SOKRATÈS.
Dis donc.
STREPSIADÈS.
Eh bien, je le dis. S'il ne restait plus qu'une affaire à juger, avant qu'on appelât la mienne, je courrais me pendre.
SOKRATÈS.
Cela ne signifie rien.
STREPSIADÈS.
Mais si, de par les dieux! Personne à moi une fois mort n'enverrait d'assignation.
SOKRATÈS.
Tu déraisonnes. Va-t'en; je ne veux plus te donner de leçons.
STREPSIADÈS.
Pourquoi, Sokratès, au nom des dieux?
SOKRATÈS.
Parce que, à chaque instant, tu oublies ce qu'on t'apprend. Pour le moment, qu'est-ce que je t'ai d'abord enseigné ici? Parle.
STREPSIADÈS.
Voyons un peu! Qu'est-ce que c'était d'abord? Qu'est-ce que c'était d'abord? Qu'est-ce que c'était que la chose où l'on pétrit la farine d'orge? Malheur! Qu'est-ce que c'était?
SOKRATÈS.
Aux corbeaux et à la malheure cette vieille ganache oublieuse et stupide!
STREPSIADÈS.
Hélas! Que vais-je devenir? Je suis un homme perdu, si je n'apprends pas à bien retourner ma langue. O Nuées, donnez-moi quelque bon conseil.
LE CHŒUR.
Pour nous, ô vieillard, nous te conseillons, si tu as un fils, élevé par toi, de l'envoyer apprendre à ta place.
STREPSIADÈS.
Oui, j'ai un fils beau et bon, mais il ne veut pas apprendre. Que ferai-je?
LE CHŒUR.
Et tu le souffres?
STREPSIADÈS.
Il est plein de vigueur et de santé, et, par des femmes de haute volée, il descend de Kœsyra. Je vais le trouver. S'il ne veut pas, je n'ai plus qu'à le chasser de la maison. (A Sokratès.) Toi, rentre, et attends-moi un instant.
LE CHŒUR, à Sokratès près de sortir.
Ne vois-tu pas tous les biens que tu vas obtenir sur-le-champ de nous seules parmi les divinités? Voilà un homme prêt à faire tout ce que tu lui ordonneras. Tu le vois. Le connaissant émerveillé, et absolument enthousiasmé, il faut le laper autant que possible, et vivement. D'ordinaire, les affaires de ce genre cèdent la place à d'autres.
STREPSIADÈS.
Non, par le Brouillard! tu ne resteras pas ici davantage. Va manger, si tu veux, les colonnes de Mégaklès.
PHIDIPPIDÈS.
Mais, excellent père, qu'as-tu donc? Tu n'es pas dans ton bon sens, j'en jure par Zeus Olympien!
STREPSIADÈS.
Voyez, voyez, «Zeus Olympien»! Quelle folie! Croire à Zeus, à ton âge!
PHIDIPPIDÈS.
D'où vient donc que tu ris ainsi?
STREPSIADÈS.
Parce que je songe que tu es assez petit garçon pour avoir en tête ces vieilleries. Cependant approche, pour en savoir davantage; je vais te dire une chose, dont la connaissance fera de toi un homme. Seulement, n'en dis rien à personne.
PHIDIPPIDÈS.
Voyons, qu'est-ce que c'est?
STREPSIADÈS.
Tu as juré par Zeus.
PHIDIPPIDÈS.
Oui.
STREPSIADÈS.
Vois donc comme il est bon d'apprendre. Phidippidès, il n'y a pas de Zeus.
PHIDIPPIDÈS.
Qu'y a-t-il alors?
STREPSIADÈS.
C'est Tourbillon qui règne, après avoir chassé Zeus.
PHIDIPPIDÈS.
Allons donc! est-ce que tu radotes?
STREPSIADÈS.
Sache que c'est comme cela.
PHIDIPPIDÈS.
Et qui le dit?
STREPSIADÈS.
Sokratès de Mêlos, et Khæréphôn, qui connaît les sauts des puces.
PHIDIPPIDÈS.
En es-tu donc à ce point de démence, que tu croies à ces hommes bilieux?
STREPSIADÈS.
Parles-en mieux, et ne dis pas de mal de ces hommes habiles et pleins de sens, dont pas un, par économie, ne se fait jamais raser, ni ne se parfume, ni ne va aux bains pour se laver; tandis que toi, comme si j'étais mort, tu gaspilles mon avoir. Mais va-t'en au plus vite étudier à ma place.
PHIDIPPIDÈS.
Et que peut-on apprendre de bon de ces gens-là?
STREPSIADÈS.
Vraiment? Tout ce qu'il y a de sciences parmi les hommes. Tu verras combien toi-même tu es ignorant et épais. Mais attends-moi ici un instant.
PHIDIPPIDÈS.
Quel malheur! Que faire? Mon père est fou! Dois-je le faire interdire pour cause de démence, ou prévenir de sa folie les faiseurs de cercueils?
STREPSIADÈS.
Voyons un peu! Comment appelles-tu cet oiseau? Dis-le-moi.
PHIDIPPIDÈS.
Un coq.
STREPSIADÈS.
Bien. Et cette femelle?
PHIDIPPIDÈS.
Un coq.
STREPSIADÈS.
Tous les deux de même; tu me fais rire. Ne recommence plus dorénavant, mais appelle celle-ci «femelle du coq» et cet autre «coq».
PHIDIPPIDÈS.
«Femelle du coq»! Ce sont là les nesses que tu viens d'apprendre chez les Fils de la Terre.
STREPSIADÈS.
Et beaucoup d'autres choses. Mais ce que j'apprenais successivement, je l'oubliais tout de suite, à cause du nombre des années.
PHIDIPPIDÈS.
Est-ce aussi pour cela que tu as perdu ton manteau?
STREPSIADÈS.
Je ne l'ai pas perdu, mais je l'ai emphilosophé.
PHIDIPPIDÈS.
Et tes sandales, qu'en as-tu fait, pauvre insensé?
STREPSIADÈS.
Comme Périklès, je les ai perdues pour le nécessaire. Mais viens, marche, allons; et, si c'est pour obéir à ton père, sois en faute. Moi, quand tu n'avais encore que six ans et que tu bégayais, je t'obéissais, et la première obole que je touchai, comme juge au tribunal des hèliastes, je t'en ai acheté un petit chariot aux Diasia.
