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Ariadne

Chapter 25: XXIV
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About This Book

Set in a disciplined girls' boarding school, the narrative follows a quiet young pupil whose sudden urge to sing disrupts lessons and triggers formal reprimands, gossip, and social isolation. The story traces daily routines, authority figures, and petty rivalries, showing how institutional rules confront private impulses. Through episodes of inspection, classroom discipline, and dormitory life, the work explores tensions between individual expression and collective decorum, and the small but telling ways community hierarchies shape a young person's fate.

XXIV

Constantin Ladof, bouillant d'une noble colère, se dirigeait vers la caserne du régiment de Batourof; mais il se rappela fort à propos que tout le monde était probablement à table, et lui-même se dirigea vers le restaurant du Vauxhall.

—Que faut-il servir à monsieur? fit le garçon empressé, car il n'y avait guère de consommateurs.

—Ce que vous aurez de bon, répondit Ladof distrait.

On lui servit un dîner excellent et très-copieux, qu'il mangea par distraction; sa distraction devait être bien forte, car, en lisant l'addition, il fit un soubresaut.

—Comment! j'ai mangé tout cela? dit-il au garçon ébahi.

—Mais oui, monsieur, rappelez-vous: le caneton aux petits pois, le...

—Oui, oui, murmura Ladof, je pensais à autre chose, en effet...

Il paya et sortit, stupéfait de voir qu'on peut manger prodigieusement au moment où les sentiments les plus contradictoires luttent dans le cœur.

Après avoir pris une tasse de café et fumé un cigare, Ladof se rendit à la caserne. Batourof venait précisément de rentrer, et changeait de toilette pour la soirée. Constantin se rendit à sa chambre.

—Tiens, bonjour! s'écria le jeune officier en voyant entrer son ex-ami, c'est gentil à toi de venir me voir.

—Je ne viens pas te voir, répondit Ladof, que cet accueil cordial mettait mal à l'aise, c'est-à-dire...

Batourof éclata de rire.

—Si tu n'es pas venu me voir, dit-il, admettons que je rêve. Prends un cigare pendant que j'achève ma toilette, tu permets? Il y en a d'excellents dans la boîte en dessous, pas celle de dessus, ceux-là sont pour les intrus, mais toi, tu es un ami, un vrai! Prends-en un bien sec, ceux de dessus sont humides.

Machinalement, Constantin étendait la main vers la table; mais il se souvint qu'il n'était pas venu pour fumer les cigares de Batourof, et rentra dans son rôle.

—Je désirerais avoir une explication avec toi, dit-il d'un ton sévère.

—Une explication? Dix explications, mon cher, autant d'explications que tu voudras. Tiens, passe-moi donc la brosse qui est sous ta main gauche. Mon animal de brosseur n'a qu'une idée bien vague de ses devoirs.

Constantin prit la brosse et la tendit à son ex-ami, qui se mit à brosser son uniforme avec énergie.

—Eh bien! que veux-tu que je t'explique? dit-il tout en travaillant ferme.

—Ta conduite n'est pas convenable, et je suis venu t'en demander raison.

Constantin termina cette phrase par un ouf! intérieur. Il ne s'était pas imaginé qu'il fût si difficile de provoquer un jeune fat.

—Hein? fit Batourof, qui resta la brosse en l'air, l'uniforme suspendu à sa main gauche, les yeux écarquillés, la bouche ouverte, tel enfin que, si Ladof l'avait regardé, il aurait probablement éclaté de rire; mais il regardait ailleurs, dans le vide.

—Tu as bien entendu, reprit le champion de la princesse Olga; je viens te demander raison de ta conduite.

—Quelle conduite? Quelle raison? Ma parole d'honneur, tu as perdu l'esprit, Ladof!

Les bras de Batourof retombèrent, et son uniforme aussi; ce que voyant, il le ramassa, l'endossa, et vint s'asseoir en face de Constantin d'un air fort grave.

—Tu viens me provoquer en duel? Et pourquoi, s'il vous plaît? Ai-je marché sur la patte de ton chien, cravaché ton cheval, ou...?

—Trêve de plaisanteries, fit Ladof d'un ton irrité. Tu persistes lâchement...

—Eh? fit le jeune officier en se levant.

—... Lâchement, répéta Ladof, à insulter par tes railleries une jeune fille digne de tous les respects; cette conduite est indigne d'un galant homme.

—J'insulte une jeune fille, moi? dit Batourof en se frottant les yeux. Mais je rêve! Je rêve, ou tu es fou, Ladof! Je n'ai jamais insulté de jeune fille.

—Il est inutile de nier. Vous ne faites qu'aggraver vos torts, répéta Constantin, entré, non sans peine, dans son rôle de provocateur. Je désire épouser la jeune fille à laquelle vous manquez journellement de respect...

—Mais nomme-la, ta jeune fille! Du diable, si j'ai manqué de respect à quelqu'un! du moins, à quelqu'un que tu veuilles épouser, car je ne suis pas toujours très-respectueux, j'en conviens, mais ce n'est pas dans un monde où tu irais chercher une fiancée...

—Cessez de railler. La jeune fille qui m'envoie...

—Elle t'envoie, à présent! Eh bien, c'est complet! Puis-je au moins savoir son nom?

—Toute feinte est inutile, répliqua Constantin d'un ton ferme. Quand pourrai-je vous envoyer mes témoins?

Batourof regarda son ami, fit un geste d'humeur et s'assit à son bureau.

—Tout de suite, si tu veux, dit-il d'un ton bourru. S'il faut que je me batte avec un fou j'aime autant en avoir fini le plus tôt possible.

Ladof se leva, salua gravement son ami et sortit d'un pas compassé.

Il eut quelque peine à trouver des témoins,—non que la chose en soi fût difficile,—mais tout le monde était à la musique ou à la promenade, et il finit par se résigner à aller chercher ceux qui pouvaient le servir là où il y avait quelque chance de les rencontrer.

C'est au Vauxhall, entre une valse de Strauss et l'ouverture du Barbier, qu'il racola un premier témoin; il put se procurer le second une demi-heure plus tard, pendant l'exécution du pot pourri fort en vogue alors et qu'on appelait le Tour de l'Europe. La France y était peu fastueusement représentée par Malbrough s'en va-t-en guerre, et c'est sur cet accompagnement belliqueux que Ladof expliqua sa querelle à un jeune sous-lieutenant frais émoulu du corps des porte-enseigne.

Les témoins se rendirent chez Batourof, qui fumait avec rage. Aux premiers mots, dès que le nom de Ladof fut prononcé:

—L'imbécile! Il m'a fait perdre une soirée, s'écria Batourof, une soirée superbe, et j'avais rendez-vous...

Il se mordit les lèvres, et se mit plus posément aux ordres des deux jeunes gens. Il n'avait pas encore de témoins; mais, l'heure s'avançant, il trouva dans la caserne des amis disposés à le seconder.

Le lieu fut choisi: c'était le fossé du fortin qui défend les derrières de Pavlovsk; l'arme était le pistolet; vingt-cinq pas de distance, et le moment, quatre heures du matin, car, dès cinq heures, il aurait fait trop clair.

Là-dessus, on se sépara, et les deux belligérants passèrent, chacun de son côté, une nuit détestable.


XXV

Le lendemain, à l'heure dite, dans la clarté grise du petit jour, un peu avant le moment où les oiseaux s'éveillent, les six conspirateurs, drapés dans leurs longs manteaux, s'avancèrent à la rencontre les uns des autres, en deux groupes de trois.

