Et ceci? N'est-ce pas une klepsydre?
BDÉLYKLÉÔN.
Tu excelles à fournir les objets nécessaires et locaux. Mais qu'on se hâte d'apporter de la maison le feu, les myrtes et l'encens, afin de commencer par invoquer les dieux.
LE CHŒUR.
Et nous, pendant les libations et les prières, nous vous dirons de bonnes paroles, parce que de la lutte et de la dispute vous en êtes venus à une généreuse réconciliation.
BDÉLYKLÉÔN.
Débutez donc par les bonnes paroles.
LE CHŒUR.
O Phœbos Apollôn Pythios, bonne chance à l'affaire instruite par ce magistrat devant sa porte; accord entre nous tous tirés de nos erreurs! Io Pæan!
BDÉLYKLÉÔN.
O Souverain maître, mon voisin, dieu de ma rue, gardien de mon vestibule, accepte, seigneur, ce nouveau sacrifice, que nous innovons en l'honneur de mon père. Adoucis cette humeur trop rêche et dure comme l'yeuse, mêle à ce cœur quelques gouttes de miel. Qu'il soit désormais doux pour les hommes, plus clément à l'accusé qu'à l'accusateur, prêt à pleurer avec ceux qui l'implorent; qu'il se dépouille de son aigreur et qu'il arrache les orties de sa colère!
LE CHŒUR.
Nos prières s'unissent aux tiennes, et nos chants en faveur du nouveau magistrat s'accordent avec les paroles que tu as prononcées. Oui, tu as notre bienveillance, depuis que nous voyons que tu aimes le peuple bien plus que ne le fait aucun des jeunes.
BDÉLYKLÉÔN.
S'il se trouve devant les portes quelque hèliaste, qu'il entre. Dès qu'on aura commencé à parler, nous n'ouvrirons plus.
PHILOKLÉÔN.
Quel est l'accusé?
BDÉLYKLÉÔN.
Celui-ci.
PHILOKLÉÔN.
Quelle peine va le frapper?
BDÉLYKLÉÔN.
Écoutez l'acte d'accusation. Le soussigné chien de Kydathènè accuse Labès d'Æxonè d'avoir seul, contre toute justice, mangé un fromage Sikélien. Peine: un collier de figuier.
PHILOKLÉÔN.
C'est-à-dire une mort de chien, une fois convaincu.
BDÉLYKLÉÔN.
L'accusé Labès est ici présent.
PHILOKLÉÔN.
Oh! le vilain chien! Quels yeux de voleur! Comme, en serrant les dents, il se flatte de me tromper? Où est le plaignant, le chien de Kydathènè?
LE CHIEN.
Au! au!
BDÉLYKLÉÔN.
Le voici.
PHILOKLÉÔN.
C'est un second Labès, bon aboyeur et lécheur de marmites.
BDÉLYKLÉÔN.
Silence, assis! Toi, monte à la tribune et accuse.
PHILOKLÉÔN.
Voyons; en même temps je vais me verser et boire un coup.
XANTHIAS.
Vous avez entendu, citoyens juges, l'accusation que j'ai formulée contre celui-ci. Il a commis le plus affreux des attentats contre moi et contre la marine. Il s'est sauvé dans un coin, à la mode Sikélienne, avec un énorme fromage, dont il s'est repu dans les ténèbres.
PHILOKLÉÔN.
De par Zeus! il est pris sur le fait. Tout à l'heure il m'a lâché un gros rot au fromage, le coquin!
XANTHIAS.
Et il ne m'a rien donné, à ma requête. Or, qui voudra vous rendre service, si l'on ne me jette rien à moi, votre chien?
PHILOKLÉÔN.
Et il n'a rien donné?
XANTHIAS.
Rien à moi, son camarade.
PHILOKLÉÔN.
Voilà un gaillard aussi bouillant que ces lentilles!
BDÉLYKLÉÔN.
Au nom des dieux, mon père, ne prononce pas avant de les avoir entendus tous les deux.
PHILOKLÉÔN.
Mais, mon bon, la chose est claire; elle crie d'elle-même.
XANTHIAS.
N'allez pas l'absoudre. C'est de tous les chiens l'être le plus égoïste et le plus glouton, lui qui, louvoyant autour d'un mortier, a dévoré la croûte des villes!
PHILOKLÉÔN.
Aussi n'ai-je pas même de quoi boucher les fentes de ma cruche.
XANTHIAS.
Châtiez-le donc. Jamais une seule cuisine ne pourrait nourrir deux voleurs. Je ne puis pourtant pas, moi, aboyer le ventre vide: aussi dorénavant je n'aboierai plus.
PHILOKLÉÔN.
Oh! oh! que de scélératesses il nous a dénoncées! C'est la friponnerie faite homme. N'est-ce pas ton avis, mon coq? Par Zeus! il dit que oui. Le thesmothète, où est-il? Ohé! Donne-moi le pot.
BDÉLYKLÉÔN.
Prends-le toi-même. Je suis en train d'appeler les témoins. Paraissez, témoins à la charge de Labès, plat, pilon, racloire à fromage, fourneau, marmite et autres ustensiles brûlés! Mais pisses-tu encore? Ne sièges-tu plus?
PHILOKLÉÔN.
C'est lui, je crois, qui va faire sous lui aujourd'hui.
BDÉLYKLÉÔN.
Ne cesseras-tu pas d'être dur et intraitable pour les accusés? Tu les déchires à belles dents! Monte à la tribune; défends-toi. D'où vient ton silence? Parle.
