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Armand Durand; ou, La promesse accomplie

Chapter 7: II
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About This Book

A rural family farm setting centers on Paul Durand, a responsible heir who delays marriage under his mother’s authority and, after her death, contemplates finding a companion while encountering Geneviève Audet, a modest governess attached to a visiting household. Through vivid depictions of domestic agriculture, village society, and hospitality at a neighboring manor, the narrative examines tensions between duty, social rank, and personal feeling, following courtship and community interactions that test loyalties and move toward the resolution of private commitments within a close-knit rural milieu.

The Project Gutenberg eBook of Armand Durand; ou, La promesse accomplie

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Title: Armand Durand; ou, La promesse accomplie

Author: Mrs. Leprohon

Translator: J. A. Genand

Release date: October 26, 2007 [eBook #23202]

Language: French

Credits: Produced by Rénald Lévesque

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ARMAND DURAND; OU, LA PROMESSE ACCOMPLIE ***


ROMAN CANADIEN

PAR MADAME LEPROHON

AUTEUR DE

IDA BERESFORD, EVA HUNTINGDON
CLARANCE FITZCLARENCE, FLORENCE FITZ HARDINGS,
EVELEEN O'DONNELL, LE MANOIR DE VILLERAI,
ANTOINETTE DE MIRECOURT, etc., etc.


ARMAND DURAND

OU

LA PROMESSE ACCOMPLIE

Traduit de l'anglais par

J. A. GENAND


MONTRÉAL

IMPRIMÉ PAR PLINGUET & LAPLANTE
RUE ST. GABRIEL, 30


1869



ARMAND DURAND



Au nombre des premiers colons français qui s'étaient établis dans la seigneurie de ***--nous l'appellerons Alonville--située sur les bords du Saint-Laurent se trouvait une famille du nom de Durand. La vaste et riche ferme qui lui avait été transmise de père en fils par succession régulière lui avait toujours permis de tenir convenablement sa position comme première famille du district. C'était une race d'hommes robustes et beaux, industrieux et économes, mais d'une économie qui n'atteignait jamais les limites de la parcimonie.

Par sa grande et droite stature, par ses cheveux et ses yeux d'un noir de jais, par son visage bronzé et ses traits réguliers, Paul Durand était un excellent échantillon des représentants mâles de cette famille. Contrairement à la plupart des ses compatriotes qui d'ordinaire se marient très jeunes, du moins dans les districts ruraux, Paul était arrivé à la trentaine avant de se décider à prendre femme, non pas qu'il fût indifférent au bonheur conjugal, mais parce que son père étant mort avant que lui-même eût atteint l'âge de virilité, sa mère avait continué à vivre avec lui sous le toit paternel, conduisant à la fois sa bourse et son ménage d'une main judicieuse mais un peu arbitraire. Françoise sa soeur unique, s'était mariée, à seize ans, avec un respectable marchand de la campagne qui demeurait dans un village voisin et auquel elle avait apporté, non-seulement une jolie figure, mais encore une dot confortable: de sorte que madame Durand pouvait, en toute liberté, veiller sur son fils et se consacrer entièrement à lui.

C'était une bien belle propriété que celle à l'administration de laquelle présidait cette excellente dame: nous ne pouvons résister à la tentation d'en faire la description. La maison, d'une maçonnerie brute, était construite substantiellement quoiqu'avec une certaine irrégularité; un grand orme en ombrageait la façade, et tout autour des dépendances et des clôtures d'une blancheur éclatante. Régulièrement tous les ans ces haies étaient blanchies à la chaux, ce qui donnait un nouvel air de propreté à cette ferme si bien tenue et si bien montée. A une extrémité de la bâtisse s'étendait le jardin, bizarre mélange de légumes et de fleurs, où de superbes roses flanquaient des couches d'oignons, et où des carrés de betteraves et de carottes étaient bordées de pensées, de marguerites et d'oeillets. Dans un coin, commodément placé au milieu d'un véritable champ de fleurs de toutes couleurs et de toutes sortes, s'élevait une espèce d'abri sous lequel étaient rangées avec une symétrie parfaite huit ou dix ruches. Mais à quoi bon une plus longue description? Tous ceux qui ont voyagé sur les rives de notre noble Saint-Laurent et même sur celles du pittoresque Richelieu ont dû voir un grand nombre de ces résidences.

Apparemment Paul Durand craignait que les exigences si contraires d'une femme et d'une mère dans un même ménage ne pourraient se concilier dans sa maison comme elles s'harmonisaient dans plusieurs autres, en raison de la difficulté que madame Durand la mère éprouvait à céder une partie de l'autorité que jusque-là elle avait été habituée à exercer en souveraine. Ce ne fut donc qu'après l'époque fixée pour le deuil de cette mère bien-aimée qui était morte entre ses bras, qu'il songea à se trouver une compagne pour remplir le vide que la mort avait fait dans la vieille ferme. Mais la grande difficulté résidait dans l'embarras du choix, car les plus riches héritières comme les plus jolies filles de la paroisse se montraient fort disposées à accueillir favorablement sa demande. Cependant, aucune d'elles n'était destinée à être choisie par lui.

Le seigneur d'Alonville, M. de Courval, était un homme riche doué d'un bon coeur, et très-hospitalier comme la plupart de ceux qui appartiennent à cette catégorie sociale. Durand toutes les belles saisons, son vaste Manoir était rempli d'une série d'amis des paroisses voisines et surtout de Montréal où résidaient presque tous ses parents.

Parmi ces derniers il y avait une famille tout récemment arrivée de France et qui accepta très-volontiers la pressante invitation que lui fit M. de Courval d'aller passer une partie de l'été avec lui. Monsieur et madame Lubois vinrent donc, amenant avec eux deux jeunes enfants, âgés respectivement de sept et neuf ans, ainsi que leur gouvernante. Cette dernière, Geneviève Audet, était une jeune fille de frêle apparence, aux traits délicats et aux manières timides, possédant une éducation suffisante pour l'humble poste que'elle occupait, mais en réalité n'ayant pas de grandes connaissances en dehors de cette sphère. Elle était un cousine éloignée sans fortune de la famille avec laquelle elle vivait, et ainsi que cela arrive souvent, ces liens de la parenté vis-à-vis d'elle. ON ignorait généralement ce fait, pendant qu'elle-même n'y faisait pas souvent allusion; cela cependant l'empêchait de chercher à se faire une position meilleure en demandant de l'emploi dans d'autres familles, parce que agir ainsi aurait été jeter du discrédit sur cette parenté qui était pour elle un honneur si stérile.

Paul Durand allait souvent chez M. de Courval, partie parce que, ayant ensemble acheté à un prix nominal une vaste étendue de terrains marécageux qu'ils étaient en train d'utiliser par l'assèchement, ils avaient en commun quelques intérêts, et partie parce que ses visites offraient une source de jouissances réelles à M. de Courval qui était en théorie aussi bon agriculteur que Durand dans la pratique et qui prenait un véritable plaisir à causer de moissons, d'assèchements, de tout ce qui concerne une ferme, avec quelqu'un dont les succès dans ces spécialités étaient une preuve frappante de la justesse de ses propres opinions. Quand il venait au Manoir, s'il arrivait que le seigneur eut alors des visiteurs, tous deux se rendaient dans la chambre qui servait au double usage de bibliothèque et de bureau, et là ils causaient à l'aise en fumant l'excellent tabac de M. de Courval.

Celui-ci aurait volontiers présenté Paul à ses amis les plus distingués, car il l'estimait et le respectait; mais Durand évitait naturellement une société où les conversations portaient sur des sujets de la ville qui lui étaient parfaitement étrangers, et dont ceux qui y prenaient part avaient quelque peine à cacher l'espèce de mépris qu'ils éprouvaient à l'égard de sa position sociale.

