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Ariel: ou, La vie de Shelley

Chapter 39: XI. LE CAVALIER SERVANT
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About This Book

A narrative biography reconstructs the life of Percy Bysshe Shelley from his alienating school years through intellectual friendships, romantic entanglements, and artistic development. Using letters and memoirs arranged with novelistic shape, it follows his resistance to social conventions, close ties with Mary and her father Godwin, encounters with contemporaries such as Byron, and his evolving radical views on religion, politics, and love. The book emphasizes inner conflicts, creative growth, personal losses, and eventual emancipation, alternating anecdote, portrait, and reflective commentary.

À trois heures, Shelley alla rendre visite au Palais Mocenigo à Byron qui lui fit grand accueil, Shelley étant peut-être le seul homme au monde avec lequel il consentît à parler sérieusement et d'égal à égal. Même lorsque lui furent expliqués le but du voyage et le désir de Claire de revoir l'enfant, il resta calme et raisonnable. Il dit qu'il comprenait très bien les soucis de Claire; qu'il ne pouvait lui envoyer Allegra parce que les Vénitiens, qui l'accusaient déjà d'être capricieux, diraient qu'il s'était fatigué de l'enfant; mais qu'il allait réfléchir, et trouverait un moyen de tout concilier. Puis il proposa une promenade à cheval au Lido.

À travers la lagune, la gondole les y conduisit. Les chevaux attendaient sur la longue plage à demi-submergée, semée de chardons et d'algues. Shelley aima ces sables déserts, ce galop presque au milieu des flots. Seule l'idée que Claire anxieuse l'attendait chez les Hoppner gâta un peu son plaisir.

Byron parla de la sotte attitude des Anglais à son égard. Ceux qui venaient à Venise le poursuivaient de leur curiosité et payaient ses domestiques pour voir sa chambre à coucher. Puis il en vint aux malheurs de Shelley avec de grandes protestations d'amitié. «Si j'avais été en Angleterre, j'aurais remué ciel et terre pour vous faire rendre vos enfants.» Cela l'amena à traiter de la méchanceté humaine qu'il jugeait infinie: «Les hommes se haïssent les uns les autres... Espérer ou souhaiter autre chose, c'est la marque d'un esprit visionnaire.

—Pourquoi? dit Shelley. Vous semblez admettre que l'homme subit ses instincts sans pouvoir les diriger... Ma foi est tout autre; je crois que notre volonté peut créer notre vertu... Que la méchanceté soit naturelle, cela ne prouve pas qu'elle soit invincible.

Byron montra la cité praticienne que le soleil couchant peignait de pourpre sombre et d'or en fusion: «Remontons en gondole, dit-il, je vais vous faire voir quelque chose.» Après qu'ils eurent glissé quelques minutes sur la lagune, il reprit: «Regardez vers l'ouest et écoutez. N'entendez-vous pas le son d'une cloche?»

Shelley vit alors, sur une île assez petite, un bâtiment de briques, sans forme, presque sans fenêtres, que dominait une tour ouverte dans laquelle une cloche noire se balançait sur le ciel vermillon. On eût dit qu'au bruit des rames se mêlaient des cris d'appels lointains étouffés.

—Ceci, dit Byron, est la Maison des Fous. Tous les soirs, en traversant l'eau à cette heure, j'entends la cloche appeler les fous à la prière.

—Sans doute pour remercier le Créateur de ses bontés envers eux?

—Toujours le même, Shelley! dit Byron sauvagement. Infidèle et blasphémateur!... Et vous ne nagez pas? Gare à la Providence!... Mais vous parliez de vaincre nos instincts?... Ne vous semble-t-il pas plutôt que ce spectacle est l'image de notre vie? La conscience est une cloche qui nous appelle à la vertu... Comme ces fous, nous obéissons, sans savoir pourquoi. Puis le soleil se couche, la cloche s'arrête, et c'est la mort.

Il regarda Venise qui, dans la lumière crépusculaire, était devenue d'un gris rose.

—Nous autres, Byron, dit-il, nous mourons jeunes... Du côté de mon père comme du côté de ma mère... Cela m'est égal, mais je veux jouir de ma jeunesse.

* * *

Le lendemain Shelley qui était venu à Byron avec inquiétude, fut agréablement surpris de le trouver raisonnable. Il offrit de céder à Shelley et à Claire, pour deux mois, une villa qu'il possédait près de Venise, au-dessus d'Este, et d'autoriser Allegra à y faire un séjour. Shelley ne pouvait qu'accepter des propositions si généreuses et il écrivit à Mary de le rejoindre aussitôt.

«J'ai dû prendre la décision sans vous; j'ai fait pour le mieux, et vous devez, ma bien-aimée Mary, venir me gronder si j'ai eu tort, m'embrasser si j'ai eu raison. Pour moi je n'en sais rien du tout, et les événements le montreront. En tous cas, ici nous n'aurons pas l'ennui d'avoir à nous présenter et vous trouverez Mrs Hoppner, qui est si belle; si angéliquement douce que si elle était en même temps aussi sage, ce serait tout à fait un Mary, mais elle n'a pas votre perfection. Ses yeux sont comme un reflet des vôtres; ses manières, les vôtres quand vous connaissez et aimez les gens... Embrassez pour moi les darlings aux yeux. Ne laissez plus William m'oublier. Ca [1] est trop petite pour se souvenir de moi.»

Le voyage de Mary fut pénible; à Florence elle eut des difficultés de passeports qui la retinrent assez longtemps; la petite Clara, qui faisait ses dents, souffrit beaucoup de la chaleur, de la fatigue, du changement de lait et arriva à Este assez malade.

Pendant quinze jours elle resta fiévreuse. Le médecin d'Este paraissant tout à fait stupide, Shelley et Mary décidèrent d'emmener l'enfant à Venise pour en consulter un meilleur. À Fusina, la douane autrichienne les arrêta et prétendit les empêcher de traverser la lagune. Shelley passa outre avec une violence inouïe et se précipita dans une gondole. La petite Ca avait d'étranges mouvements convulsifs de la bouche et des yeux. Pendant le trajet elle parut presque inconsciente. À l'hôtel des symptômes furent plus mauvais encore. Un médecin dit tout de suite qu'il n'y avait pas d'espoir. En une heure, elle mourut silencieusement, sans paraître souffrir.

Mary se trouva soudain dans le vestibule d'une auberge, inconnue, son enfant morte dans les bras. Mrs Hoppner vint et l'emmena chez elle. Le lendemain matin, une gondole où monta Shelley emporta le petit corps au Lido et Mary s'efforça de secouer sa tristesse. C'était un des principes de Godwin que seuls les êtres de nature faible et lâche s'abandonnent à la douleur et que celle-ci dure peu quand nous ne nous y complaisons pas secrètement par une sorte de cruelle vanité de souffrir. Sa fille partageait ses idées sur ce point. Le surlendemain de l'enterrement, elle écrivit dans son journal: Lu le quatrième chant de Childe Harold. Il pleut. Vu le Palais des Doges, le Pont des Soupirs, etc... À l'Académie avec Mrs Hoppner; vu quelques belles peintures. Visite à Lord Byron, où j'ai trouvé la Fornarina.