PHILOKLÉÔN.
Mais il semble qu'il n'ait rien à dire.
BDÉLYKLÉÔN.
Non pas, mais il me paraît être dans la même situation que jadis Thoukydidès accusé. Ses mâchoires furent tout à coup paralysées. Retire-toi; c'est moi qui présenterai ta défense. Il est difficile, citoyens, de faire l'apologie d'un chien calomnié; je parlerai cependant. C'est une bonne bête, et il chasse les loups.
PHILOKLÉÔN.
C'est un voleur et un conspirateur.
BDÉLYKLÉÔN.
Par Zeus! c'est le meilleur des chiens d'aujourd'hui, capable de garder de nombreux moutons.
PHILOKLÉÔN.
A quoi cela sert-il, s'il mange le fromage?
BDÉLYKLÉÔN.
Oui, mais il se bat pour toi, il garde la porte, et il excelle dans tout le reste. S'il a fait un larcin, pardonne-lui. Il est vrai qu'il ne sait pas jouer de la kithare.
PHILOKLÉÔN.
Moi, je voudrais qu'il ne sût pas lire, pour ne pas nous faire l'apologie de son crime.
BDÉLYKLÉÔN.
Écoute, juge équitable, mes témoins. Monte, racloire à fromage, et parle à haute voix. Tu exerçais alors la charge de payeur: réponds clairement. N'as-tu pas raclé les parts que tu avais reçues pour les soldats? Elle répond qu'elle les a raclées.
PHILOKLÉÔN.
Mais, par Zeus! elle ment.
BDÉLYKLÉÔN.
Juge compatissant, prends pitié des malheureux. Notre Labès ne vit que de têtes et d'arêtes de poissons; jamais il ne demeure en place. L'autre n'est bon qu'à garder la maison: il reste là, attendant ce qu'on apporte et en demandant sa part; autrement, il mord.
PHILOKLÉÔN.
Ouf! quel mal me prend qui fait que je m'attendris? Le malaise dure, et je me sens convaincre.
BDÉLYKLÉÔN.
Ah! je t'en conjure, pitié pour lui, mon père! Ne le sacrifiez point. Où sont les enfants? Montez, malheureux! jappez, priez, suppliez et pleurez!
PHILOKLÉÔN.
Descends, descends, descends, descends!
BDÉLYKLÉÔN.
Je vais descendre. Et quoique ce «descends» en ait trompé bien d'autres, je vais pourtant descendre.
PHILOKLÉÔN.
Aux corbeaux! Ah! ce n'est pas bon d'avoir mangé. Je viens de pleurer, et je n'en vois pas d'autre raison que de m'être bourré de lentilles.
BDÉLYKLÉÔN.
Il ne sera donc pas acquitté?
PHILOKLÉÔN.
C'est difficile à savoir.
BDÉLYKLÉÔN.
Voyons, mon petit papa, tourne-toi vers de meilleurs sentiments. Prends ce suffrage; passe, de sens rassis, du côté de la seconde urne, et absous-le, mon père.
PHILOKLÉÔN.
Non, certes. Je ne sais pas jouer de la kithare.
BDÉLYKLÉÔN.
Viens à l'instant, je vais t'y conduire au plus vite.
PHILOKLÉÔN.
Est-ce la première urne?
BDÉLYKLÉÔN.
Oui.
PHILOKLÉÔN.
J'y jette mon suffrage.
BDÉLYKLÉÔN.
Il est attrapé; il vient d'absoudre sans le vouloir.
PHILOKLÉÔN.
Attends, que je verse les suffrages. Voyons l'issue du débat.
BDÉLYKLÉÔN.
Le fait va le prouver. Tu es absous, Labès. Père, père, que t'arrive-t-il?
PHILOKLÉÔN.
Ah! dieux! vite de l'eau.
BDÉLYKLÉÔN.
Reviens à toi.
PHILOKLÉÔN.
Dis-moi la chose comme elle est. Est-il réellement absous?
BDÉLYKLÉÔN.
Oui, de par Zeus!
PHILOKLÉÔN.
Je suis réduit à rien.
BDÉLYKLÉÔN.
Pas de souci, cher père: relève-toi.
PHILOKLÉÔN.
Comment, en face de moi-même, supporterai-je l'idée d'avoir absous un accusé? Qu'adviendra-t-il de moi? O dieux vénérés, accordez-moi mon pardon: c'est malgré moi que je l'ai fait: ce n'est pas mon habitude.
BDÉLYKLÉÔN.
Ne te fâche pas. Moi je veux, mon père, te bien nourrir, te mener avec moi partout, aux dîners, aux banquets, aux spectacles, de manière à passer agréablement le reste de ta vie. Hyperbolos ne te rira plus au nez en te dupant, mais entrons.
PHILOKLÉÔN.
Oui, maintenant, si bon te semble.
LE CHŒUR.
Oui, allez gaiement où vous voulez.
Pour vous, myriades incalculables, les bonnes choses qu'on va vous dire maintenant, gardez-vous de les laisser négligemment tomber par terre. C'est affaire à des spectateurs inintelligents, et non pas à vous.
Et maintenant, peuple, prêtez-nous attention, si vous aimez un langage sincère.
