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Ariadne

Chapter 6: V
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About This Book

Set in a disciplined girls' boarding school, the narrative follows a quiet young pupil whose sudden urge to sing disrupts lessons and triggers formal reprimands, gossip, and social isolation. The story traces daily routines, authority figures, and petty rivalries, showing how institutional rules confront private impulses. Through episodes of inspection, classroom discipline, and dormitory life, the work explores tensions between individual expression and collective decorum, and the small but telling ways community hierarchies shape a young person's fate.

V

Le dortoir de la première classe était plongé dans le calme du premier sommeil. Les lits blancs sans rideaux, drapés dans leurs housses immaculées, s'allongeaient à la file dans la haute salle éclairée aux deux extrémités par des lampes-veilleuses suspendues devant les images saintes. Les corps souples et gracieux des jeunes filles se dessinaient à peine sous les couvertures, et les têtes brunes ou blondes, recevant toutes la même clarté indécise, perdaient leur personnalité dans ce vague crépuscule.

La dame de classe dormait aussi, derrière un paravent, à l'entrée du dortoir, dans une petite chambre assez semblable à la niche de Cerbère. Ce système devait lui permettre de surveiller les entrées et les sorties; mais vingt ans de surveillance émoussent bien des facultés!

Onze heures venaient de sonner à la grosse horloge placée au-dessus de l'escalier, et le son retentissant du timbre se prolongeait encore sous les arceaux des grands corridors voûtés; une des jeunes dormeuses se mit sur son séant, puis posa ses pieds nus à terre, chaussa ses pantoufles, enfila sa robe de chambre, et, sans trop se préoccuper du bruit qu'elle pouvait faire, s'en alla délibérément à travers le dortoir jusqu'à la porte qui donnait sur le promenoir. C'était Olga.

A son passage, elle frappa légèrement sur l'épaule d'une de ses compagnes endormies, qui suivit son exemple et ne tarda pas à se trouver debout près d'elle; une troisième les attendait et les joignit.

Toutes trois alors, payant d'audace, ouvrirent la porte dont les gonds bien huilés ne produisirent pas le plus léger son, et elles se trouvèrent dans le corridor.

Un léger frisson, froid ou crainte, passa sur les trois indépendantes, car elles se rapprochèrent instinctivement et se prirent par la main. La clarté diminuée des grandes lampes suspendues éclairait tristement les énormes promenoirs, le tapis de lisière extrêmement épais éteignait le bruit des pas; cependant un léger frôlement, comme un grignotement de souris, les fit s'arrêter plus d'une fois pendant qu'elles se dirigeaient vers le grand escalier.

Il fallait descendre un étage, parcourir en sens inverse un autre promenoir et entrer dans le réfectoire situé à l'extrémité du vaste bâtiment. Tout cela fut accompli avec une précision et une assurance qui dénotaient une certaine habitude de cette promenade.

Les trois espiègles entrèrent dans le réfectoire, et là elles trouvèrent trois charmants garçons, tous les trois officiers de la garde, âgés au plus de vingt ans et disposés à rire de leur mieux du bon tour joué aux duègnes. Ils avaient couru moins de risques pour entrer que les jeunes filles pour arriver là. Une petite porte du réfectoire communiquait avec les cuisines, les cuisines avec la cour, et la cour avec une grande porte cochère donnant sur la rue. Cette porte ne fermant qu'à onze heures, et jusque-là chacun étant libre d'aller et de venir pour rendre visite au nombreux personnel d'un tel établissement, rien n'était plus simple que d'entrer. Pour sortir, quelques précautions de plus étaient nécessaires; mais, en payant bien le soldat sans armes qui gardait la porte, que n'eût-on pas obtenu?

Chacune des trois jeunes rôdeuses avait donc son amoureux plus ou moins bien reçu. Le réfectoire était très-peu éclairé, car toute la lumière venait d'une lanterne sourde cachée sous un banc et tournée du côté de la muraille; mais les couples amis n'avaient pas besoin d'un somptueux éclairage pour s'entendre. Ils s'assirent sur des bancs, les uns en face des autres, et la conversation commença.

On parla de bien des choses: d'abord des dames de classe, qu'on arrangea comme il convient, puis du scandale causé par cette grande sotte de Ranine.

—Tiens, c'est une idée, dit un des jeunes gens. Comment est-elle faite, cette Ranine? Je serais curieux de la voir.

Cette curiosité saugrenue fut punie par une petite bouderie et une querelle d'amoureux. Les autres jeunes filles ayant insisté sur la nécessité d'une réconciliation, la belle offensée permit à son chevalier de baiser sa main généreuse qui daignait pardonner, et tout alla pour le mieux.

Les conversations tendaient à devenir plus intimes, les couples s'étaient rapprochés, et pourtant on continuait à causer des choses de l'institut; de quoi ces jeunes filles eussent-elles pu parler? Et quel sujet plus bizarre et plus curieux pouvaient-elles trouver pour alimenter la causerie?

—C'est donc bien bon, la craie? demandait un jeune homme avec un certain dégoût mêlé de curiosité.

—C'est excellent, quand ça croque sous la dent, vous savez? Nous prenons toujours les morceaux qui restent après la leçon, et l'on se les partage. Nous avons bien soin de les entourer avec de belles manchettes en papier doré découpé. Les maîtres se figurent que c'est par politesse pour eux! Pas du tout, c'est pour que leurs vilains doigts sales ne touchent pas à la craie, puisque nous voulons la manger.

—Oh! vous ne me ferez pas croire, interrompit un autre officier, que vous n'avez pas un petit faible pour quelqu'un de vos maîtres, un joli garçon comme le professeur de chimie, par exemple...

