XIX
Olga, en rentrant, trouva sa mère absente, ce qui arrivait souvent. Congédiant alors la femme de charge qui l'avait accompagnée dans son expédition, elle alla se plonger dans les méditations les moins réjouissantes, au fond d'une petite serre contiguë au salon jaune. Ce qu'elle pensa et résolut alors communiqua à son visage une expression si nouvelle de courage et de fermeté, que sa mère, à son retour, la regarda à deux fois.
—Mon Dieu! dit-elle, quelle figure! D'où viens-tu avec cet air revêche?
—J'ai quelque chose à vous dire, maman, répondit évasivement la jeune fille. Puis-je vous parler en particulier?
La princesse regarda sa fille avec une stupéfaction profonde.
—Pourvu, pensa-t-elle, qu'elle n'ait point commis quelque grosse sottise!—Venez dans mon cabinet de toilette, dit-elle d'un air sérieux; nous causerons pendant que je m'habillerai pour le dîner.
Elle passa devant, et sa fille la suivit jusque dans la grande pièce fraîche et parfumée qui lui servait de cabinet de toilette. Une femme de chambre, ramenée tout exprès de la Petite-Russie, pour plus de certitude qu'elle ne savait pas le français, s'approcha pour aider la princesse, et Olga s'assit sur un petit canapé bas, en face de sa mère qui se tenait devant un grand miroir.
—Maman, dit-elle, on m'a raconté une histoire bien singulière aujourd'hui; je voudrais vous en faire part.
Enchantée d'apprendre que l'état d'esprit extraordinaire où se trouvait sa fille provenait simplement d'une histoire romanesque, la princesse acquiesça d'un signe de tête pendant qu'on lui ôtait sa robe.
—Figurez-vous, maman, commença la jeune fille, que dans un institut de demoiselles il est arrivé, il y a longtemps déjà, une chose bien étrange: plusieurs élèves de la classe sortante avaient imaginé de s'amuser en cachette des dames de classe, et, comme on ne s'amuse pas beaucoup dans les instituts, où les moyens de se distraire sont rares, elles inventèrent un divertissement assez dangereux.
La princesse souriait d'un air distrait, tout en s'occupant de sa toilette. Olga continua.
—Parmi les jeunes gens que recevait madame la supérieure,—car elle avait une nombreuse famille et connaissait beaucoup de monde,—il y en avait deux qui s'étaient plus d'une fois arrêtés à causer un instant avec les demoiselles qui allaient et venaient dans l'escalier; un troisième, qui avait ses entrées chez la directrice, imagina de proposer à quelques-unes de ces élèves de souper un soir dans le réfectoire quand tout le monde serait couché. Il y avait une jeune fille très-gourmande parmi celles-là;—enfin, elles acceptèrent.
—Quelles sornettes me contez-vous là? fit la princesse en fronçant ses sourcils olympiens.
—C'est la pure vérité, maman, je vous assure. Les élèves—il y en avait trois—sortaient du dortoir à onze heures, passaient devant la dame de classe qui ronflait comme un tuyau d'orgue, descendaient au réfectoire, et là, les jeunes gens, qui avaient apporté des provisions, soupaient avec elles en secret.
—On ne les a pas surpris dans cette belle occupation? demanda la princesse que cela commençait à amuser.
—Précisément, ma chère maman, la directrice les surprit un jour; mais, ce jour-là, les demoiselles n'étaient pas venues,—supposons qu'on les en avait empêchées par une surveillance plus active,—et la supérieure ne trouva que les messieurs.
—Eh bien! je suppose qu'elle ne les a pas mis en pénitence? dit la princesse, riant malgré elle à l'idée de la figure des trois jeunes gens en présence de la vieille dame.
—Non, maman, probablement même il ne serait rien arrivé du tout si une femme de chambre n'avait pas bavardé. Mais, le lendemain, tout l'institut savait l'histoire, il fallait faire un exemple. Vous comprenez, maman, ajouta Olga avec amertume, on ne pouvait pas laisser impunie une telle violation des règlements...
—Je connais cette histoire, dit la princesse en cherchant dans son esprit un souvenir qui n'avait guère laissé de traces.
Cette aventure d'institut avait passé de sa mémoire depuis bien longtemps. Une fois assurée que la coupable était d'extraction obscure, elle n'avait plus de motifs pour s'en souvenir.
—Je crois que oui, maman; du moins on vous l'a probablement racontée dans le temps.
—On a renvoyé la jeune fille, fit la princesse.
Olga chercha péniblement quelques mots, puis elle se leva les joues brûlantes, les yeux pleins de feu.
—Ce que vous ne sauriez vous imaginer, maman, continua-t-elle en regardant sa mère bien en face, c'est que le règlement, qui exigeait une victime, pouvait ne pas exiger que cette victime fût une coupable. On renvoya une jeune fille en effet, et cette jeune fille était innocente.
—Comment! fit la princesse en levant les yeux.
Elle s'arrêta pétrifiée, tant le regard qu'elle reçut de sa fille révélait de sentiments nouveaux et inconnus.
—Oui, ma mère, elle était innocente, et, à l'heure présente, elle ne peut gagner sa vie parce qu'on la croit coupable: elle n'a qu'à se laisser mourir de faim, pendant que les véritables coupables sont tranquilles et heureuses, estimées de tous. N'est-ce pas que c'est horrible?
—Horrible en effet, murmura la princesse; mais n'est-ce pas une invention de la demoiselle pour se rendre intéressante?
—Mère! s'écria Olga pâle d'indignation.
—Car enfin, continua la grande dame, à quel propos aurait-on puni une innocente? Cela supposerait des combinaisons atroces... Je ne crois pas un mot de cette histoire. Qui vous l'a racontée?
—Mère! cria une seconde fois la jeune fille indignée, la victime innocente est Ariadne Ranine, et l'une des coupables... c'était moi.