Le poète désire, à présent, adresser des reproches aux spectateurs. Il prétend qu'on lui a fait une injustice, à lui qui s'est souvent bien conduit envers vous, pas ouvertement sans doute, mais en aidant secrètement d'autres poètes. Imitateur des prophéties et des procédés d'Euryklès, il fit passer dans d'autres ventres bon nombre de ses traits comiques. Bientôt, il affronta le risque de se montrer ouvertement et de lui-même, prenant en mains les rênes, non plus de la bouche d'autrui, mais de celle de ses propres muses. Porté au sommet de la grandeur, plus honoré que jamais personne d'entre vous, il dit n'avoir pas atteint le comble, ni être gonflé d'orgueil, ni parcourir les palestres en séducteur. Si quelque amant, mû par la haine, accourait sur lui pour s'être raillé comiquement de ses amours, il dit qu'il n'a jamais fléchi devant personne, gardant la ferme résolution de ne pas faire jouer aux muses dont il s'inspire, le rôle d'entremetteuses. La première fois qu'il joua, il n'eut pas, selon lui, à combattre des hommes, mais à s'armer du courage de Hèraklès, pour attaquer les plus grands monstres, assaillant tout d'abord avec vigueur la bête aux dents aiguës, dans les yeux de laquelle luisaient des rayons terribles comme les yeux de Kynna, et dont les cent têtes étaient léchées en cercle par des flatteurs, gémissant autour de son cou: elle avait la voix redoutable d'un torrent qui grossit, l'odeur d'un phoque, les testicules malpropres d'une Lamia, et le derrière d'un chameau. A la vue de ce monstre, notre poète dit que la peur ne lui fera pas offrir des présents, mais qu'aujourd'hui encore il va combattre pour vous. Il ajoute qu'après ce monstre, il lutta, l'an passé, contre des dæmons sinistres, des êtres fiévreux, qui, la nuit, étranglaient les pères, étouffaient les grands-pères, s'asseyaient à la couche de vos concitoyens inoffensifs, les inondaient de contre-serments, de citations, de témoignages, au point qu'un bon nombre bondissaient terrifiés chez le polémarkhe. Après avoir trouvé un tel défenseur, un tel sauveur de ce pays, vous l'avez abandonné, l'année dernière, lorsqu'il semait ses pensées les plus neuves, dont, faute de les bien comprendre, vous avez arrêté la pousse. Cependant, au milieu de nombreuses libations, il atteste Dionysos que jamais on n'entendit de meilleurs vers comiques. C'est une honte pour vous de ne pas les avoir appréciés sur-le-champ; mais le poète n'est pas estimé à une moindre valeur par les hommes éclairés, quoique, devançant ses rivaux, il ait eu son espérance brisée.
Mais, à l'avenir, braves gens, si vous avez des poètes qui cherchent des paroles et des idées neuves, aimez-les, favorisez-les davantage, et conservez leurs pensées: enfermez-les dans vos coffres avec les fruits. En agissant ainsi, vos vêtements exhaleront toute l'année une odeur de sagesse.
O nous, autrefois vaillants dans les chœurs, vaillants dans les combats, et hommes plus vaillants encore par ce côté seul, tout cela est passé, bien passé. Aujourd'hui la blancheur florissante de nos cheveux surpasse celle du cygne. Toutefois il faut que de ces restes surgisse la vigueur du jeune âge: pour moi, je suis convaincu que ma vieillesse vaut mieux que les boucles de beaucoup de jeunes gens, que leur parure et leur derrière élargi.
Si quelqu'un de vous, spectateurs, à l'aspect de mon costume, s'étonne de me voir avec un corsage de guêpe, et de ce que signifie notre aiguillon, je le lui expliquerai aisément, quelle que soit son ignorance première. Nous sommes, nous qui avons cet appendice au derrière, les Attiques, seuls vraiment nobles, autochthones, race la plus vaillante, qui rendit à la ville les plus nombreux services dans les combats, quand vint le Barbare, couvrant la ville de fumée, mettant tout en feu, et voulant nous enlever violemment nos ruches. Aussitôt, armés de la lance et du bouclier, nous accourons pour les combattre, le cœur enivré de colère, debout, homme contre homme, dévorant nos lèvres de fureur, la grêle des flèches dérobant la vue du ciel. Cependant, avec l'aide des dieux, nous les mettons en déroute vers le soir. Une chouette, avant la bataille, avait passé au-dessus de notre armée. Puis nous les poursuivons, les piquant comme des taons sous leurs longs vêtements, et ils s'enfuient, les joues et les sourcils criblés de dards; si bien que chez les Barbares, partout et maintenant encore, on ne désigne rien de plus redoutable que la guêpe attique.
Certes alors j'étais terrible, n'ayant peur de rien: je mis en fuite les ennemis, cinglant où il fallait sur nos trières. Car nous n'avions pas alors le souci d'arrondir une phrase, ni la pensée de dénoncer quelqu'un, mais le désir d'être le meilleur rameur. Aussi, après avoir enlevé aux Mèdes un grand nombre de villes, méritions-nous de recevoir ici les tributs, que volent les jeunes gens.
Examinez-nous du haut en bas et sous tous les aspects, vous nous trouverez, pour le caractère et pour la manière de vivre, absolument semblables aux guêpes. Et d'abord il n'y a pas d'animal plus irritable que nous, ni plus colère, ni plus impatient. Ensuite, toutes nos différentes occupations ressemblent à celles des guêpes. Groupés par essaims, comme ceux des ruches, les uns d'entre nous s'en vont chez l'arkhonte, les autres chez les Onze, d'autres à l'Odéôn: quelques-uns serrés contre les murs, la tête baissée vers la terre, remuent à peine, comme les chenilles dans leurs alvéoles. Pour le reste de la vie nous abondons en ressources. En piquant un chacun, nous nous procurons de quoi vivre. Mais nous avons parmi nous des frelons inactifs, dépourvus d'aiguillon, et qui, séjournant à l'intérieur du logis, dévorent notre travail, sans se donner aucune peine. C'est pour nous une chose des plus douloureuses qu'un être qui se dispense du service, nous ravisse notre salaire, lui qui, pour la défense de ce pays, ne prend ni rame, ni lance, ni ampoule. Il me semble, en un mot, que ceux des citoyens qui n'auront pas d'aiguillon, ne doivent pas toucher le triobole.