Dans ses allées et venues il lui arrivait souvent de rencontrer Geneviève Audet avec ses petits élèves et quelquefois il était peiné, d'autres fois irrité en voyant l'espèce de tyrannie que ces enfants gâtés et rebelles paraissaient exercer sur leur infortunée gouvernante. Simple et droit en toutes choses, il communiqua un jour ses impressions à ce sujet à M. de Courval, et sans remarquer l'éclair de plaisir qui rayonna tout-à-coup dans les yeux de ce monsieur, il se prit à écouter placidement l'éloquent panégyrique qu'il lui fit des vertus de mademoiselle Audet, en accompagnant ces éloges de quelques touchantes allusions aux épreuves et aux peines qui de fait l'accablaient; puis, M. de Courval l'invita à aller visiter avec lui ses magnifiques betteraves à vaches. Soit hasard ou autrement, ils s'avancèrent vers l'endroit où Geneviève, assise sous un érable dont les larges branches fournissaient beaucoup d'ombre, engageait ses élèves indociles à apprendre que le Canada n'était pas en Afrique, ainsi qu'ils persistaient à le dire. Quoi de plus naturel qu'il présentât son compagnon à la gouvernante? C'est ce qu'il fit; et pendant que ces deux derniers changeaient ensemble quelques paroles, il se mit à cajoler les enfants qui l'accablèrent aussitôt de leurs babils enfantins.

Les manières de Geneviève n'avaient que peu de cette vivacité qui caractérise généralement les Françaises, et la triste expérience dont sa jeune existence était remplie avait imprimé à son langage un ton réservé, presque froid. Cependant, Paul se sentit singulièrement attiré vers elle. Elle était si délicate, elle avait l'air si faible, et en réalité elle était si désolée, si malheureuse, qu'il ne put s'empêcher de ressentir cette espèce d'impulsion intérieure qui possède les hommes de coeur en présence de la faiblesse opprimée et qui les pousse à la protéger et à la secourir.

L'entrevue avait duré plus longtemps qu'il avait cru, tant elle avait été intéressante; et ce ne fut pas la dernière, car deux jours après M. de Courval le fit mander pour examiner un légume monstre sous la forme d'un énorme navet, capable de remporter le prix, non seulement par sa grosseur, mais encore pour sa difformité et son infériorité au double point de vue du goût et des qualités nutritives. Ils examinèrent donc la curiosité et firent sur son compte toutes sortes de commentaires; puis en causant, ils se promenèrent. M. de Courval ayant soin de diriger les pas précisément au même endroit où se trouvait mademoiselle Audet, comme la première fois. Le bon seigneur se mit encore à amuser les enfants, pendant que Durand qui, naturellement n'était pas resté en arrière, causait avec leur gouvernante. L'impression favorable que Geneviève lui avait faite dans la première entrevue, for fortifiée par celle-ci et pleinement confirmée par deux ou trois autres rencontres subséquentes.

Il n'y avait plus aucune nécessité pour M. de Courval d'envoyer chercher Paul, car maintenant celui-ci avait toujours quelque message à apporter au Manoir, ou quelque question à faire au seigneur. Il n'y avait pas, non plus, d'obstacles sur sa route, car madame Lubois et son mari étaient retournés à Montréal, laissant à Alonville les enfants et leur gouvernante, à la demande bienveillante que leur en avait faite M. de Courval dont la vieille intendante, respectable matrone qui occupait dans sa maison un emploi supérieur à celui de domestique, était là pour satisfaire les convenances.

Un brûlante après-midi que Paul s'acheminait vers le Manoir, pensant peu au message ostensible dont il était chargé, mais beaucoup à Geneviève Audet, il aperçut celle-ci assise avec ses élèves sous de grands pins, un peu en dehors du chemin qui conduisait directement à la maison; et il se dirigea vers eux. Ses allures étaient lentes, le vert et soyeux gazon ne rendait aucun écho sous ses pas, de sort que la petit groupe qui était sous les arbres ne put soupçonner aucunement son approche. Il est probable que, s'il en eût été autrement, la scène dont il fut témoin eût reçu quelque modification en son développant. La gouvernante, pâle et triste, était assise sur un petit tabouret de jardin, tenant entre ses mains un livre à demi-fermé. Son plus jeune élève était à côté d'elle, manifestant, par le rire et les regards, sa haute approbation de la conduite rebelle de son aîné qui se tenait menaçant devant la gouvernante et informait celle-ci qu'il n'apprendrait plus rien d'elle, parce que sa mère avait souvent dit qu'elle était incapable de les instruire, qu'elle ne savait comment diriger ou élever les enfants.

Avec une merveilleuse douceur la jeune fille répondait que, lors même que madame Lubois aurait dit cela, il devait apprendre d'elle et lui obéir jusqu'à ce que sa mère se fût procuré une autre gouvernante, et que le devoir la forçait d'insister pour qu'il apprit ses leçons dans lesquelles il était arriéré.

--C'est votre faute! criait le petit rebelle. Maman dit que nous n'apprendrons jamais rien tant que nous n'aurons pas de précepteur et qu'elle va nous en amener un demain; seulement, elle ne sait que faire de vous. Personne ne vous mariera, car vous n'avez pas de dot.

Paul était d'une tolérance excessive pour les espiègleries des enfants. Peu de prairies étaient aussi envahies que les siennes par les petits voleurs de fraises et peu de pruniers aussi impunément dépouillés de leurs fruits, et souvent ses voisins le prenaient à partie parce que sa trop grande indulgence avait un effet démoralisateur sur la jeunesse du village; mais à toutes ces remontrances il répondait qu'ils ne devaient pas oublier qu'ils avaient été enfants, eux aussi. Cependant, cette fois, il ferma ses mains avec violence pendant qu'une interjection qu'il vaut mieux ne pas répéter ici s'échappa de ses lèvres. Craignant de perdre possession de lui-même et sachant qu'une intervention de sa part dans la présente affaire serait très préjudiciable à mademoiselle Audet elle-même, il tourna brusquement dans une épaisse allée de sapins; arrivé au milieu, il se jeta tout de son long sur la pelouse, et prenant son mouchoir, il s'en essuya le front. Il paraissait vivement agité; mais Paul Durand ne se laissait jamais aller au soliloque, de sort qu'après une demi-heure de réflexion profonde, il se leva et revint lentement à l'endroit où il avait laissé Geneviève.

Elle y était encore, les yeux attentivement fixés vers la terre, et un air plus fatigué, plus languissant encore que d'habitude répandu sur ses petits traits réguliers. Les voix perçantes des enfants engagés dans un jeu turbulent retentissaient tout près de là; mais elle ne paraissait pas les entendre, non plus que Durand, car il l'aborda doucement. Il fut obligé de répéter sa salutation d'une voix un peu plus haute; cette fois, elle leva la tête.

--Je présume, dit-il alors, que je ne dois pas demander à mademoiselle Audet ce à quoi elle songeait? ses pensées paraissaient être bien loin d'ici?

--Oui, elles étaient en France.

--Oh! sans doute, c'est parce que mademoiselle Geneviève y a beaucoup d'amis qu'elle aime tendrement?

--Non, répondit-elle avec douceur, je n'en ai plus maintenant.

Il n'y avait rien de sentimental ni d'affecté dans le calme accent dont elle faisait cette réponse, et Paul se mit à la considérer en silence. Les rayons dorés du soleil, perçant à travers les branches des arbres, illuminaient son visage ovale et délicat, ses grands yeux empreints de douceur, et quoique de sa vie il n'eut jamais lu de romans, il sentit le charme magique de la scène et de la situation aussi vivement que s'il eut parcouru une demi-douzaine de volumes par semaine.

Son examen fut long et minutieux, enveloppant chaque trait, chaque détail, même les petits doigts effilés qui retournaient machinalement les feuilles du livre qu'elle tenait encore entre ses mains et sur lequel ses yeux étaient restés attachés; puis il se dit à lui-même:

--Comment! une telle jeune fille incapable de se marier faute de dot! Ah! madame Lubois, nous verrons bien.