Olga regarda sa mère en face, non pour la braver, mais pour affirmer la vérité de ses paroles.
—Vous! vous! répéta la princesse, qui crut sa fille folle.
—Moi! Et j'ai eu la lâcheté de laisser renvoyer Ariadne, quand le premier de mes devoirs était de me proclamer coupable. Je l'ai vue tomber sans connaissance. J'ai entendu ses plaintes, je l'ai accompagnée jusqu'à la porte, et je n'ai rien dit. Mais si je n'ai pas parlé, ma mère, c'est qu'en ce moment-là je ne me doutais pas qu'une innocente serait déshonorée pour toute sa vie; je croyais qu'on n'y penserait plus au bout de trois mois. A ce moment, je songeais à vous, ma mère, et à mon père; je pensais au nom que je porte, et je me disais que, si votre fille était ainsi chassée, vous en mourriez tous deux de honte,—et Ariadne n'avait ni père ni mère.
Olga se tut. La princesse avait reculé de quelques pas. Toute cette scène avait eu lieu en français, et la femme de chambre, «voyant qu'on se querellait», avait pris le parti de sortir quelques instants auparavant et de ne plus rentrer.
—Vous, une Orline! répéta la princesse. Vous avez eu des rendez-vous! Vous avez soupé la nuit!...
—Au réfectoire, fit observer doucement la coupable.
—Est-il possible que vous ayez oublié à ce point ce que vous vous deviez?
—Je suis coupable, ma mère, dit Olga, et je m'accuse; mais on ne m'a jamais appris ce que je me devais. A l'institut, on nous a donné des règles banales et pédantes, bonnes pour tout le monde et pour personne; de plus, on m'a toujours répété qu'Olga Orline pouvait faire tout ce qui lui passerait par la tête. Je voyais mes désobéissances impunies; mes malices passaient inaperçues, non parce qu'on n'en avait pas connaissance, mais parce qu'on ne voulait pas me punir. C'est ici seulement, près de vous, ma mère, depuis que j'ai le bonheur de vivre sous votre égide, que j'ai appris mes devoirs et que j'ai rougi de ma faute... C'est aujourd'hui seulement, en voyant le mal que j'avais causé à une innocente, que j'ai compris que mon silence était plus qu'une faute: c'est un crime.
—Un crime! Vous n'allez pas vous dénoncer, je suppose, fit la princesse avec tout l'orgueil d'une grande dame qui méprise une plébéienne.
—S'il n'y a que ce moyen de réhabiliter Ariadne, il faudra pourtant le faire, répondit bravement Olga.
Le silence se fit.
La princesse regarda autour d'elle, vit qu'il était tard et sonna sa femme de chambre.
—Allez vous habiller, dit-elle à sa fille, nous en parlerons plus tard.
—Ma mère me pardonne-t-elle? demanda doucement Olga avec toute la soumission, toute la grâce qu'elle savait si bien déployer à l'occasion.
La princesse ne put lui tenir rigueur; il y avait si longtemps d'ailleurs! Qui se souvenait de cette histoire? Elle sourit et laissa baiser par sa fille la main que celle-ci caressait tendrement.
—Nous verrons, dit-elle.
Mais elle avait déjà pardonné.
XX
Si la princesse était absolument gâtée par sa vie de femme heureuse et frivole, elle avait le cœur généreux, et son jugement, faussé dans les circonstances ordinaires par l'habitude d'une longue domination despotique sur son entourage, se retrouvait intact dans les occasions graves.
Pendant le dîner et les heures qui suivirent, tout en causant avec ceux qui se trouvaient présents, elle se fit un plan de conduite, et lorsque sa fille vint la trouver à sa toilette, vers minuit, elle avait préparé une solution.
—Si je vous ai bien comprise, dit-elle, vous vous reconnaissez coupable d'un dommage causé à cette jeune fille dont vous m'avez parlé, et vous désirez le réparer.
Olga, pour toute réponse, se jeta au cou de sa mère et l'embrassa à l'étouffer.
Cette marque de tendresse amollit encore le cœur déjà bien disposé de la princesse.
—Mais d'abord, racontez-moi comment vous avez appris les suites de ce malheureux événement.
En quelques mots, Olga mit sa mère au courant de l'existence d'Ariadne depuis son renvoi de l'institut.
—Si vous l'aviez vue, maman, dit-elle en terminant, si vous saviez avec quelle noblesse elle porte son infortune! Et quand on pense qu'elle n'a plus d'asile!...
—J'ai pensé, dit la princesse, que si nous lui faisions une dot convenable, avec le capital, elle pourrait se marier, et avec le revenu, en attendant, elle aurait de quoi vivre...
—Et où voulez-vous, ma chère maman, répliqua Olga, que cette pauvre fille trouve un mari, si elle ne voit pas une société honnête? Les maris n'iront pas la chercher dans une maison autre que convenable, et on ne veut la loger nulle part!
La princesse gardait le silence. En effet, la situation était embarrassante.
—Savez-vous, ma chère maman, reprit la jeune fille, ce qu'il faut faire pour me mettre en paix avec ma conscience?—car ma conscience me fait depuis longtemps tous les reproches que votre bonté m'épargne,—il faut ouvrir votre maison à Ariadne.
—Qu'elle vienne! dit la princesse, je serai très-contente de lui témoigner les sentiments qu'elle mérite. Sait-elle que c'est vous qui êtes la cause involontaire...?
—Non, maman, elle ne sait rien du tout; à peine a-t-elle appris depuis peu de temps de quoi elle était soupçonnée. Mais, maman, lui faire une dot, c'est précisément lui apprendre la vérité,—et moi qui la connais, je puis vous certifier qu'elle refusera vos bienfaits quand elle saura... Savez-vous, ma chère maman, ce qu'il faudrait faire pour être une vraie Orline, grande et généreuse comme tous ceux de notre race? Il faudrait prendre Ariadne chez vous, ici, dans la maison.
