WeRead Powered by ReaderPub
Ariadne cover

Ariadne

Chapter 30: XXIX
Open in WeRead

About This Book

Set in a disciplined girls' boarding school, the narrative follows a quiet young pupil whose sudden urge to sing disrupts lessons and triggers formal reprimands, gossip, and social isolation. The story traces daily routines, authority figures, and petty rivalries, showing how institutional rules confront private impulses. Through episodes of inspection, classroom discipline, and dormitory life, the work explores tensions between individual expression and collective decorum, and the small but telling ways community hierarchies shape a young person's fate.

XXIX

—Vous ne chantez plus cet hiver, Ariadne? demanda la princesse pendant le déjeuner, le lendemain de ce jour.

—Pas au théâtre, du moins, princesse, répondit Ariadne. Je compte donner un concert...

—Nous sommes loin de la saison des concerts, interrompit madame Orline; puisque rien ne vous retient à Pétersbourg, voulez-vous nous accompagner dans un voyage que nous allons faire à l'étranger?

Olga ouvrit ses yeux tout grands et regarda sa mère d'un air plus surpris qu'enchanté.

—C'est une surprise que je ménageais à ma fille, reprit madame Orline; il y a assez longtemps qu'elle me persécute pour faire ce voyage! J'ai calculé que, la saison des pluies étant très-vilaine ici et le mois d'octobre très-beau en France, nous aurions tout avantage à passer six semaines là-bas; nous reviendrons pour le traînage.

—Six semaines, maman! s'écria Olga.

—Eh bien! n'es-tu pas contente?

—Oh! si, je vous remercie, maman, dit la jeune dissimulée, qui courut embrasser sa mère.

Une heure après, une femme de chambre mettait à la poste un petit billet ainsi conçu:

«Maman veut partir pour l'étranger, mon cher Constantin; demande un congé au ministère, et viens annoncer chez nous que ta santé exige ce voyage; il faut absolument que tu viennes avec nous. Il est hors de doute que, pendant ce voyage, nous trouverons l'occasion de parler de nos projets.»

Le message arriva à destination dans le délai convenu, et, le surlendemain soir, Ladof, en venant passer la soirée, prévint la princesse de ses projets de voyage.

—Ah! fit la princesse étonnée, nous partons aussi...

—Me permettrez-vous de vous accompagner, aussi longtemps, du moins, que ma présence ne vous sera pas importune?

La princesse fronça le sourcil et regarda Ariadne. Celle-ci, les joues couvertes de rougeur, levait sur Constantin des yeux émus et surpris. Madame Orline sourit; s'il y avait connivence, ce ne pouvait être que dans un but louable, et d'ailleurs Ariadne avait l'air bien naturellement étonné.

—Qui vous a prévenu de notre voyage? dit subitement la princesse.

Constantin, décontenancé, faillit rester muet; mais comme il fallait répondre:

—Ce sont vos gens, dit-il; je suis venu hier dans l'après-midi sans vous trouver, et j'ai appris que vous partiez...

La princesse, tout à fait rassurée, ne vit plus là qu'une preuve d'amour de la part de Ladof à l'adresse d'Ariadne.

—Eh bien, soit! dit-elle; tant que votre présence ne sera pas opportune, ces demoiselles seront bien aises d'avoir quelqu'un à faire courir pour leurs caprices. Mais vous partirez le premier, mon cher Constantin. Je ne tiens pas à ce que les méchantes langues répandent dans Pétersbourg le bruit que je vous enlève.

—Oh! princesse! fit Ladof heureux et confus.

—Mais, certes! je ne suis pas encore assez vieille pour me permettre de voyager avec un jeune homme.

La princesse se leva avec un sourire, développant sa haute stature, sa taille élégante et sa beauté encore dans son été. Olga se gardait bien d'échanger regard ni parole avec Ladof; celui-ci, ne sachant que faire de sa personne, se rapprocha d'Ariadne.