L'herbe était humide, une bonne odeur de verdure montait du fossé, et les combattants foulaient aux pieds, sans pitié, le plus joli lacis de perles que jamais rosée eût étendu sur les fines toiles des araignées d'août. Mais ils avaient en tête bien autre chose que le ciel gris perle et les bandes roses de l'orient!

La distance fut mesurée; d'un air aussi résigné que possible, Batourof prit l'arme qu'on lui tendait.

—Permettez, messieurs, dit le plus âgé des témoins, avant de commettre une action irréparable, une explication n'est-elle pas possible entre vous?

Batourof haussa les épaules, et, indiquant Ladof du bout de son pistolet:

—Demandez-lui, dit-il, s'il sait seulement pourquoi il veut se battre!

Le témoin se tourna vers Ladof, et reçut pour réponse:

—Tout arrangement est impossible entre nous.

Les deux adversaires prirent leurs places respectives, et un profond silence régna dans l'attente du signal.

Batourof mâchonnait sa moustache et regardait Ladof en dessous. Ses pensées peuvent se traduire en quelques mots:

—Nigaud, pourquoi veux-tu que je te casse un bras ou une jambe? Tu viens te planter en face de moi sans savoir le danger que tu cours! Je tire très-bien, vois-tu, grand imbécile, et, si je le voulais, je te ferais passer au lit six semaines pour t'apprendre à réfléchir! Mais je me demande pourquoi je te ferais du mal, car tu es évidemment poussé par une main étrangère, et tu n'es pas seulement responsable de ta sottise!

De son côté, Constantin pensa ce qui suit:

—Pauvre Batourof! Il est bien gentil pourtant, et il y a quatorze ans que je le connais. Je portais encore des chemises de soie rouge avec des galons d'or sur des pantalons en velours noir quand j'ai fait sa connaissance chez ma tante, à un arbre de Noël. Mon Dieu! qu'il y a longtemps! Je ne peux pas tuer un vieux camarade qui a toujours été parfait pour moi. Vous l'avez voulu, cruelle Olga, je mourrai pour vous, si le destin le veut.

—Une, deux, trois! fit le témoin en frappant dans ses mains.

Les deux coups partirent, la fumée monta lentement dans l'air humide, et des deux côtés on entendit s'écrier:

—Il a tiré en l'air!

—Il a tiré en l'air, répétèrent Constantin et Batourof, qui franchirent en deux bonds la distance qui les séparait, et tombèrent dans les bras l'un de l'autre en s'appelant: «Mon cher ami!»

Cette effusion terminée, les témoins s'approchèrent, on échangea une quantité prodigieuse de poignées de main, et, l'honneur étant satisfait, on prit rendez-vous pour déjeuner, à onze heures, au restaurant du Chalet; puis les témoins allèrent faire un somme pour compléter leur nuit écourtée, pendant que les adversaires réconciliés, plus intimes que jamais, s'en allaient bras dessus bras dessous faire un tour dans le parc, dont les grilles s'ouvraient aux premiers rayons du soleil.

—Voyons, dit Batourof, à présent qu'il est convenu que tout est fini, dis-moi pourquoi tu étais si féroce hier soir, car je te jure que, sans ton secours, je ne saurais jamais pourquoi nous avons failli nous tuer mutuellement?

—Oh! mon ami, s'écria Ladof, je suis amoureux fou.

Batourof leva les mains au ciel, comme pour le prendre à témoin que tout était expliqué, puis il reprit le bras de Constantin et le serra avec énergie sous le sien.

—Raconte-moi ça, fit-il avec la supériorité que donne le service militaire.

—Vois-tu, reprit Constantin, je suis amoureux d'une étoile; elle est infiniment plus riche que moi, elle est d'une famille...

—Ce n'est pas une grande-duchesse? interrompit Batourof inquiet.

—Non, non!

—Eh bien, alors, tu peux l'épouser; les Ladof peuvent s'allier à tout le monde.

—C'est que sa mère est si fière... et, mon ami, après ce qui s'est passé, j'ai peine à te le dire, mais tu n'es pas gentil avec elle! Je sais bien qu'elle a été imprudente, mais...

—Mais qui donc? s'écria Batourof, en se plantant au milieu du sentier; saurai-je enfin mes torts?

—Olga Orline! murmura Ladof assez embarrassé, et plus vexé qu'il ne voulait le paraître.

—Olga Orline! Ah! je comprends, fit Batourof en riant de si bon cœur qu'il fut obligé de s'asseoir sur un banc qui se trouvait là tout à point. Je comprends sa colère, et la tienne... Il n'y a pas de quoi fouetter un chat, mon cher. Mais d'abord, dis-moi la vérité, c'est elle qui t'a envoyé pour m'expédier dans l'autre monde?

Ladof, confus, répondit par un signe de tête.

—Peste! c'est une femme qui sait se venger! Eh bien! voici la vérité, et je te jure que c'est bien la vérité. On ne s'amusait guère dans le noble institut de ma tante. A son jour de nom, qui se trouvait être au mois de juillet, j'y allai passer la soirée. Après les salutations d'usage, ma vénérable tante, qui, entre nous, ne vaut pas le diable, avait invité ses plus jolies pensionnaires pour servir le thé et émailler de quelques fleurs le corps enseignant. On causa; ces demoiselles se plaignirent de mourir de faim; je proposai, par plaisanterie, de leur apporter à manger,—les Mirsky étaient de la partie;—la belle princesse, avec ses airs mutins que tu connais, nous mit au défi de le faire. Je jurai d'avaler ma tante en travers si elle osait nous en empêcher; un rendez-vous fut pris, un pari engagé, et nous gagnâmes le pari, car nous étions au rendez-vous avec des victuailles... C'est une très-bonne fourchette que ta bien-aimée... elle a un joli appétit!

—Batourof! supplia Constantin.

Son ami sourit et continua:

—Eh bien! si cela te contrarie, je te dirai qu'elle ne mange rien, c'est un sylphe; toujours est-il que le panier y passa. Tu comprends bien que c'était une plaisanterie assez bonne pour durer, et elle a duré,—ce que vivent les roses,—quelques semaines, jusqu'au jour où ma redoutable tante a été avertie; et ce jour-là, ma foi, je n'ai pas pu tenir mon imprudente gageure... C'est elle qui nous a mis à la porte.

Constantin restait soucieux.

Batourof reprit:

—Que veut-elle, ta jolie princesse? Que je cesse de lui faire la grimace quand je la rencontre? Rien de plus facile! Si j'avais cru que cela la fâchât, je ne me serais pas aventuré si loin. Si cela peut te faire plaisir, elle aura mes excuses en ta présence. Est-ce cela?

—J'avoue, dit Ladof rasséréné, que ce sera pour le mieux.

—Eh bien! c'est entendu; quand tu voudras, je serai à tes ordres; et maintenant, si nous voulons faire honneur au déjeuner, je crois qu'il serait sage d'aller dormir une couple d'heures.

Les amis se séparèrent en se serrant la main plus étroitement que jamais.


XXVI

Le soir de ce même jour si héroïquement commencé, tout le monde élégant savait qu'un duel avait eu lieu, entre un civil et un militaire, pour l'honneur d'une demoiselle de l'institut. Comment le motif du duel avait-il été porté à la connaissance du public? c'est ce qu'il serait peut-être difficile d'expliquer sans les toasts répétés qui avaient clos le déjeuner, et parmi lesquels: «A la santé de l'institut de ma tante!» avait été le plus souvent ramené par Batourof. A cela près, tout le mystère désirable avait enveloppé l'affaire.

