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Ariadne

Chapter 18: XVII
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About This Book

Set in a disciplined girls' boarding school, the narrative follows a quiet young pupil whose sudden urge to sing disrupts lessons and triggers formal reprimands, gossip, and social isolation. The story traces daily routines, authority figures, and petty rivalries, showing how institutional rules confront private impulses. Through episodes of inspection, classroom discipline, and dormitory life, the work explores tensions between individual expression and collective decorum, and the small but telling ways community hierarchies shape a young person's fate.

XIV

Six mois s'écoulèrent ainsi. Le carnaval était venu; c'est en Russie plus que partout ailleurs une époque de distractions et de plaisirs mondains. On s'amuse partout, quitte à s'ennuyer pendant les sept semaines qui suivent. Madame Sékourof ne pouvait pas procurer de grands plaisirs à Ariadne; son peu de fortune s'y opposait, aussi bien que ses goûts presque monastiques. Cependant, elle aurait voulu la conduire à l'Opéra, mais le maître de chant s'y était opposé.

—Pas encore, avait-il dit. Quelle mouche vous pique! quel diable vous presse! Elle aura le temps de se gâter le goût! Vous avez la chance d'avoir une pupille qui n'a rien vu de mauvais ou même de médiocre, et il faut que vous alliez lui pervertir le sens! Voulez-vous qu'elle se mette à roucouler comme les sopranos italiens?

Madame Sékourof prit la bourrade du maître pour ce qu'elle valait, c'est-à-dire pour un excellent conseil, et Ariadne n'alla point à l'Opéra.

En échange, l'excellente femme voulut lui procurer un divertissement moins périlleux et plus populaire. Le dernier samedi du carnaval, elle emmena la jeune fille voir les «Balaganes». On appelle Balaganes des théâtres et des jeux forains établis pour cette époque sur la longue place de l'Amirauté, qui s'étendait entre le Palais d'hiver et le Sénat lorsqu'un square récemment planté ne la diminuait pas de moitié. Depuis les nouveaux embellissements, les Balaganes ont été transportés au Champ de Mars, et le coup d'œil pittoresque que présentait la longue suite de bâtisses en bois ornées de découpures et de peintures a beaucoup perdu de son piquant.

Dans le bon vieux temps, qui est celui dont nous parlons, les théâtres-pantomimes, cirques, ménageries, balançoires, chevaux de bois, montagnes russes, formaient un chapelet non interrompu de plaisirs populaires; les «phénomènes» et les somnambules n'y faisaient pas défaut. L'originalité de ces spectacles n'était donc point dans leur essence même, mais dans le goût qui portait les gens du meilleur monde à en partager les plaisirs grossiers. Il était de bon ton pour la jeunesse élégante d'avoir été dans un ou plusieurs de ces édifices éphémères. Les dames n'y pénétraient guère, à moins que ce ne fût pour satisfaire un caprice de leurs maris ou de leurs enfants; mais les équipages de l'aristocratie pétersbourgeoise défilaient pendant toute l'après-midi, suivant deux courbes concentriques parallèles et très-rapprochées, autour de cette rangée de constructions qui mesurait plus d'un demi-kilomètre de long.

Les rangs étaient contrariés, c'est-à-dire que les deux files d'équipages allaient en sens inverse l'une de l'autre. De là une grande multiplicité de rencontres, pour peu qu'on restât une heure ou deux dans cette procession.

Cette disposition permettait à bien des amoureux d'échanger des signes, à bien des coquettes d'ébaucher des passions; aucune mère prudente, aucune directrice intelligente n'eût dû y conduire ses filles. Cependant, un usage aussi ancien que la fondation des instituts y envoyait les demoiselles les plus méritantes, en plusieurs voitures de gala pompeusement traînées par quatre chevaux et ornées chacune de deux grands laquais vêtus de rouge, sans compter un cocher tout pareil.

Ces équipages magnifiques, tirés, pour la circonstance, des remises de la Cour, allaient prendre les demoiselles à l'institut. On en entassait sept ou huit dans chacune de ces immenses berlines, avec une dame de classe, et le convoi se dirigeait au grand trot vers la place de l'Amirauté. Là, les voitures prenaient leurs rangs dans la file, et pendant une heure ou deux les jeunes recluses jouissaient du spectacle le plus mondain et le moins délicat qu'il fût possible d'imaginer.

Ce n'est pas que le pittoresque y fît défaut. Le plus bizarre véhicule avait le droit de prendre son rang, et nul ne se fût avisé de contester sa place au traîneau bas, traîné par un petit cheval trapu et têtu que remplissait une famille esthonienne non moins trapue et tout aussi têtue.

Puis venaient des officiers de la garde galopant et caracolant de leur mieux sur leurs magnifiques chevaux, des calèches de famille contenant des nichées de bébés blonds et bruns, sérieux comme il convient quand on est dehors; des jeunes filles rieuses, des mamans maussades et enrhumées par ce temps humide de dégel, et cependant accomplissant héroïquement le devoir de montrer leur progéniture aux allants et venants; de riches marchandes vêtues de lourdes étoffes de soie aux couleurs vives, coiffées d'un fichu de soie en pointe attaché d'une épingle sous le menton, qui dessinait strictement l'ovale arrondi de leur visage: celles-ci étaient assises droites comme des cierges dans de superbes voitures à la dernière mode, attelées des plus beaux chevaux qu'on pût rêver, et certes rien n'était plus étrange que le contraste de ces costumes antiques et démodés avec les magnificences du luxe le plus récent.

C'est tout cela et mille détails encore qu'Ariadne contemplait avec curiosité; cette foire aux vanités lui paraissait aussi amusante et aussi peu réelle que ce qu'on voit dans un kaléidoscope. Tout à coup, une apparition vint protester de la réalité du spectacle offert à ses yeux.