—Lui? repartit vivement la perverse innocente, non, pas lui, il est trop timide; mais notre maître d'allemand! on l'adore, celui-là: il a reçu au moins dix-huit déclarations l'hiver dernier. C'était une coqueluche! toute la classe y a passé!

—Ah! Et vous aussi sans doute? repartit l'amoureux d'un ton de belle humeur.

Il reçut pour sa peine un petit soufflet,—pas trop petit,—et de ce côté-là il fallut aussi faire la paix.

—Et vous? demanda à voix basse le troisième visiteur à son amie qui croquait à belles dents un sac entier de pralines. Inutile de dire que nos jeunes gens n'étaient pas venus les mains vides; une grande corbeille pleine de provisions de toute espèce avait fait son apparition dès le commencement et gisait presque vide aux pieds des causeurs.

—Moi? quoi, moi?

—Avez-vous adoré quelque professeur de musique?

—Non, répondit la jeune gourmande; j'ai adoré notre diacre l'année dernière; il était si beau avec ses longs cheveux châtains bien ondés sur ses épaules! il ressemblait au Christ qui est sur la porte de l'iconostase, vous savez! Et puis il avait une manière si imposante de dire à la messe: «Priez le Seigneur!» Ça me résonnait là!

La jeune fille mit la main, non sur son cœur, mais sur ce qu'on appelle vulgairement le creux de l'estomac. C'est peut-être là que, toute sa vie, elle était appelée à ressentir les plus fortes impressions.

—Et maintenant? continua l'amoureux, non sans un peu de jalousie.

—Maintenant, naturellement, c'est vous que j'adore!

Une semblable assertion en un pareil moment méritait bien quelques paroles de tendresse qui ne se firent pas attendre.

Cependant, ces jeunes gens dont le plus âgé n'avait pas vingt ans, avons-nous dit, ces jeunes filles que leur genre de vie livrait pieds et poings liés à la séduction, ne franchissaient pas les limites d'une gaminerie un peu forte. Ils étaient amenés là non par un amour idéal, non même par un entraînement moins pur, mais simplement par révolte contre la loi, la règle, par amour du fruit défendu, par plaisir de tromper qui de droit. C'était le triomphe de la perversité, mais de la perversité enfantine.

—Il est temps de remonter, dit Olga; c'est l'heure où madame Banz éternue.

Il fallut expliquer comment madame Banz éternuait,—ce qui prit quelques minutes,—puis on se fit des adieux, plus légers que tendres. Les jeunes filles bâillaient sans se gêner, la politesse seule empêchait les messieurs d'en faire autant.

—Que faut-il vous apporter la prochaine fois?

—Des harengs salés et des oignons,—beaucoup d'oignons. Et puis, douchka [1], apportez-nous du champagne.

[1] Expression caressante qui signifie mot à mot: «petite âme.»

—C'est cela, du champagne et un pâté de foies gras; nous souperons ensemble.

Sur cette noble résolution, le groupe se sépara.

En remontant à leur dortoir, les jeunes filles, fatiguées par le manque de sommeil, n'étaient pas aussi légères qu'à leur premier passage. L'une d'elles se heurta dans l'escalier, et la croix de baptême en or qu'elle portait sur sa poitrine, au bout d'une chaîne assez longue, suivant l'usage, heurta la rampe.

A ce bruit, la tête longue et menue de la Grabinof se glissa à l'étage supérieur.

Elle avait aussi passé la nuit hors de son lit, mais nul motif attrayant n'avait écarté le sommeil de ses yeux, et elle s'était endormie sur la marche de l'escalier. A la lueur de la lampe, elle reconnut les trois coupables, et un tressaillement d'horreur la secoua de la tête aux pieds.

—Les trois meilleures, se dit-elle, les trois plus jolies, les trois plus nobles et plus riches. Seigneur, où allons-nous?

Sans attendre la réponse du Seigneur, elle alla se coucher dans son propre lit, où elle jouit d'une insomnie affreuse, fruit de ses tristes pensées. Hâtons-nous d'ajouter qu'elle ne souffrit pas autant qu'on aurait pu le craindre, soutenue par deux éléments divers: le petit à-compte sur sa nuit qu'elle avait pris sur l'escalier, et la joie qu'elle éprouverait à dévoiler à tous la stupidité de madame Banz.


VI

Le lendemain matin, ou, pour mieux dire, le même jour, mademoiselle Grabinof reprenait son service dès l'aube; les nuits agitées ne l'embellissaient pas, car elle avait une de ces physionomies qui ne gagnent rien aux émotions vives. Aussi, dès la première faim calmée, à l'heure du thé national, les jeunes filles s'empressèrent-elles de s'informer avec tendresse de la santé de leur chère dame de classe. Comme on peut s'y attendre, ce fut une des promeneuses nocturnes qui entama ce chapitre.

—Vous avez l'air fatigué, chère mademoiselle, lui dit Olga. Auriez-vous passé une mauvaise nuit? Vous n'étiez cependant pas de service!

Tant d'astuce, tant d'aplomb, et tant de naïveté feinte, de candeur dans le ton de la voix! Mademoiselle Grabinof se sentit tressaillir de colère.

—Vous êtes toute jaune ce matin, reprit une autre. Vous serait-il arrivé quelque désagrément?

Ariadne, qui mangeait silencieusement son petit pain blanc, leva les yeux sur mademoiselle Grabinof. Elle avait bien la conscience d'avoir causé du désagrément à la dame de classe; mais de là à l'avoir fait devenir toute jaune, il devait y avoir quelque différence! Pour juger à quel point l'aimable demoiselle était jaune, la jeune fille se hasarda à lever les yeux. Elle rencontra un regard plein de haine concentrée qui la fit pâlir.

—Oui, proféra l'irascible Grabinof, on m'a fait du désagrément, mais il y a une justice en ce monde, en attendant l'autre.