Quand Ladof, un peu ému,—les mauvaises langues auraient pu prétendre que c'était par suite des libations d'un déjeuner très-prolongé, mais au fond il n'en était rien: c'était uniquement la pensée de l'accueil qu'il allait recevoir d'Olga qui bouleversait l'âme du jeune homme,—quand Ladof se présenta devant la princesse Orline, celle-ci, étendue sur sa chaise longue comme à l'ordinaire, le menaça du doigt en le voyant entrer.

—Arrivez ici, bon sujet, dit-elle en riant; que se passe-t-il donc? Vous pourfendez nos jeunes hussards pour l'honneur des dames? Quel don Quichotte!

Olga, très-pâle, assise à quelques pas derrière sa mère, leva sur Constantin un regard plein de reconnaissance, et peut-être quelque chose de plus. Le pauvre garçon perdit contenance.

—Mon Dieu, princesse, balbutia-t-il, je ne sais quelle sottise on a pu vous dire...

—Probablement la même que vous avez faite, répliqua la princesse avec un sourire qui démentait la sévérité de ses paroles. Voyons, confessez-vous, preux chevalier; qu'est-il arrivé?

—Je ne saurais vraiment... fit piteusement Constantin.

La princesse leva l'index d'un air de commandement; il chercha un prétexte et le trouva.

—On a dit entre jeunes gens, reprit-il, que les demoiselles de l'institut, en général, étaient mal élevées... Je n'ai pu supporter ce dire, qui m'a semblé une injure pour... pour plusieurs maisons que... où j'ai l'honneur d'être admis...

—Notamment la mienne, interrompit la princesse avec un signe de tête approbateur tout à fait grave et digne.

En ce moment, Ariadne entrait sur la terrasse, où avait lieu cette conversation; elle s'arrêta, surprise de la tenue peu héroïque de Ladof, qui avait assez l'air d'un chien de chasse attendant une correction méritée.

—La vôtre, certainement, princesse... et aussi...

—Ainsi, vous avez compromis tout un institut! ajouta gaiement la princesse. Qui de vous deux est mort? ajouta-t-elle d'un ton très-calme, ce qui acheva Constantin.

—Mais, princesse, personne, comme vous le voyez...

La princesse éclata de rire, mais si bien que sa fille ne put résister à la contagion, et cacha son beau visage empourpré dans son mouchoir.

—Vous vous êtes battu, monsieur? dit Ariadne à Ladof d'une voix un peu tremblante.

Heureux de se voir arriver du renfort au moment où Olga, l'ingrate! l'abandonnait si cruellement, Constantin se tourna vers la jeune fille avec reconnaissance.

—Une bagatelle, mademoiselle... Trop heureux d'avoir pu procurer un peu de gaieté à la princesse et à mademoiselle Olga...

Celles-ci avaient retrouvé leur sérieux ou à peu près; la princesse tendit la main à Constantin, qui la baisa d'assez mauvaise grâce.

—Allons, mesdemoiselles, dit madame Orline, donnez vos menottes à baiser à M. Ladof; c'est bien le moins que vous puissiez faire pour lui, après ce qu'il a fait pour vous. Mais qu'il ne s'avise pas de recommencer, sans quoi je le consigne à la porte!

D'un mouvement généreux et irréfléchi, Ariadne tendit la main au jeune homme, qui la porta respectueusement à ses lèvres. Elle pâlit, et retira sa main. Ce froid baiser n'était pas ce qu'elle attendait; mais elle était si ignorante de l'amour qu'au bout d'un moment elle se reprocha ce sentiment d'injustice envers un homme qui avait risqué sa vie pour elle.

N'était-ce pas pour elle? Sans doute un propos malséant, dans le genre de ceux qu'affectionnait le général Frémof, avait frappé les oreilles de Ladof, et celui-ci l'avait vengée. Quelle meilleure preuve d'estime et de tendresse! Mais, s'il ne parlait pas, c'est que sans doute il ne trouvait pas le moment bien choisi; n'était-ce pas à lui d'être juge? Ariadne se consola de cette idée, mais sans pouvoir rendre à son âme la paix qu'elle avait possédée auparavant.

Olga n'avait point fait tant de façons; elle avait abandonné sa main à Constantin, et une imperceptible pression avait récompensé celui-ci de ses peines.

A l'heure ordinaire des visites, les jeunes gens, comme de coutume, descendirent dans le jardin. Olga prétexta son malaise de la veille pour prier Ariadne de lui faire apporter un châle, et, dès que son amie eut disparu dans la maison, la malicieuse jeune fille prit rapidement un sentier qui tournoyait derrière les massifs, et ne s'arrêta que hors de la vue du balcon.

—Eh bien? fit-elle hors d'haleine.

—Eh bien! mademoiselle, il doit être là, derrière la haie. Je lui ai dit de s'y trouver à cinq heures.

Ils prirent l'allée qui longeait la route, et, en effet, ils aperçurent le dos de Batourof, en ce moment occupé à promener ses ennuis le long de la palissade.

—Eh! cria Constantin avec précaution, si tant est qu'on puisse crier avec précaution.

Batourof se retourna, et vint rapidement à eux.

—Princesse, dit-il à Olga en s'inclinant profondément, toujours de l'autre côté de la haie, je suis au désespoir d'avoir mérité votre déplaisir. Veuillez excuser mes gamineries d'écolier mal élevé, et rester persuadée du profond respect que je n'ai jamais cessé de vous porter.

Olga répondit par un geste fort noble qui toucha Batourof. Il ne put cependant retenir un sourire, et ajouta:

—Avouez pourtant, princesse, que c'était bien amusant!

Olga sourit en réponse.

—On ne pense pas à ce qu'on fait, dit-elle ensuite d'un air grave, et plus tard on est obligé de s'en repentir. Nous voulions nous amuser, et nous avons fait beaucoup, beaucoup de mal...

La voix d'Ariadne se fit entendre; elle appelait Olga dans le jardin. Batourof n'avait pas compris; mais Constantin, plus au courant et d'une intelligence plus prompte, saisit l'allusion. Pendant qu'Olga regagnait le parterre, il lui dit, tout en prenant sa main qu'elle ne lui refusa pas:

—Alors, mademoiselle Ranine?...

—Oui, répondit Olga. Elle a supporté son malheur avec un courage indomptable, et, de plus, elle m'a généreusement pardonné le mal que je lui avais fait.

—Vous lui avez dit? fit Constantin transporté d'admiration. Que vous êtes généreuse, princesse! Qui pourrait assez vous aimer?

Ladof, comme il convient à un amoureux bien épris, profita de cette révélation pour exhausser un peu le piédestal sur lequel il plaçait son idole. Cependant, il serait injuste de ne pas ajouter qu'il ressentit pour Ariadne une sympathie plus vive encore à la pensée de ce qu'elle avait dû supporter d'affronts immérités.

Ladof avait une de ces âmes tendres qui aiment facilement et fidèlement. Cette tendresse facile et expansive devait continuer à tromper Ariadne, pendant qu'Olga elle-même se laissait prendre au charme de cette aimable nature, faible et bonne, qu'elle était sûre de dominer d'un geste ou d'un coup d'œil.

