation curieuse qu'Élisabeth, avec ce qu'il appelait son préjugé confessionnel de l'indissolubilité du mariage, se fût plus aisément affranchie. Tout antiscientifique que soit le facteur appelé amour, il reconnaissait cependant la nécessité d'en tenir compte dans une foule de problèmes humains. Mais encore devait-on le réduire à sa valeur exacte, et c'est Jeanne qui, en le majorant, faussait son équation. Voilà pourquoi, de ce côté, les choses allaient au rebours de la logique. Sa nièce, au contraire, avait fait la moitié du chemin. Et encore qu'ici se mît en travers un obstacle d'autre nature, il espérait bien la conduire au but.

C'est de quoi, quelque quinze mois après le divorce, il s'ouvrit à sa femme dans une de leurs quotidiennes conversations intimes à l'heure du coucher.

«N'avais-tu pas pensé autrefois que ton neveu se sentait du goût pour Élisabeth?»

L'expression interloquée qu'affectaient habituellement les bons gros yeux bleus de Mme Bertereau s'accentua.

«Je l'ai pensé, oui... un moment, voilà longtemps. Puis elle s'est mariée...

—Mais il est resté garçon, et elle est devenue... disons veuve.

—Et tu croirais, toi, qu'après six ans... même sept?

—Je ne dis pas qu'il ait attendu, tel Jacob chez Laban, une issue qui d'ailleurs n'était point à prévoir. Néanmoins, je sais son cœur libre de toute attache. Il a l'âge propice pour le mariage. Élisabeth est toujours aussi jolie. Le sentiment qu'il semblait lui porter est de ceux que, dans un caractère sérieux, le temps n'efface point, au contraire. Bref, je me demande si ce que les circonstances ont empêché alors ne pourrait se faire aujourd'hui.»

Lorsque le docteur se posait une question, c'était d'un ton qui semblait la déclarer déjà résolue.

«Mais, Frédéric, c'est toi qui, à l'époque, avais jugé ce mariage impossible...

—La situation se trouve profondément modifiée. En sus du ruban rouge, la campagne de Madagascar a valu à Maurice son inscription en tête du tableau, qui fera de lui un des plus jeunes officiers supérieurs de l'armée. Le grade de chef de bataillon est celui où la carrière militaire se dessine, et la sienne désormais s'annonce assez brillante pour lui tenir lieu de fortune. Élisabeth, de son côté, possède à présent vingt-cinq mille livres de rente. Les motifs de sagesse qui les éloignaient l'un de l'autre n'existent donc plus. Or, c'étaient les seuls obstacles. Sans être parents, ils ont joui, pour se connaître, des facilités de la vie de famille. Ils s'estiment, ils sympathisent. Leurs mentalités s'accordent... de petits réactionnaires au fond, tous les deux, elle parce que catholique, lui en tant que soldat. Que faut-il donc de plus pour faire un beau ménage? L'inclination?... D'un côté au moins elle n'est pas douteuse.

—Crois-tu? Maurice pourtant ne fréquente plus ici autant qu'autrefois.»

Le capitaine maintenant était attaché à l'état-major de la place de Paris.

Le docteur tenait à son diagnostic, ayant des raisons de le croire impeccable.

«Peut-être, insista-t-il, parce que, hésitant à se déclarer, il ne veut pas la compromettre, ou risquer la paix de son propre cœur dans un commerce trop intime. C'est un garçon profondément honnête et très énergique.

—Mais pourquoi ne se déclarerait-il point?»

La bonne Mme Bertereau trouvait cela bien compliqué.

«Pour une raison toute à son honneur. N'ayant pas recherché Élisabeth alors qu'elle était pauvre... encore que ce fût uniquement parce qu'il ne se trouvait pas assez riche lui-même... ou peut-être parce que Lambertier est venu lui couper l'herbe sous le pied... il s'en défendrait aujourd'hui, crainte de paraître en vouloir à une fortune fort rondelette en somme.

—Cela se pourrait bien.»

Personne n'acceptait aussi volontiers que Mme Bertereau les hypothèses les plus inattendues pour son esprit peu imaginatif.

«Il est encore capable, reprit le docteur, de se forger des scrupules quant à la provenance de cet argent. Non qu'elle ne soit parfaitement honorable... Mais il aurait quelque répugnance peut-être à le devoir au premier mari.

—Maurice en effet est un caractère profondément délicat.