PHIDIPPIDÈS.
Oui, mais un temps viendra où tu te repentiras de ce que tu fais.
STREPSIADÈS.
Tout va bien, puisque tu obéis. Ici, ici, Sokratès! Sors, je t'amène mon fils, que voici: il ne voulait pas, mais je l'ai décidé.
SOKRATÈS.
C'est encore un enfant, peu rompu à nos paniers suspendus en l'air.
PHIDIPPIDÈS.
A toi de t'y rompre, si tu y restais pendu!
STREPSIADÈS.
Aux corbeaux! Tu insultes ton maître.
SOKRATÈS.
Ah! «Si tu y restais pendu», quelle mauvaise manière de parler, et les lèvres largement ouvertes! Comment ce jeune homme saura-t-il jamais se tirer d'un procès, citer des témoins, avoir la faculté persuasive ou dissolvante? Voilà donc ce que pour un talent enseignait Hyperbolos!
STREPSIADÈS.
Qu'importe? Instruis-le. C'est une nature philosophique. Tout petit petit enfant, il bâtissait chez nous des maisons, il sculptait des vaisseaux, il construisait des chariots de cuir, et avec des écorces de grenade il faisait des grenouilles: c'était à ravir. Apprends-lui donc les deux Raisonnements, le fort et puis le faible, qui triomphe du fort à l'aide de l'injustice: tout au moins enseigne-lui l'injuste par n'importe quel moyen.
SOKRATÈS.
Il va s'instruire en entendant les deux Raisonnements eux-mêmes.
STREPSIADÈS.
Moi, je m'en vais. Souviens-toi maintenant de le mettre en état de réfuter tout ce qui est juste.
LE JUSTE.
Viens ici, et montre-toi aux spectateurs, si impudent que tu sois.
L'INJUSTE.
Allons où tu voudras, il me sera beaucoup plus facile, en parlant devant la multitude, de t'anéantir.
LE JUSTE.
M'anéantir, toi? Qui es-tu donc?
L'INJUSTE.
Le Raisonnement.
LE JUSTE.
Oui, le plus faible.
L'INJUSTE.
Mais je te vaincrai, toi qui te vantes d'être le plus fort.
LE JUSTE.
Par quel art?
L'INJUSTE.
Par la nouveauté de mes idées.
LE JUSTE.
En effet, elles fleurissent parmi les insensés.
L'INJUSTE.
Non pas; auprès des sages.
LE JUSTE.
Je te mettrai à male mort.
L'INJUSTE.
Dis-moi, en quoi faisant?
LE JUSTE.
En disant ce qui est juste.
L'INJUSTE.
Et moi je renverserai tout cela, en te contredisant. Et d'abord je soutiens absolument qu'il n'y a pas de justice.
LE JUSTE.
Pas de justice?
L'INJUSTE.
Oui; où est-elle?
LE JUSTE.
Chez les dieux.
L'INJUSTE.
Comment donc, si la justice existe, Zeus n'a-t-il pas péri pour avoir enchaîné son père?
LE JUSTE.
Eh quoi! Voilà où en est venue la perversité? Apporte-moi un bassin.
L'INJUSTE.
Tu es un vieux radoteur, un mal équilibré!
LE JUSTE.
Tu es un infâme et un éhonté!
L'INJUSTE.
Tu me couvres de roses.
LE JUSTE.
Un impie!
L'INJUSTE.
Tu me couronnes de lis.
LE JUSTE.
Un parricide!
L'INJUSTE.
Tu m'arroses d'or, sans t'en apercevoir.
LE JUSTE.
Autrefois ce n'était pas de l'or, mais du plomb.
L'INJUSTE.
Aujourd'hui, ce m'est une parure.
LE JUSTE.
Tu n'es pas mal effronté.
L'INJUSTE.
Et toi, une vraie ganache.
LE JUSTE.
C'est à cause de toi que les jeunes gens ne veulent plus fréquenter les écoles. On ne tardera pas à connaître chez les Athéniens ce que tu enseignes à des fous.
L'INJUSTE.
Tu es d'une saleté honteuse.
LE JUSTE.
Et toi dans une bonne situation; mais il n'y a pas longtemps que tu mendiais. Tu disais: «Je suis Téléphos le Mysien,» tirant de ta besace, pour les grignoter, des maximes de Pandélétos.
L'INJUSTE.
La belle sagesse...
LE JUSTE.
La belle folie...
L'INJUSTE.
Que tu nous vantes!
LE JUSTE.
Que la tienne et celle de la ville qui te nourrit, toi le corrupteur des jeunes gens.
L'INJUSTE.
Ne veux-tu pas instruire ce jeune homme, vieux Kronos?
LE JUSTE.
Sans doute, s'il faut le sauver et ne pas l'exercer seulement au bavardage.
L'INJUSTE.
Viens ici, et laisse celui-ci à sa folie!
LE JUSTE.
Je te ferai crier, si tu avances la main vers lui.
LE CHŒUR.
Trêve à cette lutte et à ces insultes. Mais fais voir, toi, ce que tu enseignais aux hommes d'autrefois; toi, ce qu'est l'éducation nouvelle. De la sorte, après vous avoir entendus tous les deux exposer le pour et le contre, il jugera quelle école il faut fréquenter.
LE JUSTE.
Je veux bien faire ainsi.
L'INJUSTE.
Moi aussi je le veux.
LE CHŒUR.
Voyons donc qui des deux parlera le premier.
L'INJUSTE.
Je lui accorde la parole; puis, quand il aura parlé, je décocherai sur lui des expressions et des pensées nouvelles. A la fin, s'il se met à grommeler, je fais de mes idées une volée de bourdons, qui lui piquent la figure et les deux yeux et le mettent à mal.
LE CHŒUR.
Maintenant, que les rivaux, confiants dans leurs procédés oratoires, dans leurs pensées, dans leurs réflexions sentencieuses, montrent lequel des deux paraîtra le plus fort dans l'art de parler. Aujourd'hui, en effet, c'est l'épreuve décisive de la philosophie, pour laquelle mes amis livrent un grand combat. Allons, toi, qui couronnas les anciens de si nobles vertus, romps le silence en faveur de l'éducation que tu aimes, et fais-nous connaître ton caractère.
LE JUSTE.