* * *

La Fornarina était la nouvelle maîtresse de Byron, fille à l'aspect populaire et sauvage. «Vous verrez qu'elle est belle, avait dit Byron à Shelley. De grands yeux noirs et un corps de Junon; des cheveux ondulés qui brillent au clair de lune; une de ces femmes qui par amour iraient jusqu'en Enfer. J'aime ces sortes d'animaux et j'aurais certainement préféré Médée à toutes les femmes du monde.»

C'était en effet un étrange animal que cette belle boulangère, et tout à fait indomptable. Elle était si féroce que les domestiques en avaient une folle terreur, même Tita, le gondolier géant du poète. Jalouse, insupportable, fausse comme un démon, et parfaitement ridicule depuis qu'elle avait voulu remplacer son beau châle par des robes élégantes et des chapeaux à plumes que Byron jetait au feu au fur et à mesure qu'elle les achetait. Mais il tolérait ses folies, parce qu'elle l'amusait. Il aimait sa vivacité, son accent vénitien, sa violence. Cette âme fruste et proche de la bête le reposait, croyait-il, mieux que tout autre du travail spirituel. Grâce à elle son poème avançait allègrement, dans un mouvement superbe, avec quelque chose de la naturelle et mouvante furie de l'océan et de la femme amoureuse.

Aux Shelley, qui étaient la civilisation même, cette admirable brute ne pouvait que déplaire. Ils échangèrent des regards attristés. Pendant les quelques jours qu'ils passèrent encore à Venise, Shelley vit de plus près la vie de Lord Byron et le jugea sévèrement. Le poète associait à ses débauches les femmes que ses gondoliers ramassaient dans les rues. Puis, mécontent de lui-même, il décrétait que l'homme est méprisable. Son cynisme ne parut plus à Shelley qu'un masque élégant pour sa bestialité.

Enfin les Shelley rentrèrent à Este, bien tristes d'y revenir sans leur petite fille. Pourtant la maison était gaie. Dans le jardin, une vigne en espalier conduisait à un charmant pavillon qui devint la retraite favorite du poète. De là on découvrait au premier plan le vieux château d'Este; puis, comme une mer verte, la plaine sans vagues de Lombardie, où de belles villas formaient des îlots baignés dans l'air vaporeux: dans le lointain la solitaire Padoue, et Venise dont les dômes et les campaniles frangés d'or brillaient dans un ciel de saphir.

Shelley travaillait; il avait commencé un «Prométhée délivré» un drame lyrique sur le livre de Job; il essayait de noter, en vers légers comme des coups d'aile, la mélancolique beauté de cette lumière automnale. Mais dès que tombait la délicieuse excitation du travail, il se sentait oublié, solitaire. Il lui semblait que de cette barque fragile qui emportait, sous un ciel étranger, le petit groupe de jeunes exilés chassés d'Angleterre par la tempête, la Douleur avait pris le gouvernail.

[1]Nom que Shelley et Mary donnaient à la petite Clara.

IX. LE CIMETIÈRE ROMAIN

Après un mois, il fallut rendre à Byron sa villa et lui ramener Allegra. La pluie et l'hiver inspirèrent à Shelley le désir d'émigrer vers le Sud. Il avait besoin, pour être heureux, de chaleur et de sympathie; climats et villes inconnues tentaient sa mélancolie.

La route de Rome serpentait au milieu de vignes déjà rougissantes. À chaque pas on rencontrait des attelages de bœufs blancs comme du lait, de virgilienne beauté. Ils traversèrent Ferrare, puis Bologne où ils virent tant d'églises, de statues et de tableaux qu'il leur sembla que leur cerveau devenait comme un portefeuille d'architecte ou un magasin d'estampes. Par Rimini, Spoleto, Terni, villes romantiques, ils arrivèrent dans la Campagne Romaine, parfaite solitude, à la fois charmante et sublime. Quand ils entrèrent dans la ville, un immense épervier plana au-dessus d'eux.

À Rome, la majestueuse tristesse des ruines les toucha. Shelley admira le cimetière anglais, près de la tombe de Cestius, le plus beau et le plus solennel qu'il eût jamais vu. Le vent faisait chanter les feuilles des arbres au-dessus des tombes de jeunes femmes et d'enfants. C'était le lieu où l'on eût souhaité dormir.

Après un voyage de trois semaines, ils arrivèrent à Naples et louèrent un logis d'où l'on découvrait la baie bleue, toujours semblable et toujours différente. Nuit et jour on voyait fumer légèrement le Vésuve, et la mer réfléchir ses flammes et son ombre. Le climat était celui d'un printemps anglais, bien que peut-être manquât ce crescendo continu de douceur qui donne tant de charme aux pays tempérés. Ils allèrent à Pompéï, à Salerne, à Pæstum, belles visions trop courtes qui laissaient dans l'esprit de blanches et confuses images comme un rêve à demi oublié. Malgré tant de beauté, ils n'étaient pas heureux.

Ils ne connaissaient personne, et le perpétuel isolement de leur petit groupe leur devenait pénible. Sous ce beau soleil, ils pensaient avec envie à Richemond, à Marlow, à Londres même. Qu'étaient ces montagnes et ce ciel bleu, sans un ami? Les plaisirs de société sont l'alpha et l'oméga de l'existence, et les paysages présents, si réels, si beaux soient-ils, s'évanouissent en fumée si l'on pense à des décors familiers, médiocres peut-être en eux-mêmes, mais sur lesquels le souvenir répand ses couleurs délicieuses.

Dans les rues, ils regardaient avec envie les pauvres gens, auxquels d'autres pauvres gens disaient bonjour. Shelley, qui se sentait si plein de tendresse pour les hommes, s'étonnait douloureusement de se trouver toujours seul au milieu d'eux. Mary surtout souffrait d'être partout «l'étrangère». Elle était de nouveau au début d'une grossesse; Claire lui devenait insupportable; et elle avait de graves ennuis domestiques. Son valet italien Paolo avait séduit la nourrice suisse. Elle voulait le forcer à l'épouser, et quand le coquin finit par y consentir, ce fut pour partir aussitôt avec sa femme en jurant de se venger. Puis Claire fut très malade, d'une étrange maladie que Mary comprit mal.

Mécontents, fatigués de Naples, ils décidèrent de retourner à Rome. Un perpétuel besoin de changement les agitait, comme le malade qui dans son lit cherche en vain une place fraîche et transporte sa fièvre avec son corps. La chaleur du printemps romain parut fatiguer le petit William. Le médecin leur conseilla de l'emmener rapidement plus au nord. Ils allaient partir quand brusquement un violent accès de dysenterie se déclara.