—Et vous, mademoiselle, me permettez-vous de vous infliger ma société? dit-il en plaisantant.

—Oui, répondit Ariadne sans lever les yeux.

Le paradis s'ouvrait devant elle.

Huit jours après, les trois dames, en mettant le pied sur le quai de la gare, à Berlin, se trouvaient abordées par Ladof, heureux et rougissant, qui leur avait préparé un hôtel, une voiture et tout ce qui s'ensuit.

—Eh! mais c'est charmant, dit la princesse d'un ton railleur, où perçait l'amitié qu'elle portait au jeune homme; vous faites les choses mieux qu'un courrier, et l'on n'a pas besoin de vous gronder pour vous faire comprendre ce qu'on veut! Je vous attache à ma personne.

—Trop heureux! murmura Constantin en s'efforçant de lui frayer un passage.

Il avait reçu d'Olga le plus délicieux sourire; la vie pour lui se teignait en rose.

Au bout de huit jours, Ariadne ne conservait que bien peu de ses illusions: elles étaient parties une à une, comme les feuilles que le vent d'automne arrache aux arbres. Elle avait voulu se défendre contre la conviction envahissante de sa nullité aux yeux de Constantin; elle avait lutté avec énergie contre l'évidence, puis la réaction était venue, apportant son cortége de tristesses et d'amertumes.

—C'est elle qu'il aime, se disait-elle à tout moment du jour.

Et pourtant, si Ladof s'approchait d'elle, s'il lui prenait son châle ou son petit sac, elle croyait voir dans cette prévenance une marque d'affection... De l'affection, oui, certes, le jeune homme en éprouvait pour elle; mais la réserve qu'il affectait avec Olga était bien plus éloquente que ces démonstrations de politesse banale.

Au lieu de s'arrêter dans les capitales, et d'y arriver par les moyens vulgaires, la princesse, au bout de quelques jours de voyage, avait conçu une idée fantasque, celle de gagner Paris par le littoral. Elle était allée de Bruxelles à Ostende, et là, l'air de la mer l'avait saisie et charmée. Ces jours d'octobre ont au bord de l'Océan une douceur sans pareille; même gris et voilés, sauf les moments où souffle la bise, ils sont moins des jours d'automne qu'au sein des terres, et surtout dans les villes.

Là, les falaises ou les dunes se dépouillent moins vite de leur verdure; si les arbres sont bientôt mis à nu par les rafales d'équinoxe, le gazon, ras et dru, garde sa fraîcheur; les roches sont les mêmes en toute saison, et la mer est aussi souriante au soleil de janvier qu'à celui de juillet.

Le princesse se donna donc le plaisir de voyager à petites journées de l'embouchure de la Somme à celle de la Seine. Tous ces ports presque déserts, alors fréquentés seulement par les habitants du lieu et quelques amateurs de brises salines, eurent sa visite de grande dame désœuvrée.

Olga s'amusait prodigieusement: dormir sans cesse dans des hôtels nouveaux, manger à ces tables d'hôtes de province où les notables célibataires de l'endroit viennent prendre leur repas et causer des événements de la ville, tout cela avait pour elle l'attrait de la nouveauté. Elle croyait lire un roman, et sa joie était sans limites.

Ladof, au contraire, était fort mal à son aise. Il sentait que le malentendu grâce auquel sa présence était tolérée ne pouvait manquer de s'éclaircir prochainement, et l'idée de ce qui se passerait alors lui donnait la chair de poule.

Constantin était de ceux qui sont braves devant la gueule d'un canon et pusillanimes devant la colère d'une femme. Il craignait d'être malmené par la princesse, et de perdre toute chance d'obtenir la main d'Olga; mais ce qu'il craignait peut-être plus encore, c'était de se voir un jour interpellé par Ariadne, lui disant:

—Pourquoi vous êtes-vous joué de moi?