Je dirai donc l'ancienne éducation, en quoi elle consistait, lorsque florissait mon enseignement de la justice et que la prudence était en honneur. D'abord il ne fallait pas entendre un enfant souffler mot; puis ils s'avançaient en bon ordre dans les rues vers l'école du maître de musique, les cheveux longs, nus, serrés, la neige tombât-elle comme d'un tamis. Là ils apprenaient, les cuisses écartées, à chanter: «Pallas redoutable destructrice des villes» ou: «Cri retentissant au loin»; soutenant l'harmonie que leurs pères leur avaient enseignée. Si quelqu'un d'eux faisait quelque bouffonnerie ou donnait à sa voix une inflexion mélodique comme celles que les élèves de Phrynis modulent à l'opposé de la mélodie, il était châtié, roué de coups, comme insultant aux Muses. Dans la palestre, les enfants s'asseyaient les jambes allongées, de manière à ne faire voir aux voisins rien d'indécent. Aussitôt qu'ils s'étaient remis debout, ils essuyaient la place, et veillaient à ne laisser aux amants aucune empreinte de leur sexe. Pas un enfant ne se frottait d'huile au-dessous du nombril; et le milieu de leur corps florissait de rosée et de duvet comme les fruits. Nul d'entre eux, donnant à sa voix une mollesse toute féminine, ne s'avançait vers un amant, en l'attirant des yeux. Nul, au repas, ne se fût permis de prendre une tête de raifort; nul de s'emparer de l'anèthon réservé aux vieillards ou du persil; nul de manger du poisson ou des grives, nul d'avoir les pieds croisés.
L'INJUSTE.
Vieilleries contemporaines des Diopolia, des Cigales, de Kékidas, des Bouphonies!
LE JUSTE.
C'est pourtant ce qu'il en est; c'est par cette éducation que j'ai formé les héros qui combattaient à Marathôn. Mais toi, tu leur enseignes aujourd'hui à s'empaqueter tout d'abord dans des vêtements. Aussi je m'indigne, quand il leur faut danser aux Panathènæa, de les voir tenir leurs boucliers devant leur corps sans songer à Tritogénéia. Ose donc, jeune homme, me choisir, moi, le Raisonnement supérieur. Tu apprendras à détester l'Agora, à t'abstenir des bains, à avoir honte de ce qui est honteux, et, si quelqu'un te raille, à prendre feu; à te lever de ton siège au passage des vieillards, à ne rien faire de mal à tes parents, à ne commettre aucun acte indécent, car tu dois figurer la statue de la Pudeur; à ne pas courir après une danseuse, car si tu te mets à cette poursuite, une courtisane te jettera une pomme, et tu seras privé de ta réputation; à ne pas contredire ton père, à ne pas lui donner le nom de lapétos, en reprochant son âge à ce vieillard qui t'a nourri.
L'INJUSTE.
Si tu crois, jeune homme, à tout ce qu'il te dit, par Dionysos! tu ressembleras aux fils de Hippokratès, et on t'appellera le «poupon qui tette».
LE JUSTE.
Tu passeras ton temps, luisant et fleurant bon, dans les gymnases, ne débitant pas sur l'Agora de mauvaises pointes comme on le fait aujourd'hui; on ne te traînera pas en justice pour une méchante affaire pleine d'objections subtiles et ruineuses. Mais tu descendras à l'Akadèmia, pour courir sous les oliviers sacrés, la tête ceinte d'un roseau blanc, avec un sage compagnon de ton âge, respirant le smilax, le loisir et la jonchée blanche des peupliers... épanoui par la saison printanière, quand le platane et l'ormeau échangent leurs murmures. Si tu fais ce que je te dis, et si tu y appliques ton intelligence, tu auras toujours la poitrine grasse, le teint clair, les épaules larges, la langue courte, les fesses charnues, le pénis petit. Mais si tu t'attaches à ceux du jour, tu auras tout de suite le teint pâle, les épaules petites, la poitrine resserrée, la langue longue, les fesses petites, les parties fortes, des décrets à n'en plus finir. On te rendra prêt à croire que le honteux est honnête et que l'honnête est honteux, et tu seras, en outre, l'image de l'infamie d'Antimakhos.
LE CHŒUR.
O toi qui habites les tours élevées de la glorieuse sagesse, quel doux parfum de bon sens fleurit dans tes discours! Heureux ceux qui vivaient au temps des hommes de jadis! (A l'Injuste.) Quant à toi, qui possèdes les séductions du langage, il te faut trouver des idées nouvelles, car ton rival a eu du succès. Tu as besoin, ce me semble, de vigoureux arguments pour le surpasser et pour ne pas être un objet de risée.
L'INJUSTE.
Enfin! Il y a longtemps que la bile m'étouffe et que je brûle de renverser tous ces arguments par les miens. Moi, je m'entends appeler le Raisonnement inférieur par ces métaphysiciens, parce que, le premier, j'ai imaginé de contredire les lois et le droit. Mais n'est-ce pas une valeur de dix mille statères, que de prendre en main la cause la plus faible et de la gagner? Or, vois comment je ruine l'éducation dans laquelle il met sa confiance. Il dit d'abord qu'il ne te permettra pas de prendre des bains chauds. Mais quelle raison as-tu de blâmer les bains chauds?
LE JUSTE.
Parce qu'ils sont très mauvais et qu'ils amollissent l'homme.
L'INJUSTE.
Arrête! Je te tiens tout de suite à bras-le-corps, et tu ne peux échapper. Parle. Dis-moi quel est des fils de Zeus le héros à l'âme, selon toi, le plus haut placée, et qui accomplit le plus de travaux?
LE JUSTE.
Je pense qu'il n'y a pas d'homme supérieur à Hèraklès.
L'INJUSTE.
Eh bien! Où as-tu jamais vu des bains froids portant le nom de Hèraklès? Et cependant qui a été plus courageux?
LE JUSTE.
Oui, voilà, voilà bien les raisons que les jeunes gens ont, chaque jour, à la bouche pour remplir les bains et vider les palestres!
L'INJUSTE.
Tu blâmes ensuite l'habitude de l'Agora; moi, je l'approuve. Si c'était un mal, jamais Homèros n'aurait fait un harangueur de Nestôr et des autres sages. De là je passe à l'usage de la langue: il dit que les jeunes gens ne doivent pas l'exercer, moi je prétends le contraire; il dit qu'il faut user de modestie: voilà deux principes détestables. Où as-tu jamais vu que la modestie fût un bien réel? Parle, convaincs-moi.