Pendant soixante heures Shelley ne quitta pas la main de son petit garçon. Il s'y était attaché de plus en plus. C'était un enfant intelligent, affectueux et sensible. Il avait de beaux cheveux blonds soyeux, un teint transparent, des yeux bleus, animés et sérieux. Quand il dormait, les femmes italiennes venaient, sur la pointe du pied, se le montrer les unes aux autres. Comme il était déjà en agonie, le médecin crut le sauver. Il vécut encore trois jours, puis à midi, par un soleil admirable, mourut.

On l'enterra dans le cimetière anglais dont son père, en traversant Rome, avait trouvé si charmante la silencieuse solitude. Le vent chantait encore dans les fouilles des arbres. Près d'une tombe antique, au milieu des fleurs et de l'herbe ensoleillée, Shelley vit disparaître son enfant mort.

Fanny... Harriet... la petite Clara... William... Il lui sembla qu'une atmosphère pestilentielle l'entourait et infectait les uns après les autres tous ceux qu'il aimait.

* * *

Le jeune couple sur lequel les Dieux semblaient se divertir à frapper à coups si durs, les avait jusque-là bravement supportés. Mais cette fois Mary abandonna la lutte.

Shelley l'emmena à la campagne, dans une belle villa. Tout lui était indifférent. Elle pensait à de petits pas sur le sable des plages napolitaines, à ces belles expressions naïves qui disent si vivement l'amour, l'étonnement et le plaisir. Immobile, les yeux fixés au loin dans une sorte de torpeur, elle ne sortait de son silence que pour s'inquiéter de la tombe romaine; elle voulait pour son bel enfant un bloc de marbre blanc, des fleurs.

Godwin, informé de sa tristesse, la lui reprocha. Par l'exhibition d'une douleur si banale elle diminuait son caractère; elle se mettait au rang de toute la masse de sort sexe. Que lui manquait-il? N'avait-elle pas l'homme de son choix, les biens de fortune et par là le moyen de se fendre utile à l'humanité? «Mais vous avez perdu un enfant, et tout le reste de l'univers, tout ce qui est bon, tout ce qui a droit à votre bienveillance, tout cela n'est rien parce qu'un enfant de trois ans est mort!»

Shelley lui-même se plaignait doucement: «Ma très chère Mary, où es-tu partie, me laissant tout seul dans ce monde aride? Ta forme est là, charmante, mais toi, tu t'es enfuie par la route solitaire qui conduit aux obscures retraites du chagrin...»

Pour lui, il avait ses retraites aériennes, et quand il s'y réfugiait le lugubre drame de sa vie n'était plus qu'un cauchemar absurde. Là il achevait son Prométhée, nouvelle transposition du thème unique de son œuvre: la lutte de l'Esprit contre la Matière, la lutte de l'homme libre contre le Monde. Jupiter y devenait une sorte de Lord Castlereagh; le Titan enchaîné un autre Shelley, victime remplie d'espérance, confiante dans le triomphe final du Bien. Les beaux ciels sans nuages, les tourbillons de vent tiède de l'Ouest, tout lui était prétexte à chanter cette foi désespérément optimiste qu'aucun malheur n'avait pu abattre: «Vent, fais de moi ta lyre, comme l'est cette forêt! Qu'importe si mes feuilles tombent comme les siennes!... Deviens par mes lèvres, pour la terre endormie, la trompette d'une prophétie! O, Vent, si l'Hiver vient, se peut-il que le Printemps soit loin?»

Quand le moment de l'accouchement de Mary approcha, ils partirent pour Florence, afin d'être à portée d'un bon médecin. Le meilleur fut Florence elle-même, ville où la solitude est sans amertume. À Florence on vit avec Dante; on s'assied à côté de Savonarole; on voit passer Giotto. Dans les églises, Brunelleschi et Donatello rivalisent encore amicalement. Les statues y vivent dans la rue avec plus de familiarité qu'ailleurs. Sur la place, le David vainqueur défie le Neptune imbécile et l'Hercule maladroit de Bandinelli. On souffre moins de ne pas connaître les enfants qui passent, devant ceux de Della Robbia.

Shelley aimait à regarder la ville des hauteurs de San Miniato. Les toits roses dessinaient leurs formes précises; l'Arno gonflé par les pluies roulait ses eaux jaunes entre les vieilles maisons qui semblaient une foule humaine accourue sur les rives et sur les ponts; dans le lointain la vallée découvrait un horizon de collines bleuâtres.

Dans cette atmosphère toute chargée d'esprit. Mary reprenait quelque goût pour la vie. À la pension de famille elle parlait avec les «gens de dessous». Son accouchement fut heureux et rapide. Quand elle se vit de nouveau avec un bébé dans les bras, elle sourit pour la première fois depuis la mort de William.

Elle appela son fils Percy-Florence.

X. ANY WIFE TO ANY HUSBAND

Tout dans la vie arrive par séries. Un ami en amène un autre. Mary et Percy, qui avaient tant souffert de la solitude, se trouvèrent soudain, sans l'avoir cherché, le centre d'un petit groupe animé et agréable.

Le hasard avait fait ce miracle. D'abord Shelley avait recommencé à souffrir de sa douleur dans le côté. Le vent des Apennins, si rude l'hiver à Florence, lui était pénible, et le médecin lui avait conseillé d'aller vivre à Pise, mieux abritée.

Là un de ses cousins, Tom Medwin, était venu le rejoindre. C'était un ancien officier de l'armée des Indes qui, se piquant de littérature, avait eu l'idée de chercher la société du seul lettré de la famille. Il était parfaitement ennuyeux, mais brave homme, et il présenta aux Shelley un couple charmant, les Williams.

Edward Williams était, comme Medwin, un ancien officier de dragons. Il avait dû donner sa démission à cause, disait-il, de sa mauvaise santé. C'était un garçon franc, très simple, sans prétentions, et s'intéressant à tout. Il plut beaucoup aux Shelley, et sa femme leur parut délicieuse, très jolie, de manières raffinées, excellente musicienne. Tout de suite ce fut entre les deux ménages une profonde sympathie, et les Shelley connurent enfin cette douce vie de visites spontanées, d'éloges délicats, de confiance qui fait le charme des vraies amitiés.

Dès qu'un groupe existe, les isolés s'y agrègent. Il leur vint un Irlandais, le comte Taaffe; un Grec, le Prince Mavrocordato, et un extraordinaire prêtre italien au diabolique et pénétrant visage d'inquisiteur de Venise, le Révérend Professeur Pacchiani, dit le Diable de Pise, abbé sans religion et professeur sans chaire, grand amateur de femmes et de tableaux, antiquaire, procureur, connaisseur et entremetteur universel. C'était l'homme qui trouve toujours un Palazzo à louer et touche sa commission du locataire et du propriétaire, recommande un professeur d'italien et partage avec lui le prix des leçons et glisse mystérieusement à l'Anglais de passage le nom d'un Marchese désireux de vendre un Andrea del Sarto.