Ariadne aurait voulu voir un maître dans l'homme quelle aimait; elle rêvait pour tout bonheur de se mettre tout entière aux pieds de son époux, et de brûler devant lui le meilleur de son âme, comme un parfum sur un autel; ce n'était pas le rêve d'Olga, mais chacun a sa manière de comprendre le bonheur.

Une douce familiarité régna de ce jour-là, plus que jamais, entre les trois amis. Nombre de jeunes gens papillonnaient autour de la princesse Orline et de sa charmante fille; aussi les assiduités de Ladof, d'ailleurs couvertes d'un vernis superficiel d'attentions adressées à Ariadne, ne furent remarquées de personne.

Olga ne cachait pas à Ladof l'affection qu'elle lui portait; mais elle avait appris à connaître sa mère, et savait combien ce mariage rencontrerait d'obstacles. Sans être ambitieuse, la princesse pouvait rêver pour sa fille une alliance plus brillante que celle-là; c'est ce que Ladof ne cessait de répéter piteusement à sa fiancée, qui, de son côté, lui répondait invariablement, en le tutoyant, selon l'usage des promis russes:

—Mais qu'est-ce que ça peut te faire, puisque je t'aime comme ça? Ce n'est pas ma mère qui se mariera, c'est moi!

Cependant il fut convenu qu'on attendrait un moment favorable pour parler de ce projet à la princesse. Si le lecteur veut savoir ce qu'Olga entendait par «un moment favorable», nous serons contraints de lui avouer qu'Olga elle-même n'avait que des idées bien vagues à ce sujet. Peut-être était-ce le moment où un autre prétendant demanderait sa main: cependant, à tout prendre, ce moment-là ne serait guère favorable... Mais c'était son affaire, et non la nôtre.


XXVII

Quelques jours après le duel de Batourof, duel qui resta légendaire chez les hussards, en raison de la façon charmante dont tout le monde s'était comporté, Morini arriva chez la princesse par le train du matin, à la grandissime surprise de tout le personnel,—c'est ainsi qu'on désignait la valetaille,—qui n'avait jamais vu de visiteur si matinal.

Sans écouter les récriminations des domestiques, il se fit indiquer par une femme de chambre stupéfaite l'appartement d'Ariadne, et s'arrêta seulement devant le verrou que celle-ci, éveillée en sursaut, lui ferma sur le nez, dans l'excès de sa surprise indignée.

—Ah! fit le professeur, en entendant claquer le verrou qui se voyait fermer pour la première fois depuis qu'il était posé, tu n'es pas prête? C'est bon, j'attendrai.

Il s'assit sur un coffre à bois, sans vouloir en démordre. Il avait son idée, et ne s'en laissait pas distraire; il lui fallait Ariadne tout de suite. Du reste, il la vit bientôt paraître.

Avant qu'elle eût le temps de parler, il la prit par le bras, et elle le conduisit vers un salon sans qu'il s'en aperçût.

—Tu débutes dans huit jours, dit-il en continuant le fil de sa pensée, et dans le rôle de Fidès. La Boulkof est tombée malade, et le théâtre n'a préparé que cela pour la réouverture, de sorte que...

Il aurait continué indéfiniment, si Ariadne ne s'était cramponnée à son bras de peur de tomber.

—Qu'est-ce que tu as? Ah! oui, je t'aurai réveillée en sursaut! Ces jeunes filles, pour un oui, pour un non, les voilà qui se trouvent mal.

—Ce n'est pas cela, fit Ariadne en s'asseyant sur le premier siége venu, c'est ce que vous dites... répétez donc. Je n'ai pas bien entendu.

—Le théâtre n'a rien préparé... commençait le professeur.

—Non! non, vous avez dit que je débute?

—Parbleu! sans ça, est-ce que je serais venu si matin?

Ariadne poussa un grand soupir et resta étendue dans le fauteuil, les yeux fermés, si pâle que le professeur de chant prit peur, et se mit à lui frapper dans les mains, qu'elle retira aussitôt.

—Je ne me trouve pas mal, cher maître, dit-elle en rouvrant les yeux, mais vous m'avez annoncé cette nouvelle si brusquement que j'ai cru sentir la terre manquer sous mes pieds. C'est le rêve de ma vie, voyez-vous.

—Et de la mienne, donc! s'écria Morini en parcourant à grands pas le salon, sans pitié pour les chaises et les fauteuils qu'il cognait à tort et à travers. Une élève que j'ai formée, je puis le dire, avec tout le soin et tout l'amour d'un père... Mais tu auras un succès! Tu verras.

—Je ne sais pas le rôle, fit Ariadne en joignant les mains.

—Ça ne fait rien; tu as le feu sacré, et tu sais chanter. On apprend un rôle en trois jours.

—Et je n'ai jamais mis les pieds sur un théâtre! continua la jeune fille avec effroi.

—La belle affaire! répliqua l'italien en haussant les épaules. Tout le monde sait ce que c'est; des planches, et voilà tout! Tu répètes cette après-midi...

—Déjà! fit Ariadne, qui croyait rêver.

—Si tu veux jouer d'aujourd'hui en huit, il faut bien commencer tout de suite. Allons, va faire ton petit paquet...

Ariadne eut grand'peine à obtenir du maître qu'il voulût bien lui laisser attendre le réveil de la princesse. Il retourna sur-le-champ à Pétersbourg pour annoncer qu'elle acceptait le rôle qu'il était venu lui proposer, et elle resta seule à mesurer l'espace qui s'ouvrait devant elle.

C'était un rêve inouï. Après s'être résignée à passer encore dix-huit mois dans l'obscurité, se voir appelée devant le public d'une façon si inopinée, et, faveur extrême! un public qui lui tiendrait compte de sa jeunesse et de son inexpérience comme d'autant de qualités! Un public disposé à tout accepter d'elle, parce qu'elle arrivait, armée de sa bonne volonté, pour remplacer une cantatrice empêchée; dans de telles circonstances, sa bonne volonté seule lui eût tenu lieu de talent!

Elle pensait à tout cela, et le sentiment de son impuissance s'estompait peu à peu dans une brume dorée; elle voyait défiler les splendeurs du Prophète; les masses étincelantes de cuirasses et de drapeaux, les décors vertigineux, tels qu'on les voit de la salle, flamboyaient pour elle; la puissance des chœurs et de l'orchestre lui donnait le vertige, et tout à coup, elle se leva, droite, les yeux perdus dans le vague, où elle voyait, visible pour elle seule, un guerrier revêtu de laine blanche, qui détournait les yeux et la repoussait.

—Non! ce n'est pas mon fils!

Ce cri où le désespoir, le mépris et la colère doivent se fondre en une expression unique, s'échappa de ses lèvres. Ariadne était entrée dans son rôle.

Quelques heures après, accompagnée des vœux d'Olga, qui jalousait un peu son bonheur,—paraître sur la scène, être applaudie, chargée de couronnes peut-être,—Ariadne quitta Pavlovsk pour aller débuter à Pétersbourg, où elle devait habiter le palais de la princesse, tant que son avenir ne serait pas décidé.