—Presque à l'excès, dirait-on, s'il pouvait y avoir excès en la matière. De ces excès-là, pourtant, avec un peu d'aide, on arrive à triompher, lorsque le cœur y trouve son compte. Ne serait-ce donc pas œuvre pie... dans l'éventualité, cela s'entend, où notre nièce l'aurait pour agréable, de faire malgré lui le bonheur de notre neveu?»

Moins en admiration devant son grand homme, Mme Bertereau eût été en droit de sourire, car il n'avait vraiment pas eu la main jusqu'alors très heureuse pour le bonheur des siens. Mais cette pensée irrévérencieuse ne lui vint même pas.

«Je sonderai Maurice, reprit son mari.»

Pensif, il ajouta:

«Mon pauvre frère aurait été heureux que sa fille entrât dans l'armée.»

Cette réflexion peut-être lui était inspirée par le reproche inconscient d'avoir fourvoyé sa nièce dans l'argent.

«Ce cher Charles! soupira en écho Mme Bertereau... Sans doute, il commanderait un corps d'armée aujourd'hui.

—Et il aurait Maurice comme officier d'ordonnance... Tu le vois, Amélie, c'est indiqué.»

Le grand chirurgien était réputé pour la précision de son coup de sonde. Il n'y faillit pas en l'occurrence. Pris à l'improviste, le capitaine rougit sous son hâle. Brusquerie toutefois qui n'était point pour déplaire à la franchise empreinte sur sa physionomie ouverte. De taille assez petite, mais les épaules larges, souple, leste, vigoureux, très militaire et, quoique bon cavalier et excellent officier d'état-major, se piquant d'être très fantassin, avec pour ambition immédiate le commandement d'un bataillon de chasseurs alpins, dont il portait la classique barbiche, Maurice Briffault était un de ces types essentiellement virils, généralement sympathiques dès l'abord pour la droiture, la loyauté, la générosité devinées de leur caractère. Les réponses, aussi nettes que les questions, furent bien celles qu'attendait son oncle. Mais quand il fut amené à émettre les objections que celui-ci avait prévues, une hésitation se fit jour dans ses paroles, trahissant le point faible. Le docteur s'en crut partie gagnée. A ses arguments fort serrés, Maurice n'opposa qu'une molle résistance.

«Allons, mon cher garçon, conclut son oncle, tu ne vas pas t'entêter dans cette façon de donquichottisme. Qu'une première fois tu aies manqué le coche, cela a été pour la pauvre petite un grand malheur. Du moins ton abstention était-elle motivée par des considérations de prudence avec lesquelles force est bien de compter aujourd'hui. C'était pour elle plus que pour toi... Qui te connaît ne saurait suspecter ton désintéressement. Pour les enfants à venir, aussi, que trop souvent les amoureux ont le tort d'oublier. Mais à présent, par simple dilettantisme de délicatesse, passer de nouveau à côté du bonheur, ce serait une absurdité... une absurdité que je n'hésiterais pas à qualifier de coupable.

—Je vous ferai remarquer, mon oncle, que vous escomptez libéralement les sentiments de Mme Élisabeth. Je n'ai nulle raison de croire qu'elle me ferait l'honneur d'agréer ma recherche.

—Attends-tu qu'elle se jette à ta tête? Elle surtout, tellement réservée, ce n'est pas en demeurant figé auprès d'elle qu'on peut deviner ce que lui dit son cœur. Un peu froide aussi... j'entends au point de vue de l'amour. A toi de l'échauffer, sacrebleu! Es-tu donc si timide, monsieur le sabreur... ou si orgueilleux?... Voyons, Maurice, sois franc: qu'est-ce qui t'arrête?

—Vous tenez à le savoir?... C'est Lambertier.

—Jaloux d'un premier mari? Tu es plus épris que tu ne crois. Mais c'est bouder contre soi-même... On en revient.

—Ce premier mari n'est pas mort.

Les gros sourcils broussailleux du docteur se froncèrent.

«Belle thèse passionnelle, mais mauvais sentiment, mon garçon, sentiment égoïste, indigne d'une âme généreuse. Alors, une femme, au début de sa vie, a eu le malheur de tomber sur un drôle... Elle a souffert cruellement. Et lorsque, dans la fleur de sa jeunesse, elle s'est libérée de cette union détestable, elle doit fermer son cœur à un amour honnête, cela parce que la vanité masculine ne veut pas courir le risque... très problématique, d'ailleurs, dans l'espèce, vu la différence des milieux... de frôler quelque jour celui à qui, pour ses péchés, elle a appartenu?»