Ce qu'Olga ne voyait pas, en enfant frivole et un peu égoïste qu'elle était, Ladof le ressentait jusqu'au plus profond de son être; telle devait, d'ailleurs, être sa destinée, et il ne l'ignorait pas; leur amour était de ceux où l'un a tous les devoirs, toutes les charges, et l'autre tous les priviléges, toutes les douceurs; mais, à l'inverse du sort commun, c'était Olga qui devait dominer son époux et rester toujours adorée, malgré ses défauts; non parce que le mari les ignorait, mais parce qu'il l'aimerait telle qu'elle était, avec ses défauts.

Il est des êtres qui ont besoin de se sacrifier: Ladof était de ceux-là.

Il sentait bien en lui-même qu'il s'était joué d'Ariadne; sa conscience lui reprochait mainte prévenance, mainte parole flatteuse qu'il n'eût pas adressée à la jeune fille sous la présence de la princesse. En agissant ainsi, il obéissait à un mot d'ordre donné par Olga.

—Mais si Ariadne s'en aperçoit? avait-il dit un jour, essayant de résister à la domination adorée qui lui ôtait toutes ses forces.

—S'apercevoir de quoi? Que tu lui fais la cour? Grand malheur! Une si sage personne, une fille aussi sérieuse ne va pas se soucier d'un nigaud comme toi. Il n'y a que moi au monde d'assez bête pour t'aimer!

Ainsi morigéné avec accompagnement de petites tapes et de sourires enchanteurs, Constantin avait étouffé la voix de sa conscience. Mais, en voyant Ariadne de jour en jour plus pâle, plus élancée, moins terrestre pour ainsi dire, il avait senti revenir les remords.

Ariadne paraissait le fuir, loin de vouloir lui rien reprocher; sans affectation, elle se tenait à l'écart, et c'était la princesse qui l'appelait pour qu'elle se joignît à leur groupe. La princesse n'était pas contente; le mariage qu'elle avait daigné favoriser de sa bonté complaisante semblait reculer au lieu d'approcher, et madame Orline se demandait parfois ce que cela voulait dire. Le changement visible qui s'opérait en Ariadne avait frappé ses yeux vigilants; elle voulait une explication, mais la position dépendante de l'orpheline dans sa maison rendait cette explication si difficile qu'elle la remettait de jour en jour.


XXX

Un soir, en arrivant à Fécamp, les voyageurs virent annoncé pour le lendemain un concert d'amateurs, au profit des pauvres.

—Ariadne, s'écria Olga, tu devrais chanter pour ces malheureux! Il y a longtemps que nous ne t'avons entendue, et je crois que les naturels du pays n'ont jamais imaginé rien de pareil à ta voix.

—Ce serait une bonne action, mademoiselle Ariadne, dit Ladof, et vous feriez plaisir à tout le monde!

Ariadne se taisait: la princesse crut qu'elle attendait son avis.

—Si cela vous fait plaisir, mon enfant, dit-elle, je n'y mets pas opposition.

Ariadne voulut parler, mais un flot de larmes lui monta à la gorge. Elle essuya d'un geste rapide et violent les pleurs qui l'aveuglaient, se contraignit à paraître calme, et parvint à dire d'une voix brisée:

—Je ne peux plus chanter.

—Comment? firent à la fois les trois personnes présentes.

—J'ai perdu la voix depuis plus de quinze jours.

—Tu as perdu la voix, s'écria Olga, et tu n'en as rien dit à personne!

—A quoi bon parler? fit Ariadne avec un geste de découragement, ça ne sert à rien du tout. Quand on n'a rien de bon à dire, il vaut mieux se taire.

Le silence régna. Chacun avait le cœur plein de tristes pensées.

—Vous souffrez, mon enfant? dit doucement la princesse, profondément émue à la vue du visage décoloré de la jeune artiste.

—Un peu; ce ne sera rien; je vous remercie, madame.