Familier d'une maison le jour même où il y pénétrait, Pacchiani appelait Mary et son amie Jane, «le belle Inglese» et les amusait en leur racontant l'histoire intime des grandes familles de Pise dont il était l'ami et le confesseur.

* * *

Un des récits de l'abbé émut vivement Shelley. Le comte Viviani, l'un des hommes les plus importants de la ville, venait de se remarier avec une femme beaucoup plus jeune que lui; il avait eu de sa première femme deux filles charmantes, et la nouvelle comtesse, jalouse de la beauté de ces jeunes filles, avait obtenu de son mari qu'il les enfermât dans deux couvents de Pise jusqu'à ce que quelqu'un consentît à les épouser sans dot. Le professeur, qui avait connu les «contessine» depuis leur enfance, parlait avec enthousiasme de leur beauté et de leur esprit. L'aînée surtout, Emilia, était une sorte de génie.

«Poverina! disait Pacchiani. Elle est là comme un oiseau en cage. Elle voit ses jeunes années passer sans but, elle qui était faite pour l'amour. Hier, elle arrosait quelques fleurs dans sa cellule: «Oui, leur disait-elle, vous êtes nées pour végéter, mais nous, êtres pensants, nous sommes faits pour agir et non pour nous flétrir sur place...» Ce couvent de Sainte-Anne est un affreux endroit; en ce moment-ci les pensionnaires y grelottent de froid et n'ont pour se chauffer que quelques cendres sur un récipient de terre. Vous auriez pitié d'elles.»

Ce récit réveilla en Shelley tous ses sentiments de chevalier errant, endormis depuis quelques années dans la paix de la vie conjugale. Il posa mille questions, et montra tant d'indignation contre le vieux comte, tant d'intérêt pour la belle victime que Pacchiani, qui ne pouvait résister au délicieux plaisir de s'entremettre, suprême sensualité des vieillards, proposa de l'emmener au couvent de Sainte-Anne.

C'était en effet une misérable maison; les visiteurs traversèrent un portail en ruines; l'abbé alla chercher Emilia, et bientôt Méphistophélès revint avec Marguerite. Il n'avait pas exagéré la beauté de la jeune fille; ses cheveux noirs étaient noués simplement comme ceux d'une muse grecque: son profil sans défaut semblait l'œuvre d'un parfait sculpteur; la pâleur du teint faisait ressortir l'éclat des yeux qui possédaient cette expression à demi-endormie et profondément voluptueuse, où certaines Italiennes surpassent les Orientales.

Dès qu'elle entra dans le triste parloir, Shelley sentit qu'il l'aimait. Amour qui n'était pas un désir charnel, mais un besoin de se sacrifier, d'admirer, de se sacrifier pour ce qu'on admire. Il conservait toujours à l'arrière-plan de sa sensibilité cette image de parfaite beauté physique unie à la beauté morale, ce mythe d'une femme charmante et opprimée dont il serait le chevalier, Andromède de ce Persée, princesse de ce saint Georges, mythe qui était au fond de tous les sentiments amoureux qu'il avait éprouvés, qui lui avait fait enlever Harriet pour la soustraire à son père, aimer Mary parce qu'elle était malheureuse, mélange aux proportions, inconnues de lui-même, de sensualité et de pitié, sentiment peut-être trouble à l'origine, mais qu'il avait su purifier, et qui exaltait au plus haut point sa puissance de création poétique.

Il avait cru longtemps trouver en Mary cette amante mystique et elle en était sans doute aussi peu différente qu'une femme peut l'être d'une déesse. Pour la première fois peut-être, le personnage réel que la brume shelleyenne dévoilait en se dissipant, coïncidait presque avec son image idéale. Pourtant, la vie en commun lui avait fait découvrir en elle des traits qui ne pouvaient guère appartenir à la divine vision. Mary mère de famille, ménagère, était plus sèche, plus pratique que la jeune fille héroïque et tendre de Skinner Street. Ce que Shelley avait appelé sa netteté d'esprit n'était pas loin d'être de la froideur; sa jalousie allait parfois jusqu'à une véritable mesquinerie. Surtout il la connaissait trop bien pour pouvoir encore attacher ses rêveries à une image devenue si précise.

Mais en cette belle, en cette mystérieuse Emilia, la déesse pouvait s'incarner parce qu'il ne savait rien d'elle. Il rencontrait enfin dans ce couvent étranger la vision admirable et fugitive qu'il poursuivait depuis l'adolescence et qui, chaque fois qu'il croyait la saisir, s'évanouissait pour le laisser en présence d'une femme de chair qui blessait sa sensibilité.

En entrant dans le parloir, Emilia s'adressa à un oiseau qui se trouvait là dans une cage et lui tint un discours qui parut à Shelley le plus poétique du monde.

«Pauvre petit! Tu meurs de langueur! Comme je te plains! Comme tu dois souffrir en entendant les troupes de tes semblables qui t'appellent et partent sur les vents pour des pays inconnus! Comme moi, tu dois finir ici ta misérable destinée... Oh! que ne puis-je te délivrer!» Elle improvisait volontiers ainsi, à l'italienne, des sortes de poèmes parlés qui ne manquaient ni d'abondance, ni de force. Shelley la trouva géniale. Il lui demanda la permission de revenir, de lui amener sa femme, sa belle-sœur; elle y consentit volontiers.

En racontant cette visite à Mary, il ne lui cacha pas les sentiments qu'il avait éprouvés. Tous deux étaient grands lecteurs de Platon, et Mary connaissait cet amour qui n'est que la contemplation de la Suprême Beauté. Elle eut préféré cependant que cette contemplation eût pris pour objet ure statue, ou que Shelley, comme Dante, n'eût jamais parlé à sa Béatrice. Cependant, quand Shelley la pria d'aller voir la belle captive, elle l'accompagna volontiers.

Elle reconnut qu'Emilia était belle, très «statue grecque», et d'une éloquence assez surprenante, mais au fond de son cœur elle pensa qu'elle préférait la pudique réserve des Anglaises à ce trop expansif génie italien. Elle trouva qu'Emilia parlait fort, que ses gestes, expressifs sans doute, l'étaient au point de manquer de grâce, et qu'elle était surtout agréable quand elle restait silencieuse. Elle se garda de laisser paraître ces impressions, et lui témoigna beaucoup d'amitié.

Claire, plus sensible, fut conquise comme Shelley. Tandis que Mary apportait à la captive de petits cadeaux, des livres, une chaîne d'or, Claire, qui était pauvre, offrit ce qu'elle pouvait: des leçons d'anglais qu'Emilia accepta avec joie. Une incessante correspondance commença entre le couvent et Pise; ce n'était que «Chère sœur!... Mary adorée!... Sensible Percy!... Caro fratello», et même (dans un sens mystique, cela se doit entendre) «adorato sposo». Cependant la «chère sœur Mary» paraissait parfois un peu froide. «Mais votre mari me dit que cette froideur apparente n'est que la cendre qui couvre un cœur affectueux.»