Avec la courtoisie et l'aisance de manières que possède généralement le cultivateur Canadien, quelque pauvre et illettré qu'il soit, il s'assit à ses côtés sur le banc du jardin.

Et maintenant, si le lecteur a anticipé ou redouté une scène d'amour, nous nous hâtons de l'assurer qu'il a eu tort, et nous nous contenterons de dire que lorsque Paul Durand et Geneviève revinrent lentement à la maison, une demi-heure après, ils étaient fiancés. La vive rougeur répandue sur le visage de la jeune fille et l'éclat de ses yeux disaient son bonheur et son émotion; dans l'attitude de Paul, il y avait un mélange de triomphe honnête tempéré par une tendresse qui donnait les augures les plus favorables pour leur bonheur futur.

C'étaient cependant des amoureux très-calmes très-peu démonstratifs, si bien que lorsque M. de Courval les rejoignit soudainement, il ne lui vint pas à l'idée le plu léger soupçon de l'état réel des choses; remarquant seulement que Geneviève paraissait plus joyeuse que d'ordinaire, il invita instamment Durand à l'accompagner à la maison. Celui-ci accepta l'invitation, et Geneviève, devenue tout-à-coup inquiète au sujet de ses élèves, retourna au berceau d'où partaient leurs voix, élevées en ce moment au diapason d'une vive dispute.

Assis dans l'étude de M. de Courval, Durand, sans employer de circonlocutions, informa son hôte, qui en fut enchanté, de ce qui venait d'avoir lieu, le priant en même temps de remplir le devoir d'écrire à madame Lubois pour la mettre au courant de la situation.

--Veuillez lui demander, ajouta-t-il en terminant, de permettre que le mariage ait lieu le plus tôt possible, et surtout n'oubliez pas de lui dire que je ne veux pas de dot.

M. de Courval fit ce qu'on lui demandait. Une froide réponse ne tarda pas à arriver: madame Lubois se contentait de dire «que Geneviève était bien libre de faire comme bon lui semblait, mais que le parti qu'elle prenait n'étant pas remarquablement brillant il n'y avait pas lieu d'y mettre une précipitation immodérée.»

Les intéressés, surtout Durand, furent d'un avis contraire, et deux semaines après, de bonne heure le matin, l'heureux couple fut marié dans l'église du village. M. de Courval servait de père à la mariée, M. Lubois s'étant convaincu qu'il lui était impossible d'aller à Alonville pour la circonstance. Le déjeuner donné par l'excellent seigneur fut somptueux, quoiqu'il n'y eut que peu de monde pour le partager; et au moment du départ, donnant une chaleureuse poignée de main à Durand:

--N'est-ce pas, lui dit-il, qu'après tout nous nous sommes bien passés de nos nobles cousins!

Il est probable que c'était la crainte de voir cette parenté réclamée par les nouveaux mariés qui avait déterminé l'injustifiable indifférence dont les Lubois avaient fait preuve. «Nous n'irons pas, s'étaient-ils dit avec aigreur, nous exposer aux incursions de ces campagnards. M. de Courval peut faire toutes les politesses qu'il lui plaira au fermier Durand, parce qu'il demeure dans une campagne où la société n'est pas seulement limitée, mais encore très peu choisie; quant à nous, nous ne pouvons pas songer à admettre dans notre salon aristocratique un paysan aux bottes ferrées et aux rustiques manières.»



II

Une assez vive jalousie avait éclaté à Alonville à cause de la manière prompte et inattendue dont le meilleur parti de la paroisse avait été pour ainsi dire enlevé par une étrangère, et les langues des mères aussi bien que celles des jeunes filles étaient également actives et sans miséricorde à dénoncer ce mariage.

--Qu'a-t-il vu dans cette créature au visage de poupée, sans vie et sans gaieté, qui l'ait séduit à ce point? Qu'est-ce qui a pu l'induire à prendre en mariage une étrangère, quand il y avait dans son village tant de jeunes et jolies filles qu'il connaissait depuis la plus tendre enfance? Elle a de très petits pieds et des mains très-mignonnes, c'est vrai; mais tout cela est-il bon à quelque chose? Ces mains peuvent-elles boulanger, filer, traire ou faire quoi que ce soit d'utile? Ah! bien, la rétribution ne manquera pas d'arriver, et Paul Durand pleurera sous le sac et la cendre les jolies filles qu'il a laissées de côté pour ce petit poupon!

Mais toutes ces récriminations et ces prophéties lugubres ne troublaient en rien la sérénité de ceux qui en étaient l'objet. Étaient-elles sans fondement? Hélas! pas tout-à-fait, comme on va le voir. La nouvelle mariée avait peu, sinon aucune connaissance sur la tenue d'un ménage, et c'est ce qu'il y avait de plus malheureux, car la vieille femme qui avait conduit assez habilement la maison de Durand depuis la mort de sa mère avait brusquement demandé son congé en apprenant les prochaines épousailles.

Ce n'est pas que cette bonne dame eût été particulièrement froissée à l'idée de voir une femme introduite dans l'établissement; mais, suivant elle, la faute la plus grave qu'avait commise Paul, c'était d'avoir méconnu les charmes d'une certaine nièce à elle qui pouvait produire à la fois une jolie figure et une dot confortable, et que la mère Niquette avait décidé depuis plusieurs mois déjà devoir être une compagne très-convenable pour lui.

Ayant cet objet en vue, elle avait fait, du matin au soir, l'éloge de Sophie, de ses qualités intellectuelles et morales, s'attachant particulièrement à démontrer son habileté à tenir un ménage,--et la patience avec laquelle Durand écoutait ces panégyriques qu'il considérait comme des bavardages de commère, l'ayant malheureusement confirmée dans ses illusions que la belle Sophie elle-même partageait, elle s'était sentie trop vivement froissée pour rester plus longtemps dans cette maison après avoir vu ses rêves aussi cruellement évanouis. Les deux servantes inexpérimentées engagées au dernier moment pour la remplacer, quoique vigoureuses et pleines de bonne volonté, étaient tout-à-fait incompétentes,--de sorte que la nouvelle mariée dut s'en rapporter entièrement à ses propre ressources. Ayant un vague pressentiment des embarras qui allaient s'en suivre, Paul avait fait tout son possible pour inviter madame Niquette à rester à son poste. Il l'avait sollicitée, suppliée, lui offrant ce qui était alors considéré comme des gages presque fabuleux; mais la vengeance a quelque chose de doux pour certaines natures, et la vieille gouvernante ne pouvait pas se priver de cette douceur.

Oubliant la bienveillance et la considération que son maître lui avait toujours accordées, les cadeaux et les privilèges qu'il lui avait distribués d'une main très-libérale, elle s'était persuadée qu'on la traitait avec la plus noire ingratitude et qu'elle figurait dans la maison un personnage réellement sacrifié.

--Ah! s'était-elle dit en le laissant par un «bonjour, M. Durand» auquel celui-ci avait répondu avec froideur, ah! mon beau mari, je vous verrai bientôt me supplier de revenir ici; mais je ne ferai pas cela avant que vous et votre femme m'ayez longtemps et vivement sollicitée, et quand je reviendrai, je vous apprendrai à tous deux à respecter la mère Niquette.

Mais la bonne vieille dame s'était trompée: ni le maître ni sa femme revinrent la troubler de nouvelles supplications. Bien qu'ayant demeuré longtemps chez Durand, elle n'avait pu encore pénétrer entièrement son caractère.

Ainsi que nous l'avons dit en commençant, les femmes dans la famille Durand avaient toujours été de remarquables ménagères, et pendant le long règne de la dernière qui avait porté ce nom, la maison de Paul avait été la mieux conduite, la plus proprement tenue de toutes celles du village, tandis que les produits de sa laiterie étaient également renommés pour leur quantité et qualité. Cet état de chose satisfaisant ne s'était que peu ou point détérioré pendant l'administration de madame Niquette qui--nous devons lui rendre cette justice--avait veillé d'aussi près que sa maîtresse au confort de Paul et aux intérêts de l'établissement. Hélas! sous le régime nouveau, les choses étaient très différentes, et il était heureux pour le repos d'esprit de la défunte madame Durand qu'elle n'eût pas connaissance de ce qui se passait sous le soleil et surtout des détails qui concernaient le ménage de son fils.