Le défilé des voitures de l'institut, débouchant au grand trot sur la place, se joignit au cercle mouvant, qui fut forcé d'interrompre un instant sa marche pour laisser s'introduire ce nouvel élément; après un court arrêt, les voitures se remirent au pas, et les jeunes «institutes» se penchèrent aux portières ouvertes pour mieux savourer le plaisir qui leur était si parcimonieusement refusé.

Malgré les efforts des dames de classe, les jolies têtes curieuses s'avançaient à tout moment, cherchant dans la foule quelque visage de connaissance. Les trois premières voitures contenaient des fillettes, véritables enfants, qui battaient des mains à la vue des grandes affiches collées aux murs des théâtres forains; mais la quatrième voiturait les demoiselles de la classe sortante,—et parmi elles la jolie Olga.

Celle-ci, assise à la portière de gauche, regardait curieusement, mais avec un certain dédain, les plaisirs de la populace; son regard hautain parcourait les équipages qui venaient en sens inverse, et parfois répondait au salut de quelque dame, amie de sa mère, qu'elle avait vue au parloir. Tout à coup elle aperçut Ariadne, modestement assise auprès de sa bienfaitrice dans une petite voiture de louage; elle rougit de honte, et aussi de joie, se pencha vivement à la portière et cria:

—Ranine!

Étonnée d'entendre son nom en public, Ariadne se dressa et aperçut son ancienne compagne. Olga, se voyant reconnue, lui jeta une poignée de baisers, malgré les mouvements désespérés de la Grabinof, qui la tirait par ses jupes avec l'acharnement du désespoir. Pour se débarrasser d'elle, Olga rentra sa tête et lui jeta quelque apostrophe fort dure probablement, car son beau visage n'exprimait rien de respectueux; puis elle se remit à la portière et ne cessa de faire des signes affectueux à Ariadne que lorsqu'il lui fut impossible de l'apercevoir.

Au moment où elle allait reprendre sa place, son regard rencontra celui du jeune Batourof, le neveu de la supérieure, qui montait un cheval anglais de toute beauté et se donnait le plaisir de le taquiner un peu. Le jeune homme cherchait depuis un instant à rencontrer le regard d'Olga, car il lui en coûtait de laisser inachevé le joli roman qu'il avait espéré clore par un mariage. Il guettait donc la jeune fille, et lui décocha le plus tendre regard que jamais un officier de cavalerie eût trouvé dans son arsenal. Mais, ô surprise! les yeux d'Olga, si doux tout à l'heure quand elle saluait Ariadne, prirent une expression de mépris indicible. Elle regarda Batourof en clignant un peu comme une personne myope qui cherche à reconnaître un visage peu connu, et elle détourna la tête avec l'indifférence d'une demoiselle bien élevée qui ne veut pas s'apercevoir qu'on la trouve jolie.

Le jeune homme fut si stupéfait de cet accueil, qu'il faillit se laisser désarçonner par un écart; s'étant un peu remis, il alla chez lui méditer sur sa mésaventure, pendant qu'Olga et ses compagnes poursuivaient leur promenade. La jeune patricienne venait de comprendre alors seulement l'étendue de son imprudence. Jusqu'alors elle n'avait vu dans ces rendez-vous nocturnes qu'une espièglerie répréhensible: en recevant le regard de cet homme auquel elle avait donné le droit de lui parler ce langage muet, elle comprit qu'elle avait joué son honneur, et sa pitié pour Ariadne, chargée de sa faute, en devint plus douce et plus tendre.

Trois mois plus tard, par une belle matinée de juin, Ariadne, toujours accompagnée de madame Sékourof, qui avait véritablement entrepris la tâche d'une mère, passait devant la porte de l'institut en se rendant à sa leçon de chant. Elle vit nombre de voitures de maître qui attendaient le long du trottoir.

—Que se passe-t-il donc à l'institut? demanda-t-elle à sa mère adoptive.

—C'est la sortie, répondit celle-ci, tout en regrettant de n'avoir pas été informée à temps pour épargner à Ariadne une émotion peut-être pénible. Depuis l'événement qui avait jeté l'orpheline à son foyer, elle n'avait plus eu avec la supérieure que des rapports distants et superficiels. Toute sympathie avait disparu entre les deux femmes à partir du jour où l'innocente avait payé pour les coupables. Madame Sékourof jugeait sévèrement la supérieure, et celle-ci, se sentant blâmée, n'aimait pas la présence ni même le souvenir de son ancienne amie.

Une voiture, qui attendait devant la porte qu'on eût fini de monter, partit au grand trot de deux chevaux de race, et, assise auprès d'une belle personne d'environ trente-six ans, sa mère, Ariadne aperçut Olga.

C'était elle, méconnaissable pourtant, car le costume élégant d'une jeune fille du grand monde avait remplacé l'uniforme de l'institut; vêtue d'une robe de soie rose pâle, coiffée d'un chapeau de paille orné de roses, drapée dans des flots de mousseline brodée, Olga n'était plus que bien peu semblable à elle-même, mais elle était plus belle que jamais.

—Mon Dieu! qu'elle est jolie! s'écria Ariadne.

Madame Sékourof reporta ses regards de l'une à l'autre des jeunes filles. Dans sa robe de laine grise, avec son petit chapeau de paille noire, Ariadne était encore plus jolie que la princesse Olga,—car désormais c'est ainsi qu'on devait la désigner.

Tout cela s'était passé bien vite, car, avant que la voiture eût dépassé les promeneuses, Olga avait aperçu Ariadne. Sa main fine, gantée de gris perle, se posa sur le bord de la portière, et elle salua en souriant sa compagne déshéritée.