La vérité était que la chère sœur Mary s'énervait un peu. Shelley était en train de construire autour d'Emilia un de ces mondes imaginaires où il aimait à s'évader; il composait pour elle un grand poème d'amour qu'il voulait aussi mystérieux que la Vita Nuova de Dante ou les sonnets de Shakespeare. Il y proclamait sa doctrine de l'amour:

«Je n'ai jamais été de cette grande secte qui tient que chacun doit choisir une maîtresse ou un ami et livrer tout le reste à l'oubli, si beau, si sage que soit ce reste. Tel pourtant est le culte de ces pauvres esclaves qui cheminent fatigués par la grand' route du monde vers leur demeure parmi les morts, et font, avec un seul ami enchaîné, parfois avec un jaloux ennemi, le plus long et le plus aride des voyages. L'amour vrai diffère en ceci de l'or et de l'argile que le diviser ne le diminue point. L'amour est comme l'intelligence, plus vive si elle contemple plus de vérités... Étroit le cœur qui n'aime, d'esprit qui ne contemple qu'un objet.»

Il y faisait d'Emilia un portrait qui n'était qu'un hymne à la beauté de la captive, «au parfum tiède qui s'exhalait d'elle et qui rassasiait le vent fané, senteur sauvage, trop aiguë pour être sentie... À la gloire de sa divine personne qui tremblait au travers de ses membres ainsi que derrière une nuée, dans le ciel paisible de juin, la lune tremble inextinguiblement belle.»

«Épouse, sœur, ange, pilote de ce destin dont la course fut si privée d'étoiles... Emilia, un vaisseau se balance dans le port...» Et c'était la plus passionnée des invitations au voyage vers un pays irréel et charmant: «Là, nous nous confondrons en un seul être; nos souffles se mêleront, nos poitrines s'uniront, nos artères battront ensemble, extase si douce qu'on en meurt.»

Bien que Mary se répétât, pour se rassurer, que toutes ces belles choses s'adressaient à l'essence divine d'Emilia et non à une jolie bile aux cheveux noirs, il lui était pénible de voir Shelley travailler avec une si grande exaltation. Heureusement le travail de composition l'absorbait assez pour ne pas lui laisser le temps de rendre visite à son héroïne. Et tandis que ce platonique amant accumulait les images vaporeuses, Emilia recevait du Comte, son père, des propositions tout à fait cyniques.

Le comte Viviani avait trouvé un époux qui consentait à la prendre sans dot; il exigeait qu'elle se décidât. Le mari était peu tentant; c'était un certain Biondi qui vivait dans un château lointain, en plein pays de marécages. Elle ne l'avait jamais vu et ne devait pas le voir avant le jour du mariage. Ces fiançailles à la turque étaient bien dégoûtantes, mais que pouvait-elle espérer? Le Roi des Elfes, marié à la très réelle Mary, ne la tirerait certes pas de son cachot. Si elle épousait ce Biondi, peut-être trouverait-elle là le point de départ d'une vie plus heureuse? Si l'homme lui déplaisait, elle en rencontrerait d'autres, et il devait bien y avoir des «cavaliers servant»» jusqu'au milieu des marécages.

Avant d'avoir terminé son poème, Shelley apprit qu'elle se mariait.

* * *

Six mois plus tard, Mary écrivait à une amie: «Emilia a épousé Biondi; on dit qu'elle rend la vie dure à lui et à sa mère. La conclusion de notre amitié «a la italiana» me rappelle cette nursery ryhtme:

... J'ai rencontré une jolie fille
Qui me fit une révérence.
Je lui donnai des gâteaux;
Je lui donnai du vin;
Je lui donnai du sucre candi,
Mais oh! la méchante fille!
Elle me demanda du brandy!

«Remplacez le brandy par ce qu'il faut pour l'acheter (et pas une petite somme) et vous saurez toute l'histoire des amours platoniques de Shelley.»

Et Shelley ajoutait: «Je ne puis plus supporter la vue de mon poème. La personne que je chantais était une Nuée et non une Déesse. Je crois que l'on est toujours amoureux d'une chose ou d'une autre; terreur, et je confesse qu'elle n'est pas facile à éviter pour un esprit en chair et en os, consiste à chercher dans une enveloppe mortelle l'image de ce qui peut-être est éternel.»

XI. LE CAVALIER SERVANT

Pendant les premiers temps qui avaient suivi son départ de Venise, Claire avait eu des nouvelles d'Allegra assez régulièrement, par les Hoppner. La petite souffrait du froid. Elle était devenue tranquille et sérieuse comme une petite vieille, et Mrs Hoppner était d'avis qu'il eût mieux valu ne pas la laisser à Venise. Mais il était impossible d'avoir une conversation utile avec son père qui se plongeait de plus en plus dans la débauche.

Puis quelques mois se passèrent sans aucune nouvelle. Très anxieuse, Claire écrivit des lettres de plus en plus pressantes, sans pouvoir arracher une réponse à la femme du consul devenue étrangement silencieuse. Enfin elle sut que de grands changements s'étaient produits dans la vie de Byron. Cela avait commencé par une maladie assez grave qui l'avait forcé à rester au lit. Hoppner, qui lui tenait compagnie, lui avait alors raconté que ses amours, loin de scandaliser encore le monde vénitien, comme il le croyait et l'espérait, divertissaient maintenant les «conversazioni» à ses dépens. On le disait joué et volé par les filles rusées qui se moquaient de lui dans leur patois. Don Juan était entré dans une grande fureur, et sur-le-champ toutes les prêtresses du Palais Mocenigo avaient été renvoyées à leurs antres respectifs.

Dès sa convalescence on avait revu Byron dans les salons de Venise, longtemps abandonnés par lui. Là il avait rencontré la plus jolie femme de la saison, la petite comtesse Guiccioli, charmante blonde de dix-sept ans qui venait d'épouser un noble barbon. Le Pèlerin l'avait trouvée bien faite, la poitrine surtout admirable. Dès le premier jour, en sortant du salon, il lui avait glissé un papier qu'elle avait fort adroitement pris. C'était un rendez-vous. Elle y était venue. Celui qui disait l'aimer était un grand poète, jeune, beau, noble et riche. Entourée de mille enchantements, elle avait tout cédé, aussitôt, sans combat.

Quelques jours plus tard, le comte Guiccioli avait emmené sa femme à Ravenne et Teresa avait prié Byron de la suivre: «La charmante oubliait qu'on peut siffler un homme n'importe où avant... mais après!» L'idée de l'amour romanesque et constant lui était odieuse. Il n'avait pas bougé et s'était senti assez fier de son refus.