—Chez nous! se récria la princesse.
—Chez nous, ma chère maman. Aux yeux du monde, ce serait pour me donner des leçons de musique... Oh! ne craignez rien, je n'en prendrai guère, ajouta la jeune fille;—la princesse n'aimait pas la musique chez elle, en revanche elle l'adorait chez les autres, où elle n'entendait pas les études préliminaires.—Ariadne est une grande artiste, sa musique ne peut vous gêner; elle est si douce, si bien élevée! Je suis souvent seule, il me faudrait une dame de compagnie... Et puis, maman, si elle n'a pas d'asile, c'est ma faute... Si vous m'aimez et si vous m'avez vraiment pardonné, vous ferez ce que je vous demande!
Olga était à genoux et entourait la princesse de ses bras... Quelle mère eût refusé? Ce n'était pas celle-là, qui sentait au fond combien la dette de sa fille envers l'orpheline était lourde et sacrée.
—Soit! dit-elle. Tu iras la chercher demain.
Olga regarda sa montre avec regret; il était vraiment trop tard pour y aller le soir, ou plutôt la nuit même.
Elle couvrit sa mère de caresses reconnaissantes et emporta sa joie dans sa chambre, où elle eut peine à trouver le sommeil.
XXI
Ariadne était installée depuis huit jours dans la maison Orline, qu'il lui semblait encore faire un rêve. Elle avait reçu tant de preuves d'estime et d'amitié de la part de la princesse, Olga la traitait avec tant de délicatesse, que l'orpheline ne pouvait croire à une si belle réalité.
Cependant, elle se fit bien vite à sa nouvelle position, car ses instincts la portaient vers tout ce qui était élégant et riche.
La seule chose pénible pour elle fut de quitter le deuil de sa bienfaitrice, sur une prière réitérée d'Olga.
La princesse, comme la plupart des dames russes de son temps, n'aimait pas qu'on portât le deuil dans sa maison, et il fallut céder sur ce chapitre.
Si douce que fût l'existence d'Ariadne, comparée avec ce qu'elle avait pu craindre, le cœur de la pauvre enfant était cruellement éprouvé par des scrupules chimériques. Elle craignait de faire tort à Olga par sa présence, et finit par le dire à sa compagne.
La princesse rassura l'orpheline, mais d'une manière qui fit une autre plaie à son cœur tant de fois blessé.
—Aucun doute, dit la grande dame, ne peut effleurer celle que je protége de mon hospitalité. Vous êtes saine et sauve chez moi, mademoiselle.
Ariadne remercia, mais le cœur gros. Il lui en coûtait de ne pas être estimée pour elle-même! Il fallait bien se faire à cette idée cependant, car rien ne pouvait réparer l'outrage du passé.
La princesse avait exigé d'Olga qu'elle ne révélerait pas le passé à son amie: c'était la seule condition qu'elle avait mise à l'admission d'Ariadne chez elle.
La maison Orline était grandiosement ouverte et fort bien fréquentée; on y donnait à dîner tous les mardis, on y dansait deux fois par mois pendant l'hiver; une loge aux Italiens employait un autre jour; cette loge fut pour Ariadne une source de joies indescriptibles.
La princesse s'en servait peu; elle y envoya sa fille avec Ariadne et un chaperon quelconque, choisi parmi les nombreuses parentes laides, pauvres et âgées auxquelles elle cherchait charitablement à faire plaisir de temps en temps. Là, Ariadne apprit tout ce que la musique peut donner d'extases à une âme vraiment faite pour la sentir, et son talent y prit plus de force et de maturité.
Elle était chez la princesse depuis deux mois environ, lorsqu'un lundi, à l'opéra Italien, elle remarqua, braquée sur elle, une jumelle obstinée qui semblait vouloir attirer son attention.
Elle feignit d'abord de ne point l'apercevoir, mais les deux verres entêtés la suivaient avec tant de persistance qu'elle prit le seul parti en pareil cas: elle s'arma à son tour de son binocle, promena un regard distrait dans la salle, le laissa tomber dédaigneux et froid sur la jumelle insolente, et revint à son indifférence.
La jumelle disparut, et, au lieu des deux gros verres ronds dans leur gaîne noire, Ariadne aperçut les yeux non moins gros, ronds et noirs, du général Frémof.
La jeune femme ne put réprimer un mouvement; elle n'avait vu le général qu'une fois, à son second concert, mais le souvenir de la plus vive douleur de sa vie était lié à ce visage de viveur, et elle ne pouvait plus l'oublier.
En vain voulut-elle penser à autre chose, s'absorber dans la musique, s'isoler dans des pensées sereines et généreuses, elle ne le put; le regard de cet homme et le souvenir de ses paroles la poursuivirent sans pitié jusqu'au matin, durant les longues heures d'une insomnie fiévreuse.
—Pourvu, se disait-elle, que je ne le revoie jamais!
Elle n'osait l'espérer; pourtant, c'était quelque chose que d'avoir passé deux mois sans rencontrer cet homme qui lui était odieux.
Elle ne fut pas si longtemps avant de le revoir.
Le jeudi suivant, c'était jour de soirée dansante, il arriva de bonne heure, en homme qui veut profiter d'un bon moment de causerie avant l'arrivée des importuns.
—On a été longtemps sans vous voir, général! dit la princesse en lui indiquant un siége auprès d'elle.
—J'ai été faire un tour dans mes terres, répliqua le général, je suis parti le lendemain d'un fort beau concert à la salle des Chantres...
Ses yeux glissaient du côté d'Ariadne, la princesse s'en aperçut.
—Celui de mademoiselle probablement, dit-elle avec un petit geste de son éventail.