LE JUSTE.
A nombre de gens. C'est ainsi que Pèleus reçut une épée.
L'INJUSTE.
Une épée? Il y fit un joli profit, le malheureux! Hyperbolos, au moyen de ses lampes, n'a-t-il pas gagné des milliers de talents avec sa méchanceté et non, par Zeus! avec son épée?
LE JUSTE.
Et cependant Pèleus, en raison de sa modestie, a épousé Thétis.
L'INJUSTE.
Qui ne tarda pas à le quitter et à disparaître; car il n'était pas un libidineux, un homme à passer toute une nuit agréable entre deux couvertures: une femme, au contraire, aime à être cajolée. Tu n'es, toi, qu'une vieille ganache. Vois donc, jeune homme, toutes les privations imposées à la modestie, tous les plaisirs dont tu dois être privé, garçons, femmes, kottabes, festins, boissons, éclats de rire. Vraiment, est-ce pour toi la peine de vivre, privé de tout cela? Mais en voilà assez. Je passe maintenant aux exigences de la nature. Tu as fait une faute, aimé, commis un adultère, et tu t'es fait prendre. Tu es perdu; car tu ne sais point parler. En suivant mes leçons, jouis de la vie, danse, ris, ne rougis de rien. On t'a surpris en adultère: affirme au mari que tu n'es pas coupable; rejette la faute sur Zeus; dis qu'il céda lui-même à l'amour et aux femmes. Comment toi, mortel, pourrais-tu faire plus qu'un dieu?
LE JUSTE.
Mais si, pour t'avoir cru, il a une rave enfoncée dans le derrière, s'il subit une épilation à la cendre chaude, pourra-t-il alléguer comme quoi il n'a pas le derrière élargi?
L'INJUSTE.
Eh! s'il a le derrière élargi, quel mal cela lui fera-t-il?
LE JUSTE.
Mais que peut-il donc lui arriver de plus fâcheux?
L'INJUSTE.
Que diras-tu, si j'ai raison contre toi?
LE JUSTE.
Je me tairai. Comment faire autrement?
L'INJUSTE.
Voyons, dis-moi, quelle espèce de gens sont les orateurs?
LE JUSTE.
De ceux qui ont le derrière élargi.
L'INJUSTE.
Je le crois. Et les auteurs tragiques?
LE JUSTE.
De ceux qui ont le derrière élargi.
L'INJUSTE.
Bien dit. Et les démagogues?
LE JUSTE.
De ceux qui ont le derrière élargi.
L'INJUSTE.
Cela étant, ne reconnais-tu pas que tu ne dis que des sottises? Et les spectateurs? Vois de quel côté est la majorité.
LE JUSTE.
Je regarde.
L'INJUSTE.
Que vois-tu?
LE JUSTE.
La majorité, de par les dieux! se compose de larges derrières. En voilà un que je connais; celui-là encore, et cet autre avec ses longs cheveux.
L'INJUSTE.
Eh bien, que dis-tu?
LE JUSTE.
Nous sommes vaincus, êtres infâmes. Au nom des dieux! recevez mon manteau: je passe de votre côté. (Ils s'en vont.)
SOKRATÈS.
Qu'est-ce à dire? Veux-tu prendre ton fils, le remmener, ou que je l'instruise à parler?
STREPSIADÈS.
Instruis-le, châtie-le, et souviens-toi de bien lui affiler la langue, de manière qu'il ait l'une des deux mâchoires pour les petites causes et l'autre mâchoire pour les grandes affaires.
SOKRATÈS.
Sois tranquille; tu auras chez toi un sophiste habile.
STREPSIADÈS.
Pâle, je crois, et misérable. (Ils entrent chez Sokratès.)
LE CHŒUR.
Entrez maintenant. Je crois que tu t'en repentiras.
Ce que les juges gagneront, s'ils accordent au Chœur un appui légitime, nous voulons le dire. Et, premièrement, si vous voulez labourer vos champs, à la saison, nous pleuvrons sur vous d'abord, et sur les autres ensuite. Puis nous garderons les fruits et les vignes de manière qu'ils ne souffrent ni de la sécheresse, ni d'une pluie excessive. Mais si un de vous, mortels, nous offense, nous déesses, qu'il songe quels maux il endurera de nous, ne recueillant ni vin, ni rien, de son champ. Quand les oliviers et les vignes pousseront, ils seront rasés, tant nous les frapperons de frondes. Si nous le voyons faire des briques, nous pleuvrons, et nous briserons sous des tas de grêle les tuiles de son toit. S'il se marie, lui, ou quelqu'un de ses parents ou de ses amis, nous pleuvrons toute la nuit, si bien qu'il aimerait mieux se trouver en Ægypte que d'avoir jugé injustement.
STREPSIADÈS. Il sort de chez lui, chargé d'un sac de farine, et se dirige vers la porte de Sokratès.
Cinq, quatre, trois, puis deux, et enfin celui de tous les jours que je redoute le plus, qui me fait frissonner, que je déteste, ce maudit jour de la lune vieille et nouvelle. C'est un serment fait par tous ceux à qui je dois, et qui déposent leurs assignations au tribunal des Prytanes, de me ruiner, de me perdre, malgré la modération et la justice de mes propositions: «Mon cher, ne me demande pas cela maintenant, donne-moi du temps pour cette somme, fais-moi quitte de cette autre!» Ils prétendent qu'ainsi ils ne recevront rien; ils m'injurient, disant que je leur fais du tort et qu'ils vont me citer devant les juges. Qu'ils me citent donc; je m'en soucie peu, aujourd'hui que Phidippidès a appris l'art de bien parler. Je vais, du reste, m'en assurer, en frappant à la porte du philosophoir... Enfant! holà! Enfant, enfant!
SOKRATÈS.
Strepsiadès, bonjour.
STREPSIADÈS.
A toi aussi bonjour. Mais d'abord accepte ce sac. Il est juste de faire un joli cadeau à son maître. Et mon fils, a-t-il appris le fameux Raisonnement, ce garçon que tu as emmené tantôt?
SOKRATÈS.