Vivement le capitaine répliqua:

«Vous ne m'entendez point, mon oncle. Le sentiment que vous me prêtez, il est humain... ou plutôt il est masculin, comme vous le dites fort justement, et je ne prétends pas en être exempt plus qu'un autre. Mais il est de ceux dont l'amour triomphe aisément, lorsqu'on sait surtout qu'une femme vous apporte son cœur intact. Non, l'obstacle se trouve ailleurs... pas dans le fait du mari, mais dans le fait du divorce.

—Des mots! se récria le docteur, le sang lui montant au visage... une jonglerie de mots... Toi, Maurice, esclave d'un préjugé!...

—Ce n'est pas un préjugé. Je ne blâme personne. Votre nièce eût été plutôt sujette à blâmer au contraire de sacrifier sa dignité en demeurant dans ce mariage indigne. J'éprouve autant de respect pour son caractère que sa personne m'inspire d'attrait... Mais telle quelle, mon oncle, l'Église ne la tient pas pour veuve.»

La fermeté d'accent avec laquelle était battu en brèche son édifice irrita cet absolutisme rarement contrecarré. Et, très ironiquement:

«Pardonne-moi, mon cher, je ne te savais pas aussi bon catholique.

—Bon catholique parce que je veux être marié devant Dieu comme devant les hommes?... C'est insuffisant.

—Alors, c'est devant la disqualification mondaine du mariage civil que tu recules? Dans l'armée, en effet, cela pourrait t'attirer des désagréments.

—Mon oncle!...»

Le docteur Bertereau avait l'irritabilité prompte des sanguins, mais aussi la spontanéité de leurs retours. Posant d'un geste affectueux sa large main sur l'épaule de son neveu qui, brusquement, s'était levé, il le fit se rasseoir.

«Allons, j'ai tort. Mais c'est qu'aussi, ce scrupule tellement inattendu...

—Pourquoi inattendu? Bon catholique, non assurément, je ne le suis point, n'étant point pratiquant. Et pour ce qui est du dogme, je crains de présenter bien des lacunes. Mais incroyant pas davantage: seulement mal croyant... imparfaitement croyant, pour mieux dire. Tant il y a que j'ai reçu le baptême catholique, que j'ai fait ma première communion... laquelle, je l'avoue, n'a pas été suivie de beaucoup d'autres. Mon père et ma mère ont été mariés chrétiennement et mes grands-parents avant eux, et avant eux, toujours, tous mes obscurs ancêtres...

—Moi aussi, sac à papier! interrompit son oncle, et mes enfants pareillement. A tort ou à raison, pour eux comme pour moi, j'ai cru devoir ne pas rompre en visière à l'usage... A tort peut-être, car ainsi ai-je encouru dans une certaine mesure le soupçon qu'il m'est échappé tout à l'heure de faire peser sur toi...

—Eh! mon oncle, qui songe à vous attribuer rien de pareil?

—Moi, j'y songe. Il n'est pas nécessaire d'aller à confesse pour faire parfois son examen de conscience. Enfin, c'est ainsi. Mais la considération mesquine qui m'a guidé en cela n'aurait pas pesé un fétu, si elle s'était trouvée en balance avec le bonheur de mes enfants ou le mien, avec la moralité, la dignité de nos vies.»

Plus le docteur s'échauffait à l'attaque, plus Maurice s'affermissait dans sa défense, étonné de se trouver si exact à la parade sur des questions qui ne traversaient que bien fugitivement ses horizons intellectuels.

«Vous, mon oncle, répliqua-t-il, vous avez formellement rejeté toute croyance religieuse. Mais moi, je n'ai pas cessé d'appartenir à l'Église dans laquelle, si sur ce sujet sacré j'osais me permettre semblable facétie, je dirais que j'ai été immatriculé. Je sais encore mon Credo et je n'ai rien à y reprendre. Je ne pratique pas la religion de ma race, mais je ne la discute pas. Je ne suis un savant ni un philosophe. Je n'ai jamais eu le loisir, ne m'en sentant d'ailleurs point le désir, d'étudier les problèmes de l'âme. De mes ascendants j'ai reçu en dépôt une certaine croyance: je la conserve par respect pour eux, comme faisant partie de leur héritage moral, au même titre que mes notions de justice, d'honnêteté, d'honneur. Au point de vue militaire, qui chez moi domine tous les autres, il m'a été donné d'observer que la religion aide à faire son devoir et qu'elle aide à mourir...»

Atteint dans cette susceptibilité du professionnel pacifique, qui juge le soldat trop enclin à se targuer des exigences d'héroïsme de son métier, avec un peu d'humeur le docteur l'interrompit:

«Les médecins, d'ordinaire, sont des mécréants. Il y en a pourtant qui meurent en héros.