Le général profita d'une nouvelle arrivée pour rapprocher son siége de la chaise d'Ariadne.
—Je suis déjà, dit-il, un de vos plus chauds admirateurs, mademoiselle, et—il baissa imperceptiblement la voix—il ne tiendra qu'à vous que je le devienne davantage.
Ariadne sentit l'insulte et rougit de la tête aux pieds. Ses épaules superbes se rosèrent tout à coup, et le général les contempla avec l'air d'un amateur devant un tableau de maître.
Les arrivants entouraient la princesse; la jeune fille se recula pour leur faire place, mais le général n'était pas homme à se laisser décontenancer.
—Inscrivez-moi, au moins, dit-il plus bas encore; si votre cœur est pris pour le moment, souvenez-vous que j'ai retenu mon tour.
—Monsieur! dit Ariadne entre ses dents serrées, vous êtes un lâche!
La princesse se retourna vivement. Seule de tout le groupe elle avait entendu non la provocation, mais la réponse; le regard que le général avait jeté sur Ariadne l'avait sans doute mise en défiance.
—Général, dit-elle, on joue là-bas, et vous ne dansez pas que je sache; faites place aux danseurs.
Le général s'éloigna en se dandinant, non sans ajouter une œillade assassine au bagage de sottises qu'il venait de déposer aux pieds d'Ariadne.
Le seul moyen d'excuser sa conduite est d'avouer qu'il professait la plus mauvaise opinion de toutes les femmes en général et en particulier; c'était un de ces hommes trop faibles pour avoir un caractère, qui en empruntent un tout fait, et qui le plus souvent le choisissent fort mal. Il était tellement sûr de la perversité féminine, qu'il avait calomnié Ariadne exactement comme il eût avalé un verre d'eau; il venait à présent de l'insulter avec la même facilité; il lui croyait un nombre indéfini d'aventures depuis la première; quoi de plus naturel que de rappeler à une jolie femme, pas cruelle, qu'il tenait ses hommages à sa disposition?
La princesse avait vu le mouvement d'Ariadne, elle avait entendu ses paroles; craignant quelque accident, elle essaya une diversion qui réussit.
—Monsieur Constantin Ladof, dit-elle en poussant un jeune homme qui lui parlait devant Ariadne encore pâle; mademoiselle Ranine.
—Mademoiselle, voulez-vous me faire l'honneur de m'accorder la première contredanse? dit la voix musicale de Constantin Ladof.
Ariadne pâlit, rougit, s'inclina machinalement, passa son bras sous celui du cavalier et respira plus à l'aise en se trouvant admise dans les rangs du quadrille.
—Ah! mademoiselle, lui dit son danseur, si vous saviez le mal que je me suis donné pour arriver à vous connaître! Votre voix m'avait fait une telle impression, que je suis resté deux nuits sans dormir. Ce sont les anges qui vous ont appris à chanter de la sorte! Savez-vous que,—c'est bête de l'avouer, ici surtout, pendant qu'on danse,—mais vous m'avez fait pleurer!
Ariadne regarda celui qui lui parlait. Les yeux bleus du jeune homme étaient aussi sincères, aussi honnêtes que ses paroles. Elle sourit et répondit de bonne grâce. Celui-là au moins ne la méprisait pas.
Vers la fin de la soirée, comme on se retirait, le général Frémof, toujours content de lui, s'approcha de la maîtresse du logis pour prendre congé, et reçut un compliment fort inattendu.
—Vous êtes un mauvais sujet, général, dit la princesse à demi-voix d'un air de reproche; c'est fort gentil les mauvais sujets, mais entre célibataires, ou bien chez les vieilles femmes qui ne craignent plus rien; moi, j'ai des demoiselles à marier; vous reviendrez me voir quand il n'y aura plus de jeunes filles dans la maison.
—Entendre, c'est obéir! dit galamment Frémof en baisant la main qui le mettait à la porte. Tâchez que ce soit bientôt, princesse.
La princesse ne put s'empêcher de rire. Cependant Ariadne ne devait pas se remettre de cet affront.
XXII
—On peut me parler ainsi! pensait la jeune cantatrice assise sur le petit canapé de sa chambre dans l'état de découragement qui suit les grandes indignations; il y a des hommes qui croient avoir le droit de m'insulter, froidement, de propos délibéré! Comment me justifier? Qui me sauvera? Qui leur criera à la face: Vous mentez lâchement!
Ariadne n'attendait de secours de personne; aussi prit-elle dès lors la résolution de se retirer de plus en plus du monde au milieu duquel elle vivait. Le sacrifice fut accompli sans apparat, sans retours amers, et même sans regrets. Ce monde n'était pas fait pour elle, elle n'y pouvait rencontrer aucune sympathie sérieuse; elle le traverserait comme un oiseau de passage parcourt les pays qui le séparent du nid. L'art était sa vraie patrie, c'est dans l'art qu'elle trouverait les joies qui la récompenseraient de tant de peines.
Cette résolution lui inspira ce grand calme qui se posait sur elle de temps en temps à la fin de ses luttes intérieures.
Deux années la séparaient encore du terme fixé par elle pour ses peines; elle en prévit la fin sans efforts et sans impatience.
Le lendemain de ce bal, la princesse parut au déjeuner avec l'air affable et courtois qui faisait partie de son visage; cette sérénité qui ne se démentait jamais n'était pas jouée, car la princesse, suivant une expression vulgaire, n'était pas de ceux qui se laissent démonter; les calamités n'avaient pas épargné sa tête aristocratique; elle avait aimé et pleuré un mari jeune; mais, avec les années, elle s'était fait une sorte de philosophie résignée, que son visage annonçait à ceux qui n'étaient pas admis à partager ses pensées secrètes. Disons que le nombre de ceux à qui elle communiquait ses idées était extrêmement restreint.