XXVIII

Pendant les répétitions, Ariadne ne vit rien de ce qui se passait autour d'elle. Uniquement préoccupée de chanter en mesure avec l'orchestre et de bien dire, elle ne s'inquiéta pas des étrangetés qui l'entouraient. Ce n'était pas la scène pour elle, cette grande halle où pendaient des cordes, où traînaient d'énormes morceaux de bois peint, où le parquet était semé de trappes et de fentes. Les acteurs jouaient en costume de ville; l'illusion était nulle, et ce genre de travail, si nouveau qu'il fût pour la jeune cantatrice, était du travail et non de l'art;—du moins, ce n'était pas l'art comme elle l'avait vu dans ses rêves.

Cette semaine s'écoula sans qu'elle parlât à personne au théâtre, sauf pour les nécessités de la répétition; elle entrevoyait bien dans les coulisses des gens qui la regardaient,—le plus souvent sans bienveillance, quelquefois d'un air irrité;—ces figures passaient de sa mémoire comme les ombres chinoises s'effacent de la toile; elle n'en gardait aucune impression. Morini, qui l'accompagnait toujours, la prenait à part dès qu'elle quittait la scène; il avait sans cesse de nouvelles observations à faire, des conseils à donner. Bref, la débutante ne vit rien du théâtre pendant ces quelques jours.

—Mais, dit-elle, la veille de la représentation, je ne pourrai jamais jouer si je n'ai pas vu la salle éclairée. Ce gouffre lumineux devant moi me fera peur si je ne m'y suis pas accoutumée.

—C'est trop juste, dit le professeur, qui courut aussitôt expliquer au régisseur la demande d'Ariadne.

Quelques instants après, en entrant en scène, la jeune fille vit le lustre allumé; la salle lui apparut vide et froide, entourée de ses housses comme de linceuls, mais illuminée et béante. Elle recula, et manqua son entrée. Un murmure de désapprobation parcourut les rangs des choristes, des machinistes, de tout le public qui assiste aux répétitions.

—Cela arrive à tout le monde la première fois! s'écria Morini, en roulant à droite et à gauche des regards terribles.

—Silence donc! fit le régisseur.

Ariadne éprouva la même sensation que si tout ce public hostile lui avait jeté une injure à la face. Avec sa sensibilité exagérée, il lui parut que tout était perdu, et elle chanta avec un découragement qui mit la mort dans l'âme de son vieux professeur.

La répétition terminée, il la reconduisit au palais de la princesse, et là, il commença un sermon en dix-neuf points. Mais, pour la première fois, il trouva Ariadne insoumise.

—Écoutez, mon cher professeur, dit-elle, si vous voulez que je chante demain, laissez-moi tranquille aujourd'hui. Les oreilles me tintent, et je n'entends plus ce que vous me dites.

—Tu as, parbleu! raison, s'écria Morini, et je suis un grand animal. Dors bien, petite, lève-toi tard, mange peu demain, et surtout ne crains rien, tous les imbéciles qui t'ont ennuyée aujourd'hui seront à tes genoux demain soir,—moi tout le premier.

Il s'en alla prestement, et laissa Ariadne avec ses pensées.

Celle-ci resta un moment la tête dans ses mains, puis une idée lui vint; elle sortit, et s'en alla au tombeau de sa bienfaitrice. Il se faisait tard, les journées sont courtes au commencement de septembre. Quand elle arriva, la nuit tombait; le gardien eut quelque peine à l'admettre dans le cimetière, mais un pourboire leva ses scrupules, et l'orpheline put aller jusqu'à la croix qu'elle avait fait placer sur le cercueil de sa seconde mère.

Les arbres perdaient déjà leurs feuilles, les teintes de l'automne enrichissaient la verdure, et leurs tons chauds semblaient conserver un peu de la lumière du soleil disparu. Ariadne sut distinguer dans l'ombre croissante la pierre blanche de la croix; elle s'y agenouilla un instant sur la terre humide; elle n'avait pas apporté de fleurs,—sa prière suffisait comme offrande, car elle était aussi pure et aussi désintéressée que celle d'un tout petit enfant.

Quand Ariadne rentra en ville, les réverbères étaient allumés, et la ville avait cet air d'animation joyeuse qui signale le retour des Pétersbourgeois en villégiature. L'Opéra italien jouait ce soir-là, et les voitures amenaient un flot d'amateurs pressés de ne rien perdre de la saison. L'Opéra russe, en face, était énorme et désert.

—Demain, se dit Ariadne, ce sera pour moi que les voitures amèneront le monde! Si j'allais chanter mal!

Elle rentra chez elle, et, suivant le conseil de Morini, se coucha de bonne heure. Elle s'était dit qu'elle n'aurait aucun succès, et s'était résignée à tout.

—Je n'ai pas de chance, pensait-elle. Pourquoi réussirais-je cette fois?

La journée du lendemain passa comme un éclair. La princesse était venue avec Olga pour le dîner, afin de ne pas manquer le lever du rideau.

Olga ne se tenait pas de joie; elle embrassait à tout moment son amie, et lui prédisait le succès le plus étourdissant.

Elle voulait à toute force l'accompagner dans sa loge, et la princesse dut user d'autorité pour l'en empêcher.

Le Prophète commença; Ariadne, occupée à achever sa toilette, ne se trouvait pas sur la scène pour le commencement; on l'appela, elle accourut en hâte, encore embarrassée de son costume, auquel elle n'avait pas eu le temps de s'accoutumer.

—Allez donc! lui dit le régisseur; il n'est que temps!

L'actrice qui jouait Bertha pour la trentième fois, peut-être, lui saisit la main et l'entraîna sur la scène.

Ariadne reçut un coup en plein cœur en voyant la salle éclairée, chaude, peuplée de têtes dont les yeux étaient braqués sur elle; elle tremblait si fort que Bertha lui dit à l'oreille:

—Regardez la scène; sans cela, vous allez tomber, vous aurez le vertige.

Elle suivit ce conseil, et eut le temps de se remettre pendant la romance de Bertha. Au moment où elle chantait la première note, elle éprouva une impression singulière, comme si sa voix n'était pas à elle; mais elle avait pris son parti de toutes les étrangetés, et continua bravement.

L'attention du public était fixée sur elle; sa beauté sculpturale donnait à son personnage un caractère de grandeur qui faisait un contraste frappant avec l'actrice petite et ramassée qu'elle remplaçait dans ce rôle; sa grande taille, noble et svelte, ne pouvait disparaître entièrement sous le costume de la matrone; elle eut, dès le premier moment, un grand succès de beauté.

—Eh bien! lui dit son maître quand elle entra dans la coulisse, c'est fini, tu n'as plus peur?

—Non, répondit Ariadne; mais est-ce que c'est cela, l'opéra?

—Et que voudrais-tu donc que ce fût? demanda l'Italien ébahi.

—Je ne sais pas... Il me semblait que c'était autre chose.

Personne ne lui adressa la parole, sauf le régisseur qui lui dit quelques mots d'encouragement; on attendait ce qui allait sortir de cette «nouvelle».

Enfin arriva pour Ariadne le moment de paraître vraiment devant le public attentif et sérieux.

Dans le décor sombre et simple, elle entra, pâle, roide, d'un mouvement presque automatique. Les premières notes de l'arioso frémirent dans l'orchestre.

Ariadne sentit un frissonnement dans tout son être; quelque chose cria au dedans de son âme que l'art venait de luire pour elle;—elle mit sa main, devenue tout à coup calme et ferme, sur l'épaule de Jean, abîmé dans sa douleur.

O mon fils!

dit-elle plutôt qu'elle ne le chanta,—et un frisson parcourut la salle. Quelques regards s'échangèrent entre amis et dilettanti. De ce moment, on espéra tout.