PHILOKLÉÔN.
Jamais de la vie je ne quitterai plus ce manteau, qui seul me sauva dans la bataille où le puissant Boréas nous fit la guerre.
BDÉLYKLÉÔN.
Tu sembles n'avoir aucun souci de ton bien.
PHILOKLÉÔN.
De par Zeus! je me passe aisément des choses de luxe. Dernièrement je me régalais d'une friture, et je payai un triobole dû au dégraisseur.
BDÉLYKLÉÔN.
Fais du moins l'épreuve, puisque, une bonne fois, tu t'es livré à moi pour bien vivre.
PHILOKLÉÔN.
Que m'ordonnes-tu donc de faire?
BDÉLYKLÉÔN.
Quitte ce manteau usé et endosse cette læna en guise de manteau.
PHILOKLÉÔN.
Faites donc des enfants et élevez-les: voilà le mien maintenant qui veut m'étouffer!
BDÉLYKLÉÔN.
Voyons, prends-la, mets-la, et ne dis rien.
PHILOKLÉÔN.
Qu'est-ce que c'est que cette mauvaise chose, au nom de tous les dieux?
BDÉLYKLÉÔN.
Les uns l'appellent une persique, les autres une kaunakè.
PHILOKLÉÔN.
Moi, je la prenais pour une couverture de Thymœtè.
BDÉLYKLÉÔN.
Ce n'est pas étonnant; tu n'es jamais allé à Sardes; tu la connaîtrais alors, tandis que maintenant tu ne la connais pas.
PHILOKLÉÔN.
Moi? Non, de par Zeus! Mais cela me paraissait ressembler absolument à la casaque pluchée de Morykhos.
BDÉLYKLÉÔN.
Erreur; c'est à Ekbatana qu'on fait ces tissus.
PHILOKLÉÔN.
Est-ce qu'à Ekbatana on fait des intestins de laine?
BDÉLYKLÉÔN.
Pas du tout, mon bon; mais chez les Barbares cette étoffe se tisse à grands frais. Ainsi ce vêtement mange bien pour un talent de laine.
PHILOKLÉÔN.
Il serait donc plus juste de l'appeler mange-laine que kaunakè.
BDÉLYKLÉÔN.
Voyons, mon bon, tiens-toi et endosse-la.
PHILOKLÉÔN.
Malheureux que je suis! quelle chaleur la malpropre m'a rotée au nez!
BDÉLYKLÉÔN.
Ne l'endosses-tu pas?
PHILOKLÉÔN.
Non, de par Zeus! Mais, mon bon, si c'est indispensable, mettez-moi dans un four.
BDÉLYKLÉÔN.
Allons, c'est moi qui te la passerai; viens donc ici.
PHILOKLÉÔN.
Au moins place là un croc.
BDÉLYKLÉÔN.
Pour quoi faire?
PHILOKLÉÔN.
Pour me retirer avant que je sois fondu.
BDÉLYKLÉÔN.
Voyons, maintenant, ôte ces maudites savates, et mets vite cette chaussure lakonienne.
PHILOKLÉÔN.
Moi? Je n'aurai jamais le cœur de mettre d'odieuses chaussures fabriquées par des ennemis!
BDÉLYKLÉÔN.
Allons, mon cher, marche hardiment sur le sol lakonien: fais vite.
PHILOKLÉÔN.
C'est mal à toi de me faire le pied au pays ennemi.
BDÉLYKLÉÔN.
Allons, l'autre pied!...
PHILOKLÉÔN.
Impossible pour celui-là; il a un de ses doigts qui déteste tout à fait les Lakoniens.
BDÉLYKLÉÔN.
Il ne peut pas en être autrement.
PHILOKLÉÔN.
Malheureux que je suis de n'avoir pas d'engelure dans ma vieillesse!
BDÉLYKLÉÔN.
Finis-en de te chausser; puis marche à la façon des riches, avec un balancement voluptueux et efféminé.
PHILOKLÉÔN.
Regarde: vois cette tournure, et juge de qui des riches ma démarche se rapproche le plus.
BDÉLYKLÉÔN.
De qui? D'un furoncle revêtu d'ail.
PHILOKLÉÔN.
Aussi ai-je envie de tortiller des fesses.
BDÉLYKLÉÔN.
Voyons, maintenant, sauras-tu tenir un langage grave devant des hommes instruits et habiles?
PHILOKLÉÔN.
Oui.
BDÉLYKLÉÔN.
Que diras-tu?
PHILOKLÉÔN.
Beaucoup de choses. D'abord comment Lamia, se voyant prise, s'est mise à péter; puis comment Kardopiôn frappa sa mère.
BDÉLYKLÉÔN.
Non, pas de fables, mais des choses de la vie humaine, tels que nos sujets ordinaires d'entretien à la maison.
PHILOKLÉÔN.
Ah! j'en sais du genre de ce qui se dit à la maison, par exemple: «Il y avait une fois une souris et un chat.»
BDÉLYKLÉÔN.