—Elle a bon cœur! soupira Ariadne; c'est bien à elle de se souvenir de moi après ce qui s'est passé!

Madame Sékourof étouffa encore le désir d'éclairer la jeune fille sur sa véritable situation. A quoi bon mettre dans cette jeune âme une semence de rancune et de haine?

La voiture s'éloigna rapidement; plusieurs autres la suivirent, dépassant les deux modestes piétonnes; mais personne ne songea plus à saluer Ariadne.

—Je serais sortie aussi aujourd'hui, dit celle-ci en montant l'escalier de son maître.

C'était sa première parole depuis l'apparition d'Olga.

—Le regrettez-vous? demanda madame Sékourof, au moment où sa protégée tirait le bouton de la sonnette.

—Non, certes! Ce que j'ai vaut mieux que tout ce que j'aurais pu avoir, répondit la jeune fille, et j'ai gagné huit mois d'études...—et de tendresse, ajouta-t-elle en regardant sa seconde mère avant de passer sous la porte qui venait de s'ouvrir.


XV

Dix-huit mois s'écoulèrent encore, pendant lesquels mademoiselle Ranine passa par tous les degrés difficiles de l'art du chant. Son vieux maître, qui avait fini par se passionner pour cette belle voix, n'épargnait ni son temps ni sa peine pour l'amener à la perfection, et ses conseils, rudes parfois, préservèrent Ariadne de l'orgueil, écueil naturel des talents en germe.

Il ne lui avait fait chanter encore que des exercices, et la jeune fille n'avait jamais demandé autre chose. Un beau matin,—elle était venue seule, car la santé de madame Sékourof, toujours délicate, demandait des soins de plus en plus minutieux,—il lui dit brusquement:

—Pourrais-tu chanter ça?

Il lui présentait l'air d'Alice au premier acte de Robert le Diable.

Ariadne prit le morceau, déchiffra le chant d'un coup d'œil, lut les paroles à voix basse et commença en hésitant; puis sa voix se raffermit, elle oublia le reste du monde, et avec un sentiment profond, une expression extraordinaire, elle acheva:

Fuis les conseils audacieux
Du séducteur qui m'a perdue.

—Où diable as-tu appris à chanter comme ça? s'écria le vieil Italien en se plantant devant elle.

—Où? ici, avec vous? répondit Ariadne abasourdie.

—Ce n'est pas vrai! Je ne t'ai pas appris à chanter l'opéra! C'est toi qui trouves ça toute seule? Mais tu l'avais appris d'avance!

—Je vous jure que non, répliqua vivement la jeune fille un peu blessée de ce soupçon.

Sans répondre, Morini tira d'un cahier un autre morceau, le présenta à son élève, et, se remettant au piano, entama soudainement l'arioso du Prophète, qui a fait verser tant de larmes. Il espérait surprendre sur le visage de son élève quelque mouvement qui indiquât l'habitude de le chanter, car il n'est pas de contralto qui ne se soit essayé dans cet air si simple et si périlleux. Le visage d'Ariadne garda son expression étonnée, et elle manqua son attaque.

—Mais va donc! cria le maître: c'est à toi!

—Il faut que je chante? demanda innocemment Ariadne.

Le maître haussa les épaules.

—Tâche de compter les mesures, cette fois-ci. Vocalise!

Elle obéit, et, à mesure que le sentiment de cette invocation suprême entrait en elle, son beau visage se transfigurait, ses yeux lançaient des flammes, et ses mains qui tenaient le papier tombaient malgré elle, avec les lambeaux de phrases passionnées; puis elle s'anima, son corps aux lignes nobles et pures sembla grandir, et elle acheva tout émue, toute vibrante.

—Recommence! Les paroles! dit le vieux maître presque aussi ému qu'elle. Joue-le!

Elle recommença. Le premier mot: O mon fils! sembla sortir d'une âme désespérée; le second cri, plein d'espoir et de tendresse, jaillit de ses lèvres comme une prière; elle se laissa enlever par le rôle; ses yeux se dilatèrent, elle posa sur le piano le papier pour en suivre des yeux les paroles, et tendit vers le ciel ses bras magnifiques:

«Sois béni!» chanta-t-elle, et des larmes, de vraies larmes inondèrent son visage.

Morini quitta le piano, courut à elle comme pour l'embrasser; mais, saisi de respect, il s'arrêta, prit la main glacée par l'émotion de la jeune cantatrice restée pâle et tremblante, et la baisa comme celle d'une reine.

—Tu es une grande artiste, dit-il; le monde est à toi maintenant. Tu donneras un concert le mois prochain, car je n'ai plus rien à t'apprendre que ce que tu trouverais seule. Tu joues de nature, cela vaut mieux que toutes les leçons.

—C'est arrivé, n'est-ce pas? lui répondit Ariadne.

—Qu'est-ce qui est arrivé?

—Cette mère qui bénit son fils, ce fils qui a aimé sa mère, mieux que son amour? C'est arrivé? C'est si beau!

—Parbleu, si c'est arrivé! répondit Morini transporté, tout est arrivé! Tiens, voilà la partition; lis, travaille, trouve des rôles, lis les pièces, crois que tout est arrivé, sublime naïve! Et tu feras pleurer l'univers, parce que ça sera arrivé!

Revenant à sa prudence, don de l'étude et des années, le professeur se reprit:

—Lis tout, mais pas à la fois; cherche un rôle et travaille-le. Il ne faut pas gâcher son bien, et la vie est longue.