Ariadne ne voyait plus cette salle qui l'avait tant effrayée; elle chantait avec un sentiment profond jusqu'à en être douloureux cet arioso qui lui avait révélé la passion dans l'art, là où jusqu'alors elle n'avait connu que de vagues aspirations. Elle acheva, et soudain fut comme réveillée de son extase par des battements de mains enthousiastes. On l'acclamait de partout. D'en bas, d'en haut, des voix retentissantes criaient: Bravo! et la nommaient par son nom.

—Mais saluez donc! lui dit le ténor, c'est vous qu'on applaudit.

Ariadne, encore mal revenue de son rêve, leva les yeux sur la salle et s'inclina... Bis! criait-on de toutes parts.

Le chef d'orchestre leva son bâton, et fit un signe à la cantatrice; les plaintes frémissantes de l'accompagnement avertirent celle-ci qu'elle devait recommencer, car elle n'avait pas compris. Elle recommença donc. Mais cette fois, sûre d'elle-même, sûre de l'auditoire, elle osa se livrer, elle osa être elle-même, et la salle entendit des accents dont jusque-là jamais rien n'avait approché!

Ce fut un délire: l'orchestre applaudissait en frappant sur ses pupitres; Ariadne fut rappelée six fois. La représentation interrompue, les bravos frénétiques, enfin tout ce qui caractérise les folies musicales des plus beaux jours lui fut offert par le public, qui ne se connaissait plus; jamais débutante n'avait eu de semblable ovation.

Quand elle rentra dans la coulisse, tout avait changé: les artistes, choristes, machinistes, tout le personnel du théâtre, en un mot, se précipita au-devant d'elle pour l'acclamer.

—Te voilà passée cantatrice, dit Morini en embrassant son élève tremblante d'émotion; mais ne crois pas un mot de ce qu'ils te disent. Ils t'en feraient accroire, et tu deviendrais un âne au lieu d'un rossignol.

Ariadne ne courait aucun risque d'être changée en âne;—du moins, ce ne seraient pas les louanges de ses camarades qui auraient pu accomplir ce miracle: elle comparait mentalement la froideur de la veille aux protestations du moment, et prenait en pitié la faiblesse et la bassesse humaine.

—C'est comme au premier acte des Huguenots, dit-elle à son maître; dès qu'ils voient quelqu'un en faveur, ils protestent de leur dévouement. Comment jouer la comédie devant le public ne dégoûte-t-il pas de la jouer pour eux-mêmes?

—Tu es une petite philosophe! répondit Morini ravi. Repose-toi pour continuer ton succès, le plus dur n'est pas fait.

Ariadne était sous l'empire d'une surexcitation extraordinaire, rien ne l'effrayait plus; elle avait pris possession de son rôle et du public en un moment. Elle joua et chanta la scène de l'anathème avec une grandeur si poétique, que les vrais amateurs déclarèrent ne rien avoir entendu de pareil depuis madame Viardot. Les enthousiastes lui avaient fait faire pendant un entr'acte un énorme bouquet où la date du jour était écrite en roses blanches; enfin le rideau se baissa sur un tumulte qui dut faire envie aux échos du Théâtre italien, plus coutumier des triomphes bruyants.

Olga attendait son amie avec une impatience fébrile dans la voiture de sa mère, devant le perron des artistes; nombre de curieux avaient renoncé à la fin de l'opéra pour voir sortir la débutante. Elle parut coiffée d'un châle de laine blanche posé sur ses beaux cheveux blonds, pâle encore d'émotion, mais souriant déjà à Olga, dont elle voyait la tête à la portière.

Mellini! crièrent une cinquantaine de dilettanti ravis, brava! brava!

Ce dernier écho du succès vainquit la fermeté d'Ariadne; des larmes inondèrent ses yeux; elle fit un signe de tête reconnaissant à cette foule amie.

—Une fleur de votre bouquet! cria-t-on, une fleur en souvenir!

D'un geste charmant, Ariadne arracha par poignées les violettes de Parme et les roses, et les lança à la foule. La portière se referma sur elle, et la voiture partit au grand trot, pendant que les acclamations remerciaient la gracieuseté de la cantatrice.

—Tu es contente? dit Olga, en serrant son amie dans ses bras pendant que la princesse faisait à Ariadne des compliments sincères et chaleureux.

—Je suis heureuse! répondit celle-ci; et quand je pense que madame Sékourof, à qui je dois tout cela, ne peut pas jouir de son ouvrage!

En entrant dans le salon, Ariadne aperçut Ladof, qui les avait devancées; il était invité à prendre le thé au sortir du théâtre. La princesse, qui croyait à un attachement naissant entre lui et la jeune cantatrice, avait cru favoriser son vœu secret en lui procurant le moyen de la voir aussitôt. En effet, Constantin, heureux, ému, complimenta Ariadne avec une chaleur qui aurait trompé tout le monde. Olga seule savait que c'était pure amitié et dilettantisme musical; aussi n'en fut-elle point jalouse.

Ariadne, encore imparfaitement revenue aux réalités de la vie, se laissait complimenter comme elle se laissait verser du thé, d'un air heureux et distrait; elle revoyait toujours cette salle bien éclairée, ces visages tendus vers elle, ces bouches ouvertes pour crier son nom, et un frisson passait sur ses épaules. Elle était contente et elle avait peur. Comme un enfant qui passerait sa main sur la tête d'un lion, il lui semblait que cet être énorme qui la flattait ce soir pourrait bien avoir envie, un jour, de la dévorer.

—Vous devez être bien heureuse! lui dit Ladof, qui s'était assis près d'elle.

La nature tendre et caressante de ce jeune homme, encore enfant sous plus d'un rapport, le portait à se rapprocher le plus possible de ceux vers qui le mouvement passager de son cœur l'entraînait.

—Oui, répondit Ariadne avec son beau sourire vague et rêveur. Et vous, êtes-vous content?

Elle avait mis dans ce mot toute son âme. Elle offrait à Constantin le succès de la soirée, comme l'arome de son bouquet, qui était sur une table à côté.

—Donnez-moi une fleur en souvenir de ce soir, dit le jeune homme en tendant la main.

—Tout le monde en a eu, dit Ariadne, ils m'en ont demandé dans la rue... J'aime mieux vous donner autre chose.

Elle déroula un grand ruban blanc qui entourait le pied du bouquet; mais, au moment de l'offrir à Constantin, elle se rappela qu'ils n'étaient pas seuls. Prenant sur la table le couteau à couper le pain, elle sépara le satin en deux parts, dont elle donna une à Olga et l'autre à Constantin.

—Vous êtes mes deux meilleurs amis, dit-elle, et moi, je me souviendrai sans cela.

Les deux amoureux échangèrent un regard furtif en recevant les deux moitiés du ruban... Ce regard tomba sur le cœur d'Ariadne comme un morceau de glace... Avait-elle si bien vécu jusque-là dans le rêve, qu'elle eût méconnu la vérité?

Mais Constantin lui baisa la main avec tant de reconnaissance, il mit tant de chaleur dans l'expression de sa joie, que la jeune fille crut s'être trompée.

Cependant les ailes de son bonheur étaient tombées et ne repoussèrent pas.

Le lendemain, avant midi, les restes de son bouquet brillaient sur la tombe de sa bienfaitrice: les fleurs du succès étaient les seules qu'Ariadne voulût désormais lui offrir.