Ariadne fit un effort, et sourit à la princesse, qui lui posa la main sur la tête. Ce sourire était si douloureux, si navré, que madame Orline posa un baiser de mère sur le front de l'orpheline.

—Nous irons demain à Étretat, puisque je vous l'ai promis, dit-elle à sa fille d'un ton sérieux; puis nous retournerons directement à Paris; j'ai assez de ces pérégrinations. Nous avons tellement fatigué mademoiselle Ranine, qu'elle n'a plus que le souffle.

La princesse avait parlé avec tant de sévérité, que sa fille se sentit punie. Olga sortit sans avoir osé chercher à causer avec Ladof. Celui-ci, de son côté, sentait une montagne lui peser sur les épaules.

Les deux jeunes filles partageaient la même chambre. Olga, ce soir-là, fit attention à sa compagne, et fut frappée de la langueur et de la fatigue que décelaient ses moindres gestes.

—Qu'as-tu? lui dit-elle avec inquiétude, en constatant les yeux cernés, la respiration courte et les mains brûlantes de son amie.

—Rien, répondit mademoiselle Ranine avec un sourire.

Ce sourire, qui apparaissait sur son visage depuis quelque temps, avait une expression de douleur contenue qui la rendait plus belle et plus touchante que jamais.

—Mais on a quelque chose quand on maigrit comme tu le fais...

—Je me guérirai avec le temps, dit Ariadne.

Au bout d'un moment, elle ajouta:

—Si je ne guérissais pas, n'oublie pas mon vieux maître: le prix de ses leçons est resté dans le portefeuille à Pétersbourg.

—Mais, Ariadne, s'écria Olga effrayée, tu ne vas pas mourir?

—J'espère bien que non! fit la cantatrice en se redressant avec un retour d'énergie; mais maintenant j'aurai l'esprit plus tranquille; bonsoir!

Elle se laissa retomber sur l'oreiller, et s'endormit sur-le-champ.

Bientôt sa respiration devint plus régulière, ses mains plus fraîches, et Olga, penchée sur elle, vit revenir l'expression qui était familière au beau visage de marbre endormi sous ses yeux.

—Elle a pourtant l'air triste, se dit la jeune princesse; autrefois elle paraissait plus heureuse... Elle est peut-être affligée de n'avoir personne à aimer, tandis que moi... Je ne sais pas pourquoi j'ai fait des cachotteries avec elle... nous aurions bien pu lui dire tout. C'est peut-être ce manque de confiance qui lui aura fait du chagrin... elle aura pensé que je ne l'aimais plus! Je le lui dirai demain, sans faute.

Olga s'endormit sur cette bonne pensée.


XXXI

La journée du lendemain fut claire et superbe; on aurait dit que la Manche s'était mise en frais pour les voyageurs étrangers qui lui rendaient leur dernière visite.

La calèche qui contenait la princesse et sa petite famille roulait rapidement sur la route d'Étretat; mais ceux qui l'occupaient n'accordaient pas grande attention au joli pays qu'ils traversaient. Chacun était préoccupé de ses pensées, plus noires que roses, et le voyage se fit en silence.

La princesse commençait à se demander si depuis plusieurs mois on ne se moquait pas d'elle, et ses soupçons se portaient non pas sur Ariadne, ni sur Ladof, mais sur sa propre fille.

L'équipée de cette dernière à l'institut lui était revenue en mémoire. Elle se disait que le caractère d'Olga la poussant inévitablement vers tout ce qui était hasardeux, rien n'était plus plausible qu'un petit complot, arrangé en cachette pour lui faire accepter Ladof comme gendre.

Mais à quoi bon tant de détours? La princesse avait aimé son mari, non parce qu'il était prince, mais parce qu'il était à ses yeux le seul être digne d'être aimé. Elle eût donc consenti, sans trop de résistance, au mariage de sa fille avec n'importe quel homme du monde, pourvu qu'il eût les qualités morales qui commandent l'estime, et les apparences extérieures qui justifient un mariage que les gens avides appelleraient mal proportionné. Constantin Ladof possédait à un degré suffisant ces qualités et ces apparences; qu'est-ce qui pouvait empêcher Olga de dire à sa mère qu'elle le désirait pour époux?