Tous les yeux se portèrent vers Ariadne, qui sentit bouillonner en elle un sentiment de colère et de mépris pour la sottise humaine. Ce sentiment, hélas! n'était pas nouveau pour elle, et chaque fois il revenait plus amer et plus fort. Mais elle ne pouvait que se taire et patienter; c'est ce qu'elle fit.

La matinée se passa sans encombre. Les trois jeunes criminelles avaient l'air bien endormi; la leçon de géographie leur parut longue, et leurs réponses ne furent pas des plus brillantes; mais ces défaillances n'étaient pas rares, et le professeur n'en fut point offusqué.

La récréation et le dîner étant survenus par là-dessus, tout semblait devoir aller pour le mieux dans le meilleur des mondes, lorsque Ariadne, qui s'en allait à son heure de chant, heurta avec le coin de son portefeuille à musique le dossier d'une chaise sur laquelle reposait, grande ouverte, la boîte à ouvrage de mademoiselle Grabinof, au milieu du corridor. La boîte tomba avec son contenu de menue mercerie, et, pour comble de calamités, le précieux couvre-pieds s'entortilla si bien autour des pieds de la chaise, que plusieurs mailles du crochet furent défaites, et le peloton de fil s'en alla rouler à quelques pas.

—Vous l'avez fait exprès! s'écria la Grabinof en bondissant vers son couvre-pieds qu'elle prit sur son cœur, ainsi qu'une tendre mère étreint son enfant ravi à la dent dévorante d'un animal féroce.

—Vous savez bien que non! dit tranquillement Ariadne, qui, à genoux sur le parquet, remettait méthodiquement en ordre le contenu de la boîte.

—Un démenti! Votre conduite mérite d'être punie, mademoiselle! C'est trop d'insubordination! Je vous prive pour aujourd'hui de votre heure de chant!

Ariadne, toujours à genoux, la tête baissée, avait écouté sans broncher la verte semonce de la dame de classe; mais au dernier mot elle se releva et déposa sur la chaise la boîte fatale.

—Mon heure de chant, dit-elle d'une voix où la colère mettait des vibrations passionnées, c'est une punition infligée par madame la supérieure. Elle seule peut la lever. Le moment est venu d'obéir à ses ordres, je vais à la salle de musique. Si madame la supérieure lève ma punition, vous aurez la bonté de me le faire savoir.

Et, sans plus s'inquiéter de la rage qu'elle laissait derrière elle, Ariadne s'en alla d'un pas tranquille jusqu'au bout du corridor. Lorsqu'elle eut franchi la porte et qu'elle se vit seule, elle courut jusqu'à la salle de musique, s'enferma, et, serrant dans ses bras le piano à queue près duquel elle s'était laissée glisser à genoux, elle coula des larmes amères, larmes de fierté blessée, de bons sentiments froissés, larmes de colère autant que de douleur.

—Méchante, méchante fille! répétait-elle en sanglotant. Pourquoi tout le monde me veut-il du mal, à moi qui ne fais de mal à personne? C'est parce que je suis pauvre!

Elle ne pleura pas longtemps: la colère l'oppressait et étouffait la douleur. Elle s'assit devant l'instrument, plaqua trois accords fermes et prolongés, puis entama l'éternel solfége... L'éternel solfége lui parut écœurant jusqu'au dégoût. Elle s'arrêta, ferma le livre et laissa tomber ses mains inertes. Voilà qu'elle n'aimait plus le chant à présent? Parviendrait-on à la dégoûter même de la musique, sa seule consolation?

—Il y a autre chose que le solfége, se dit Ariadne, et ses doigts encore inhabiles, errant sur les touches, retrouvèrent bientôt l'harmonie bizarre et solennelle des hymnes religieuses qu'elle chantait à la chapelle, et sa voix les accompagna.

Puis elle continua à chanter sans paroles de vagues mélodies nées de son émotion.

Elle ne savait rien de la musique profane, rien de ce qui se chantait au dehors; aussi son inspiration, née en dehors de toutes les formes connues, avait-elle quelque chose d'étrange et d'extatique.

Elle chantait; sa voix grave et puissante jetait des appels passionnés au ciel qui ne voulait pas d'elle, au monde qui la dédaignait; à tout ce qu'elle aurait pu aimer et bénir; aux maîtres qui l'avaient laissée à l'écart, lui jetant à peine les bribes de la science qu'ils distillaient avec tant de soin pour les élèves du premier banc; à la supérieure, que les jeunes filles appelaient «maman», et qui n'avait eu de bienveillance pour elle que l'avant-veille, depuis sept années qu'Ariadne la regardait avec tendresse et vénération; à ses compagnes où elle n'avait trouvé que moqueries cruelles; à tout, tout, tout ce qu'on aime et qu'on implore!

Oui, Ariadne aurait aimé et vénéré tout ce qui s'aime et se vénère; elle avait reçu à sa naissance—don plus précieux que ceux des fées—un cœur tendre, une imagination enthousiaste, une âme d'artiste, en un mot. Elle avait aimé, hélas! tout ce qui l'entourait, et tout s'était refusé à sa tendresse. Qui pouvait avoir besoin de sa tendresse? Chacun n'avait-il pas d'autres soins, d'autres amitiés, d'autres soucis? Dieu seul n'avait rien refusé. Mais Dieu était loin, les amertumes de la terre étaient proches, et c'est à tout ce qu'on peut aimer sur la terre qu'Ariadne adressait son invocation ardente.

Elle chanta, chanta encore; une émotion irrésistible la prit à la gorge et jeta un flot de pleurs dans ses yeux brûlants; elle chanta pourtant, la voix brisée par les sanglots, et un torrent de mélodie poignante, désespérée, roula sous la voûte retentissante de la salle de musique.