De Ravenne, elle lui avait écrit qu'elle était très malade, et où l'amour avait échoué, la pitié avait soudain réussi. Don Juan s'était mis en route, non sans s'arrêter à Ferrare et autres villes pour admirer les beautés locales. Bien qu'il feignît l'indifférence et même l'ennui, il accourait d'assez bon gré. Les femmes intelligentes, comme Lady Byron ou Claire, le fatiguaient vite; il méprisait trop ce sexe pour demander à une maîtresse d'être une compagne intellectuelle. Les belles boulangères et marchandes de Venise étaient pourtant d'une espèce trop différente de la sienne. Mais la comtesse Guiccioli unissait une reposante et affectueuse sottise aux grâces d'une femme bien née: elle fixa sans trop de peine l'éternel fugitif. Don Juan devint pour elle un garde-malade fidèle et même sentimental. «Si je la perdais, écrivait-il alors, je perdrais un être qui a couru de grands risques pour moi et que j'ai toutes raisons d'aimer. Je ne sais ce que je ferais réellement si elle mourait, mais je devrais me faire sauter la cervelle, et j'espère que je le ferais.»

Quand sa conquérante conquête dut quitter Ravenne pour Bologne, il la suivit. Il était devenu le classique sigisbée: «Mais je ne puis dire que je ne sente pas la dégradation. Mieux vaut être un planteur maladroit, mieux vaut être un trappeur ou n'importe quoi, plutôt qu'un flatteur d'oisives ou un porteur d'éventails... Et pourtant me voici cavalier servant! By the Holy! C'est une étrange sensation.»

* * *

Claire apprit toute cette histoire et que Byron avait fait venir Allegra à Bologne. L'idée que sa fille vivait dans la maison de la nouvelle maîtresse de Byron, d'une femme qui n'avait aucune raison de l'aimer et quelques-unes peut-être de la haïr, l'épouvanta. Elle écrivit une lettre passionnée pour demander à la reprendre, Byron répondit: «Je désapprouve si complètement le mode d'éducation des enfants adopté dans la famille Shelley que je croirais, en vous envoyer ma fille à l'hôpital... Ou elle ira en Angleterre, ou je la mettrai dans un couvent. Mais elle ne me quittera pas pour mourir de faim ou d'une indigestion de fruits verts, et pour être élevée à croire que Dieu n'existe pas.»

En recevant cette lettre, Claire nota amèrement dans son journal: «Lettre de Lord Byron sur les fruits verts et Dieu», mais elle pleura beaucoup. Allegra dans un couvent de nonnes italiennes, si dépourvues de toute notion de propreté et de tout amour des enfants, ce projet lui paraissait affreux. Elle adressa à Byron des lettres désespérées, violentes, presque insolentes et il écrivit à Shelley pour se plaindre de cette attitude et pour l'avertir qu'à l'avenir il refuserait de correspondre avec elle.

«Je ne sais, répondit Shelley, ce que contiennent les lettres de Claire. J'en ai vu une ou deux, mais comme je les trouvais extrêmement absurdes et enfantines, je l'ai priée de ne pas les envoyer et elle m'a dit qu'elle en avait écrit et envoyé d'autres. Je m'étonne que vous vous laissiez irriter par ce qu'écrit Claire... il est naturel qu'elle ait désiré voir sa fille. Que son désappointement l'irrite et que son irritation lui fasse écrire des absurdités, tout cela est dans l'ordre naturel des choses. Pauvre petite, elle est malheureuse et mal portante, et devrait être traitée avec autant d'indulgence que possible. Les esprits faibles et légers ont ceci de commun avec les Rois qu'ils ne sont jamais responsables.»

Il avait besoin lui-même de cette hauteur de vues pour dominer les querelles de femmes qui troublaient sa propre maison. Mary était de plus en plus nerveuse. Godwin l'accablait de demandes d'argent auxquelles Shelley était décidé à ne plus répondre. Il avait donné à son beau-père près de cinq mille livres sans aucun résultat et avait acquis à ce prix élevé une amère sagesse, une pénible connaissance de ce caractère sans beauté. Comme les lettres de reproches de Godwin faisaient tourner le lait de Mary, il informa le philosophe qu'il les intercepterait désormais et les supprimerait si elles traitaient de la question financière: «Mary n'a pas et ne doit pas avoir d'argent à sa disposition. Si elle en avait, la malheureuse, elle vous donnerait tout. Un tel père, je veux dire un génie tel que le vôtre, ne doit pas manquer de sujets à traiter avec une telle fille. Je n'ai pas besoin de vous dire que le fait de cesser de lui écrire, maintenant que vos lettres ne peuvent plus rien vous rapporter, ne pourrait être interprété que d'une seule manière.» Ariel devenait dur.

Mary inquiète pour son père, Claire inquiète pour son enfant étaient exaspérées l'une et l'autre. Leur commune admiration pour le seul homme de la maison était beaucoup plus un obstacle qu'un secours pour leur affection. Mary faisait tout pour que Claire se sentît gênante et celle-ci finit une fois encore par se résigner. Une vieille dame anglaise lui trouva un poste de gouvernante à Florence; elle partit.

Shelley lui écrivit de longues et tendres lettres. Encore qu'elles fussent innocentes, il ne les montrait pas à Mary et pria Claire de ne pas y faire allusion quand elle écrivait à sa sœur. Ce manque de franchise lui était pénible. Il avait conçu l'amour comme une communauté d'idées et d'action si continue que les explications même eussent été inutiles entre amants. Mais ce que la vie lui avait apporté était moins parfait et devait être accepté. La vérité à l'état pur est un poison mortel pour certains esprits; et Mary ne la supportait que très diluée.

XII. R. B. HOPPNER À BYRON

Venise, 16 septembre 1920.

«Mon cher Lord, vous êtes surpris, et avec raison, du changement de mon opinion sur Shiloh[1]: elle n'est certainement plus ce qu'elle était. Mais, si je vous découvre cet horrible secret, je compte que vous laisserez les Shelley ignorer que vous le connaissez, cela autant pour cette malheureuse femme que pour Mrs Hoppner et moi-même. Je suis certain que vous trouverez cette demande assez raisonnable pour vous y conformer et je veux maintenant vous divulguer la vérité. Pour le bien d'Allegra il est nécessaire que vous sachiez, car cela vous fortifiera dans la noble résolution prise par vous de ne plus la confier à sa mère.

«Sachez donc qu'au temps où les Shelley séjournaient ici, Claire était enceinte des œuvres de Shelley. Vous vous souvenez d'avoir entendu qu'elle était constamment malade et toujours surveillée par un médecin; je suis assez peu charitable pour croire que la quantité de médicaments qu'elle absorbait alors n'avait pas pour seul but de restaurer sa santé. Je comprends aussi pourquoi elle préférait rester seule à Este malgré sa crainte des fantômes et des voleurs, plutôt que d'être ici avec les Shelley.