Il l'a appris.
STREPSIADÈS.
Bien, ô souveraine Fourberie!
SOKRATÈS.
De sorte que tu vas gagner tous les procès que tu voudras.
STREPSIADÈS.
Quand même il y aurait des témoins que j'ai emprunté?
SOKRATÈS.
D'autant mieux, fussent-ils mille.
STREPSIADÈS.
Je crierai donc à haute voix: «Ohé! soyez maudits, peseurs d'oboles, vous, le principal, et les intérêts des intérêts! Vous ne me nuirez plus désormais. Pour moi s'élève dans cette maison un fils, dont la langue brille, à deux tranchants, mon soutien, le sauveur de la famille, le fléau de mes ennemis, le libérateur des grandes infortunes de son père.»... Cours l'appeler de là dedans, qu'il vienne vers moi. Mon fils, mon enfant, sors de la maison; entends la voix de ton père.
SOKRATÈS.
Le voici.
STREPSIADÈS.
Ami, ami!
SOKRATÈS.
Prends ton fils, et va-t'en.
STREPSIADÈS.
O mon fils! Oh! oh! Quelle joie je goûte tout d'abord à voir ce teint! Maintenant, à te voir, tu es tout de suite un homme prêt à nier, à contredire. C'est franchement chez toi une fleur du terroir que ces mots: «Qu'as-tu à dire?» et cette apparence d'offensé quand on offense et qu'on fait tort aux autres; je vois cela. Tu as sur ton visage le regard attique. Maintenant vois à me sauver, puisque c'est toi qui m'as perdu.
PHIDIPPIDÈS.
Qu'est-ce qui te fait peur?
STREPSIADÈS.
La lune vieille et nouvelle.
PHIDIPPIDÈS.
Qu'est-ce que la lune vieille et nouvelle?
STREPSIADÈS.
Le jour où ils disent qu'ils déposeront leurs assignations au tribunal des Prytanes.
PHIDIPPIDÈS.
Adieu leurs assignations! Il n'y a pas moyen qu'un jour soit deux jours.
STREPSIADÈS.
Il n'y a pas moyen?
PHIDIPPIDÈS.
Non; à moins que la même femme ne soit en même temps vieille et jeune.
STREPSIADÈS.
Mais la loi le veut.
PHIDIPPIDÈS.
Je crois qu'ils n'en comprennent pas bien le sens.
STREPSIADÈS.
Quel en est le sens?
PHIDIPPIDÈS.
Le vieux Solôn était, de sa nature, ami du peuple.
STREPSIADÈS.
Cela ne fait rien à la lune vieille et nouvelle.
PHIDIPPIDÈS.
Celui-ci fixa deux jours pour la citation, la lune vieille et la lune nouvelle, afin que les consignations fussent déposées à la nouvelle lune.
STREPSIADÈS.
Pourquoi donc a-t-il ajouté la vieille?
PHIDIPPIDÈS.
Afin, pauvre homme, que les débiteurs assignés eussent d'abord un jour pour arranger l'affaire de gré à gré; sinon, pour qu'on redoublât les poursuites le matin même de la nouvelle lune.
STREPSIADÈS.
Pourquoi alors les magistrats ne reçoivent-ils pas les consignations le premier jour du mois, mais le jour de la vieille et nouvelle lune?
PHIDIPPIDÈS.
Ils me paraissent agir en cela comme les gourmets: afin de profiter le plus tôt possible des sommes déposées, ils avancent la dégustation d'un jour.
STREPSIADÈS.
Eh bien, pauvres sots, pourquoi restez-vous là stupidement pour notre profit à nous les sages? Vraies bornes, d'ailleurs, nombre, moutons, cruches amoncelées au hasard! Aussi faut-il qu'en mon honneur et en l'honneur de mon fils, notre bonne chance me fasse entonner un chant d'éloges: «Heureux Strepsiadès, qui es toi-même sage, et qui élèves un pareil fils!» Voilà ce que diront mes amis et mes concitoyens, jaloux de ta parole et de tes victoires dans les procès! Mais je veux d'abord te faire entrer pour prendre un bon repas.
PASIAS, à son témoin.
Faut-il qu'un homme sacrifie jamais quelque chose de son avoir? Non, assurément. Mais il eût mieux valu tout de suite être sans vergogne plutôt que se faire des affaires, comme moi, qui, aujourd'hui, afin d'avoir mon argent, te traîne ici pour témoigner, et qui, de plus, vais devenir l'ennemi d'un citoyen. Cependant, jamais, tant que je vivrai, je ne ferai rougir de moi ma patrie. J'appellerai donc Strepsiadès en justice...
STREPSIADÈS.
Qui est-ce?
PASIAS.
... Pour le jour de la vieille et de la nouvelle lune.
STREPSIADÈS.
Je vous prends à témoin qu'il a indiqué deux jours. Et pourquoi?
PASIAS.
Pour douze mines que tu as reçues, afin d'acheter un cheval pommelé.
STREPSIADÈS.
Un cheval? L'entendez-vous, moi qui, vous le savez tous, ai horreur de l'équitation.
PASIAS.
Et j'en atteste Zeus, tu juras par tous les dieux que tu me les rendrais.
STREPSIADÈS.
Mais, de par Zeus! mon Phidippidès n'avait pas encore appris le Raisonnement irrésistible.
PASIAS.
Et maintenant à cause de cela tu songes à nier ta dette.
STREPSIADÈS.
Effectivement, quel autre profit tirerais-je de cette science?
PASIAS.
Et tu oserais me la nier par serment devant les dieux?
STREPSIADÈS.
Quels dieux?
PASIAS.
Celui que je t'indiquerai, Zeus, Hermès, Poséidôn.
STREPSIADÈS.
Zeus. Je donnerais de bon cœur un triobole pour prêter ce serment.
PASIAS.
Puisses-tu périr pour ton impudence!
STREPSIADÈS.
Il gagnerait à être salé, cet homme!
PASIAS.
Je pense que tu te moques du monde.
STREPSIADÈS.
Il tiendrait bien six kongia.
PASIAS.
Non, de par le grand Zeus et par les autres dieux! tu ne te joueras pas de moi impunément.
STREPSIADÈS.
Je suis enchanté, ravi de ces dieux. Un serment par Zeus est ridicule pour des gens instruits.
PASIAS.