Ses larmes coulaient de ses joues pâlies jusque sur le clavier, et elle chantait toujours, s'accompagnant au hasard, et ce qu'elle chanta ce jour-là fut sublime. Mais elle ne s'en souvint jamais.

A la fin, brisée, anéantie, elle laissa mourir les accords sous ses doigts, et pencha sa tête alanguie sur le pupitre. A son grand étonnement, une paix profonde, bien supérieure au calme qu'elle avait connu jusque-là, avait passé dans son âme. Elle se sentait soudain prête à tout affronter, à tout subir. D'élève, elle venait de passer maître.

Sentant vaguement qu'elle était là depuis bien longtemps, elle reprit son cahier et regagna le corridor. O surprise! le corridor était vide! Dans les classes fermées on entendait la voix des professeurs qui péroraient à cœur-joie. Stupéfaite et pleine de frayeur, Ariadne courut à l'escalier pour voir l'heure... Avant qu'elle eût atteint les degrés, l'horloge sonna lentement trois heures.

Trois heures! c'est-à-dire que la leçon, commencée depuis une heure, devait durer encore vingt minutes. Impossible d'entrer dans la classe sous l'œil curieux et moqueur de ses compagnes, sous le regard cruel de mademoiselle Grabinof, sous l'interrogation méticuleuse du professeur pédant. Avouer qu'elle avait chanté à en perdre le sentiment de l'heure, montrer à ces gens bêtes ou méchants son visage pâli par l'extase récente? Impossible. Mieux valait courir tous les risques. Elle s'assit sur une marche du grand escalier et attendit.

Maintes fois d'autres jeunes filles avaient dépassé le terme fixé en jouant du piano pendant les récréations; mais celles-là avaient des amies: au dernier moment une compagne arrivait en courant, dire: On sonne! La dame de classe elle-même réparait cet oubli et faisait prévenir la musicienne trop zélée.

Mais pour cela il fallait avoir une amie, ou tout au moins n'être pas mal avec la dame de classe... Ariadne n'avait rien à attendre de personne.

Cet oubli, que mademoiselle Grabinof eût dû prévenir, parut à la jeune fille gros de menaces terribles.

—Elle a comploté quelque chose contre moi, se dit-elle; elle veut me faire renvoyer, c'est certain.

Le renvoi de l'institut, pour Ariadne, c'était quelque chose d'à peu près semblable à l'exposition d'un nouveau-né sous une porte cochère. Elle se trouvait également sans ressources, sans vêtements, sans asile... C'était la Néva en perspective, après deux ou trois jours consacrés à ressentir les horreurs de la faim et du froid. Ariadne n'envisageait pas et ne pouvait pas envisager d'autre terme à ses souffrances.

Au lieu de se sentir abattue, elle éprouva de nouveau ce grand calme qui était tombé sur elle dans la salle de musique, et qui l'avait quittée devant la porte de sa classe. Une illumination subite se fit en elle.

—Je chanterai! se dit l'orpheline sans fortune. Et son cœur fut soudain plein de confiance. Elle avait un ami, un protecteur: l'art, qui venait de lui apparaître dans l'extase de son rêve éveillé.


VII

Pendant qu'Ariadne s'oubliait dans la salle de musique, mademoiselle Grabinof n'avait pas perdu son temps. Ramassant son cher couvre-pieds, elle avait transporté dans sa chambre, qui ouvrait sur le promenoir, tous les menus objets dispersés dans l'accident, puis, parcourant le vaste corridor de son œil d'aigle, elle attendit qu'un joli groupe, surnommé les Trois Grâces, fût à portée de la voix.

Les Trois Grâces marchaient en se donnant le bras, car la règle des instituts de Russie n'interdit point ces gracieuses familiarités, si naturelles et si douces, qu'un esprit brutal proscrit cruellement dans les établissements de France. Au moment où, passant devant le cerbère, elles baissaient la voix, comme de juste, le cerbère les appela sans affectation.

—Venez ici, belles demoiselles!

Les belles demoiselles levèrent la tête avec un ensemble parfait et virent dans les yeux du cerbère qu'on ne passerait point, même en jetant un gâteau, c'est-à-dire un compliment. Elles entrèrent toutes trois dans la chambre de la dame de classe, et celle-ci referma doucement la porte sur ses prisonnières.

C'était une jolie chambre, haute de plafond. Les murs étaient couverts de portraits. Chez madame la supérieure, c'est la grande-duchesse qui avait la place d'honneur; chez les dames de classe, c'était madame la supérieure. Admirons ici les effets de la hiérarchie. La femme de chambre de la dame de classe mettait à son tour en évidence la carte photographique de sa maîtresse. Rien de plus juste en effet.

Les chaises, le canapé, les tables étaient couverts de menus objets, fruits des heures oisives des jeunes filles, plutôt que de leur enthousiasme. La lumière entrait à flots par une énorme fenêtre cintrée; l'appui de cette fenêtre était orné de plantes à feuillage vivace; tout était gai et avenant dans l'antre du cerbère, et cependant les Trois Grâces sentirent un petit frisson leur passer dans le dos lorsque la porte se referma si doucement sur elles. Mademoiselle Grabinof fermait rarement sa porte quand elle était de service, et celles qui avaient joui de l'honneur du tête-à-tête ne se montraient pas pressées de raconter l'entrevue.

La dame de classe revint auprès de ses chères élèves et les regarda tranquillement, puis dit d'une voix douce:

—J'ai passé la nuit sur le grand escalier.

Deux des coupables rougirent soudain de la tête aux pieds. Leurs bras et leurs épaules, mal couverts par la pèlerine de percale, devinrent d'une couleur à faire envie aux fraises des bois. La troisième, la plus résolue,—c'était Olga, naturellement,—regarda mademoiselle Grabinof d'un air étonné et lui dit avec assurance:

—Quelle drôle d'idée avez-vous eue de passer la nuit sur l'escalier?