Six semaines après, les affiches annonçaient le premier concert d'Ariadne; mais elle avait pris pour affronter le public un nom de guerre: Ariadne Mellini. Le maître l'avait conseillé, et madame Sékourof l'avait exigé.


XVI

Le concert eut lieu dans la salle des Chantres de la Cour, petite salle qui a la primeur de tout ce qui se fait de bonne musique à Pétersbourg. Dès les premières notes, le public comprit que ce n'était pas une femme ordinaire qui se présentait devant lui; il y avait là une dignité qui ne s'apprend pas. Ariadne était une artiste de race et ne pouvait rien faire de vulgaire ou de médiocre.

Le maître avait choisi le public; les billets, tous placés par lui,—car Ariadne ne connaissait personne,—avaient été répandus dans cette société presque exclusivement mélomane qui ne manque ni un début d'artiste, ni une séance de musique de chambre. Il y a ainsi, à Pétersbourg, un noyau de trois à quatre cents personnes qui ne craignent pas de dépenser une part appréciable de leur revenu pour l'encouragement des jeunes talents et pour la jouissance des plaisirs fins et délicats que donne la bonne musique irréprochablement exécutée. C'est ce noyau de gens sensés qui fait de Pétersbourg une des capitales du monde musical.

Ariadne eut un grand succès et fut rappelée plusieurs fois par les dilettanti idolâtres. Sa beauté sculpturale ne nuisait certes pas à l'ovation qui lui était faite, mais il serait injuste de prétendre qu'elle y entrât pour la plus grande part.

Où cette jeune fille timide, élevée loin de la foule, trouva-t-elle le talent de marcher avec grâce, de saluer sans embarras, de chanter sans gêne? Elle était née cantatrice; du moins, c'est ce que répondit son maître quand il fut interrogé là-dessus.

Pendant que, après le concert, Ariadne recevait les compliments de quelques amateurs, amis ou élèves de son maître, elle sentit une petite main gantée frapper familièrement sur son épaule nue. Elle se retourna et vit Olga devant elle.

—J'ai dit à maman que tu étais une ancienne compagne; elle est enchantée de toi; tiens, voilà notre adresse, viens nous voir demain.

Tout en débitant ce petit discours, Olga fourrait dans la main d'Ariadne un morceau de papier arraché à un programme où elle venait de griffonner quelques mots. La princesse Orline, la «maman» d'Olga, ajouta quelques paroles bienveillantes avec ce beau sourire tranquille d'une femme du monde qui veut être aimable et bonne; puis la mère et la fille, presque aussi jolies et aussi jeunes l'une que l'autre, s'en allèrent avec un froufrou et un ondoiement moelleux de leurs jupes de soie blanche sur le parquet.

Ariadne rentra chez sa bienfaitrice, le cœur débordant d'émotion, et madame Sékourof, qui se sentait mourir lentement, éprouva peut-être plus de joie que la jeune artiste elle-même en lui entendant raconter son succès dans les moindres détails.

—Quand je n'y serai plus, pensa-t-elle, Ariadne aura, pour se consoler de son abandon, la vie de l'art, si exigeante, si absorbante, qu'elle lui fera oublier le chagrin de ma perte.

Ce fut elle aussi qui conseilla à l'orpheline d'aller voir la princesse Orline dès le lendemain.

—Cela peut être utile, disait-elle, et le talent est souvent mieux servi par les relations que par son propre mérite.

Ainsi conseillée, Ariadne se rendit chez son ancienne compagne. Un luxe dont l'institut n'avait pu lui donner l'idée régnait dès la première marche de l'escalier, orné de fleurs rares dans des vases plus rares encore. Deux dragons japonais en bronze gardaient le vestibule, et deux laquais anglais, aussi immobiles et beaucoup plus roides que les dragons, leur faisaient pendant sur les banquettes.

La petite robe de soie noire que portait Ariadne n'était guère d'accord avec ces splendeurs; aussi la jeune fille attendit-elle assez longtemps avant que la noble valetaille daignât se déranger pour transmettre son nom. Mais à peine une sonnerie de timbre mystérieuse avait-elle retenti au premier étage, qu'Ariadne vit accourir par l'escalier somptueux son ancienne compagne, aussi belle, aussi fantasque, mais plus gracieuse encore qu'autrefois. Elle sauta au cou d'Ariadne, la prit par la taille et la fit monter en courant jusqu'au premier. Une vaste salle tapissée de damas jaune s'ouvrait devant elle; là, debout, leur tournant le dos, la princesse Orline arrangeait des fleurs dans une jardinière.

—Maman! s'écria Olga, la voilà!

La princesse tendit la main à Ariadne avec quelques mots de bienvenue, adressa à sa fille un coup d'œil plein d'avertissements muets et passa dans une autre pièce. Olga se hâta d'emmener Ariadne dans sa chambre.

—Voyons! dit-elle lorsqu'elles se furent assises sur une mignonne causeuse à deux places en lampas blanc et rose, vis-à-vis d'une glace immense qui les reflétait toutes deux en pied; voyons, raconte-moi tes affaires. Qu'as-tu fait, que fais-tu, que feras-tu?

—J'ai travaillé, répondit Ariadne, je travaille et je travaillerai.

—Tout le contraire de moi! s'écria joyeusement Olga. Je n'ai jamais rien fait qui vaille, et j'ai l'intention de continuer ainsi toute ma vie!

Ariadne sourit; un tel programme était bon pour l'héritière d'un demi-million de revenu, mais il ne convenait guère à la chanteuse pauvre.

—Quel succès tu as eu hier, hein! C'est ça qui est beau! J'aurais bien voulu être à ta place. Comme on t'a applaudie!... Ça te fait plaisir quand on t'applaudit?