Certes, un jour viendra où tu expieras ces impiétés. Mais me rendras-tu mes fonds ou non? Réponds, que je m'en aille.
STREPSIADÈS.
Sois tranquille à présent; car je vais bientôt te répondre clairement. (Il entre dans la maison.)
PASIAS, à son témoin.
Que crois-tu qu'il fasse? Crois-tu qu'il me paie?
STREPSIADÈS, rentrant.
Où est l'homme qui me demande de l'argent? Parle. Qu'est-ce que cela?
PASIAS.
Cela? Une auge (kardopos).
STREPSIADÈS.
Et tu me demandes de l'argent quand tu es ce que tu es? Non, je ne donnerais pas une obole à qui que ce soit qui appelle une auge «kardopos» au lieu de «kardopè».
PASIAS.
Tu ne me paieras pas?
STREPSIADÈS.
Non pas, que je sache. Allons, finissons-en; décampe au plus vite loin de la porte.
PASIAS.
Je m'en vais, mais sache bien que je cours déposer ma consignation, ou que je meure!
STREPSIADÈS.
C'est autant de perdu en sus des douze mines. Cependant, je regrette de voir dans cette situation un homme qui se trompe sur le genre de «kardopos» et de «kardopè».
AMYNIAS.
Hélas! quel malheur est le mien!
STREPSIADÈS.
Holà! Quel est celui qui gémit de la sorte! Ne serait-ce point quelqu'un des dieux de Karkinos?
AMYNIAS.
En quel état je suis, vous voulez le savoir? Un homme infortuné.
STREPSIADÈS.
Passe ton chemin.
AMYNIAS.
O cruel destin! O fatalité, qui as brisé les roues du char traîné par mes chevaux! O Pallas, tu m'as perdu!
STREPSIADÈS.
Quel mal t'a fait Tlèpolèmos?
AMYNIAS.
Ne raille pas, mon ami, mais fais-moi rendre par ton fils l'argent qu'il me doit, aujourd'hui surtout que je suis tombé dans le malheur.
STREPSIADÈS.
Quel argent?
AMYNIAS.
Celui qu'il m'a emprunté.
STREPSIADÈS.
Et de fait tu es mal en point, à ce qu'il me semble.
AMYNIAS.
Je suis tombé en lançant mes chevaux, j'en atteste les dieux.
STREPSIADÈS.
Pourquoi ces sornettes? Tu es chu de
{ton âne!
{ ou de
{ton âme!
AMYNIAS.
Des sornettes! Parce que je veux ravoir mon dû?
STREPSIADÈS.
Il n'est pas possible que tu sois sain d'esprit.
AMYNIAS.
Pourquoi?
STREPSIADÈS.
Tu me fais l'effet d'avoir la cervelle troublée.
AMYNIAS.
Par Hermès! je te fais assigner, si tu ne me rends pas l'argent.
STREPSIADÈS.
Dis-moi, crois-tu que Zeus pleuve toujours et continûment de l'eau nouvelle, ou bien le soleil repompe-t-il la même eau de dessus la terre?
AMYNIAS.
Je ne sais pas laquelle des deux, et je n'en ai cure.
STREPSIADÈS.
Et comment est-il juste que tu me demandes de l'argent, toi qui ne sais pas un mot des choses météorologiques?
AMYNIAS.
Si tu es à court, paie-moi au moins l'intérêt de l'argent.
STREPSIADÈS.
L'intérêt! Qu'est-ce que c'est que cette bête-là?
AMYNIAS.
Qu'est-ce autre chose, sinon que mois par mois, jour par jour, de plus en plus l'argent augmente, à mesure que le temps s'écoule?
STREPSIADÈS.
Bien dit. Et puis après? Crois-tu que la mer soit beaucoup plus grande maintenant qu'autrefois?
AMYNIAS.
Non, de par Zeus! elle est la même: car il n'est pas juste qu'elle grandisse.
STREPSIADÈS.
Eh bien alors, misérable, comment, la mer ne grossissant pas des fleuves qui s'y jettent, essaies-tu, toi, de faire grossir ton argent? Ne vas-tu pas déguerpir loin de la maison? Qu'on m'apporte un bâton!
AMYNIAS.
Des témoins!
STREPSIADÈS.
Décampe! Qu'attends-tu? Tu ne cours pas, vilaine rosse?
AMYNIAS.
N'est-ce pas là une violence?
STREPSIADÈS.
Tu ne partiras pas? Je vais t'enfoncer l'aiguillon sous la croupe, porteur de longes! Te sauveras-tu? C'est moi qui t'aurais mené bon train avec tes roues et ta paire de chevaux. (Il rentre dans la maison.)
LE CHŒUR.
Voilà ce que c'est que de se plaire aux bassesses! Ce vieillard, qui en a la passion, veut frustrer l'argent qu'il a emprunté. Mais il est impossible qu'il ne soit pris aujourd'hui dans quelque affaire, et que ce sophiste, en retour des friponneries qu'il a mises en train, ne soit frappé d'un malheur imprévu. Je pense qu'il trouvera tout de suite ce qu'il demandait depuis longtemps, que son fils soit habile à exprimer des idées contraires à la justice, à vaincre tous ses adversaires, même en disant ce qu'il y a de plus mauvais. Mais peut-être, peut-être, voudra-t-il qu'il devienne muet.
STREPSIADÈS, sortant précipitamment.
Iou! iou! Voisins, parents, citoyens, au secours! On me bat! A moi, de toute votre aide! Hélas! malheureux que je suis! Oh! la tête! Oh! la mâchoire! Scélérat, tu bats ton père.
PHIDIPPIDÈS.
Oui, mon père!
STREPSIADÈS.
Vous le voyez, il avoue qu'il me bat.
PHIDIPPIDÈS.
Sans doute.
STREPSIADÈS.
Scélérat, parricide, enfonceur de murailles!
PHIDIPPIDÈS.
Répète-moi cela, répète et dis-en plus encore. Ne sais-tu pas que je prends un vif plaisir à entendre ces gros mots?
STREPSIADÈS.
O derrière à tout le monde!
PHIDIPPIDÈS.
Couvre-moi de roses.
STREPSIADÈS.
Tu bats ton père?
PHIDIPPIDÈS.
Et, par Zeus! je te prouverai que j'ai eu raison de te battre.