Intérieurement, la vieille fille ne put s'empêcher d'admirer le sang-froid de son élève, et s'avoua à elle-même qu'elle n'en aurait pas eu autant à sa place; mais l'occasion n'était pas favorable pour lui faire des compliments.

—Je vous ai vue sortir, ma chère, dit-elle, et je vous ai vue rentrer.

—Où allions-nous? demanda la jeune indomptée.

—Au grand réfectoire, où trois messieurs vous attendaient.

—Chère demoiselle, dit la coupable du ton le plus persuasif, vous avez fait un mauvais rêve et vous aurez pris froid, bien certainement; c'est pour cela que vous vous figurez avoir passé la nuit sur l'escalier.

Mademoiselle Grabinof secoua la tête négativement sans se départir de son calme.

—Non, ma chère; je n'ai rien rêvé, et je m'en vais de ce pas prévenir madame la supérieure. D'ici là, vous resterez dans ma chambre, dont je mettrai la clef dans ma poche, et l'on vous empêchera de prévenir vos complices, de sorte que nous prendrons ces messieurs lors de leur prochaine visite.

La jeune fille avait pâli au nom de la supérieure, mais son orgueil indomptable lui fit prendre le dessus. Elle descendait d'une race illustre; sûre de son nom, de son titre et de sa fortune, elle ne craignait pas grand'chose en ce monde.

—Et vous, chère mademoiselle Grabinof, vous tomberez dans la disgrâce de madame la supérieure pour n'avoir pas eu plus tôt l'idée de passer la nuit sur l'escalier.

A cette réplique malsonnante, la dame de classe perdit le calme qu'elle s'était fabriqué de pièces et de morceaux, et son emportement naturel reprit le dessus.

—Malheureuses que vous êtes! s'écria-t-elle, vous me bravez ici même! Je puis vous faire chasser honteusement de cet établissement, asile des vertus, que vous déshonorez par vos intrigues scandaleuses...

La jeune fille redressa fièrement la tête.

—Nous ne déshonorons rien, dit-elle avec hauteur. Une espièglerie sans conséquence n'est pas un déshonneur, même pour l'établissement qu'honorent vos vertus, mademoiselle. Vous ne pouvez pas supposer qu'une descendante des Rurik ait pu déshonorer quoi que ce soit, surtout elle-même.

Ce n'était plus la duplicité maligne de son langage ordinaire, c'était une insolence de haut parage, qui sentait sa véracité d'une lieue. En se voyant si bien soutenues, les deux compagnes, plus timides, reprirent courage et firent bonne contenance.

—Espièglerie si vous voulez, repartit la dame de classe qui sentit le besoin de céder un peu; toujours est-il que de semblables espiègleries ternissent la réputation des jeunes demoiselles. Vous ne vous seriez pas permis de pareilles espiègleries dans vos familles...

—Dans nos familles on nous laisserait libres de voir les jeunes gens et de causer avec eux; ici l'on s'ennuie à périr, rétorqua la jeune fille.

—Vous êtes à l'institut, répliqua la Grabinof impatientée, et, pendant que vous y êtes, vous êtes tenue d'en observer les règlements. Je vais porter plainte à madame la supérieure, de votre conduite d'abord, et de votre insolence ensuite.

—Et moi, fit la révoltée en frappant du pied, si l'on veut me renvoyer, j'adresserai une supplique à l'empereur, qui est mon parrain, et je lui dirai que notre seul but, en recevant ces messieurs, était d'obtenir un peu de nourriture qu'ils nous apportaient en cachette, parce que nos portions, que la bonté impériale a faites amples et généreuses, sont réduites à rien par le grapillage de nos supérieurs! C'est pour manger, mademoiselle, que nous allions au réfectoire, conclut la jeune fille en regardant la Grabinof dans le blanc des yeux. C'est pour manger! Oui. Voyons, dis, toi, fit-elle, en s'adressant à la plus gourmande des trois, est-ce que ce n'était pas pour manger?

—Oh! si, soupira le pauvre estomac mal content.

—Voilà, mademoiselle, faites ce qu'il vous plaira. Cependant, j'avoue que notre imprudence pourrait nous causer des ennuis, et à vous aussi, chère mademoiselle. Je crois qu'il vaudrait mieux vous abstenir de scandale. Nous sommes assez punies par votre réprimande et par le mal que nous vous avons causé; veuillez, chère mademoiselle, laisser dormir cette affaire, et comptez que nous vous serons pour toujours soumises et... reconnaissantes.

Ce mot fut souligné, juste assez pour porter, assez peu pour paraître naturellement amené. La paix ne fut pas longue à conclure. Les coupables écoutèrent une interminable mercuriale que mademoiselle Grabinof prolongea tant qu'elle put trouver dans sa mémoire des expressions appropriées à la circonstance. Il fut convenu qu'on ne retournerait plus au réfectoire la nuit; que les jeunes gens apprendraient, par celui qui les laissait entrer, qu'il fallait renoncer à leurs expéditions secrètes, et que désormais les Trois Grâces soutiendraient envers et contre tous l'excellente dame de classe qui voulait bien leur épargner la honte d'un scandale public orné de toutes ses conséquences. Cette dernière clause fut présentée en termes moins précis, mais elle n'en fut pas moins bien établie entre les parties contractantes.

—Et maintenant, conclut la Grabinof, vous allez me dire le nom de ces messieurs...

Un haussement d'épaules, qui signifiait le plus clairement du monde un: Allons donc! des moins respectueux, fut la réponse de la belle insoumise.

—... Et le nom du soldat qui les laisse entrer? insista la vieille fille.