Ce fut donc avec un visage souriant qu'elle déjeuna en compagnie des deux jeunes filles. En se levant de table, après avoir écarté sa fille sous un prétexte insignifiant, elle passa dans la serre pour y prendre le café, comme d'habitude, et tout en marchant, elle dit à Ariadne de sa voix mélodieuse:
—Le général Frémof s'est permis, je crois, avec vous, quelque plaisanterie peu convenable?
La jeune artiste pâlit et réprima un frisson, mais elle devait répondre et répondit:
—Oui, princesse.
—Eh bien! fit la grande dame en s'asseyant, il ne reviendra plus. Je vous dis ceci, mon enfant, pour que vous compreniez combien j'ai à cœur de vous défendre contre toute impertinence. Vous ne serez point offensée si je vous demande, de votre côté, d'être aussi prudente que possible. Sur ce point, d'ailleurs, je n'ai point d'inquiétude.
Elle sourit; ce sourire congédiait Ariadne, qui murmura quelques paroles de remercîment et se retira plus loin.
C'était une protection, celle-là, et bien inespérée; pourtant, la jeune fille se sentit froissée; la princesse aurait dû comprendre qu'elle n'avait pas besoin de lui conseiller la prudence. Cependant, Ariadne fit taire ce regret et s'imposa de ne penser qu'au bienfait.
L'hiver s'écoula de la sorte. Rien ne dérangea l'ordre des soirées des théâtres, des réceptions de toute espèce, jusqu'au carême.
Ariadne apparaissait aux bals de la princesse, dansant avec quelques jeunes gens insignifiants quand on manquait de vis-à-vis, et se renfermait dans une atmosphère de glace si elle voyait s'approcher quelque cavalier plus brillant.
Cette sage conduite lui valut en mainte circonstance les éloges de la princesse, qui ne pouvait s'empêcher d'admirer tant de retenue et de discrétion. A plusieurs reprises elle lui exprima toute la satisfaction qu'elle ressentait à la trouver digne de son estime et de sa confiance. Par là Ariadne se fit une amie, et la princesse n'était pas femme à donner facilement son amitié.
Parmi les jeunes gens insignifiants avec lesquels Ariadne dansait parfois se trouvait Constantin Ladof. Il était de bonne famille; autrement, la porte de la noble maison ne se fût pas ouverte devant lui. Il possédait quelques milliers de roubles de revenu, mais c'était peu de chose dans un milieu où le luxe le plus extravagant était considéré comme une des premières conditions de l'existence. Il avait pour lui un grand avantage: c'était de n'avoir aucune parenté et d'être absolument libre de ses actions; mais qu'importait cet avantage à des gens accoutumés à chercher, dans les familles des gens qui les entouraient, des leviers ou des marchepieds vers une fortune plus rapide ou plus considérable?
Constantin Ladof était donc un jeune homme aimable et sans conséquence. De plus, au lieu de revêtir l'habit militaire, qui donne tant de grâces et qui conduit rapidement aux places en vue, il avait eu la malencontreuse idée de prendre du service dans un ministère. Or, un fonctionnaire civil est à cent piques, comme prestige, au-dessous d'un militaire. Officier de la garde, Ladof eût été un brillant jeune homme; employé dans un ministère, il n'était plus qu'un gentil garçon, ce qui n'était pas du tout la même chose.
Les mères russes laissent trop volontiers voltiger autour de leurs filles ces jeunes gens sans conséquence qu'elles ont vu grandir, qu'elles tutoient souvent; ils leur paraissent aussi insignifiants que les insectes des soirs d'été; peut-être elles-mêmes trouvent-elles une jouissance secrète d'amour-propre à se voir courtisées, adorées par ces gamins aimables. Elles sont pour eux moins que des mères, presque des tantes; avec l'âge, l'enthousiasme juvénile disparaît; mais l'amitié, la confiance, l'estime réciproque restent presque toujours. C'est là ce qui explique la grande quantité de jeunes gens de vingt-cinq à trente-cinq ans qu'on rencontre dans les salons des femmes d'environ quarante ans, qui ont renoncé à la coquetterie, mais non au délicat plaisir d'être flattées et encensées.
Malheureusement, ce beau tableau a son côté sombre. Les jeunes filles qui grandissent dans cette atmosphère de déférence courtoise et chevaleresque y prennent l'habitude de la coquetterie journalière, passée presque à l'état de nécessité. Maman est si belle et rit si bien avec les jeunes gens! Pourquoi sa fille n'en ferait-elle pas autant?
Mais «maman», si elle le voyait, gronderait sévèrement sa fille; aussi la jeune demoiselle se garde-t-elle bien d'employer son petit arsenal de gentillesses et de ruses sous les yeux de sa mère; elle fait la coquette dans les petits coins, en présidant au thé qu'elle fait servir dans le grand salon, pendant qu'elle-même retient autour de la table, couverte de friandises, les jeunes gens encore en disponibilité, ou bien qui sont relayés dans leur office de cavaliers servants auprès de la châtelaine par les nouveaux arrivés.
Constantin Ladof papillonnait donc à l'aise chez la princesse Orline, et celle-ci lui accordait autant d'attention et de bienveillance qu'à quelque beau chien de race habitué à venir manger du sucre dans sa main. Ladof étant sans conséquence, rien ne l'empêchait d'aller et de venir, l'après-midi ou le soir, d'apporter de la musique, d'accompagner Ariadne quand on la priait de chanter, de jouer à quatre mains avec Olga quand celle-ci était contrainte de se mettre au piano, ce qui lui arrivait le plus rarement possible; c'était Ladof qui se chargeait de procurer des billets de concert ou de spectacle; c'était lui encore qu'on envoyait chercher des glaces quand on avait trop soif; mais ce n'était pas lui qui les payait, la princesse ayant déclaré une fois pour toutes qu'elle n'acceptait rien de personne, excepté les attentions et les politesses.