«Être sot et grossier», comme dit Théogénès au vidangeur, en lui faisant des reproches, vas-tu parler de souris et de chats à des hommes?
PHILOKLÉÔN.
De qui faut-il donc que je parle?
BDÉLYKLÉÔN.
De personnages éminents, de tes collègues en députation Androklès et Klisthénès.
PHILOKLÉÔN.
Moi! Jamais je ne suis allé en députation, excepté à Paros, et j'ai reçu pour cela deux oboles.
BDÉLYKLÉÔN.
Eh bien, dis-nous donc comment Éphoudiôn combattit glorieusement au pankration avec Askondas: tout vieux qu'il était et blanchi, il avait de larges reins, des poignets, des flancs et un thorax superbes.
PHILOKLÉÔN.
Assez, assez, tu ne sais ce que tu dis. A quoi bon le thorax pour se battre au pankration?
BDÉLYKLÉÔN.
Telle est la manière de converser des sages. Mais dis-moi autre chose. Si tu étais à boire avec des étrangers, quel est celui des actes de ta jeunesse que tu citerais comme le plus viril?
PHILOKLÉÔN.
Le plus viril, oui, le plus viril de mes exploits, c'est d'avoir dérobé les échalas d'Ergasiôn.
BDÉLYKLÉÔN.
Tu m'assommes. Quels échalas? Dis comment tu as poursuivi un sanglier, un lièvre, fait la course des torches; trouve quelque chose de très juvénile.
PHILOKLÉÔN.
Ah oui; voici quelque chose de très juvénile. C'est lorsque, encore jouvenceau, je poursuivis le coureur Phayllos, qui m'avait insulté, et le battis de deux voix.
BDÉLYKLÉÔN.
Assez. Mais place-toi sur ce lit et apprends à être un bon convive, un homme de bonne compagnie.
PHILOKLÉÔN.
Comment donc me placer? Dis-moi vite.
BDÉLYKLÉÔN.
Décemment.
PHILOKLÉÔN.
Est-ce ainsi qu'il faut se placer?
BDÉLYKLÉÔN.
Pas du tout.
PHILOKLÉÔN.
Comment donc?
BDÉLYKLÉÔN.
Écarte les genoux, et, à la façon des gymnastes, étends-toi avec souplesse sur les tapisseries; puis fais l'éloge des bronzes, regarde le plafond, admire les tentures de la cour. Voici l'eau pour les mains; on apporte les tables: nous soupons; les ablutions sont faites: nous offrons les libations.
PHILOKLÉÔN.
Au nom des dieux, est-ce en rêve que nous soupons?
BDÉLYKLÉÔN.
La joueuse de flûte s'est fait entendre: les convives sont Théoros, Æskhinès, Phanos, Kléôn, et je ne sais quel autre invité dans le voisinage de la tête d'Akestor. Tu fais partie de la société: aie soin de bien suivre les skolies.
PHILOKLÉÔN.
Très bien.
BDÉLYKLÉÔN.
Dis-tu vrai?
PHILOKLÉÔN.
Comme pas un habitant de la Diakria ne les suivrait.
BDÉLYKLÉÔN.
Je m'en assure. Je suis Kléôn: j'entonne le premier le skolie de Harmodios; tu vas suivre, toi. «Il n'y eut jamais dans Athènes...»
PHILOKLÉÔN.
«Un être aussi méchant, un semblable voleur.»
BDÉLYKLÉÔN.
C'est là ce que tu répondras? Tu es un homme perdu. Il va se mettre à crier qu'il veut te mettre à mal, te déchirer, te chasser du pays.
PHILOKLÉÔN.
Et moi, s'il menace, de par Zeus! je lui en chanterai un autre: «Ohé! l'homme! dans ton désir furieux du pouvoir suprême, tu détruis la cité qui déjà penche vers sa ruine.»
BDÉLYKLÉÔN.
Et lorsque Théoros, couché aux pieds de Kléôn, lui prendra la main et chantera: «Ami, tu connais l'histoire d'Admètos, aime donc les braves,» par quel skolie lui répondras-tu?
PHILOKLÉÔN.
Je lui dirai avec raison: «Il ne s'agit pas de faire le renard et d'être l'ami des deux partis.»
BDÉLYKLÉÔN.
Après lui Æskhinès, fils de Sellos, continuera: «C'est un homme sage, ami des Muses.» Il chantera: «Richesse et bien vivre à Klitagoras et à moi, avec les Thessaliens.»
PHILOKLÉÔN.
«Nous en avons beaucoup dépensé, toi et moi.»
BDÉLYKLÉÔN.
Sur ce point, tu en sais convenablement. Mais allons souper chez Philoktèmôn. Enfant, enfant, Khrysos, emporte les plats avec nous, afin de nous enivrer à notre aise.
PHILOKLÉÔN.
Pas du tout: c'est mauvais de boire. Du vin naît le bris des portes, les coups, les pierres; puis il faut donner de l'argent, au sortir de l'ivresse.
BDÉLYKLÉÔN.
Mais non, si tu es avec des hommes bons et beaux: ils apaisent l'offensé; ou bien tu dis quelque mot spirituel, un joli conte à la façon d'Æsopos ou de Sybaris, que tu as appris à table; tu tournes la chose en plaisanterie, et il te laisse aller.
PHILOKLÉÔN.
Je vais donc apprendre beaucoup de contes, afin de n'encourir aucune peine, si je fais mal.
BDÉLYKLÉÔN.
Allons, partons: que rien ne nous retienne.
LE CHŒUR.