Elle obtint la même réponse muette et éloquente.

Mademoiselle Grabinof éprouva une forte tentation d'aller trouver la supérieure; mais son orgueilleuse élève produisit aussitôt un revirement dans cette âme moins fortement trempée que celles des Romains d'autrefois.

—Vous ne voudriez pas, mademoiselle Grabinof, exiger de nous une délation qui serait une lâcheté! Ce n'est pas vous qui pourriez nous demander cela. Cette question était une épreuve, je le vois bien, malgré votre air sévère, et vous êtes fière que nous ayons résisté... Acceptez ce petit rien comme l'hommage d'une élève respectueuse qui sent ce qu'elle vous doit, et aussi comme un gage des bons sentiments que vos paroles ont fait naître dans son cœur.

La cloche sonnait, la noble délinquante serra vigoureusement dans ses bras la Grabinof stupéfaite, lui passa au poignet un cercle d'or qu'elle venait de détacher de son bras, et, dans sa précipitation, ne manqua point de pincer dans le fermoir un peu de la peau sèche et flasque de la dame de classe. Un petit cri de douleur, un autre petit cri d'effroi, des excuses, des baisers, quelques promesses, et, avec une précipitation fiévreuse, toutes les demoiselles s'élancèrent dans le promenoir, où le professeur, chauve et majestueux, apparaissait déjà, prêt à franchir le seuil de la classe.

—Ranine, où est Ranine? Elle a oublié l'heure, crièrent quelques voix compatissantes.

La Grabinof jeta un coup d'œil autour d'elle, s'aperçut qu'Ariadne manquait, et resta un quart de seconde la main sur la poignée de la porte. Fallait-il l'envoyer chercher? Son regard indécis tomba sur le bracelet d'or, symbole de fidélité et de vasselage. On ne sait quelle pensée diabolique traversa le cerveau de la vieille fille, mais elle poussa la porte et alla s'asseoir tranquillement à sa place, avec l'inévitable couvre-pieds qui gagna très-vite quelques rangées de plus.

Pendant que le professeur faisait au tableau une démonstration compliquée, la plus jeune des Grâces dit à l'oreille d'Olga:

—Est-ce que tu vas leur faire dire de ne pas venir?

—Mon Dieu, que tu es bête! fut toute la réponse qu'elle put obtenir.

—Adieu le champagne! soupira la seconde, qui aimait les douceurs.

—Pourquoi donc? répondit fièrement l'aînée: nous irons demain soir. Madame Banz dort comme une marmotte; et elle ronfle, encore!

—Je n'irai pas! murmura la faible jeune fille.

—Sotte! répondit son aînée. J'irai, moi!

Le professeur l'ayant appelée au tableau, la belle insoumise fut forcée d'en rester là et d'aller prendre des mains du maître la craie emmaillottée de papier doré. Mais son explication du problème ne fut pas brillante, on peut le croire.


VIII

La soirée du lendemain fut fertile en événements: depuis bien des années, sauf les visites de l'empereur et de l'impératrice, l'institut n'avait pas été témoin de tant de choses extraordinaires.

D'abord, Ariadne fut mandée chez la supérieure, pour avoir manqué sans excuse valable à la classe de mathématiques. Cette fois, l'insoumission était flagrante; on ne peut pas s'attarder au point de venir plus d'une heure en retard! Et la Grabinof, en faisant son rapport, avait eu soin d'appuyer sur la déclaration d'Ariadne elle-même, qui avait avoué n'être revenue qu'à trois heures.

La jeune fille trouva chez la supérieure la même dame en cheveux gris qui avait été témoin de sa première réprimande.

Madame Sékourof était la voisine plus que l'amie de la directrice; mais une longue habitude l'amenait là dans la soirée plutôt par ennui de son foyer solitaire que par sympathie bien vive pour la vieille supérieure.

De son côté, madame Batourof éprouvait une estime très-sincère et presque respectueuse pour son amie qui, sans grande fortune, trouvait le moyen de faire beaucoup de bien; elle avait une foi illimitée dans son jugement et prenait toujours ses conseils dans les occasions difficiles. Elle les suivait rarement, devons-nous ajouter; mais elle le disait elle-même avec un soupir:

—La théorie de la vie et la pratique font deux, ma chère!

A son entrée, Ariadne rencontra le regard clairvoyant de ces yeux bons et intelligents, et se sentit soudain fortifiée. De son côté, la vieille dame devina aussitôt que, si la jeune fille comparaissait pour la seconde fois en si peu de temps devant son juge, ce n'était pour aucune faute vraiment répréhensible. Le regard honnête d'Ariadne ne bravait pas la censure et ne payait pas d'audace; mais il était de ceux qui ne se baissent pas sous l'outrage immérité.

—C'est encore vous, mademoiselle? proféra la supérieure avec sévérité. Vous êtes donc incorrigible?

—Je me suis oubliée, madame, répondit Ariadne, je vous fais mes excuses. Personne n'est venu me chercher, et je n'ai pas de montre.

—Vous chantiez donc bien haut que vous n'avez pas entendu sonner l'heure de la classe?

—Je n'ai pas entendu.

Au souvenir de son extase, les yeux d'Ariadne avaient repris cette fixité qui la rendait si étrange. Il lui semblait entendre encore les sons de cette musique céleste, née d'elle-même, qui l'avait emportée au delà du réel.

—Eh bien! mademoiselle, puisque vous oubliez l'heure, vous n'irez plus chanter: nous trouverons une autre punition pour vous. Allez!

Ariadne s'inclina en silence et se dirigea vers la porte. A mi-chemin, une impulsion irrésistible lui fit tourner la tête vers madame Sékourof; celle-ci, qui la suivait de l'œil avec un air attristé, lui fit un petit signe amical. Ariadne, on ne sait pourquoi, se sentit le cœur moins oppressé et retourna d'un pas moins tardif à l'éternel promenoir où la Grabinof triomphante l'attendait à la façon de l'araignée qui attend une mouche.