STREPSIADÈS.
Infâme gredin, comment peut-il y avoir une raison de battre son père?
PHIDIPPIDÈS.
Je le démontrerai et je te vaincrai par mon discours.
STREPSIADÈS.
Moi, vaincu par toi!
PHIDIPPIDÈS.
Tout ce qu'il y a de plus facile. Choisis lequel des deux Raisonnements tu veux que j'emploie.
STREPSIADÈS.
Quels deux Raisonnements?
PHIDIPPIDÈS.
Le fort et le faible.
STREPSIADÈS.
De par Zeus! je t'ai fait donner une belle éducation, animal, en t'apprenant à contredire la justice, si tu me prouves qu'il est juste et beau que les pères soient battus par leurs fils!
PHIDIPPIDÈS.
Mais je compte pourtant te le prouver si bien que, quand tu m'auras entendu, tu n'auras rien à répondre.
STREPSIADÈS.
Allons, je veux bien entendre ce que tu vas dire.
LE CHŒUR.
C'est ton affaire, vieillard, de songer aux moyens de réduire un homme qui, s'il n'était sûr du succès, ne serait pas si insolent. Il est clair qu'il a quelque appui. Mais d'abord dis au Chœur par où a commencé votre querelle: c'est ce que tu dois faire tout de suite.
STREPSIADÈS.
Quel a été le point de départ de nos injures, je vais vous le dire. A la fin de notre repas, comme vous le savez, je l'ai engagé à prendre tout de suite sa lyre et à chanter la chanson de Simonidès sur le Bélier et sa Toison. Il me répond aussitôt que c'est vieux jeu de prendre la lyre et de chanter à table, comme une femme qui moud de l'orge.
PHIDIPPIDÈS.
Et je ne devais pas à l'instant même te battre et te piétiner, toi qui m'ordonnais de chanter comme si tu donnais à dîner à des cigales!
STREPSIADÈS.
Il m'a dit à la maison ce qu'il redit maintenant. Il ajoutait que Simonidès est un mauvais poète. J'ai de la peine à me contenir, je le fis pourtant d'abord. Alors je l'invitai à prendre une branche de myrte et à nous dire quelque chose d'Æskhylos. Il me répond tout de suite: «Je crois qu'Æskhylos est le premier des poètes, mais il est plein de fracas, incohérent, emphatique, escarpé.» Comment croyez-vous que mon cœur bondit à ces paroles? Cependant je dis, en me mordant l'âme: «Eh bien, chante-nous quelque chose des jeunes, un joli passage.» Et lui de réciter aussitôt une tirade d'Euripidès, où un frère, qu'un dieu nous soit en aide! viole sa propre sœur. Je ne puis plus me contenir; je l'accable aussitôt de reproches durs et humiliants. A partir de ce moment, comme il arrive, nous nous rejetons paroles sur paroles; il bondit sur moi, puis il me pétrit, m'étrille, m'étrangle, me broie.
PHIDIPPIDÈS.
N'avais-je pas raison? Ne pas louer Euripidès, la sagesse même!
STREPSIADÈS.
La sagesse même! Lui! Ah! si je pouvais parler! Mais je serais encore battu.
PHIDIPPIDÈS.
Oui, par Zeus! et je serais dans mon droit.
STREPSIADÈS.
Comment, dans ton droit? Impudent! C'est moi qui t'ai nourri, attentif, quand tu bégayais encore, à tout ce à quoi tu songeais. Dès que tu disais: «Bryn,» je comprenais, et je te présentais à boire. Quand tu demandais: «Mammân,» j'arrivais et je t'apportais du pain. Je ne te donnais pas le temps de dire: «Kakkân», je te prenais, je te transférais à la porte et je te soutenais moi-même. Et toi, lorsque tu m'étranglais tout à l'heure, criant et hurlant que j'avais envie d'aller, tu n'as pas eu le cœur, scélérat, de me porter dehors, devant la porte, mais tu me serrais la gorge et je fis tout sous moi.
LE CHŒUR.
Je crois que le cœur des jeunes gens palpite du désir d'entendre ce qu'il va dire. Car si un homme qui a fait de pareilles choses, se disculpe en parlant, je n'estimerais pas la peau des vieux même un pois chiche. C'est ton affaire, remueur et lanceur de paroles nouvelles, de chercher la persuasion et de paraître t'exprimer selon la justice.
PHIDIPPIDÈS.
Qu'il est doux de vivre au milieu des nouveautés, des inventions ingénieuses, et de pouvoir mépriser les lois établies! Et de fait, moi, quand j'avais l'esprit uniquement occupé d'équitation, je n'étais pas capable de dire trois mots sans faire une faute. Mais maintenant que cet homme a mis fin à mes goûts, et que je suis formé aux pensées subtiles, à l'art de la parole et aux méditations, je crois pouvoir prouver que j'ai le droit de châtier mon père.
STREPSIADÈS.
Retourne donc à tes chevaux, de par Zeus! Mieux vaut pour moi nourrir l'attelage d'un quadrige que d'être battu et broyé.
PHIDIPPIDÈS.
Je reviens au point où tu m'as interrompu, et d'abord je te demanderai ceci: quand j'étais petit, me battais-tu?
STREPSIADÈS.
Sans doute; c'était à bonne intention et pour ton bien.
PHIDIPPIDÈS.
Dis-moi, n'est-il pas juste que j'aie pour toi la même bonne intention et que je te frappe, puisque avoir une bonne intention et frapper c'est la même chose? Conviendrait-il, en effet, que ton corps fût à l'abri des coups, et le mien point? Cependant je suis libre aussi, moi. Les enfants pleurent, et les pères ne pleureraient pas, s'il fallait t'en croire? Diras-tu que la loi exige que ce châtiment soit l'affaire de l'enfance? Moi je répondrai que les vieillards sont deux fois enfants. Il est donc juste que les vieux pleurent plus que les jeunes, d'autant plus que leurs fautes sont moins excusables.
STREPSIADÈS.
Mais nulle part la loi n'exige qu'un père subisse ce traitement.
PHIDIPPIDÈS.