Souvent il m'a paru que de ma nature j'avais de la finesse, et de la sottise jamais. Mais combien est supérieur Amynias, fils de Sellos, de la race de Krobylos, que j'ai vu jadis, nanti d'une pomme et d'une grenade, manger à la table de Léogoras; car il est aussi meurt-de-faim qu'Antiphôn. Il est allé en légation à Pharsalos; mais là, seul, il communiquait seulement avec les pénestes (domestiques) des Thessaliens, non moins péneste que les autres.
Bienheureux Automénès, que nous te trouvons heureux d'avoir pour enfants de très habiles artistes! Le premier, ami de tout le monde, est un homme fort avisé, kithariste accompli, et que la grâce accompagne; le second un acteur d'un incomparable talent. Vient ensuite Ariphradès, le plus intelligent des trois. Son père jurait qu'il n'avait rien appris de personne, et qu'une heureuse nature lui avait spontanément enseigné à jouer de la langue dans les lupanars qu'il hante chaque jour...
Il y en a qui ont prétendu que je m'étais réconcilié avec Kléôn, pendant qu'il s'acharnait sur moi, me trépignait et me lardait d'outrages. Au moment où j'étais mis en pièces, ceux du dehors riaient, en me voyant jeter de hauts cris, n'ayant nul souci de moi, mais seulement pour savoir si, foulé aux pieds, je lancerais quelque brocard. Ce que voyant, je me suis adouci comme un singe. Et depuis lors: «l'échalas manque à la vigne.»
XANTHIAS.
Heureuses les tortues d'avoir une carapace! Trois fois heureuses de l'enveloppe qui recouvre leurs flancs! Avec quelle prudence et quelle ingéniosité vous avez garni votre dos d'une écaille pour vous garantir des coups! Moi je suis mort, sillonné par le bâton!
LE CHŒUR.
Qu'y a-t-il, enfant? Car on a le droit d'appeler enfant, fût-il un vieillard, quiconque reçoit des coups.
XANTHIAS.
Il y a que ce n'est plus un vieillard, mais le fléau le plus hideux: il s'est montré de beaucoup le plus pris de vin des convives, quoiqu'il y eût là Hippyllos, Antiphôn, Lykôn, Lysistratos, Théophrastos, Phrynikhos. Il les a tous surpassés en effronterie. Une fois gorgé de bons morceaux, il danse, il saute, il pète, il rit, comme un ânon régalé d'orge; puis il me rosse gaillardement, en criant: «Enfant! Enfant!» Le voyant dans cet état, Lysistratos l'apostrophe: «Tu me fais l'effet, vieillard, d'une canaille enrichie, ou d'un baudet courant à la paille.» Et l'autre s'écrie: «Et toi d'une sauterelle, dont le manteau est usé jusqu'à la corde, ou de Sthénélos, dépouillé de sa garde-robe.» Chacun d'applaudir, à l'exception de Théophrastos tout seul, qui se mord les lèvres, en homme bien appris. Le vieillard, s'adressant à Théophrastos: «Dis-moi donc pourquoi tu fais le fier et le suffisant, toi qui ne cesses jamais d'être le bouffon et le parasite des riches?» Ainsi les drape-t-il, chacun à son tour, de ses railleries grossières, débitant les propos les plus ineptes et les plus impertinents. Quand il est bien ivre, il rentre à la maison, et bat tous ceux qui lui tombent sous la main. Mais le voici qui s'avance en titubant. Moi, je me sauve pour ne pas recevoir de coups.
PHILOKLÉÔN.
Laissez-moi; retirez-vous. Je vais faire gémir quelqu'un de ceux qui me suivent. Ah! si vous ne décampez pas, gredins, je vous grille avec une torche.
BDÉLYKLÉÔN.
Demain tu nous paieras cela à nous tous, malgré tes allures de jeune homme. Nous viendrons en foule t'assigner.
PHILOKLÉÔN.
Ah! ah! m'assigner! Vieux jeu! Sachez donc que je ne puis plus entendre le mot procès. Hé! hé! hé! Cela me suffit. Jetez les urnes. Tu n'es pas parti? Où est l'hèliaste? Disparu. Monte ici, mon petit hanneton d'or; prends cette corde dans ta main: tiens ferme et prends garde, car la corde est usée! Cependant elle ne sera pas fâchée qu'on la frotte. Vois comme je t'ai adroitement soustraite aux procédés lesbiens des convives. Pour cela montre-toi reconnaissante envers ma brochette. Mais tu ne le feras point, tu ne l'essaieras même pas, je le sais: tu me tromperas, tu me riras au nez comme tu l'as déjà fait à tant d'autres. Et pourtant si tu voulais maintenant n'être pas une méchante, je te promets, quand mon fils sera mort, de te racheter et de t'avoir pour maîtresse, bijou mignon. Aujourd'hui je ne dispose pas de mon bien, parce que je suis jeune et qu'on me surveille de près. Mon cher fils m'observe, et il n'est pas commode: c'est un homme à scier en deux un grain de cumin et à gratter des brins de cresson: aussi a-t-il peur que je me perde; car il n'a pas d'autre père que moi. Mais le voici qui accourt vers toi et moi. Fais bonne contenance et prends-moi vite ces torches: je vais lui faire un de ces tours de jeune homme comme il m'en faisait, avant que je fusse initié à ces mystères.
BDÉLYKLÉÔN.
Oh! oh! vieux radoteur, manieur de derrières, tu désires et tu aimes, ce me semble, les jolis cercueils; mais, j'en jure par Apollôn, ce n'est pas impunément que tu agiras ainsi.