La princesse regardait le pâle visage d'Ariadne assise auprès d'elle, et se demandait quelle douleur avait ravagé ses traits harmonieux.

Si elle aimait Ladof, qu'attendait-il pour se déclarer?...

Le résultat de ses réflexions fut qu'il fallait en finir le jour même.

Les voyageurs descendirent la route qui conduit au village d'Étretat. Cette rampe douce, ornée de maisons superbes, alors désertes, bordée de fleurs tardives dans les grands jardins en pente, les conduisit jusqu'au fond de la vallée. Le déjeuner était commandé d'avance; on s'assit autour de la table, mais personne ne fit honneur au repas. Quand le dessert fut enlevé, la princesse jeta sa serviette avec un mouvement d'impatience. Olga frémit. Elle avait appris à connaître assez sa mère pour savoir qu'un orage terrible les menaçait.

—Allez voir la falaise, puisqu'il paraît que c'est curieux, dit la princesse, et elle ajouta plus bas en indiquant Ariadne qui était déjà sur le seuil de la porte: Finissez-en, monsieur Ladof, cette situation est intolérable.

Les deux coupables sortirent la tête basse. Un moment après, la princesse les vit partir et tourner à droite, afin de jeter un coup d'œil d'ensemble sur la falaise opposée, avant d'aller l'examiner en détail.

Elle ne put retenir un sourire de mère heureuse à la vue de sa fille.

Olga marchait en avant avec son pas délibéré; ses longues nattes, qu'en voyage elle ne prenait pas la peine de relever avec un peigne, flottaient jusque bien au delà de sa ceinture. Son pas alerte, son port agile faisaient un étrange contraste avec l'air alangui d'Ariadne.

Malgré les quelques mois qu'elle avait de plus, elle paraissait un oiseau heureux et insouciant, tandis qu'Ariadne avait reçu sur son visage et sur toute sa personne l'empreinte que la vie laisse impitoyablement sur ceux pour lesquels elle n'a point de clémence.

—Enfin, pensa la princesse en rentrant dans l'hôtel, quand ils reviendront, tout sera éclairci.

Constantin avait offert son bras à Ariadne, sur un signe d'Olga; celle-ci avait accepté avec toute la réserve qu'elle apportait désormais dans leurs relations; elle avait accepté pour éviter sous les yeux de la princesse une explication douloureuse et superflue que son refus n'eût pas manqué de provoquer; mais, aussitôt qu'ils furent hors de vue, elle retira son bras, en disant qu'elle aimait mieux marcher seule.

Un guide vint s'offrir, on le refusa; les jeunes gens voulaient causer librement, et d'ailleurs on leur avait assuré que, de ce côté, la falaise ne présentait aucun danger.

Ils montèrent en silence, et, une fois arrivés au point culminant, loin des yeux et des oreilles, sans s'inquiéter du paysage, Olga tourna le dos à la mer et s'adressa à Ariadne.

—Chère amie, lui dit-elle en lui prenant la main, je suis bien coupable; j'ai manqué de confiance envers toi; et pourtant, plus que personne au monde, tu méritais mes confidences. Tu me pardonneras pourtant, car, avant d'en parler à ma mère, je veux t'apprendre que Constantin et moi nous sommes fiancés.

Ariadne leva les yeux sur son amie, un léger tressaillement parcourut son corps, mais elle ne donna point d'autre signe d'émotion.

—Depuis longtemps? dit-elle avec effort.

—Depuis le mois d'août dernier.

La jeune artiste regarda Ladof, qui, lui, contemplait attentivement la mer sans la voir.

—Je vous souhaite d'être très-heureux, dit-elle doucement.