Ariadne savait que Ladof était un jeune homme sans conséquence; la princesse s'était librement expliquée à ce sujet, un jour qu'Olga s'étendait un peu trop longuement sur les mérites de cet aimable garçon; aussi s'était-elle permis de causer quelquefois avec lui, et même de lui donner une sorte de clef de son âme.
Constantin Ladof, seul au monde, savait à quoi pensait Ariadne lorsque ses yeux étranges semblaient se retirer du monde des vivants pour regarder un rêve intérieur. Il le savait pour l'avoir demandé.
—A quoi donc pensez-vous, mademoiselle, quand vous ne voyez plus personne?
Ariadne l'avait regardé un instant, et avait répondu de sa voix grave:
—J'entends quelque chose qui chante en dedans de moi.
Constantin l'avait regardée à son tour et n'avait pas répondu. Ce silence, par lequel elle s'était vue comprise, avait ouvert le cœur d'Ariadne; avec Ladof, elle pouvait parler d'art, car il aimait passionnément la musique; avec lui, elle se sentait estimée et honorée.
Un jour, s'enhardissant à parler pendant que tout son être était glacé de terreur à la pensée de la réponse qu'il pouvait lui faire, elle lui avait demandé:
—Savez-vous, monsieur Constantin, qu'on a dit beaucoup de mal de moi?
A quoi le jeune homme, qui avait entendu en effet répéter ces calomnies dont Ariadne était victime, avait répondu en haussant les épaules:
—Les imbéciles! Qu'est-ce que ça fait? Vous êtes bien trop bonne de vous en souvenir.
A ces paroles, Ariadne avait fermé les yeux pour savourer la joie chaude et lumineuse qui venait de passer en elle. Elle était donc estimée de ce jeune homme blond, aux yeux bleus, au visage honnête et intelligent. Elle avait un ami!
Un autre jour, cet ami, après avoir causé une heure avec elle,—Olga avait fait tous les frais de leur conversation,—lui dit tout à coup:
—Vous êtes la meilleure créature qu'il y ait au monde! Si j'avais une sœur, je la voudrais comme vous, ou plutôt je voudrais que ce fût vous.
—Je ne voudrais pas que vous fussiez mon frère, pensa Ariadne.
Mais elle ne mit aucune amertume à cette pensée, et tendit amicalement la main à celui qu'elle eût voulu voir lui appartenir par un lien plus proche et plus intime que la fraternité.
Peu à peu elle s'habitua à laisser Ladof pénétrer dans son cœur; il eut une place dans ses pensées de chaque heure. Jusqu'alors elle avait cherché dans les rôles qu'elle étudiait l'expression poétique et passionnée du sentiment maternel; elle y chercha l'amour et le trouva. Sa voix magnifique fit frémir les cordes du piano dans des accents de tendresse exaltée qu'elle n'avait jamais soupçonnée.
—Il y a donc autre chose que l'art! se dit Ariadne vaincue, en sentant pénétrer en elle la douceur d'un sentiment qui amollissait les fibres trop tendues de son âme. Je ne m'appartiens plus. S'il le voulait, je renoncerais au théâtre.
C'était le plus grand sacrifice qu'Ariadne pût faire; elle l'offrit à Constantin dans le fond de son cœur, mais personne n'en eut connaissance, car les résolutions d'Ariadne étaient un secret entre elle et sa conscience.
Constantin était loin de rêver ce sacrifice,—aussi loin de le rêver que d'en soupçonner la cause. Il allait et venait comme un maître dans le cœur de l'orpheline sans s'en apercevoir, car il avait dit l'expression exacte de sa pensée: il l'eût voulue sa sœur, et rien de plus. Il l'eût voulue sa sœur parce qu'elle aimait Olga, et qu'il était amoureux fou de la jeune princesse Orline.
Olga, tout en marivaudant pour ne pas perdre ses droits, n'était pas d'humeur à se laisser entraîner dans une coquetterie réglée; elle se souvenait encore trop bien de l'institut pour que l'idée de se compromettre le moindre peu par une parole ou un simple regard ne lui fît pas éprouver une impression désagréable.
Aussi avait-elle brusqué Ladof dès l'offrande timide de ses premiers hommages, et brusqué assez pour qu'il crût prudent de se retirer pendant quelque temps. C'est pendant ce temps où, amoureux timide, mais résolu, il regardait son idole, qu'il fit mieux connaissance avec Ariadne et qu'il s'en fit aimer certes sans le vouloir.
L'hiver s'était écoulé, puis le printemps; la princesse avait loué une magnifique villa à Pavlovsk, car elle aimait la vie mondaine et se décidait rarement à «aller s'enfouir», selon sa propre expression, dans ses terres lointaines.
Cet été-là fut plein de jouissances exquises pour Ariadne. Elle ne savait de la nature que ce que les arbres du jardin de l'institut avaient pu lui apprendre. Les fleurs, la verdure, les nids et les ombrages du grand parc de Pavlovsk versèrent à flots dans son âme les émotions neuves et délicieuses d'un aveugle qui ouvrirait les yeux à la lumière. Elle ignorait si c'était l'amour naissant ou la beauté des vieux arbres qui faisait chanter en elle tant de voix inconnues. Que lui importait? Les voix chantaient, et elle les écoutait en extase; cela suffisait à la remplir de joie.