Les journaux ne manquèrent pas de signaler le succès de la débutante. Deux jours après, un journal inconnu au monde éclairé publia sur Ariadne un article payé, où l'histoire de la pauvre enfant était racontée de la manière la plus odieuse; l'auteur de l'article avait eu à cœur de gagner son argent, car il avait traîné Ariadne dans la boue. Pour qu'elle n'en ignorât, une main soigneuse avait marqué l'article au crayon rouge, et puis l'avait déposé, sous enveloppe cachetée, chez le suisse de la princesse.

Ariadne lut ce ramas d'horreurs, non de sang-froid, mais avec l'apparence du calme. Olga, qui se trouvait là, voulut le lire après elle. La jeune artiste le lui retira tranquillement des mains.

—Comment! dit Olga piquée de rencontrer de la résistance, tu ne veux pas que je prenne connaissance des compliments qu'on te fait?

—Ce ne sont pas des compliments, répondit Ariadne, et cela te ferait de la peine.

—Qu'est-ce donc? demanda Olga.

—C'est le revers de la médaille. Si je n'avais pas d'ennemis, c'est que je n'aurais pas de talent.

Ariadne savait faire bon visage quand elle était frappée dans son honneur, mais la plaie restait longtemps sanglante. On ne se priva guère, d'ailleurs, de la mettre au vif pendant les jours qui suivirent. L'article émanait, comme on peut le supposer, de l'actrice qu'Ariadne remplaçait momentanément.

Celle-ci, qui n'avait jamais produit d'effet dans aucun rôle et qui se contentait de les tenir tous passablement, sentait combien il lui serait difficile, pour ne pas dire impossible, de jouer le Prophète après la débutante. Aussi s'était-elle arrangée pour la dénigrer par tous les moyens en son pouvoir.

Il n'était que trop facile d'atteindre Ariadne; celle-ci, dès la seconde représentation, reçut des mots à double entente et des sarcasmes qui venaient d'une main très-exercée. Ceux-là même parmi les artistes qui avaient participé à l'ovation du premier soir, sentant qu'ils avaient à se faire pardonner leur désertion par le titulaire de l'emploi, cherchèrent à se rendre désagréables à Ariadne. Elle apprit alors qu'au théâtre, plus que partout ailleurs, il faut lutter pour vivre, et que, sauf de rares exceptions, dans un milieu exceptionnel, les bons sont les victimes des méchants.

Ce fut une persécution sourde. Le ténor lui adressait quelques plaisanteries avant de lui donner la réplique, et Ariadne, peu au fait de ce genre de divertissement, se sentait troublée et jouait froidement. Au moment d'entamer un duo, Bertha lui disait:

—Votre rouge est tombé à gauche; vous avez l'air d'une poupée de modiste lavée à grande eau.

Une coryphée lui marchait sur sa robe lorsqu'elle s'élançait vers la rampe. La sonnette de sa loge se trouvait pleine de papier. Qui accuser?... C'était, en un mot, un système de persécutions dont tout le monde était complice et où chacun était innocent.

La patience d'Ariadne, déjà fort éprouvée, n'y tint pas; elle alla se plaindre au régisseur.

—Pouvez-vous, dit-il, me désigner quelqu'un dont vous ayez à vous plaindre?

—Non, répondit Ariadne; c'est tout le monde et ce n'est personne.

—Eh bien! alors, que voulez-vous que j'y fasse? répondit l'homme pratique, accoutumé à toutes les plaintes imaginables.

Morini se mit à rire quand Ariadne lui fit ces confidences.

—Tu en verras bien d'autres, dit-il. De mon temps, on se faisait des farces abominables sur la scène; il y avait une basse dont j'étais le confident, et qui, tout en chantant sa petite affaire, le bras sur mon épaule, s'amusait à me faire tomber la visière de mon casque sur le nez toutes les fois que j'ouvrais la bouche pour chanter. Il me le faisait dix fois par soirée. Crois-tu que je sois allé chez le régisseur pour m'en débarrasser? C'est alors que je n'aurais plus eu de repos!

—Qu'est-ce que vous avez fait?

—Je n'ai rien fait du tout; il s'en est ennuyé et est allé en tourmenter un autre. Tâche d'être la plus habile ou la plus méchante. Ça forme le caractère!

Ariadne n'était pas disposée à se former le caractère de cette façon-là. Toujours en méfiance de quelque mauvais tour, elle devint inquiète et joua froidement. A la quatrième représentation, on commença à se demander si l'on ne s'était pas trompé sur le compte de la débutante. La feuille ennemie s'empara de ce changement dans les dispositions du public, et s'en servit pour écraser Ariadne.

Le jour de la cinquième représentation, Morini tomba comme un obus dans le petit salon où son élève travaillait.

—Tu m'as fait passer une nuit blanche, dit-il avec autant de mauvaise humeur qu'il est possible de l'imaginer; si tu chantes aussi mal ce soir que mercredi dernier, il n'y a plus qu'à tirer l'échelle. Basta! plus de Mellini!

—Mais, cher maître, répondit Ariadne, les larmes aux yeux, ce n'est pas ma faute! Je ne demandais qu'à bien faire: on me paralyse par tous les moyens! Voilà le chef d'orchestre qui s'est mis à ne plus m'attendre pour les cadences! C'est tout au plus si je puis chanter en mesure, en y mettant tous mes soins!

—Eh! s'écria Morini, d'autant plus furieux qu'il sentait qu'Ariadne avait raison, on lui fait des scènes, au chef d'orchestre! Que diable! il y a tant de moyens de prendre les gens...

Ariadne regarda fixement son maître qui baissa les yeux.

—Il ne s'agit pas, reprit-il d'un ton plus calme, de faire rien de répréhensible, mais avec de bonnes paroles on amadoue les uns et les autres: on sourit, on cause, on se rend agréable... Tu passes à travers tous ces gens-là comme s'ils ne t'étaient de rien...

—Me sont-ils de quelque chose? demanda Ariadne d'un ton assuré.

Morini haussa les épaules.

—Qu'ils te soient de peu ou de beaucoup, n'importe, dit-il, l'essentiel est que tu ne te fasses pas haïr. Tu te conduis avec ces gens-là comme si tu étais la Fodor ou la Malibran; mais, ma chère, ils se comptent pour aussi bons que toi! Tu les blesses inutilement; ce n'est pas comme cela que tu te feras une position au théâtre.

—Si ce que j'ai vu jusqu'à présent est le théâtre, dit Ariadne dégoûtée, je préfère rentrer dans mon obscurité et ne chanter que pour moi-même.

—Tu en parles bien à ton aise, s'écria Morini exaspéré; ce n'est pas pour que tu rentres dans l'obscurité que je t'ai donné deux ans et demi de leçons!

—C'est juste, fit Ariadne en courbant la tête; je ne suis pas libre, excusez-moi. Je chanterai bien ce soir, je vous le promets.

—Voyons, ma petite fille, dit le vieil Italien, s'apercevant que la fierté d'Ariadne avait mal interprété son langage, auquel il était d'ailleurs facile de se méprendre, ne te fâche pas, je n'ai pas eu la pensée que tu me prêtes; je voulais dire que j'ai fondé sur toi beaucoup d'espérances, j'ai cru que l'on répéterait ton nom un jour, en disant que tu avais été mon élève, et que, de la sorte, ton vieux maître passerait avec toi à la postérité. Tu ne peux pas m'en vouloir d'une telle pensée, n'est-ce pas?