Celui-ci aimait la bonne table et y avait été toujours habitué; maintenant la soupe était souvent ou brûlée ou trop liquide, le pain sûr et chargeant, digne du mauvais beurre destiné à être mangé avec lui; et puis les crêpes friables, les beignets et les délicieuses confitures qui avaient autrefois si bien orné sa table, n'étaient plus qu'un souvenir du passé. Cependant, avec toute la générosité d'un noble caractère, il ne se plaignait ni ne murmurait mais se contentait de temps en temps de faire en riant quelque remarque sur le sujet, évitant toutefois toute allusion de ce genre lorsque sa femme paraissait ennuyée ou embarrassée. La pauvre Geneviève faisait souvent des efforts surnaturels pour tâcher d'acquérir une petite parcelle des précieuses connaissances dans lesquelles elle faisait un défaut aussi absolu; mais les résultats en étaient toujours des échecs décourageants, et elle en vint graduellement à la conclusion fatale qu'il lui était tout-à-fait inutile d'essayer. Pour comble de malheur, la soeur de Paul qui avait récemment perdu son mari, venait d'envoyer une lettre dans laquelle elle annonçait que sa santé, ébranlée par les chagrins et la fatigue qu'elle avait éprouvés durant la maladie de son époux, avait besoin d'un changement d'air, et elle terminait en se disant assurée que son frère et sa nouvelle soeur la recevraient avec bonté pendant quelques semaines.

Oh! combien l'honnête Paul redouta cette visite! comme il s'émut en songeant que les maladresse de sa pauvre petite femme seraient soumises au regard perçant de sa soeur, un modèle de ménagère! Quant à Geneviève, elle compta les jours et les heures, comme le criminel suppute le temps qui le sépare de l'époque fixée pour l'exécution de sa sentence. Son incertitude ne fut pas de longue durée, car trois jours après sa lettre, madame Chartrand arriva. Malgré son deuil tout récent qu'elle sentait en réalité très-profondément, malgré sa santé quelque peu délabrée, cette dernière fut alarmée, presque terrifiée, en voyant l'état de chose qui se faisait remarquer dans la maison de son frère. De vagues rumeurs sur l'inhabilité de sa belle-soeur étaient bien parvenues jusque'à ses oreilles, mais entièrement occupée par son mari qui avait été confiné dans sa chambre pendant trois ou quatre mois avant sa mort, elle y avait à peine prêté attention. Elles es présentèrent alors devant elle dans toute leur affreuse réalité, et peut-être n'aurait-elle pu trouver de plus grande distraction à son légitime chagrin que le nouveau champ de regrets qui s'ouvrit devant elle.

--Comment, se disait-elle intérieurement, comment puis-je trouver le temps de pleurer Louis quand je vois sur la table de mon frère du pain aussi méchant et du beurre immangeable? Comment puis-je m'absorber à déplorer mon veuvage quand je vois ces misérables servantes de mon frère s'amuser avec leurs cavaliers pendant que le dîner brûle sur le poële et que la crème se perd dans la laiterie? Ah! c'est désolant!

C'était en effet bien distrayant, car madame Chartrand n'avait pas été huit jours dans la maison, qu'elle avait oublié ses peines et son deuil, dans l'Étonnement profond où l'avait jetée un examen plus attentif des gaspillages et de la mauvaise administration du ménage. Elle n'eut pour Geneviève d'autre sentiment que celui d'une pitié dédaigneuse, et un vif regret que Paul eût commis une aussi grave erreur dans le choix d'une épouse. Cette femme robuste et active, habituée dès le berceau au ménage, ne pouvait comprendre la langueur maladive et le découragement auxquels sa délicate et nerveuse belle-soeur était si souvent en proie, et plus d'une fois elle l'accusa intérieurement d'affectation.

Les choses ne pouvaient pas rester longtemps dans ce état sans fournir à quelqu'un l'occasion de se décharger le coeur, et un dimanche après-midi qu'elle avait sous un prétexte quelconque refusé d'accompagner Geneviève aux vêpres, madame Chartrand entra dans la chambre où Paul fumait sa pipe dans une calme solitude. Celui-ci ne se méprit pas sur la détermination qui se lisait dans les yeux aussi bien que dans la solennité des allures de sa soeur, et il se prépara à une scène; mais comme un habile tacticien, il attendit l'attaque en silence.

--Paul, s'écria-t-elle brusquement, déposes là ta pipe et écoutes-moi. Je vaux avoir un entretien avec toi.

--Un entretien! et sur quel sujet? répondit-il d'un ton bref.

--Sur quel sujet! dis-tu. Peut-il y en avoir d'autre que la manière déplorable dont est conduit ton ménage?

--Je crois que c'est une affaire qui ne regarde que Geneviève et moi, répondit-il sèchement en reprenant sa pipe qu'il avait momentanément déposée sur la table.

--Ceci est une réponse digne tout au plus d'être faite à un étranger, mais ce n'est pas celle que tu devrais faire à ta soeur aînée et unique qui, en te parlant ainsi, n'est mue que par un affectueux intérêt pour toi. Accordes-moi un peu de patiente attention, je ne t'en demanderai pas davantage. Laisse-moi te dire maintenant sans réserve tout ce que j'ai sur le coeur, et puis si tu le désires, je garderai ensuite le silence.

Pensant qu'il y avait quelque vérité dans ce que sa soeur lui disait, Durand inclina la tête, et elle reprit:

--Du temps de notre pauvre mère, bien que tu n'eusses pas plus de vaches dans tes pâturages qu'il y en a maintenant, et peut-être moins puisque tu as ajouté trois belles génisses à ton troupeau, il y avait toujours rangés dans ta cave plusieurs quartauts de bon beurre bien fait, attendant que les prix fussent satisfaisants pour être transportés au marché; toujours il y avait sur tes tablettes des rangées de fromages et des paniers d'oeufs. Et aujourd'hui? il n'y a rien à vendre pour le présent et rien pour plus tard. Dans un coin de la laiterie malpropre un quartaut d'une certaine substance rance que nous devons appeler beurre parce qu'elle ne répondrait à aucun autre nom, une douzaine d'oeufs peut-être sur une assiette fêlée, et un peu de crêpe moisie: voilà toute ta richesse de laitage. L'état des choses est-il meilleur dans la basse-cour? Quand je songe aux nombreuses couvées de grasses volailles, de dindes et d'oies qui la peuplaient jadis, mon coeur souffre en n'y voyant maintenant qu'une couple d'oisons et de dindes solitaires, ainsi que les quelques chétifs bantams aussi sauvages que des bécasses qui prennent leur nourriture où ils peuvent, car la plupart du temps on oublie de leur en donner, bien que les restes de repas qui sont perdus suffiraient amplement pour faire d'eux des volailles de prix... Qu'as-tu à répondre à tout cela, frère? Oui, je te le dis: tu es sur le grand chemin de la ruine.

--Non, Françoise, il n'y a, quant à cela, aucun danger. Dieu est très-bon pour moi.--En disant cela, Paul ôta son chapeau en signe de respect.--Ma récolte a été cette année beaucoup plus considérable que toutes celles que j'ai cueillies jusqu'ici, quoique bien souvent mes greniers aient été remplis jusqu'au comble. Avec moi tout a prospéré en quantité et en qualité, et grâce au ciel, nous ne nous apercevrons pas des pertes qui peuvent se faire sentir dans la laiterie ou la basse-cour.