XXIII
Un soir de juillet, c'était un lundi, jour aristocratique, une assemblée de choix écoutait l'orchestre de Johann Strauss, alors dans le plus fort de sa vogue, et naturellement la princesse Orline, avec sa fille et la jeune cantatrice, siégeait à l'endroit le plus commode du jardin, dans l'éclat d'une toilette arrivée la veille de Paris. Son escorte habituelle, un peu moins nombreuse peut-être qu'en ville, lui formait une garde d'honneur, et Constantin Ladof, venu par le train de sept heures et demie, jouissait de la société de mademoiselle Olga, ce soir-là plus humaine que de coutume. Ariadne écoutait l'orchestre; elle avait donné son cœur à Ladof; mais quand l'art parlait, sa voix était encore plus puissante que tout le reste.
—Bah! répondit Olga à une phrase de Ladof, les hommes se répandent tous en promesses, et, quand on veut les amener à agir, ils reculent bravement.
—Les livres qui vous ont dit cela vous ont trompée, mademoiselle, répliqua Constantin, car je puis vous jurer...
—Quoi?
—Que si vous daigniez m'ordonner quelque chose...
Olga regarda dédaigneusement le jeune homme au travers de ses longs cils à demi baissés.
—Je le ferais! conclut Ladof,—je le ferais au prix de ma vie.
—Quelle idée!... murmura Olga troublée malgré elle par l'accent chaleureux et le regard sincère de Ladof.
—Mettez-moi à l'épreuve! dit le jeune homme, enhardi par un crescendo de l'orchestre qui devait continuer quelque temps encore et finir par un tutti bruyant.
—Pourquoi voulez-vous que je vous mette à l'épreuve? demanda faiblement Olga, qui entendait la réponse avant qu'elle fût prononcée.
—Parce qu'un pauvre diable comme moi ne peut se permettre d'aimer une personne telle que vous que s'il a fait quelque chose pour se rapprocher d'elle. Vous êtes trop riche, mademoiselle, et d'une famille trop illustre pour que j'ose demander votre main, et pourtant je vous aime; oui, je vous aime plus que ma vie!
Constantin parlait d'une voix contenue, les yeux baissés, car deux cents personnes pouvaient se retourner au plus léger bruit, et la princesse était à deux pas. Mais, en terminant, il leva les yeux sur la jeune fille et rencontra un regard bien étrange; il y avait là une interrogation et presque une promesse à la fois.
—Feriez-vous vraiment quelque chose pour moi? demanda Olga en jouant avec son éventail.
—Tout!
—Eh bien! arrangez-vous pour que ce monsieur quitte Pavlovsk; je ne puis pas le voir!
Ladof suivit la direction de l'éventail, et aperçut le neveu de madame Batourof, qui avait fait partie du trio de l'institut.
—Que vous a-t-il fait? demanda ingénument le jeune homme.
—Qu'importe? murmura Olga. Je le hais.
Constantin devint sérieux; une telle parole dans la bouche d'une jeune fille du grand monde prenait une portée extraordinaire.
—Vous voyez bien, reprit Olga en souriant d'un air railleur, que j'avais raison de dire: tout se passe en promesses!
—Non, mademoiselle! fit résolûment Ladof; mais un homme que vous haïssez, que vous avez des raisons pour haïr, doit en effet disparaître, et disparaîtra. Mais il faudrait savoir...
—Venez demain, dans l'après-midi, dit Olga; nous trouverons un moment pour causer, et je vous dirai pourquoi je le hais.
Le morceau finissait. Il leur fut impossible d'échanger un mot de plus. La soirée s'acheva de même.
Olga, rentrée chez elle, se demanda pourquoi elle avait dit une chose si compromettante à Ladof. Il lui était maintenant bien difficile de reculer... La vérité est que ce séjour de Pavlovsk, si délicieux pour Ariadne, était pour la jeune princesse un supplice de tous les instants.
A tout moment, elle rencontrait Batourof, et celui-ci mettait à la regarder une affectation de malice sournoise qui réduisait à la fureur la fière Olga, jusque-là si hautaine. Elle eût voulu réduire en poudre l'insolent qui lui rappelait le souvenir d'une sottise qu'elle croyait avoir oubliée. Et quand il la regardait, non-seulement elle souffrait dans son orgueil de femme, mais elle sentait peser sur elle l'infortune d'Ariadne, et les aiguillons du remords et de la honte déchiraient son âme altière.
Batourof n'avait pourtant pas le cœur méchant, mais il était taquin; il lui plaisait, comme il disait, de «vexer la petite Orline».
Il n'avait pas eu de vues vraiment ambitieuses en visitant l'institut; aucune parole, aucune action inconvenante n'avait été commise pendant les visites; Olga n'avait à rougir d'aucune familiarité malséante de sa part, ces visites ayant été de simples gamineries; et, s'il avait su combien il irritait la jeune fille, il eût peut-être renoncé au plaisir de la regarder ainsi; mais, en attendant, c'était une taquinerie excellente, et il n'avait garde de s'en priver.
Olga, cependant, était arrivée à un degré de rage concentrée qui la rendait dangereuse: elle eût tué Batourof sans regret pour le faire disparaître de ce monde.
En parlant à Ladof, elle avait agi sous l'empire d'une surexcitation nerveuse, produit de sa longue colère comprimée; le sang-froid lui revenant, elle eut grande envie de se rétracter; mais elle était peut-être moins insensible à l'amour de Constantin qu'elle ne voulait se l'avouer à elle-même. A vrai dire, elle pensait à lui depuis le jour où sa mère avait arrêté par une réprimande indirecte l'expression naïve de sa sympathie pour ce jeune homme.
Beaucoup de passions romanesques se sont développées en secret dans le cœur des jeunes filles parce que leur mère avait réprimé sévèrement leur première expansion confiante sur le compte d'un monsieur quelconque.
Olga espérait vaguement que Ladof ne viendrait pas: peine perdue!
A quatre heures, il était sur la terrasse, causant avec la princesse, d'un air moins indifférent qu'à l'ordinaire, toutefois.
Il n'était pas de ceux qui promettent pour ne pas tenir, et la conduite d'Olga avait été assez étrange pour lui permettre les suppositions les plus variées et les moins rassurantes.