PHILOKLÉÔN.
Comme tu te régalerais agréablement d'un procès à la sauce piquante!
BDÉLYKLÉÔN.
N'est-ce pas nous jouer d'un vilain tour que d'enlever la joueuse de flûte aux convives?
PHILOKLÉÔN.
Quelle joueuse de flûte? Bats-tu la campagne comme si tu sortais de la tombe?
BDÉLYKLÉÔN.
Non pas, de par Zeus! C'est cette Dardanienne que tu as avec toi.
PHILOKLÉÔN.
Pas du tout: c'est une torche qui brûle en l'honneur des dieux sur l'Agora.
BDÉLYKLÉÔN.
Une torche, cette donzelle?
PHILOKLÉÔN.
Oui, une torche! Tu ne vois pas qu'elle est de toutes les couleurs?
BDÉLYKLÉÔN.
Mais qu'est-ce qu'il y a donc de noir au milieu?
PHILOKLÉÔN.
La résine, sans doute, qui sort de la flamme.
BDÉLYKLÉÔN.
Et du côté inverse n'est-ce pas un derrière?
PHILOKLÉÔN.
Non, c'est sans doute une branche de la torche qui ressort par là.
BDÉLYKLÉÔN.
Que dis-tu? Quelle branche? Allons, viens ici.
PHILOKLÉÔN.
Ah! ah! Que vas-tu faire?
BDÉLYKLÉÔN.
La prendre, l'emmener et te l'enlever, certain que tu es usé et impuissant à rien faire.
PHILOKLÉÔN.
Écoute-moi un instant. J'assistais aux Jeux Olympiques, lorsque Éphoudiôn combattit glorieusement contre Askondas: il était vieux, et pourtant d'un coup de poing le vieux renversa le jeune. Ainsi prends garde de recevoir quelques pochons sur l'œil.
BDÉLYKLÉÔN.
De par Zeus! tu connais bien Olympia.
UNE BOULANGÈRE.
A moi, à l'aide, je t'en conjure au nom des dieux! Cet homme m'a mise à mal en me frappant avec sa torche; il a jeté par terre dix pains d'une obole, et quatre autres par-dessus le marché.
BDÉLYKLÉÔN.
Vois-tu ce que tu as fait? Des affaires, des procès, voilà ce que nous attire ton ivrognerie.
PHILOKLÉÔN.
Pas du tout. Des contes spirituels arrangeront tout cela. Je saurai bien me raccommoder avec elle.
LA BOULANGÈRE.
Non, non, par les deux Déesses! tu ne te seras pas moqué impunément de Myrtia, fille d'Ankyliôn et de Sostrata, en venant gâter ma marchandise.
PHILOKLÉÔN.
Écoute, femme; je veux te raconter une jolie histoire.
LA BOULANGÈRE.
Non, de par Zeus! mon pauvre homme!
PHILOKLÉÔN.
Æsopos, un soir, revenant de souper, était poursuivi par les aboiements d'une chienne effrontée et prise de vin. «Chienne, chienne, lui dit-il, de par Zeus! si tu échangeais ta méchante langue contre un morceau de pain, à mon avis, tu me semblerais sage.»
LA BOULANGÈRE.
Tu te moques de moi. Qui que tu sois, je t'assignerai devant les agoranomes pour dommages faits à ma marchandise, et j'ai pour témoin Khæréphôn que voici.
PHILOKLÉÔN.
Par Zeus! écoute-moi donc, si je dis quelque chose qui t'agrée. Un jour Lasos et Simonidès se faisaient concurrence. Lasos dit: «Cela m'est bien égal.»
LA BOULANGÈRE.
Vraiment, mon cher homme?
PHILOKLÉÔN.
Et toi, Khæréphôn, tu vas donc servir de témoin à une femme au teint jaune, à une Ino, qui d'un rocher se jette aux pieds d'Euripidès?
BDÉLYKLÉÔN.
En voici un autre, qui a l'air de vouloir t'assigner: il a un témoin avec lui.
UN ACCUSATEUR.
Malheureux que je suis! Vieillard, je t'assigne pour outrage.
BDÉLYKLÉÔN.
Pour outrage? Non, non; ne l'assigne pas, au nom des dieux! Je te ferai en sa place telle réparation que tu fixeras, et je t'en saurai gré.
PHILOKLÉÔN.
Et moi j'entre volontiers en arrangement avec lui. Je conviens de l'avoir battu, lapidé; mais viens ici. T'en rapportes-tu à moi pour la somme d'argent qu'exige l'affaire et pour rester toujours amis, ou préfères-tu la fixer?
L'ACCUSATEUR.
Dis toi-même; car je n'ai besoin ni de procès, ni d'affaires.
PHILOKLÉÔN.
Un Sybarite tombe d'un char, et peu s'en faut qu'il ne se fende très grièvement la tête, vu qu'il n'était pas très fort en science hippique. Un de ses amis survient, qui lui dit: «Que chacun fasse son métier!» De même toi, tu n'as qu'à courir chez Pittalos.
BDÉLYKLÉÔN.
Rien de changé en toi, tu as toujours la même humeur.
L'ACCUSATEUR, à son témoin.
Souviens-toi bien, toi, de ce qu'il a répondu.
PHILOKLÉÔN.
Écoute, ne t'en va pas. Un jour, à Sybaris, une femme brise un coffret.
L'ACCUSATEUR.
Je te prends à témoin.
PHILOKLÉÔN.