—Cela m'a fait grand plaisir hier, mais je ne sais pas si cela me ferait plaisir tous les jours; je suppose que oui, cependant.

—Personne ne m'applaudira jamais! soupira mélancoliquement Olga. Pourtant, j'aurais bien aimé en essayer! Il faudra que je joue la comédie de société, pour voir; mais ce sont des amis qui écoutent, et l'on vous applaudit par politesse, tandis que toi... Donneras-tu bientôt un second concert?

—Le mois prochain, répondit Ariadne. Je vais être deux ans sans me faire entendre. Mon maître veut que je travaille cinq rôles avant de débuter au théâtre. Il y a un mois, je n'avais pas ouvert une partition!

—Tu débuteras au théâtre! Que ce sera beau! Tu as une voix unique, inouïe!

Ariadne sourit. Oui, elle savait que sa voix était inouïe.

—Et d'ici là, que vas-tu faire?

—Travailler! Quatre heures de chant par jour, deux heures de piano, et le reste du temps se trouve vite passé en travaux de ménage et en lectures avec madame Sékourof.

—Tu travailles au ménage! Mais une créature comme toi devrait planer au-dessus de ce monde et n'y descendre que pour charmer nos oreilles, à nous autres mortels! Tu n'es pas une mortelle, toi, tu es une déesse!

—Il faut travailler cependant, reprit doucement Ariadne.

Olga réfléchissait; son beau visage avait pris une expression de douceur et de regret qui l'embellissait encore.

—Dis-moi, fit-elle, non sans hésitation, n'as-tu jamais eu de désagréments pour cette sotte histoire,—ta sortie de l'institut?

—Des désagréments? Pourquoi? Personne ne m'aimait assez pour me gronder de m'être fait renvoyer avant la fin de mes études... qui donc eût pu me faire des désagréments?

Olga regarda sa compagne; elle parlait de l'air le plus innocent.

—Alors, continua-t-elle, personne ne t'en a jamais parlé?

—Je ne vois personne que mon maître et madame Sékourof, et puis une élève renvoyée pour cause d'insubordination; ce n'est pas si intéressant pour qu'on s'en souvienne.

Olga garda le silence.

—Tu peux compter sur moi, dit-elle au bout d'un moment, je te suis plus attachée que tu ne crois: si jamais tu es dans la peine, viens me trouver ou écris-moi. Tu ne m'appelleras pas en vain.

Ariadne voulait se retirer. Son amie la garda pour lui faire voir les mille bagatelles coûteuses et charmantes de son appartement, et ne la laissa enfin partir que comblée de présents et d'amitiés.

En revenant chez sa protectrice, Ariadne ne put s'empêcher de lui faire part de l'étonnement croissant que lui causait l'affection d'Olga.

—Qui eût cru, disait-elle, que cette riche princesse, si dure parfois avec moi à l'institut, deviendrait mon amie dans l'infortune?

—Conservez son amitié, lui dit madame Sékourof. Après moi, ce sera la seule qui vous reste, et je sens que je ne durerai pas longtemps.

En effet, la bonne dame s'affaiblissait de jour en jour. Elle n'avait pas pu chaperonner Ariadne lors de son premier concert. Le second fut annoncé, et elle sentit d'avance qu'elle n'irait pas non plus.

Après avoir surveillé la toilette d'Ariadne, après avoir posé elle-même sur son front la couronne de jasmin blanc qu'elle avait choisie, elle l'embrassa tendrement et s'étendit sur son lit, pendant que sa fille d'adoption partait avec Morini. L'oppression dont elle souffrait toujours disparaissait peu à peu; elle se sentait devenir de plus en plus légère, mais sa tête devenait aussi plus vide et plus faible. Une autre eût cru à un changement en mieux, mais elle avait vu mourir trop de fois pour se méprendre sur son état.

—Pourvu, se dit-elle, que je vive assez pour donner encore quelques conseils à cette pauvre enfant!

Une langueur la saisit; elle voulait lutter contre le sommeil, mais elle n'eut pas la force de résister longtemps, et ses yeux se fermèrent sous la lumière adoucie de la lampe, voilée par un épais abat-jour.


XVII

Le concert d'Ariadne battait son plein; un jeune violoniste, d'un talent inégal, mais incontestable, venait d'enlever la salle avec une polonaise nouvelle d'un brio extraordinaire; les applaudissements, éteints à grand'peine pour lui, venaient de reprendre avec furie pour l'entrée d'Ariadne, qui devait exécuter un duo avec un ténor alors en vogue, et qui ne chantait jamais ailleurs qu'à l'Opéra. L'exception qu'il faisait en faveur de la jeune élève de Morini avait redoublé l'attention et la curiosité des assistants, et tous les yeux étaient braqués sur l'estrade.

Ariadne, pâle comme toujours quand elle chantait, attendait le moment de son entrée, pendant une longue ritournelle au piano; son partenaire, sûr de lui-même, scrutait paisiblement les rangs du public et cherchait des visages connus auxquels il répondait par un petit signe et par un sourire, lorsqu'une voix, tout près d'Ariadne, au premier rang des fauteuils contre l'estrade, prononça une courte phrase, qui fit tressaillir la jeune fille:

—Son vrai nom est Ranine; elle a été renvoyée de l'institut pour une intrigue avec un jeune homme...

—Pas possible!... fit une seconde voix.

—C'est comme je vous le dis. Elle est fort belle, mais cela n'empêche rien, au contraire.

Un murmure de désappointement parcourut la salle: Ariadne avait manqué son entrée.

—Eh bien! lui dit le ténor, qu'avez-vous? A quoi songez-vous?

Ariadne se cramponna machinalement à ce qu'elle rencontra, et c'était la main que le ténor avait étendue en la voyant chanceler.