--Eh! bien, Paul c'est très-heureux que tu jouisses d'une aussi bonne fortune, car tu en as grand besoin... Mais voyons maintenant pour ton propre confort. Ta table--tu ne dois pas m'en vouloir si je te parle aussi franchement, car tu m'as permis de te dire tout ce que j'ai sur le coeur--ta table est j'en suis certaine, la plus mal fournie de toutes celles de la paroisse.

--Mais, chère soeur, nous avons eu dernièrement de très-bons pâtés et d'excellentes tartes, il me semble.

--Ah! frère, tu peux bien paraître embarrassé et regarder le fourneau de ta pipe en disant cela; quoique tu fasses, tu ne me donneras pas le change. En deux ou trois occasions différentes, j'ai vu la petite fille de la veuve Lapointe passer dans la cour portant ces tartines et ces pâtés. En fait de cuisine, rien d'aussi appétissant ne peut plus être préparé ici, à moins que je relève mes manches et que je me mette moi-même à l'oeuvre.

Le pauvre Paul se trouva considérablement déconcerté, car il était allé secrètement trouver la veuve Lapointe et l'avait payée d'avance pour la confection de ces friandises, espérant que l'oeil exercé de sa soeur croirait qu'elles étaient de facture domestique. Il se mit donc à fumer plus fort et sans souffler mot, pendant que l'impitoyable madame Chartrand continuait:

--Regardes le jardin: il ne peut être comparé qu'à celui d'un fainéant, tant il est rempli de mauvaises herbes et de chardons, et cependant je vois deux grandes paresseuses de servantes qui ne font que flâner ici. Notre mère n'avait qu'une domestique, et de son temps ce même jardin faisait l'admiration de toute la paroisse par son magnifique étalage de légumes, de fruits et même de fleurs. Je ne vois, non plus aucune trace de toile ou de linge de ménage comme chaque femme d'un Durand avait toujours été capable d'en faire pour son mari et ses enfants... Veux-tu me dire ce que fait ou ce que peut faire Geneviève?

Une vive rougeur s'était graduellement répandue sur le visage hâlé de Durand; enfin, frappant la table d'un grand coup de poing:

--Françoise, s'écria-t-il, ceci est mon affaire et ne regarde que moi, entends-tu? et n'était la promesse que je t'ai faite de te laisser parler, tu n'aurais assurément pu dire tout ce que tu viens de débiter.

--Je le sais, répliqua philosophiquement madame Chartrand; mais comme tu m'as donné ta parole que tu m'écouterais jusqu'au bout, je te la rappelle. Ai-je dit des choses qui ne soient aussi vraies que l'Évangile même? Ai-je calomnié Geneviève en quoi que ce soit?

--Si je suis satisfait de ma femme, qui est-ce qui a le droit de la trouver en faute? demanda-t-il en haussant davantage la voix.

--Tu n'as pas besoin de te fâcher contre moi, Paul. Je vois que tu cherches dune querelle, mais je ne satisferai pas ton désir. C'est toujours comme cela avec vous autres, hommes: quand votre cause est mauvaise, vous tâchez invariablement de l'améliorer par des paroles vives et beaucoup de tapage. Maintenant, je dirai tout ce que j'ai à dire, quant même tu ferais deux fois plus de bruit. Dieu sait qu'il n'y a dans mon coeur aucun mauvais sentiment à l'égard de ta femme, et c'est pour son bien ainsi que pour le tien que je parle aussi ouvertement. Personne plus que moi ne s'est réjoui en apprenant ton mariage, parce que je pensais que ce serait là ton bonheur.

--Ainsi en a-t-il été, Françoise, et je suis aussi heureux qu'un roi. Aussi bien je n'ai pas l'intention de nous rendre malheureux, ma pauvre petite femme et moi, en lui demandant de faire ce qui est au-dessus de ses forces. Elle n'est pas faite pour les travaux durs et fatigants, pas plus que le petit oiseau qui gazouille dans l'orme qu'il y a là devant la maison. De plus, elle est jeune et elle apprendra.

Madame Chartrand pensa intérieurement qu'en effet des femmes aussi jeunes et aussi délicates que Geneviève étaient souvent devenues de bonnes ménagères, mais elle garda cette réflexion pour elle-même et reprit:

--Je ne veux pas blâmer ta femme pour son ignorance à conduire un ménage, mais ne penses-tu as qu'elle ferait bien de commencer de suite à l'apprendre? Il se pourrait que tes moissons ne seraient pas toujours aussi bonnes que cette année; les enfants, qui entraînent de nouvelles dépenses, peuvent venir, et la ruine dont tu te ris maintenant te surprendre plus tard. Écoutes je vais te faire une proposition. Je suis veuve, sans enfants, et parfaitement libre de suivre mes volontés. Dis un mot et je viens demeurer ici. Je ne serai pas un fardeau, car tu sais que j'ai par moi-même des moyens suffisants. J'enseignerai à Geneviève la tenue du ménage si elle a la force ou le désir de l'apprendre, et dans tous les cas je prendrai sur moi toute la tâche de conduire la maison. Ton bien-être, ta bourse et ton bonheur y gagneront. Maintenant, réfléchis bien avant de me donner une réponse quelconque.

Paul suivit ce conseil. Il croisa ses bras sur la table et y reposa sa tête, afin de réfléchir plus mûrement. Sans doute la prospérité matérielle de l'établissement augmenterait notablement par les soins de cette ménagère économe, mais comment Geneviève prendrait-elle cela? c'était là l'important. Les tinettes de beurre, les meules de fromage s'accumuleraient dans ses caves, la toile et le linge de ménage dans ses garde-robes, et lorsqu'il reviendrait fatigué, épuisé, de ses travaux des champs, il trouverait de bons et succulents repas l'attendant; oui, tout cela lui serait très-agréable, mais serait-ce la même chose pour sa femme qui passerait toutes les heures de son absence à éviter la constante surveillance que sa soeur exercerait sur chaque chose et sur chaque personne autour d'elle? Comme elle serait peinée, mortifiée de se voir continuellement exposée à un frappant contraste avec l'habile et énergique madame Chartrand, obligée de ressentir aussi amèrement son infériorité sur tout ce en quoi l'autre excellait. Non, il n'avait pas le droit de compromettre le bonheur de sa femme en permettant l'intrusion d'un tiers dans sa maison. D'un ton bien veillant mais ferme, il répondit donc:

--Merci, Françoise, pour ta bonne offre qui est, je le sais, l'impulsion d'un coeur tendre et généreux, mais il vaut mieux que nous restions seuls, ma petite Geneviève et moi. Nous aurons, je le présume, des embarras comme tous les gens mariés; mais nous devons essayer de les supporter avec patience. Si Geneviève fait défaut en quelques choses, elle est au moins douée d'un doux et affectionné.

--C'est donc une affaire décidée, Paul?

--Oui. Tu n'es pas fâchée?

--Mais non: penses-tu donc que je n'ai pas plus de jugement que cela? Mais il me faut partir dès demain, car je ne veux pas souffrir plus longtemps les épreuves auxquelles mon tempérament ni ma patience sont continuellement exposés dans cette maison. Entre l'indifférence de Geneviève et la honteuse négligence de sa servante paresseuse, je serais mise en pièces avant quinze jours, empêchée que je serais d'essayer à mettre les choses en ordre. Quoi! elles m'ont déjà presque fait perdre de vue mon pauvre mari et le chagrin légitime qu'en veuve bien apprise je dois ressentir de sa mort. Je retourne maintenant dans ma chambre pour y faire quelques prières, car j'ai manqué les vêpres afin d'avoir cet entretien avec toi.

Et elle sortit.

Paul se laissa aller à une profonde rêverie d'où il fut bientôt tiré par l'arrivée de sa femme.

--Viens ici, lui dit-il en l'apercevant.

Et passant son bras autour d'elle, il continua:

--Ma soeur désire venir demeurer avec nous; elle prendrait la direction du ménage. Qu'en dis-tu?