—Mon cher maître, répondit Ariadne en prenant la main ridée du professeur, je ne vous en veux de rien. Vous n'êtes pas responsable du malheur de ma destinée qui m'a fait naître pauvre et dépendante. Telle que je suis, je serais une ingrate si je n'éprouvais pas de reconnaissance pour ceux qui ont travaillé à améliorer mon sort.

Elle rassura l'Italien, qui partit plus tranquille.

—D'ailleurs, lui dit-il en s'en allant, c'est la dernière fois que tu chantes pour le présent; tu vas avoir l'hiver pour te reposer, et probablement tu débuteras aux Italiens la saison prochaine. Pour cette unique fois, fais de ton mieux. Je suis curieux cependant de voir comment le public recevra la Boulkof quand elle reprendra le rôle après toi. C'est alors que l'on saura ce que tu vaux!

Il sortit, et Ariadne, restée seule, joignit les mains sur sa poitrine pour comprimer les sanglots qui la gonflaient.

—Non, je ne suis pas libre, dit-elle amèrement; les pauvres ne sont jamais libres!

La porte s'ouvrit doucement, et Olga entra avec précaution.

Ariadne la regarda, non sans un reste d'amertume. Elle devait à cette fille riche et heureuse son pain quotidien. Fallait-il qu'elle dût toujours quelque chose à quelqu'un?

Olga avançait avec un air de modestie et même d'humilité qui ne lui était pas ordinaire; elle tenait à la main un petit portefeuille si richement orné, qu'il avait plutôt l'air d'un bijou que d'un objet utile.

—Ton maître t'a grondée, dit-elle, n'est-ce pas? J'ai entendu, j'ai même un peu écouté; pardonne-moi, chère Ariadne.

La jeune artiste fit un geste indifférent. Que lui importait? Sa dépendance n'était un secret pour personne.

—Je ne sais comment t'expliquer ce que j'ai à te dire, reprit Olga; c'est très-difficile, et ta fierté ne rend pas la tâche plus aisée. Nous avons préparé, ma mère et moi, un petit souvenir pour te rappeler le triomphe de ton premier début... nous y avons fait mettre nos portraits...

Ariadne étendit la main vers l'objet que lui présentait son amie. Celle-ci le retenait encore avec une sorte de crainte.

—Comprends-moi bien, chère Ariadne, dit-elle; tu sais quelle est l'étendue de la dette que j'ai contractée envers toi, et tu sais que je n'espère pas pouvoir la payer jamais. Ce que nous t'offrons ici n'est donc pas autre chose que le moyen de te libérer en partie du fardeau qui te pèse, je le sens.

Elle embrassa affectueusement son amie, lui mit le portefeuille dans la main, et voulut s'enfuir; Ariadne la retint d'un geste impérieux.

—Attends, dit-elle.

Elle ouvrit l'objet, qui contenait, en effet, les portraits de madame Orline et de sa fille, et dans une poche elle trouva un paquet de billets de banque pliés dans une enveloppe qui portait pour suscription: «Prix des leçons de M. Morini.»

Le premier mouvement d'Ariadne fut de repousser l'argent; le second, de fondre en larmes. Olga l'attira dans ses bras.

—Ne vaut-il pas mieux, dit-elle avec une douceur et une humilité que personne, hormis sa compagne, n'aurait soupçonnées en elle, ne vaut-il pas mieux mille fois te sentir libre envers ton maître? Suppose que tu sois malade ou que la scène te déplaise, tu es libre désormais de ne plus chanter—tu l'as dit—que pour toi-même, et peut-être un peu pour tes amis. Dis-moi, aurais-tu le cœur de refuser?

—Non! dit Ariadne en levant sur son amie ses yeux noyés de larmes et son beau visage couvert de confusion: je n'ai pas le droit de refuser. Morini est vieux, pas riche; je lui dois beaucoup. Si, en effet, je tombais malade, ou si je mourais avant d'avoir payé ma dette!...

—Veux-tu bien ne pas parler de ces choses-là! s'écria Olga en mettant la main sur la bouche de la jeune artiste, qui se dégagea.

—Pourquoi pas? La mort n'a rien d'effrayant pour moi; elle est redoutable pour ceux qui sont riches, heureux, aimés...

—Mais tu seras aimée, dit Olga avec enthousiasme.

—Le crois-tu? fit Ariadne sans oser la regarder.

—J'en suis sûre, répondit Olga; tu es trop belle, trop grande artiste, pour ne pas être adorée. Qui pourrait ne pas partager l'amour qu'il t'aurait inspiré?

Olga était sincère. Ariadne avait muré son âme d'une façon si impénétrable, que jamais son amie n'avait supposé que Ladof eût produit quelque effet sur elle. D'ailleurs, n'est-ce pas le propre de ceux qui aiment de ne pas s'apercevoir de l'amour des autres?

Ariadne ne répondit pas; les paroles d'Olga correspondaient trop aux désirs secrets de son cœur. Elle se raccrocha à l'espérance qu'on lui présentait, comme à une planche de salut. La vie du théâtre lui déplaisait, sa dépendance pesait lourdement sur elle; mais Constantin, s'il l'aimait, la mettrait au-dessus de toutes ces misères: elle se sentait belle, en effet, et bien digne d'être aimée... Elle espéra.

—Je te quitte, dit Olga, en voyant les traits d'Ariadne reprendre leur harmonie et leur douceur accoutumées: tu as besoin de repos, puisque tu chantes ce soir. Songe au moins que, si tu le veux, tu peux chanter aujourd'hui pour la dernière fois. Ma mère me charge de te dire que ta place est auprès de nous, et que tu ne dois point rêver d'autre asile, aussi longtemps que tu seras heureuse à notre foyer.

Elle s'échappa sur ces paroles consolantes, et Ariadne resta livrée à ses méditations.

—Non, pensa-t-elle après un peu de réflexion, je ne donnerai point cet argent à mon maître, ce serait lui manquer de reconnaissance; il y avait autre chose que de l'intérêt dans les leçons qu'il m'a données. Mais s'il m'arrivait un malheur, si je perdais la voix par exemple...

Elle soupira; son esprit, fatigué d'une lutte incessante avec les infortunes de la vie, ne lui présageait plus rien que de funèbre.

Le soir venu, elle chanta mieux encore que le jour de ses débuts; la cabale montée contre elle n'osa souffler mot, tant l'ascendant que la jeune cantatrice prenait sur le public était puissant: quiconque eût essayé de lutter contre le succès eût été honni sans pitié.

Couronnes, rappels, cris enthousiastes, tout égala, dépassa même l'ovation du premier soir, et Ariadne sortit du théâtre consacrée «étoile» par les deux mille spectateurs enivrés.

—Eh bien! lui dit Morini en la reconduisant, t'es-tu réconciliée avec le théâtre?

Il se frottait les mains d'un air joyeux; Ariadne ne voulut pas souffler sur sa joie, et répondit évasivement. En rentrant chez elle, quand elle fut seule dans le calme de sa chambre de jeune fille, elle soupesa ce qu'il entre d'amour-propre, d'engouement, de moutonnerie humaine dans un succès de premier ordre, et elle se dit comme le sage: Tout n'est que vanité.

—Ah! mon cher grand art, se dit-elle avec le découragement le plus profond, je t'aimais mieux quand je chantais seule à l'institut, et quand je pleurais au son de ma propre voix, sans savoir pourquoi!