Un grand brouhaha se produisit: la cantatrice se trouvait mal! Tout le monde se leva, et quelques-uns montèrent sur leurs chaises.

Mais l'alarme fut de courte durée.

Ariadne, victime d'un moment de vertige, n'avait même pas perdu connaissance; il lui avait suffi de sentir un appui pour retrouver son sang-froid.

—Je ne m'appartiens pas, se dit-elle, j'appartiens au public, qui a payé pour m'entendre. Je penserai après.

Elle fit un signe à l'accompagnateur, qui reprit les huit dernières mesures, et chanta avec une voix, une âme, un désespoir que personne n'avait encore soupçonnés. La dernière vibration du duo courait encore dans l'air, que toute la salle s'était levée et trépignait en criant: Bravo!

—Ah! mademoiselle, dit le ténor en la ramenant pour la cinquième fois au public enthousiaste, si j'étais femme, je serais jalouse de votre succès!

Elle devait chanter encore deux morceaux; on voulut lui faire bisser le premier; mais, au lieu d'obéir aux bis réitérés qui partaient de tous les coins de la salle, elle chanta une chanson petite-russienne d'une gaieté exquise, et son triomphe en fut doublé.

La ritournelle du second morceau était assez longue; elle en profita pour chercher des yeux et trouver sans peine celui qui avait proféré sa condamnation en si peu de mots.

C'était un de ces hommes qu'on appelle de bons vivants, probablement parce qu'ils mènent la plus mauvaise vie qui se puisse imaginer. L'œil était insolent, le cou gras; les cheveux, rares, étaient coupés courts, sans doute pour faire illusion sur leur nombre; un visage plein, orné de petites moustaches, contribuait à l'air bon enfant de ce personnage; mais ceux qui le connaissaient l'appelaient mauvais sujet en riant, et parfois sans rire. Une brochette de décorations certifiait de sa noblesse et de ses services: c'était le général Frémof.

Celui-ci examinait la jeune fille comme il eût examiné un beau cheval; aussi fut-il tant soit peu surpris de recevoir le regard plein de mépris et d'indignation que celle-ci lui accorda en échange du sien; il essaya de riposter par un air malin, mais sa peine fut perdue, car Ariadne chantait, et, quand elle chantait, le monde n'existait plus pour elle.

Prétextant son indisposition, elle se hâta de se dérober aux compliments de ceux qui l'attendaient au salon des artistes; après avoir remercié vivement Morini qui l'avait reconduite en voiture, et qu'elle n'engagea pas à monter, elle entra dans la chambre de madame Sékourof avec moins de précaution que de coutume.

La vieille dame ouvrit les yeux au bruit de sa robe de soie, et essaya de faire un mouvement, mais elle ne put.

—Approchez-vous, mon enfant, dit-elle à Ariadne effrayée du rapide changement de ce visage si placide quelques heures auparavant et maintenant ravagé par les approches de la mort; approchez-vous. Vous êtes contente?

—Très-contente! dit Ariadne pensant au concert.

—Je suis fâchée de troubler votre joie, mais mes heures sont comptées, continua madame Sékourof, d'une voix étrangement voilée. Vous trouverez mes derniers conseils et le dernier présent que je puisse vous offrir dans ma cassette sur la table... Soyez une honnête femme comme vous avez été une honnête fille.....

—Ma seconde mère, s'écria Ariadne au désespoir, ma bienfaitrice, mon seul secours! Il s'est trouvé un homme pour dire que j'avais eu une intrigue à l'institut, que j'en avais été chassée pour cela... Il a menti, vous le savez bien, vous!

Les yeux de madame Sékourof s'assombrirent, et deux larmes coulèrent lentement sur ses joues blanchies.

—Je sais que ce n'est pas vrai... mais le monde le croit; on vous a renvoyée de l'institut sous prétexte d'intrigues.

—Ah! s'écria Ariadne, je comprends maintenant pourquoi nous vivons dans l'obscurité. Je suis déshonorée!

Madame Sékourof agita faiblement sa main déjà glacée.

—Vous n'êtes pas déshonorée puisque vous n'avez rien fait de mal... Je savais tout, continua-t-elle; c'est pour cela...

—Pour cela que vous m'avez recueillie, interrompit Ariadne en tombant à genoux près de sa bienfaitrice. Dieu vous doit le paradis, car vous êtes une sainte.

Elle pleurait amèrement sur elle comme sur celle qu'elle allait perdre.

—Dieu vous le doit aussi, dit la mourante en posant sa main sur la tête blonde encore couronnée de fleurs. Vous aussi, vous avez souffert en ce monde! La vie sera dure pour vous, Ariadne; soyez patiente, soyez généreuse.

Ariadne appela du secours,—mais que faire contre la mort? Quand vint l'aube, elle n'avait plus de protectrice. La main qui l'avait ramenée à ce foyer béni devait lui donner encore quelque chose, car, par son testament, madame Sékourof, qui vivait d'une pension, avait placé sur la tête de sa protégée une petite somme bien minime qui lui assurait annuellement deux cents roubles de revenu.

«C'est bien peu de chose, portait une lettre jointe à l'inscription, c'est à peine du pain, littéralement; mais c'est tout ce que je possède, et c'est assez pour vous sauvegarder contre la tentation. Avec cela et le travail que vous pouvez faire, vous terminerez vos études et vous entrerez au théâtre. Ma bénédiction reposera sur vous partout, parce que vous avez une âme honnête qui ne saurait faillir.»