Le pâle visage de la jeune femme rougit légèrement et ses lèvres tremblèrent; mais reprenant presqu'aussitôt possession d'elle-même, elle répondit doucement:

--C'est bien, Paul, si tu le désires toi-même.

--Non, ma petite femme, non! il n'en sera pas ainsi. Je ne permettrai à personne de s'interposer entre toi et moi; nous nous tirerons d'affaire seuls. J'ai déjà dit à soeur Françoise ce qu'il en est, et la responsabilité du refus ne retombe que sur moi.

Oh! comme les beaux yeux lustrés de Geneviève surent bien le remercier, pendant que ses mignons petits doigts, pressant doucement sa main, le ramenaient par leur muet langage à l'affection qu'avaient pu lui faire perdre les remontrances impitoyables de madame Chartrand.

Cette dernière fut fidèle à sa détermination, et le lendemain matin, au moment même où le soleil commençait à illuminer l'Orient de ses feux, elle montait dans une élégante petite charrette à ressort dans laquelle son frère la ramenait chez elle. Si Paul avait éprouvé quelque remords de conscience d'avoir refusé l'offre si pleine de bonne intention de sa soeur, la vue du visage gras et dodu, des joues pleines et vermeilles de celle-ci qu'il fit intérieurement contraster avec la frêle enveloppe et la délicate figure de sa femme, le réconcilia bientôt avec lui-même.

Après le départ de madame Chartrand, une des deux servantes incapables fut renvoyée, et on se procura une excellente ménagère qui pouvait faire presque toute chose d'une manière aussi satisfaisante que la soeur de Paul elle-même. Mais hélas! elle avait un caractère terrible, et sans la moindre provocation, elle s'abattait comme une tigresse sur l'innocent agneau qu'elle avait pour maîtresse. Connaissant sa valeur cependant, Geneviève souffrait tout en silence; mais une après-midi que Marie donnait libre carrière à sa mauvaise humeur en faisant des remarques insolentes et demandait pourquoi certaines personnes ont été mises dans le monde puisqu'elles ne pouvaient pas même aider une pauvre servante écrasée d'ouvrage, son maître, qu'elle croyait très-occupé dans la cour, était entré sans qu'elle s'en fût aperçue, et après avoir écouté un instant ses diatribes, il la prit par le bras, et lui ordonna de faire de suite son paquet et de partir.

Il s'en suivit naturellement une tempête. Geneviève courut chercher un refuge dans sa chambre où elle écouta, avec une alarme nerveuse, le bruit qui se faisait dans la cuisine, le fracas de la vaisselle, le cliquetis des couteaux, les mouvements spasmodiques des chaises, des bancs et des seaux qu'on renversait. Le vacarme finit par cesser, et le mari et la femme se sentirent tous deux soulagés quant la porte se referma sur leur habile mais redoutable servante--Paul remerciant pieusement mais d'une manière quelque peu obscure, la Providence «de la paix qui leur était maintenant accordée, quant même ils devraient retomber dans le chaos où ils étaient auparavant», voulant probablement faire allusion à l'irrégularité générale et à la confusion d'où l'activité de Marie avait retiré sa maison.



III

La société continuait toujours son va-et-vient chez M. de Courval, car les bois aux teintes claires et les épais nuages couleur d'ambre du mois d'octobre, outre l'abondance de l'excellent gibier que l'on trouvait dans les environs, rendaient la campagne aussi attrayante qu'elle l'avait été pendant la belle saison.

Il passait fréquemment devant la porte de Durand des messieurs armés de fusils et suivis de lurs chiens, les uns à cheval, les autres à pied; mais Geneviève ne les voyait pas. M. de Courval avait souvent invité et d'une manière pressante les nouveaux mariés à venir visiter le Manoir, mais comme Paul ne s'en souciait évidemment pas tandis que des étrangers s'y trouveraient, Geneviève demeurait tranquillement chez elle.

Une après-midi qu'elle était debout devant la porte de sa maison et qu'elle admirait dans le lointain les magnifiques coteaux embrasés par les rayons dorés qu'offre une superbe journée de cette belle saison qu'on appelle Été de la St. Martin, M. de Courval passa à pied accompagné de deux de ses amis. Ils paraissaient tous trois exténués de fatigue, car ils marchaient depuis une heure fort matinale, et lorsque Geneviève, que M. de Courval avait abordée avec sa politesse ordinaire, leur offrit d'entrer un instant pour se reposer,--chose qu'elle ne pouvait manquer de faire sans violer les règles de la plus commune courtoisie, attendu que M. de Courval se plaignait de la fatigue,--ils acceptèrent avec joie son invitation. Il lui présenta ses deux amis, le premier un M. Caron, homme d'un âge mûr, le second un jeune et charmant officier de cavalerie, du nom de de Chevandier, qui venait d'arriver de France pour passer quelque temps en Canada.

Ce dernier parut à la fois surpris et frappé de la beauté et des manières gracieuses de leur hôtesse, qui était occupée à placer devant eux des verres et une cruche d'excellent cidre, qui, nous n'avons pas besoin de le dire, n'était pas de manufacture domestique.

Cependant, Geneviève ne s'aperçut pas de l'attention particulière dont elle était l'objet de la part du Capitaine de Chevandier, qui aurait été extrêmement affligé s'il eut su qu'elle n'avait seulement pas remarqué l'abondance de ses cheveux lissés, sa belle moustache, ou la classique régularité de ses traits.

Sur ces entrefaites arriva Durand qui s'empressa de leur offrir l'hospitalité, et il le fit avec une aisance et une politesse exquise. Les préjugés aristocratiques de de Chevandier furent en quelque sorte choqués par l'arrivée sur la scène de cet hôte roturier; mais ses airs de grand seigneur produisirent aussi peu d'effet sur le mari que ses regards d'admiration en avaient fait sur la femme. Quant nos trois amis se furent reposés et rafraîchis, ils prirent leur congé, et en revenant notre Adonis militaire s'abandonna à d'amers regrets sur ce que «cette charmante petite créature avait pour destinée de passer toute sa vie au milieu des vaches, des volailles et autres choses semblables.»

Aussitôt qu'ils furent partis, Durand annonça à sa femme qu'il pensait aller à Montréal pour y acheter des épiceries et autres articles de nécessité, ainsi que pour voir le marchant à qui il avait coutume de vendre la plus grande partie des produits de sa ferme, et il lui demanda si elle aimerait à l'accompagner.

--Quoique nous n'ayons cette année ni beurre, ni volailles à vendre, je puis, ma petite femme, te donner quelques piastres, que tu pourras dépenser en rubans, dans les beaux magasins,--ajouta-t-il en souriant, car il s'attendait à ce que Geneviève accepterait son offre avec empressement: attendu qu'un voyage à la ville, même sans la perspective d'avoir à y dépenser quelques dollars, était alors considéré par les femmes d'Alonville comme un insigne privilège.

Elle réfléchit un moment, hésita, puis, à la surprise et au désappointement de son mari, elle refusa, alléguant pour raison qu'elle ne savait pas comment elle agirait avec les Lubois. Elle pensait que si elle allait à la ville sans leur faire une visite, pour remercier madame Lubois du grossier bijou à l'ancienne mode qu'elle lui avait envoyé comme cadeau de noces, la famille la taxerait peut-être d'ingratitude, et que d'un autre côté, si elle se présentait avec son mari à leur résidence, renommée par ses exclusions, on les considérerait peut-être comme de désagréables visiteurs. Donc, pour sortir de ce dilemme, elle avait résolu de rester à la maison, d'autant plus que Paul ne devait être absent que quelques jours.

Le lendemain du départ de son mari, Geneviève, qui aimait beaucoup le grand air, et qui ne pouvait imaginer de plus douces jouissances que celle de s'asseoir pendant quelques heures sur un banc dans le jardin ou à l'ombre du grand orme qui ombrageait si agréablement sa demeure, à écouter les ramages des oiseaux et des insectes, prétexta un ouvrage de couture, et s'enfuit derrière le grand arbre dont le tronc la dérobait aux regards des passants et dont le feuillage la protégeait contre les rayons du soleil.