N'était-il donc pas homme, comme toi et moi, celui qui a, le premier, établi cette loi, dont la parole a convaincu les anciens? Pourquoi donc me serait-il moins permis, à moi, d'établir une loi nouvelle qui permît aux fils de battre leurs pères à leur tour? Tous les coups que nous avons reçus avant l'établissement de cette loi, nous vous en faisons grâce et nous vous accordons d'avoir été impunément battus. Mais vois les coqs et les autres animaux, comme ils se défendent contre leurs pères. Cependant en quoi diffèrent-ils de nous, sinon qu'ils ne rédigent pas de décrets?
STREPSIADÈS.
Eh bien, puisque tu imites les coqs en tout, pourquoi ne manges-tu pas du fumier et ne dors-tu pas sur un perchoir?
PHIDIPPIDÈS.
Ce n'est pas la même chose, cher père; et Sokratès ne l'admettrait pas.
STREPSIADÈS.
Alors ne frappe pas. Sinon, quelque jour tu t'accuseras toi-même.
PHIDIPPIDÈS.
Comment cela?
STREPSIADÈS.
Puisqu'il est juste que je te châtie, tu en feras autant à ton fils, si tu en as un.
PHIDIPPIDÈS.
Et si je n'en ai pas, c'est en vain que j'aurai pleuré, et tu me riras au nez en mourant.
STREPSIADÈS.
Vraiment, hommes de mon âge, il me fait l'effet d'avoir raison: et moi-même je crois devoir leur accorder ce qui est juste. Il est équitable que nous pleurions, si nous agissons mal.
PHIDIPPIDÈS.
Examine encore cette autre raison.
STREPSIADÈS.
Je suis un homme mort.
PHIDIPPIDÈS.
Peut-être ne seras-tu pas fâché d'avoir passé par où tu as passé.
STREPSIADÈS.
Comment cela? Dis-moi, quel avantage en retireras-tu?
PHIDIPPIDÈS.
Je battrai ma mère de la même manière que toi.
STREPSIADÈS.
Que dis-tu là? Voilà qui est bien pire encore!
PHIDIPPIDÈS.
Qu'est-ce à dire, si, à l'aide du Raisonnement faible, je te prouve que j'ai raison de battre ma mère?
STREPSIADÈS.
Rien, sinon que, après avoir fait cela, tu n'auras plus qu'à te jeter dans le Barathron, toi, Sokratès et le Raisonnement faible. Voilà, Nuées, ce que j'endure, pour vous avoir commis toutes mes affaires!
LE CHŒUR.
C'est bien toi qui t'es attiré cela, te tournant vers le mal.
STREPSIADÈS.
Pourquoi donc ne me le disiez-vous pas, au lieu d'abuser un homme campagnard et vieux?
LE CHŒUR.
C'est ce que nous faisons constamment avec les gens que nous savons portés vers les choses mauvaises, jusqu'à ce que nous les lancions dans quelque infortune qui leur apprenne à craindre les dieux.
STREPSIADÈS.
Hélas! C'est dur, ô Nuées, mais juste... Il ne fallait pas frustrer mes créanciers de ce qui leur était dû. Maintenant, mon cher fils, avisons au moyen d'aller mettre à mal ce coquin de Khæréphôn ainsi que Sokratès, qui nous ont trompés, toi et moi.
PHIDIPPIDÈS.
Mais je ne veux pas maltraiter mes maîtres.
STREPSIADÈS.
Oui, oui; mais respecte Zeus Paternel.
PHIDIPPIDÈS.
Zeus Paternel! Que tu es arriéré. Est-ce qu'il y a un Zeus?
STREPSIADÈS.
Il y en a un.
PHIDIPPIDÈS.
Mais non, il n'y en a pas, puisque c'est le Tourbillon qui règne, après avoir chassé Zeus.
STREPSIADÈS.
Non, il ne l'a pas chassé. Seulement je le croyais, à cause du Tourbillon qui est là. Insensé que j'étais. J'ai pris ce vase d'argile pour un dieu.
PHIDIPPIDÈS.
Eh bien, déraisonne et extravague à ton aise. (Il s'en va.)
STREPSIADÈS.
Malheureux que je suis. Quel délire! Que j'étais donc fou de rejeter les dieux, sur la foi de Sokratès. Mais, ô cher Hermès, ne sois pas irrité contre moi, ne m'écrase pas; au contraire, pardonne à un homme égaré par leurs bavardages. Deviens mon conseiller, soit pour leur intenter un procès, soit pour prendre tel parti qu'il te conviendra... Oui, tu m'engages avec raison à ne pas faire un procès, mais à mettre le feu, le plus tôt possible, à cette maison de fous. J'ai, ici, Xanthias; viens, prends une échelle, apporte une hache, monte ensuite sur le philosophoir, et, si tu aimes ton maître, abats le toit, jusqu'à ce que la maison s'écroule sur eux. Puis, que l'on m'apporte une torche allumée, et, dès ce moment même, je me ferai justice, quoique ce soient de fameux hâbleurs.
PREMIER DISCIPLE.
Hé! hé!
STREPSIADÈS.
Fais ton œuvre, ô torche! jette une vive flamme!
PREMIER DISCIPLE.
Hé! l'homme! Que fais-tu?
STREPSIADÈS.
Ce que je fais? Mais rien qu'un dialogue subtil avec les poutres de la maison.
DEUXIÈME DISCIPLE.
Malheur à moi! Qui met le feu à notre maison?
STREPSIADÈS.
Celui à qui vous avez pris son manteau.
DEUXIÈME DISCIPLE.
Tu nous tues, tu nous tues!
STREPSIADÈS.
C'est justement ce que je veux, pourvu que la hache ne trahisse pas mes espérances, et qu'auparavant je ne me casse pas le cou, en tombant.
SOKRATÈS.
Hé! l'homme! Qu'est-ce que tu fais donc réellement, toi qui es sur le toit?
STREPSIADÈS.
Je marche dans les airs, et je contemple le soleil.
SOKRATÈS.
Malheur à moi! Je vais misérablement étouffer!
KHÆRÉPHÔN.
Et moi infortuné, j'ai l'infortune d'être rôti!
STREPSIADÈS.
Pourquoi insultiez-vous les dieux et contempliez-vous le séjour de la Lune?...
Poursuis, frappe, détruis! Ils ont eu bien des torts, et surtout celui que tu sais d'avoir manqué aux dieux.
LE CHŒUR.
Retirez-vous! Le Chœur nous paraît avoir assez figuré aujourd'hui.