Quand les deux dames furent seules, madame Sékourof garda pendant un moment le silence.

—C'est une fille bien extraordinaire, dit-elle très-doucement afin de ne pas rompre le fil des pensées de sa voisine, si par hasard celle-ci pensait à autre chose.

—Oui, répondit la directrice avec une promptitude qui prouva qu'elle avait suivi un cours d'idées analogue. Seulement, elle a une chose contre elle: sa pauvreté. Chez une fille de grande maison, cette originalité serait un grand charme; chez une fille sans fortune, c'est un tort grave.

—N'a-t-elle absolument rien?

—Rien.

—Mais où ira-t-elle en sortant d'ici?

La supérieure fit un geste vague qui signifiait: n'importe où.

—Je suis sûre, insista madame Sékourof, que, si on lui donnait un bon maître, elle ferait une artiste de premier ordre; elle a une voix extraordinaire, et avec cela une chaleur concentrée qui la rendraient, je crois, très-propice à la scène.

—Vous voilà bien avec votre marotte de théâtre! Vous vendriez vos dernières robes pour un opéra nouveau! dit en souriant la directrice.

—Pas absolument. Mais cette jeune fille m'étonne. Est-elle d'un caractère difficile?

—Jusqu'ici l'on ne s'était jamais plaint d'elle. Mais vous savez, cette dernière classe nous donne parfois bien du tourment... C'est l'âge des révoltes et autres choses...

La supérieure se tut et réprima un soupir.

Depuis quelques jours, avant même l'entretien de la Grabinof avec sa chère Annette, des rumeurs insaisissables étaient venues se concentrer dans cette espèce de cornet acoustique qu'on appelait le cabinet directorial. On avait reparlé d'une vieille histoire, désormais oubliée, qui avait failli coûter à la supérieure sa place et ses ressources; l'histoire était vieille de vingt ans au moins. Pourquoi l'avait-on tirée de l'oubli?

Et puis, voilà que de sottes femmes de chambre s'étaient mises aussi à parler d'ombres qui se promenaient dans les salles de service. On prétendait que le portier était toujours ivre depuis quelque temps; tout cela en soi était peu de chose, et pourtant la directrice, qui connaissait toutes les épines de son métier, n'avait pas l'âme tranquille.

—Ranine est exaltée, reprit-elle, car il importait de ne pas laisser lire dans son âme, même à une ancienne et fidèle amie, même à la plus discrète des femmes; ces filles exaltées finissent mal pour la plupart.

—Oui, quand on ne leur donne pas les moyens de tourner leur exaltation vers les sommets de l'idéal. La Malibran aussi était exaltée, et toutes celles qui se sont fait un nom dans les arts.

—Voyons, ma bonne, on ne peut pourtant pas fonder des bourses au Conservatoire pour toutes les filles qui se prennent d'idée de chanter!

—Pour toutes, non; mais cela existe pour quelques-unes. Heureuses celles qui les obtiennent! Voudriez-vous me laisser causer avec cette jeune fille?

—Volontiers! Mais attendez quelques jours si vous avez l'intention de la gâter. Je ne voudrais pas que ce fût immédiatement après mes réprimandes.

—C'est trop juste, répondit madame Sékourof. Je vous en reparlerai dans quelque temps.

La conversation effleura quelques sujets, mais sans se fixer. Chacune des deux dames avait l'esprit ailleurs, et elles se séparèrent bientôt. Madame Sékourof emporta dans sa bonne âme libérale et enthousiaste la pensée de faire une artiste d'Ariadne, et la directrice s'enferma dans les souvenirs de cette vieille histoire qu'on lui avait rappelée si mal à propos les jours derniers. C'était dans le réfectoire qu'on avait surpris les coupables... Ce réfectoire n'était vraiment pas gardé! Mais qui pouvait s'imaginer que le démon de la perversité pousserait une jeune fille à sortir du dortoir, à tromper la surveillance d'une dame de classe et à traverser cet énorme bâtiment?... Il fallait que le génie du mal fût bien fort. Cependant les faits étaient là! Il avait fallu renvoyer la jeune fille.

Onze heures sonnèrent; la directrice, mue par une inquiétude secrète, se leva péniblement de sa bergère. Elle avait soixante-six ans révolus, et ses jambes engourdies par sa vie sédentaire n'aimaient pas les longues promenades. Elle sortit cependant de son salon et trouva dans sa salle d'attente sa fidèle femme de charge, aussi rigide, aussi refrognée que jamais.

—Vous, madame! s'écria-t-elle, vous n'avez pas sonné pourtant?

—Non, viens avec moi, Groucha, prends une lampe: nous allons faire une ronde.

Groucha, effrayée, regarda sa maîtresse. Une ronde! voilà quinze ans qu'on n'en faisait plus! Dans les années qui avaient suivi le fâcheux événement récemment tiré de l'oubli, la supérieure avait prodigué les rondes et les inspections; mais, depuis, la surveillance s'était ralentie: la sécurité est un bien bon oreiller; et deux ou trois ans s'étaient écoulés sans que l'idée de faire une ronde eût seulement effleuré la pensée de la directrice.

—Oui, Groucha, je dis bien: une ronde. Allons!

Groucha, revenue au sentiment de ses devoirs, prit une lampe d'une main, offrit l'autre bras comme appui à sa maîtresse, après lui avoir jeté un châle sur les épaules, et les deux femmes entrèrent dans le grand vestibule.