Elle avait été élevée dans une ville sombre et malpropre de France, (car quoique l'on dise, l'on rencontre des villes sombres et malpropres dans cette partie favorite du globe); il n'y avait donc rien de surprenant ue la campagne fût pour elle un monde inexploré, aussi délicieux que nouveau. Comme elle jouissait de sa fraîcheur, de sa beauté, de ses parfums! comme chaque nouvelle phase de cette vie faisait naître en elle une admiration qu'elle n'osait exprimer hautement, de crainte de paraître ridicule! Cette prédilection était peut-être la cause du peu de progrès qu'elle faisait dans la science de la tenue d'un ménage, car malgré qu'elle fût en personne dans sa cuisine, ou milieu des fritures, des étuvées ou des grillades ou à son lavage, ses pensées se tournaient avec passion vers l'air pur et frais du dehors, le bruissement des branches au-dessus de sa tête; et elle pensait en elle-même, non sans soupirer, combien elle préférerait un morceau de pain et une tasse de lait au milieu d'un si délicieux repos, aux somptueux banquets apprêtés avec tous les soins et l'habileté de l'art culinaire.

N'ayant que peu de choses à faire dans son ménage, elle avait célébré le premier jour de l'absence de Paul, en prenant son dîner des mets que nous venons de mentionner, chose qui convenait bien à ses servantes qui, passionnées elles aussi pour fair la dolce far niente, étaient bien aises de se sauver de l'ouvrage en se servant des mêmes mets pour leur dîner et en y ajoutant un morceau de viande froide. Puis elle prit une paire de pantoufles qu'elle brodait pour en faire présent à son mari, assurée qu'elle était qu'il les trouverait aussi utiles que belles, et s'installa dans son coin au pied du vieil orme.

Il faisait un temps délicieux. Souvent elle s'arrêtait dans son ouvrage pour promener ses regards des belles collines pourprées qui se trouvaient dans le lointain aux superbes couleurs des bois d'automne, des nuées mélangées d'or et d'azur qui se déroulaient au-dessus de sa tête aux lames rejaillissantes du beau et majestueux Saint-Laurent. Un calme parfait régnait dans la nature. Les oiseaux avaient déjà pris leur essor vers des climats qui leur offraient un autre été, et le silence n'était rompu que par le bruissement des feuilles qui tombaient de temps à autre.

Tout-à-coup, cependant, le bruit d'un pas qui approchait lui fit lever les yeux, et elle aperçut près d'elle le capitaine de Chevandier, la casquette à la main, un sourire engageant sur les lèvres. Ses manières étaient courtoises, sans affectation. Geneviève écouta, sans se déranger, quelques observations qu'il fit sur la température, la campagne et la chasse. Le temps s'écoula d'une manière si agréable que lorsqu'il partit, elle ne s'aperçut pas qu'il y avait près d'une heure qu'ils étaient en conversation.

Le lendemain, il faisait un temps aussi charmant que la veille, et après avoir pris un léger repas, elle se hâta de prendre son canevas et ses laines, et se rendit au jardin, cette fois à l'ombre d'un pommier tout tordu et recourbé, car une espèce d'instinct lui disait qu'elle s'y trouverait moins sur le chemin de M. de Courval et de ses visiteurs qu'au pied de l'orme.

Pendant qu'elle travaillait avec ardeur à son ouvrage, afin de terminer son petit cadeau avant l'arrivée de son mari, elle entendit une voix claire et cultivée lui demander: «Comment se porte madame Durand?» Levant aussitôt les yeux, elle aperçut le capitaine de Chevandier qui la regardait de par-dessus la petite porte du jardin.

Quoique Geneviève fût loin d'être satisfaite de cet incident, elle était trop bien-élevée pour laisser percer la contrariété que lui inspirait cette nouvelle visite; aussi lui rendit-elle poliment son salut, mais il y avait tant de réserve dans ses manières, que de Chevandier ne savait comme continuer: il chercha des inspirations autour de lui. Par bonheur, il aperçut une plate-bande de magnifiques dahlias aux couleurs variées et nuancées; alors feignant une grande admiration pour leur éclatante beauté, il demanda la permission de les examiner de plus près et d'en cueillir un. Elle acquiesça d'une manière indifférente à ce qu'il demandait. Tout en discourant avec l'air d'un connaisseur sur les riches nuances et la beauté particulière des échantillons qu'il avait devant lui, il essaya de faufiler un gracieux compliment à la charmante maîtresse du jardin sur son bon goût et sur les succès qui avaient couronné ses efforts.

--Capitaine de Chevandier, lui dit-elle, vous me donnez plus de crédit que je n'en mérite: vous devez présenter vos louanges à la vieille ménagère qui tenait la maison de mon mari avant son mariage.

De Chevandier se mordit les lèvres, et il se félicita en lui-même de ce que ses spirituels et caustiques compagnons d'armes n'eussent pas été témoins de sa déroute; mais se remettant aussitôt, il reprit:

--N'importe, cela ne m'empêchera pas de cueillir ces deux cramoisis-là, avec la permission de madame.

Et il joignit l'action à la parole, puis, en parlant de fleurs, il était naturel que la conversation tombât sur la campagne, et par une transition très-juste, sur la France. Enfin il avait donc trouvé un lien entr'eux, et de Chevandier ne fut pas lent à le saisir. Quoique né à Paris, il y avait peu d'endroits de son beau pays qu'il n'eût pas visités; il connaissait même la petite ville malpropre où Geneviève était née; une fois, il y avait été retenu par le mauvais temps une longue journée, pendant laquelle il avait tout le temps maugréé contre cette place qu'il considérait et qualifiait comme le point le plus insupportable, le plus petit et le plus pauvres de la surface du globe. Cependant, aujourd'hui, ses sentiments étaient tout différents, et l'admiration avec laquelle il parlait de sa modeste église, de la tranquillité de son petit cimetière, en faisait presque venir les larmes aux yeux de Geneviève.

--Ah! madame Durand, s'écria-t-il avec vivacité après un moment de silence, combien vous devez vous trouver malheureuse, transplantée de votre cher pays sous ce climat étranger! Que sommes-nous ici, nous enfants de la France, que de pauvres exilés?

Malgré l'amour qu'elle professait pour le sol de ses pères, Geneviève n'était pas prête à aller si lin, et levant ses yeux qui n'avaient pas faibli devant le regard rempli d'admiration et de sentiment qui était fixé sur elle, elle reprit:

--Malheureuse! dites-vous; vraiment, M. de Chevandier, vous vous trompez: j'ai goûté, depuis quelques mois, plus de vrai et paisible bonheur que je n'en ai connu pendant toute ma vie. La France m'est chère, sans doute, comme souvenir; mais toutes les affections de mon coeur et toutes les espérances dont je puisse me bercer sur cette terre sont concentrées ici, en Canada.

Soit qu'il fût incapable de se relever de ce nouveau coup, soit qu'il jugeât par les manières de Geneviève que son séjour chez elle avait été assez prolongé, il se leva, et après avoir prononcé quelques mots sur le même ton de politesse et de respect dont il se serait servi avec une dame de la plus haute société, il se retira. Mais en fermant la porte sur lui, il ne put s'empêcher de se dire:

--Quel prude et gênée petite créature, mais aussi quels yeux incomparables, quels doigts effilés! certainement que son imbécile de mari doit s'attendre à ce qu'elle en fera de drôles en fait de traire les vaches et de fabriquer le beurre. Ah! je crains fort, mon cher Durand, que tu t'aperçoives un peu tard que tu t'es énormément fourvoyé dans ton choix.

Il s'en revint lentement chez M. de Courval, portant sur ses traits, d'ordinaire insouciants, les traces d'une profonde pensée.