Ariadne se trouva donc, trois jours après la mort de madame Sékourof, dans un appartement qui n'était plus loué que pour deux semaines, et dont les meubles étaient réclamés par des héritiers mécontents qu'on les eût frustrés d'un peu d'argent au profit d'une étrangère. Heureusement, le concert lui avait rapporté quelque chose: elle s'en servit pour payer sa toilette blanche et se faire faire un costume de deuil. Quand tout fut réglé, un matin, en prenant le thé, elle consulta sa bourse: il lui restait cent trente-deux roubles de capital, et seize roubles et demi de revenu à dépenser chaque mois.


XVIII

L'examen de ses ressources n'était pas fait pour inspirer à Ariadne une confiance aveugle dans l'avenir: elle alla trouver son maître pour le supplier de lui permettre de débuter un peu plus tôt. Morini fut inflexible.

—Depuis dix ans, dit-il, j'ai eu dix élèves qui toutes avaient du talent, qui toutes avaient fait de bonnes études, et qui ont voulu débuter avant d'être suffisamment préparées; où sont-elles à présent? Qui sait leurs noms? Elles ont pourtant chanté, les unes un hiver, les autres deux fois, et pour finir leur histoire à toutes en un mot, fiasco complet. Pourquoi? parce qu'elles n'étaient pas préparées! Elles croyaient qu'on arrive comme ça devant le public,—le vieux maître marcha par la chambre les bras ballants et vint se planter devant Ariadne en ouvrant une bouche énorme,—elles ouvraient la bouche, et qu'est-ce qui en sortait? un couac abominable, parce qu'elles avaient peur, ou qu'elles ne savaient pas jouer, ou qu'elles n'avaient pas appris suffisamment leur rôle... Et tu veux faire comme elles?

—Mais, cher maître, je travaillerai double! supplia Ariadne les mains jointes et les yeux pleins de larmes.

—Tu travailleras huit heures par jour pour te casser la voix! C'est une belle idée que tu as là! Rappelle-toi, ma fille, pour ta gouverne, que le travail acquis lentement, par un exercice modéré, est tout; que la précipitation ne fait rien de bon, et pour en finir, que diable! j'ai bien aussi mon intérêt à ce que tu deviennes une vraie artiste, une cantatrice sérieuse! tu n'as pas l'air de t'en souvenir!

Ariadne baissa la tête. Son maître avait raison; elle lui devait de faire tout ce qui était nécessaire pour arriver à l'apogée de son talent; c'était une dette sacrée. Elle se soumit et rentra chez elle en se demandant comment elle s'y prendrait pour vivre avec seize roubles et demi par mois,—un peu plus de cinquante francs. Et il lui fallait des chaussures, des chapeaux, des gants; il fallait tout ce qu'emploie une femme du monde, si modeste et si économe qu'elle puisse être!

—Et les leçons! s'écria Ariadne tout à coup, les leçons! J'avais oublié cela! Je donnerai des leçons de piano.

Elle retourna aussitôt chez son maître pour le prier de lui permettre de donner des leçons. Non-seulement Morini, qui se repentait de sa réponse cruelle, lui octroya la permission demandée, mais il promit de lui chercher des élèves.

Il fallait se loger cependant. Ariadne fit insérer dans les journaux qu'une demoiselle, élève de Morini, cherchait la table et le logement en échange de quelques leçons:—on vint plusieurs fois; à différentes reprises tout paraissait arrangé, puis, le lendemain, Ariadne recevait un petit billet bien sec, dans lequel on avait changé d'avis...

Elle fut quelque temps avant de comprendre la cause de ces changements d'avis. A la troisième ou quatrième tentative, elle devina: on lui demandait toujours où elle avait fait son éducation; elle indiquait l'institut, naturellement. En sortant de chez elle, on allait à l'institut, on apprenait comment elle avait été renvoyée, et, dès lors, on la fuyait comme une pestiférée.

—On a raison, se dit Ariadne, on ne peut pas m'admettre, dans les familles, auprès de jeunes filles innocentes; on se méfie de moi. Je ferais de même à leur place; mais quelle injustice du sort!

Elle était si loin de croire au mal que, dans ses accès de colère intérieure les plus violents, elle n'accusait jamais que la Grabinof. Elle n'eût pu croire qu'on avait fait d'elle le bouc émissaire d'une faute constatée, et dont les coupables étaient connues. Il valait mieux pour elle, d'ailleurs, qu'elle ne le sût pas, car, dans le découragement où elle était plongée, cette découverte l'eût peut-être amenée à la dernière limite du désespoir.

Elle était une après-midi à son piano, faisant des vocalises pour se consoler, lorsqu'elle entendit sonner. La femme de chambre de madame Sékourof, qu'elle gardait en attendant une solution à ses incertitudes, alla ouvrir; mais avant qu'elle eût eu le temps d'annoncer la visiteuse, Olga entra rapidement dans le petit salon.

—Ma pauvre Ariadne! dit la jeune princesse, quel malheur que le tien! Mais tu n'es pas venue me le dire; je ne le sais que d'hier; c'est très-mal, très-mal!

—A quoi bon? murmura Ariadne; cela ne pouvait servir à rien. Qui te l'a dit?

—Je ne sais pas. Quelqu'un l'a répété hier chez nous. Eh bien, que vas-tu faire? Quand débutes-tu?

—Dans deux ans, dit tristement la jeune artiste.

—Deux ans! Mon Dieu! que c'est long! Et que vas-tu faire d'ici là?

—Travailler, répondit Ariadne avec résignation.

—Travailler! c'est très-bien, mais il faut vivre. As-tu de la fortune?

Ariadne secoua négativement la tête.

—De quoi vis-tu?

—Des bienfaits d'une protectrice qui m'a accueillie quand tout le monde me repoussait... Pardon, toi aussi tu as été bonne pour moi au moment où j'étais un objet de honte, et d'horreur pour les autres.