Ses lèvres avaient blanchi, ses joues étaient devenues livides. Elle chercha du regard un appui quelconque. Une pierre était à quelques pas, elle alla s'y asseoir.

—Je suis bien fatiguée, dit-elle; je vous demande pardon d'accueillir avec cette froideur apparente une nouvelle que... Soyez assurés tous les deux que je vous souhaite le bonheur du fond de mon âme.

Elle leur tendit à chacun une main. Olga sauta impétueusement au cou de son amie et la couvrit de caresses. Ladof prit timidement la main offerte et la serra; il n'osait la baiser. Ariadne la leva elle-même jusqu'à ses lèvres.

—C'est la Mellini qui vous complimente, monsieur, dit-elle avec un faible sourire. Olga ne sera pas jalouse.

—Jalouse, moi? s'écria Olga, jalouse de toi! Jamais pareille idée ne m'a passé par la tête! Alors tu es contente?

—Très-contente, répondit Ariadne.

Le soleil brillait sur la mer, le gazon était vert et épais, un vent léger venu du nord agitait avec un bruit joyeux les fleurettes desséchées du gazon d'Olympe; les amoureux s'assirent à terre. Ils se trouvaient presque à l'extrémité de la falaise du côté nord; la haute muraille crayeuse qui continue jusqu'à Dieppe tranchait sur le bleu du ciel; tout était paix et joie.

—Je suis bien heureuse, reprit Olga.

Son fiancé tenait sa main emprisonnée, et vraiment le visage de la jeune princesse exprimait le bonheur le plus complet; elle jouissait pleinement de la vie. Ariadne se leva et fit deux pas en avant du côté de la mer.

—N'approche pas si près du bord, lui cria Olga, tu me donnes le vertige. Est-ce très-haut?

—Très-haut! répondit Ariadne de sa voix calme.

—Tu vois la mer?

—Oui.

—Et le fond?

—Le fond est une dalle plate et polie, toute blanche; la vague vient régulièrement se briser contre la falaise, juste au-dessous de nous.

—Il n'y a pas de cailloux?

—Pas un seul.

—Cela doit être joli! je vais aller voir, dit Olga en voulant se lever.

—Je t'en supplie, n'y va pas, dit Ladof en la retenant. Si tu allais tomber!

Ariadne se retourna, c'était la première fois qu'elle les entendait se tutoyer. Elle les regarda étonnée, puis pensa que c'était bien naturel, et se remit à regarder le gouffre.

—Mademoiselle Ariadne, vous me faites peur, dit Ladof; venez ici, je vous en prie!

La jeune fille lui jeta un regard que Constantin se rappela toute sa vie.

—Que vous importe? disaient les yeux d'Ariadne, mais sans colère, je ne suis rien pour vous, ce n'est pas moi que vous aimez!

Elle se rapprocha cependant de quelques pas.

—Écoute, Ariadne, reprit Olga, nous sommes dans une position fort embarrassante, vois-tu. Maman s'est mis dans la tête, je ne sais à quel propos,—la rougeur qui envahit son visage annonçait pourtant que sa conscience lui faisait quelques reproches,—que c'est de toi que Constantin s'occupait. Elle voudrait déjà vous voir mariés.

Ladof n'y tint pas; quittant brusquement la main d'Olga, il se tourna vers Ariadne.

—J'ai bien mal agi envers vous, mademoiselle, je le sens et j'en suis désolé. Voulez-vous bien me dire que vous me pardonnez? Sans cela, je n'oserais...

—Je vous pardonne, dit Ariadne.

Son regard, plein de pitié miséricordieuse, tomba sur le jeune homme comme un rayon d'en haut; tout l'amour qu'elle avait ressenti s'y fondit en une expression suprême de tendresse et de pardon.