«Quoi qu'il en soit, ils partirent d'ici pour Naples où, une nuit, Shelley fut appelé auprès de Claire très malade. Sa femme naturellement trouva étrange que ce fût lui qu'on appelât; bien qu'elle ignorât la nature de leurs relations, elle avait eu des preuves suffisantes de l'indifférence de Shelley et de la haine de Claire à son égard. Comme Shelley désirait qu'elle se tînt tranquille, elle n'osa pas intervenir.

«On envoya chercher une sage-femme et le digne couple, qui n'avait fait aucun préparatif pour recevoir l'être infortuné qui allait être mis au monde, paya cette femme pour l'emporter aux Enfants-Trouvés, où l'enfant fut placé une demi-heure après sa naissance. Ils durent aussi acheter le silence du médecin au prix d'une somme considérable. Pendant tout le temps que Claire fut couchée, Mrs Shelley exprima une grande anxiété à son sujet, mais ne put l'approcher. Ces brutes, au lieu de la remercier de l'intérêt porté à Claire par au moins quelques expressions bienveillantes, n'ont fait depuis qu'accentuer leur haine, se conduisant envers elle de la façon la plus odieuse, et Claire a fait tout ce qu'elle a pu pour la faire abandonner par son mari.

«La pauvre Mrs Shelley, quelques soupçons qu'elle puisse avoir, ne sait rien de l'aventure de Naples et comme cela ne ferait qu'ajouter à son malheur, il vaut mieux qu'elle ne sache pas. Nous tenons tout ce récit d'Élise; elle a passé ici l'été avec une dame anglaise, qui en disait le plus grand bien. Elle nous a raconté aussi que Claire n'hésite pas à dire à Mrs Shelley qu'elle souhaite sa mort, ni à demander à Shelley en sa présence comment il peut vivre avec une telle créature.

«Je crois qu'après ce récit, vous ne vous étonnerez plus de ma mauvaise opinion de Shelley. Je reconnais ses talents, mais je ne puis croire qu'un homme puisse être, comme vous le dites, «antimoral jusqu'à la folie» et avoir de l'honneur. J'ai entendu parler de l'honneur des voleurs, mais cela ne signifie que leur propre intérêt, et bien qu'il puisse être de l'intérêt de Shelley de paraître aussi respectable que possible avec les opinions qu'il professe publiquement, il est clair pour moi que l'honneur n'inspire pas une seule de ses actions. Je crains que cette lettre ne soit écrite dans un style incohérent, mais je ne puis me persuader de reprendre une seconde fois ce répugnant sujet. J'espère que vous vous efforcerez de la comprendre comme elle est... Adieu my dear Lord, croyez-moi votre fidèle serviteur.»

R. B. Hoppner.

Byron à Hoppner.

«Mon cher Hoppner, vos lettres et papiers sont bien arrivés, quoique lentement, ayant manqué un courrier. L'histoire Shiloh est vraie certainement, quoique Élise ne soit ici qu'une sorte de témoignage du ministère public. Vous vous souvenez du grand désir qu'elle montrait de retourner chez eux, maintenant elle les quitte et les injurie. Quant aux faits il ne peut y avoir guère de doutes. Cela leur ressemble tant. Soyez certain que je suivrai votre conseil. Toujours fidèlement à vous.»

Byron.

[1]Surnom que Byron donnait à Shelley.

XIII. SILENCE DE LORD BYRON

Shelley, que Byron avait invité à venir le voit à Ravenne pour y parler de choses importantes, trouva le Pèlerin en brillante condition. Le visage, jadis fatigué par les débauches de Venise, avait un bel air de santé. Le règne de la Guiccioli avait écarté les aventures dégradantes. Le valet Fletcher lui-même avait replis de l'embonpoint, ainsi qu'une ombre s'engraisse avec le corps qui la produit.

La maison était splendide, le train royal. Dans l'escalier de marbre, Shelley rencontra des animaux de toute espèce qui vivaient là comme chez eux. Huit énormes chiens, trois singes, cinq chats, un aigle, un perroquet, et un faucon y réglaient leurs querelles en famille. Les écuries contenaient dix chevaux.

Byron le reçut avec de grandes démonstrations d'amitié et les deux amis passèrent la nuit entière à se lire des poèmes et à les discuter. Les nouveaux chants de Don Juan parurent à Shelley admirables. Le contact du génie de Lord Byron le désespérait toujours. À côté de ces constructions si vigoureuses, ses propres vers lui paraissaient bien frêles. Il dit à Byron qu'il le jugeait digne d'écrire une épopée qui fût pour notre époque ce que l'Iliade était pour les Grecs. Mais Byron affectait de mépriser la postérité et de ne s'intéresser à là poésie qu'à partir de mille guinées le chant.

Une fois de plus l'Ascète dut s'adapter au mode de vie du Magnifique. Lever à midi, breakfast à deux heures et travail jusqu'à six heures du soir. Promenade à cheval de six heures à huit heures, dîner, puis conversation jusqu'à six heures du matin.

Byron ne parla pas que de ses poèmes. Dès le premier jour, d'un air amical, il mit Shelley au courant des fâcheuses histoires qui circulaient parmi la colonie anglaise d'Italie, et, bien qu'il eût promis aux Hoppner de ne pas les découvrir, il montra la lettre qui contenait les accusations d'Élise. Il affirma d'ailleurs qu'il n'avait jamais cru à cette absurde histoire, mais le crédit si légèrement accordé aux calomniateurs par les Hoppner attrista profondément Shelley. Il écrivit aussitôt à sa femme.

* * *

Shelley à Mary Shelley.

... Lord Byron m'a parlé d'une histoire qui m'agite au plus haut point parce qu'elle montre une méchanceté si désespérée que je ne puis me l'expliquer. Quand j'entends de telles choses, ma patience et ma philosophie sont mises à sévère épreuve et je dois me retenir pour ne pas chercher quelque obscure retraite où je puisse ne plus jamais apercevoir le visage d'un homme. Il paraît qu'Élise (là il racontait à Mary toutes les accusations contenues dans la lettre de Hoppner)... Imaginez combien il est pénible pour une nature aussi faible et aussi sensitive que la mienne de continuer à lutter dans ces conditions au milieu de cette diabolique société des hommes. Vous devriez écrire à Hoppner une lettre réfutant l'accusation et citant les preuves de vos assertions, si, bien entendu, vous croyez, savez, et pouvez prouver que cette accusation est fausse. Je n'ai pas besoin de vous dicter ce que vous devriez dire, ni, je pense, de vous inspirer la chaleur nécessaire pour réfuter une calomnie que vous seule pouvez réfuter complètement. Envoyez-moi la lettre ici et je la ferai suivre aux Hoppner.

Mary Shelley à Shelley.