—Il y en a, et leur mérite est d'autant plus grand. Peut-être est-ce parce que nous autres, soudards, nous sommes de pauvres esprits, mais dans l'armée, mon oncle, si comme partout il se trouve beaucoup de tièdes, on n'y compterait guère d'athées.

—N'exagérons pas la portée des mots. Se marier civilement de propos délibéré, ainsi que les Biscaras, c'est faire acte d'athéisme. Mais si l'on s'y trouve conduit par les circonstances, sans y mettre d'intention hostile à la religion... non comme manifestation de principes et, au contraire, en regrettant que s'en impose la nécessité, puisque le destin veut qu'on ne puisse d'autre manière aimer honorablement... Cette cote mal taillée ne s'ajuste-t-elle point avec ta conception, d'ailleurs ambiguë et bâtarde, laisse-moi te le dire, d'une façon de catholicisme latent qui me paraît fleurer fortement le roussi?»

Maurice rougit un peu. Pour rarement qu'il pensât à ces choses, le sentiment de son imperfection religieuse parfois lui était apparu contradictoire avec son attachement à la religion. Vivement toutefois il riposta:

«Tenir la bénédiction de Dieu pour une élégance, plume au chapeau dont on se pare avec plaisir, mais qui devient quantité négligeable dès qu'on ne peut remplir les conditions qu'elle exige... Ne vous semble-t-il pas, mon oncle, que ce serait jouer avec les choses saintes?»

Touché au vif par une remarque dont, encore que ce fût une pierre jetée dans son jardin, son esprit de logicien ne pouvait méconnaître la justesse, cette fois encore le docteur s'en tira en raillant.

«Peste! mon cher, que parlais-tu donc tout à l'heure de ton inintellectualité de soldat? C'est-à-dire que tu coupes les cheveux en quatre aussi congrûment que nos plus subtils psychologues.

—Vous m'en voyez tout ébaubi moi-même. Et voilà bien une nouvelle démonstration de la puissance de l'idée religieuse: elle a opéré le miracle de me rendre éloquent.»

Derechef l'attaquant au défaut de la cuirasse, son oncle reprit:

«Chez toi, pourtant, ce n'est pas affaire de foi, tu en conviens.

—Ai-je la foi, ne l'ai-je pas? Peut-être est-elle seulement en sommeil, comme disent vos amis les francs-maçons.

—Tu n'obéis qu'à un vague traditionalisme. C'est une règle aussi indéfinie, aussi imprécise qui gouverne ta vie... à laquelle tu fais le sacrifice de ton cœur...»

Le docteur hochait sa grosse tête grise, gonflant ses lèvres rasées, avec un petit claquement de la langue, gestes que ses élèves lui connaissaient au chevet d'un malade dont le cas, tout d'abord, le mettait en défaut.

«A ce compte, poursuivit-il, les générations seraient éternellement prisonnières de la mentalité de celles qui les ont précédées?

—Ces générations nous ont faits... C'est de notre sang que nous sommes prisonniers. Vous, un physiologiste, nierez-vous cela, mon oncle?

—La pérennité de la race, soit!... Mais il n'y a pas équivalence entre l'organisme physique et le système mental. Tu es conformé sensiblement comme l'homme de l'âge de pierre... Ton être moral en diffère assez profondément, j'imagine.»

A ce coup, le capitaine renonça.

«Sur ce terrain, dit-il en riant, je ne suis pas de force, et je mets bas les armes. Mais ce que je sais bien... préjugé, superstition, entêtement d'habitude, tout ce qu'il vous plaira... ce que je sais, c'est que je ne me tiendrai pour marié que quand j'aurai conduit ma femme devant un autel.

—Fais-toi protestant, ricana le docteur... C'est toujours être chrétien.»

La voix de Maurice redevint grave pour répondre:

«Je suis né catholique, mon oncle, comme je suis né Français.»

Cet entretien laissa le grand chirurgien quelques instants pensif. Il s'était heurté à une force que scientifiquement il ne déterminait point.

Son insuccès suggéra à Mme Bertereau un doute.

«Élisabeth, à plus forte raison, consentira-t-elle jamais à aller ainsi contre sa religion?»

Mais le docteur avait recouvré son assurance pour répondre:

«Élisabeth est une nature passive, destinée à être toujours la proie des circonstances. Si cette passivité une fois a tourné mal pour elle, le jour où c'est à son cœur qu'elle obéira, elle s'en trouvera pour le mieux.»