Olga avait baissé les yeux. Un sentiment de pudeur insurmontable la prenait toujours au souvenir de ce moment pénible.

—Je vis, continua Ariadne avec une sorte de tendresse contenue dans la voix, je vis de ce que m'a laissé cette femme de bien, qui m'a recueillie, nourrie, vêtue, qui m'a donné les moyens de devenir quelque chose, et dont je n'ai connu la sublime bonté qu'au moment où il était trop tard et où je ne pouvais plus rien faire pour lui témoigner ma reconnaissance.

—Comment! trop tard? dit Olga, non sans une certaine inquiétude.

—Oui, j'ai appris quelques heures avant sa mort que j'avais été, non pas, comme je croyais, renvoyée de l'institut pour insubordination, mais chassée pour cause de mauvaise conduite; chassée pour avoir reçu un jeune homme...

—Ah! fit Olga avec un douloureux soupir.

—Ma honte est si bien connue qu'on en parlait l'autre jour au concert, et pourtant tu sais, toi, si j'ai jamais pensé à autre chose qu'à Dieu et à la musique!

—Ah! certes! fit involontairement Olga, si quelqu'un a jamais eu une mauvaise pensée, ce n'est pas à toi qu'il fallait l'imputer!

—N'importe, continua Ariadne qui laissait déborder le trop-plein de son âme blessée, je suis jugée, condamnée... On me laissera mourir de faim, car je ne puis trouver d'asile... Heureusement, ma bienfaitrice ne me croyait pas coupable, elle; elle savait bien que j'étais innocente de tout; elle m'a laissé ce qu'elle possédait...

—Combien?

—Seize roubles et demi de pension par mois. C'est du pain, comme elle l'a dit. O ma bienfaitrice vénérée, vous m'avez recommandé de ne pas faillir... certes, je ne tromperai pas votre attente! Ce serait une trop noire ingratitude!

Ariadne pleurait amèrement, la tête dans ses mains; elle venait de révéler le secret de ses méditations depuis la perte de madame Sékourof. Dans l'angoisse de son abandon, elle s'était juré de rester honnête fille, quoi qu'elle pût souffrir, afin de faire honneur à celle qui l'avait couverte de sa protection lorsqu'elle était calomniée.

Olga laissa pleurer pendant quelque temps l'orpheline désespérée; ses yeux à elle-même étaient humides, mais un remords cuisant l'empêchait de mêler ses larmes à celles d'Ariadne. Elle n'osait ni ne pouvait rien dire à cette innocente qui portait le fardeau de sa faute à elle.

—Ah! si j'avais su! pensa la princesse Olga, si j'avais su le mal que je faisais à une autre!...

Sa pensée se détourna avec dégoût du souvenir de ces scènes au réfectoire qui avaient coûté si cher à sa compagne. Elle eût donné toute sa fortune pour être innocente et pouvoir se rappeler sans rougir les années écoulées.

—Je n'ai pourtant rien fait de mal! murmurait l'orgueil indompté.

—Et pourtant, vois ce que tu lui as fait souffrir, répondait la conscience.

—Où logeras-tu? dit doucement Olga, quand elle vit les larmes d'Ariadne à peu près épuisées.

Depuis un moment la tête de son amie reposait sur son épaule.

—Nulle part! dit l'abandonnée. Personne ne veut de moi. Mes antécédents m'empêcheront de trouver un asile honorable.

—Tu ne peux pas donner des leçons? suggéra timidement la riche héritière.

—Personne ne veut de mes leçons! s'écria Ariadne en se levant brusquement. Mais comprends donc que je suis déshonorée! que pas une mère ne me laissera parler à sa fille, que je ne puis trouver un logement que dans une maison où l'on ne se soucie pas de l'honnêteté des femmes; qu'enfin je suis perdue! Perdue jusqu'au jour où je monterai sur la scène. Je n'en serai pas moins perdue, mais au moins j'aurai du pain! On n'est pas difficile sur les mœurs, au théâtre!

Elle se détourna avec amertume.

—Écoute, Olga, dit-elle, ta place n'est pas ici; tu te fais du tort en venant me voir; on ne vient pas me voir, moi,—je ne suis pas une personne qu'on puisse fréquenter. Laisse-moi te remercier pour l'amitié que tu m'as montrée; elle date de mon malheur, et par conséquent elle n'en est que plus noble et plus généreuse, mais elle te serait fatale. Adieu, embrasse-moi et ne reviens plus ici.

—Viens me voir! dit humblement Olga qui se sentait bien petite devant l'infortune de sa compagne.

—Non, je ne dois pas aller te voir; d'ailleurs, ta mère ne le permettrait pas.

Olga s'était levée; elle restait debout, indécise, et semblait écouter une voix qui lui parlait intérieurement...

—Au revoir! dit-elle brusquement.

Elle embrassa son amie et disparut.

Ariadne entendit au bout d'un moment le bruit des roues de son équipage.

—Je n'ai plus personne au monde! dit-elle tout haut.

Le ton de sa voix l'effraya; elle était déjà accoutumée à la solitude.

Elle fit quelques tours dans l'appartement désert dont presque tous les meubles avaient été enlevés par les héritiers avides, et, sentant l'amertume grandir et bouillonner au dedans d'elle-même, elle allait lui donner cours en larmes et en paroles véhémentes, lorsqu'elle baissa la tête avec soumission, comme devant une main invisible.

—Sois patiente, sois généreuse! murmura-t-elle; ce sont ses derniers ordres. Je serai patiente et généreuse.

Elle se remit au piano, et peu à peu la paix, la grande paix que lui donnait l'art, descendit sur son âme fatiguée.