My dear Shelley. Bien qu'affectée au-delà de toute mesure, j'ai immédiatement écrit la lettre ci-jointe. Si la tâche n'est pas trop horrible, copiez-la pour moi; je ne puis pas. Copiez aussi le fragment de votre lettre qui contient l'accusation; j'ai essayé de l'écrire mais n'ai pas pu. Je crois que j'aurais pu plutôt mourir. J'envoie aussi la dernière lettre d'Élise. Joignez-la, ou non, comme vous le jugerez meilleur. Je vous avais écrit hier soir dans des sentiments bien différents, oh! mon ami bien-aimé. Notre barque est vraiment secouée par la tempête, mais aimez-moi comme vous l'avez toujours fait, que Dieu me garde mes enfants et nous aurons assez de force pour résister à nos ennemis...

Adieu, très chéri, prenez bien soin de vous-même. Tout va bien malgré tout. Pour moi le choc est passé et je méprise la calomnie, mais elle ne doit pas rester sans contradiction. Je remercie sincèrement Lord Byron pour la bienveillance avec laquelle il a refusé d'y croire.

P.—S.—Ne me croyez pas imprudente pour avoir parlé de la maladie de Claire à Naples. Il est bon de regarder les faits en face. Ils sont aussi rusés que méchants. J'ai relu ma lettre que j'ai écrite en hâte, mais il valait mieux exprimer les sentiments dans leur première vigueur.

Mary Shelley à Mrs Hoppner.

Après un silence de deux ans, je m'adresse à vous de nouveau et je regrette amèrement de devoir vous écrire dans de telles circonstances... J'écris pour défendre des calomnies les plus odieuses celui auquel j'ai le bonheur d'être unie, que j'aime et estime au-dessus de toute créature vivante; et c'est à vous que je dois écrire ceci, à vous qui avez été si bonne, et à Mr Hoppner, alors qu'il m'était si agréable de penser que je ne vous devais à tous deux que de la gratitude. C'est vraiment une tâche bien pénible.

Shelley est en ce moment en visite chez Lord Byron à Ravenne et j'ai reçu aujourd'hui une lettre qui fait trembler ma main au point que je peux à peine tenir ma plume... On dit que Claire a été la maîtresse de Shelley, que... Sur mon honneur je vous jure que je ne puis écrire ces mots. Je vous envoie une partie de la lettre de Shelley pour que vous voyiez ce que je vais réfuter, mais je mourrais plutôt que de copier quelque chose de si vil, de si méchant, de si faux, de si monstrueux au-delà de toute imagination.

Mais que vous ayez pu le croire, que mon bien-aimé Shelley ait pu être ainsi calomnié dans votre esprit, lui le plus fin et le plus délicat des hommes, cela m'est plus pénible oh! beaucoup plus pénible que les mots ne peuvent l'exprimer. Ai-je besoin de vous dire que l'union entre mon mari et moi-même n'a jamais été troublée? L'amour a causé notre première imprudence, un amour qui, augmenté par l'estime, par une parfaite confiance de l'un dans l'autre, n'a fait que grandir et ne connaît plus de bornes...

Ceux qui me connaissent bien ne croient toujours sur parole. Il n'y a pas longtemps que mon père me disait dans une de ses lettres qu'il ne m'a jamais entendu dire un mensonge. Mais à vous qui, bien que vous ayez si facilement accueilli le mensonge, serez peut-être plus sourds à la vérité, à vous je jure par tout ce qui m'est sacré au ciel et sur la terre, par un serment que je mourrais d'écrire s'il s'agissait d'un mensonge; je jure par la vie de mon enfant, par mon bien-aimé enfant, que je sais que tout cela est faux.

N'en ai-je pas assez dit pour vous convaincre et n'êtes-vous pas convaincus? Réparez, je vous en supplie, le mal que vous avez fait, en retirant votre bienveillance à un être aussi vil que cette Élise, et en m'écrivant que vous ne croyez plus à rien de son infâme récit. Vous avez été bons pour nous et je ne l'oublierai jamais, mais je demande justice. Vous devez me croire et, je vous en prie solennellement, soyez assez justes pour confesser que vous me croyez.

Shelley montra cette lettre à Byron et lui demanda l'adresse des Hoppner, mais Byron le pria de lui laisser le soin de la faire parvenir.

«Les Hoppner» dit-il «m'avaient arraché la promesse de ne pas vous parler de cette histoire; en leur confessant ouvertement que je n'ai pas tenu mon serment, je dois observer quelques formes. C'est pourquoi je désire envoyer la lettre moi-même. Mes commentaires, d'ailleurs, ne lui donneront que plus de poids».

Shelley y consentit volontiers et remit la lettre à son hôte. Mary ne reçut jamais de réponse [1].

* * *

La question importante dont Byron avait voulu entretenir Shelley était le sort d'Allegra au cas où lui, Byron, quitterait Ravenne. La comtesse Guiccioli désirait partir pour la Suisse; Byron, qui préférait la Toscane, pria Shelley d'écrire à la comtesse pour lui peindre la vie de Florence et de Pise de façon assez plaisante pour qu'elle acceptât de s'y rendre.

Shelley n'avait jamais vu la maîtresse de son ami, mais il était si habitué à ce qu'on le priât d'intervenir dans les affaires de tous ceux qu'il connaissait, qu'il n'hésita pas à écrire la lettre demandée. Elle fut si vigoureuse qu'elle emporta la place. Brusquement il fut décidé que Byron et son amie rejoindraient les Shelley à Pise. Quant à Allegra, Byron acceptait de l'y emmener aussi. Claire n'y étant plus, il ne voyait aucun obstacle.

Avant de quitter Ravenne, Shelley alla voir l'enfant au couvent de Bagna-Cavallo. Il la trouva plus grande, mais aussi plus délicate et plus pâle. Ses beaux cheveux noirs tombaient en boucles sur ses épaules. Elle paraissait au milieu de ses compagnes un être d'une race plus fine et plus noble. Une sorte de sérieux contemplatif s'était superposé à son ancienne vivacité.

Elle fut d'abord timide, mais Shelley lui ayant donné une chaîne d'or, qu'il avait rapportée pour elle de Ravenne, elle devint plus familière. Elle le guida dans le jardin du couvent, en courant et en sautant à la corde, si vite qu'il pouvait à peine la suivre. Elle lui montra son petit lit, sa chaise. Il lui demanda ce qu'il fallait dire à sa maman.

—Che mi manda un baccio e un bel vestituro.

—E come voi il vestituro sia fatto?

—Tutte di seta e d'oro.

Et à son papa.

—Che venga farmi un visitino e che porta seco la mammina [2].

Message difficile à transmettre à son noble père.

Le trait dominant de l'enfant parut à Shelley être la vanité. Elle était peu cultivée, mais elle savait beaucoup de prières par cœur, parlait du Paradis, en rêvait, et connaissait de prodigieuses listes de Saints. Cette éducation plaisait à Byron.