Une heure s'écoula avant qu'il pût descendre au jardin; enfin, une dame invitée pour le dîner ayant fait son apparition, le jeune homme s'empressa de descendre les quelques marches qui séparaient la terrasse du jardin: il y trouva Olga qui, depuis une heure au moins, tournait autour du parterre avec toute la patience et la régularité d'une jeune lionne en cage.
Cette heure d'attente lui avait fait beaucoup de mal, car, en commençant sa promenade, elle était décidée à tourner tout en plaisanterie; mais, vers le second quart d'heure, elle avait vu passer Batourof qui l'avait saluée en clignant de l'œil, et cette apparition avait complétement retourné ses idées; elle attendait désormais Ladof comme un ange libérateur.
—Eh bien! mademoiselle? dit celui-ci en arrivant auprès d'elle.
—Eh bien! monsieur, il faut que M. Batourof meure, ou bien qu'il cesse la conduite indigne qu'il tient avec moi depuis si longtemps.
Ladof, stupéfait, restait devant elle, pâle d'indignation, n'osant croire ses oreilles.
—Oui, s'écria Olga; parce que j'ai eu la faiblesse de vouloir rire un jour à l'institut,—pas seule, monsieur, avec d'autres,—parce que M. Batourof s'est dit mon amoureux et m'a apporté des bonbons, il se croit en droit maintenant de me regarder de la façon la plus offensante... Je le hais, je le hais! répéta Olga en frappant du pied.
Elle fondit en larmes tout à coup. Heureusement les buissons du parterre les cachaient aux yeux des spectateurs de la terrasse. Ladof osa l'interroger, et apprit enfin de quoi au juste se composaient les torts et les griefs de la jeune princesse Orline.
—C'est très-grave, dit-il.
A vingt-trois ans, on trouve ces choses-là très-graves.
—Vous serez obéie, mademoiselle, reprit-il, quoi qu'il puisse arriver.
Olga se repentit d'avoir parlé. En théorie, il est très-commode de faire disparaître un homme; mais quand la pratique se compose d'un duel,—et la jeune fille était assez intelligente pour comprendre qu'il y aurait un duel,—le point de vue change totalement.
—Monsieur, dit-elle timidement, n'y aurait-il pas moyen?...
—Olga, fit la voix de la princesse, Olga, où donc es-tu?
La jeune fille s'enfuit, non sans avoir offert la main à Ladof, qui n'eut pas seulement le temps de la baiser.
Pendant la soirée, Olga fut d'une pâleur qui parut de mauvais augure à la princesse; on l'envoya se coucher à neuf heures, et la pauvre enfant en fut enchantée, car elle était en proie à des inquiétudes sans nombre.
Quand elle se fut mise au lit, avec une soumission qui provenait uniquement de la crainte d'une visite de sa mère, elle appela Ariadne, dont la chambre était contiguë à la sienne.
—Écoute, Ariadne, fit la jeune enthousiaste, il faut que j'allége ma conscience; je suis bien coupable envers toi!
Tout en parlant, Olga se demandait à quel propos ce débordement de confession, mais elle était sur la voie des épanchements; sa nature honnête, longtemps comprimée, demandait à se redresser.
—Toi! envers moi? fit Ariadne.
—Oui, assieds-toi sur le lit et donne-moi ta main. Et d'abord, jure-moi que, quoi que je te dise, tu ne cesseras pas de m'aimer.
—Je te le promets! dit Ariadne en souriant.
—Eh bien! vois-tu, quand on t'a si méchamment renvoyée de l'institut, il y avait des coupables, tu le sais?
Ariadne fit un signe de tête. Il lui coûtait d'entendre rappeler ce souvenir douloureux.
Olga détourna un moment la tête, mais sa droiture et son courage reprirent le dessus.
—Il y avait des demoiselles qui avaient fait des sottises, et parmi elles, il y avait...
—Qui? fit innocemment Ariadne.
—Moi! répondit Olga en s'accoudant sur son oreiller.
—Toi! répéta Ariadne d'un air rêveur, mais moins étonnée que son amie et elle-même l'auraient pensé. Toi! C'est pour cela que tu as été si bonne!
—Tu m'en veux beaucoup, dis? fit Olga en lui secouant fortement la main.
—Non, répliqua lentement Ariadne, non... tu m'as montré beaucoup d'amitié... et ce n'est pas toi qui m'as fait renvoyer!
—Pour cela, non! s'écria Olga en s'asseyant dans son lit; non et non! C'est cette horrible Grabinof qui a tout inventé, et la supérieure, qui ne valait pas mieux, savait très-bien que c'était moi!
Alors la jeune princesse raconta à son humble amie les scènes qui avaient accompagné son départ, et elles finirent par rire toutes deux au souvenir des niches sans nombre faites alors à leurs dames de classe.
Les souvenirs d'enfance, même ceux des plus mauvais jours, ont la propriété de tourner facilement au comique.
Malgré la gravité de la confession d'Olga, malgré les tristesses de toute sorte que cette confession remuait dans le cœur d'Ariadne, la princesse, en venant s'assurer de l'état de sa fille, les trouva toutes deux en train de rire jusqu'aux larmes.
—Mais vous avez la fièvre, Olga, dit-elle à sa fille. Est-il permis de s'agiter de la sorte!
Elle arrangea ses couvertures et son oreiller, et se retira quand la chambre eut pris l'apparence calme et somnifère qui convenait à un petit accès de fièvre.
En effet, Olga souffrait et devait passer une nuit d'insomnie cruelle.
Il en fut de même pour Ariadne, mais celle-ci se rappelait les amertumes de sa vie passée, tandis qu'Olga, le cœur allégé par ses confessions, voyait l'avenir gros de nuages menaçants.