Tout était calme. Les lampes brûlaient paisiblement; les marches du grand escalier, tapissées de drap écarlate, s'enfonçaient dans une demi-obscurité, mais sans mystère; la grande horloge battait la fuite du temps à coups égaux, et les soldats de service,—car les instituts sont desservis et gardés par des soldats en congé illimité,—les soldats ronflaient, tranquillement couchés sur les bancs de bois qui garnissaient le péristyle. Le suisse, solennel le jour avec son uniforme écarlate galonné d'aigles noirs et blancs sur fond jaune, dormait dans sa chambre, voisine du grand tambour qui garantit la porte d'entrée. Nul ne veillait sur l'institut; mais n'était-il pas capable de se garder tout seul? Les bonnes serrures, les portes de chêne et les épaisses murailles ne constituaient-elles pas une défense suffisante?

—Voilà comment nous sommes gardées! soupira la supérieure. Allons, Groucha, par ici.

Au lieu de se diriger vers les dortoirs, comme elle s'y attendait, la suivante vit avec étonnement sa maîtresse prendre le chemin du réfectoire. Se rappelant qu'en effet c'était là que, vingt ans auparavant, on avait appris la vérité, elle reconnut en son for intérieur le bon sens de sa maîtresse. Groucha croyait bien qu'il y avait quelque chose, et, comme elle détestait également toutes les dames de classe, elle n'était pas fâchée de prévoir quelques désagréments pour au moins l'une d'entre elles.

Elles avançaient lentement; la supérieure s'arrêtait devant chaque porte ouvrant sur le vaste corridor et constatait d'un coup d'œil qu'aucun filet de lumière ne passait à travers les joints. L'appartement de l'inspectrice était ouvert, suivant le règlement, mais tout le monde y dormait du meilleur sommeil.

Enfin les deux femmes s'arrêtèrent devant le réfectoire; la supérieure prêta l'oreille avec une sorte de crainte superstitieuse. Allait-elle ou non entendre des voix comme alors? Non, rien. Plus rassurée, elle ouvrit la porte, et, dans la pénombre, elle vit devant elles trois belles têtes intelligentes et effarées, trois jeunes officiers qui se levèrent brusquement à son apparition et restèrent cloués à leur place.

Le silence le plus effrayant régna un moment. Le visage de la vieille femme avait pris une expression d'indignation et de fureur qui la rendait terrible.

—Vous ici, messieurs! dit-elle enfin en foudroyant les Mirsky de son regard. Vous, que j'accueillais avec confiance, à qui j'offrais le pain et le sel! Vous! des voleurs d'honneur, qui vous introduisez la nuit dans cet asile pour débaucher les enfants que Dieu et le Tsar m'ont confiées! Vous! Ah! messieurs!

En ce moment, elle ne jouait pas un rôle; tout sentiment mesquin était loin de son cœur. Elle se détourna avec un geste de dégoût si auguste et si grand, que les jeunes gens ne purent que baisser la tête et murmurer:

—Pardon!

Les yeux de la vieille dame tombèrent sur le panier de victuailles, d'où sortaient les goulots des bouteilles de champagne promises, et elle haussa les épaules avec un geste de mépris.

—Certes, reprit-elle, mes filles sont coupables, bien coupables, et je ne chercherai point à les excuser; mais ce n'est pas elles qui sont entrées nuitamment chez vous, trompant la surveillance et corrompant les gardiens! Qu'espériez-vous, messieurs? Êtes-vous venus au moins dans le but de consacrer par le mariage des promesses obtenues? Mais elles, ces enfants, savent-elles seulement ce que vous êtes? Leurs positions, leurs fortunes sont-elles en rapport avec les vôtres?

—Nous ne sommes point guidés par l'intérêt, ma tante, dit le troisième officier qui s'était tenu jusque-là dans l'ombre, et, d'ailleurs, seul, je venais pour une jeune fille; mes camarades ne faisaient que m'accompagner.

—Vous, mon neveu! Ah! c'en est trop, fit la tante indignée. Quel est le nom de celle que vous attiriez ici?

—Je ne puis vous le dire, ma tante. Vous le saurez sans doute facilement, mais ce n'est pas ma bouche qui doit le proférer.

Madame Batourof resta silencieuse un moment, puis prit rapidement son parti.

—Venez, messieurs, il ne faut pas que le règlement soit violé plus longtemps. C'est moi qui vais vous faire ouvrir la porte, car on ne doit pas croire ici que la supérieure peut être trompée. Elle ouvre et ferme les yeux quand il lui plaît.

Se dirigeant aussitôt vers la porte qui reliait le réfectoire aux communs, elle appela d'une voix forte:

—Quelqu'un!

Le soldat de garde se présenta aussitôt, défait, blême et tremblant.

—Reconduis ces messieurs, dit la supérieure, et viens me parler demain matin. Messieurs, vous voudrez bien rester au régiment comme si vous gardiez les arrêts, jusqu'au moment où je vous ferai savoir ce que j'aurai décidé.

Les trois officiers s'inclinèrent profondément devant madame Batourof, qui leur répondit par un bref signe de tête, puis ils sortirent, et elle resta seule avec Groucha au milieu de la salle.

—Dieu m'a épargnée pour cette fois, dit-elle en faisant le signe de la croix; au moins n'ai-je pas vu mes filles dans leur honte. Groucha, il faut que je sache leurs noms demain matin. Informe-toi!

La supérieure, soutenue par sa servante, parcourut encore une fois les corridors, gravit l'escalier et se livra à des investigations prudentes dans les dortoirs. Tout était dans un ordre parfait. Une odeur d'éther assez prononcée régnait aux abords de la chambre de mademoiselle Grabinof, mais les dames de classe sont souvent nerveuses, et cette odeur n'avait rien d'insolite à l'institut. La supérieure passa outre et rentra chez elle, l'esprit chagrin.