—Mais ce n'est pas encore assez, reprit Olga; ma mère n'acceptera jamais l'idée de ce mariage, après s'être figuré que c'était toi la fiancée. Il faut que tu nous rendes un service, ma bonne Ariadne; dis-lui, toi, que nous nous aimons, et supplie-la de consentir... elle ne te le refusera pas: si tu savais quelle confiance elle a en toi et combien elle t'aime! Veux-tu nous faire ce plaisir?

—Dire à la princesse que vous vous aimez? fit Ariadne lentement. Pourquoi moi, et non toi?

—Parce qu'elle pensait que c'était toi... elle ne pourra pas se mettre en colère contre toi, au moins! dit naïvement Olga.

Constantin ne disait rien; il était au supplice. Le visage d'Ariadne, sur lequel Olga, dans son égoïsme inconscient, ne lisait que la fatigue, trahissait pour lui les mouvements d'une âme désespérée.

—J'essayerai, dit doucement Ariadne; mais si j'échoue, il ne faudra pas m'en vouloir.

Elle les quitta et retourna au bord de la falaise.

—Regardez, dit-elle, qu'est-ce que c'est que cela?

Elle indiquait une masse de brouillard blanc qui s'élevait de la mer comme une fumée. Les fiancés tournèrent la tête; de leur place, ils voyaient toute la falaise sur une étendue de plusieurs lieues.

La brume venait du nord et flottait lentement en apparence, mais très-vite en réalité, poussée par une brise rapide. On eût dit les vapeurs qui s'élèvent d'une chaudière en ébullition, mais plus dense, plus compacte; la masse venait à eux, s'accrochant à la falaise, cachant et découvrant par intervalles les sinuosités de la côte; parfois elle entrait dans les terres, et, après qu'elle avait passé, des flocons de brouillard semblables à de la laine restaient dans les arbres des grandes fermes; une barque de caboteur, qui louvoyait à peu de distance, se trouva prise dans le nuage; elle disparut aux yeux des spectateurs comme si quelque géant l'avait escamotée, et la nuée continua de s'avancer vers la pointe.

—C'est bien drôle! continua Olga. Est-ce que le brouillard va venir ici?

—Sans doute, répondit Constantin; redescendons.

—Non, non, restons; je veux voir comment cela est de près.

Ariadne, toujours debout à l'extrémité de la falaise, détachait sur le ciel bleu sa silhouette élégante et sévère. Les mains pressées sur sa poitrine comme pour comprimer sa souffrance, elle regardait le ciel, la mer, la nuée, et se demandait pourquoi tout est si beau, si grand, si poétique, lorsqu'un être humain souffre une agonie plus affreuse que celle de la mort.

—Dis, Ariadne, fit tout à coup Olga, est-il possible que tu aies perdu la voix?

—Oui, répondit l'artiste sans se retourner.

—Essaye donc!

Ariadne rejeta la tête un peu en arrière, et chanta une gamme chromatique comme celle qui avait fait scandale à l'institut, deux ans auparavant.

La voix était aussi pure, aussi veloutée, mais on eût dit l'écho de l'ancienne voix, tant elle était affaiblie.

—Chante: «O mon fils!» dit Olga.

Ariadne commença la cantilène; mais à la quatrième mesure elle s'arrêta.

—Regardez le nuage, dit-elle, le voici!

En effet, tout à coup la nuée fondit sur la falaise; le jour disparut et fut remplacé par une clarté blafarde, comme si l'on appliquait une couche de ouate sur les vitres d'une fenêtre; un froid humide envahit les promeneurs, et pénétra jusque sous leurs vêtements.

—Fi! dit Olga, c'est plus joli de loin que de près.

—Ainsi fait la vie, pensa Ariadne.

—Allons-nous-en! fit la voix d'Olga.

Les fiancés ne s'étaient pas quittés, mais ils ne voyaient plus Ariadne, debout à quelques pas seulement.

—Ne bougeons pas! s'écria Constantin. Nous ne verrions pas où nous allons; ce serait la mort à coup sûr! La mer est de trois côtés!