Le jour suivant de Chevandier fit sa toilette avec un soin tout minutieux, et après s'être muni de journaux et de revues qu'il avait tout récemment reçus de France, il s'achemina, à la même heure, vers la résidence de Durand: et il vit que Geneviève ne se trouvait pas sous le pommier, non plus que sous l'orme. Il devenait évident qu'elle ne voulait plus avoir d'entrevue avec lui. Mais de Chevandier, qui n'était pas homme à se décourager pour si peu, frappa résolument à la porte avec une badine qu'il portait, et il demanda à la servante aux allures gauches et hébétées qui lui ouvrit si madame était è la maison?

--Elle est quelque part dans le jardin, répondit-elle sèchement.

Et persuadée qu'elle s'était acquittée de tout ce qu'elle avait à fair dans la présente conjoncture, elle poussa brusquement la porte, laquelle se referma avec un tel fracas que notre visiteur en recula.

--Quels sauvages! se dit-il; mais je ne me rendrai pas: il faut que je la cherche dans le jardin.

Si on avait demandé au capitaine de Chevandier pourquoi il s'acharnait ainsi à Geneviève et quels étaient ses desseins en lui portant de telles attentions, il aurait répondu sans hésiter qu'il ne lui voulait pas de mal. Madame Durand était une femme aussi jolie que charmante, et il pensait qu'un commerce d'amitié sentimental et innocent avec elle contribuerait puissamment à rendre son séjour au Manoir moins monotone et plus agréable. Malgré tout cela, ç'aurait été un malheur pour Geneviève si, confiante comme elle était, elle l'eut sans arrière-pensée écouté et encouragé, car aucun principe religieux ne le guidait, la seule influence qui eût sur lui quelqu'empire étant le code d'honneur du monde, et l'on sait combien ce code est quelques fois relâché.

S'étonnant intérieurement, s'emportant même de ce qu'elle lui avait inspiré un si vif intérêt, il souleva le loquet de la petite porte et s'aventura au milieu des citrouilles, des concombres et des melons qui y croissaient négligemment en abondance; il arriva è un petit berceau rustique fait en planches, autour duquel on avait taillé une vigne sauvage qui formait une couverture d'une délicieuse verdure. Geneviève y était avec son «éternelle broderie,» ainsi que de Chevandier avait stigmatisé son travail. Il aurait préféré la trouver mélancolique et rêveuse: cependant il entra avec son air aimable ordinaire, en offrant ses lettres de créance sous forme des livres et journaux qu'il avait apportés avec lui. Geneviève ne pouvait faire autrement que de le remercier de sa politesse; d'ailleurs elle éprouvait un grand plaisir de voir les noms et les gravures des lieux et des choses qui lui étaient si familières.

Pendant qu'elle examinait le frontispice illustré d'un de ces volumes, il prit l'ouvrage qu'elle venait de déposer.

--A qui, lui demanda-t-il en souriant, destinez-vous ce monument d'industrie et de patience féminine que je tiens à la main?

--C'est une paire de pantoufles pour mon mari, répondit-elle.

Lorsque de Chevandier se représenta cet honnête Paul chaussé de grosse bottes de campagne enjambant à travers le fumier de sa cour, puis en voyant cet assemblage de perles et de soie qu'on lui destinait, une expression de piquante ironie passa sur ses traits: il plissa les lèvres et ajouta involontairement:

--M. Durand est un homme heureux et saura, comme de raison, apprécier ce cadeau de fée. J'apprends tous les jours qu'il est un excellent fermier, et qu'il s'y entend parfaitement en fait de tout ce qui concerne la charrue, les égouts, les bêtes-à-cornes et autres horreurs du même genre.

Geneviève regarda son interlocuteur: quoique novice en ces sortes de persiflages, elle devina le mépris qu'il cachait sus les compliments à moitié ironiques qu'il faisait de Paul, et tenant constamment ses yeux fixés sur lui, elle reprit:

--Mon mari est non-seulement un excellent fermier, mais encore il est honorable et intègre, à tel point, que la plus indifférente des épouses ne pourrait s'empêcher de le respecter et de l'aimer.

Il y avait quelque chose de grand dans cette expression franche et hardie de ses sentiments, surtout chez une personne aussi réservée et aussi timide que Geneviève Durand; et pendant que le coeur de Chevandier lui en rendait secrètement hommage, il éprouva en même temps un sentiment d'une irritation jalouse contre l'homme qui en était l'objet. Il comprit aussi qu'il devait s'abstenir de prononcer en présence de la jeune femme un seul mot qui pût être interprété comme incivil envers Paul; il s'empressa donc de réparer sa maladresse en faisant sur Durand quelques remarques amicales et respectueuses avec ce tact et cette délicatesse dans lesquels il était passé maître.

Geneviève reprit son ouvrage, et pendant que ses doigts allaient avec une agile habilité, de Chevandier parlait ou lisait à haute voix quelques courts passages des journaux qu'il avait apportés avec lui. Le jour baissait, lorsque tout-à-coup la jeune femme se leva et le pria de l'excuser, vu que peut-être on pouvait avoir besoin de ses services à la maison. Il l'accompagna jusqu'à la porte.

Tandis qu'il lui disait quelques mots d'adieu, deux figures épiaient en cachette leurs mouvements: c'était Manon, la fille qui avait reçu le capitaine de Chevandier d'une manière si caractéristique, et Olivier Dupuis, la plus mauvaise langue du village.

--Et vous me dites, reprit lentement ce dernier en secouant la tête d'une façon qui était de mauvais présage, que ce charmant gentilhomme de la ville vient ici tous les jours, et passe de longues heures avec Madame (en appuyant dédaigneusement sur le mot), et cela lorsque le mari est absent! Bien, bien, Paul Durand, est-ce que tu ne pouvais pas faire comme les autres, prendre pour ta femme une fille vive et alerte de notre village, au lieu d'aller au loin choisir un pareil bijou? Ah! nous verrons, nous verrons! Quand pensez-vous que Paul sera de retour?

--Demain, je crois.

--Eh! bien, bonjour Manon, et si jamais vous vous mariez ne marchez pas sur les traces de votre maîtresse.

--Vous pouvez, père Dupuis, garder votre conseil jusqu'à ce qu'il vous soit demandé. Lorsque je serai mariée, je ferai comme je voudrai.

Et ils se séparèrent sur ce salut amical.

Le lendemain la pluie tomba toute la journée par torrents, et de Chevandier fut obligé d'abandonner le projet qu'il avait formé de retourner chez sa charmante voisine, de peur qu'une visite par un pareil temps le rendit ridicule. C'est pourquoi dans un accès de mauvaise humeur il descendit au salon, et là il tua le temps à tourmenter les livres de M. de Courval qui traitaient presque tous d'agriculture, et à jurer, tempêter et donner des coups de pieds à la demi-douzaine de chiens qui égayait la demeure de son ami, vieux garçon.

De son côté, Geneviève se trouvait aussi heureuse qu'il lui était possible de l'être. Grâce à ses efforts réunis à ceux des servantes, la maison reluisait de propreté, tandis que Manon, par une coïncidence extraordinaire, avait fait d'excellents pâtés et avait réussi une fois en sa vie à sortir du four du pain qui ne fût pas brûlé en-dessus et cru en-dedans.

Les merveilleuses pantoufles qui étaient heureusement achevées pour l'occasion étaient orgueilleusement étendues sur le fauteuil de Paul, qu'on avait eu soin de tirer dans son coin favori, près de la fenêtre remplie de bouquets. Puis Geneviève entra dans sa chambre, et après avoir jeté un regard inquiet sur la pluie qui tombait à verse et à laquelle son mari devait, en toute probabilité être exposé, elle se mit en frais de se faire aussi gentille et charmante que possible. La tâche pour elle n'était pas difficile: toujours jolie, elle l'était doublement en ce moment car le plaisir que lui faisait éprouver l'espérance de l'arrivée prochaine de son mari après cette première séparation illuminait ses yeux et imprimait à ses joues un vif incarnat.