Le coffret prend un témoin. Le Sybarite lui dit: «Par Kora, laisse donc là tous ces témoignages, et achète des ligatures, tu feras preuve de plus de bon sens.»
L'ACCUSATEUR.
Fais l'insolent jusqu'à ce que l'arkhonte appelle l'affaire.
BDÉLYKLÉÔN.
Par Dèmètèr! tu ne resteras pas ici davantage, mais je t'enlève et je t'emporte.
PHILOKLÉÔN.
Que fais-tu?
BDÉLYKLÉÔN.
Ce que je fais? Je veux te porter d'ici dans la maison: autrement, les témoins manqueront aux accusateurs.
PHILOKLÉÔN.
Un jour Æsopos étant à Delphœ...
BDÉLYKLÉÔN.
Cela m'est bien égal.
PHILOKLÉÔN.
Est accusé d'avoir volé un vase consacré au Dieu. Alors il leur raconte comment l'escarbot...
BDÉLYKLÉÔN.
La peste! tu m'assommes avec tes escarbots.
LE CHŒUR.
Je t'envie pour ton bonheur, vieillard. Quelle différence avec ses habitudes frugales et son existence! Instruit maintenant d'une manière tout autre, il va sans doute changer de sentiment au sujet des jouissances et de la mollesse. Peut-être cependant ne voudra-t-il pas; car il est difficile de renoncer au naturel que l'on a toujours eu. Bien des gens l'ont fait pourtant, et entrant dans les idées d'autrui ont changé leurs manières. Du moins j'accorderai, avec tous les hommes sages, beaucoup d'éloges, à cause de sa sagesse et de l'affection qu'il a pour son père, au fils de Philokléôn. Je n'ai jamais rencontré quelqu'un de plus aimable, jamais caractère ne m'a inspiré une si folle affection et ne m'a fait m'épanouir ainsi. Sur quel point de la discussion s'est-il laissé battre, quand il voulait ramener son père à des façons plus honorables?
XANTHIAS.
Par Dionysos! je ne sais quel mauvais génie a tout mis sens dessus dessous dans notre maison. A peine le vieux, après avoir bu pendant longtemps, a-t-il entendu les sons de la flûte, que, le cœur plein de joie, il s'est mis à danser, toute la nuit, et à reproduire la vieille chorégraphie de Thespis. Il prétend démontrer tout de suite, en dansant, que les tragiques de nos jours sont des radoteurs.
PHILOKLÉÔN.
Qui donc se tient à l'entrée du vestibule?
XANTHIAS.
Voilà le fléau qui approche.
PHILOKLÉÔN.
Abaissez les barrières: voici le commencement de la figure.
XANTHIAS.
C'est bien plutôt le commencement de la folie.
PHILOKLÉÔN.
Elle courbe mes flancs avec violence. Comme mes narines mugissent! Comme mes vertèbres résonnent!
XANTHIAS.
Prends de l'ellébore!
PHILOKLÉÔN.
Phrynikhos est un coq qui jette l'épouvante.
XANTHIAS.
Gare les coups de pied!
PHILOKLÉÔN.
Sa jambe lance des ruades jusqu'au ciel: son derrière est béant.
XANTHIAS.
Fais donc attention!
PHILOKLÉÔN.
Maintenant les articulations de mes membres jouent avec souplesse.
XANTHIAS.
Ce n'est pas bon tout cela, de par Zeus! c'est de la folie.
PHILOKLÉÔN.
Voyez, maintenant; j'appelle et défie les antagonistes. Si quelque tragique prétend danser avec grâce, qu'il vienne ici jouter avec moi. Y a-t-il quelqu'un ou n'y a-t-il personne?
XANTHIAS.
Un seul que voici.
PHILOKLÉÔN.
Et quel est le malheureux?
XANTHIAS.
Le second fils de Karkinos.
PHILOKLÉÔN.
Je n'en ferai qu'une bouchée. Je l'anéantirai sous une emmélie de coups. En fait de rhythme, il n'y entend rien.
XANTHIAS.
Mais, malheureux, il y a un second tragique de la dynastie des Karkinos, qui se présente: c'est le frère de l'autre.
PHILOKLÉÔN.
De par Zeus! j'en fais mon dîner.
XANTHIAS.
Mais, de par Zeus! tu n'auras que des cancres: voici encore un troisième Karkinos.
PHILOKLÉÔN.
Qui est-ce qui rampe donc ainsi? une écrevisse ou un faucheux?
BDÉLYKLÉÔN.
C'est un pinnotère, le plus petit de sa race, celui qui fait de la tragédie.
PHILOKLÉÔN.
O Karkinos, heureux père d'une belle lignée, quelle foule de roitelets vient s'abattre ici! Cependant il faut jouter avec eux, infortuné! Préparez pour eux de la saumure, si je suis vainqueur.
LE CHŒUR.
Allons! laissons-leur à tous un peu d'espace, afin qu'ils pirouettent devant nous, à leur aise. Voyons, enfants renommés d'un dieu marin, bondissez sur le sable et sur le rivage de la mer stérile, frères des squilles. Agitez en rond votre pied léger; faites des écarts à la façon de Phrynikhos, si bien que, voyant vos jambes en l'air, les spectateurs se récrient. Tourne, pirouette, frappe-toi le ventre, lance ta jambe vers le ciel: devenez des toupies. Voici venir ton illustre père, le souverain des mers, émerveillé de sa postérité, si virilement pourvue. Mais conduisez-nous vite, si bon vous semble, jusqu'à la porte, et dansez; car jamais personne jusqu'ici n'a vu un chœur dansant terminer une trygédie.