—Que c'est ennuyeux d'attendre! Je suis gelée! fit Olga d'un ton boudeur.

—Mademoiselle Ariadne, ne bougez pas, répéta Ladof. Ce nuage va passer, c'est l'affaire d'un moment; vous, surtout, vous êtes si près du bord. M'entendez-vous?

—Oui, répondit Ariadne.

Sa voix semblait venir de très-loin.

Elle pensait:

—Je suis de trop en ce monde, et Olga évidemment a été placée sur mon chemin pour me l'apprendre; une première fois, j'ai souffert pour elle; aujourd'hui, l'homme que j'aimais l'a choisie. Je suis un être inutile... L'art m'a trompée... Je ne puis plus chanter... Quelle sera ma vie?...

Une idée superstitieuse s'empara d'elle.

—Mon heure est venue. Je vais connaître ma destinée; si je dois vivre, mon étoile me conduira vers le salut; si je dois mourir...

Elle n'acheva ni sa phrase ni sa pensée. Elle fit deux ou trois pas dans la brume opaque, les mains en avant, comme pour écarter les obstacles...

—Ariadne! cria Olga.

Rien ne lui répondit.

Le brouillard s'éclaircissait; on voyait déjà une lueur jaune dans le ciel qui indiquait l'endroit où brillait le soleil.

—Ariadne! cria la voix plus mâle de Constantin.

La brume s'enleva de terre, légère et molle, en tournoyant sur elle-même; les deux jeunes gens furent debout en un clin d'œil; leurs regards se tournèrent vers la place où la silhouette d'Ariadne se détachait sur le ciel... Il n'y avait plus rien...

Glacé d'horreur, Constantin se traîna, en rampant sur le gazon, jusqu'au bord de la falaise.

—Va-t'en! va-t'en! cria-t-il à Olga, qui voulait le suivre. Va-t'en!

—Elle est morte! dit celle-ci en se cramponnant à lui.

Constantin recula un peu, s'assit sur le gazon, et, passant sa main sur ses yeux hagards et ses cheveux hérissés:

—Nous l'avons tuée! dit-il.

La marée baissait; quand les deux jeunes gens eurent atteint l'hôtel, quand la princesse les eut vus revenir seuls, et que les pêcheurs, pleins de pitié, eurent fait le tour de la falaise alors presque à sec, on trouva Ariadne étendue sur la grande dalle blanche et polie qu'elle avait admirée. La vague pieuse avait rassemblé ses vêtements autour d'elle, et son visage portait ce sourire navré qu'on avait si souvent vu sur ses lèvres depuis quelque temps.

La princesse apprit d'un seul coup la catastrophe et l'amour de sa fille pour Ladof; tout avait jailli ensemble des lèvres d'Olga avec les sanglots.

—Vous croyez que c'est un accident, vous? dit-elle aux jeunes gens avec mépris; et je vous dis, moi, que vous l'avez tuée! J'aimerais mieux avoir eu pour fille celle qui est là morte, que l'enfant égoïste et sans cœur que Dieu m'a donnée!

Cependant toute mère pardonne, et les deux amoureux revinrent en Russie, quelques jours après, ostensiblement fiancés.

Ariadne dort dans le petit cimetière d'Étretat. Abandonnée pendant sa vie, elle devait l'être après sa mort. La princesse paye un jardinier pour entretenir richement sa tombe; mais il n'y met des fleurs que pendant la saison des bains. A quoi bon soigner en hiver une tombe que personne ne visite?

Morini a reçu le prix de ses leçons, et il a juré qu'il ne ferait plus d'élèves. Il pleure toutes les fois qu'il parle d'Ariadne.

Une si belle voix! dit-il, et tant de talent! Une si belle âme! mais pas faite pour le théâtre!

De temps en temps Ladof se souvient d'Ariadne. Il est très-heureux avec Olga, mais il y a des jours où il pense que celle qui est morte savait mieux aimer.

FIN

PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.